Sékou Touré

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En mars 1984, Sékou Touré, premier président de la République de Guinée décédait en cours d'opération aux Etats-Unis. Devenu héros de l'Afrique après son NON au général de Gaulle le 28 septembre 1958, son image se dégrada rapidement. Vingt ans après le temps paraît venu de tirer le bilan de son règne sans partage sur la Guinée et de dévoiler derrière le rideau des discours, des parades et autres illusions, le vrai visage de Sékou Touré. Un régime minutieusement mis en place qui relève du totalitarisme.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782336250601
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SÉKOU TOURÉ
Un totalitarisme africain

«d) 'Harmattan, 2004 L ISBN: 2-7475-7657-4 EAN : 9782747576574

Maurice JEANJEAN

SÉKOU TOURÉ
Un totalitarisme africain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16
HONGIDE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino
ITALlli

FRANCE

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

William De GASTON, Atumpani.le tam-tam parlant. Anthropologie de la communication, 2004. Maligui SOUMAH, Guinée de Sékou Touré à Lansana Conté, 2004. Joseph KAMANDA KlMONA-MBINGA, La stabilité du Congo-Kinshasa. Enjeux et perspectives, 2004. Thierry VIRCOULON, L'Afrique du Sud ou la réinvention d'une nation, 2004. Jean FONKOUE, Cheikh Anta Diop au carrefour des historiographies, 2004. Martin KUENGIENDA, L'Afrique doit-elle avoir peur de la mondialisation ?, 2004. André-Hubert ONANA MFEGE, Le Cameroun et ses frontières. Une dynamique géopolitique complexe,. 2004. Aurélien Kambale RUKW ATA, Pour une théologie sociale en Afrique. Etude sur les enjeux du discours sociopolitique de l'Église catholique au Congo-Kinshasa entre 1990 et 1997, 2004. Victor BISSENGUE, Contribution à l 'histoire ancienne des Pygmées,2004. P. NGOMA-BINDA, Philosophie et pouvoir politique en Afrique. Le théorie inflexionnelle, 2004. G.-B. MASSENGO, L'économie pétrolière du Congo. Les effets pervers de la monoressource économique dans les pays en développement, 2004. Louis SANGARÉ, Les défis de la renaissance africaine au début du XXIème siècle, 2004. Daniel Franck IDIATA, Éléments de psycholinguistique bantu., 2004. Timothée NGAKOUTOU, L'éducation africaine demain: continuité ou rupture ?, 2004. Samuel MAWETE, L'éducation pour la paix en Afrique subsaharienne, 2004. Fatou Kiné CAMARA, Pouvoir et justice dans la tradition des peuples noirs, 2004.

A mon ami et condisciple du Lycée de Montpellier Karim Fofana qui a péri fusillé dans les geôles de Sékou Touré.

Karim Fofana, élève doué, diplômé de l'Ecole des Mines de Nancy, avait mis ses compétences, dès l'indépendance, au service de la Guinée Nouvelle proclamée par Sékou Touré. Secrétaire d'Etat du ministre Ismaël Touré, homme complexé, envieux, ayant fait de médiocres études en France, mais qui avait le grand avantage d'être le demifrère du Président Sékou Touré, Karim Fofana ne pouvait qu'être éliminé. Il fait partie de ces milliers de Guinéens que Sékou Touré a tués par pendaison, fusillade, noyade, bastonnade, diète noire ( privation complète d'eau et de nourriture), sans les avoir jugés, et après les avoir torturés, avilis et contraints à des aveux mensongers et sans fondement.

***

Remerciements

Je remercie Laurence Brunet qui a accompagné ce travail de recherche et d'écriture et en a assuré la transcription, les collaborateurs de la Compagnie Péchiney et de l'Institut pour l'Histoire de l'Aluminium qui m'ont ouvert largement leurs archives, et mes amis guinéens qui ont bien voulu m'accorder une interview pour me parler de leur parcours scolaire, universitaire, professionnel sous le régime de Sékou Touré.

Avant-propos *** Un livre n'est pas qu'un geste d'art: c'est une arme; c'est une course aux secrets. C'est une lutte contre la mémoire pour le souvenir. Et inversement. Hélène Cixous Introduction à son séminaire 2002 Au moment où quelques historiens comme M. Sidiki Kobele Keita tentent de réhabiliter Sékou Touré en essayant de prouver que les nombreux complots qu'il a dénoncés tout au long de son règne étaient réels, où le gouvernement baptise le nouveau Palais présidentielle 1er octobre 1999 Sékoutouréya, c'est-à-dire «la demeure de Sékou Touré », et où le peuple de Guinée, trompé par le régime militaire qui a renversé les successeurs de Sékou Touré, commence à oublier les méfaits de sa tyrannie, il est temps de dénoncer ce régime de mensonge, de terreur et d'extennination qui a pesé pendant 27 ans sur le peuple de Guinée. L'erreur du régime des colonels fut de ne pas soumettre au jugement de la Nation les complices de Sékou Touré: ses ministres, ses hauts - fonctionnaires, ses policiers, ses tortionnaires. Peut-être certains des hommes au pouvoir qui avaient servi le régime de Sékou Touré craignaient-ils la vérité qui allait sortir d'un tel procès? Arrêtées le 3 avril 1984 et détenues au camp de Kindia, les personnalités les plus compromises de la 1ère République de Guinée, qui pour la plupart appartenaient à

la famille de Sékou Touré ou de sa femme Andrée, ont été sommairement exécutées le 8 juillet 1985, comme si la Guinée était frappée d'une malédiction, les nouveaux dirigeants adoptant les méthodes des anciens. C'est ainsi que, faute de témoins et d'accusés, le régime de Sékou Touré ne put être jugé. Il appartient maintenant aux historiens, aux témoins, de remplir un devoir de mémoire et de vérité à l'égard de milliers de Guinéens disparus dans les camps de Sékou Touré. Mon propos est de montrer que Sékou Touré a mis en place un totalitarisme qui a réduit le peuple guinéen au rang d'esclave. Son but était identique à celui que poursuivaient Staline et Pol Pot. S'il n'a pu aller aussi loin dans sa folie destructrice, c'est que la dimension de la Guinée était sans commune mesure avec celle de l'URSS et que son environnement africain n'était pas favorable comme celui du Cambodge de Pol Pot entouré d'états communistes.

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INTRODUCTION « Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs chefs en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les remplace ».

Hannah ARENDT Le système totalitaire Sékou Touré décède en cours d'intervention chirurgicale le 26 mars 1984 à Cleveland, Etats-Unis où il a été transporté dans l'avion personnel du roi FAHD d'Arabie Saoudite, comble de l'ironie pour ce révolutionnaire pourfendeur de l'impérialisme, du néocolonialisme et des religions, bien qu'il ait retrouvé à la fin de sa vie le chemin de l'Islam. Sa mort est annoncée dans ces tennes par Radio Conakry: «Peuple de Guinée, le géant dont l'ombre planétaire te protégeait t'a quitté en pleine gloire ». La démesure le suivra jusqu'à sa mort. Ses obsèques ont lieu le 30 mars à Conakry en présence de nombreux chefs d'Etat. Le 2 avril, le Comité Central du PDG! se réunit pour désigner son successeur à la tête du parti, et par voie de conséquence à la tête de l'Etat. Les deux clans familiaux, celui du Président défunt conduit par son demi-frère Ismaël Touré, et celui des demi-frères de sa veuve Andrée Touré, Mamadi et Seydou Keita appuyés par leur beau-frère Moussa Diakhité, n'arrivent pas à désigner un successeur à celui qui a régné sans partage sur la Guinée depuis 1957.
1

PDG Parti Démocratique de Guinée, créé en mai 1947, qui fut
majeur du pouvoir de Sékou Touré

l'instrument

Dans la nuit du 2 au 3 avril, les militaires s'emparent du pouvoir devenu vacant et désignent un Comité Militaire de Redressement National de 18 membres dirigé par les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré. Rien ne bouge dans le pays. Le PDG s'effondre en quelques heures après la disparition de son créateur. Ce parti, qui contrôlait le peuple guinéen jusqu'aux villages les plus reculés se montre incapable de mobiliser ses membres, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. C'est la liesse à Conakry et dans toute la Guinée. Le premier geste des militaires au pouvoir est d'ouvrir les portes des prisons et des camps où croupissaient dans les pires conditions des milliers de guinéens, jamais jugés et arbitrairement condamnés. Comment en est-on arrivé à ce vide alors que Sékou Touré faisait peser sur son peuple une main de fer, et avait mis en place une pyramide de pouvoirs révolutionnaires à tous les niveaux, partant du moindre village ou quartier de ville jusqu'au sommet du Parti et de l'Etat? Il faut remonter le temps et suivre la montée en puissance de Sékou Touré, de son poste de syndicaliste

militant dans les années 1945 - 1955, à celui de Président
de la République Révolutionnaire de Guinée, Secrétaire Général du PDG, Combattant Suprême de la Révolution, Guide immortel. Il convient en effet de caractériser la dictature mise en place par Sékou Touré par comparaison aux régimes politiques qu'ont connus les différents territoires de l'Afrique noire après les indépendances des années 1960. L'Afrique des indépendances n'a connu aucun régime démocratique, c'est-à-dire dans lequel le chef de l'Etat serait élu librement par les citoyens, et le pouvoir législatif dont les représentants seraient aussi librement 12

élus, exercerait un contrôle de l'exécutif. Tous ces nouveaux états ont connu la domination du parti unique, parti dont les membres avaient milité et s'étaient parfois battus pour obtenir l'indépendance. Dans certains cas, tels le Sénégal, la Côte d'Ivoire, la Tanzanie, la Zambie, des chefs d'Etat2 charismatiques et humanistes ont fait régner une ère de paix, faisant cohabiter entre eux des groupes ethniques souvent opposés. Mais également se mirent en place des partis uniques à tendance socialo-marxiste comme au Ghana, en Guinée et au Mali, qui voulurent instituer la dictature du «peuple ». Le plus souvent le pouvoir fut confisqué par des militaires à la suite de coups d'état. S'appuyant sur des conflits ethniques ou le mécontentement du peuple face à la corruption de nombreux dirigeants, des militaires ambitieux et de tout rang, du simple sergent au général, s'emparèrent du pouvoir. Certains de ces dictateurs comme Idi Amin Dada, Jean Bedel Bokassa, Mobutu, firent régner sur leur pays une terreur sanglante. L'Afrique noire connut, entre 1963 et 1987, 80 coups d'état 3 conduits presque toujours par des militaires qui parfois se démettaient les uns les autres. Le régime de Sékou Touré, qui a perduré pendant 27 ans en dépit de nombreux complots régulièrement dénoncés mais rarement prouvés, est d'un autre type. On peut le caractériser comme un totalitarisme, c'est-à-dire une prise de pouvoir mettant tout un peuple à la merci d'une idéologie construite par un homme et s'appuyant sur un parti unique, le PDG. Les dictatures, voire les tyrannies apparues dans d'autres états africains ont été

2 Les présidents Senghor du Sénégal, Houphouet - Boigny de Côte d'Ivoire, Nyerere de Tanzanie, Kaunda de Zambie 3 cf. énumération donnée par Nantet et Bazenguissa dans « L'Afrique - Mythes et réalités d'un continent» 13

injustes, brutales, cruelles, meurtrières, mais elles n'étaient pas mises en place de manière systématique. Elles étaient le résultat du hasard ou de circonstances particulières. Le régime instauré par Sékou Touré est d'une autre nature. Il trouve son origine dans la société traditionnelle de l'Afrique noire qui constituait un ensemble intégré où tous les actes de la vie avaient des implications à la fois culturelles, politiques, économiques, religieuses, et où l'individu n'avait pas de valeur en soi mais n'était défini que par rapport au groupe auquel il appartenait. La société coutumière négro-africaine est collectiviste, c'est-à-dire qu'elle embrasse toute la vie des individus qui la composent. On pourrait dire qu'elle est totale, voire totalitaire. A cette tradition dont il est fortement imprégné, Sékou Touré emprunte en la dévoyant la notion de Peuple dont il fera un constant usage dans ses discours. Dans une interview de Madame Brigid Phillips de UPI du 22 février 1984, il déclare: « Pour nous le Peuple est le seul référentiel suprême, c'est-à-dire l'unique source de la légalité et de la légitimité, et sa volonté doit toujours s'exprimer librement sans entrave. Le Peuple est supérieur à l'Etat, il est supérieur à tout. Tout est moyen pour le peuple ». C'est-à-dire que l'individu, la personne n'existe pas dans cette idéologie. Et il y applique le schéma marxiste qu'il a assimilé au cours de sa formation de militant syndicaliste, puis politique. De la conjonction de ces deux influences est né un régime, unique en Afrique noire, que je qualifie de totalitarisme africain. Déifiant le Peuple souverain, Sékou Touré se sacre lui-même « Homme Peuple », celui qui sait ce que le Peuple veut. L'instrument de ce pouvoir totalitaire est le Parti Démocratique de Guinée, qui a pris le pas sur l'organisation de l'Etat guinéen, jusqu'à être désigné sous le nom de Parti-Etat. 14

Mon propos est de montrer par quelles voies Sékou Touré a accédé au pouvoir, de quelle manière il l'a monopolisé après avoir éliminé ses compagnons de combat et rivaux potentiels, et imposé son idéologie totalitaire au peuple de Guinée. La mise en œuvre de ce projet dantesque s'est appuyée sur le parti unique, le PDG, sur l'incantation du discours, sur l'invention du complot permanent, sur la restriction systématique des libertés, ces éléments étant conjointement utilisés pour mettre en condition le peuple de Guinée. Pour appuyer mon propos j'ai eu accès aux documents suivants: du côté guinéen collection des Horoyas quotidiens depuis 1961 collection des Horoyas hebdomadaires depuis leur création en 1969 journaux officiels œuvres complètes de Sékou Touré qui comportent près de 30 volumes recensant tous ses discours, et ses réflexions théoriques nombreux livres de témoignages sur les atrocités vécues dans les camps, notamment dans le «fameux camp» Boiro par les victimes qui ont pu en réchapper4 du côté français archives détenues par la Documentation Française archives d'Outre-Mer à Aix -en- Provence archives de la Compagnie Péchiney et de l'Institut pour I'Histoire de l'Aluminium collections des journaux: Jeune Afrique, les Marchés tropicaux et méditerranéens, Afrique industrie les revues: Afrique contemporaine, Politique africaine, Présence Africaine

4 La liste de ces livres figure en annexe dans la bibliographie 15

Première partie DE LA FORMATION AU FAITE DU POUVOIR Chapitre I LA FORMATION ET L'APPRENTISSAGE DU POUVOIR

1 - Les années de formation

1920 - 1946

Sékou Touré naît à Faranah en Haute Guinée entre 1918 et 1922, d'une famille modeste. Selon l'un de ses biographes les plus sérieux, Ibrahima Baba Kaké5, il descendrait par sa mère de l' Almamy Samori qui serait son arrière grand-père. Cette ascendance est controversée, de même que la date de sa naissance. Toujours est-il que Sékou Touré sut exploiter à la veille de l'indépendance cette ascendance pour asseoir sa légitimité. Il souligne que la Guinée retrouve le 28 septembre 1958 son indépendance, soit 60 ans après ( à un jour près) la capture de Samori par les militaires français le 29 septembre 1898. En septembre 1968 Sékou Touré obtient du Gabon et de la Mauritanie le rapatriement des restes de l'Almamy Samori Touré ( 1840 - 1900 ) et d'Alpha Yaya Diallo ( 1855 - 1912) qui sont érigés en héros nationaux. Il connut l'enfance ordinaire des jeunes Malinkés, suivant les cours de l'école coranique, puis vers 8 ans de l'école rurale de Faranah pendant 4 ans, et vers 12 ans de l'école régionale de Kissidougou pendant 2 ans qui le conduisent au certificat d'études primaires. De cette période on peut retenir que sa formation religieuse musulmane fut sommaire. Il n'affichera son attachement à

l'islam que dans les années 1970 - 1980, et cela à des fins
5

Cf Sékou Touré, le héros et le tyran, chez Jeune Afrique

politiques et économiques. En revanche, Sékou Touré marque dès cette époque son attachement à l'histoire africaine et à ses héros. Bien que les différentes sources donnent des versions controversées sur son comportement scolaire, il en ressort que Sékou Touré faisait preuve d'un esprit contestataire. Il ne fut pas admis à l'Ecole Primaire Supérieure Camille Guy de Conakry et fut orienté vers l'Ecole professionnelle Georges Poiret en 1936. Sékou Touré se sentira toujours humilié de n'avoir pas été reçu à l'EPS. Il en rendra responsable son maître d'école Fodé Bokar Maréga. A cette occasion apparaît un autre trait du caractère de Sékou Touré, l'esprit de rancune, qui l'amènera à faire exécuter en 1971 le fils de son maître, le Docteur Maréga.

Complexépar l'origine modeste de sa famille - son
père était bouvier, plus tard boucher-, frustré par ses échecs scolaires qui le tiennent éloigné de l'EPS de Conakry et de l'Ecole William Pont y à Dakar où sont formés les cadres africains d'avant les indépendances, Sékou Touré nourrira toute sa vie une haine à l'encontre des fils des grandes familles, principalement celles des peuhls et des intellectuels et diplômés. Il utilisera les complots vrais ou inventés pour les éliminer physiquement. On pourrait d'ailleurs trouver dans le fm fond de certaines personnalités de l'entourage de Sékou Touré des motivations identiques: chez son demi-frère Ismaël Touré qui n'a pas accepté de n'être que diplômé d'une école de météorologie, ou chez Béhanzin, le théoricien du régime, qui n'ayant jamais eu son agrégation de maths, a mis son échec sur le compte du racisme. Finalement exclu de l'Ecole Georges Poiret, il entre comme commis aux écritures à la compagnie du Niger :français.

18

2- Les prémices du pouvoir

1946 - 1956

a Le militant syndicaliste En 1944 Sékou Touré devient commis des PTT et participe à un groupe d'études communistes. Profitant de la possibilité qui est offerte aux ressortissants de l'Union Française de créer des partis politiques ou des syndicats, Sékou Touré fonde un syndicat affilié à la CGT' et s'en fait élire secrétaire général. Dès ce moment, Sékou Touré laisse apparaître ce qui sera sa stratégie d'accès au pouvoir sous le régime colonial. D'une part il tire le maximum de pouvoir des mesures de plus en plus libérales que la République accorde aux Territoires d'Outre-Mer: parti politique, syndicat, code du travail, loi-cadre. D'autre part il se place systématiquement aux avant-postes et postule au premier rang des organisations auxquelles il adhère ou qu'il crée. En 1946 il participe à Paris au congrès de la CGT. D'aucuns disent qu'il profite de ce voyage pour se rendre à Prague. Il est certain qu'il réalisera plusieurs voyages dans les pays de l'Est. Il se lance, à la tête de son syndicat, dans une série de revendications. Il organise du 20 décembre 1945 au 4 janvier 1946 une grève de la poste qui paralyse les communications téléphoniques et se termine par la victoire des grévistes. En 1946 il devient comptable du Trésor et crée un syndicat des trésoreries. En 1947 il soutient la grève des cheminots qui touche toute la fédération d' AOF et se tennine par la victoire des cheminots. Il devient secrétaire général de l'Union des Syndicats CGT de Guinée, et en octobre 1951 secrétaire

-

6

CGT Confédération Générale des Travailleurs, syndicat français d'obédience communiste 19

membre du présidium, et participe le 1er mars 1951 à
Berlin aux assises de ce Conseil. Sa réputation commence à dépasser les frontières de la Guinée et même de l'Afrique. Rien n'arrête sa boulimie de pouvoir. Déclenchant une grève pour l'augmentation du SMIG, il est emprisonné du Il au 14 juin 1950. Devant les manifestations populaires le gouverneur Roland Pré le fait libérer. Muté au Niger, il refuse de rejoindre son poste et démissionne. Révoqué en janvier 1951 de l'administration coloniale, il devient syndicaliste à plein temps. Il déclenche plusieurs grèves pour obtenir le vote puis l'application du Code du Travail en Afrique. La plus marquante est celle du secteur privé qui dure 72 jours à partir de septembre 1953. Le Gouverneur Général d'AOF Bernard Cornut-Gentille doit céder. Cette grève fait partie des grandes heures de 1'Histoire du PDG et de son secrétaire général Sékou Touré. Horoya du 16 novembre 1974 célèbre ainsi le rôle de Sékou Touré: «Cette grève atteste que ce sont les masses laborieuses qui font 1'Histoire, décident de sa marche. .. Mais il lui a fallu un guide, un stratège et un homme d'action en la personne du camarade Ahmed Sékou Touré qui, dans sa position de Secrétaire Général du PDG et Secrétaire Général de la CGT, a imprimé à l'action parfois spontanée des masses un caractère organisé et conscient ».
7 Les territoires d'Afrique Noire de la France étaient organisés en deux fédérations d'AOF, Afrique Occidentale Française, et d'AEF, Afrique Equatoriale Française, auxquelles il convient d'adjoindre Madagascar. 20

général du Comité de coordination des syndicats CGT d'AOF 7. Il mène parallèlement une activité hors de la Guinée, signe l'appel de Stockholm, se rend en 1950 au Congrès Mondial de la Paix à Varsovie où il est élu

Le succès de cette grève hisse Sékou Touré au rang de « figure africaine ». Voilà, résumé en quelques phrases, le rôle dévolu à Sékou Touré dans la marche historique de la Guinée. Sékou Touré, formé par le syndicalisme, y restera attaché jusqu'à sa mort, même si le syndicat ne devient, sous l'indépendance, qu'une coun-oie de transmission du PDG. Le 23 mars 1984, soit 3 jours avant sa mort, Sékou Touré préside à Conakry une conférence des syndicats amcains. Dans le Réveil du 31 mars 1947, Sékou Touré place le syndicalisme plus haut que la politique:« Le syndicalisme est l'école de la lutte... .La force est dans la masse.. ..Servons-nous de notre masse pour avoir la force.. .La politique syndicale a quelques avantages sur la politicaillerie locale. Au moment où la politique vous dressera les uns contre les autres, le syndicalisme au contraire vous unira pour, non pas comme la politique vous enrichir de mots, de rêves, d'illusions, mais pour vous remplir le grenier, le porte-monnaie et le ventre ». Il faut souligner que Sékou Touré écrit ces mots avant d'avoir sollicité un quelconque mandat politique. b - Le militant politique Parallèlement à son activité syndicale, Sékou Touré se lance dans la politique: il sait par sa formation marxiste que c'est là que se trouve le vrai pouvoir. Dès 1945 il milite dans la mouvance communiste. Il se trouve à la tête d'un mouvement politique l'Union Patriotique, qui s'affilie à une organisation communiste le Front National, qu'il ne faut pas confondre avec le parti lepéniste actuel. Il y joue un rôle actif, mais n'arrive pas à

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se faire désigner comme candidat à la députation au Parlement français. Il participe à Bamako, en octobre 1946, au Congrès constitutif du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) sous l'égide de Félix Houphouët-Boigny. Ce parti réussit à présenter des candidats à la députation dans tous les territoires d'AOF et d'AEF, et fait élire Il députés au Palais Bourbon qui s'apparentent au groupe parlementaire communiste. Le 14 mai 1947 il crée avec un groupe d'étude marxiste et des groupements ethniques8 le PDG, Parti Démocratique de Guinée, section territoriale du RDA, qui va devenir rapidement l'instrument de son pouvoir. Le premier secrétaire général en est Madeïra Keïta, d'origine malienne, fonctionnaire de l'Ifan9, qui jouit d'un très grand prestige; mais muté au Dahomey, les conditions familiales l'amènent à accepter cette nomination. Sékou Touré a désormais le champ libre: il se fait élire en 1952 secrétaire général, après qu'il ait radicalisé la doctrine du parti et éliminé les membres non révolutionnaires et les groupes ethniques. Sékou Touré occupera ce poste clef jusqu'à sa mort en 1984. Sékou Touré détient maintenant les armes des pouvoirs syndicaux et politiques, car « l'action syndicale a toujours été inséparable de l'action politique, sa portée a toujours dépassé la limite des revendications économiques et sociales pour déboucher sur les revendications politiques. Ces deux actions sont inséparables puisque partout nous nous trouvons en face du seul et même adversaire, le colonialisme dont la défaite assurera à tous le riz, la justice, l'égalité». Sékou Touré est suffisamment réaliste pour participer avec son Parti aux élections aux assemblées
8 Le Comité de Basse - Guinée, l'Union du Manding pour la Haute Guinée, l'Amicale Gilbert Vieillard pour le F outah, et l'Union Forestière 9 Institut Français d'Afrique Noire 22

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territoriales et nationales. En août 1953 il se fait élire conseiller territorial de Beyla, seul opposant dans une assemblée dominée par les partis modérés Il s'agit là de son premier mandat politique. En juin 1954, profitant d'une élection législative partielle à la suite du décès de Yacine Diallo, il se présente à la députation. Il est battu par Barry Diawadou et dénonce haut et fort le trucage de l'élection. Sékou Touré n'oubliera pas cet échec et le fera payer plus tard chèrement à son concurrent heureux qui disparaîtra dans un des nombreux «complots », celui de 1969. Tirant les enseignements de cet échec, Sékou Touré sait que les élections se gagnent sur le terrain. Il va déployer tous ses talents d'agitateur et d'organisateur, et jouer sur plusieurs cordes. Le PDG met en place dans chaque quartier de ville et chaque village une section selon le modèle du Parti Communiste, et crée une structure pyramidale sur le principe du centralisme démocratique. Les mots d'ordres sont transmis aux sections par le Bureau Politique. Le PDG développe à tous les niveaux une propagande jamais égalée en Guinée, allant des démonstrations de rue à la formation des électeurs illettrés. En outre, l'arrivée à Dakar de Comut-Gentille comme Haut-commissaire de l' AOF en remplacement de Paul Béchard modifie la position de l'administration vis à vis de Sékou Touré. Il apparaît moins dangereux dans le système qu'en dehors. Selon Georges Chaffard, «Sékou Touré a coûté cher, notamment lorsqu'on a voulu le persuader d'opérer la scission de la CGT d'AOF pour créer une centrale autonome africaine. On ne peut même pas dire que son ralliement au « système» ait été rentable. Car au lieu de s'enrichir personnellement, et donc de se compromettre, le Guinéen a utilisé les enveloppes de fonds secrets pour développer l'organisation de son 23

parti. » 10Là encore, Sékou Touré, opportuniste quand il le faut, profite au maximum de la situation, échappant à toute mainmise. Enfin le PDG, jouant un double jeu, attise les rivalités ethniques, lançant des commandos soussous et malinkés contre les Peuhls, tout en prêchant le dépassement des ethnies et en cherchant à s'attirer les voix des classes pauvres du Fouta-Djalon. Du 29 septembre au 5 octobre 1956, profitant du changement de Gouverneur de Guinée, Jean Ramadier succédant à Charles Bonfils, le PDG fomente des émeutes qui font 8 morts et 263 blessés. Un système de terreur est méthodiquement mis en place pour décourager les opposants et rallier les hésitants. Comme le déclare le thuriféraire du régime Sidiki Kobelé Keita: «Ses commandos ( du PDG) dressent des barricades, procèdent à des contrôles sévères, exigeant la carte du PDG pour démasquer les provocateurs.. .Dès lors, la terreur populaire est organisée: la réaction est prise de panique». Le ver est dans le fruit: cette méthode de gouvernement perdurera tout au long du «règne» de Sékou Touré. Nous verrons plus loin le rôle joué par les complots. Ses adversaires, groupés au sein du BAG11, sont laminés. La route est libre pour l'homme politique Sékou

Touré. Il se fait élire le 2 janvier 1956 avec son camarade
du PDG Diallo Saïfoulaye député au Parlement français, le 3èmesiège revenant à Barry Diawadou. Comme le dit Ibrahima Baba Kaké12 : «En 1956 le syndicaliste Sékou Touré a définitivement réussi à faire la courte échelle au leader politique». Sékou Touré continuera à jouer sur ces deux tableaux qu'il considère comme complémentaires.

10 Il

Chaffard Georges Les carnets secrets de la décolonisation BAG Bloc AfticaÏn de Guinée 12 Op. cil. note 5 24

-

tome 2

En février 1956 il crée la CGTA, Confédération Générale des Travailleurs Afii.cains, confonnément à la décision prise par la fraction majoritaire de la CGT AOF de couper tout lien organique avec la CGT française.

Selon les apparences, cette rupture avec un syndicat
d'obédience communiste apparaît comme le ralliement à une ligne modérée. En réalité, son objectif est la mainmise sur ce syndicat en refusant notamment le principe d'incompatibilité des responsabilités syndicales et politiques. Sékou Touré, comme toujours, veut rester maître du jeu. L'entrée de Sékou Touré au Parlement français coïncide avec la mise en discussion du projet de loi-cadre, dite aussi loi Defferre, qui sera finalement votée en juin 1956. Sékou Touré intervient sur de nombreuses questions, notamment en matière sociale. Il insiste particulièrement sur l'égalité absolue des conditions de recrutement, d'avancement pour tous les fonctionnaires d'origine métropolitaine ou d'origine locale. La Liberté, l'organe du PDG, donne un grand retentissement à ses actions qui sont parfois couronnées de succès comme dans le cas des congés payés. Mais l'intérêt de Sékou Touré se porte au premier chef sur la loi-cadre. Bien qu'il en mesure les limites, la métropole se réservant les qUŒtions de défense, de police, de monnaie, de justice et de diplomatie, et la République demeurant indivisible, Sékou Touré y voit un premier palier vers l'indépendance. La Gold Coast, qui deviendra le Ghana en mars 1957 n'estelle pas engagée sur cette voie après l'autonomie obtenue le 1erjanvier 1951 grâce à un autre leader charismatique Kwame Nkrumah que Sékou Touré rencontre à Kankan en avril 1957 . Son action immédiate porte sur la préparation des prochaines élections communales et territoriales de fin 1956 et début 1957 qui, pour la première fois en Afrique, 25

seront ouvertes à tous les citoyens majeurs. L'objectif pour le PDG est d'éliminer les deux partis concurrents le BAG de Barry Diawadou et le MSA13de Barry Ibrahima , dit Barry III, afin de contrôler le pays au niveau des communes et d'obtenir à l'Assemblée territoriale d'où sera issu le gouvernement prévu par la loi-cadre une large majorité. Le 18 novembre 1956, le PDG emporte la majorité des communes, Sékou Touré conquérant la mairie de Conakry. En mars 1957, le PDG fait élire 57 de ses membres sur 60 à l'Assemblée territoriale.

13

voir note Il

- Mouvement Socialiste Africain - MSA
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Chapitre II
L'ACCES AU POUVOIR 1956 - 1958

1 - Le régime de la loi-cadre Le 9 mai 1957, Sékou Touré est investi par l'Assemblée territoriale comme vice-président du gouvernement semi-autonome qui compte 12 ministres, tous issus du PDG. Le chef de gouvernement est le Gouverneur du Territoire. Sékou Touré donne un grand éclat à cet événement. Il décrète la journée du Il mai 1957 fériée et payée, et organise un immense meeting sur le stade où il prononce un discours et lâche, dans un geste théâtral, une colombe blanche, symbole de la liberté. Là encore nous voyons l'utilisation par Sékou Touré du verbe et des symboles pour séduire et maîtriser le; foules. Sékou Touré est adoubé par le Peuple et surtout par les femmes. Dès lors le contrôle politique du pays et la légitimité du pouvoir incarné par le PDG ne peuvent plus être valablement contestés. Sékou Touré va utiliser, et au-delà, tous les pouvoirs que lui attribue la loi-cadre. Il va engager un bras de fer avec le Gouverneur Ramadier dans tous les domaines où la limite n'est pas exactement tracée entre les attributions du conseil de gouvernement du territoire et celles de l'Etat français. C'est notamment le cas en matière de police, d'organisation territoriale, de justice. Comme le déclare un compagnon de Sékou Touré, Deen Omar Camara: « Nous avons profité largement et profondément de la loi-cadre. Nous l'avons vidée de tout son contenu. Nous étions conseillers territoriaux à une

époque où l'assemblée territoriale avait plus de pouvoir qu'en auront les assemblées nationales élues après l'indépendance. Nous avions en fait tous les pouvoirs». Le gouverneur Ramadier fait preuve d'un grand esprit de conciliation et ne veut pas s'opposer à Sékou Touré, déclarant qu'« il vaut mieux travailler avec lui, l'aider, faire une œuvre constructive, plutôt que de s'user à s'opposer les uns aux autres, afin de ne pas risquer de torpiller l'action de la loi-cadre 14». En face, Sékou Touré pratique l'esquive. Il est très souvent hors de Guinée pour remplir ses mandats de député à Paris et de grand conseiller à Dakar. Les décisions sont prises au sein du bureau politique du PDG. Le conseil de gouvernement n'a plus qu'à les entériner. Le gouverneur Ramadier, particulièrement lucide, écrit ces propos prémonitoires: «Nous nous orientons peu à peu vers le royaume nègre avec tout ce que cela comporte de compromissions, concussions, décomposition15 ».« L'expérience du jeune nationalisme africain est décevante. Aucune tentative n'est faite par les pseudo -bourgeois qui tiennent le pouvoir pour s'attacher au vrai problème: l'élévation du niveau de vie de la masse, la primauté de l'économique 16». Sékou Touré met immédiatement en œuvre le programme qu'il a soigneusement préparé dans l'opposition. Son premier objectif est la suppression de la chefferie. La chefferie traditionnelle constitue l'institution de base dans les sociétés coutumières africaines: elle existe au niveau du village et concerne toutes les activités de la vie: politique, administrative, artistique, religieuse, ces domaines n'étant jamais séparés mais fortement imbriqués les uns aux autres. La puissance coloniale
14lettre à Robert Buron cité dans le livre Jean Ramadier, Gouverneur de la décolonisation de J Larme et JM.Payen 15lettre à son père du 16 juin 1957 id 16lettre à son père du 6 septembre 1957 id 28

utilisa cette institution pour asseoir son JX>uvoir la base, à mais elle mit aussi en place un échelon administratif entre le village et les cercles, ces derniers pouvant être assimilés à des départements, que l'on a appelé chefferie de canton, les chefs de canton n'étant plus l'émanation des populations comme le chef de village, mais étant désignés par la puissance publique et jouant un rôle administratif. Dès le 25 juillet 1957 se réunit à Conakry la Conférence des Commandants de cercle, qui a à débattre de la nouvelle organisation du territoire. Il y est décidé de supprimer la chefferie de canton, dite «chefferie traditionnelle». En revanche, la chefferie de village est réorganisée: le chef et le conseil de village sont désormais élus pour 5 ans. En réalité, c'est donner le pouvoir local à la section du PDG. A l'échelon supérieur du cercle est créé un Conseil de circonscription, élu également au sufftage universel et présidé par le Commandant de cercle qui est l'émanation du pouvoir central. Nous trouvons là les premières mesures 17visant à substituer l'organisation du Parti à celle de l'Etat. Le débat le plus embarrassant porte sur les finances du Territoire. En effet, pendant toute la période où il était dans l'opposition, le PDG a basé sa propagande sur la grève de l'impôt. Il doit maintenant faire face à une situation des finances dégradée, et par conséquent retourner sa position en incitant les populations à s'acquitter de l'impôt. Là encore Sékou Touré compte sur l'organisation du PDG pour y parvenir. La suppression de la chefferie de canton, la mise en question de l'autorité des commandants de cercle et des responsables des services créent une vacance du pouvoir et libèrent de nombreux postes. Comme le déclare le commandant de cercle de Gueckedou : «J'administre dans le vide 483 villages sans représentants autres que ceux que
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Il s'agit des aITêtés des 26 et 31 décembre 1957
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