Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,18 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Rwanda un génocide du XXème siècle

264 pages
Les événements tragiques qui ont endeuillé les familles hutu et tutsi du Rwanda et du Burundi ces trente dernières années, l'ampleur et la complexité du drame Rwandais de 1994 et la catastrophe humaine qui en a résulté et dont nous n'avons été que trop longtemps des spectateurs passifs, ont incité des chercheurs et universitaires français et belges à se réunir avec des intellectuels Africains de la région des Grands Lacs pour mener une réflexion pluridisciplinaire et comparative sur le génocide, ses origines et ses conséquences, sa logique spécifique et son traitement. Le centre Droit et Cultures, le Centre de droit international de Paris X et le Centre de Recherches Africaines de Paris I ont organisé avec la participation de la F.I.D.H. et le soutien de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique un colloque international les 16 et 17 juin 1995 à l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (Paris) sous la présidence de Robert Badinter. Mesurer nos responsabilités passées et présentes, lutter contre l'impunité au niveau international et national, aider à la reconstruction d'un système judiciaire Rwandais, oeuvrer pour l'instauration d'une justice sereine et d'une paix constructive, qui redonnent vie à un peuple martyr, tels ont été les objectifs jugés prioritaires de cette première rencontre. La revue Droit et Culture assurera le suivi du colloque et publiera toute information répondant à ces finalités. Les 25 contributions ici rassemblées émanent de juristes, d'économistes, de politologues, d'anthropologues, de sociologues et d'historiens, elles ont été ordonnées sous quatre rubriques : - Les faits et l'idéologie génocidaire - Droit et justice - Génocides du XXème siècle : preuve, négation et mémoire - Risques de récurrence et prévention.
Voir plus Voir moins

R. Verdier, E. Decaux, J.-P. Chrétien, éditeurs

RW AND A,
un génocide du XXe siècle

Avec le concours de l' AGENCE DE COOPÉRATION CULTURELLE ET TECHNIQUE

_

Editions L'Harmattan 5-7, rue de I'Ecole- Polytechnique 75005 PARIS

LES AUTEURS
Docteur Catherine Bonnet, Médecins sans Frontières William Bourdon, avocat, secrétaire général de la F.LD.H. Xuân Quang Bùi, professeur de relations internationales, Université de Paris X - Nanterre Jean Pierre Chrétien, C.N.R.S., Centre de Recherches Africaines (Univ. Paris I). Emmanuel Decaux, professeur de droit, codirecteur du C.E.D.LN. (Univ.Paris X - Nanterre) René Degni Ségui, rapporteur spécial, Commission des Droits de l'Homme de l'O.N.U. Jean François Dupaquier, journaliste, L'Evénement du Jeudi Eric Gillet, avocat, FJ.D.H. Alfred Grosser, professeur émérite, Institut d'Etudes Politiques de Paris André Guichaoua, professeur de sociologie, Université de Lille I Gervais Havyarimana, Ligue Iteka, Burundi Marc Le Pape, C.N.R.S., Centre d'Etudes Africaines (E.H.E.S.S.) Charles de Lespinay, Centre Droit et Cultures (Paris X), Centre de Recherches Africaines (Paris I) Jean Denis Mouton, professeur de droit, directeur du C.E.R.D.I.P., Université de Nancy II Emile Mworoha, professeur d'histoire, Université du Burundi Joseph Ngarambe, économiste consultant Marc Nichanian, philosophe Alphonse Marie Nkubito, Ministre de la Justice du Rwanda Allain OUan, avocat, Président de Juristes sans Frontières Honoré Rakotomanana, procureur adjoint, Tribunal International pour le Rwanda William A. Schabas, directeur du Dépt. des sciences juridiques, Univ.du Québec à Montréal Jean Philippe Schreiber, F.N.R.S., Université Libre de Bruxelles Yves Ternon, chirurgien et historien Serge Tornay, ethnologue, Université de Paris X - Nanterre Raymond Verdier, C.N.R.S., directeur du Centre Droit et Cultures (Paris X - Nanterre)

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3989-6

SOMMAIRE
I Les faits et l'idéologie génocidaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1. Joseph Ngarambe - La mise en œuvre du génocide rwandais. .......................................... 2. Docteur Catherine Bonnet - Le viol des femmes survivantes du génocide au Rwanda... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3. Jean-Denis Mouton - La communauté internationale, spectateur du génocide rwandais.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4. Marc Le Pape - Le travail des journalistes au Rwanda 5. Jean-Pierre Chrétien - Un génocide africain: de l'idéologie à la propagande. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6. Serge Tornay - Pour mémoire: l'hypothèse hamitique II
7

9 17 31 37 45 57

-

Droit et justice. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
7. René Degni-Ségui - L'incrimination (extraits de rapports, 1994-1995) ......................................... 8. William Bourdon - Qui peut arrêter les coupables?. 9. Allain Ottan - Les obstacles politiques à la poursuite des crimes internationaux. .............................. 10. Emmanuel Decaux - La mise en place de juridictions pénales internationales ad hoc....................... Il. Honoré Rakotomanana - Le Tribunal International pour le Rwanda......................................... 12. Eric Gillet - Les juridictions nationales............. 13. William A. Schabas - Le Rwanda, le Burundi, et la maladie d'impunité.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

65

67 77 87 93 99 107 115

III -

Les génocides du XXè siècle: preuve, négation et mémoire 125
14. Jean-François Dupaquier - Rwanda: le révisionnisme, poursuite du génocide par d'autres moyens. . . . . . . . . .. 15. Yves Ternon - Les éléments de la preuve. . . . . . . . . .. 16. Marc Nichanian - La dénégation au cœur du génocide 17. Xuân Quang Bui - La logique d'un génocide politique: le cas cambodgien 127 137 147 157 3

Sommaire

18. Jean-Philippe Schreiber - Le génocide, la mémoire et l'histoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 165 19. Alfred Grosser - Remarques sur les identités et la mémoire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183

IV -

Risques de récurrence et prévention. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 187
20. André Guichaoua - Les risques régionaux de récurrence 21. Emile Mworoha - Le cas du Burundi: l'héritage de la crise de 1993 et la montée des extrémismes 22. Gervais Havyarimana - Société civile et retour à l'Etat de droit au Burundi 23. Alphonse Marie Nkubito - Situation judiciaire au Rwanda 24. Charles de Lespinay - Culture, droit et prévention des conflits (Rwanda, Burundi) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 25. Raymond Verdier - Vérité et justice d'un génocide: redonner vie à un peuple martyr. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 189 201 211 223 231 243

ANNEXES.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

253 255 259 261

1. Programme du colloque tenu les 16 et 17 juin à Paris (I.H.E.J.) 2. Les 10 commandements du Muhutu 3. Bibliographie récente . .. .. .. . . . .. ... .. .. .. . .. .. ... . . . ..

4

RWANDA: UN GENOCIDE DU XXe SIECLE
Suite aux événements tragiques qui ont endeuillé les familles hutu et tutsi du Rwanda et du Burundi durant ces trente dernières années, l'ampleur et la complexité du drame Rwandais de 1994 ont incité des chercheurs et universitaires français à se réunir avec des intellectuels de ces deux pays pour entreprendre une réflexion pluridisciplinaire et comparative sur le génocide, ses origines et ses conséquences, sa logique spécifique et son traitement. Ces rencontres depuis la fin de l'année 1994 dans le cadre du Centre Droit et Cultures ont permis d'organiser, avec le concours du Centre de Recherches Africaines de Paris I et du Centre de Droit international de Paris X, un colloque les 16 et 17 juin 1995 à l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (Paris) sous la présidence de Robert Badinter et ainsi d'exprimer la solidarité de notre communauté scientifique avec un pays d'Afrique francophone frappé par une catastrophe humaine sans précédent, dans l'espoir de contribuer à la réconciliation et à la paix dans cette région d'Afrique. Les contributions ont été rassemblées sous quatre rubriques: - Les faits et l'idéologie génocidaire

Nous exprimons toute notre reconnaissance à l'Agence de Coopération Culturelle et Technique (A CCT), qui a pris en charge les frais de mission des participants Rwandais et Burundais, à la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme (F.LD.H.) qui a mis à notre disposition toute sa documentation, à l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (l.H.E.J.) qui nous a donné l'hospitalité, aux Universités de Paris I et Paris X et au CNRS (GDR 1178 et ERS 91) pour leur soutien financier.

- Génocides du XXème - Risques de récurrence

- Droit et justice

siècle: preuve, et prévention

négation et mémoire

5

I LES FAITS ET L'IDEOLOGIE GENOCIDAIRE

La mise en œuvre du génocide rwandais
Joseph NGARAMBE

a mise en œuvre du génocide rwandais commence à Kigali près de 30 minutes après la chute de l'avion présidentiel, c'est~à-dire le 6 avril 1994, aux environs de 21 heures. C'est à ce moment que la Garde Présidentielle investit les carrefours des quartiers Kimihurura et Kacyiru, arrêtant tous les véhicules qui passent. Ce sont des soldats menaçants, vociférants, qui font sortir tous les passagers des véhicules, avec une extrême brutalité. Ils demandent des cartes d'identité qu'ils vérifient à la lumière des lampes torches. Ils rouent de coups de bottes et de crosses ceux dont ils n'apprécient pas les mentions de la carte d'identité (origine ethnique ou géographique). Ils entraînent quelques uns dans les buissons environnants et, quelques mètres plus loin, des cris d'agonie parviennent déjà aux oreilles de la foule de plus en plus grossissante assise sur l'herbe. C'est seulement plus de trois heures après qu'ils obéissent en grommelant à l'ordre d'un officier de relâcher les personnes arrêtées dont la plupart ignorent encore à ce moment que l'avion du Président de la République a été abattu. Et c'est sans doute à l'énorme bouchon créé par les véhicules que ces gens doivent probablement leur relaxation. Au moment de la chute de l'avion présidentiel, l'attention de la population active de Kigali est largement focalisée sur le déroulement des demi-finales de football de la Coupe Africaine des Nations. Au niveau des médias, seule la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (R.T.L.M.) annonce la nouvelle près d'une heure après la chute. Beaucoup de Kigaliens ne l'apprendront pas cette nuit, à l'exception de ceux qui disposent d'un téléphone, soit près d'un habitant sur trente. Quant à la Garde Présidentielle, bien loin d'être désemparée par la nouvelle de la disparition brutale du Chef de l'Etat, elle va très vite dans la besogne cette même nuit: - elle achève de quadriller les principaux quartiers de la ville de Kigali; - elle rassemble dans son camp les principales personnalités de la mouvance présidentielle ainsi que leurs familles. Cas de tous les ministres et autres hauts-fonctionnaires issus des partis M.R.N.D. (Mouvement Républicain National pour le Développement et la Démocratie), C.D.R. (Coalition pour la Défense de la

L

9

Joseph Ngarambe

République), et du « Hutu Power» (composée d'éléments de dissidence de deux partis d'opposition, le M.D.R. et le P .L.) ; - elle se livre à une véritable chasse à l'homme contre les personnalités issues des principaux partis d'opposition, c'est-à-dire le M.D.R., le P.L., le P.D.C. Vers 5 heures du matin, la population de Kigali, celle qui a dormi en ignorant le terrible événement, est brutalement réveillée, plongée dans l'apocalypse. Dans les principaux quartiers de Kigali, c'est le bruit de rafales d'armes de tous calibres, de grenades, à une cadence et avec une intensité effrayantes. C'est le coup de départ d'une gigantesque battue, une battue qui n'aura malheureusement pas l'effet de pousser la population à fuir Kigali, la violence étant tellement forte que personne ne peut se risquer à ouvrir la fenêtre. Le mot « apocalypse» a dû traverser à ce moment l'esprit de ceux, fort nombreux dans la capitale rwandaise, qui réclamaient depuis quelques années la démocratisation du système rwandais. Ce mouvement de contestation né depuis longtemps au Rwanda mais qui s'épanouit allègrement dans le prolongement du souffle du « vent de l'est », ce vent qui balaya les systèmes totalitaires du Bloc Communiste dont s'inspiraient la plupart des dictateurs africains, ce mouvement de contestation coÏncide également avec le début de la guerre civile au Rwanda le 1er octobre 1990. Une guerre déclenchée par le Front Patriotique Rwandais (F.P.R.) composé essentiellement de réfugiés de la diaspora rwandaise, celle issue principalement des drames des années 60 et 70. Cette guerre, ajoutée à la contestation grandissante de l'intérieur, débouche sur des négociations successives dont celles, à la fin, qui scellent les Accords d'Arusha, signés le 4 août 1993 à Arusha, en Tanzanie. Ces accords consacrent en perspective l'avénement de la démocratie et le partage du pouvoir entre les principaux partis du pays, dont le FPR. C'est au cours de l'une de ces multiples séances de négociation, soit quelques mois avant la signature de ces accords, que le Colonel Théoneste Bagosora, alors Directeur de Cabinet du Ministre de la Défense et homme de confiance du Président Habyarimana, serait furieusement sorti. Les journaux d'opposition de l'époque rapportent que, emporté par sa colère, il aurait lancé au FPR qu'il trouvait intransigeant la phrase suivante: je vais vous préparer l'apocalypse. C'est seulement vers 6 heures, le 7 avril 1994, en pleine danse apocalyptique, que la musique classique que diffusait la Radio Nationale est interrompue par un communiqué libellé de la manière suivante:

10

La mise en œuvre du génocide rwandais

COMMUNIQUE

EMANANT

DU MINISTERE

DE LA DEFENSE:

Le Ministre de la Défense a la profonde douleur d'annoncer au peuple rwandais le décès inopiné du Chef de l'Etat, Son Excellence le Général-Major Habyarimana Juvénal survenu le 6 avril 94 vers 20 heures 30 à Kanombe, l'appareil qui le ramenait de Dar-Es-Salaam ayant été descendu par des éléments non identifiés et dans les circonstances non encore élucidées. A bord du même avion se trouvait Son Excellence Monsieur Ntaryamira Cyprien, Président de la République du Burundi, qui y a trouvé la mort avec deux de ses ministres qui l'accompagnaient, le Chef d'EtatMajor de l'Armée Rwandaise, le Général-Major Nsabimana Déogratias, l'Ambassadeur Renzaho Juvénal, le Colonel Sagatwa Elie, le Docteur Akingeneye Emmanuel et le Major Bagaragaza Thaddée,. et tous les membres de l'équipage ont aussi péri dans ce sinistre. Le Ministre de la Défense demande au peuple rwandais de ne pas céder au découragement suite à ce douloureux événement et d'éviter tout acte pouvant porter atteinte à la sécurité publique. Il recommande également à la population de rester chez elle en attendant de nouvelles directives. Il recommande spécialement aux forces armées de rester vigilantes, d'assurer la sécurité de la population et de garder le courage et la clairvoyance dont elles ont toujours fait preuve dans les moments difficiles.
Venant s'ajouter à cette ambiance d'apocalypse, cette nouvelle ne rassure guère en tout cas la population de Kigali, terrée sous le lit. En outre, le déluge des tirs et des explosifs qui accompagne le communiqué et la suite des événements ne peuvent qu'illustrer le caractère cynique de certains termes du communiqué. Mais plus encore, il persiste dans la mémoire de tous les mal aimés du régime un grave précédent. En effet, quatre jours seulement après le déclenchement des hostilités par le FPR, soit la nuit du 4au 5 octobre 1994, le Président Habyarimana avait organisé à Kigali, dès son retour d'une visite aux EtatsUnis, un simulacre d'attaque. Certes, son intensité n'était en rien comparable à la situation qui a suivi sa mort, mais elle déboucha sur l'arrestation et le traitement effroyable de plus de 8.000 rwandais, tutsi en majorité, mais aussi hutu du Sud. Cette arrestation avait été précédée par un communiqué semblable sur plusieurs points à celui-ci. II appelait au calme, demandait à la popu11

Joseph Ngarambe

lation de rester chez elle. Le cynisme fut poussé à fond lorsque, dans un discours de circonstance, le Président remercia les Forces Armées Rwandaises pour avoir « sauvé» une fois de plus le peuple rwandais en repoussant cette « attaque» des Inkotanyi. Lorsque, quelques mois plus tard, le vent de la démocratie délie les langues, une longue polémique est engagée au sujet de cette prétendue attaque et les arrestations consécutives. Certains journalistes iront jusqu'à ironiser à travers cette recommandation: «si un jour le Président de la République vous demande de rester calmes chez vous, n'attendez pas que ses soldats viennent vous ramasser, sauvez-vous! » C'était prémonitoire. Mais lorsque le Communiqué du Ministre de la Défense tombe, les mal aimés n'ont aucune chance de réagir, ils ont déjà le garrot au cou. Terrés dans leurs habitations, ils apprennent les mauvaises nouvelles des massacres sur les ondes des radios étrangères. Quelques minutes seulement après le communiqué qui appelle au calme, l'on entend le Premier Ministre Agathe Uwilingiyimana qui, jointe par une radio étrangère, se plaint en ces termes: il y a des tirs partout, nous sommes terrés sous nos lits. ..Et près de deux heures après cette déclaration, ce 7 avril, elle est sauvagement assassinée avec son époux, ainsi que 10 casques bleus belges. Ces mêmes radios nous apprennent des tueries massives dans les quartiers de Kigali et la disparition des principales personnalités de l'opposition politique, massacrées pour la plupart avec leurs femmes et leurs enfants, par la Garde Présidentielle, cas notamment: - du ministre Ndasingwa Landoald, Tutsi, et de son épouse de nationalité canadienne, - du ministre Rucogoza, Hutu, - du Président de la Cour Constitutionnelle, Kavaruganda Joseph, un Hutu, - du ministre Nzamurambaho Frédéric et sa famille, des Hutu, du Président de l'Assemblée nationale issue des Accords d'Arusha, Maître Ngango Félicien et sa famille, des Hutu.

-

Le 8 avril 1994, pendant que les massacres s'intensifient, les militaires ayant été rejoints par les miliciens Interahamwe, un gouvernement est mis en place par un président auto-proclamé, monsieur Théodore Sindikubwabo, ex-président du Conseil National de Développement (assemblée nationale). Il nomme comme premier ministre, monsieur Jean Kambanda, issu de la tendance « Hutu-Power », tendance ethnisante née dans 12

La mise en œuvre du génocide rwandais

les partis d'opposition MOR et PL. L'on nomme en outre des ministres issus de ces derniers partis, mais aussi du PSO et du POC, l'ensemble se joignant au groupe de la mouvance présidentielle. A la même date, le Haut Commandement Militaire se réunit à l'Ecole Supérieure Militaire et crée le Comité pour le Retour au Calme, préalable pour un retour au fonctionnement normal des institutions. Pendant ce temps, le Front Patriotique Rwandais déclare la guerre, arguant de la violation des Accords d'Arusha que constituent l'auto-proclamation du Président, la nomination du gouvernement, les massacres des personnalités politiques et de la population, ainsi que l'attaque de sa garnison par l'armée gouvernementale. Avec cette nouvelle tournure des événements, le ton change dans les déclarations du gouvernement. Ainsi entendra-t-on le Ministre de la Défense dire à la population que l'avion du Président a été abattu par le FPR, déclarations largement diffusées par la radio nationale et la RTLM, et qui seront reprises par le Président de la République et le Premier Ministre auto-proclamés. Entretemps, aux effroyables bruits des armes légères, des grenades et des mitrailleuses se sont ajoutées ceux d'explosions d'obus, sonnant ainsi l'entrée en guerre des différents camps militaires de Kigali (plus de cinq) avec le FPR. Ces bombardements commencent le 7 avril 1994, vers 16 heures. A partir du 9 avril 1994, les ressortissants des pays étrangers, principalement les Belges et les Français, mais aussi les Suisses, les Américains et d'autres sont évacués par l'armée française d'abord, à bord des avions de transport des troupes ou par convois de véhicules dirigés au Burundi, et plus tard, par l'armée belge lorsque l'autorisation lui est donnée. Le 12 avril 1994, l'évacuation des derniers étrangers est presque achevée et presque la totalité des représentations diplomatiques ferment leurs portes. Malgré les incessants appels au calme contredits par des messages de haine et de violence raciales sur les ondes de la radio nationale et la RTLM, par les commentateurs .de ces radios mais aussi par les différentes autorités, les massacres continuent allègrement. Jusqu'au 15 avril 1994, seule la ville de Kigali est enfermée dans l'étau de la violence. Ailleurs, les préfets de préfectures multiplient les appels au calme, et les choses semblent être maîtrisées. A Kigali, l'énorme tuerie continue à redoubler d'intensité, et la gigantesque battue menée conjointement par l'armée et les miliciens con13

Joseph Ngarambe

.

duit les foules à converger dans les lieux traditionnels de refuge que sont les édifices religieux (la population est chrétienne à plus de 80 %), les édifices publics, les écoles, etc. Ces lieux sauvaient autrefois les gens qui arrivaient à les atteindre. Ce réflexe de la population de la capitale sera celui de toute la population rwandaise traquée, et c'est dans ces édifices autrefois sacrés qu'auront lieu les massacres les plus systématiques et les plus spectaculaires. A signaler également un nouveau type de refuge, les points de cantonnement des casques bleus, refuge qui s'est malheureusement révélé dérisoire, lorsque l'ordre est donné à ces derniers de quitter le Rwanda, laissant des dizaines de milliers de gens à la merci des tueurs. L'on se rappellera très longtemps les scènes de ces casques bleus, repoussant les foules qui s'accrochent désespérément sur les camions ou qui essaient vainement de barrer la route aux camions pour mendier la protection. Ce 15 avril, presque tous ceux qui sont considérés comme ennemis de la République ont été anéantis. Par la suite, l'armée et les miliciens vont continuer à traquer « l'ennemi» dans les différentes cachettes, et

ces tueries qu'accomplissait jusque là l'armée suivant des listes soigneusement élaborées et avec la redoutable collaboration des miliciens, vont s'étendre aveuglément et rien n'échappera aux multiples barrières et aux battues dans les quartiers. A cette date également, comme l'indiquent les propos tenus sur les ondes des deux radios par les journalistes et les personnalités politiques invitées, l'attention est portée sur Butare, la deuxième ville du Rwanda, chef-lieu de la préfecture du même nom, près de 800.000 habitants, ville universitaire, de grandes écoles, fief du Parti Social Démocrate (PSD) coupable d'avoir su résister aux sirènes de l'ethnisation de la question rwandaise. C'est une préfecture également réputée tolérante en matière « ethnique », comme l'avaient prouvé les événements successifs qui avaient endeuillé le Rwanda durant les trente cinq dernières années. En outre, Nyanza, la deuxième ville de cette préfecture était la capitale de la monarchie rwandaise. Cette préfecture a également donné naissance à d'éminentes personnalités politiques, cas du Premier Ministre Uwiligiyimana Agathe et du grand leader de l'opposition, le Ministre Félicien Gatabazi, assassiné 6 semaines avant le début de la tragédie rwandaise. Mais elle a aussi donné naissance au Président Sindikubwabo et au Premier Ministre Kambanda, ainsi qu'à Habimana Kantano, journaliste vedette de la radio raciste RTLM, dont on connaît le rôle éminemment néfaste joué durant la tragédie. 14

La mise en œuvre du génocide rwandais

A partir de cette dernière date donc, les regards sont tournés vers Butare que la propagande des deux radios et les personnalités politiques désignent comme futur point d'attaque du Front Patriotique Rwandais, à partir du Burundi. Prétexte saisi par le Président de la République et le Premier Ministre qui réunissent le 19 avril 1994 les bourgmestres des communes de cette préfecture pour investir un nouveau préfet, après le limogeage du précédent et la mutation du Commandant de la Gendarmerie qui avaient pourtant réussi à sauvegarder la tranquillité de la population au milieu de cette immense entreprise de tuerie orchestrée par Kigali . Immédiatement après cette investiture et les discours ouvertement racistes du Président de la République et du Premier Ministre, des camions et des bus déversent sur la ville des miliciens Interahamwe qui épaulent l'armée dans les arrestations et les exécutions dans les nombreuses forêts environnantes. Le Président, comme pour faire vite, sillonne les communes de cette préfecture en déplorant la légendaire indolence de I~t population de Butare. Après le rapide anéantissement de la ville de Butare, tout ira très vite dans les autres préfectures, d'autant plus que dans les deux autres grandes villes du Rwanda, Ruhengeri et Gisenyi, fiefs du Président, l'entreprise de purification ethnique et des massacres politiques avait commencé trois années plus tôt. La nuit de la mort du Président et la journée qui a suivi ont suffi pour « nettoyer» les villes et pour mettre la machine en marche sur les collines où ne subsistaient plus que quelques individus rescapés de ces précédents massacres. Il est cependant utile de retenir que, si l'anéantissement des villes comme Kigali a été rapide, d'une grande brutalité, les massacres dans la plupart des autres villes ont été bien échelonnés dans le temps, d'avril à juin 1994. Mais qui étaient donc ces « ennemis de la République» traqués implacablement par l'armée et les milices Interahamwe du MRND et Impuzamugambi de la CDR, auxquelles s'étaient jointes les jeunesses d'autres partis dopées et contraintes par la propagande, l'appât du gain, la menace d'être considérées comme ennemi si elles n'accomplissaient pas le « devoir civique », la drogue dont le journaliste Kantano vante les vertus pour l'accomplissement du « travail» ? La première définition de l'ennemi vient du Général-Major Nsabimana Déogratias, Chef d'Etat-Major de l'armée rwandaise. Elle est contenue dans un rapport d'enquête commandé par le Président Habyarimana, un rapport confidentiel mais qui circula à Kigali sous le manteau et qui souleva un large tollé dans les milieux de l'opposition. L'ennemi, 15

Joseph Ngarambe

dit ce rapport, c'est le FPR composé d'éléments de la diaspora rwandaise essentiellement tutsi, les familles tutsi vivant au Rwanda mais qui servent de base de recrutement du FPR, les partis d'opposition qui ont les mêmes thèses que le FPR et leurs amis étrangers. L'autre définition de l'ennemi est offerte par le Président de la République, Théodore Sindikubwabo, dans son tristement célèbre discours de Butare du 19 avril 1994. L'ennemi, dira-t-il, c'est, en plus du FPR, toutes les personnes qui croient à tort que le « problème national» ne les regarde pas: « ba Ntibindeba ». Emporté par sa colère, il demandera même qu'on le débarrasse de tels individus qui sont légions dans l'indolente Butare « nibabadukize ». La troisième définition vient du Premier Ministre Kambanda, dans ses nombreux discours durant les mois d'avril, de mai et de juin, dans les différentes préfectures du pays mais spécialement à Butare, à Kigali et devant les forces armées. Il rejoint dans la définition le Général-Major Nsabimana et le Président Sindikubwabo. En raillant longuement tous ces « prétendus» politiciens qui naguère semaient la zizanie dans les meetings mais qui aujourd'hui doivent être terrés sous le lit, il proclame solennellement que l'indifférence est condamnable, qu'impérativement, « chacun doit choisir son camp ». Les autres définitions viennent des différentes personnalités politiques qui se succédaient régulièrement sur les ondes des deux radios, et des « savants rwandais », mais aussi des journalistes. L'on y suggère que la femme tutsi est très dangereuse, et que l'enfant tutsi grandit invariablement avec un complexe de supériorité et une grande soif du pouvoir. Enfin, non moins vertement, le fameux journaliste Kantano complète la définition en suggérant comment reconnaître un tutsi et ce qu'il faut en faire sans hésiter. Pour reconnaître un Tutsi, dira-t-il, il suffit de regarder son petit nez qu'il faut ensuite casser. Les faits qui ont caractérisé le génocide et les massacres politiques au Rwanda, ainsi que les différents discours qui les ont accompagnés permettent de conclure que la mort visait systématiquement toute personne d'ethnie tutsie ou qui en avait les traits physiques emmagasinés dans l'imaginaire collectif des rwandais. Mais le massacre des personnalités politiques qui n'épargnait pas dans de nombreux cas leurs épouses et leurs enfants conduit à se demander si dans ce dernier cas il est permis de ne parler que de massacre politique.

16

Le viol des femmes survivantes du génocide au Rwanda
Docteur Catherine BONNET

ne mission effectuée du 26 décembre 1994 au 5 janvier 1995 au Rwanda, financée par la Fondation de France avec le soutien logistique de Médecins Sans frontières ayant pour but d'apporter une formation auprès de professionnels accompagnant les femmes enceintes à la suite de viol et les enfants traumatisés par la guerre, a recueilli de nombreux témoignages dévoilant la réalité du viol massif, arbitraire et systématique des femmes et des mineures, tutsi es en particulier et de l'intelligentsia hutu, comme prétexte pour les «sauver» du génocide.

U

I - Dévoilement nité

des viols dans le secret et la clandesti-

S'il a été possible à de nombreuses victimes de la guerre de dévoiler sans risque pour elle-même et leur famille, leur veuvage ou la disparition de leur conjoint, la majorité des femmes survivantes du génocide n'ont pas encore osé révéler publiquement qu'elles ont été violées. Le dévoilement des viols a été et demeure encore clandestin, secret et anonyme. Il s'est fait et continue à être révélé essentiellement auprès des médecins ou des services de gynécologie obstétriques à l'occasion: - d'infections génitales visibles dont l'origine violente a été révélée dans la confidence, - de tentatives d'avortements provoqués après la découverte de la grossesse suite au viol alors que l'interruption volontaire de grossesse n'est pas encore légalisée au Rwanda, - de demandes d'avortements avancées, thérapeutiques pour des grossesses

- de demandes de « conseils» pour prévoir le devenir de l'enfant alors que la grossesse est au troisième trimestre. 17

Catherine Bonnet

Très souvent les femmes refusent de se faire enregistrer à l'hôpital pour rester dans l'anonymat. Beaucoup, par des circuits de bouche à oreille, viennent demander une consultation en choisissant de préférence un professionnel de santé de la même origine ethnique qu'elles-mêmes car elles vivent dans un climat de méfiance ethnique. Ceci explique que les personnels de maternités d'origine tut sie ont accueilli un plus grand nombre de femmes enceintes secondaires aux viols que ceux d'origine hutu. Ces derniers confirment qu'ils sont exclus d'un certain nombre de consultations qui ne sont pas enregistrées à l'hôpital d'autant qu'elles ont lieu bien souvent lors des jours de garde de leurs collègues tutsies. Ils respectent la souffrance de ces femmes et leur demande de discrétion. Les uns comme les autres constatent qu'il leur est très difficile de parler entre eux de ce drame qui se présente actuellement essentiellement comme une urgence obstétricale. J'ai observé beaucoup de dignité et d'humanité chez l'ensemble des personnels de santé quelles que soient leur origine ethnique et leur catégorie socio-professionnelle. Les uns comme les autres ont été et sont encore si impressionnés par la détresse des femmes «enceintes de la guerre» qu'ils exercent le mieux possible la médecine sans tenir compte de leur opinion politique ou religieuse. Malgré la nouveauté de ces situations cliniques, la majorité des personnels en maternité mis dans la confidence, a su spontanément avoir des attitudes adéquates à l'égard des femmes et surtout des très jeunes adolescentes.

II -

Des chiffres impossible à préciser

Le viol a eu une ampleur qui dépasse l'imagination. De plusieurs sources, il semblerait que presque chaque femme adulte ou chaque adolescente pubère ayant été épargnée d'un massacre par des miliciens ou des militaires, ait été violée. Comme les dévoilements se font dans le secret et à l'occasion d'une situation de détresse, il est très difficile de préciser le nombre exact de femmes qui ont été violées. Comme aucune commission des Droits de l'Homme ne semble avoir été saisie pour mener une enquète sur l'ampleur des violations, qu'aucun système judiciaire n'a été mis en place pour permettre aux femmes de porter plainte et que les auteurs des viols se promènent en toute liberté, les femmes sont obligées de demeurer silencieuses pour protéger leur vie. Les seules estimations pourraient être faites à partir des grossesses déclarées secondaires au viol et des naissances d'enfants secondaires 18

Le viol des femmes survivantes du génocide du Rwanda

au viol et désignés comme tels mais cela obligerait viol.

à stigmatiser

le

III

-

Les circonstances

des viols

S'il est impossible de chiffrer précisément le nombre des femmes victimes du viol pendant la guerre, les confidences recueillies de plusieurs cotés donnent un aperçu des circonstances dans lesquelles se sont perpétrées les violences sexuelles. Elles ont été pratiquées de manière systématique et ont été, semble-t-il, programmées dans toutes les régions où les milices ont délibérément massacré les civils et fait régner la terreur entre le 6 avril et 12 juillet 1994. Les témoignages permettent de constater que les viols se sont étendus durant les trois mois de guerre à tout le territoire. Ils ont eu lieu au cours de la guerre principalement dans trois circonstances:

- les viols au cours des arrestations. Ils ont accompagné les arrestations arbitraires et systématiques de familles désignées sur une liste par des miliciens afin de les massacrer soit parce qu'elles étaient tutsies, soit parce qu'elles avaient émis des opinions contraires à l'idéologie des miliciens, soit parce qu'ils avaient une position sociale importante et génant les miliciens. Certaines femmes ont été violées avant d'être tuées, d'autres ont été laissées en vie après avoir été le témoin du massacre des leurs. Elle étaient désignées pour être épargnées du massacre par l'un des miliciens ou des militaires, qui leur disaient: « Pas toi car tu vas être ma femme ». Ces femmes ont été laissées en vie même si elles réclamaient la mort. Certaines ont été ainsi emprisonnées dans leur propre maison ou dans une maison voisine par le milicien qui leur avait « sauvé» la vie et qui s'y installait en disposant de leur corps selon ses besoins. Elles ont parfois été cachées durant toute la guerre dans le plafond d'une maison par ces « violeurs sauveurs ». Aussi sont-elles pudiquement désignées actuellement par les termes: « femme du plafond» ou « femme d'un milicien ». Cette dernière formulation soulève pourtant une ambiguïté car elle pourrait laisser croire que ces victimes avaient consenti à devenir la femme du milicien. En fait elles ont été réduites à un corps-bien de consommation, l'une des possessions que l'ennemi s'était approprié en s'y installant au même titre que la maison. Par ces dénominations « femme du plafond» ou « femme d'un milicien », il faut voir, me semble-t-il, une manière d'éviter de prononcer le mot viol pour atténuer l'humiliation d'un grand nombre.
19

Catherine Bonnet

Celles qui ont gardé la vie ont profondément souffert d'avoir par leur jeunesse, leur beauté ou leur charme personnel, été choisies parmi les leurs pour être mises à la disposition sexuelle des ennemis. Impuissantes car menacées en permanence d'être tuées, elles croient en quelque sorte avoir accepté de garder la vie alors que son prix a été de se soumettre à des viols quotidiens sur toute la période de guerre. - les viols des exodes: D'autres encore ont été violées par les miliciens et les militaires pendant l'exode de la population civile, de manière systématique, les viols étant considérés alors comme l'un des mauvais traitements qu'il était normal de faire subir arbitrairement aux femmes. Si elles refusaient de se soumettre, on menaçait de tuer leurs enfants ou de les découper. Ces viols ont été accompagnés d'autres humiliations sexuelles qui sont restées aussi secrètes: l'obligation de se dénuder sous la menace, puis les moqueries de s'y être soumises, le découpage des parties sexuelles par des coups de machettes. La manipulation du corps des femmes comme objet de conquête du guerrier a été utilisée à des fins dépassant tous les fantasmes les plus pervers. - les viols des femmes « butins de guerre »: D'autres ont été emmenées comme les objets des maisons qui ont été le plus souvent massivement pillées avant d'être saccagées et détruites. Elles ont été désignées comme butin du conquérant, comme femmes mises à la disposition de militaires. Certaines ont été gardées à l'état-major des milices durant la guerre, devenant des sortes de prostituées-repos des guerriers. D'autres encore ont été emmenées dans des camps de déportation à l'étranger (Zaire, Tanzanie, Burundi, etc.). Ces viols continuent actuellement à se perpétuer.

IV -

Les types de viols

Les viols ont été: - soit collectifs, le plus souvent dans les villes au domicile des familles. D'autres viols collectifs ont eu lieu aux quartiers généraux des miliciens qui gardaient des jeunes femmes pour leurs besoins sexuels. - soit individuels plus souvent dans des campagnes ou au cours de l'exode. Certains viols ont été des meurtres retardés, parce qu'ils ont été exécutés par des miliciens ou des militaires ayant un sida déclaré. Ceci dans l'intention, semble-t-il. de faire mourir ultérieurement des femmes, de les rendre dangereuses pour leur conjoint ou/et d'essaimer l'épidémie de sida. 20

Le viol des femmes survivantes du génocide du Rwanda

Si certaines femmes ont été violées avant ou après avoir assisté au massacre de leurs enfants, parents ou conjoint, d'autres ont été massacrées de manière sadique après avoir été violées. Certaines ont été ainsi pourfendues à l'arme blanche du pubis jusqu'au sternum et d'autres ont été fendues en deux par l'arrière à l'aide d'une hache. D'autres ont également été violées juste après leur accouchement en milieu hospitalier ce qui a provoqué leur mort par des complications infectieuses. Dans certains endroits, la fureur sexuelle a été telle que des miliciens ont été jusqu'à violer des cadavres de femmes. Certaines femmes pour échapper à ce destin cruel se sont suicidées. Celles qui ont survécu ont souvent des idées de suicide et se sentent coupables d'avoir choisi en quelque sorte la soumission au viol plutôt que le suicide. Les femmes ont été en effet confrontées à une torture intérieure abominable comme si elles devaient choisir pour survivre, d'accepter le viol ou pour garder l'honneur des siens, de se suicider.

v

-

Les violeurs

Quelques informations ont été données sur les violeurs. Il étaient: soit des voisins, miliciens convaincus par l'idéologie de leur parti. - soit des inconnus, surtout des paysans manipulés par les miliciens. Ces derniers n'ont pas toujours violé les femmes de leurs collines mais plus souvent celles des collines voisines. Les violeurs « collectifs» étaient organisés par groupe de 6 à 8 pour massacrer les familles désignées sur des listes et violer éventuellement avant ou après la tuerie les femmes. Ceux qui violaient collectivement semblaient drogués au chanvre ce qui les mettaient dans un état d'excitation psychomotrice et érotique. Ils semblaient n'avoir peur de rien pour être capables des pires actes: y compris violer des femmes ayant juste accouchées, violer des cadavres. Il y avait généralement un groupe de leaders qui encourageaient les autres. Des femmes connues publiquement ont incité aussi des hommes à tuer et violer.

21

Catherine Bonnet

VI -

Les conséquences immédiates des viols: « les groset « les enfants mauvais souvenirs»

sesses de la guerre»

Non seulement les victimes ont souffert de l'acte lui-même mais le caractère itératif et prolongé de certains viols a eu des conséquences immédiates désastreuses: les grossesses et la contamination par le virus du sida. Les « grossesses de la guerre» comme disent pudiquement les personnels de santé: leur nombre a été estimé par l'Office National de la Population entre 2 000 et 5000. Par ailleurs le centre hospitalier de Kigali et l'hôpital de Kapgayi signalent que depuis septembre, plus de la moitié des femmes enceintes qui viennent consulter sont enceintes à la suite de viol: entre 6 à 7 femmes sur 10 chaque jour. Il est encore trop tôt pour établir le devenir de ces grossesses. Il y a eu ces derniers mois une augmentation importante d'avortements: certaines femmes ont provoqué l'avortement et sont venues se plaindre à l'hôpital d'un « avortement difficile », d'autres ont bénéficié d'interruption de la grossesse en milieu médical avec l'accord du gouvernement en dépit de l'interdit de l'église. Cette dernière a un tel pouvoir sur la population et l'élite du pays que le gouvernement actuel hésite à légaliser l'interruption volontaire de la grossesse alors que cette loi est réclamée par tous les professionnels de santé à l'unanimité. Un certain nombre de grossesses ont été découvertes tardivement, elles semblent pour la majorité refusées en secret mais jusqu'à maintenant rien n'a été prévu pour le moment de la naissance. La psychopathologie des grossesses secondaires au viol au Rwanda est la même que celle observée en France et en ex-Yougoslavie: ce sont des grossesses refusées et dissimulées, souvent niées et découvertes tardivement. Elles s'accompagnent de tentatives d'auto-avortement ou de fantasmes violents voire infanticides à l'égard de l'enfant. La présence d'idées de suicide est fréquente. Certaines femmes se sont probablement suicidées sans en dévoiler la raison lorsqu'elles ont découvert qu'elles étaient devenues enceintes de leur violeur-bourreau. Le refus de l'enfant à la naissance est souvent exprimé violement car l'enfant est identifié au violeur ou au viol. Elles disent: « Arrêtez-moi cette grossesse », « Il faut m'enlever cet enfant, je n'en veux pas », « Je ne veux pas garder un criminel dans mon ventre », « Si je peux accoucher, qu'il meurt ». Propos que j'ai également entendus en France et en ex-Yougoslavie. Les professionnels 22 de maternité sont actuellement très préoccupés

Le viol des femmes survivantes du génocide du Rwanda

par les risques de violence que courrent les nouveaux-nés à la naissance. Ils craignent que de nombreuses femmes accouchent seules dans le secret et se débarrassent de l'enfant, camouflant un infanticide. Ils imaginent que si certaines viennent accoucher en maternité pour protéger leur vie, elles ne continueront pas à allaiter l'enfant au retour à la maison pour le laisser mourir. Deux courants de pensée s'affrontent: - ceux qui estiment qu'il est quasi normal de laisser mourir l'enfant-fruit d'un criminel. Ils favoriseraient presque l'infanticide camouflé ou l'abandon sauvage. Ils pensent qu'il faut laisser à la mère le droit de supprimer l'enfant à la naissance puisqu'il est le fruit d'un milicien. Ils acceptent la réalité des fantasmes violents des femmes enceintes et ferment les yeux sur les risques de passage à l'acte. Ils oublient de protéger la vie de l'enfant et transgressent en fantasme la loi. Ces personnes sont le plus souvent en contact direct avec des femmes qui crient leur détresse. - ceux qui sont persuadés que cet enfant est porteur de vie parce qu'il est le fruit de Dieu, épreuve envoyée du ciel. Ils imaginent que la prière aidera chaque femme à trouver en elle la force d'aimer un enfant même s'il a été conçu dans la violence. Pour eux c'est la pression sociale et le regard négatif des autres sur le viol qui gènent ces femmes. La solution est de faire évoluer l'entourage des femmes et la société pour que chacun admette ces enfants victimes. Ils nient la réalité de la violence et l'inconscient individuel. Si beaucoup n'ont jamais rencontré de femmes enceintes et défendent cette position « théorique », un petit nombre ont écouté des femmes qui n'ont pas osé, me semble-t-il, dire clairement leurs sentiments ambivalents à l'égard de l'enfant. La majorité estime qu'il vaut mieux imaginer ces deux alternatives (tuer l'enfant ou le garder de force) plutôt que d'envisager une séparation définitive à la naissance en vue d'une adoption. Peu accepte de reconnaître qu'il est insupportable pour une femme d'avoir dans son ventre, le fruÎt d'un criminel, qu'il leur est impossible d'allaiter cet « enfantmauvais~souvenir » et que l'adoption par une autre famille à la naissance pourrait être une protection pour la vie de l'enfant et son avenir. Avant la guerre, les « enfants accidents» (c'est-à-dire non désirés) ont toujours trouvé leur place au sein de la grande famille au Rwanda. Lorsqu'une célibataire devenait enceinte et que le père de l'enfant ne voulait pas reconnaître l'enfant, il y avait toujours un homme de la famille de la « fille-mère» qui assumait le rôle de « papa ». Certains racontent même qu'il est dangereux d'abandonner un enfant car ce dernier peut 23

Catherine Bonnet

revenir à l'âge adulte tuer celle qui l'a mis au monde. Les mentalités rwandaises ne sont pas préparées à l'adoption d'un enfant hors du milieu familial. Elle est amalgamée à l'abandon sur la voie publique et est considérée comme un acte monstrueux presque comme un crime. Cette conception de l'adoption selon le modèle occidental leur semble être l'une de ces créations modernes inhumaines, nées d'une société égoïste qui ne sait pas accepter tout nouveau-né comme une bénédiction du ciel. Etre obligés de reconnaître que des femmes vont refuser des enfants à la naissance semblent aux rwandais un nouveau drame de la guerre. Ils ne savent comment une femme pourra expliquer à sa famille qu'elle est venue accoucher et que l'enfant a été confié à d'autres. Une grossesse ne peut que se voir, une naissance ne peut être cachée ou secrète. Même les enfants mort-nés sont enterrés avec beaucoup de cérémonie. Les tentatives d'avortement ont provoqué des infections et des hémorragies allant jusqu'à la rupture ou la nécrose de l'utérus. Les grossesses chez les mineures risquent de devenir particulièrement dangereuses à l'accouchement car ces très jeunes filles n'ont pas encore acquis la taille du bassin d'une femme adulte. Les obstétriciens craignent des complications graves si les naissances ont lieu hors d'un lieu hospitalier: ainsi des déchirures vésicales, des fistules vésico-vaginales ou rectovaginales risquent à l'avenir par leurs séquelles (nécrose utérine, rétrécissement fibreux du vagin, etc.) d'entraver définitivement leur vie sexuelle et/ ou leur maternité. Ainsi ces très jeunes filles perdront définitivement l'espoir de se marier et de devenir mère un jour. Les personnels de santé en maternité semblent estimer que plus de 90 070des femmes vont refuser l'enfant à la naissance. Dans le secret du bureau médical seulement, les femmes dévoilent avec beaucoup de détresse la haine qu'elles ont à l'égard du bébé ce qui rend leur grossesse insupportable. Moins de 10 % pourront peut-être dépasser ces sentiments négatifs et aimer l'enfant tel qu'il est. C'est dans ce contexte émouvant et douloureux que, contre toutes prédictions, deux premiers « enfants de la guerre» nés prématurément ont été refusés à la naissance puis laissés à l'hôpital. Ils ont été confiés avec l'étiquette de « nés du viol» à un orphelinat connu de tous. Leur devenir n'a pas été réellement prévu mais leur stigmatisation est réelle.

24

Le viol des femmes survivantes du génocide du Rwanda

VII - Conséquences immédiates des viols: l'abus sexuel du vainqueur?
Il semblerait que quelques viols aient été commis, de manière isolée, par des militaires du FPR qui ont vengé leur famille en découvrant les exactions commises pendant la guerre. De plus des militaires ayant vécu en Ouganda se seraient empressés de se marier en s'installant nouvellement au Rwanda. Abusant de leur nouvelle position sociale,. ils auraient exercé des pressions affectives sur des jeunes femmes terrorisées par la guerre et qui n'auraient pas osé refuser un tel mariage. Les avis sont partagés à propos de cette rumeur. Certains disent que ce sont des mariages «forcés ». Les femmes n'auraient pas réellement consenti à ce « mariage» qui se serait déroulé « dans le désordre» sans cérémonies ni traditionnelle, ni religieuse et ni civile. D'autres témoignent que ces militaires, bien que très pressés de s'installer dans la vie, auraient pris le temps de demander à la famille la main de la jeune fille. Il est vrai qu'un certain nombre de militaires du FPR ont vécu en brousse pendant plusieurs années dans des camps d'entrainement en Ouganda loin de toutes femmes et qu'ils ont souhaité s'installer et se stabiliser dans leur pays juste après l'avoir victorieusement défendu. Il m'a été très difficile de savoir s'il y a eu ou non des abus de pouvoir avec une contrainte sexuelle exercée auprès de femmes. Il est probable qu'il y ait eu des viols isolés mais ils n'ont été ni planifiés ni systématiques. Les viols de vengeance sont très fréquents même en temps de paix. Ils ont surtout lieu quand la prise en charge judiciaire n'a pas pris sa place.

VIII -

Les effets destructeurs à moyen terme sur l'indi-

vidu : sida, prostitution
La contamination par le virus du sida semble, à l'unanimité, bien pire que la naissance d'enfants conçus dans la violence. Elle est comme une mort à retardement qui va rendre pour le reste de sa vie la victime dangereuse pour autrui et elle poursuit en quelque sort par le viol, la guerre. L'ensemble de la population et des professionnels en ont si peur qu'ils ne l'ont pas abordé sur le plan de la santé publique. Aucun test de dépistage n'a été mis en place systématiquement au moment des naissances. Le désir de garder secret le viol renforce ce tabou car toute femme 25

Catherine Bonnet

contaminée par le virus du sida pendant la guerre sera suspectée d'avoir été violée. Le silence des femmes violées renforce le déni de cette maladie. Certains professionnels ont remarqué que des femmes « fréquentaient » les militaires de l'ONU contre de l'argent. Le mot de prostitution n'a pas été réellement retenu car les difficultés économiques sont telles qu'il semble presque excusable que des femmes arrondissent ainsi leur fin de mois surtout en temps de guerre. La prostitution n'était pas légalisée avant la guerre mais elle était tolérée de manière clandestine. Cette montée de la prostitution-marché de circonstances me semble être l'une des graves conséquences des viols de la guerre. Son institutionalisation par la présence de troupes internationales est bien malheureusement banalisée. Il est trop tôt pour évaluer d'autres pathologies qui s'installent durablement et à bas bruit après le viol en l'absence de traitement judiciaire ou psychologique: agressivité à l'égard des autres, inhibition sexuelle ou conduites provocatrices, alcoolisation, toxicomanie, violences intra-familiales, séquelles ultérieures sur l'enfantement, etc.

IX - Effets destructeurssur les liens communautaires en l'absence du recours au judiciaire
Le devenir des femmes violées est préoccupant car très peu d'entre elles en ont parlé. L'attitude générale est au silence même au sein des familles. Plusieurs médecins m'ont dit avoir reçu la confidence de femmes de leur famille lorsqu'ils ont été amenés à raconter qu'ils recevaient des femmes violées. D'autres pensent que des femmes de leur famille ont été violées mais n'osent pas le dévoiler car elles se sont soudainement mises à pleurer lorsqu'ils évoquaient le viol des femmes pendant la guerre. Certaines craignent, semble-t-il, de perdre l'amour de leurs familles ou de leurs conjoints parce qu'elles ont perdu leur virginité ou connu un autre homme que leur mari. Elles assimilent leur viol à un adultère parce qu'il n'y a pas eu de reconnaissance judiciaire du crime. D'autres redoutent que leur famille leur reproche d'avoir préféré la survie grâce au viol plutôt que la mort. La culpabilité d'avoir survécu au génocide au prix du viol est intense et renforce leur mutisme. Un mur de silence et de honte séparent les femmes des hommes, les épouses de leurs conjoints, les filles de leurs parents ou de leurs frères lorsqu'il n'y a pas eu de reconnaissance du crime et réparation des dommages subis. Le viol en temps de guerre est une arme redoutable puisqu'elle a des effets des26

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin