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Sépulture de la démocratie

De
233 pages
La démocratie est aujourd'hui malade de notre modernité politique. Certaines évolutions en cours ont de quoi susciter notre légitime inquiétude. Car la démocratie n'est pas seulement une recette institutionnelle, un rapport apaisé et régulé au pouvoir. C'est un état d'esprit, une culture, un vouloir-vivre collectif... La démocratie n'a rien d'un acquis définitif, d'une rente : elle est peut-être réversible. La démocratie est aussi l'expression d'une volonté politique, qui consiste à vouloir maîtriser le cours de son destin. En avons-nous encore l'énergie et l'envie ?
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Sépulture de la délTIocratie

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

VEVE Eric,

Elections de mars 2008. Les clés pour comprendre les enjeux, 2008. GUNSBERG Henri, Le lycée unidimensionnel, 2007. SCHNEIDER Bertrand, France: la grande transition du XXe
au XXle siècle, 2007.

URTEAGA Eguzki, La politique d'immigration du gouvernement basque, 2007. GROU P., CICCHINI J., HAMARD G., MERTENSSANTAMARIA D., Pour un redécoupage des régions françaises. Mondialisation économique et taille des régions, 2007. FAURE Alain et NEGRIER Emmanuel (sous la dir.), Les politiques publiques à l'épreuve de l'action locale, 2007 USANNAZ Emile, Refaire société, 2007. BOURSE Michel, Eloge du métissage, 2007. FERRAND Eric, Quelle école pour la République, 2007. POITOU Philippe, Le livre noir du travail, 2007. HELDENBERGH Anne (sous la dir.), Les démarches qualité dans l'enseignement supérieur en Europe, 2007. Gilbert VINCENT, L'avenir de l'Europe sociale, 2007. Paul KLOBOUKOFF, Rénover la gouvernance économique et sociale de la France, 2007. Claude FOUQUET, Histoire critique de la modernité, 2007. Gérard POUJADE, Une politique de développement durable. Acteur d'une vie digne, 2007 Noël JOUENNE, Dans ['ombre du Corbusier, 2007.

Christian Saves

Sépulture de la démocratie
Thanatos et politique

L'Harm.attan

@

L'HARMATTAN,

2008
75005 Paris

5-7, me de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-04439-5 EAN : 9782296044395

«A l'épreuve de la vie, la démocratie a perdu la sérénité des traits dont l'anoblissaient les philosophes du xvme siècle, alors qu'elle n'était encore qu'une statue dans un temple désert; elle revêt maintenant le visage tourmenté des hommes vivants. Si parfois la ressemblance nous heurte, n'est-ce point d'abord nous-mêmes qu'il faut incriminer? »
Georges Burdeau : La démocratie Points Politique, 1982 (rééd.), p. 13.

(Paris, Seuil-

INTRODUCTION

Ce que l'on appelle communément « la démocratie» se trouve être de plus en plus gravement affecté par des pathologies contemporaines qui incitent à se poser ces lancinantes questions: peut-elle encore survivre bien longtemps? Ne va-t-elle pas finir par succomber? Son avenir n'est-il pas, d'ores et déjà, irrémédiablement compromis par les évolutions en cours, la tournure prise par les événements politiques, en ce début de troisième millénaire? Ces interrogations sont constitutives d'un «doute méthodique» qu'il paraît aujourd'hui nécessaire de pratiquer, pour qui aborde cet objet d'étude: le devenir de la démocratie. Bien sûr, il faut ici donner à ce terme un sens générique élargi: la démocratie renvoie à ce que Robert Dahl appelait « les polyarchies » et Raymond Aron les « régimes constitutionnels - pluralistes» (1). Ces expressions désignent la même réalité sociopolitique : celle de systèmes institutionnels fondés sur le pluralisme et l'alternance, garantissant le plein exercice des libertés publiques et faisant du suffrage universel (c'est-à-dire d'élections) le mode unique et exclusif de dévolution du Pouvoir. Une telle définition ne devrait donc pas, a priori, susciter d'objections.. .ce qui ne signifie pas qu'elle soit suffisante en soi et intellectuellement satisfaisante. Ce doute méthodique, né des interrogations très actuelles sur la démocratie, il paraît plus nécessaire que jamais de l'avoir présent à l'esprit, de le pratiquer pour qui tente de comprendre ce qui se passe autour de ce mot et la réalité à laquelle il renvoie. Nul doute qu'il puisse nourrir, et de manière féconde, la réflexion de celui qui cherche à savoir ce que peut être aujourd'hui la destinée de la démocratie. Ce doute doit être stimulant (et non désespérant) car il peut constituer un facteur de régénération du débat politique, de remise en question des praxis politiques. Mais il ne sert à rien de se dissimuler l'état du patient, sa gravité. Car les affections dont souffre aujourd'hui la démocratie ne cessent de gagner du terrain et ont fini par constituer un péril grave. Leur virulence met en péril l'organisme démocratique en diminuant le niveau de ses défenses immunitaires, face aux agressions du milieu ambiant. Ces pathologies auxquelles il a été fait allusion peuvent être brièvement recensées, sous la forme d'une petite typologie (sommaire) :

- les communautarismes : ils font entendre, et de façon de plus en plus virulente, leurs différences dans le concert démocratique. Il s'agit d'une voix
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bien dissonante, dans un environnement qui suppose de l'unité, du consensus, sans lesquels la démocratie ne saurait prendre racine ni perdurer;

- le multiculturalisme: au nom de la diversité des cultures et des groupes sociaux, il est en train d'altérer (et même de subvertir) durablement la culture démocratique qui postulait l'adhésion sans réserve et sans arrièrepensées à ses codes et valeurs de reconnaissance;
- la mondialisation (ou globalisation) : elle tend à subordonner, voire à assujettir le politique à l'économique en réduisant le monde à un « village global» uniquement composé d'Homo œconomicus, c'est-à-dire de consommateurs égoïstes et bornés, n'hésitant pas à sacrifier le cas échéant pour eux-mêmes le bien-être des générations futures; -l'épuisement des mécanismes démocratiques et de l'ingéniérie politique en général: la démocratie semble avoir de plus en plus de mal à répondre aux multiples défis qui lui sont lancés par des solutions créatives et innovantes, aptes à résoudre durablement les problèmes. Il est vrai que la remise en cause des règles du jeu démocratique par des franges de plus en plus importantes de l'opinion publique citoyenne et le comportement qu'adopte généralement la classe politique ne contribuent guère à conférer un regain de crédit et d'efficacité à de tels mécanismes;

- les fondamentalismes: le regain du religieux, sur fond d'obscurantisme, de sectarisme et d'intolérance ne réhabilite pas vraiment cet «idéal-type de la discussion fertile» qu'évoquait Karl Popper, sans lequel il ne saurait y avoir de démocratie digne de ce nom.
Arrêtons là l'énumération et, avec elle, le cortège des longues litanies. Le fait est que, contrairement à ce qu'affirment quelques beaux esprits (héritiers, en cela, de l'optimisme impénitent du siècle des Lumières...), le «périmètre démocratique» tend à se réduire, et pas seulement dans les esprits, mais aussi dans la réalité sociopolitique. De fait, la géopolitique actuelle comme la praxis politique prennent quelque distance avec la démocratie et ce qu'elle représente. La démocratie reste le bastion (le camp retranché ?) du monde occidental: il y a fort à parier qu'elle ne règnera pas de sitôt sur l'ensemble de la planète. Certains se trompent en interprétant mal les signes «encourageants» qu'ils croient aujourd'hui déceler dans l'ensemble du monde arabo-musulman. Peut-être la tentation (souvent fatale, en politique) consistant à prendre ses désirs pour des réalités est-elle trop irrésistible? La démocratie reste un concept, une technique politique étrangère à la civilisation arabo-musulmane et celle-ci n'a pas forcément les moyens de l'assimiler, sauf à renoncer à ce qu'elle est intrinsèquement, ce qui paraît difficilement envisageable.. .et peut-être pas souhaitable. Pour les pays de cette zone géographique, elle risque fort de demeurer un corps étranger, d'une manière ou d'une autre. Le monde arabe va vraisemblablement rester

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étranger, sinon hostile, à l'idiosyncrasie démocratique. C'est que, justement, la démocratie ne participe pas de sa culture politique et que sa propre idiosyncrasie va plutôt à l'encontre des principes démocratiques. Ce qui se passe sous nos yeux tend à montrer que la greffe n'a pas pris et ne prendra vraisemblablement pas. La démocratie sera rejetée car vécue comme une menace pour l'intégrité de la civilisation arabo-musulmane. La même remarque vaut d'ailleurs, à quelques nuances près, pour l'Afrique noire, qui ne cesse de s'enfoncer dans la non-démocratie. En son sein, même les régimes les plus stables et les plus sûrs ne peuvent être qualifiés de « démocratiques» que du bout des lèvres, c'est-à-dire moyennant quelques précautions méthodologiques. En d'autres termes, ils peuvent être qualifiés de démocratiques à la condition expresse de ne pas être jugés seulement à partir des « standards» occidentaux de la démocratie mais en adaptant ceuxci de manière bienveillante aux « particularismes» du continent africain. En Asie, la situation n'est guère meilleure, même si c'est pour d'autres raisons: la Chine (comptant plus d'un milliard deux cent mille âmes, excusez du peu !), la Birmanie, la Corée du Nord, pour ne citer que ces pays-là, ont pris leurs aises avec les règles et valeurs de la démocratie... pour ne pas dire plus! De même, sur le territoire de la défunte Union Soviétique, de nouveaux potentats ont émergé un peu partout, à la tête de Républiques constituant des objets de curiosité. Quant au continent américain, au moins dans son hémisphère sud, il tend à multiplier les déçus de la démocratie. Exaspérés par la précarité grandissante, les Latino-Américains se défient de ce modèle politique et de l'économie de marché. La remarque vaut particulièrement pour certains pays, tels que la Bolivie (le leader de l'opposition bolivienne, Evo Morales, lava le drapeau de son pays, le 17 octobre 2003, en référence symbolique à la corruption), le Pérou, le Venezuela ou encore l'Argentine (ces deux derniers ayant vu se multiplier les troubles sociaux et politiques, notamment sous l'effet de la crise économique). Tristes topiques de la démocratie. .. Les politologues Seymour Martin Lipset et Robert Dahl ont affirmé l'existence d'une corrélation entre démocratie et niveau de développement économique (2). Le fait est que ce n'est peut-être pas tout à fait un hasard si le monde arabe et l'Afrique noire appartiennent au Tiers-Monde, c'est-à-dire à cette zone dont le développement économique est moindre que celui des pays occidentaux, pour utiliser un doux euphémisme. Pour aussi politiquement incorrect qu'il soit de le dire et de l'écrire, la démocratie c'est peut-être aussi (et d'abord?) une question d'état d'esprit, de mentalité propre à l'Homo occidentalis mais impropre à celles et ceux qui n'appartiennent pas à la sphère historique de naissance et d'influence de la démocratie politique. Il faudrait à présent que l'Occident ait assez de probité pour se poser cette question: en cherchant à imposer le modèle démocratique dans le monde entier, en s'efforçant d'en faire partager les valeurs par tous les peuples de la terre, ne commet-il pas une erreur 9

impardonnable (et irréparable) qui va lui aliéner tous ces peuples et les jeter, en réaction, vers les extrêmes? Dans un avenir pour l'instant indéterminé, leur aversion pourrait bien lui être fatale. Nous voulions jadis offrir à ces peuples dominés les lumières de la civilisation. Or, force est de constater que leur colonisation a fini... en décolonisation. Nous voulons maintenant leur apporter la démocratie. Ne risquons-nous pas de les faire accoucher du despotisme, d'une certaine forme de régression politique, par réflexe de rejet? L'évolution de l'Irak, sombrant dans le chaos après la «conquête» américaine puis portant au pouvoir une majorité chiite (liée à l'Iran) à la suite d'élections générales semble apporter un début de confirmation à cette analyse. Quant à la volonté américaine d'exporter les valeurs démocratiques dans le monde arabe pour mieux lutter contre le venin de l'islamisme radical, elle témoigne certes d'une intention louable en soi, mais aussi (et surtout) d'une erreur de psychologie dans sa connaissance du monde arabe. Or, cette erreur pourrait être lourde de conséquences, à terme. Notre vision de la démocratie est sentie par ces gens-là comme étant quelque chose de conquérant et d'agressif. Elle véhicule une sorte d'occidentalocentrisme très accentué: même si cela reste du domaine du non-dit, elle postule clairement la supériorité des valeurs occidentales sur les autres. Or, au nom du relativisme des valeurs dans la sphère politique, nous aurions dû prendre davantage de recul par rapport à cela et nous méfier un peu plus de nous-mêmes. Pascal n'avait-il pas déjà écrit: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà» ? Bien sûr, tel n'a pas été le cas, pour ce qui nous concerne: grand mal nous fasse. Alors, aurons-nous malgré tout assez de ressources spirituelles et de lucidité pour en revenir à plus d'humilité démocratique? Nous avons quelques difficultés à admettre que d'autres que nous ne se retrouvent pas dans nos valeurs. Nous sommes même un peu enclins à leur refuser ce droit, au nom d'un impérialisme démocratique postulant le monothéisme des valeurs, c'est-à-dire qui réduit celles-ci à la seule divinité démocratique ou encore qui les fait passer par le lit de Procuste de la démocratie. Pourtant, il y a peut-être encore plus grave que cela. Non seulement la démocratie peine à s'étendre, à élargir sa sphère d'influence à l'échelle géopolitique de la planète, mais il se pourrait bien qu'elle se meure, qu'elle soit en train de mourir dans ce qui constitue son berceau historique, sa sphère d'influence traditionnelle, dans cette partie du monde qui l'a vue naître et grandir: l'Occident. Un jour prochain, qui sait, dans cinquante ans, dans un ou deux siècles (échéances considérables à l'échelle d'une vie humaine mais dérisoires à l'échelle de l'Histoire), les générations qui vont nous suivre pourraient bien assister malgré elles aux funérailles de la démocratie... et en être les premières victimes. Il n'est pas à exclure que, politiquement, une ère nouvelle s'ouvre devant nous: celle de la post-démocratie. Car cette post-démocratie pourrait

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bien faire partie (et même constituer un pan entier) de ce que Jean-François Lyotard appelait la post-modernité (3). En somme, à une post-modernité correspondrait une post-démocratie... autre façon d'écrire que la modernité et la démocratie sont passées de mode, cultivant un côté has been. Tout se passe comme si l'une et l'autre n'étaient plus en phase, tant avec l'époque actuelle qu'avec la sphère politique. A trop vouloir s'exporter, notre conception de la démocratie s'est quelque peu discréditée, urbi et orbi. Alors que le début du troisième millénaire est caractérisé par un retournement de conjoncture politique, la démocratie a vu sa force de vente s'éroder et elle récupère à présent ses propres invendus. Nous avons à toutes fins voulu l'exporter en faisant d'elle un modèle universel, un système de références communes ou au moins largement partagées. Nous n'avons pas vu (ou pas voulu voir) ce qui risquait d'arriver en plaquant et en appliquant les principes et recettes démocratiques sur des sociétés dont les structures mentales et socio-économiques ne correspondaient pas aux véritables standards de la démocratie, à ses exigences. Plusieurs décennies après son indépendance, l'Afrique noire qui, si l'on en croit René Dumont, était« mal partie », voit ses chances grandir chaque jour un peu plus de n'arriver nulle part (4). Elle est, plus que jamais, à la recherche de l'improbable démocratie, celle qui lui aurait conféré stabilité et prospérité. Ses difficultés économiques, son sous-développement, ne suffisent pas à expliquer son retard démocratique. Le colonisateur, parfois humilié par les conditions de son départ, est aujourd'hui vengé: il a été chassé, certes, mais il se permet d'assister au naufrage lent et inexorable de tout un continent (5). Mais, s'il boit du petit-lait, celui-ci lui laisse un goût amer qui lui gâche en quelque sorte le plaisir. C'est que l'Histoire a déjà commencé à venger ce continent d'une manière bien particulière, puisque ce sont les populations l'habitant qui le désertent par vagues migratoires successives, pour venir à leur tour coloniser les démocraties européennes et retrouver ainsi des cieux plus cléments, plus prospères aussi. Le phénomène est à ce point marqué, depuis quelques années, qu'il constitue un véritable défi, par sa vigueur et son ampleur, pour les démocraties occidentales. Celles-ci tardent à comprendre, pour des raisons souvent inavouables, que c'est leur équilibre interne et leur harmonie qui risquent d'être durement affectés, à terme. Les démocraties occidentales et, en particulier, celles du vieux continent sont peut-être déjà bien engagées sur la voie de la déstabilisation démographique... Nous autres Occidentaux avons cultivé une forme d'« ethnocentrisme démocratique» ou «démo-centrisme» qui est en train de se retourner largement contre nous. C'est qu'à force de nier la différence de l'autre (notre frère différent), à force de vouloir rendre soluble sa différence (et donc son identité) dans un modèle démocratique présenté comme constituant la panacée, il se pourrait que nous soyons en train de creuser notre tombe, en même temps que celle de la démocratie. Nous n'avons pas su intégrer leurs différences (le pouvions-nous ?), non réductibles à la démocratie. Aussi Il

sommes-nous demeurés présomptueux, pensant qu'elle pouvait constituer une réponse universellement valable à tous les problèmes qui se posent icibas. Bien sûr, il n'en est rien et nous sommes payés pour le savoir. Mais, qui a semé le vent récolte la tempête: à trop avoir voulu exporter le modèle démocratique et occidentaliser des peuples différents, l'Occident récolte aujourd'hui ces « fleurs du mal» chères à Charles Baudelaire. Au fond, les flux migratoires qui assaillent de plus en plus la vieille Europe et l'apparition d'une Internationale du terrorisme sur fond d'islamisme radical (ce que d'aucuns ont parfois appelé l'hyperterrorisme ou le méga-terrorisme) ne sont que les manifestations les plus visibles et les plus actuelles de ce qu'il faut bien appeler un « effet boomerang» (6). Ainsi la démocratie affiche-t-elle un bilan plus triste qu'il n'y paraît, à l'orée du troisième millénaire, à tel point, du reste, que celui-ci ne va pas sans poser des questions, sans conduire à s'interroger sur la vigueur de la foi démocratique et sur la crédibilité même de la démocratie en tant que recette institutionnelle au sein de sa propre sphère d'influence politique: l'Europe et le Nouveau Monde. Les démocrates ont le spleen et éprouvent de plus en plus de mal à s'en défaire ou à s'en protéger. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? Pour tenter de répondre à cette lancinante question, il faut peut-être partir de ce constat: la démocratie pourrait bien être victime de son propre instinct de mort. Son Thanatos freudien l'attire inexorablement vers le bas, l'entraîne sur la pente fatale, la pousse irrésistiblement à travailler à sa propre perte. Il n'est du reste pas exclu que cette pulsion de mort soit dans la nature de la démocratie, fasse partie de son hérédité, de son idiosyncrasie. Elle serait en quelque sorte sa grande inclination, à la fois naturelle et coupable. Chez Freud, le combat entre Eros (instinct de vie) et Thanatos (instinct de mort) présentait deux caractéristiques essentielles: d'une part, il contribuait au dévoilement du mystère de la vie organique en général; d'autre part, il s'appliquait au développement de l'individu en tant qu'humain, c'est-à-dire en tant qu'être social. Le père de la psychanalyse a écrit des lignes qui ont ici droit de cité: « On pouvait admettre que l'instinct de mort travaillât silencieusement, dans l'intimité de l'être vivant, à la dissolution de celui-ci, mais cela ne constituait naturellement aucune preuve; l'idée qu'une partie s'en tourne contre le monde extérieur et devient apparente sous forme de pulsion agressive et destructrice nous fit faire un pas de plus. Ainsi l'instinct de mort eut été contraint de se mettre au service de l'Eros; l'individu anéantissait alors quelque chose d'extérieur à lui, vivant ou non, au lieu de sa propre personne. L'attitude inverse, c'est-à-dire l'arrêt de l'agression contre l'extérieur, devait renforcer la tendance à l'autodestruction (.. .) » (7). Pour le Docteur Freud, la signification de l'évolution de la civilisation était claire à ses yeux, désormais: elle devait nous montrer la lutte entre Eros

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et Thanatos, entre instinct de vie et instinct de mort ou de destruction, telle qu'elle se déroule au sein de l'espèce humaine. Cette lutte est, bien sûr, le contenu essentiel de la vie. Son analyse est aisément transposable au devenir de la démocratie, dans le domaine politique. Pendant longtemps, les forces de la vie, l'Eros démocratique, ont été plus fortes que les pulsions de mort. C'est notamment ce qui a permis à certaines démocraties d'échapper au péril totalitaire, à son emprise inouïe. Mais aujourd'hui, à l'ère postdémocratique, il est permis de se demander si c'est encore le cas et, surtout, si ce sera toujours le cas, demain et après-demain. La démocratie est exténuée, que ce soit par l'âge, par les succès et par l'universalisation de ses valeurs ou, tout simplement, par l'absence de réelles alternatives politiques. Victime de sa permissivité, de son ennui (l'oisiveté est mère de tous les vices.. .), de ses tentations nihilistes et de ses pulsions auto-destructrices, tout commence à se passer comme si elle ne poursuivait plus qu'un seul but, une seule ambition: se vaincre elle-même. Serait-elle à la recherche d'une ultime victoire contre elle-même? Y aurait-il un mauvais instinct de la démocratie? A la manière de Socrate, elle serait travaillée par son propre daïmôn. Elle s'acharne à se perdre, un peu comme quelqu'un qui ne résisterait pas à la tentation de s'immoler par ses propres moyens. N'avonsnous pas sous nos yeux, chaque jour un peu plus, les signes avant-coureurs d'une euthanasie démocratique? Si, aux yeux de certains, il est encore trop tôt pour répondre catégoriquement à ces interrogations empreintes d'anxiété et d'incertitudes, l'heure est au moins venue de les poser. La spirale anomique dans laquelle la société paraît devoir s'enfoncer est peut-être bien le signe annonciateur d'un bouleversement, d'un dérèglement général. Dans les vieilles démocraties, et la remarque vaut particulièrement pour la France, l'essoufflement de l'Etat est manifeste, et celui-ci répond de plus en plus fréquemment aux abonnés absents. La société civile, elle, fait preuve d'une insoumission dangereuse par rapport à l'Etat. L'économie, à présent déconnectée de la sphère politique, n'obéit plus qu'à sa logique et à ses règles propres. Les citoyens sont las et désabusés; ils ne parviennent plus vraiment à se projeter dans l'avenir. Nombre d'entre eux se réfugient dans le cynisme ou l'indifférence, c'est-à-dire dans des formes d'autisme politique. Freud terminait la rédaction de Malaise dans la civilisation par quelques lignes qui, avec le recul du temps et de I'Histoire, ont revêtu un caractère prémonitoire: «(...) le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d'agression et d'auto-destruction? A ce point de vue, l'époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu'avec leur aide il leur est devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d'attendre que l'autre des deux «puissances célestes », l'Eros

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éternel, tente un effort afin de s'affirmer dans la lutte qu'il mène contre son adversaire non moins immortel» (8). Seulement voilà, Thanatos n'abdique jamais, ne renonce pas à étendre sa part d'ombre...et à en recouvrir la vie d'un linceul. Il y a toujours eu une part de Thanatos dans l'Histoire au long cours. Rien ne nous dit que celle-ci ne s'apprête pas à tourner la page de la démocratie, même si elle entend prendre un peu de temps pour cela. Les générations qui nous suivent immédiatement pourraient bien assister au dépassement de l'idée même de la démocratie, pour cause de décès politique. Ne perdons jamais de vue que la politique est toute à l'art de tirer parti (et honneur) de la nécessité, selon le mot fameux du Cardinal de Retz. Autrement dit, et pour l'exprimer sans détour: nécessité fait loi. Les signes du déclin ou, en tout cas, de l'essoufflement (de l'épuisement?) de l'idée démocratique ont tendance à se manifester avec plus de vigueur ces dernières années. Nul besoin, ici, d'en dresser un inventaire exhaustif; il suffit seulement de considérer ce qui se passe autour de nous, la tournure prise par les événements. La démocratie a pas mal vieilli: parvenue en fm de cycle historique, elle aurait perdu beaucoup de sa vitalité, ce qui expliquerait nombre de ses tergiversations, de ses atermoiements et de ses inhibitions, aujourd'hui. La démocratie contemporaine paraît par ailleurs mal armée pour affronter le «choc des civilisations» (si choc des civilisations il y a). Avant que d'être victime de ses adversaires, c'est-à-dire des autres civilisations, elle risque surtout d'être victime d'elle-même, de ses bons sentiments, de ses scrupules et de ses remords, bref de ce vieux complexe de culpabilité qui hante la conscience de l'Occident. Un peu à la manière de l'Empire romain qui, aux IV et Ve siècles après J.-C., succomba aux invasions barbares venues de sa périphérie, la démocratie, sans vraiment y prendre garde, est en train de succomber à des flux migratoires venus du Sud, toujours plus nombreux et qui ont déjà multiplié les zones de non-droit, de basculement démographique et sociologique. Pourtant, il y a quelques années, le sociologue (de gauche) Alain Touraine nous avait prévenus: le Sud est déjà dans nos banlieues (9). Si de tels flux se poursuivent et s'amplifient, comme il est à craindre, durant les premières décennies de ce troisième millénaire, les démocraties européennes (en particulier) vont être investies et conquises sans coup férir : sous l'effet du choc démographique, elles ne pourront que se rendre sans combattre, n'ayant aucune autre alternative acceptable pour elles. Déjà, la montée en puissance du débat autour du «communautarisme» et du « multiculturalisme » aussi, avec les enjeux qui lui sont sous-jacents, apporte un début de confirmation par les faits à cette analyse. Ne soyons pas dupes au-delà du raisonnable: communautarisme et multiculturalisme ne sont pas solubles dans la démocratie (10). Les tenants du discours communautaire et multiculturaliste s'efforcent de montrer que la démocratie peut intégrer la différence, et même n'importe quel niveau de différence; or, cela est faux: la démocratie ne peut intégrer qu'un certain niveau de différence. Elle 14

intègre sans difficulté la différence conciliante et accommodante; par contre, elle ne peut intégrer la différence revendiquée de manière vindicative, virulente et même agressive. De même ne peut-elle intégrer ce qui est contre nature pour elle. Il y a une culture, une histoire démocratique, une façon d'être, un vouloir vivre démocratique.. .que le présent doit respecter, sous peine de risquer la dissolution de ce précieux héritage que constitue la démocratie dans un ensemble hétérogène qui relèvera, pour le coup, d'une autre logique institutionnelle et politique. La dissolution, la disparition de la démocratie viendra de la volonté affirmée et agissante de ne plus respecter les règles du jeu démocratique, de mettre à mal le consensus qui doit impérativement exister autour de celle-ci. Dans ce contexte, il est permis de se demander si la démocratie française n'est pas l'une des premières à s'être engagée sur la mauvaise pente. Elle serait à présent dans la situation du malade ignorant la gravité de son état ou voulant continuer à se la dissimuler, comme pour prolonger l'insouciance d'antan. C'est que, plus que d'autres vieilles nations, la France n'en finit pas de lutter contre ses vieux démons. La vigueur du combat qu'elle leur a jusqu'ici livré et en train de l'épuiser. Elle ne risque pas seulement d'être victime de son histoire mais aussi de ses contradictions non surmontées, d'une fâcheuse propension au non-apaisement dans la sphère des idées.. .et à la tournure prise par les événements dans un environnement international sur lequel elle n'a plus de prise et qui la dépasse depuis longtemps. Mais il est peut-être encore temps de dire « Adieu à la France qui s'en va », pour reprendre le titre nostalgique donné par Jean-Marie Rouart à l'un de ses derniers essais (11). Considérons, ici, que cet adieu est indissociable d'un adieu aux formes politiques qui lui ont donné vie et caractère, bref qui l'ont façonnée et lui ont conféré la physionomie qui fut sienne, à l'époque contemporaine.

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NOTES (Introduction)

(I)

(2) (3) (4) (5)

Aron et Dahl furent deux des analystes les plus avertis de nos systèmes politiques. On doit à Robert Dahl un ouvrage intitulé L'analyse politique contemporaine (paris, Robert Laffont, 1973, trad.ft.). Du côté d'Aron, il faut impérativement lire ou relire ses Dix-huit leçons sur la société industrielle (Paris, Gallimard-Folio Essais, 1986, rééd.). Cette corrélation entre démocratie et niveau de développement économique n'a cessé, depuis lors, d'être confmnée par les faits. Lyotard s'interrogeait cependant beaucoup sur le contenu de cette postmodernité: ne serait-elle pas porteuse de ce qu'il appelle « l'Inhumain» ? René Dumont L'Afrique est mal partie; Paris, Seuil, 1965. Plus près de nous, c'est en tout cas la thèse défendue, dans un style aussi brillant qu'incisif: par Stephen Smith, dans un essai décapant Négrologie. Pourquoi l'Afrique meurt; Paris, Calmann-Lévy, 2003. François Heisbourg, directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique, a publié, en collaboration avec les chercheurs de cette fondation: Hyperterrorisme: la nouvelle guerre; Paris, Odile Jacob, 2001. L'ère de l'hyperterrorisme s'est pour eux ouverte le Il septembre 2001. Sigmund Freud Malaise dans la civilisation; Paris, P.U.F. - Bibliothèque de Psychanalyse, 1978, (rééd), p.74. Ibidem, p. 107. Alain Touraine Qu'est-ce que la démocratie? ; Paris, Fayard, 1994. Joseph Macé-Scaron a dénoncé les replis et les tentations communautaires comme un danger pour la démocratie. Le dogmatisme des identités pourrait bien constituer un nouveau totalitarisme (La tentation communautaire; Paris, Plon, 2001). Jean-Marie Rouart : Adieu à la France qui s'en va ; Paris, Grasset, 2003.

(6)

(7) (8) (9) (IO)

(11)

16

PREMIÈRE PARTIE

La démocratie contre elle-même: volupté du reniement

CHAPITRE

I

Le nihilisme démocratique ou l'attraction fatale

La démocratie présente cette singulière particularité d'être un système politique qui, plus que les autres, est capable de se perdre tout seul, par ses propres moyens, c'est-à-dire par l'action qu'il déploie contre lui-même. Pour aussi loin que l'on puisse remonter, il y a en lui quelque chose qui ressemble bien à une pulsion de mort, un Thanatos caché. La tentation nihiliste fait peut-être partie intégrante de l' « être démocratique» ; elle en est en quelque sorte la revendication esthétique. Mais, si le nihilisme participe de l'essence de la démocratie, c'est qu'il est inscrit dans son patrimoine génétique. Assurément, le constat n'a rien de rassurant. Il n'est cependant pas nouveau puisqu'on le trouve déjà, en substance, dans l'œuvre de Platon. Que nous dit le disciple de Socrate, dans cette œuvre majeure que reste La République? Dans le livre VIII, Platon suggère clairement l'existence d'un lien entre démocratie et tyrannie: «(.. .) voyons sous quels traits se présente la tyrannie car, quant à son origine, il est presque évident qu'elle vient de la démocratie» (1). Cette conviction exprimée dès l'Antiquité montre si besoin était que les grands philosophes n'ignoraient rien des limites intrinsèques de la démocratie ni de l'impasse à laquelle elle pouvait conduire, dans certaines circonstances. Du reste, et comme pour enfoncer le clou, Platon ajoute au livre X que: «C'est donc le mal et le vice propres par nature à chaque chose qui détruisent cette chose, et si ce mal ne la détruit point, il n'est rien d'autre qui la puisse décomposer (...) » (2). Ainsi l'illustre philosophe accrédite-t-il l'idée qu'il existe un mal qui serait dans la politique, un peu comme il est dans l'homme. La proposition n'a en soi rien de surprenant et elle est même conforme au bon sens. Si le mal est dans l'homme, il est normal qu'il se retrouve aussi dans la politique, puisque ce sont les hommes qui font la politique. Mais, il est certainement plus instructif ici de lire cet aphorisme platonicien entre les lignes. Si le mal et le vice propres par nature à chaque chose peuvent détruire cette chose, cela signifie que le mal et le vice propres à la démocratie peuvent également la détruire. Alors, pour se prémunir contre un péril aussi considérable, Platon n'aura de cesse d'inventer le régime politique idéal. C'est au demeurant la tâche à laquelle il s'emploie dans La République puis, au soir de sa vie, dans Les Lois (en ayant mis, dans 19

cette dernière œuvre, un peu d'eau dans son vin). L'on sait que Platon avait une conception élitaire de la politique, sinon élitiste, et qu'il nourrissait certaines préventions à l'égard de la démocratie telle qu'il la voyait fonctionner à Athènes (3). Protéger la Cité contre les démagogues, les arrivistes, les incompétents ou même les aventuriers devient, dans son œuvre, un leitmotiv... et même une obsession. Il prête à ses personnages des propos qui ne laissent pas planer le moindre doute: « (...) je déclare que les meilleurs gardiens de la Cité doivent être des philosophes» ou encore: «(...) nous vous avons formés dans l'intérêt de l'Etat comme dans le vôtre pour être ce que sont les chefs et les rois dans les ruches... et vous avons rendus plus capables d'allier le maniement des affaires à l'étude de la philosophie» (4). Pour que Platon se soit à ce point préoccupé de protéger la Cité contre ses mauvais penchants en faisant prévaloir (une bonne fois pour toutes) le gouvernement de la sagesse et de la raison, il fallait que son diagnostic soit inquiétant quant à sa capacité à se nuire toute seule. N'en doutons pas, Platon a été l'un des premiers (si ce n'est le premier) à percevoir la force agissante de Thanatos dans la sphère politique. En observateur averti de son temps et des mœurs politiques de la démocratie athénienne, il a compris que l'attraction nihiliste pouvait avoir quelque chose de fatal, c'est-à-dire de terriblement destructeur par rapport à des équilibres démocratiques et des règles du jeu reposant sur le consensus, l'adhésion et sans cesse menacés par la démagogie, la corruption des mœurs politiques, un certain penchant à l'autodestruction. C'est qu'en quelques circonstances Athènes fut près de sombrer. .. et sombra même corps et biens; notamment après sa défaite contre Sparte qui lui imposa, en représailles, le gouvernement des « Trente Tyrans ». Beaucoup plus près de nous, une autre figure éminente de la pensée politique allait, en la personne de Raymond Aron, conférer une acuité nouvelle au regard porté sur cette tentation nihiliste travaillant la démocratie en profondeur. En l'espèce, le regard porté par Raymond Aron était moins philosophique mais plus politique que celui de Platon. De ce fait, plus réaliste et plus concret, il n'en était que plus incontournable. Dans l'une de ses leçons sur la corruption de la démocratie, il écrit: «Comment se corrompent les démocraties? La réponse est abstraite et facile: les démocraties se corrompent soit par l'exagération, soit par la négation de leurs principes. Je vais donc tenter de montrer comment la démocratie se corrompt par l'usage ou l'exagération du principe même de la compétition pacifique, ensuite comment la démocratie peut se corrompre en exagérant le décalage entre la puissance sociale et le pouvoir politique, et enfm comment la démocratie se corrompt en donnant naissance à ses ennemis ou en rendant ses ennemis trop nombreux et trop puissants par rapport à ses amis» (5). Les démocraties occidentales (et la démocratie française n'échappait pas à la remarque) étaient pour lui corrompues, que ce soit par l'un des modes de 20

corruption évoqués... ou par les trois à la fois, d'où la question qu'il posait, un peu à la manière du «Que faire?» de Lénine. Dans une démocratie corrompue, que faut-il faire? Béni soit celui qui apporte une réponse décisive à cette pressante question. Le plus intéressant, dans la réflexion aronienne sur la corruption des démocraties, c'était le caractère à la fois simple et implacable de sa démonstration. A ses yeux, la faiblesse la plus grande des démocraties, c'est de pousser l'esprit de compromis. Or, les hommes de compromis éprouvent les pires difficultés, surtout lorsqu'ils sont au pouvoir, à comprendre qu'ils puissent avoir en face d'eux des hommes préférant obtenir quelque chose plus par l'affrontement que par la négociation et le compromis. Parce que le compromis et la négociation collent à l'esprit, à la logique de la démocratie, ils parviennent rarement à intégrer le fait que le compromis ne soit pas une solution défmitive, pour l'adversaire. Or, en politique étrangère, l'application systématique de l'esprit de compromis comporte un double danger « mécanique» : les démocraties fondées sur le compromis deviennent de moins en moins capables de faire des choix. Les tribulations de la diplomatie et de la politique intérieure françaises au cours du demi-siècle écoulé en portent témoignage, si besoin était. Au demeurant, Aron n'hésitait pas à écrire que: « L'excès d'esprit de compromis est devenu, en France, une espèce de maladie politique nationale, qui se combine de manière curieuse avec l'esprit de faction» (6). Plusieurs décennies après, force est de constater que son propos reste étonnamment d'actualité et qu'il n'a même pas pris une ride. Il est permis de se demander si cet excès d'esprit de compromis combiné avec l'esprit de faction ne constitue pas le cocktail paradoxal du nihilisme démocratique à la française. Mais ce qui préoccupait le plus Raymond Aron, c'était d'abord le constat des faiblesses et des contradictions croissantes dans lesquelles la démocratie se débattait, comme s'il pressentait qu'un jour elles pourraient avoir raison d'elle. Car le comble du nihilisme, en démocratie, c'est bien d'avoir donné le jour à ses propres ennemis, puis de les rendre si puissants et si nombreux qu'elle ne puisse plus leur résister. Parce qu'elle se veut ouverte et tolérante, la démocratie met comme un point d'honneur à ne pas réprimer ceux qui travaillent contre elle, qui tentent de la déstabiliser. Il y a quelque chose de malsain dans cette vocation au martyre: ce quelque chose tient d'un mélange de volonté d'expiation, de stoïcisme et même de sadomasochisme. Tout se passe comme si la démocratie cultivait, spontanément, un sentiment de mauvaise conscience face à ses adversaires. C'est un peu comme si elle se reprochait (et si elle avait des raisons de se reprocher) ce qu'elle est, c'est-à-dire elle-même. Ce lancinant complexe de culpabilité contribue grandement à son inhibition politique. Aujourd'hui encore, il explique pourquoi elle tarde et même répugne à réagir face à celles et ceux qui lui veulent du mal, qui veulent même sa perte, de telle sorte qu'elle ne sait plus très bien elle-même à partir de quel seuil elle ne doit plus tolérer ses ennemis et agir contre eux, dans la mesure où elle n'a cessé de 21

repousser toujours plus loin cette limite, ce moment décisif. Bien entendu, pendant ce temps, ses adversaires ne cessent de pousser leur avantage et de marquer des points. C'est bien souvent son cheminement intellectuel ou, si l'on préfère, ses scrupules politiques qui ont amené la démocratie à accueillir en son sein des terroristes et des activistes qui, eux, n'avaient ensuite aucun scrupule à se retourner contre elle et à la frapper au cœur. Loin de rompre avec un passé honni, la période actuelle ne fait hélas que conforter ce scénario. Après avoir hébergé les «Fractions armée rouge » (Allemagne), les Brigades rouges (Italie) ou encore «Action directe» (France), voici que les démocraties occidentales hébergent les islamistes, leurs réseaux (plus ou moins dormants) ainsi que leur logistique. Décidément, tout ceci montre bien que la démocratie ne change pas, ou très difficilement. Elle reste ce qu'elle est, fidèle à son idiosyncrasie. En n'aspirant pas à se défendre, ou si peu, y compris lorsqu'elle est attaquée, prise à partie, elle est portée à justifier cette passivité et cette inaction, au nom des principes et valeurs qui la gouvernent. En ce début de :ur millénaire, et malgré la montée de nouveaux périls, elle demeure toujours aussi réticente et manifeste même une véritable aversion à l'égard de la logique schmittienne de l'ami-ennemi (7). Elle n'est pas encore parvenue à l'intégrer correctement. A dire vrai, elle répugne et se refuse, parfois au-delà du raisonnable, ou tarde trop (si bien qu'il est parfois trop tard) à identifier formellement son (ses) ennemi(s). Surtout, elle renonce à en tirer toutes les conséquences, c'est-à-dire à traiter comme tels ses ennemis identifiés, bref à mettre en œuvre la décision radicale d'hostilité. Or, à tort plus qu'à raison, la démocratie est naturellement portée à exclure, à s'interdire ce geste qui la déshonore à ses yeux et signe son échec. C'est oublier un peu vite que, parfois, nécessité fait loi. .. surtout en politique, terre d'élection des rapports de forces et des aléas en tous genres. Pourtant, et ce ne sont pas les Grecs du siècle de Périclès qui diraient le contraire, la démocratie doit savoir jouer des coudes, pour se protéger de ses détracteurs, voire de ses ennemis. Pour leur en imposer, elle doit préalablement s'imposer politiquement, c'est-à-dire être capable de se faire respecter. Cela n'est pas exclusif du recours à la force, bien au contraire. Il est des situations dans lesquelles il n'y a pas d'autre recours que la force. La démocratie peut être confrontée à cette éventualité; il importe donc qu'elle y soit préparée, à tous égards, d'autant qu'il suffit parfois de montrer simplement la force, la virilité pour éviter d'avoir à s'en servir réellement. La force n'a pas que des vertus répressives: pour qui sait les utiliser, ses vertus préventives sont encore plus grandes. Hélas, les démocraties occidentales tardent au-delà du raisonnable à tirer les leçons du passé et elles tendent même à s'offrir le luxe (hors de prix) de continuer à pécher par les mêmes travers. La montée de l'islamisme et du terrorisme, l'essor des mafias sont aujourd'hui les deux manifestations pathologiques les plus visibles de ce recul de la démocratie. Thanatos 22

travaille en profondeur la société démocratique. Ille fait de manière d'autant plus insidieuse qu'il sait pouvoir prendre la démocratie par son point faible, c'est-à-dire par ses bons sentiments, d'où ce nihilisme autodestructeur que la démocratie ne cherche même pas à combattre car, au fond, il lui donne aussi bonne conscience. Il n'est pas à exclure que cette forme politique ait déjà intériorisé et accepté l'idée de sa propre disparition ou au moins de son retrait, préférant laisser le champ libre à ses adversaires plutôt que de les combattre énergiquement. Bien sûr, ce que son attitude peut avoir d'inconséquent saute aux yeux, même si elle ne s'en rend pas bien compte: les valeurs et les principes auxquels elle tient tant par ailleurs risquent de ne pas lui survivre bien longtemps, à partir du moment où elle se sera résignée à sa propre disparition. Certes, l'on peut toujours objecter que la démocratie n'en est pas à une contradiction (non surmontée) près. Toutefois, celle-ci pourrait bien lui être fatale. Etudiant ce qu'il appelle le «totalitarisme islamiste» (ce que d'aucuns ont appelé le «nazislamisme »), Alexandre DeI Val le a noté à quel point les sociétés démocratiques étaient prises dans leurs propres contradictions internes, vouées à cet « absurde» cher à Camus et à ce «néant» bien sartrien. Elles sont de ce fait une proie facile pour l'islamisme radical, d'autant qu'elles l'ont accueilli, hébergé et presque protégé. La candeur et l'ingénuité ne sont pas les moindres défauts de la démocratie, des défauts qui l'empêchent de voir le mal à temps... et, surtout, de voir que ce mal va se retourner contre elle, n'ayant pas la reconnaissance du ventre (8). Rappelons ici à ceux qui l'auraient déjà oublié que, dans un passé pas si éloigné que cela, les démocraties occidentales ont préféré l'ayatollah Khomeyni au Shah d'Iran (c'est même la France qui hébergea Khomeyni. ..), la Syrie et le Hezbollah au Liban chrétien, le Pakistan militaro-islamiste à l'Inde pluraliste, l'Indonésie et la Turquie à la Yougoslavie. Par égard pour les démocraties occidentales, qui se sont si souvent fourvoyées, arrêtons là l'énumération des griefs, interrompons le réquisitoire. Une seule certitude prévaut, éminemment douloureuse, aujourd'hui: le communautarisme à fondement religieux intégriste reste le terrain de prédilection du racisme et de l'intolérance. Or, ce sont là deux fléaux assez puissants pour fmir par avoir raison, sur le long terme, des démocraties les mieux structurées et les plus endurantes. L'essor des mafias constitue aujourd'hui l'autre symptôme de la pathologie politique qui affecte en profondeur les démocraties. Par leur vitalité, leur hardiesse et leur prospérité, bref par leur existence, les mafias témoignent des faiblesses et des inconséquences du système démocratique, manifestement incapable d'enrayer le phénomène, sa montée. Au nom de scrupules (que ses adversaires ne partagent évidemment pas), ce système ne sait pas ou ne veut pas se donner les moyens de lutter efficacement contre l'essor des mafias. La démocratie n'a toujours pas compris (mais est-elle disposée à le comprendre ?) qu'il est des réponses à certains problèmes qui ne passeront pas, qui ne pourront jamais passer par l'Etat de droit. Pour faire 23