S.O.S Banlieues

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296278349
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Eric Raoult

8.0.8 Banlieues

Editions L'Hmmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-1948-8

A Nicole qui aimait tant la vie

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"Si on n'apprend pas à travailler comme des frères, on va mourir comme des fous".

Pasteur Martin Luther King Discours New-York 1966

"S'il y a quelque chose qui pour le peuple est plus précieux que le pain, c'est sa liberté. Pourtant, il y a quelque chose qui, à certaines heures, est plus précieux encore, c'est le goût de vivre, un minimum de raisons de vivre... Ne tuez pas dans ce pays le goût de la vie sinon demain, songez-y, c'est à vous qu'ils demanderont compte". Abbé Pierre Programme électoral de sa liste pour les élections législatives de Juin 1946 (Meurthe-et-Moselle)

PROLOGUE

"Echangerais toutes les banlieues 1990 contre la Banlieue d'il y a 20 ans !" Cette petite annonce imaginaire résume notre histoire urbaine. La banlieue, symbole du mieux-vivre dans les années 1970, a cédé la place aux banlieues, vitrines du malaise social des années 1990. Nous remarquerons le passage d'un singulier d'appréciation àun pluriel de dépréciation, comme si le mot lui-même avait changé de nature en même temps que les réalités qu'il recouvre. Il y a vingt ans, l'espace d'une génération, souvenonsnous en: la banlieue est plutôt heureuse. "Elle court, elle court", comme un lieu de passage social, d'accomplissement individuel, de qualité de vie. C'est la banlieue du dépliant publicitaire de "la ville bien dans son temps" (Cergy) ou celle dont "le prince est un enfant" (Mantes-la-Jolie). A cette époque, pour l'INSEE, la banlieue n'est que "l'ensemble des communes appmtenant à une agglomération urbaine dont elles ne sont pas le centre". Une périphérie, en quelque sorte, qu'aucune fatalité ne condamne à incarner l'enfer urbain. Urbaine et pavillonnaire, ouvrière ou petite bourgeoise, la banlieue d'alors n'est pas un endroit de relégation. Le dépalt en banlieue est une démarche voulue et acceptée. Les banlieusards font peut-être sourire; ils ne font pas pleurer! Leur univers s'identifie à des appellations d'arbres, de fleurs, de lieux plaisants: les Bosquets, le Val Foutré, les Indes, la Noë, etc... Les bétonneuses tournent celtes à plein régime, mais des millions de Français sont fort contents de troquer les toilettes sur le palier pour la salle de bains. 7

Et si le béton sort de terre, c'est sur les lieux où se dressaient les cahutes des bidonvilles des années 50. Le mot "Cité" transmet lui-même une valeur symbolique, tandis que celui de "Grand ensemble" porte la marque d'un nouvel algèbre de l'habitat. L'architecte Le Corbusier se fait alors poète: "Ces cités sont l'écume battant les murs de la ville" . Il y fait tout de même mieux vivre que dans les soupentes et sous les toits de fortune. Les architectes sont peut-être férus d'idéologie et les entrepreneurs ne sont pas exactement des philanthropes, mais la banlieue reste, pour ses habitants, un corps vivant, bien portant, toujours attractif. Le nom de la "Cité radieuse", ce grand ensemble que Le Corbusier construisit à Marseille, résume à lui seul toute une époque. En lançant à Bron sa formule sans appel: "Honte à ceux qui ont construit ces grands ensembles!", François MittelTand marquait la rupture avec l'idéal progressiste des bâtisseurs de l'après-guerre. Pour ces derniers, une nouvelle civilisation urbaine devait naître en banlieue. Leur ambitieuse vision consistait à promouvoir un cadre de vie entièrement nouveau, qui rompt avec le passé et transforme radicalement les rapports sociaux. Cet urbanisme "massifiant" était le fruit d'un projet social progressiste, la réalisation urbaine du grand brassage, sorte de "creuset multiclassiste où doit se forger un nouveau monde social" (1). L'utopie progressiste qui a présidé à l'édification des grands ensembles n'avait pas grand chose à voir avec le libéralisme. Si certaines communes de l'Est parisien ressemblent à s'y méprendre aux villes de l'ancienne RDA ou de Roumanie, la Vème République n'en est pas entièrement responsable. Toute une convergence de facteurs et de volontés contribuèrent au désastre. Si les planificateurs de la croissance urbaine se montrèrent productivistes (crise du logement oblige), les urbanistes et les architectes péchèrent, pour leur part, par esplit doctlinaire. Il convient aussi de reconnaître que bien des municipalités s'affichaient fières de leurs réalisations. Beaucoup à gauche, mais aussi à droite. Il n'y eut pas que

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"Pepone" pour inaugurer des cités ouvrières, où les locataires se comptent en électeurs ou en militants. En ce domaine, la honte ne rejaillit pas sur les mêmes. Elle doit être largement partagée. Aux uns les erreurs, aux autres les utopies. Les années 1990 : le malaise et le mal de vivre règnent sur les banlieues. En ce début des années 90, les banlieues ont le pluriel multiforme d'un tissu urbain mal défini, dégradé, qui craque de partout. Elles en retrouvent du coup leurs racines étymologiques: "périmètres de ban", "lieux bannis". La banlieue d'hier était faubourg, les banlieues d'aujourd'hui sont un monde à part, sorte de raccourci du tiers-monde et du qumt-monde. Paradoxalement, les quartiers concernés sont à la fois tombés dans l'oubli et observés en permanence. Tombés dans l'oubli au milieu d'un environnement qui se déshumanise et qui se décompose, doublement frappés par la crise persistante de notre économie et par un malaise social exacerbé. Mais ces quartiers sont en même temps en état de surveillance permanente. Des observateurs complaisants ne cessent de les prendre pour objet de leur étude et de livrer les résultats de leur enquête sur deux modes exclusifs: le choc de l'instant, qui suscite la peur, ou les pesanteurs de la
longue durée, qui fondent la désespérance

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Le choc de l'instant, ce sont ces médias en mal de sensationnel qui préfèrent filmer sur fond de poubelles enflammées (Sartrouville 1990) ou de vitrines cassées (Argenteuil 1990), plutôt que de consacrer des repOltages aux fêtes d'associations ou aux pelmanences d'élus locaux. Les pesanteurs de la durée, ce sont les cohortes d'experts, de sociologues, d'urbanistes, d'économistes qui accumulent les rapports, les missions, les colloques et les synthèses. Les journalistes, pour leur part, ne vont dans les banlieues que pour "faire des images et du son" sur la misère. Armés de leurs caméras, de leurs micros ou de leurs stylos, ils redécouvrent cette vérité éternelle: depuis les temps les plus reculés de l'antiquité ou du Moyen âge, l'addition des exclusions a toujours conduit aux explosions. 9

Un jeune qui tend le poing intéressera généralement davantage les rédactions qu'un animateur de rues qui joue au foot avec des mômes. Comme le dit un jeune de Mantesla-Jolie, Fuzi, cité dans le livre d'Anne Giudicelli, La Caillera: "la casse c'est très médiatique !" Les reportages, les dossiers, les "Spécial banlieues" ont fini par remplacer la rubrique des faits divers. Les sociologues viennent aussi sur place pour regarder, écouter et tenter de comprendre. Comme la théorie du bonheur en grand ensemble a pris du plomb dans l'aile, ils sondent, rapportent, recalculent les données du problème. Leurs maîtres avaient inventé la théorie en question. Comme elle est aujourd'hui tombée en désaffection, les experts essaient de 'se racheter ou de se dédouaner en en réétudiant les paramètres. Dans ces quartiers de "relégation", pour reprendre l'excellente fonnule, titre du rapport de Jean-Marie Delarue, les seuls visiteurs ne seraient-ils donc que les joumalistes et les sociologues? Certainement pas. Il nous faut aussi nommer un visionnaire qui prévoyait les années banlieues à venir: François Mitterrand. Dès 1975, seize ans avant Vaulx-enVelin, l'actuel Président de la République avait imaginé le futur et proclamait le "droit à la ville" dans son projet "Changer la Vie". Picasso a eu ses périodes, c'est aussi le cas de l'hôte de l'Elysée. A l'époque il est d'inspiration marxiste et il s'en prévaut fièrement. Sa vue de la ville est idéologique. Son constat: "la lutte des classes a pris une nouvelle dimension, elle s'est urbanisée". Son principe exclusif: "la socialisation de la ville". Le seul responsable à ses yeux: "le capitalisme et ses contradictions" . La lecture du projet "Changer la vie" est édifiante: "La ville éclate, elle est définitivement détruite et parcellisée en autant de petites cellules qui s'ignorent les unes les autres. La révolte naît, puis se propage. Bref, la ville issue du capitalisme est devenue dangereuse pour le capitalisme luimême". Dix-sept ans plus tard, nul ne peut le nier: François Mitterrand avait pleinement perçu que les banlieues deviendraient le miroir social de la France. Il se pose donc 10

incontestablement en précurseur du discours sur la ville. Il est l'inventeur du socialisme urbain, ambitieux, spatial, généreux, à vocation sociale. Un inventeur changé en Diafoirus! Aujourd'hui, ce socialisme urbain est en pleine déconfiture. Jamais ses visées abstraites ne sont entrées dans les faits. L'actuelle politique de la ville subit les aléas médiatiques, au gré de la nomination de ses différents ministres. Et la lassitude des acteurs locaux est telle qu'on les voit aujourd'hui se résigner à la "fatalité sociologique" qui frapperait les banlieues. Si l'on veut mettre fin à cette "dérive", il est urgent d'établir un bilan des réalisations et de proposer une altemative. Les banlieues sont devenues des corps malades. Elles donnent d'ailleurs lieu à une phraséologie médicale: "Banlieuscopie", "traitement homéopathique du développement social des quartiers", "villes sous perfusion financière", "relégation", "encéphalogramme sécuritaire". Qu'il est loin le temps de la Cité radieuse! Les quartiers dégradés sont devenus des enclaves de misère, où le droit est bafoué, où l'identité française est mise à mal, où la cohésion de notre société est menacée. Aujourd'hui, pauvreté, immigration, délinquance et toxicomanie préparent un cocktail explosif qui s'annonce comme le problème central de la société française, avec la faillite de son aménagement du territoire. Une unanimité semble d'ailleurs se faire, du moins au plan du constat. Il n'est qu'à écouter trois responsables politiques de terrain, d'horizons idéologiques les plus différents: "Des petits signes, comme ça, au pif, mais vous vous dites que si on ne fait rien, on va la prendre, cette société, en pleine gueule. A côté mai 1968, ce sera de la "petite bricole". C'est le socialiste Marcel Debarge qui s'exprime dans le Libération du 13 décembre 1990, sous le titre "Marcel Debarge sonne l'alarme en banlieue". Gérard Longuet, Président du Parti républicain, affirme, pour sa part, à la tribune du colloque national du Mouvement national des élus locaux, consacré aux problèmes de la ville:

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"Une guerre se termine, celle du Golfe, une autre se poursuit: celle des villes et des banlieues". Enfin, Abdel Aissou, ancien rédacteur-en-chef de Radio Beur et porte-parole du Mouvement des droits civiques, reprend une allégorie guerrière pour affirmer, en septembre 1991 : "On peut se demander si dans certaines cités, cette guerre n'a pas commencé. Nous sommes sur une pente nord-américaine, même si nous n'en sommes pas encore tout à fait là !" "Banlieues barbares", titrait, voici quelques mois, un hebdomadaire (Valeurs actuelles). Le titre était accrocheur, mais la réalité décrite dans le dossier intérieur n'était nullement exagérée. Dans son remarquable et tonifiant ouvrage "En attendant les barbares", Guy SOloman rappelle cette citation de Montaigne: "Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage". C'est en effet de nos usages qu'il est question dans ce débat sur les banlieues, Tout autant que de notre idéal de démocratie et de libertés. Vaulx-en-Velin, Montfelmeil, Mantes-la-Jolie pOUlTaient fort bien rester comme de simples étapes sur le chemin de Los Angeles ou de Rostock: aujourd'hui l'émeute, demain la haine. Ces banlieues, je les connais bien. J'y suis né, j'y ai poursuivi mes études, j'y vis encore aujourd'hui et, malgré tout, je les aime. Elles ont grandi sous mes yeux de lycéen, de militant, puis d'élu local et national. Mais, comme beaucoup, je ne les reconnais plus, La zone est devenue le ghetto. La banlieue rouge: on combattait ce qu'elle représentait, mais on travaillait à la libérer. Aujourd'hui, en revanche, la violence et la misère ont remplacé la pauvreté, l'émeute urbaine s'est substituée aux grèves et aux manifestations. Avec les tags et le rap, la culture populaire a sombré. Les cités dortoirs ne dorment plus, les quartiers sont retranchés. Ce n'est plus "Métro, Boulot, Dodo", mais "Ghetto, Toxico, Dingo".

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Dans ma jeune clliTièreparlementaire, j'ai un jour ressenti une immense fierté. Le Ministre de l'Intérieur socialiste, Pierre Joxe, pourtant avare de compliments, avait reconnu,

dans sa réponse à une question d'actualité, que je
connaissais "particulièrement bien" le problème des banlieues. Il est vrai que, quand on est député de Seine-Saint-Denis, élu de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil, on a pour première mission de porter témoignage et de lancer un signal d'alarme. Mon témoignage consistera simplement à me faire l'écho de ces hommes et de ces femmes qui, dans les quartiers en difficulté, veulent vivre dans la dignité retrouvée. Quant au cri d'alarme, je voudrais lui donner la forme d'un cri de détresse, d'un appel à l'aide qui s'adresse à l'ensemble de la nation, un "SOS Banlieues".

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NOTE (1) Jean-François Laë, "Crise des Banlieues: n'est pas en cause", Regards sur l'actualité. 13 le béton

INTRODUCTION

Le malaise des banlieues s'annonce comme un enjeu majeur de société pour les années à venir. Personne ne le me. Ce malaise, nous en connaissons désormais les symptômes, l'intensité et les effets induits. Sociologues, urbanistes, économistes et journalistes, ont engagé sur ce dossier la plus vaste analyse sur le terrain qui ait jamais été menée. Comme l'a justement remarqué Michel Noir, Maire de Lyon: "Il y a tellement d'écrits sur le sujet, que nous pourrions obtenir le Prix Nobel de la ville". Le diagnostic pourrait dès lors faire l'objet d'un relatif consensus. Confié entre les mains d'experts reconnus ou confilmés, le sujet ne serait plus politique et n'offrirait plus matière à débat. Un récent article publié par le Figaro le 18 décembre 1992, sous forme d'une interview-débat entre Edouard Balladur et Bernard Kouchner, est tout à fait révélateur de cet état d'esprit. L'ancien Ministre d'Etat de Jacques Chirac brossait une remarquable synthèse, situant l'ampleur du sujet et la portée du débat: "La situation des banlieues résume bien les maux de notre société". Bemard Kouchner reconnaissait, quant à lui, qu'au mot banlieue du Dictionnaire de la réforme publié par son interlocuteur il "n'avait d'ailleurs rien vu auquel il ne puisse souscrire !". Pour conclure péremptoirement que "le socialisme avait beaucoup fait pour les banlieues. Que pouvait-on inventer de plus" ? Le ton modeste, quelque peu désabusé, de l'étoile montante du gouvernement Bérégovoy diffère du discours que Michel Rocard tenait deux ans plus tôt, jour pour jour, à l'Assemblée nationale. Le Premier Ministre d'alors appelait 15

la Nation à "la mobilisation générale, face au risque de grande fracture que constitue la situation des quartiers déshérités" . C'est la forte propension du pouvoir socialiste que d'imposer un consensus sur les dossiers qu'il ne maîtrise plus. Ainsi, durant le fameux débat télévisé Chirac-Fabius en 1986, le second lançait au premier à propos de l'immigration: "Je vous concède que sur ce point, il n'y a pas de différences essentielles entre nos positions". Tout a démontré le contraire. Quitte à contredire Messieurs Fabius et Kouchner, j'affirme que nos conceptions du mal des villes comme de l'immigration sont tout à fait divergentes. Dix ans de gouvernement socialiste n'ont pas éteint les volcans sociaux que fonnent certains qualtiers. Sans "invention particulière", une autre politique de la ville est possible dans la France d'aujourd'hui. Le but de cet essai est de le démontrer et d'apporter, en quelques dizaines de pages, une contribution d'opposition au débat sur l'avenir de nos villes en difficulté. Sa tonalité sera quelque peu différente du confortable "consensus DSQ" qui est aujourd'hui de mise sur la question urbaine et sur son volet social. Pas de consensus sur la ville

"Changer la ville, changer la vie": le slogan de 1975 a pour auteur le Premier secrétaire d'alors du Parti socialiste. Reprise, lors de son "Heure de Vérité", par le ministre de la ville, Michel Delebarre, la fmmule est audacieuse mais elle n'est jamais passée dans les faits. Après le Bad Godesberg français et la conversion du PS à la social-démocratie, l'objectif de "changer la vie, changer la ville" doit définitivement être remisé panni les accessoires usagés du Congrès d'Epinay. Pour "changer la ville", faute de crédibilité du discours et d'efficacité dans les résultats, le dossier a été en quelque sorte dévolu aux expelts urbains. Ces derniers ont institué une foule d'organismes et publié une multitude de réflexions que tous les pays du monde pourraient nous envier s'ils 16

avaient effectivement débouché sur un résultat concret. La quasi totalité des missions et des colloques internationaux ne se tiennent-ils pas en France? Notre pays semble bien à la pointe de la théodsation en ce domaine. Mais cette inflation théoricienne a un aspect beaucoup moins reluisant. Si le pouvoir actuel l'a tellement favodsée, c'est qu'elle permet commodément de substituer les mots du discours aux maux du problème. Toute l'insistance est placée sur la communication et la réflexion plutôt que sur l'action. Les gouvernants socialistes, Bernard Tapie en tête, communiquent remarquablement bien sur le thème de la Ville, il nous faut le reconnaître. Mais c'est malheureusement beaucoup de médias pour rien! Les sociologues poursuivent une réflexion de qualité dans ce domaine. Ils ont conçu l'apparition de "nouvelles classes dangereuses" ou l'émergence d'un "nouveau prolétariat urbain". Ils posent la question: "La guerre des bandes remplacera-t-elle la lutte des classes?". Les acteurs de tenain, eux, poursuivent leur action. Quitte à bousculer la problématique établie, l'opposition ne souscrit pas au processus d'anesthésie sociale qui maintient les quartiers difficiles dans un calme précaire. Comme en convenait un article du Nouvel Observateur du 22 Novembre 1990: "Les cités françaises ressemblent à des cocottes-minutes. Parfois, elles explosent de manière spectaculaire, comme à Vaulx-en-Velin. Le plus souvent, elles chauffent dangereusement"! Entre Los Angeles et Vaulx-en-Velin, il n'y aurait que le développement social des quartiers: pour nous, ce n'est ni suffisant, ni concluant! Le socialisme est-il encore social?

Monsieur Kouchner avait donc tort en affirmant, face à Edouard Balladur, que "le socialisme avait beaucoup fait pour les banlieues". Beaucoup dépensé peut-être, car plusieurs dizaines de milliards ont été consacrés à la politique de la ville, depuis 1981.

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En 1993, l'actuel gouvernement a prévu d'affecter un budget de 7 milliards 400 millions pour la ville, un chiffre jamais atteint, si l'on y ajoute le partenariat financier avec les collectivités tenitoriales. Mais, dans le même article du Nouvel Observateur, Michel Mm"cus,alors Secrétaire général du Conseil national des villes, co-présidé par Gilbert Bonnemaison, reconnaissait: "Pourtant le problème n'est pas d'avoir de l'argent. La question est de savoir quoi en faire. Aujourd'hui, les élus, les politiques sont désemparés. Ils sont habitués à répondre à des revendications. Or aujourd'hui, dans les banlieues, on n'arrive plus à cerner les demandes. Les relais traditionnels ne fonctionnent

plus!".

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En matière de ville, comme d'ailleurs d'emploi, l'accompagnement social ne fonctionne plus. Dès lors, la zone reléguée se transfOlme en "sous-continent à la délive". Ce mot de "dérive" remplaçant celui "d'exclusion" jusque dans les rapports officiels de préparation du Xlème plan. Tout ceci sous un gouvernement socialiste. Sans un Ronald Reagan ou une Margaret Thatcher pour porter le chapeau!

Comme le constatait, avec beaucoup d'honnêteté
intellectuelle, et un rien de masochisme, la revue "Vu de gauche" de Jean Poperen, en commentant un sondage SOFRES: "Pour 72 % des personnes interrogées, le socialisme n'est pas social!" Le socialisme a peut-être beaucoup fait en matière urbaine, mais il l'a fait mal et pour un piètre résultat: tant dans les réalités, que dans l'opinion de la population. La ville: secteur réservé

"Que peut-on inventer de plus que le développement social des quartiers pour mener une politique de la ville ?". Ce n'est pas un sujet pour faire plancher les élèves de l'ENA, c'est la question lancinante qui se pose aux responsables de terrain d'aujourd'hui et qui se posera aux gouvernants de demain.

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Elle ne peut en aucune manière être éludée. La vie quotidienne de plus de trois millions d'hommes et de femmes ne peut être laissée à la fatalité d'un apartheid social, fût-il socialiste. La discussion en la matière n'est pas réservée aux spécialistes. Et l'on ne peut accepter le renoncement facile de ceux qui avaient tant promis et qui ont tant déçu. Non! Le débat national qui doit s'ouvrir ne s'arrête pas aux portes des DSQ! La réforme libérale est prête à aller au delà des portes du désespoir toléré. Ouvrir le débat est possible. Il l'a déjà été à gauche et il vient de l'être à droite. Mon collègue Julien Dray, député socialiste de l'Essonne, a été le premier, après de nombreuses péripéties (1), à ouvrir la voie du réalisme concemant la violence dans les banlieues. Ses analyses, souvent adoucies, pour ne pas choquer le peuple de gauche, ne convergent pas forcément avec les miennes. Saluons tout de même le courage d'une "révision déchirante". Mais il faut également signaler le rapport de mon ami et collègue Gérard Lm.cher. Sénateur RPR des Yvelines, département à l'image tranquille qui dispute aujourd'~ui à la Seine-Saint-Denis la palme de "première banlieue difficile de France", Gérard Lm.cher connaît bien la banlieue. Le rapport parlementaire qu'il vient de publier fera date et je partage l'intégralité de ses analyses (2). A l'exception de ces deux rapports parlementaires, les élus sont apparemment restés bien discrets, si ce n'est muets. Il est temps de prendre la parole et de rompre le silence dans la ville. De fait, depuis dix ans, les élus ont souvent subi, réagi, répondu à l'événement, sans traduire leur réflexion par l'écrit. Même si leurs militants ont déserté les marchés et le porte-à-porte, les responsables politiques qui connaissent les villes en difficulté ont aujourd'hui le devoir de porter témoignage.

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Colloque AMF de Valence: des acteurs et des défis Valence n'est pas une ville de congrès comme les autres. Cette ville pâtira probablement encore longtemps de l'image d'intolérance du Congrès socialiste de 1981 (3). Onze ans plus tard, l'Association des maires de France y organisait, les Il et 12 décembre 1992, un colloque sur la Ville, autour de son nouveau président et de Rodolphe Pesce (PS), maire de Valence. Monsieur Pesce a dirigé, de 1983 à 1985, la commission Dubedout qui deviendra plus tard la commission nationale pour le développement social des qUaltiers Pour avoir animé un groupe de travail de l'AMF, sur les quartiers dégradés, et initié à Valence Le Haut un projet de réhabilitation sur l'un des 148 quartiers difficiles.inscrits au IXème plan, Rodolphe Pesce connaît bien le dossier des banlieues. Le thème de ce colloque: "Ville: quels acteurs, quels défis" était un excellent fil conducteur pour tracer le bilan de ces douze années banlieues, qui ont servi de miroir aux difficultés de la société française, mais aussi aux contradictions de la gestion socialiste. Des années qui furent jalonnées d'événements et de drames, de promesses et de mesures, mais aussi où le traitement médiatique a souvent primé sur une véritable compréhension du dossier. Durant cette période, les acteurs furent souvent anonymes sur le tenain. D'autres furent placés sous le feu des projecteurs. Neuf d'entre eux méritent d'être cités pour leur contIibution décisive. Certains ont inspiré ou diffusé le message présidentiel sur la ville et les banlieues: Roland Castro, Gilbert Bonnemaison et Harlem Désir ont été les vrais maîtres à penser de ces années banlieues. D'autres ont agi directement au contact du terrain mouvant de ces quartiers. Souvent, ils ont été confrontés aux clitiques et contraints à une réserve impuissante. Parmi ceux-là, nous avons choisi trois maires, qui méritent, plus que d'autres, une attention particulière pour leur action et dont nous retracerons le profil dans un chapitre: Paul Picard. maire de Mantes-la-Jolie (78), PielTe Bernard, maire 20

de Montfermeil (93) et Pierre Cardo, maire de Chantelouples- Vignes (78). Enfin, troisième catégorie d'acteurs: les vedettes, les trois Ministres, en charge du dossier de la ville au sein des différents gouvernements de 1990 à 1993: Michel Delebarre, Bernard Tapie et François Loncle. Leurs différences de stratégie, comme de discours, sont aussi révélatrices des aléas d'une politique de la Ville où la communication a toujours primé sur l'action. Une fois ces acteurs présentés, les défis à relever pour l'avenir doivent être précisés. Ils s'imposent à la lecture d'un audit de la situation actuelle des banlieues. Un audit où l'on ne doit pas céder à la tentation de "jouer les autruches" et bien garder en main le thermomètre qui nous indique la température ambiante. Ces défis primordiaux, volontiers érigés en tabous, et qui conditionnent notre avenir ont pour noms: insécmité, immigration, école. Une fois les acteurs présentés et les défis analysés, il nous restera à définir un autre projet urbain: entre le désert du Bronx et les lumières de la ville, l'alternative est l'abandon ou le projet républicain.

NOTES (1) Son rapport sur la violence des jeunes dans les banlieues fut interdit de publication pendant 18 mois pour "sanctionner" son vote lors de la guelTe du Golfe. Une confusion des genres regrettable et significative de l'état d'esprit du pouvoir socialiste (2) Rapport sénat sur la politique de la ville. (3) Au lendemain du succès de François Mitten'and, les socialistes avaient réclamé "des têtes qui tombent" (Paul Quiles) et une "radicalisation du régime" (Michel Berson).
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