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Séismes

172 pages
La chute du mur de Berlin est déjà bien loin et les prévisions optimistes que certains ont pu faire à ce moment là sont bien oubliées . Le capitalisme occidental domine effectivement le monde., mais il est toujours à la recherche d’un équilibre qui se dérobe sans cesse sous ses pas . On est à présent dans une ére où la seule certitude est celle de l’incertitude où le capitalisme se présente comme un capitalisme de séismes. Pour le Nord, ni la croissance , ni la prospérité n’apparaissent assurés sur le moyen terme . pour le Sud , les catastrophes succédent aux catastrophes. Faut-il en conclure que le capitalisme est menacé et qu’en produisant le chaos il prépare sa propre perte ? La réponse doit être clairement négative pour le moment. Mais le capitalisme de séismes n’est pas immobile , il change en profondeur . A ces mutations et aux impasses et aux espoirs de la pensée critique, sont dédiées les études du numéro 22 de Futur Antérieur.
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FUTUR ANTERIEUR N° 22

SÉISMES

D. BERGER, G. BOMPIANI, M. BURNIER, G. CLANCY, C. MARAZZI, T. NEGRI, P. NICOLAs-LE STRAT, C. OFFE, I. STENGE~, P. TANCELIN, N.-É. THÉVENIN, J. -M. VINCENT, R. ZOLL

Publié avec le concours du Centre national du livre

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARATO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE STRAT Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT -SARCEY Nicole-Édith THÉVENIN Jean-Marie VINCENT Rédaction, 137 Fbg du Temple, 75010 Paris.

@ L'Harmattan, ISBN:

1994 2-7384-2780-4

SOMMAIRE
La marche du temps: Jean-Marie VINCENT, Séismes 5 Toni NEGRI, La "révolution" italienne et la "dévolution" de la gauche Il Claus OFFE, Les nouveaux mouvements sociaux: un défi aux limites de la politique institutionnelle 24 Christian MARAZZI, Middle class: confusion de terme, confusion du concept. 60 Rainer ZOLL, La modernisation qui reste à faire. Quelques réflexions sur la situation actuelle et l'avenir du syndicalisme européen - à partir de l'exemple allemand 69 Pascal NICOLAS-LE STRAT, Politiques de la surimplication 84 Michel BURNIER, Du travail industriel au travail relationnel. Contributions à l'histoire de la socialisation du travail.. 109 Nicole-Édith THÉVENIN, Question du chômage. Un homme et une femme aujourd'hui... demain 126 Denis BERGER, La fin des porte-parole 137 Chronique: Isabelle STENGERS, La mort de Feyerabend. Une pensée mouvement 159 Éclats: Ginevra BoMPIANI, Les oisifs Geneviève CLANCY-Philippe TANCELIN, Obscène et politique Lectures: Jean-Marie VINCENT,
autrement.

167 170

-

Lire Schelling

La tentative schellingienne de S. Ansaldi - Discours sur l'égalité parmi les hommes. Penser l'alternative de T. Andréani et M. Féray - Théorie allemande et pratique française de la liberté de Solange Mercier-Josa

173 174 175

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LA MARCHE DU TEMPS

Séismes
Jean-Marie VINCENT

La chute du mur de Berlin est déjà bien loin et les prévisions optimistes que certains ont pu faire à ce momentlà sont bien oubliées. Le capitalisme occidental domine effectivement le monde, mais il est toujours à la recherche d'un équilibre qui se dérobe sans cesse sous ses pas. La mondialisation balaie bien des situations établies, sème l'instabilité un peu partout et ébranle les réputations les mieux établies. N'est-il pas significatif de voir que le géant mondial de l'électronique IBM est depuis un an soumis à un traitement de choc pour faire face à la concurrence de Compaq ou d'Apple? La firme qui employait 400 000 personnes en 1985/86 ne comptera bientôt plus que 225 000 salariés et son principal dirigeant, Louis Gerstner, ne prévoit pas de bénéfices avant deux ans. Dans beaucoup de domaines, les stratégies internationales des grandes firmes transnationales deviennent de plus en plus agressives et on peut s'attendre à ce que certaines ne survivent pas au terme de durs affrontements. Par rapport aux années soixante et soixante-dix, les performances économiques du monde capitaliste sont devenues en fait beaucoup plus contrastées et divergentes. Les pays de l'Asie du Sud-Est et les États-Unis affichent des taux de croissance plus qu 'honorables, alors que les pays d'Europe de l'Ouest connaissent eux la récession. Si l'on fait exception pour les États nationaux géants comme les États- Unis, la Chine et le Japon, on constate que les politiques nationales sont de plus en plus en porte-à-faux par rapport aux grands courants économiques 5

internationaux. A l'heure actuelle, il n'y a plus de véritables régulations économiques nationales, mais il n'y a pas non plus de régulation internationale digne de ce nom. On est à présent dans une ère où la seule certitude est celle de l'incertitude, où le capitalisme se présente comme un capitalisme de séismes. Pour le Nord ni la croissance, ni la prospérité n'apparaissent assurées sur le moyen terme. Pour le Sud, les catastrophes succèdent aux catastrophes. Faut-il en conclure pour autant que le capitalisme est menacé et qu'en produisant du chaos il prépare sa propre perte? La réponse doit être clairement négative pour le moment. Les séismes qui ont lieu un peu partout (crises économiques, poussées de chômage, crises politiques majeures, etc.), font partie de la normalité du capitalisme d'aujourd'hui, des méthodes qu'il emploie pour se réorganiser et lancer l'accumulation du Capital sur de nouvelles voies. Il importe peu que cela fasse de nombreuses victimes, que le monde connaisse toujours des famines, la malnutrition, des épidémies meurtrières, puisque les hommes, tout au moins l'immense majorité d'entre eux, ne représentent que des matériaux pour le capital. Aussi longtemps que les capitalistes disposent de la force de travail formée dont ils ont besoin, ils ont en effet peu de raisons de s'inquiéter. Il ne faut pas oublier non plus que le capitalisme des séismes est aussi un capitalisme de la fantasmagorie pour reprendre la terminologie de Walter Benjamin, c'est-à-dire un capitalisme qui fait du monde de la marchandise et de la technologie un monde de la fascination, un monde reproduit à l'infini par les médias. Il y a des catastrophes et des cauchemars quotidiens, mais il y a aussi des rêves éveillés que l'on fait quotidiennement en absorbant les narrations des médias de l'image et du son. A côté de la prose de la réalité, il y a l'imaginaire de l'hyper-réalité électronique, dont on dénonce trop facilement l'uniformité, alors que les usines de l'image et du son sont capables de parler de multiples langages en frayant avec beaucoup de cultures (qu'il s'agisse de cultures occidentales ou extraoccidentales). Certes, cette variété est illusoire dans la 6

mesure où elle est variation sur des thèmes limités et récurrents, mais en même temps elle répond à des interrogations ou à des inquiétudes avec beaucoup de souplesse et de sens de l'opportunité. Le capitalisme des séismes n'est pas immobile, il change le monde en profondeur. Il est, en ce sens, séisme pour les idéologies passéistes qui veulent se raccrocher aux représentations d'un univers disparu, celui de l'Étatprovidence, et des gestions social-démocrates ou veulent se raccrocher à des politiques de concession au capital en se berçant de l'illusion de défendre l'essentiel (la protection sociale, l'emploi, etc.). Il bouscule également les idéologies postmodernes qui croient pouvoir s'en remettre à un pluralisme authentique des narrations capitalistes, et donc à une véritable diversité culturelle et démocratique. La raison du Capital n'a que faire des jugements des hommes, des accommodements qu'ils recherchent avec leur environnement, elle est plus que jamais cynique. Elle signifie aux uns et aux autres que se laisser aller à la marche des choses ne peut suffire, mais qu'il faut soi-même devenir cynique pour en profiter en anticipant les mouvements qui vont se produire. Les idées ne sont intéressantes que si elles portent du profit et du pouvoir, et cela même si elles ont partie liée avec la barbarie. Si l'on veut être conséquent, il n'est donc pas possible de passer de compromis avec cette pensée du capital qui est une pensée cynique des séismes et de l'indifférence devant ce qui attend l'humanité. Or au cynisme des uns, répondent le découragement et le scepticisme des autres. On remplace volontiers la pensée critique par des considérations morales et par une sorte de délectation morbide dans l'impuissance et dans l'autoflagellation. Après l'effondrement des idéologies "marxistes-léninistes" et le déclin des idéologies social-démocrates, beaucoup d'intellectuels battent en effet leur coulpe et pensent qu'il n'y a rien de plus urgent que de se repentir et defaire pénitence pour les crimes et les fautes du "socialisme réel". Il ne faut pas avoir peur de le dire, il y a là une véritable démission et un véritable refus de penser qui se cache derrière un prétendu travail de deuil. Les 7

intellectuels repentis, lorsqu'ils soutenaient l'URSS ou les États de l'Est européen, voulaient être des justes. Aujourd'hui, ils n'ont pas beaucoup changé: en brûlant ce qu'ils ont adoré, ils se croient toujours des justes. Combien préférable apparaît la réaction d'anciens paladins de la guerre froide qui osent avouer qu'ils ne se retrouvent pas dans le monde des séismes. Dans la Frankfurter AllgemeineZeitung du 5 février 1994, Leszek Kolakowski écrit ainsi: "Le paysage est devenu sombre et chaotique. On ne peut encore comprendre le sens du désarroi actuel: tout ce que nous pouvons dire est douteux. La crainte du communisme avait une force qui donnait du sens. Aujourd'hui nous ne craignons plus le communisme, nous avons peur de quelque chose

d'indéterminé - ou bien de tout -, car nous nous sommes
dépouillés du fondement spirituel, sur lequel repose la confiance dans la vie. La confiance dans la vie que l'on a perdue est remplacée malheureusement par une peur cachée qui n'est pas claire pour elle-même. Notre vie prospère, tombe dans le non-sens et l'effondrement du communisme ne fait qu'accélérer cette chute". En d'autres termes, le philosophe Kolakowski dit tout crûment que le capitalisme des séismes peut s'occuper des affaires courantes, que son cynisme ne produit toutefois pas du sens, mais au contraire beaucoup de non-sens derrière un trop-plein d'agitation, de nouveautés clinquantes et de satisfactions passagères. Il est vrai que Kolakowski s'arrête en chemin. Il ne montre pas que le non-sens apparaît parce que les relations sociales dominées par les échanges marchands et les rapports Capital-travail ne peuvent produire spontanément du sens. Elles produisent le plus souvent du vide dans les relations intersubjectives, de la discordance dans les relations de communication et mettent des obstacles aux réseaux d'interaction. Le trop-plein des fantasmagories de la marchandise et des médias ne peut suffire à combler ces failles en toute occasion et en tout lieu. Dans le capitalisme des séismes, les individus et les groupes sociaux connaissent des réveils brusques parce qu'ils se heurtent à des barrières, à des pratiques qui leur sont hostiles, à des 8

champs d'action trop étroits, à des formes de soumission aux mécanismes économiques très contraignantes. Le cynisme du capital peut ainsi devenir provocation pour eux, c'est-à-dire incitation à agir autrement. La pensée critique n'est pas du tout suspendue en l'air, elle peul en permanence s'affirmer à partir de ces ruptures, si partielles soient-elles. Le Capital n'est jamais le tout de la société. Il faut le dire hautement, la pensée critique n'est pas dépassée, elle peut même devenir d'une très grande actualité. Mais, pour cela, elle ne doit pas perdre la mémoire et faire comme si elle commençait à zéro. Quelques mois avant sa mort, Friedrich Dürrenmatt avait eu ces paroles significatives devant un auditoire de la bourgeoisie cultivée: "Marx est mort! Quel dommage!" N'a-t-ii pas raison sur le fond? La tradition marxiste peut et doit être considérée pour l'essentiel comme négative, mais on n'a pas le droit d'accepter que les auteurs les plus critiques de cette tradition soient purement et simplement rayés de l'histoire de la pensée, que Marx en particulier soit traité en chien mort. La théorie qui perd la mémoire est une théorie qui s'affaiblit, parce qu'elle ignore ses propres présupposés et ce qu'elle doit dépasser pour pouvoir progresser. L'analyse du Capital ne part pas de zéro, elle doit faire ses comptes avec l'édifice inachevé qu'est la critique de l'économie politique des Manuscrits de 1844 au Capital. A sa façon, la raison cynique ne l'ignore pas, puisqu'elle ne veut connaître que le présent, en écartant le passé et l'avenir. Le capitalisme des séismes ne doit plus être qu'une réalité immédiate. Comme le dit très bien Fredric Jameson, le capitalisme de la post-modernité est un messianisme inversé. Il prétend ne rien devoir au passé et ne rien attendre dufutur, parce qu'ii est richesse au présent, défilé de l'éphémère, éternel recommencement des changements de la mode. Il est par là acceptation des séismes, des catastrophes, c'est-à-dire acceptation d'une continuité catastrophique de l'histoire (Benjamin). La pensée critique, au contraire, essaye de saisir les séismes dans leur nécessité (comprendre leur origine), mais aussi 9

dans leur contingence (à quelles conditions on peut les éviter). Elle fait tout pour que la mémoire du passé soit assumée collectivement, afin qu'elle ne barre pas l'avenir des vivants.

10

La "révolution" italienne et la "dévolution" de la gauche
Toni NEGRI

Rien n'était plus prévisible que la victoire de la droite aux dernières élections italiennes. Berlusconi n'est donc pas le seul à avoir gagné: la droite avait déjà gagné avant lui. Nous avions déjà attiré l'attention du petit cercle de nos lecteurs dans un éditorial de l'été 93 : "C'est la droite qui est en train de capitaliser en Italie la crise de 1989, à son seul profit (malgré le fait que le PC ait précipitamment changé de nom et lancé à tous vents la bonne nouvelle à savoir que depuis bien longtemps plus rien de communiste ne subsistait dans sa conscience) Il. Mais, et ceci est beaucoup plus important, la droite n'a pas seulement capitalisé la chute du Mur de Berlin: elle a gagné parce qu'elle a su aussi interpréter les modifications profondes du tissu productif italien et comprendre le rôle de la communication dans la société contemporaine. Quand, au cours des derniers mois de la campagne, Berlusconi entre en scène à l'improviste, il met l'industrie de la communication au service du parti des petits et moyens chefs d'entreprise qui sont en train de transformer la révolte antifiscale, antibureaucratique et antiétatique des années précédentes en victoire politique. Berlusconi peut lefaire parce qu'il est un des leurs. Lui aussi a participé à l'aventure qui a permis à de nouvelles énergies de se libérer de toutes les anciennes contraintes

dans les districts du Nord, et à l'Italie de devenir - sur la
base de la productivité des nouvelles PME - la quatrième ou 11

la cinquième puissance industrielle du monde. Berlusconi est dans le domaine de la communication ce qu'est Benetton dans le domaine du textile: quelqu'un qui est capable d'assembler du travail diffus. Mais la communication, ce n'est pas le textile. Dans le post-fordisme, la forme politique du commandement de la production, c'est la communication exactement comme à l'époque du fordisme c'était la grande usine taylorisée, à Mirafiori, dans les grandes industries automobiles, de l'acier, de la chimie. Berlusconi a donc pris la place d'Agnelli, dans les hiérarchies du pouvoir industriel en Italie. C'est ça la nouveauté: Agnelli au Sénat, Berlusconi au gouvernement. Berlusconi fait accéder au gouvernement les nouveaux réseaux de production et avec eux l'incontinence néo-libérale des petits chefs d'entreprise, narcissiques et autoritaires, organiquement insérés dans la culture de la communication productive et désireux d'exploiter frénétiquement ce nouveau territoire. En rappelant ces éléments très simples, nous évitons ainsi un certain nombre de schématisations et d'images fausses qui circulent en Europe sur le phénomène Berlusconi, parce qu'avant tout Berlusconi n'occupe pas une fonction diabolique dans une effroyable machine de pouvoir télévisuel. Ces images eschatologiques sont une caricature vulgaire de la dénonciation de la "société du spectacle" des situationnistes et ne rendent aucunement compte de la valence et de la violence spécifiques de la nouvelle figure du pouvoir. Non, vraiment, Berlusconi n'est pas un télé-fasciste: Berlusconi est un patron, une figure du capitaliste collectif, une fonction du commandement capitaliste sur la société, parce qu'en lui communication et production sont la même chose. Berlusconi, en second lieu, n'est pas un fasciste: il ne l'est pas, tout comme ne le sont ni Thatcher ni Reagan, ses parrains. Certes, on peut s'amuser à utiliser la métaphore fasciste à propos de Berlusconi comme on l'a souvent fait pour tous les grands patrons de l'industrie et les capitalistes avides de profits. Je dis que nous, vieux subversifs impénitents, nous pouvons nous amuser à le faire - par 12

goût de la provocation - mais comment ceux qui, jusqu'à hier, ont réclamé la modernisation du capitalisme et la possibilité d'embarquer à son bord peuvent-ils se le permettre? Comment ceux qui ont perdu les élections contre Berlusconi, alliés à Agnelli ou à De Benedetti comme ils l'étaient, peuvent-ils se le permettre? Mais, dira-t-on, les néofascistes font partie de la majorité de Berlusconi et l'Europe refuse de reconnaître tout ce qui lui rappelle l'époque du totalitarisme...Quelle hypocrisie! Quel est le régime libéral européen qui n'a pas flirté avec la plèbe métropolitaine en cherchant à l'organiser sur des bases nationales-populistes? Quel est le libéralisme économique qui n'a pas cherché appui auprès du populisme politique? Non, Berlusconi est tout simplement un néo-libéral : mais il est par contre amusant d'entendre tous ceux qui, au cours des vingt dernières années, se sont retrouvés à la fois écrasés et/oufascinés par les ritournelles du néo-libéralisme et nous ont répété à l'unisson que les privatisations étaient nécessaires, que le Welfare était trop coûteux, que la déflation salariale était décisive pour redresser la productivité du système, l'accuser de fascisme... Que de mensonges! Et maintenant on cherche à les réparer en ayant recours à l'inflation du mot "fasciste". Attention, il n'est pas dit qu'il faille trop crier au loup quand le loup apparaît pour de bon! Et le vrai loup est là, qui attend le bon moment pour apparaître. La "subversion d'en haut", du capitalisme postfordiste, ne fait que commencer en Italie. L'Italie ne connaît pas encore cette monstrueuse hiérarchie du travail social qui a été déjà expérimentée par les droites européennes. Elle connaît à peine la société à deux vitesses et l'abîme qui les divise,. elle n'a fait jusqu'ici qu'une expérience limitée et caricaturale du postmoderne capitaliste: drogue et craxisme, "compromis historique" et ''penséefaible ", circenses et corruption, mafia et repentis... Le plus beau ne fait que commencer. Le vrai loup est là qui attend. Mais ne confondons pas une fois de plus ce qui est fasciste et ce qui ne l'est pas. Rénover la Constitution républicaine de 1948 et superposer 13

à ce système libéral représentatif une machine présidentielle n'est pas du fascisme, ce n'est que du gaullisme. Élargir et approfondir les autonomies régionales et locales n'est pas du fascisme: au maximum cela peut devenir de l'égoïsme.

Que la majorité

I..

:reprenne au moyen de pressions

institutionnelles une offensive réactionnaire contre l'émancipation des mœurs publiques (contre l'avortement, contre l'homosexualité, etc..), ce n'est pas du fascisme, ce n'est que du cléricalisme. Certes, tout ceci va se produire sous le gouvernement Berlusconi : mais ce n'est pas du fascisme, c'est de la droite sociale, économique, culturelle et politique. Berlusconi interprète, construit, innove, exalte une communauté réactionnaire, développe et perfectionne le nouveau capitalisme postmoderne et communicationnel, montrant à la société italienne ce qu'elle est déjà devenue au cours des vingt de ]s années: une société banalisée dans laquelle droite et gauche sont devenues impossibles à distinguer, dans laquelle la pensée soit est ''faible ",soit finit en prison, soit se retrouve de toutes façons neutralisée, dans laquelle le syndicat des conseils s'est transmué en syndicat des corporations, comme cela s'est produit pour tous les contre-pouvoirs sociaux, une société, en somme, dans laquelle l'énorme corruption qui avait impliqué chefs d'entreprises et politiques n'était rien face à celle qui avait investi la pensée et la conscience morale de la multitude. La "révolution" italienne n'est donc qu'une opération réactionnaire (non pas fasciste mais réactionnaire) dans ses contenus politiques et dans les formes constitutionnelles qu'elle prend, mais une opération réactionnaire menée au niveau du développement actuel du capitalisme et conforme à la transformation de l'organisation de l'industrie et du commandement sur le travail. Berlusconi est le patron d'une industrie de communication,' il est devenu le chef politique d'une société politique (de communication). En ce sens, la révolution réactionnaire est aussi, paradoxalement opération de vérité. Mais cette vérité, la gauche ne veut pas l'admettre. Battue électoralement, la gauche ne veut pas comprendre les 14

raisons de sa défaite, et n'en veut porter aur:une responsabilité, se contentant d'exercices rhé':,:, évanescents et de cris d'alerte au fascisme. Pourtant, seule la gauche est responsable de cette défaite: 1) parce qu'elle n'a pas réussi à comprendre les transformations sociales qui se sont opérées en Italie et qu'elle a continué à considérer les corporations comme des instances de représentation; 2) parce qu'elle n'a ni contrôlé, ni même imaginé, la nouvelle forme productive des rapports communicationnels, qu'elle s'est en conséquence laissée utiliser par les médias, en participant cyniquement et de manière irresponsable à leur opération de banalisation réactionnaire; 3) parce qu'elle a perdu par conséquent toute capacité de représentation des secteurs productifs (matériels et immatériels) de la société. Aujourd'hui en Italie, il existe deux sociétés parasitaires: l'une est la mafia, l'autre c'est la gauche, avec son cortège de syndicats et de coopératives... Mais parler ainsi est peut-être excessif: car la gauche n'atteint même pas, en effet, à la dignité du crime que revêt la mafia, elle n'est plus qu'un cadavre ambulant... Comme nous l'avons vu, devant la victoire réactionnaire, sa réponse héroïque a été de hurler aufascisme. En réalité la gauche est comme un boxeur sonné, qui marche en somnambule. De toute évidence, la seule chose utile est de faire trébucher ce zombi. Mais dérouler le catalogue des limites de la politique de la gauche ne suffit pas. Il faut aussi comprendre ce qui a pu donner à la "révolution" réactionnaire la capacité de rendre aussi radicale, aussi inévitable et irréversible la "dévolution" de la gauche. Déjà avant les élections, nous écrivions: Avant de discuter des scénarios politiques et législatifs possibles qui pourraient s'ensuivre de la victoire électorale de l'un ou l'autre camp, il faut examiner ce que la droite a déjà conquis, et qui lui permettra de dicter ses conditions y compris en cas de succès du camp opposé. Nous entendons 15

par là les instruments, les modalités, les langages dont l'affirmation désormais évidente et généralisée permet aujourd'hui à la droite d'aspirer de manière crédible au rôle de protagoniste de la "seconde république", et qui imposent dès maintenant au pôle progressiste d'avoir d'une certaine manière un œractère subalterne. Il ne s'agit pas davantage ici de discuter la question sans intérêt de la légitimité de la droite à se considérer comme un phénomène nouveau par rapport aux quarante ans de démocratie chrétienne. De toute évidence, elle le peut, et elle peut aussi de manière tout aussi évidente recueillir l'héritage des années 80 et, plus généralement, le fruit des sédimentations de pouvoir de la "première république". Le fait que le cavalier Berlusconi ait construit son empire commercial et médiatique sous l'aile de Craxi et du penlapartito est un argument futile et qui n'a pas cours. Du reste Eltsine lui-même est né et a grandi parmi les fonctionnaires du Pcus. La vérité déplaisante, c'est que la droite a habilement confisqué en les pervertissant les exigences de changement, les besoins et les aspirations largement présents dans le corps social auxquels la gauche tourne le dos par vieille habitude, conjuguant immobilisme politique et rhétorique historique (les "équilibres historiques et les profondes faiblesses de l'Italie" évoqués dans le programme du PDS), fermeture à l'égard de toute exigence d'innovation et disponibilité au compromis, y compris pour l'avenir avec les pouvoirs établis, qui offrent des transformations "sans bouleversements traumatisants" et "sans ruptures déchirantes du tissu social", bref, la continuité. Le mot d'ordre du changement radical a été entièrement laissé à l'adversaire, libre à lui d'en faire ce qu'il voulait. Qu'elle gagne ou pas la compétition électorale, la droite dicte dès aujourd'hui les règles du jeu à tous les adversaires en présence qu'il s'agisse des langages, de la représentation, des tonalités ou des techniques d'argumentation. Vrai ou faux, la droite s'est accréditée comme étant "le nouveau", le garant d'une discontinuité. Ce n'est certes pas par le contenu de ses programmes, qui 16

vont des vieilles lunes néo-libérales à une réédition ridicule de l'éthique du travail, du culte craxi en de l'efficacité à une xénophobie rationalisée sur le mode de la méritocratie et de l'utilitarisme, del'économisme plus que vulgaire à l'entreprise paternaliste, mais dans la façon de 1~s gérer, en les orientant dans le sens d'une restriction de lz.démocratie et d'un renforcement des hiérarchies sociales. Fable pour fable, quand le magnat de l'éther promet des millions de postes de travail, il finit pourtant par apparaître plus crédible que ses adversaires de gauche, qui pour ne pas mentir, auraient dû rendre plus claire pour tout le monde l'équation banale de la postmodernité: plus d'investissements=moins d'emplois. Ne l'ayant pas fait, ils se trouvent aujourd'hui obligés de contrer des rééditions plus ou moins sophistiquées des "ateliers sociaux" ou de la mythologie creuse du "nouveau" miracle italien. Il faut encore souligner que la droite réactionnaire a réussi, en Italie, à construire son hégémonie en absorbant les formes politiques les plus originales et, en l'absence de toute réaction de la gauche, à mystifier non seulement les langages mais aussi les mouvements. A travers la Ligue, et sous une forme encore plus inédite, à travers "Forza Italia", la droite a pris une dimension tout à fait mouvementiste tant dans ses aspects les plus extérieurs que dans les plus substantiels. Cette dimension de mouvement lui avait été pendant longtemps refusée, exception faite pour les franges les plus extrêmes et numériquement limitées. Les différentes "majorités silencieuses" qui sont apparues successivement sur la scène politique italienne sont toujours restées des masses de manœuvre occasionnelles (généralement mises en jeu de manière réactive contre les mouvements de gauche), sans jamais parvenir au niveau de "participation" et de continuité propres à un mouvement. Elles n'ont jamais développé, même dans les phases d'expansion maximum, leur propre folklore, leur propre iconographie, des modules de comportement spécifiques, leur propre univers symbolique. Les mouvements sont bien autre chose qu'une masse de manœuvre. Ils ont. la prétention d'être politiques, et 17