Saddam Hussein maître des mots

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Ce livre écrit en Irak est un des premiers témoignages "de l'intérieur", il s'attache à montrer comment Saddam Hussein a savamment cloisonné la population irakienne en communautés de représentations isolées, réduites à n'entretenir de rapports qu'avec le pouvoir central. Il traite de la circulation de l'information sous l'ancien régime et des conditions de production des discours porteurs de sens, analyse les obstacles à l'émergence d'un imaginaire collectif en Irak, dont l'absence est un formidable défi à la "reconstruction", par les Irakiens, d'un avenir commun.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 236
EAN13 : 9782296336513
Nombre de pages : 171
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Saddam Hussein maître des mots
Du langage de la tyrannie à la tyrannie du langage

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979, 1999. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et mirage, 2000. Elias ABOU-HAIDAR, Libéralisme et capitalisme d'État en Égypte, 2000. Gérald ARBOIT, Aux sources de la politique arabe de la France, 2000. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre le socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'État d'Israël, 2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil, 2001. Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001. Georges CORM, La Méditerranée, espace de conflit, espace de rêve, 2001. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohamed Anouar MOGHIRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en.Iran, 2002. M. KHOUBROUY-PAK, Une République éphémère au Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUTRAND et B. YAZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth VAUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de ['Irak contemporain, 2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5210-1

Pierre DARLE

Saddam Hussein maître des mots
Du langage de la tyrannie à la tyrannie du langage

Préface de Ramit BOZARSLAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A Naïe, à Bob et à mon amie Louise.

Préface
Il Y a des régimes qui, en:disparaissant, achèvent l'espoir qu'ils avaient combattu durant leurs longues existences et créent un vide de sens à la hauteur de l'absurde dans lequel ils avaient assujetti leurs sociétés. Assurément, la fin du système ba' athiste en Irak provoque aujourd'hui une telle situation. Loin de suggérer la démocratisation rapide que souhaitaient ardemment des générations d'opposants, le tableau de l'Irak d'aujourd'hui montre combien la tyrannie de Saddam Hussein est effectivement parvenue à briser le lien social, laissant peu d'espaces entre une servitude totale, l'exil intérieur et le repli sur des structures de solidarité, anciennes ou nouvelles. L'embargo, ainsi que la présence militaire anglo-américaine qui suscite une hostilité croissante parmi la population, n'expliquent qu'à la marge le chaos qui règne dans le pays. Il faut en chercher la clef dans la destruction systématique, morale mais aussi, comme en témoignent d'innombrables charniers découverts depuis le 9 avri12003, physique, de toute une société. Saddam Hussein n'est plus aux commandes. Il est cependant plus que jamais nécessaire de s'arrêter sur l'expérience ba'athiste de 1968 à 2003, d'en comprendre les ressources et les dynamiques internes, et aussi de la réévaluer dans une perspective comparative portant sur le phénomène totalitaire. C'est à cette double tâche que s'attelle Pierre Darle. Son ouvrage porte sur une catégorie particulière d'Irakiens sous le Ba' ath finissant, celle de l'intelligentsia ou, si l'on veut, celle de l'exil intérieur. Le «segment anomique» qu'il analyse se compose de ces centaines de milliers de diplômés déclassés, qui, à un moment donné de leur parcours, ont cru aux mots d'ordre

du pouvoir, voire ont adhéré à l'un de ses organes. Fruit de longs séjours à Bagdad, ce livre est autant un témoignage personnel que l'analyse d'un régime, de sa bureaucratie sans conviction, de ses mécanismes, toujours efficaces, de coercition et de peur, de redistribution et d'assujettissement. Il est également une lecture de résistances diffuses, de rumeurs, d'espoirs et de désespoirs qui n'ont cessé de se renouveler au cours des dernières années de la dictature. Darle s'interroge dans cette étude sur la «déperdition de sens» et sur le langage en tant que producteur et destructeur de sens. Garant de la préservation de soi comme sujet en puissance, le sens devient sans doute synonyme d'une résistance intérieure, qui se maintient malgré l'apparente adhésion aux parades et rituels de la domination. Darle explique comment les Irakiens sont parvenus, durant ces longues décennies, à jouer sur ce sens intérieur et sur les répertoires d'ambiguïtés qu'il autorise pour survivre sous le régime et, à terme, pour survivre au régime. Ce sens, dont la force naît de sa coproduction par de très nombreux individus isolés, est la seule arme de résistance contre la syntaxe du pouvoir. Celle-ci, faut-il le rappeler, ne se contente pas de violer et de brutaliser la langue, elle se reproduit aussi à travers de multiples codes et manifestations visuelles, au point de dominer l'espace du visible dans sa totalité. Comme le montre Pierre Darle, l'efficacité de l'ingénierie du pouvoir dans l'Irak de Saddam Hussein doit plus à cette syntaxe qu'à une quelconque « idéologie» (le régime ne peut d'ailleurs cacher la profonde contradiction entre sa phraséologie « nationaliste et progressiste» et la réalité de son pouvoir en tant que clique en quête exclusive de sa propre survie). La 6

reproduction de la tyrannie doit davantage à des pratiques coercitives massives, mais ne s'y réduit guère. Comme ses homologues autoritaires, le pouvoir de Saddam Hussein apparaît plus soucieux de mettre en place un système de surveillance et de peur que de monopoliser effectivement les instruments de la violence. L'« assujettissement réel », suggère Darle en citant Michel Foucault, est né «d'une relation fictive », qui place la peur au centre des rapports dominants-dominés et qui régule la sphère du pouvoir par des mécanismes de surveillance. Evoluant lui-même dans la peur dont il est la source, le pouvoir multiplie les organes de coercition et exige d'eux qu'ils produisent et archivent les preuves écrites et audio-visuelles de l'accomplissement des exactions qui leur sont confiées. Phénomène moderne, reposant sur une bureaucratie froide et impersonnelle, la tyrannie se marie d'ailleurs parfaitement avec d'autres acteurs capables d'exercer la violence. Ainsi, nombre de dictatures autorisent les bandes armées, auxquelles elles demandent une allégeance totale et qu'épisodiquement elles remplacent par d'autres. De tels types de bandes semblent avoir été actives sous le Ba'ath finissant. Mais à la recherche d'alliés, celui-ci a surtout réactivé les solidarités tribales que ses prémisses idéologiques voulaient démanteler. Certes, le «segment anomique» qu'analyse Darle évolue largement en dehors de ces liens tribaux. Il n'en demeure pas moins que, dans certaines provinces du pays (Bassora, Mossoul), on observe une situation paradoxale, où une société de plus en plus urbanisée est aussi de plus en plus soumise à l'emprise des tribus. Le pouvoir de certains de ces chefs de tribus, érigés en «most favored lords» par le régime finissant, n'est, pour le moment du moins, guère remis en cause par les nouveaux maîtres du pays. Ainsi, dans une

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société désintégrée, en proie à de nouveaux prédateurs, certaines tribus se trouvent avec un champ de manœuvre élargi, contraignant les forces d'occupation à faire le silence sur leur passé. Il en va de même de la prédation comme activité économique et cadre d'action politique et sociale, sur lequel Darle revient dans son livre. L'« embourgeoisement» de la société irakienne d'avant l'embargo était possible grâce une savante combinaison de plusieurs rentes, la rente pétrolière, la rente sécuritaire et la rente qu'assurait la prédation menée ouvertement auprès des monarchies du Golfe. L'invasion du Koweït peut être en partie expliquée par la nature d'une économie qui dépendait désormais largement de ce racket régional. L'embargo, qui a raréfié la rente pétrolière sans la tarir, ne pouvait qu'aboutir à «re-nationaliser» l'activité prédatrice, l'extorsion pure et simple des biens de la population elle-même, la taxation, la contrebande et la « commission» prélevée sur le programme «pétrole contre nourriture» devenant les principales ressources économiques du régime. Aujourd'hui, dans l'Irak d'après Saddam Hussein, la prédation semble être à la fois un mécanisme facile à mettre en place et une condition de survie pour beaucoup. L'Etat en tant que primus inter pares et arbitre de la sphère de la violence n'existant plus, nombre d'acteurs, sur lesquels on n'a que peu d'informations jusqu'ici, disposent des ressources nécessaires pour mettre en place une politique prédatrice. Mais elle est aussi une condition de survie pour d'autres, tels que certaines bandes de jeunes, telle ou telle tribu sans protection, ou encore les anciens caciques du système. En l'absence de toute cohésion sociale et de mécanismes de solidarité, la survie 8

de ces groupes dépend de leur capacité à «devenir des loups» et se battre contre les autres «loups» tournant autour de la proie. La prédation n'est d'ailleurs pas simplement une activité économique. Elle est également fondatrice de pactes qui se nouent, au détriment de tout contrat social, par le sang et dans le sang, entre les membres des nouvelles bandes qui se constituent. Malgré ce tableau fort noir, et malgré les contraintes liées à un Moyen-Orient devenu un véritable nœud Gordien, il convient de croire à l'avenir de l'Irak. Le livre de Darle nous offre aussi quelques lueurs d'espoir. Il montre que la tyrannie, qui est parvenue à détruire le lien social, a échoué sur un point: annihiler l'humain. Les Irakiens sortis de l'exil intérieur (qui, comme rançon de leur émancipation des structures de solidarité primaires, se trouvent aujourd'hui réduits à la misère) et ceux de retour de l'exil extérieur pourront s'ériger en fer de lance de la reconstruction économique et sociale dont l'Irak a cruellement besoin. Mieux encore, forts des leçons de tant de tragédies du passé, ils pourront inventer de multiples espaces de réalisation de soi comme sujets et acteurs collectifs, devenant ainsi l'élément central d'une nouvelle société civile et politique. Ramit Bozarslan.

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Introduction
Ce livre est le résultat d'un travail de longue haleine en Irak, sous le régime de Saddam Hussein. Les quatre chapitres qui font suite ont été écrits en 2001 à l'issue de plusieurs séjours à Bagdad. Ils s'appuient sur des notes d'entretiens rassemblées au cours de 18 mois passés «sur le terrain », selon l'expression consacrée parmi les chercheurs en sciences sociales. C'est là une première originalité de ce livre: l'Irak, pays particulièrement méconnu, a plus souvent été appréhendé à travers des spéculations et des idées reçues que des études empiriques, dont très peu ont été publiées à ce jour. Alors que le régime de Saddam Hussein a moins suscité d'analyses précises que souffert de tout un imaginaire des régimes autoritaires, ce livre entend montrer ce que pouvait signifier concrètement la vie en Irak pour les interlocuteurs rencontrés. C'est d'ailleurs pour préserver ces interlocuteurs d'une possible enquête policière que ce texte est resté inédit j usqu' à présent. Quel intérêt revêt sa parution tardive? A l'évidence, ce livre, riche en citations tirées des notes d'entretiens, a vocation à redonner la parole aux Irakiens, paradoxalement absents d'un débat sur l'avenir de l'Irak qui s'est noué dans une indifférence totale aux perceptions et aspirations des concernés. Surtout, ce livre tient son actualité à un trait permanent des bouleversements politiques: en Irak comme ailleurs, à tout nouveau pouvoir échoit tout un héritage de l'ancien. A cet égard, l'avenir ne saurait être compris sans une meilleure connaissance du passé. Déjà, la rapidité avec laquelle certains acteurs, notamment la communauté chiite et quelques tribus, se repositionnent pour occuper le vide du

pouvoir en Irak dément la vision répandue d'un régime « totalitaire» qui aurait annihilé toute capacité d'action politique au sein de la population. Or cette vision renvoyant dos-à-dos un régime réduit à sa seule dimension répressive (aI-Khalil b.l) et une population totalement « vaincue» (Luizard a.) minera encore longtemps la compréhension des phénomènes observés dans l'aprèsguerre. L'intérêt premier de cette étude est donc d'introduire à la complexité et l'ambivalence des relations qu'entretenaient le régime et sa population. A celle-ci, le régime a concédé des espaces d'autonomie, encourageant même depuis 1991 des dynamiques de communautarisation qui resteront structurantes à l'avenir. La multitude de projets particularistes qui désormais se font jour, sans contenir le moindre ferment d'universalité, sont le résultat d'une stratégie plus ou moins consciente du régime, s'imposant comme l'unique facteur de cohésion face à une population divisée, structurée en communautés de représentations discordantes. Peu soucieux d'articuler un discours idéologique cohérent, le régime s'est contenté depuis 1991 d'une légitimité a minima, reposant sur sa qualité d'unique rempart contre l'anarchie. C'est ainsi que la perspective de sa chute suscitait, y compris chez ses plus fervents détracteurs, le problème fondamental de l'incertitude quant à l'avenir du pays. En cultivant savamment la discorde et l'incommunicabilité des représentations entre les différents segments de la population irakienne, Saddam
1 Les noms d'auteur entre parenthèses renvoient à l'index des références citées. Les lettres a, b et c distinguent les différents ouvrages ou articles d'un même auteur. 12

Hussein a légué à ses successeurs l'imbroglio d'une nouvelle Babel: la cité, au sens classique, y a été détruite moins par la répression que par la disparition d'un langage politique partagé, laissant, comme dans la parabole biblique, la sujétion à l'autorité suprême comme seul universel. Aussi ce livre s'attache-t-il à la question du sens. Comment, sous le régime de Saddam Hussein, les Irakiens parvenaient-ils à faire sens de leur expérience quotidienne d'un environnement ambigu et aliénant? En quoi le discours du régime (<< langage de la tyrannie ») le constituait-il le cadre de leur expérience? De quelle manière les modalités bien particulières de cette production du sens formaient-elles autant de contraintes impérieuses (<< tyrannie du langage ») opposées à la l'émergence de représentations communes, d'un langage commun? En somme, la domination n'est-elle pas avant tout une affaire de langage? Répondre à ces questions exige un travail sémantique, de définition des concepts. Le premier chapitre, de nature académique, concentre ces aspects techniques de définition et de problématisation. Les suivants laissent au contraire une large place aux citations et aux exemples, dans un effort pour documenter I'histoire contemporaine de ce pays dont le passé récent et l'avenir restent, autant l'un que l'autre, à écrire.

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Chapitre 1 : le cadre théorique de l'étude, hypothèses et concepts
La recherche en Irak n'en est qu'à ses débuts. La société et le régime se sont transformés en quelque sorte sous couvert de l'embargo et des enjeux les plus évidents qu'il recouvre. L'ambition de cette étude est donc double. Il s'agit d'une part d'introduire à certaines de ces mutations, en mettant à profit l'opportunité rare d'une présence sur le terrain. D'autre part, il convient d'explorer les conditions et les limites mêmes de cette exploration. On m'a déjà opposé à diverses reprises qu'il est actuellement impossible d'enquêter sur le terrain irakien. Cette supposition quelque peu pessimiste a cependant valeur de mise en garde. La réflexivité nécessaire à toute démarche scientifique détermine la crédibilité d'un travail de recherche dans le contexte si délicat et, comme on le verra, si ambigu de l'Irak contemporain. Travailler en Irak suppose notamment de mettre au point, en prenant des précautions multiples, une méthodologie propre au pays. En l'absence actuelle d'une documentation fournie sur la société irakienne contemporaine, il est en outre inévitable de recourir à un système d'hypothèses qui, par analogie avec la logique mathématique, n'acquerront leur validité qu'à l'issue de la démonstration. Ma première hypothèse revient à souligner que le projet - qu'on le décrive comme « nationaliste» et «progressiste» ou par d'autres termes

plus discutables encore

-

initialement annoncé par le

régime baasiste a rapidement constitué une menace pour celui-ci. Ce principe assez élémentaire m'est apparu au cours d'une analyse iconographique du pouvoir en Irak, intuition étayée ensuite par les écrits de Karl Deutsch, que je citerai plus bas.

A. De }'icono2raphie

au système d'orientation

Dans le cadre d'un séminaire à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, portant sur l'imaginaire et l'idéologie dans une perspective psychanalytique, j'ai été amené à réaliser une étude des formes de représentation que véhiculent la philatélie, la numismatique et l'art contemporain en Irak. L'intérêt spécifique de ces supports tenait à leur étroite articulation à la modernité irakienne. En d'autres termes, y apparaissaient progressivement, dans un premier temps du moins, des solutions de plus en plus élaborées aux problèmes suscités par la remise en cause des structures traditionnelles et des systèmes de croyances qui les accompagnaient. Cornelius Castoriadis rappelle que toute société doit donner des réponses aux questions fondamentales ayant trait à son identité: «qui sommesnous, comme collectivité? que sommes-nous, les uns pour les autres? où et dans quoi sommes-nous? que voulonsnous, que désirons-nous, qu'est-ce qui nous manque? » (Castoriadis, p.205). L'imposition du modèle de l'EtatNation, consécutive à l'effondrement de l'Empire Ottoman, appelait un processus de redéfinition collective, auquel les autorités monarchiques puis républicaines, nées de cette transition, avaient nécessairement partie liée. Faire 1'histoire des formes de représentation modernes revenait alors à faire I'histoire des systèmes de représentations permettant à la fois de rendre compte de la réalité nouvelle, dont dépendait l'exercice du pouvoir, et de faire accepter cette réalité et ce nouveau pouvoir inextricablement mêlés. Bien entendu, il est impossible de rentrer ici dans le détail de cette analyse. Cela dit, deux moments se dégagent qu'il faut signaler. Jusqu'au milieu des années 16

1970, les timbres, par exemple, proposent des formes de représentation de la réalité irakienne toujours plus cohérentes et intégrées. J'entends par là qu'elles évoluent d'une figuration littérale et parcellaire (un timbre montrant un monument historique, un autre une réalisation industrielle) vers davantage d'abstraction et de continuité. Par exemple, la thématique du progrès, appréhendée sous la monarchie à travers une image explicite de la mécanisation agraire, se réduit après la révolution républicaine de 1958 à une simple courbe croissante sur un graphique indéterminé. On atteint alors un niveau supérieur de synthèse, pour reprendre l'expression de Norbert Elias (Elias b.). Par intégration, il faut en outre comprendre l'intégration, dans un même système de représentations, des différentes composantes de la société irakienne. Ce mouvement d'intégration inclut enfin une dimension temporelle: la collectivité est replacée dans un continuum historique, la représentation offrant simultanément un discours sur les origines et une projection dans l'avenir de la collectivité. Tant dans la philatélie que dans l'art contemporain, les formes les plus achevées de ces systèmes intégrés et cohérents de représentation collective coïncident au milieu des années 1970. A partir de cette date, on constate sur les supports en question une sorte de régression symbolique, comme si la représentation ne parvenait pas à résoudre les contradictions dans lesquelles le pouvoir en Irak s'est peu à peu enfermé. Le constat de cette rupture dans le courant des années 1970 est à l'origine de l'hypothèse avancée plus haut. Le régime baasiste, qui a pris la direction des affaires du pays en 1968, a dû faire face, comme tout pouvoir, au problème fondamental de l'ordonnancement des

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