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Risques, menaces, et dissuasion nucléaire française

De
128 pages
Ce premier ouvrage s'affiche délibérément dans un registre unissant les trois thèmes porteurs de la collection, l'Histoire, les Identités, les Représentations. Cela au travers d'un thème grave, celui des risques, des menaces qui pèsent sur la société française du début du XXIe siècle. Il s'appuie sur un examen attentif des Identités, de ces caractères fondamentaux des groupes, des "foules", qui permettent de les guider, voire de les manipuler. Il analyse les Représentations du nucléaire insufflées à cette foule. Sa conclusion est sévère : quelle est, au fond, la véritable menace ?
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RISQUES, MENACES,
ET DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4398-6

Aurélia BORTOLIN

RISQUES, MENACES,
ET DISSUASION NUCLÉAIRE FRANÇAISE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Histoire, Identités, Représentations.

Ouvrir une nouvelle collection est tâche difficile, surtout quand l'objectif est clairement affiché: «publier les premiers travaux de recherche scientifique» des jeunes doctorants. Pour ces jeunes doctorants, en phase finale d'études universitaires, l'enjeu est de taille: ne pas décevoir, exprimer leur personnalité, dire sans trop dévoiler de leurs recherches. A la crainte légitime d'une première publication s'ajoute la joie de se voir publiés. Si l'enjeu est de taille, les inquiétudes sont à sa mesure: un premier ouvrage est toujours une aventure; un premier ouvrage scientifique est pour un doctorant un pari sur l'avenir, sur son avenir. S'il est exaltant d'accéder à la reconnai ssance de la communauté scientifique, il est bouleversant d'imaginer ce que pourrait être un échec. Melle Aurélia Bortolin ouvre donc cette collection. Son parcours est sans faute s'il n'est pas rectiligne: diplômée de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, elle se dirige ensuite vers un Diplôme d'Etudes Approfondies d'histoire, mention Histoire militaire et études de défen5e, puis vers une thèse de Doctorat d'histoire contemporaine, option Histoire et Politique. Sa passion, son centre d'intérêt, les crises conflictuelles, lui firent dans un premier temps étudier cette dissuasion nucléaire, objet de cet ouvrage. Son bagage scientifique initial, qui lui permet de s'approprier les aspects technologiques de l'arme nucléaire, et une réflexion approfondie sur les caractères de la menace, résultante de ses études d'histoire, s'allient ici avec ses acquis d'études politiques en une réflexion fondamentale, dans un style dense et sans artifice.

Pourquoi étudier l'emploi potentiel de l'arme nucléaire, objet de tant de polémiques? Ce moyen ultime de la souveraineté est bien au centre des préoccupations de cette collection: il allie I'histoire, les identités, les représentations. Son histoire est brève dans le temps, un demi-siècle à peine entre les premiers concepteurs, son emploi initial estimé par les uns comme nécessité légitime, par les autres comme crime de guerre, sa possession objet de tant de controverses. Histoire dont la brièveté recèle tant d'enjeux et de tractations, de craintes et de réseIVes: l'horreur qu'inspire cette arme est à l'origine de l'attentive surveillance de sa potentielle prolifération. Son emploi ne pourrait être que celui d'une phase ultime: c'est du moins ainsi que l'entendent ceux qui la possèdent, tant est immense la crainte de son utilisation «incontrôlée». Sa possession serait ainsi de nature à bouleverser le schéma de gouvernement du monde, présent depuis le début du XIXe siècle dans le concept de «Concert européen », étendu depuis au niveau mondial, matérialisé par la « possession» d'un « siège permanent» au Conseil de Sécurité de l'Organisation des Nations Unies. Comment imaginer qu'une «petite puissance» s'arroge ainsi le droit de s'asseoir à la table des « grands» sans y avoir été invitée par des alliances bien contrôlées? Impensable, par l'identité de cette arme. Son identité est ainsi celle d'un Janus, la reliant ainsi au travers de millénaires aux craintes séculaires de la fin d'un monde. Le terme d'identité devrait être ici employé au pluriel: identité de l'arme, identité des acteurs. Elle est arme «finale». Si son emploi tactique a été imaginé, si de ce concept sont nés des outils appropriés à l'emploi sur un champ de bataille avec des vecteurs liés, ils demeurent trop décisifs pour ne pas être le moyen du dernier recours. Son véritable emploi est stratégique, ultime moyen d'expression d'une volonté politique qui exprimerait ainsi l'échec de tout autre type d'armement dit« conventionnel ». Car l'arme nucléaire est bien l'arme de l'échec. Ce qui revient à poser l'identité de ceux qui pourraient l'utiliser. Si 6

l'on pense à des Etats, ils ne peuvent être que « maj eurs », dans un anthropomorphisme qui projette bien la crainte que suscite cette arme. Les « mineurs» sont ces nations qui ne sauraient accéder à la reconnaissance des « nations majeures », et de ce fait susceptibles de commettre des «bêtises» comme le ferait un enfant mal élevé. D'ailleurs, et la réflexion de Mlle Bortolin en est significative, cette arme ne saurait exister sans ses « vecteurs », que seuls de « grands» Etats peuvent posséder, entretenir, renouveler. Comment imaginer son emploi hors de cette normalité, alors même que sa miniaturisation pennettrait à un kamikaze d'étendre le champ de son utilisation à tout mouvement « terroriste », ce terme désignant évidemment la menace de ces « mineurs », la dissuasion exercée par les « grands» étant, elle, légitime 7 Impensable, par les représentations liées à cette arme. Ses représentations ont fait l'objet de tant de publications qu'il semblerait vain de s'y pencher encore. Ces représentations sont cependant intimement liées à ces identités, à cette histoire. Mythe prométhéen, la dissuasion nucléaire se nourrit sans cesse de luimême. Que la seule nation qui l'ait utilisée, qui est en outre l'auteur du plus grand nombre d'essais aériens, se réclame par ailleurs d'être le champion de la démocratie, de la justice du progrès, de la vertu, n'a jamais choqué personne, semble-t-il : qui se souvient encore du Corollaire Roosevelt (1904), légitimant l'action de « la plus grande démocratie du monde» 7. Bien évidemment Hiroshima et Nagasaki, c'est «mal». Mais la potentialité qu'un potentiel dictateur puisse éventuellement accéder à ce système d'armes, n'est ce pas - dans le domaine des représentations - plus mal encore? A peine plus grave cependant que la reprise des essais souterrains décidée par le Président d'un pays majeur, la France pour ne pas la nommer. Oui, la représentation de cette arme auprès des foules est bien plus importante que son emploi. Car le concept de dissuasion réside bien dans la représentation du mythe. Le thème du risque et de la menace, au centre de cet ouvrage, est bien l'élément clé de ce mythe. Quels sont, en réalité, les risques 7

qui menacent notre société française? L'analyse effectuée point par point, dans un premier temps, démontre la variété de cette problématique. En conclusion, la réponse fournie par Mlle Bortolin, en appui sur ses aînés, est cinglante. Notre Histoire, notre Identité, les Représentations de ce « vieux pays» qui est le nôtre, sont bien l'ultime enjeu, dont ce bref et dense ouvrage souligne la gravité. Gabriel Jandot Directeurde Etudes CentreUniversitairede Formationet de Recherchesde Nîmes.

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Introduction
Tout groupe humain, toute société, a tendance et devoir à se prémunir du risque, celui qui mettrait fin soit à son existence, soit à son destin. Cette prévention repose sur l'organisation de la défense, sur ce qui devient dans les sociétés contemporaines le "devoir de défense" . Que cette défense de la nation soit d'ordre militaire ou culturel, qu'elle s'exprime de manière épisodique ou durable, elle s'appuie sur les notions de conflit, d'ordre, de hiérarchie de puissances et de valeurs, sur "l'art de la guerre". La guerre, recours ultime à la violence en l'absence ou l'impossibilité d'accord, est pendant des siècles le moyen d'expression des antagonismes. Elle décide du Destin et, par la victoire, établit une hiérarchie entre les Etats et donne sa légitimité au vainqueur. Une évolution sensible de la guerre se fit ressentir à la fin du XVIIIe siècle. Jusque-là, l'essentiel fut de dominer l'adversaire via la possession de forces armées supérieures, par leur masse, leurs qualités ou leur avance technique. Deux mutations sont à l'origine de cette évolution. La première est concomitante de la Révolution française. Celle-ci a en effet mis en exergue l'aptitude qu'avait en certaines circonstances le peuple de participer à la défense. Cette confirmation de la guerre des peuples, liée à celle de véritables guerres de libération nationale, comme en Espagne (1812) et en Prusse (1813), a donné naissance à une conception moderne de la défense qui s'appuie sur la mobilisation totale des ressources morales, humaines, et économiques. La seconde de ces mutations est apparue comme la conséquence de l'avènement en 1945 de l'âge atomique, qui a notablement bouleversé les données du problème. La capacité de destruction des armes nucléaires est en effet telle que c'est l'existence de grandes

villes, voire de nations qui est maintenant en cause. Si sa détention permet d'affirmer sa puissance, son poids, ses capacités d'action, elle implique également un perfectionnement continuel, faisant appel à des efforts et des investissements importants d'ordre politique, technologique, financier et humain. Toute politique de défense doit ainsi pouvoir s'adapter en permanence. Elle requiert la mise en œuvre coordonnée des activités intéressant tous les secteurs de l'Etat: diplomatie, armée, économie, technologie, information, culture, etc. La France a mené dans la période récente une politique de défense définie par le Général de Gaulle, le 3 novembre 1959 : « Il faut que la défense de la France soit française. C'est une nécessité qui n'a pas toujours été familière au cours de ces dernières années. Je le sais. Il est indispensable qu'elle le redevienne. Un pays comme la France, s'il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S'il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu'il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l'estime qu'il a de lui-même, avec son âme. Naturellement, la défense française serait, le cas échéant, conjuguée avec celle d'autres pays. Cela est dans la nature des choses. Mais il est indispensable qu'elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même et à sa façon. S'il devait en être autrement, si on admettait pour longtemps que la défense de la France cessât d'être dans le cadre national et qu'elle se confondît ou se fondît avec autre chose, il ne serait pas possible de maintenir chez nous un Etat. Le gouvernement a pour raison d'être, à toute époque, la défense de l'indépendance et de l'intégrité du
territoire»
1.

Les successeurs du Général de Gaulle à la présidence de la République, de Georges Pompidou à Jacques Chirac, ont tenu généralement ce même discours, que méditaient déjà les dirigeants de la IVe République depuis Diên Biên Phû et Suez. Le Général de
Discours du président de la République, l'Ecole militaire, le 3 novembre 1959. 1 Charles de Gaulle, devant les élèves de

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Gaulle l'a conceptualisé, lui a donné sa cohérence et l'a mis à exécution avec toute son autorité personnelle, d'autant plus forte qu'elle était alors devenue celle de l'Etat, dont il incarnait la légitimité. C'est en fonction de l'arme nucléaire expérimentée en 1960, "autour d'elle" que s'est édifié un nouveau système militaire, dont les bases essentielles furent posées lors d'un important Conseil de défense réuni en mars 1963. La stratégie militaire de la France est depuis fondée sur des capacités de dissuasion nucléaire et de combat de forces nucléaires et classiques, l'ensemble devant servir une politique d'indépendance nationale qui requiert des institutions garantissant l'exercice de l'autorité de l'Etat. Un tel système de défense est en effet indispensable pour une puissance comme la France, afin de faire face aux divers risques, d'ordre militaire, politique, économique ou idéologique, qui s'exercent sur la liberté de la France et de sa population. La menace de représailles nucléaires ne peut être envisagée dans tous les cas, pour tous les types de risque. Ainsi s'explique le fait que des forces militaires de type "classique" (ou "conventionnel") demeurent et se renforcent, afin de répondre à toute menace ne requérant pas le recours à la dissuasion nucléaire, mais aussi afin de pennettre des interventions à l'extérieur et d'assurer la sécurité à l'intérieur. Leur besoin se fait d'autant plus ressentir qu'elles sont sans cesse sollicitées, que ce soit pour participer à des actions de maintien de la paix, pour prévenir ou régler des crises, ou encore pour lutter contre des marées noires. A ce système de défense se rattachent par ailleurs des organisations de sécurité civile, dont la mission recouvre aussi la sauvegarde des personnes et des biens. La non-utilisation des forces de dissuasion nucléaire française ne doit pas conduire au constat de leur non-utilité. Seule une situation estimée comme étant assez critique, c'est-à-dire faisant peser des risques inacceptables sur des intérêts définis comme vitaux, peut conduire à leur emploi. Détenir une telle capacité confère à la France non seulement une puissance militaire mais aussi et surtout politique. Disposer aujourd'hui d'une force de dissuasion nucléaire demeure ainsi nécessaire au plan politique comme un élément majeur de Il

l'indépendance de la France, au plan militaire face à des risques moins immédiats que naguère, plus diffus et variés mais persistants. Ces risques, qui pèsent sur la sécurité de la France, ne doivent pas néanmoins faire oublier ceux sous-jacents à la dissuasion nucléaire, qui relèvent du concept de crédibilité.

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