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SE RÉFÉRER AU PASSÉ

208 pages
- L'expérience du passé (I.P. Heurtin et D. Trom)
- Les temps vécus et leurs entrecroisements dans le cours de la vie quotidienne (T. Luckmann)
- Le temps-discours, les temps-images (H. Freise)
- Les opérateurs de factualité (R. Dulong)/ Voir le paysage, enquêter sur le temps (D. Trom)
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POLITIX
Revue des sciences sociales du politique
N°39, troisième trimestre 1997

Se référer au passé

Publié avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du département de science politique de la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole -Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y lK9

-

Comité éditorial: Loïc Blondiaux (CRAPS, Lille II), Sylvain Bourmeau (Paris I), Jean-Louis Briquet (CEPEL, CNRS), Dominique Cardon (PRISME, CNET), Annie Collovald (Paris X), Yves Déloye (GSPE, lEP-Strasbourg), Renaud Dorandeu (GSPE, lEP-Strasbourg), Bastien François (CRAP, Rennes I), Brigitte Gaïti (IREDE, Poitiers), Jean-Philippe Heurtin (GSPM, CNET), Jean-Baptiste Legavre (GSPE, lEP-Strasbourg), Patrick Lehingue (Versailles-Saint-Quentin), Cyril Lemieux (GSPM, EHESS, lEP-Strasbourg), Frédéric Sawicki (CRAPS, Lille 11). Rédacteurs en chef (année 1997) : Dominique Cardon et Brigitte Gaïti. Secrétariat de rédaction: Marie-Hélène Bruère. Conseil scientifique: Luc Boltanski, Pierre Bourdieu, Michel Callon, Christophe Charle, Jacques Chevallier, Alain Desrosières, Michel Dobry, Claude Emeri, Pierre Favre, Alain Garrigou, Daniel Gaxie, Jacques Gerstlé, Bernard Lacroix, Jacques Lagroye, Jean Leca, Gérard Lenclud, Alfio Mastropaolo, Gérard Mauger, Marcel Merle, Pierre Muller, Michel Offerlé.

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Les tapuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au secrétariat de la rédaction: Marie-Hélène Bruère, département de science politique, Université Paris I, 17 rue de la Sorbonne, 75231 Paris cedex 05.
Les articles ne doivent pas dépasser 65 000 signes (y compris les notes infra paginales). Sont comptabilisés comme signes: caractères, ponctuation, blancs. Ils doivent être accompagnés d'un résumé en français (et, si possible, en anglais) d'une centaine de mots. Les références bibliographiques sont toujours portées en note infra paginales (présentées en numérotation continue) ; il n'y a pas de bibliographie en fin d'article.
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Les abonnements sont annuels et partent du premier numéro de l'année en cours. L'ordre et le paiement sont à adresser directement aux Éditions l'Harmattan: 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris. Le règlement peut être effectué par chèque postal ou bancaire à l'ordre des Éditions l'Harmattan. Tarif des abonnements (4 numéros) : Étudiant: 250 francs (joindre une photocopie de la carte d'étudiant) Particulier ou institution (France) : 330 francs Particulier ou institution (Étranger) : 480 francs Numéro ISSN : 0295-2319 Commission paritaire des publications et agences de presse: Politix est indexé par Public Affairs International
Directrice de la publication: Marguerite Hitier.

70280

Service, New York, USA

@ L'Harmattan, ISBN:

1997

2-7384-6185-9

SOMMAIRE

Se référer
Dossier coordonné

au passé
Heurtin et Danny Trom

par Jean-Philippe

5 7 17

Éditorial L'expérience du passé Jean-Philippe Heurtin, Danny Trom

Les temps vécus et leurs entrecroisements dans le COurs de la vie quotidienne Thomas Luckmann
Le temps-discours, les temps-images Pluralisation et ouverture de l'organisation temporelle de la vie quotidienne

39

Heidrun 65

Friese
de factualité
et affectuels

Les opérateurs Renaud

Les ingrédients matériels de l'évidence historique

Dulong

86

Voir le paysage, enquêter sur le temps Narration du temps historique, engagement dans l'action et rapport visuel au monde Danny Trom

Varia
109

La montée en généralité pour sortir du Nimby
La mobilisation associative contre le TGV Méditerranée

Jacques

LoUve

131

La République et le coup d'État Les crises de la Ille Républiqueet la hantise du 18 Brumaire Pierre Serna La construction Odile Henry d'un monde à part
Processus de socialisation dans les grands cabinets de conseil

155

Politix. Revue des sciences sociales du politique,

n039, troisième

trimestre

1997

Lectures
179
182
187 S. DUCHESNE, Citoyenneté Neveu) à la française (par C.

F. EYMARD-DUVERNAY et E. MARCHAL, Façons de recruter (par S. Rozier)

P. BOURETZ, Les promesses du monde, philosophie de Max Weber, et W. HENNIS, La problématique de Max Weber (par C. Gautier) O. FILLIEULE, Stratégies de la rue (par E. Neveu)

191

195

REVUE DES REVUES

205

RÉSUMÉs/ABSTRACTS

Politix. Revue des sciences sociales du politique, n039, troisième trimestre 1997

Se référer au passé

L Y A QUELQUES ANNÉES, Peter 1. Berger soulignait que «de toutes les simplifications que l'on peut faire en décrivant le processus de modernisation, la moins fallacieuse est peut-être celle qui consiste à dire que la modernisation est une modification dans l'expérience du temps». Ce dossier s'inscrit précisément dans ce vaste domaine de recherches sur la nature même de cette expérience. Il ne saurait être question de procéder à l'inventaire d'un champ de recherches en pleine expansion. On voudrait, plus modestement, introduire à un programme de recherche qui se donnerait pour visée les différentes formes d'expérience du passé. Que le temps ne soit pas une donnée objective de la vie sociale mais une catégorie du monde vécu, objet d'une pratique, d'une production, plonge ses racines dans une tradition qui remonte à Saint Augustin. Dans la vie quotidienne, il n'y a pas trois domaines ontologiques séparés, celui du passé, du présent et de l'avenir, mais un travail de composition continue entre des zones temporelles, faisant surgir un présent, où les personnes se situent et agissent. Ainsi, le passé n'est-il pas seulement vécu, expérimenté, mais d'abord produit dans un travail réflexif. La production du temps passé dans l'action suppose dès lors une pragmatique de la référence au passé.

I

Il est possible de poser de manières diverses la question du rapport au passé. Comme le fait Renaud Dulong, à partir de la philosophie analytique: qu'est-ce qu'une énoncé qui réfère à un événement passé et comment le faire surgir comme vrai dans l'interaction? Comme le fait encore Thomas Luckmann, à partir de Schutz: l'histoire est la pointe ultime de la construction ordinaire de temporalités multiples dans la vie sociale. Précisément, comme le souligne Heidrun Friese, il n'existe pas un temps linéaire, univoque, et pré-donné, à l'intérieur duquel nous inscrivons nos activités. Les personnes composent un temps kaléidoscopique, à géométrie variable, où s'interpénètrent les histoires familiales et l'histoire mondiale, de petits objets familiers et de hauts lieux collectifs. Le monde matériel devient un ensemble hétéroclite de textes qui dessinent des identités, toujours fragmentaires et labiles. Danny Trom, quant à lui, suggère que des mobilisations en faveur de paysages menacés ne sont possibles dans nos sociétés que parce que les individus qui se mobilisent, avant même de s'accorder sur des valeurs (la préservation de la nature), partagent une même compétence à <<voir»la nature de façon historique. Il faut en effet pour réussir à voir dans un paysage, la menace de sa disparition, être capable de le reconnaître comme paysage, et de le voir de façon historique comme quelque chose qui a un passé et qui peut disparaître.

Le Comité éditorial

L'expérience

du passé

Jean-Philippe Heurtin Groupe de sociologie politique et morale, CNET Danny Trom Groupe de sociologie politique et morale, CNRS

A SOCIOLOGIE, dès ses origines, a fait de la temporalité une catégorie fondamentale, structurant les représentations et organisant les relations sociales. Si cet intérêt s'est, par la suite, essoufflé, elle est, depuis une dizaine années, l'objet d'une attention renouvelée marquée par l'inflation d'ouvragesl et la naissance en 1992 de Time and Society: An International Interdisciplinary Journal, revue de sciences sociales consacrée au temps. Il ne saurait être ici question de procéder à l'inventaire d'un champ de recherche diversifié et en pleine expansion. Une telle entreprise serait aussi fastidieuse qu'hasardeuse. D'aucuns s'y sont attelés avec des fortunes diverses car toute volonté d'exhaustivité se heurte à une difficulté insurmontable: le temps ne constitue pas une problématique en soi mais une catégorie générale, qui demeure indéterminée tant qu'elle n'est pas insérée dans un programme de recherche. L'ambition de ce dossier de Politix n'est du reste pas de balayer l'ensemble des activités de temporalisation, mais de se concentrer sur les formes de convocation et de référence au passé. Il ne s'agira pas d'interroger la façon dont «les sociétés se souviennent» (Connerton, 1989), mais de savoir comment, pour nous, le passé peut surgir comme quelque chose de présent. On écartera ainsi certaines approches classiques, celle de l'écriture institutionnelle de l'histoire (et ses doubles inversés de l'histoire par le bas et des contre-mémoires) ; celle des rituels, des monuments ou des hauts-lieux de mémoire, qui, dans le champ de l'histoire culturelle ou de l'anthropologie du présent, reconduisent une perspective durkheimienne, demeurant adossée au processus de socialisation (qu'elles prennent le nom de pédagogie, de commémoration, de célébration ou de propagande). La sociologie durkheimienne du temps se tient, en effet, dans une posture où le temps demeure extérieur à l'action. Schématiquement, on dira qu'elle reste cantonnée dans une forme d'objectivisme qui consiste à faire porter l'effort sur la généralisation des formulations temporelles, sur la recherche de temporalités à validité plus ou moins large, censées
1. Voir, par exemple, Elchardus (1988); Bergmann (1992) ; Adam (1990).

L

Politix,

n039, 1997, pages 7 à 16

7

Se référer au passé s'imposer aux réalisations individuelles. Elle se limite à la saisie du rapport entre individu et temps sous l'espèce de l'impact des formes temporelles sur les comportements, et tend alors à escamoter la complexité des relations entre acteurs et temps. De fait, la voie de recherche la plus insistante ouverte par la sociologie du temps a sans doute été celle de la standardisation des formulations temporelles. D'inspiration durkheimienne, elle a cependant généré une série importante d'études génétiques dans le champ de l'histoire sociale et culturelle. Les formulations temporelles peuvent sans doute être idiosyncrasiques ou locales1, mais dès lors que les activités nécessitent une coordination collective et spatiale plus serrée, la nécessité de conventions temporelles de plus large validité s'impose: si le temps doit être partagé comme une réalité sociale, il faut qu'il soit standardisé. E. P. Thompson (1979), dans un article pionnier insistait sur la transformation des mesures du temps liée à l'industrialisation. Il montrait ainsi, de manière extrêmement fine, les formes de disciplinarisation des ouvriers, rendues nécessaires par l'expansion du capitalisme. Or, si cette disciplinarisation a sans doute été le fruit d'une intériorisation de nouvelles habitudes de travail structurées, ici, par la doctrine méthodiste, elle a aussi été le résultat de la diffusion de montres et, avec elles, de l'imposition d'un temps standard, permettant de synchroniser les rythmes de travail. C'est ainsi que le temps chronométré a pu conduire à la constitution progressive d'intervalles, de périodes, de séries temporelles continues, fournissant les paramètres essentiels de l'expérience du travail - et devenir un objet de conflits en structurant, jusqu'à aujourd'hui, les conflits salariaux. C'est dans cette même perspective, qu'a été posée la question de l'étendue du domaine de validité des références temporelles. Ainsi en a-t-il été du travail de construction du temps international, forme standard d'une exceptionnelle stabilité et d'une validité universelle (Zerubavel, 1990). Ces analyses soulèvent la question centrale des relations entre ordre institutionnel et temps (Giddens, 1987) ; le risque encouru étant de considérer tant l'ordre que le temps sous l'angle de leur homogénéité. C'est contre cette tentation que Zerubavel (1981) a pu mettre l'accent sur la multiplicité des temporalités, les rythmes cachés, les régularités, les cycles à l'œuvre dans la vie sociale. Dans une perspective comparable, Dobry (1986) a avancé que la pluralité des rythmes sectoriels est un bon indicateur de l'hétérogénéité des logiques sociales spécifiques aux divers secteurs institutionnels, montrant ainsi combien la synchronisation de ces temporalités est exceptionnelle et caractéristique des situations de crise. C'est également contre une certaine «iconographie de l'ordre», que Orren et Skowronek (1994) ont pu insister sur la juxtaposition, au sein des institutions politiques, d'une
1. A Madagascar, on mesurait le temps en «friture de sauterelle», en «cuisson du riz». Plus près de nous, on pouvait le mesurer à la durée de la récitation du Credo ou du Notre père (Thompson, 1979).

8

Jean-Philippe

Heurtin, Danny Tram

pluralité de logiques d'action, chacune caractérisée par une temporalité propre. Leur approche entend mettre au jour, à travers l'étude des alignements temporels contingents, la façon dont des mouvements simultanés d'ordonnancements institutionnels indépendants engendrent incongruités, dissonances, asymétries. On s'aperçoit alors que l'appréhension des institutions comme des unités synchrones dans leurs opérations ou synthétiques dans leurs effets, ne résiste guère face aux temporalités différenciées selon la pluralité des ordres sociaux. Certains anthropologues nous ont rendus particulièrement sensibles aux modes différenciés de temporalisation - le temps social n'est pas homogène mais fragmenté, objet d'expériences multiples et différenciées -, surtout, et cela constitue la véritable rupture avec le modèle durkheimien, ils ont envisagé le temps non pas d'abord comme étant représenté, mais comme étant avant tout vécu et produit: «Dès lors que l'on examine les façons de faire vivre le temps dans les contextes les plus divers, les sempiternelles considérations sur les "représentations du temps" cèdent la place à une intelligence circonstancielle des conditions de production puis d'expérience de la temporalité» (Bensa, 1997, p. 15). Loin des problématiques classiques des usages sociaux du temps, de l'organisation temporelle institutionnelle de la société, la référence au passé sera donc saisie, dans ce dossier, comme le produit d'une activité. Toute interrogation sur la production du passé en appelle une autre portant sur la continuité entre le présent et l'antérieur à maintenant. Elle suppose donc que soit éclairé ce phénomène de la persistance du passé. Pour Halbwachs (1968), chaque fois que nous nous référons au passé nous dévoilons un élément du stock de souvenirs que notre «mémoire historique» porte, en tant qu'élément constitutif de notre mémoire «sociale» ou «collective». Par définition «empruntée», la mémoire historique suppose essentiellement le recours aux autres (témoins oculaires, historiens, journalistes). Bien que schématique, elle ne se limite pas aux souvenirs de dates, sinon elle ne serait qu'une instance purement extérieure de la vie sociale. Si Halbwachs souligne que les souvenirs pénètrent le monde vécu, celui de l'expérience, son modèle demeure fondé sur le modèle statique du réceptacle (Tonkin, 1992) : la mémoire se présente comme un album qui contiendrait une série de photographies, alors que les activités telles que se souvenir ou oublier demandent des capacités interprétatives particulières qui se constituent dans l'interaction sociale. Il est en effet frappant qu'Halbwachs ne se soit pas véritablement attelé à exploiter une idée centrale de l'œuvre de Bergson, qu'il évoque par ailleurs lui-même. Ce dernier a souligné le lien fondamental entre souvenir du passé et action présente (Bergson, 1968) puisqu'il distingue deux types de mémoire, la première enregistrant, sous la forme d'images-souvenirs, tous les événements de notre vie à mesure qu'ils se déroulent, la seconde étant «tendue vers l'action, assise dans le présent 9

Se référer au passé et ne regardant que l'avenir» : «À vrai dire, elle ne nous représente plus notre passé, elle le joue; et si elle mérite encore le nom de mémoire, ce n'est plus parce qu'elle conserve des images anciennes, mais parce qu'elle en prolonge l'effet utile jusqu'au moment du présent>,. Alors que la première mémoire a une fonction d'enregistrement et de stockage, la seconde est pragmatique, liée à l'action. Elle sélectionne dès lors les éléments du passé en fonction de leur utilité dans le présent. L'analyse du temps chez Bourdieu est, précisément, toute entière prise dans le projet d'arracher l'analyse sociologique à l'objectivisme, qui en ferait une chose «métaphysique», une réalité en soi, indépendante de l'action. C'est notamment contre l'analyse de l'échange de dons chez Lévi-Strauss, qu'est élaborée son analyse du temps (Bourdieu, 1980). Il y montre, en effet, l'importance du délai, du différé, du temps qui sépare le don du contre-don: «Le temps est ce que l'activité pratique produit dans l'acte même par lequel elle se produit elle-même» (Bourdieu, 1992, p. 112). En réintroduisant le temps dans l'analyse, il réintègre les stratégies contre la tentation du modèle détemporalisé. On a donc bien affaire à une sociologie de la dynamique temporelle de l'action, qui permet de penser les jeux avec le temps, avec le tempo des actions (temporiser, atermoyer, ajourner, différer, faire attendre, ou brusquer, précipiter, devancer, prendre de court, surprendre, prendre les devants), en lui donnant ainsi toute son efficacité sociale. Pour autant, cette efficacité du temps est immédiatement rabattue sur l'état de la structure des relations dans laquelle il intervient: «L'activité pratique, dans la mesure où elle a du sens, où elle est sensée, raisonnable, c'est-à-dire engendrée par des habitus qui sont ajustés aux tendances immanentes du champ, transcende le présent immédiat par la mobilisation pratique du passé et l'anticipation pratique du futur inscrit dans le présent à l'état de potentialité objective» (1992, p. 112113). Le tempo ou les intervalles entre les actions ne sont qu'une temporalisation de l'habitus. La façon dont les agents se temporalisent dans l'anticipation et le retour sur le passé (biographique, ou celui des actions faites et devenues irréversibles) engendre les pratiques adaptées à la situation et à la structure objective des relations. C'est à ce titre que les stratégies temporelles se lisent comme une façon de rendre compatibles les espérances et les chances, ce à quoi on aspire et ce qui est probable (1977). Ainsi, Bourdieu peut-il envisager le temps comme une pièce essentielle de l'illusio (1980) : «La structure temporelle de la pratique fonctionne ici comme un écran empêchant la totalisation: instrument de dénégation, l'intervalle interposé entre le don et le contredon est ce qui permet de faire coexister, dans l'expérience individuelle comme dans le jugement commun, une vérité subjective et une vérité objective tout-à-fait antinomiques» (ibid., p. 183). Ce modèle de la référence temporelle apparaît adéquat pour rendre compte de ces activités sociales où les agents, pris dans l'homogénéité temporelle d'un champ, sont résumés par l'ensemble des choses qu'ils 10

Jean-Philippe

Heurtin, Danny Tram

portent en eux, et qui interviennent dans les relations qu'ils entretiennent avec leurs semblables. Mais ce modèle ne nous donne guère d'instruments pour penser les moments d'hétérogénéité temporelle. La contribution de Luckmann dans ce numéro doit être lue précisement comme une tentative de présenter la multiplicité des temps qui se constituent dans les pratiques sociales, dans le cours de la vie quotidienne. Les temps, toujours sociaux, émergent de l'interaction sociale, s'entrecroisent, et fondent en retour la nécessaire coordination des activités sociales. Cet exposé didactique s'inscrit dans la continuité du travail de refondation d'une sociologie phénoménologique entrepris par Schütz (1932). Reposant largement sur la phénoménologie husserlienne qui conçoit le présent comme un flux, et la visée intentionnelle comme un procès qui se place toujours à l'horizon du passé et de l'avenir pour constituer le présent, ce travail explore tour à tour plusieurs dimensions de la temporalité (Schütz, Luckmann, 1979). L'article de Luckmann dans ce numéro récapitule ces différentes dimensions: l'emboîtement des temps, «subjectif» et «biographique», la construction temporelle du cours de la vie, de la carrière biographique; les accomplissements d'action comme institutions temporelles (se marier, se séparer par la formule «au revoir»); la typification des «mondes temporels» dans lesquels nous nous mouvons, celui des contemporains (présents), des prédécesseurs (absents sur le mode du déjà plus) et des successeurs (absents sur le mode de l'à-venir). Le dossier que nous présentons s'inscrit dans cette perspective qui fait droit à la pluralité des temps sociaux. Pour autant, il convient de souligner d'emblée les problèmes internes d'une approche qui s'en tiendrait aux conceptualisations husserliennes de la temporalité. Comme le souligne R. Duval (1990), pour Husserl le sens passé qui se vit dans le souvenir n'est pas très différent du sens «passé» qui se donne dans la rétention, c'est-à-dire la conscience du «tout juste passé» (comme, par exemple, le son d'une voix qui s'enfuit dans la conscience), «il se distingue simplement par leur degré d'éloignement ['..J par rapport à l'instant actuel» (ibid., p. 61). Il n'y a, de sorte, aucune discontinuité dans le sens «passé», c'est-à-dire dans l'éloignement temporel. Mais les modifications rétentionnelles qui retiennent les syllabes qu'on vient d'entendre ne font pas apparaître un passé, mais seulement la présence de la parole dans le présent de son énonciation. La succession temporelle se fait, dans cette perspective, par substitution: chaque moment vient à la place de l'autre et le remplace; et il n'y a pas, dans ce cas, de coexistence possible des moments sous forme de suite ou de série (ibid.). Cet aspect est particulièrement mis en évidence par l'ethnométhodologie, qui, à certains égards, s'inscrit dans le prolongement de la phénoménologie husserlienne1. Pour Garfinkel, la
1. Voir, par exemple, Button (1990).

Il

Se référer au passé question du rapport au passé - et plus généralement à la temporalité ne se pose que dans les moments de trouble de la coordination temporelle. Les «ethnométhodes» de temporalisation qui y sont alors exhibées sont des opérations toujours en situation, ad hoc, permettant de ré-élaborer le sens commun temporel des situations: ce qui n'était pas anticipé motive une rétrospection; et ce n'est qu'alors que les membres agissent comme des historiens de la situation (Lynch, Livingston, Garfinkel, 1983). En dehors de ces cas, le monde est interprété de façon prospective-récursive à partir de saillances produites par les modifications du monde ordinaire. Cette perspective donne ainsi l'image d'un passé toujours indexé au «temps interne» de la situation: le temps y est une «succession de maintenant». Pour pouvoir se doter d'un sens du passé, il faut, à l'inverse, envisager une forme de succession qui ne soit pas par substitution, mais par adjonction: chaque moment donné vient après l'autre et coexiste avec lui sous la forme d'une série. Ainsi le sens «passé» ne peut être constitué par le seul jeu de modifications rétentionnelles. Le problème propre au passé n'est pas l'unité et la stabilité d'un présent à travers un passage qui l'égrène, mais l'absence d'un objet, l'irréversibilité de sa disparition. Avec les souvenirs, le passé n'est plus disponible comme peut l'être le bruit qui vient de me déranger, et que je n'ai pas encore oublié. Il faut se référer au passé, l'évoquer, l'appeler. C'est, précisément, ce que Husserl appelle le «ressouvenir». Il s'agit là du passé qui n'est pas le moment passé retenu dans le présent, mais celui qui a perdu le lien avec le présent, qui s'en est déconnecté. L'article de Luckmann rappelle, opportunément, que le passé historique a pour caractéristique essentielle de transcender les limites d'une vie, de pointer vers ceux qui ne sont déjà plus nos contemporains, et ceux qui ne le sont pas encore. Si l'on s'attache précisément à ce passé historique, on s'écarte du problème de la conscience immanente et affective du passé, pour s'intéresser à une conscience symbolique et objective: pour cette forme de conscience du passé, l'antériorité temporelle ne se révèle plus à travers cette absence qu'est l'oubli, mais dans la différence qu'est autrui, celui qui nous rapporte ce qui a été, ou celui à qui nous tentons de le faire partager. On se situe alors dans le ressort d'une temporalité sociale. Deux questions fondamentales se posent dès lors: celle, d'une part, de la manière dont on en vient dans le présent actuel à représenter le passé, c'est-à-dire à présentifier ce qui fut antérieurement; d'autre part, celle de la véracité du contenu du ressouvenir, c'est-à-dire ce qui permet de penser que ce qui est représenté comme passé a bien eu lieu.

12

Jean-Philippe

Heurtin, Danny Trom

La solution générale apportée à la première question est fournie par la narrativité, qui, en tant que compétence anthropologique1, organise l'acte de raconter une histoire, la production des récits. La philosophie analytique de l'histoire s'est ainsi attachée à montrer combien toute confection d'un récit historique est redevable, en amont, d'un ensemble de recettes ou de procédés fictionnels, de conventions culturelles que l'historien professionnel partage avec son public réel ou virtuel (White, 1973; Danto, 1965). Mais alors que la question du mode de surgissement du monde historique dans le présent s'en trouve grandement éclairée, la question, fort controversée, de la vérité de la référence au passé, se voit reléguée hors de la sphère de pertinence du modèle (White, 1973 ; Danto, 1985). Si cette approche a donc pour vertu de dépasser la rupture épistémologique entre pratiques professionnelles et profanes de l'histoire, de faire apparaître tout récit comme supposant un régime propre de fictionnalité (Bubner, 1990), elle demeure, sinon muette, du moins elliptique, sur le statut véridictionnel de la référence au passé. Pour Husserl, la reduplication intentionnelle dans le ressouvenir, posant le passé comme ayant été, lui confere une valeur positionnelle, qui le distingue fondamentalement de l'imagination2. Toutefois, on ne trouve chez Husserl, comme dans l'approche de la sociologie phénoménologique classique, aucun contexte permettant d'une part, de connecter de manière moins spéculative le passé avec le présent de l'action, ni de moyen solide d'éprouver ce passé en tant qu'il s'est réellement passé. Si le mode de disponibilité du passé, de ceux qui ne sont plus, et de ce qui n'est plus, varie en fonction des cultures, et épouse des configurations différentes en fonction des situations (Geertz, 1983), on cherchera en vain, par exemple, dans l'article de Luckmann, la matérialité de ces contextes. Il convient d'envisager d'autres connecteurs susceptibles de satisfaire les deux exigences évoquées précédemment. Le paradoxe du temps historique, tel qu'Heidegger (1985) le formule permet de réinstaller ce contexte qui fait tant défaut: d'un côté, le passé n'est plus; et pourtant, il existe toujours un passé qui se tient à portée de main. Ce qui n'est plus, c'est un monde passé, et pourtant les restes qui lui ont appartenu demeurent présents. C'est à partir de ces restes, traces, sédimentations, objets divers, que ce qui a existé avant peut encore être actuellement donné3. Ces objets en question n'ont nul besoin d'être usés, ou hors d'usage pour ainsi servir d'appui à la
1. Selon la formule concise de MacIntyre (1981, p. 216), «man is in his action and practice, as well as in his fictions, essentially a story-telling animal». 2. Husserl conçoit le ressouvenir comme présentant les mêmes traits d'intentionnalité que le souvenir primaire. Par un mouvement de «reduplication intentionnel», selon l'expression de Ricœur (1985, p. 56), le ressouvenir vise intentionnellement l'intentionnalité primaire de la rétention. 3. Par leur présence s'éprouve ce qu'Arendt nomme la «durabilité du monde»: la permanence des objets stabilise la vie humaine, permet aux hommes de recouvrer leur identité au travers de l'épreuve des choses (Arendt, 1983, p. 188).

13

Se référer au passé référence au passé. Il suffit qu'ils «ne soient plus ce qu'ils étaient» (Heidegger, 1985) : le monde dans lequel ils s'inséraient, où ils étaient disponibles et «servaient» n'est plus. Ce sont ces restes visibles qui donnent la voie à l'enquête sur le passé: suivre la trace, la remonter, c'est déchiffrer sur l'espace, l'étirement du temps1. C'est au travers de cette enquête, de ce travail d'interprétation, que l'appartenance du maintenant au réseau de l'à-venir, de l'avoir-été, du rendre présent, et de son caractère d'horizon, est attesté (Ricœur, 1985). Comme l'indique Ricœur, la trace est alors l'ultime connecteur entre les perspectives sur le temps; elle indique ici - donc dans l'espace -, et maintenant - donc, dans le présent - le passage passé des vivants2. La trace invite à l'enquête (suivre une trace veut dire remonter à l'action de passer par là). Pour Heidegger, l'être-là qui n'existe plus n'est pas passé, mais ayant été là. La visibilité de la trace la rend publique, elle rend le temps public, elle rend les durées privées commensurables et donc disponibles pour servir à la coordination. H. Friese montre ainsi dans ce dossier combien les récits s'entrecroisent tissant une trame qui s'inscrit dans la matérialité du monde. Les lieux et les objets forment la substance même de ce qui est convoqué par la remémoration du temps passé en tant que tel. Bien plus, la narration construit le lieu à travers les événements qui s'y sont déroulés. La topographie, comme le montre l'œuvre de Proust, est toujours aussi une «historiographie» puisque le monde ne se matérialise qu'au travers des histoires qui les animent, leur donnent vie et substance. En retour, les objets s'offrent aux personnes comme un faisceau d'occasions de se référer au passé. Merleau-Ponty (1945, p. 472) a mis l'accent sur cette relation interne du sens du passé et des traces qui s'offrent à la saisie du passé: «Cette table porte des traces de ma vie passée, j'y ai inscrit mes initiales, j'y ai fait des taches d'encre. Mais ces traces par elles-mêmes ne renvoient pas au passé: elles sont présentes; et, si j'y trouve des signes de quelque événement "antérieur", c'est parce que j'ai, le sens du passé, c'est parce que je porte en moi cette signification». D'une certaine manière, Schütz avait déjà souligné cette double dimension des connecteurs, sans la développer plus avant. La présentification du passé prend appui sur des objets, qu'il s'agisse de reliques, de traces, de témoignages. Ces connecteurs forment à la fois un contexte qui autorise l'émergence du passé dans l'ici et maintenant des interactions et permettent d'attester du bien fondé de tout savoir sur le passé (Schütz, Luckmann, 1979). La question la vérité de la référence
1. Cf. l'enquête visuelle comme évaluation du passage du temps, analysée par D. Trom dans ce numéro. 2. Halbwachs a souligné toute l'importance des objets dans l'opération du retour du passé sans en préciser pourtant le statut: «Une vérité, pour se fixer dans la mémoire d'un groupe doit se présenter sous la forme concrète d'un événement, d'une figure
personnelle, ou d'un lieu

[...].

Une

vérité

purement

abstraite,

en

effet,

n'est

pas

un

souvenir. Car un souvenir reporte dans le passé. Une vérité abstraite, au contraire, n'a aucun point d'attache avec la suite des événements. Elle se confond avec un vœu, une aspiration» (Halbwachs, 1971, p. 124).

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Jean-Philippe

Heurtin, Danny Trom

au passé suppose donc la prise en compte de la matérialité du monde: la factualité de la référence au passé (la possibilité de faire surgir comme vraie une phrase qui réfère à un événement échu), comme le montre Dulong, appelle une épreuve qui s'adosse sur les objets. L'ensemble de ces éléments dessine les options choisies pour ce dossier: la référence au passé, conçue comme une compétence commune, permet de faire surgir un passé qui a pourtant perdu son ancrage dans le présent; cette référence doit toutefois, dans l'analyse, être, à chaque fois, restituée à son contexte. C'est Mead (1932) qui a systématisé cette perspective en envisageant les passés comme autant d'actualisation en contexte. Les passés, à la fois irréversibles et révocables, sont construits et reconstruits continûment en fonction des événements émergents dans le présent et des futurs projetés dans l'avenir. La reconstruction «symbolique» du passé dans le présent est donc pour Mead une affaire d'ajustement (Maines, Sugrue, Katovitich, 1983), permettant la maîtrise du présent, de son changement perpétuel, de sa contingence, de l'apparition incessante du «nouveau». Le temps présent n'a donc pas de substance autre que celle qui émerge dans l'acte présent, il n'acquiert de fixité qu'en tant qu'il résulte de la convergence concomitante du passé et de l'avenir dans l'acte (Mead, 1938). Toutefois, nous vivons dans un monde peuplé d'objets. Toute activité de «remémoration» est donc inextricablement enracinée dans un monde de choses (Radley, 1990). Ainsi, l'activité de temporalisation ne se situe ni dans la conscience, ni dans la matérialité du monde. Les objets ne renvoient pas immédiatement au passé: ils sont présents, et ce n'est qu'en tant que nous avons un sens du passé que nous pouvons nous appuyer sur eux pour faire surgir des événements échus. Que nous possédions un sens du passé, chacun des textes du dossier le souligne, qu'il prenne la forme de récits circonstanciés ou fragmentés, voire de simples phrases narratives isolées. Que nous vivions dans la matérialité du monde est également au cœur de ces contributions, qu'il s'agisse de paysages, d'objets usuels ou de lieux communs, d'archives, de photographies ou de corps propres. Le regard (Trom), l'iconisation (Friese), la prosopopée (Dulong) sont autant d'actions qui spécifient la relation interne entre la substance de ce qui est passé et les objets du monde. C'est dans l'interprétation de la matérialité du monde que nous pouvons y inscrire notre sens du passé, nous référer au passé. *
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Se référer au passé
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Les temps vécus et leurs entrecroisements dans le cours de la vie quotidienne
Thomas Luckmann Université de Konstanz

L N'EST PAS RARE que certaines manières de penser non interrogées, tenues pour autant d'évidences, demeurent longtemps à l'arrière-plan des recherches scientifiques. Quand, pour diverses raisons, elles sont mises au jour, par exemple lors d'un changement de paradigme dans telle ou telle discipline scientifique, elles s'imposent à l'attention et perdent, du même coup, leur caractère d'évidence. À y regarder de plus près, il apparaît la plupart du temps que, lorsqu'elles sont questionnées, ces évidences ne sont ni totalement dénuées de sens, ni bien sur totalement recevables. Elles conservent souvent un noyau auquel on peut continuer à se référer, bien qu'il n'ait guère plus de consistance qu'une tautologie. La force expressive qui se dégage de ce noyau n'est souvent pas examinée plus avant. Lorsque ce qui fut la prémisse d'une interrogation concrète est, elle-même, concrètement problématisée, elle perd son pouvoir heuristique spontané, produisant d'autres évidences d'arrière-plan.

I

Le temps historique

est-il une exception historique?

Un observateur extérieur ne s'étonnera pas de découvrir de nombreuses quasi-tautologies à l'arrière-plan des interrogations concrètes de la science historique. Pour un non historien, il semble qu'une de ces évidences consiste depuis toujours à concevoir implicitement l'Histoire et la conscience historique dans une relation de constitution réciproque. À
Cet article est la traduction par Danny Trom (avec l'aide de Pascale Laborier et JeanPhilippe Heurtin) de «Gelebte Zeiten - Und deren Überschneidungen im Tages- und Lebenslauf», in Koselleck (R.), Herzog (R.), Epochenschwelle und Epochenbewuptsein, Poetik und Hermeneutik XII, München, Wilhem Fink, 1987, p. 283-303. De manière classique, Erfahrung a été traduit par «l'expérience» et Erlebnis par «le vécu» ou «l'expérience vécue». Lebenswelt est souvent traduit par «monde vécu» ; la traduction plus littérale «monde de la vie» sera ici préférée car elle permet d'éviter toute interprétation psychologisante de la notion (Cf. Pharo (P.), «Les fondements phénoménologiques de la sociologie compréhensive», dans Le sens de l'action et la compréhension d'autrui, Paris, L'Harmattan, 1993).

Politix,

n039, 1997, pages 17 à 38

17

Se référer au passé

coup sûr, si l'on cherche à expliciter l'affinnation selon laquelle l'Histoire se «fait» avec la conscience d'agir dans l'Histoire, celle-ci n'apparaît plus aussi évidente. On pourra tenter d'opposer à cette quasi-tautologie qu'en effet chaque histoire est une histoire d'actions, un récit d'actions, et que l'agir n'est pas seulement «conscient», mais consciemment et significativement orienté vers une fin. On n'agit pas aveuglément en
direction d'un but. On sait

- parfois

confusément

-

à quels résultats

les

actions passées, les nôtres et celles des autres, ont abouti; on a entendu des histoires à leur propos, on les a raconté nous-mêmes. En ce sens très général, tout agir est donc «historiquement conscient» et chaque «histoire» s'origine bien dans un agir historique conscient. Assurément, cela ne signifie pas plus que l'agir possède une structure de sens temporelle spécifique, et que l'on peut reconstruire les structures temporelles originelles, typiques et particulières, des conséquences de l'agir. Si l' «Histoire» était cela, et si la «conscience historique» était cela, alors elles appartiendraient toutes deux à cette manière d'être humain, qui lie dans l'action le souvenir et le projet. En revanche, si l'<<Histoire>> n'est «faite» qu'en pleine conscience, et n'émerge que dans ce cas, elle ne concerne alors plus que certaines sociétés, et encore depuis une courte période. Car, dans cette hypothèse, l'agir, conscient (dans le souvenir et le projet) des conséquences voulues ou non voulues, ne suffit plus. En effet, sont alors requises des constructions du sens autrement plus complexes, dépassant les actions singulières et la vie d'un seul individu. L'«Histoire» elle-même apparaîtrait alors comme une construction historique requérant plus ou moins des constructeurs professionnels. Ainsi, seules les sociétés dotées de scribes de l'histoire, d'experts dispensant du sens (et du non-sens) aux configurations d'actions dans le temps social, auraient de l' «Histoire». Dans la même mesure, la «conscience historique» serait non quelque chose que l'on a, mais quelque chose que l'on doit apprendre et acquérir, l'une des choses les plus tardivement acquises par l'espèce humaine. La formulation rudimentaire selon laquelle seules les sociétés qui écrivent l'histoire ont une Histoire ne trouve aujourd'hui plus guère d'écho, pour la bonne et simple raison que l'on a découvert les différentes historiographies orales des sociétés sans écriture. Pour autant, cette fonnulation n'est pas complètement dénuée de sens; elle en a plus, en tout cas, que celle qui supposerait, par exemple, qu'il n'existe d'«Économie» que dans les sociétés qui peuvent produire des économistes, voire des ministres de l'économie. Car le lien systématique entre action, sens de l'action et représentation de l'action (les reconstructions fabulatrices, légitimantes, etc.) et le sens de ce lien, est, dans le cas de l' «Histoire», beaucoup plus serré que dans le cas de l'<<Économie>>. Dans le cas de l'Histoire, en effet, l'agir seul ne suffit pas: on doit pouvoir aussi raconter cet agir, raconter des histoires qui aient une fonne de cohérence. L'expression «une forme de» dissimule bien 18

Thomas Luckmann entendu les véritables problèmes. Car, «fabriquer des histoires» et «raconter des histoires» d'une part, et «faire l'Histoire» et «raconter l'Histoire», d'autre part, peuvent recevoir des significations différentes. La question peut être résumée ainsi: les «histoires» et la «conscience historique» sont-elles toujours des pré-requis nécessaires à la construction spécifique d'«histoires», ou bien l'<<Histoire>> contient-elle déjà une construction du sens historique et la vie humaine de jadis estelle alors sans histoire? Les considérations des historiens antiques sur le cours du destin, les réflexions des chroniqueurs du Moyen-âge sur l'enchevêtrement des voies divines et de l'advenir mondain effleurèrent déjà les problèmes posés ici. Cependant, elles ne se posèrent dans toute leur acuité que lorsque l'<<Histoire>>, les Lumières, fut envisagée (au avec delà d'un hasard résiduel) sous l'angle de la responsabilité et de la causalité de l'agir humain. Quand l'on saisit l'<<Histoire>>comme représentation englobante de l'agir humain, comme l'histoire des «histoires» (et la science historique comme représentation de ces représentations), la nature du lien entre l'agir dont le sens est orienté par rapport à l'Histoire et une histoire «factuelle» des résultats de l'action, ne peut être aisément définie. En disant que 1'«Histoire» s'accomplit dans le dos de celui qui agit (comme-si il agissait), le problème n'aura pas encore été évacué, car on aura encore toujours des histoires-comme-si. Il n'est guère prudent de s'aventurer dans une question que philosophes et historiens remettent sans cesse à nouveau sur le métier. Mais il n'est peut-être pas tout à fait inutile, même pour eux, d'examiner certaines questions préalables: quels «temps» vivent et expérimentent les hommes «avant» que ces temps ne deviennent familiers sous la forme de constructions significatives historiquement situées? Sur quels accomplissements subjectifs de la conscience et sur quelles orientations intersubjectives du sens de l'agir, tous deux «préalables», reposent les constructions historiques de l'<<Histoire>> (comment, à chaque fois, cellesci agissent en retour et imprègnent l'agir «historique») ? En quel sens non trivial peut-on considérer tout agir humain comme «historique» ? Les accomplissements de la conscience ne comprennent-ils pas toujours une composante «historique» ?

Le temps intérieur
Il est évident pour nous que, dans le cours d'une journée, une expérience suit la précédente. De même ne sommes-nous pas étonnés de pouvoir nous souvenir de l'expérience passée dans les jours qui la suivent, bien que nous sachions que nous nous rappelons certaines expériences avec précision et d'autres plus vaguement. Nous sommes même convaincus que nous pouvons raconter à d'autres personnes notre expérience (remémorée). Nous savons que nous pouvons le faire de manière non pas illimitée, mais à tout le moins assurée. Il nous paraît évident que 19

Se référer au passé

nous pouvons comprendre de quoi il s'agit quand d'autres nous rapportent leurs expériences, même si ces dernières remontent loin dans le temps, et même si nous constatons occasionnellement certaines distorsions. Dans le présent vivant - le présent dans lequel nous vivons avec notre corps -, nous saisissons quelque chose au présent qui nous est donné comme passé, comme souvenir clôturé, et non comme perception actuelle, permanente. Nous anticipons même la possibilité que nous aurons plus tard de nous souvenir de ce que nous venons de vivre. Nous n'avons pas seulement conscience de l'expérience présente mais aussi de sa remémorabilité. Nous portons pour ainsi dire un regard sur elle à partir d'un futur anticipé, avant qu'elle ne s'engloutisse dans un passé qui s'efface de manière continue. Ce sont là déjà de remarquables accomplissements qui nous permettent de chevaucher les temps. Mais il existe une sorte d'expérience qui possède une structure de sens et une structure temporelle encore plus intriquées: une expérience que nous envisageons dans le présent continu, avant qu'elle ne se produise «réellement», et que nous «faisons» alors effectivement advenir pour autant que rien ne nous en empêche. Nous pouvons faire ce type d'expériences pour autant que les actions sont des déroulements d'expériences qui ont été auparavant projetées et dont le sens a été constitué par l'accomplissement ou l'échec du projet originel1. Les actions, bien qu'elles puissent aussi bien être menées par un individu isolé, sont par essence intersubjectives. Observons toutefois, dans ce qui suit, des expériences dotées d'une structure temporelle simple, des agirs isolés et intersubjectifs. Comment pouvons-nous nous souvenir, dans le présent, d'expériences depuis longtemps englouties dans le passé, et comment pouvons-nous, avec nos projets d'action, anticiper un futur qui est encore à-venir? Notre corps nous ancre, avec sa perception actuelle intérieure et extérieure, dans le présent. Cependant, le présent dans lequel nous vivons, dont nous sommes Càtout le moins aussi) conscients, continue de s'écouler; un vécu est suivi de manière ininterrompue par un autre. Et pourtant nous semblons capables - pas «réellement», mais dans nos représentations - de nous abstraire de ce flux. En poursuivant la même image, on dira que le temps s'écoule, que nous y sommes immergés, nageant, et cependant que nous sommes poussés inéluctablement vers l'aval de la rivière. Husserl a montré que l'unité temporelle du flux de la conscience repose sur l'interpénétration continue de ce qui est donné maintenant avec ce qui était donné pour «maintenant» un instant avant, et avec ce qui n'est

1. Schütz (A.), «Wissenschaftliche Interpretation und Alltagsverstandnis menschlichen Handelns», in Gesammlete Aufsittze, Band I, Den Haag, Martinus NijhofT, 1971 ; «Das Wahlen zwischen Handlungsentwürfen», ibid., en part. p. 77 et s. ; Schütz (A.), Luckmann (Th.), Strukturen der Lebenswelt, Band 2, Frankfurt a.M., Suhrkamp, 1984, chap. V, en part. A et B, p. 11-60. 20