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Si Rocard avait su...

De
254 pages
Si Rocard avait su... prendre le pouvoir, la gauche en eût été changée. Les "rocardiens" ont fait bouger la gauche mais ne sont pas parvenus à peser suffisamment sur ses idées et ses pratiques. C'est de ces avancées, de ces échecs, de ces combats que témoigne cet livre. Cette expérience peut être utile à un moment où les socialistes français sont de nouveau à la croisée des chemins. L'esprit de la "deuxième gauche" peut encore souffler utilement sur les forces de progrès. C'est en ce sens que ce livre de mémoire est aussi un livre d'espoir.e
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Si Rocard avait su…Robert Chapuis
Si Rocard avait su…
témoignage sur la deuxième gauche
Des poings et des rosesDans la même collection
Albert Gazier (1908-1997).
Autour d’une vie de militant
Bruno Demonsais, Gavroche.
Un hebdomadaire culturel socialiste de la Résistance à la Guerre froide
Christelle Flandre, Socialisme ou social-démocratie ?
Regards croisés français allemands, 1971-1981
Des poings et des roses
collection dirigée par Pierre Mauroy et Alain Bergounioux
conception graphique|réalisation béatriceVillemant
illustration de couverture : 1974, Assises du socialisme.
De gauche à droite : Michel Rocard, André Jeanson, Pierre Bérégovoy et Robert Chapuis (photo FJJ-MPG)«L’attitude politique envers les faits doit emprunter
le chemin très étroit qu’il y a entre le danger de les prendre
comme résultat de quelque développement nécessaire
que les hommes ne peuvent empêcher et sur lequel ils ne peuvent
donc avoir aucune influence, et le danger de les nier,
ou de tenter de les éliminer du monde en les manipulant.»
Hannah Arendt
La Crise de la culture
chapitre IV «Vérité et Politique»Du même auteur
L’Information, Éditions de l’Épi, 1958
Service militaire et réforme de l’armée (en collaboration), Le Seuil, 1963
Les Chrétiens et le Socialisme, Calmann-Lévy, 1976Préambule
J’ai adhéré au PSU en 1964. C’était un parti ambitieux moins pour lui-
même que pour les idées qu’il défendait. Il n’était pas uniforme : la
confrontation y était vive, mais on y ressentait une fraternité réelle entre
militants qui se respectaient dans leurs engagements. Dix ans plus tard,
je suis entré au Parti socialiste et j’en suis toujours membre. La conquête
et l’exercice du pouvoir créent des enjeux particuliers, d’autant que les
idées s’incarnent dans des personnes et que les médias sont constam-
ment à l’affût. De ce fait la rivalité vient tempérer la fraternité! Le socia-
lisme n’en reste pas moins un idéal où l’ambition historique et collective
l’emporte sur celle des personnes. Encore faut-il qu’on sache le faire
correspondre aux réalités de l’époque où l’on vit.
Pendant plus de quarante ans, j’ai participé politiquement à la vie
publique. J’ai été l’un des acteurs du réveil de la gauche, après vingt ans
de mise en sommeil ou de mise à l’écart : je l’ai été à travers l’histoire
de ce que l’on appelle «la deuxième gauche» en portant ses espoirs et
ses illusions, ses succès (il y en a eu!) et ses échecs. J’ai été durant tous
ces temps un fidèle compagnon de Michel Rocard, plus rocardien que
Rocard lui-même! Nous sommes amis de longue date – et nous le
sommes toujours – mais ce n’est pas la seule raison de ma fidélité :c’est
qu’il représente une conception de la politique en relation étroite avec
la vie sociale qui a toujours été la mienne. Cette conception me semble
essentielle et si l’on peut dire consubstantielle au socialisme. Cette rela-
tion n’est pas dogmatique, purement «scientifique», elle reconnaît que
9la société est faite d’individus qui sont à la fois objet et sujet des droits
définis dans l’ordre politique, les droits de l’homme et du citoyen. Donc
le socialisme, mais dans la liberté.C’est le sens que nous donnions au
socialisme autogestionnaire, unissant Marx et Proudhon avec les nouvelles
technologies. C’était le sens de mon action politique, donc de la requête
de mes mandats : j’ai tenté d’y être fidèle comme député, maire, conseiller
régional, conseiller général, tous ces mandats qui impliquent un engage-
ment concret lié à la vie des gens et pas seulement aux institutions qui
l’encadrent. J’ai été aussi – trois ans – membre d’un gouvernement :
il ne s’agit plus d’un mandat, mais d’une fonction qui ressort de la déci-
sion d’un seul. Elle résulte cependant d’une alchimie complexe où la
représentation a nécessairement sa part. Aujourd’hui, on veut faire
monter au gouvernement des représentants de la «société civile» qui
n’ont parfois rien de plus pressé que de rechercher un mandat quand ils
ne sont plus au gouvernement! C’est dire la crise du politique qui doit
chercher ailleurs un surplus de légitimité.
La société civile, celle des citoyens, est le fondement de toute démo-
cratie : il importe qu’elle s’organise, qu’elle s’exprime, qu’elle agisse
quand elle le peut, au risque de s’identifier à des intérêts particuliers.
Mais elle n’est pas de l’ordre du politique, celui de la décision collec-
tive, qui doit reposer sur un mandat dont on peut rendre compte et qu’il
faut savoir respecter.
Si je regarde mon expérience, je me suis politisé dans les luttes anti-
colonialistes, le combat contre la guerre d’Algérie, le syndicalisme
étudiant; j’ai eu une action politique à travers des clubs, des associations,
des collectifs temporaires ou permanents, mais je n’ai été considéré
comme un homme politique qu’en 1967, lorsque j’ai été candidat à une
élection législative (sans aucune chance de succès au demeurant…). J’ai
cessé de l’être en 2004 quand j’ai quitté – volontairement – mon
dernier mandat électif.
Il faut des partis où peuvent se préparer les décisions collectives (ce
devrait être le rôle des programmes!), mais les partis ne peuvent être
seulement des machines électorales, au risque de détourner le sens
même de la représentation.
Entre 1967 et 2004, j’ai pu vivre la réalité de ces partis, au PSU
d’abord, au Parti socialiste ensuite. Réalité contrastée et souvent diffi-
cile à comprendre, voire à imaginer. C’est pourquoi il me paraît utile
d’apporter mon témoignage au fil du temps passé et des événements
que j’ai vécus. Dans les pages qui suivent, on pourra trouver des infor-
mations ou des confirmations; on pourra aussi partager une histoire qui
est celle de militants socialistes ballottés entre espérances et déceptions,
unité et rivalités, mais réellement sincères. J’ai été l’un d’entre eux, sur
Si Rocard avait su…
10une ligne politique qui n’a pas réussi à s’imposer, mais qui a joué son
rôle. Une autre histoire aurait été possible : elle impliquait sans doute
d’autres choix à des moments donnés. Il est vain de vouloir s’en
plaindre; c’est à l’histoire, la grande histoire, qu’il reviendra de dire ce
qui a été, à défaut de ce qui aurait pu être.
Aujourd’hui encore se repose la question du pouvoir : la gauche
saura-t-elle tirer les leçons du passé en définissant son projet pour
l’avenir? Saura-t-elle comprendre ce qui a changé tout en restant elle-
même? Ces questions taraudent les militants du Parti socialiste et plus
largement tous ceux qui font confiance à la gauche, tous ceux qui
srefusent de laisser les affaires du monde à la domination libérale et les
affaires de la France entre les mains d’une droite qui continue de
préférer l’ordre à la justice.
Avertissement
Cet ouvrage se veut à la fois un témoignage personnel et une information plus
générale. Il mélange donc des éléments de vie personnelle, des faits politiques et
des appréciations ou des commentaires qui leur correspondent et qui n’engagent
bien entendu que leur auteur.
PréambuleIntroduction
Premiers engagements
1. Autoportrait
eJe suis né le 7 mai 1933 à Paris, rue du Conservatoire (9 arrondisse-
ment), fils unique d’un couple formé dans la même entreprise. Mon
père était le patron. Né lui-même à Paris (en 1892), il avait reçu une
éducation primaire complétée par une formation en dessin où il excel-
lait. Sa famille était pauvre; il a occupé des petits emplois de l’époque
tout en préservant ses capacités dans les arts plastiques. Son service mili-
taire a été prolongé par la guerre de 14-18 et il l’a effectué dans l’artil-
lerie. Il en héritera une surdité prononcée qui ne le gênera cependant
pas dans son travail.Après la guerre, il se marie et se lance dans les articles
de mode féminine : il invente des «cartons» bien appréciés et lance une
entreprise qui devient vite prospère, avec une clientèle française, mais
aussi étrangère, surtout américaine, dans le contexte assez folâtre des
années vingt.
C’est dans cet atelier, rue du Faubourg-Poissonnière, que vient
travailler ma mère. Elle est née en 1903, dans une famille paysanne de
Haute-Marne. Elle est la cadette : son aînée (de dix ans plus âgée) s’étant
arrêtée au certificat d’études, elle ne poursuivra pas davantage ses études
au-delà, malgré les suggestions de son instituteur qui l’aurait bien vue
poursuivre vers l’École normale. Elle est «placée» chez une lingère à
Chaumont; elle y apprendra la couture, la broderie, tous les travaux déli-
cats de la lingerie. Sa sœur (ma tante…) va trouver du travail à Paris ;
13elle l’y rejoint et va travailler comme femme de chambre dans une
famille de la bonne bourgeoisie (les camions Dodge…). Le salaire est
léger, les dépenses limitées : elle loge au Palais de la Femme dans le
e11 arrondissement et profite des colis familiaux. Une occasion se
présente de faire valoir la formation qu’elle a reçue : l’entreprise
Chapuis recrute; elle y est engagée comme «seconde main» et sera vite
appréciée pour son travail.
Les temps deviennent difficiles avec la crise de 1929. Un autre
malheur touche mon père : son épouse, avec laquelle il n’a pas eu d’en-
fant, décède dans un accident de montagne en Savoie. Côté commerce,
il faut faire face à la chute des commandes. Il faut aussi trouver un
soutien personnel : au milieu de la vingtaine de femmes travaillant dans
l’entreprise, il apprécie son ouvrière Laure Guillaume et la demande en
mariage. Celui-ci a lieu en 1931 : c’est une nouvelle vie qui commence
pour ma mère. Une chance, en somme! En 1933 naît un garçon qui
comble les attentes de son époux. Les affaires ne s’améliorent pas pour
autant : il faut vendre la résidence secondaire en vallée de Chevreuse,
edéménager dans un petit logement rue du Faubourg-Saint-Martin (10 )
et finalement liquider l’entreprise de lingerie. Mon père se lance dans
une voie nouvelle, qui s’inspire néanmoins de la précédente. Il invente
des pochoirs de formes diverses qui, appliqués sur des objets du quoti-
dien et soumis à des vernis bien adaptés, fourniront ce qu’on appelle les
«articles de Paris» : poudriers, étuis à cigarettes, boîtes à bijoux et autres
breloques. Il devient «décorateur-vernisseur» et va développer passage
du Désir (entre le boulevard de Strasbourg et la rue du Faubourg-Saint-
Denis) une entreprise qui comptera dix ans plus tard plus d’une
centaine d’employées, la main-d’œuvre étant en ce domaine essentiel-
lement féminine. La guerre de 1939 n’arrêtera pas longtemps la produc-
tion. Les ateliers servent d’accueil lors de l’exode du printemps 1940
mais, très vite, de nouvelles commandes relancent l’activité. Car l’occu-
pant est très friand de ces «articles de Paris» qui vont souvent rejoindre
les amies ou les compagnes d’outre-Rhin. Les temps s’améliorent et, en
1943, la famille Chapuis quitte le deux pièces de la rue du Faubourg-
Saint-Martin pour un cinq pièces au cinquième étage du boulevard
Magenta. Depuis ma naissance, ma mère a cessé de travailler dans
l’entreprise. Mon père aime sa liberté… Il aime dépenser et nous ne
manquons plus de rien : quelle différence avec l’hiver 1940-1941 où
l’assiette n’était guère pleine et où il fallait faire la queue pendant un
temps infini pour un peu de pain et de lait. Ma mère est désormais
secondée par une bonne : elle a – comme l’on dit – tout ce qu’elle veut
à condition de ne pas se rendre dans l’entreprise où mon père fait sa vie.
Les objets d’art peuplent la salle de séjour et une bibliothèque se cons-
Si Rocard avait su…
14titue. Car la lecture occupe mes loisirs quand je ne suis pas avec mes
camarades d’école.
La déclaration de guerre a correspondu à mon entrée au cours
préparatoire. Comme nous avions passé l’été dans le village haut-
marnais où habitait ma grand-mère maternelle, c’est à l’école du village
que j’ai entamé ma scolarité.Très vite cependant, nous avons regagné
Paris où j’ai vu entrer les Allemands en mai 1940. Catholiques prati-
quants, mes parents ne me voyaient pas dans une école «publique» :je
fus donc inscrit dans une école tenue par les sœurs (je ne sais plus de
quel ordre!), Notre-Dame de France. Je n’en garde que le souvenir de
taloches et de vociférations! Mes parents mirent fin à cette épreuve en
em’inscrivant à l’école «paroissiale» du 10 arrondissement rue du
Terrage. Je trouvai enfin des enseignants attentifs et de gentils camarades.
J’y devenais Cœur vaillant et rien ne me paraissait impossible. J’entrai à
la manécanterie qui était une sorte de filiale des Petits Chanteurs à la
croix de bois.
J’étais donc bien élevé. Pour préparer mon entrée dans le second
degré,j ’effectuai une année de sixième dans cette même école en
compagnie de quatre ou cinq autres joyeux lurons. La guerre se termi-
nait : mon père en avait quelque peu profité, sans scrupules particuliers.
Lecteur de Rivarol et pourfendeur – comme beaucoup d’autres – des
Anglais, des Juifs et des francs-maçons, il subissait l’Occupation sans la
souhaiter pour autant. À la Libération, il accompagne le mouvement
avec ses talents reconnus : il avait inventé des écussons lumineux
couverts d’un vernis qui ne se dégradait pas à la chaleur. Il offrit des
écussons tricolores à l’hôtel de ville de Paris dont on décora les entrées;
il en fit d’ailleurs autant pour l’église paroissiale de Saint-Laurent dans
ele 10 arrondissement.
Il ne découragea pas ma mère de participer aux réunions du Mouve-
ment républicain populaire. Il y en eut même boulevard Magenta! C’est
ainsi que ma mère fut candidate sur une liste MRP aux élections muni-
cipales de 1945 à Paris. Sa position néanmoins ne lui permit pas d’être
élue. Ce fut l’occasion, dans les préaux de l’époque, de mon premier
contact avec la vie politique.
Pour poursuivre mes études, j’avais rejoint l’école Rocroy Saint-
Léon, tenue par les oratoriens, rue du Faubourg-Poissonnière, à la limite
e edes 9 et 10 arrondissements.Aux «sorties» des Cœurs vaillants dans les
environs de Paris succédèrent des activités sportives : basket, natation,
tennis de table. Comme dans les matières scolaires, je n’y étais pas trop
mauvais… Ainsi remarqué, je fus invité – dès la quatrième – à entrer
dans la Jeunesse étudiante chrétienne. J’y trouvai vite des responsabilités
à l’égard des plus jeunes, les «cadets». Les week-ends sont bien occupés
Introduction
15et je coule des jours heureux entre JEC et JMF (Jeunesses musicales de
France), heures de lecture et séances de cinéma, camps à la montagne
et vacances au bord de la mer dans la villa familiale.
La radio et les journaux se faisaient l’écho des troubles du monde.
Mes parents ne semblaient guère d’accord entre eux quand ils en discu-
taient, mais les discussions étaient plutôt rares.
Il faut dire que je communiquais assez mal avec mon père : à cause
de sa surdité, mais aussi parce que je l’avais profondément déçu. Je
n’avais aucun talent pour le dessin. Le déficit était vraiment irrémé-
diable. Passionné par la littérature et les lettres anciennes – le grec après
le latin –, je n’avais aucun goût et vraiment aucun intérêt pour les acti-
vités de mon père. Je ne détestais pas courir les antiquaires avec lui, mais
je trouvais que le vernis sentait mauvais et que cette industrie ne me
concernait pas. Qui plus est, je me sentais plus proche du MRP que de
Rivarol… c’est-à-dire – cause ou conséquence? – de ma mère que de
mon père.
Après la guerre, les affaires devinrent plus difficiles : mon père
rechercha d’autres modèles, d’autres modes de fabrication (certains
remarquables avec «l’encre de Chine»), mais ce type d’articles
correspondait de moins en moins au goût du temps. Au début des
années cinquante, les conflits s’accentuent entre mes parents, tandis que
les dettes s’accumulent. Je termine mes études secondaires : j’ai pris des
responsabilités plus larges à l’échelle de Paris dans la JEC. Responsable
de l’enseignement dit libre, je côtoie désormais les jécistes de l’ensei-
gnement public. Je découvrais avec eux Les Cahiers de la quinzaine, les
chrétiens progressistes, les prêtres ouvriers : j’écoute, j’approuve Michel
de la Fournière, Henri Leclerc et bien d’autres qui prennent parfois des
chemins divergents mais sont tous nourris par la volonté de mettre en
accord leur action et leur foi autour de valeurs chrétiennes qui étaient
autant de valeurs humaines à promouvoir. En terminale, entraîné par
quelques camarades au pèlerinage de Chartres, qu’organisait le père
Lustiger avec les étudiants de la Sorbonne réunis au centre Richelieu,
j’écoute la différence entre deux Églises : celle de la proclamation et
celle de l’engagement. La cohabitation semblait bien difficile mais j’étais
tolérant.
Admis à la deuxième partie du baccalauréat avec la mention «assez
bien» (la première avait été convenable avec – quelle fierté pour moi et
mon professeur – un 18 en version grecque!), je fus encouragé par mon
professeur de philosophie à poursuivre vers l’École normale supérieure :
je fus admis en lettres supérieures (hypokhâgne) au lycée Louis-le-Grand
et pénétrai ainsi pour la première fois dans l’enseignement public.
Si Rocard avait su…
16Mon émancipation fut bientôt prolongée sur le plan familial. Mes
parents étaient entrés en guerre ouverte : mon père avait sa vie en
dehors du domicile familial sauf pour les besoins domestiques. Ma mère
se morfondait entre les bonnes œuvres de la paroisse et les soucis du
ménage. N’y tenant plus, elle en vint à demander le divorce, ce qui n’ar-
rangeait guère les finances de mon père. Elle finit par quitter le domi-
cile, en sachant qu’elle n’obtiendrait pas de compensation, tant les dettes
s’étaient accumulées. Elle trouva un logement et, non sans mal, un
travail.
Dans ce contexte, je quittai à mon tour le boulevard Magenta pour
prendre une chambre dans l’immeuble du 27, rue Linné, qui servait de
local à la JEC où mes responsabilités s’étaient étendues (la responsabi-
lité nationale des «cadets»). Je deviens permanent du mouvement, ce
qui me permet d’être logé gratuitement! Pour avoir le minimum néces-
saire à la vie courante et à la poursuite de mes études, j’ai trouvé un
emploi : je donne une quinzaine d’heures de cours dans mon ancien
établissement, Rocroy Saint-Léon, où les oratoriens ont bien voulu
m’accueillir à nouveau.
Des résultats moyens m’avaient permis d’accéder en première supé-
rieure (khâgne) au lycée Louis-le-Grand et de préparer ainsi le concours
d’entrée à l’École normale supérieure. Une note catastrophique en
thème latin ne me permit pas de passer l’oral et je fis donc une seconde
année de khâgne au lycée Louis-le-Grand. Mes conditions de vie
n’étaient guère favorables et je fus – il faut le dire – quelque peu distrait
par mes engagements à la JEC et à l’Unef. C’est durant cette période
que je me suis politisé vers la gauche, comme une bonne part de ma
génération, ainsi que je l’ai écrit dans un livre publié en 1976 : Les Chré-
tiens et le Socialisme (Calmann-Lévy).
2. Génération Algérie
J’appartiens à la génération de la guerre d’Algérie. On l’a appelée aussi
la génération du silence. Que dire en effet quand on subit ce que l’on
refuse, quand on combat un ennemi dont vous soutenez la cause? J’avais
vingt ans lorsque commencèrent les premiers accrochages; sept années
de guerre ont marqué durablement la jeunesse de cette époque. Une
république s’y est perdue, une autre s’y est trouvée : elle dure encore,
alors même que les temps ont changé. Ce fut la victoire d’une autre
génération : celle du gaullisme, après l’échec de la génération de la
Résistance, mais vite piégée par les enjeux de la guerre froide. La
eIV République a sombré dans une double contradiction : celle d’un
Parti communiste intensément patriote et en totale allégeance à la cause
Introduction
17soviétique, celle d’une gauche non communiste qui croit gagner sa légi-
timité nationale en menant la lutte contre ceux qui revendiquent pour
leur peuple la liberté que la Résistance française avait arrachée aux
occupants et à leurs collaborateurs vichyssois.
Seul Pierre Mendès France, refusant le soutien communiste et négo-
ciant avec les combattants de l’indépendance, trouvait grâce à nos yeux.
Il exprimait une sorte de troisième voie en s’appuyant sur des gaullistes
de progrès et des socialistes qui refusaient de trahir leurs idéaux. Qui
plus est, sa «politique de la jeunesse» ouvrait au monde associatif, aux
mouvements de jeunesse, une capacité d’initiative et d’engagement qui
rappelait les temps de la Libération.
J’ai vécu cette époque comme étudiant et comme militant. Durant
mes années en lettres et première supérieures, j’ai fondé avec des
étudiants communistes et des amis de la JEC l’Association générale des
préparations littéraires qui a obtenu – non sans mal – son adhésion à
l’Unef. C’est ainsi qu’en 1954, je deviens vice-président de l’Unef
chargé des «questions d’outre-mer», ce qui signifie, pour moi et la
minorité de l’Unef qui avait obtenu mon élection, une action anti-
colonialiste. Sont élus en même temps François Borella (aux questions
universitaires), Jacques Delpy, Daniel Frachon et quelques autres dans le
cadre d’un «bureau d’union». Les historiens ont souvent souligné le rôle
important joué par les «minoritaires» de l’Unef où les «jécistes» tenaient
une grande place aux côtés de jeunes socialistes comme Michel
1Rocard .
Je suis allé au Maroc pour accompagner l’indépendance (dans l’in-
terdépendance, comme l’on ajoutait…). Je suis allé en Tunisie pour faire
admettre aux étudiants français l’Union générale des étudiants tunisiens
(UGET). J’ai fait reconnaître par l’Unef l’Union générale des étudiants
musulmans d’Algérie (UGEMA), prélude à une organisation indépen-
dante. J’ai soutenu les étudiants africains et malgaches dans leurs formes
d’organisation orientées vers l’indépendance de ces pays. J’ai rencontré
ainsi nombre de futurs dirigeants de ces États, comme de nombreux
militants anticolonialistes, qu’il s’agisse de François Mauriac ou de
Claude Bourdet que je retrouverai plus tard au PSU. Beaucoup ont
disparu, tragiquement, comme Ben Barka, ou de mort naturelle; beau-
coup aussi se sont perdus dans les convulsions qui succédèrent à l’indé-
2pendance de leur pays . Ce fut en tout cas pour ma génération
l’expérience d’un autre type de mondialisation des consciences. Celle
1. Cf. entre autres : Robi MORDER, Naissance d’un syndicalisme étudiant, Éditions Syllepse, coll. GERME, 2006.
2. En juin 2004, je me suis rendu à Tlemcen avec d’autres anciens de l’Unef (Jacques Julliard, André Larquié,
Dominique Wallon) pour répondre à l’invitation des anciens de l’UGEMA qui fêtaient le cinquantième anni-
versaire de la création de leur association. Parmi les deux cents participants réunis en présence du président
Si Rocard avait su…
18qui inspirait les participants à la conférence de Bandung et ceux qui
allaient lutter contre la guerre d’Algérie pendant plus de sept ans : une
mondialisation des libertés politiques et des droits de l’homme qui fait
résonner curieusement à nos oreilles l’expression de «mondialisation
libérale», laquelle renvoie aujourd’hui à la sauvagerie du libéralisme
économique. C’est à cette époque que je rencontrai Michel Rocard,
engagé dans les combats de l’Unef, mais surtout dans ceux des étudiants
socialistes aux prises avec leur maison mère dans le cadre des luttes anti-
colonialistes.
Cédant mon poste de vice-président à Jacques Julliard à la fin de
l’année 1955, je devins responsable universitaire de la JEC. J’y avais en
effet conservé des responsabilités : après celle des «cadets»,j’avais pris
3celle des «loisirs» (un comble!) dans le cadre de l’ACJF . Secrétaire
national adjoint, je prenais désormais la responsabilité des étudiants. Le
mouvement était tout entier engagé dans le refus d’une guerre injuste
et la volonté de faire respecter les droits de l’homme et les valeurs
morales sur lesquelles reposaient notre foi tout autant que l’idée même
de République. Toutes les institutions entraient dans une crise
profonde : un renouveau était nécessaire. Mais les obstacles ne
manquaient pas! Ainsi, en 1956, une conférence nationale étudiante
pour la solution du problème algérien réunissant des étudiants de
l’Unef, des libéraux d’Algérie et des étudiants algériens (appuyés discrè-
tement par le FLN), dégageait des pistes très intéressantes pour nouer
un véritable dialogue, mais les initiateurs subissaient les foudres de la
SFIO comme de ceux qui allaient triompher en 1958. Déjà en 1954,
Pierre Mendès France avait été mis en minorité dans la construction
d’une Communauté européenne de défense (CED) par une alliance
entre gaullistes et communistes, avec le soutien de certains radicaux et
socialistes! À peine élu au début de l’année 1956 dans le cadre de
l’Union des forces démocratiques, il décida de démissionner du gouver-
nement, car le président du Conseil Guy Mollet avait choisi la voie de
la répression en Algérie. La crise de l’ACJF en 1956, celle de la JEC-
JECF en 1957 libèrent des énergies nouvelles qui vont pouvoir s’investir
dans un renouveau politique.Anciens «minos» de l’Unef et anciens de
la JEC partageaient les mêmes options. Une revue servait à maintenir
cet esprit : Documents étudiants.J’appartiens à son comité de rédaction
avec Emmanuel Terray (auquel succèdera Jacques Pomonti), Jean-
Bouteflika, nous avons pu retrouver nombre d’amis de cette époque : Belaïd Abdesselam, l’organisateur,
mais aussi Rheda Malek, Yaker Layachi et bien d’autres qui ont connu des destins variés dans leur pays, mais
tiennent tous à construire une amitié durable entre la France et l’Algérie.
3. Action catholique de la jeunesse française qui réunissait les mouvements agricole (JAC), étudiant (JEC),
ouvrier (JOC), etc. Il s’agissait alors de représenter ces mouvements dans les organismes d’auberges de
jeunesse, de cinéma, de plein air et d’éducation populaire en général.
Introduction
19Claude Barbé, Marie-Louise Ciamin, Françoise Eugène, Edmond Jouve,
Jacques Julliard,Théo Leray.
ePour cette génération, François Mitterrand, ministre de la IV Répu-
blique, apparaissait comme un politicien habile, plus radical que socia-
liste, certes attaché aux valeurs de la République, mais peu soucieux de
démocratie, attentif à un État de droit, mais peu intéressé par les mouve-
ments qui traversaient la société et par ce qu’on appellera plus tard «la
société civile». Un grand parlementaire, mais nous n’attendions rien
d’un Parlement… T elle était bien notre contradiction : nous ne suppor-
e etions pas la IV République, mais nous refusions la V .L ’intensification
de la guerre, la pratique de la torture, l’encadrement militariste et colo-
nialiste de l’opinion (avec les spécialistes de la guerre psychologique)
ont mobilisé les militants de gauche sur des enjeux immédiats tandis que
l’appel au contingent retenait loin des foyers sur une longue période
(j’ai moi-même effectué vingt-huit mois de service militaire!) les jeunes
de plusieurs classes d’âge, notamment ceux des milieux populaires. Nous
remettions les changements politiques et sociaux à l’après-guerre qui
finirait bien par arriver.
Pour ma part, contraint de quitter la rue Linné, je me retrouvais dans
l’obligation de prendre un nouveau logement et de terminer rapide-
ment mes études. Je m’installai dans une chambre qui donnait magnifi-
quement sur le Pont-Neuf et qui venait d’être libérée par Jacques
Bugnicourt, responsable des Étudiants socialistes de Paris, que je retrou-
verai bien des années plus tard à Dakar. Je termine ma licence de lettres
classiques à la Sorbonne. J’y ajoutai la même année mon diplôme (ayant
eu un quatrième certificat grâce aux lettres modernes) : un DES sur «la
vie politique contemporaine dans l’œuvre de Balzac» qui m’amena à
lire les dix volumes de la Pléiade et de nombreux documents que je
trouvais à la Bibliothèque nationale. J’étais ainsi fin prêt pour – mon
sursis s’achevant – effectuer un service militaire qui m’amena chez les
chasseurs alpins à Annecy, puis en Kabylie, et dont je ne fus libéré que
vingt-huit mois plus tard.
J’ai désormais pris mon autonomie. Je me suis marié à Annecy
pendant mon service militaire avant de rejoindre l’Algérie.Je n’ai plus
de relation avec mon père que je retrouverai ou – si l’on veut – qui
me retrouvera plus tard à la fin des années soixante-dix tandis que sa
vie s’achève dans l’isolement et le dénuement. Je reste en relation avec
ma mère qui gagne sa vie et a trouvé un nouvel équilibre, en atten-
dant que des chutes et des maladies viennent l’affaiblir jusqu’à la fin
de sa vie en 1988. Mais en mars 1961, quand je reviens d’Algérie où
pendant un an j’ai été l’instituteur de jeunes Kabyles au fin fond de
l’Akfadou, je peux m’engager pleinement dans l’enseignement,
Si Rocard avait su…
20comme maître auxiliaire pour finir l’année, puis comme professeur
certifié de lettres classiques.
Soucieux de la formation des plus jeunes, je m’étais de tout temps
destiné au professorat. Je peux enfin m’y accomplir, pour mon plaisir,
mais aussi – je pense – au profit des élèves des lycées de Gisors, puis de
Nanterre, puis à Paris de Buffon et Rodin. Fidèle à l’esprit qui nous
animait à l’Unef, j’ai participé aux mouvements pédagogiques de cette
période et aux réflexions qui visaient, colloque après colloque, à la
sempiternelle réforme de l’enseignement. Mais rien ne vaut la relation
directe avec une classe, avec des élèves qui construisent leur individua-
lité dans ce cadre collectif. J’ai été aussi bien entendu un militant
syndical, avec des responsabilités variables, au SNES, puis, dans les
dernières années, au SGEN. J’ai quitté l’enseignement en juin 1981,
quand j’ai été élu député et donc – selon la formule consacrée – détaché
à l’Assemblée nationale.
3. La reconstruction politique
C’est dans les clubs plutôt que dans les partis que se prépare l’avenir,
dans le club Jean-Moulin, mais aussi dans de nombreux clubs qui se
réuniront plus tard dans des colloques à Vichy en 1964 et à Grenoble
en 1965. J’étais notamment responsable d’un Groupe d’étude des
problèmes du contingent (GEPC) constitué d’anciens de l’Unef, mais
aussi des militants qui s’étaient opposés au coup de force des généraux
en 1961. Nous avons publié en 1963 aux Éditions du Seuil (collection
«Esprit») un livre intitulé Service militaire et réforme de l’armée. Nous y
prônions en particulier la mise en place d’un service civil.
Un nouveau parti s’était néanmoins constitué,à partir de scissions ou
de regroupements qui concernaient aussi bien la SFIO que le Parti
communiste ou encore les mouvances de type chrétien qui refusaient
toute forme de démocratie chrétienne après le naufrage du MRP.
C’est en 1960 qu’est fondé le Parti socialiste unifié, à un moment où le
nouveau pouvoir né avec le général de Gaulle en 1958 accapare toute
la puissance de l’État, où le stalinisme au-delà de Staline lui-même
se dresse comme un autre impérialisme face à celui des États-Unis
et où la guerre redouble d’intensité en Algérie comme en France.
Le PSU réunissait des hommes et des femmes bien décidés à changer
la République et la société en profondeur : une révolution à la fois anti-
capitaliste et anti-impérialiste. La dimension européenne était essentielle,
tout autant que la solidarité avec les peuples du tiers-monde en lutte
pour leur véritable indépendance, ceux-là même dont les représentants
s’étaient réunis à Bandung en 1955.
Introduction
21Après 1962, une fois éteints les derniers feux de l’OAS, se posait la
question du pouvoir, donc celle des élections. Les appartenances anté-
rieures se firent sentir dans le parti. Bien des militants mobilisés contre
la guerre l’Algérie se tournent vers une action syndicale ou associative
plutôt que vers une action politique qui leur semble abstraite ou
compromettante. Le PSU fut un lieu de controverse fort utile. Il permit
la formation d’une nouvelle génération de militants, mais il ne parvint
pas à s’imposer dans le rapport de force, où les anciens partis retrou-
vèrent rapidement leur place. Le Parti communiste dominait la gauche
de toute sa masse électorale, syndicale, municipale. Il occupait toute la
scène politique, pour la plus grande satisfaction du parti gaulliste qui
occupait le pouvoir.André Malraux pouvait prophétiser qu’«à l’avenir
il n’y aurait plus que les communistes et nous»…
eAvec la V République et l’élection du président au suffrage
universel, l’axe du pouvoir d’État a changé :l’élection présidentielle
devient l’échéance majeure de la vie politique. La classe politique se
mobilisa tout entière sur l’élection de 1965 : François Mitterrand en tira
un grand bénéfice en devenant le candidat unique de la gauche.Ainsi
le Parti communiste ne se compromettait pas dans les nouvelles insti-
tutions et les gauches radicale et socialiste pouvaient se retrouver aux
côtés d’un parlementaire qui avait pris ses distances avec «le coup
d’État» de 1958 mais n’avait pas rompu avec ses anciens collègues de la
eIV République. Grâce à Lecanuet qui priva le général de Gaulle d’une
élection au premier tour, il devint pour l’opinion l’anti-de Gaulle.
Le PSU et les clubs tentèrent bien de trouver un candidat de premier
tour, mais leurs divisions, leurs incertitudes ne permirent pas d’aboutir.
Il faut dire que cette élection ne les passionnait guère : c’est une alter-
native sociale et politique qu’il fallait construire. L’heure était au débat,
à la réflexion, à la proposition.
Activiste des clubs et des groupes de travail, je cédai aux pressions
amicales de Michel Rocard et décidai en 1964 d’adhérer au Parti socia-
liste unifié. De ce fait, je devins officiellement un militant politique, sans
changer pour autant de conception sur le pouvoir et la société.
4. Pouvoir et société : l’autogestion
Notre république est née de la Révolution française de 1789. La date
elle-même fait problème : en 1789, c’est le peuple qui met fin – de fait –
à la royauté; en 1791, c’est l’Assemblée qui lui substitue un nouveau
régime; en 1793, c’est le parti «jacobin» qui s’identifie à la République.
Il faudra peu de temps pour que celle-ci se transforme en empire : il
suffira d’un coup d’État.
Si Rocard avait su…
22De ce fait, la référence à la République porte en elle bien des ambi-
guïtés. On les retrouve dans le mouvement socialiste français. Ce n’est
pas le lieu ici de faire l’histoire du socialisme, mais il est essentiel, pour
saisir la notion de «deuxième gauche», de bien comprendre où se
situent les différences, voire les divergences avec la gauche qui ne se dit
pas première car elle estime être la seule digne du vocable de gauche.
Le socialisme naît de la révolution industrielle : la production se divise
entre le capital et le travail, dont les intérêts sont à la fois conjoints et anta-
gonistes. Deux conceptions se distinguent pour servir les intérêts des
travailleurs, c’est-à-dire des hommes (et des femmes, on le dira un peu plus
tard…) qui travaillent et assurent la rentabilité du capital. Une conception
«utopique» qui propose un modèle d’autonomie sociale, et une concep-
tion «scientifique» qui matérialise l’histoire, en faisant du prolétariat (le
salariat exploité selon les intérêts du capital) le moteur du progrès : il lui
faut prendre le pouvoir pour faire advenir ses intérêts qui sont ceux de
l’humanité tout entière. Dans les deux cas, il s’agit d’organiser les
travailleurs, mais ce ne seront ni les mêmes modalités, ni les mêmes fina-
lités. Saint-Simon et l’organisation des «producteurs», Proudhon et les
communautés de travail, Fourier et ses «phalanstères» répondent dans le
même mouvement au besoin de liberté et d’égalité :c’est l’autogestion
socialiste. Elle suppose la capacité d’auto-organisation de la société, pour
humaniser le travail et les relations sociales qui en dépendent.
Marx et Engels définissent une autre forme d’organisation : les
travailleurs constituent une classe dont l’exploitation profite à la bour-
geoisie qui occupe le pouvoir d’État. Leur organisation «internationale»
doit assurer leur autonomie, faire prévaloir leurs intérêts et préparer leur
domination. Face à la répression des États, il faut savoir résister et mener
des combats mobilisateurs, d’où l’intérêt des syndicats à condition qu’ils
ne se confondent pas avec les anciennes «corporations».
En 1871, dans la Commune de Paris, les deux conceptions se rejoi-
gnent : d’une part, le peuple de Paris s’organise dans des communautés
de base où le pouvoir appartient à tous et ne se délègue qu’à des repré-
sentants dont le mandat est strictement défini; d’autre part, l’appropria-
tion collective du capital et des moyens de production assure la
domination de la classe ouvrière au détriment de la bourgeoisie.
Le contexte militaire créé par la guerre avec la Prusse va peser lourd,
l’inexpérience des «communards» facilitera la tâche des «Versaillais».
La Commune de Paris est un échec, mais elle est aussi un symbole et
l’on chantera encore longtemps que «la Commune n’est pas morte».
Néanmoins, la défaite et la répression qui suivra poseront dans des
termes nouveaux la question du pouvoir. Pour les uns, il faut limiter l’em-
prise de l’État, gagner des espaces de liberté,développer la revendication
Introduction
23ouvrière, mettre en place des modes d’organisation et de production où
le capital est au service du travail et non l’inverse (à l’exemple du
mouvement coopératif); il faut conquérir des droits et garder son indé-
pendance à l’égard des institutions, y compris parlementaires. La charte
d’Amiens en 1906 est l’expression directe de cette tendance.Après la
eCGT, au début du XX siècle, elle servira de référence à la CFTC, puis
à la CFDT.
Pour les autres, il faut conquérir le pouvoir d’État afin d’en mettre
les moyens au service des travailleurs. Lénine sera à la fois le théoricien
et le praticien de cette tendance qui va donner au socialisme une forme
historique à travers la révolution d’octobre 1917 : ce sera le commu-
nisme. C’est un nouveau modèle qui cherche à s’imposer : en France, il
se référera à 1793 plutôt qu’à 1791. Il valorise l’organisation centrale et
le parti unique. Quand Lénine dit que le régime communiste, ce sont
les soviets plus l’électricité, il met bien en évidence que les formes d’or-
ganisation de base n’ont de sens que dans le respect de la centralisation
du pouvoir. Staline achèvera la définition du modèle : l’État soviétique,
élément central de la révolution mondiale, permet l’existence d’un
socialisme réel dans des démocraties «populaires».
La SFIO (Section française de l’internationale ouvrière), lors de sa
création en 1905, avait réussi à rapprocher les diverses tendances du
socialisme. Jean Jaurès n’était pas ouvrier; il était l’artisan de l’unité,en
devenant le porte-parole des socialistes et l’expression politique d’un
mouvement social multiforme aux prises avec une bourgeoisie qui
faisait feu de tout bois pour s’enrichir, les uns dans les colonies, les autres
dans la préparation de la guerre, d’autres dans les nouvelles formes d’in-
dustrie.Avec Jaurès, c’était autant le combat pour la liberté et les droits
de l’homme (l’affaire Dreyfus, la séparation de l’Église et de l’État…)
que le combat pour l’égalité (contre l’exploitation des salariés ou le
travail des enfants, pour le droit syndical).Avec Jaurès, on pouvait se
référer à Marx, mais aussi à Proudhon.
Ce n’était pas le cas avec Jules Guesde qui était une sorte de Lénine
français, avec le charisme en moins et l’opportunisme en plus… Le
guesdisme a été le creuset d’un socialisme aux couleurs de la France qui
se développera plus tard à travers le Parti communiste français. Inter-
nationaliste sur les principes, nationaliste par souci d’efficacité, il s’ins-
crivait tout naturellement dans la tradition jacobine de la Révolution
française. L’occupation du pouvoir d’État se traduira par l’entrée de Jules
Guesde dans le gouvernement d’Union sacrée. Il symbolise ainsi les
dérives que notre génération dénoncera sous le terme de molletisme.
Le socialisme autogestionnaire se référait facilement au socialisme
utopique, sans récuser pour autant une part importante de l’analyse
Si Rocard avait su…
24marxiste de la société. Il ne se voulait pas abstrait : les expériences cata-
lanes au temps de la guerre d’Espagne (vivement combattues par les
communistes), les conseils ouvriers en Pologne, l’organisation dite en
«autogestion» en Yougoslavie, puis en Algérie, les communautés de vie ou
de travail en France ou dans d’autres pays (notamment en Amérique
latine) alimentaient une réflexion, une recherche qui se voulait concrète.
Avant tout, il entendait se démarquer d’une pratique politique plus
soucieuse de satisfaire des clientèles que de produire de véritables chan-
gements sociaux. L’utopie, comme l’a montré Thomas More, a avant tout
une fonction critique : elle ne prétend pas définir un modèle «prêt à insti-
tuer», mais elle dénonce, en contrepoint, des injustices et des inégalités
contraires au respect de l’être humain. En ce sens, l’autogestion était
davantage un contre-pouvoir qu’une nouvelle forme de pouvoir. L’ex-
périence montre d’ailleurs qu’à peine réalisée, elle change de nature : les
exemples yougoslaves ou algériens le démontrent suffisamment.
5. L’autre gauche
Telle était la difficulté de la «deuxième gauche», en même temps que
son intérêt. On peut dénoncer l’irréalisme de l’autogestion, quand on
le traduit en propositions concrètes. Il n’empêche que la proposition
contraint à se poser des questions nouvelles, à ouvrir de nouveaux
espaces à la vie publique, à respecter les fondements sociaux de l’action
politique et à se méfier des pouvoirs qui ne trouveraient leurs fins qu’en
eux-mêmes. La deuxième gauche, pour faire bref, a préféré Proudhon
à Marx, Jaurès à Guesde, Mendès France à Guy Mollet… et Rocard à
Mitterrand. On l’accuse parfois de vouloir diviser la gauche, alors que
l’union est nécessaire pour battre la droite. On se trompe sur sa nature :
il ne s’agit pas de se préférer au reste de la gauche; il s’agit de faire sa
place à une part essentielle du mouvement socialiste en France. La réfé-
rence à la République a été trop longtemps confisquée par ceux qui
confondent pouvoir et pouvoir d’État. Il y a une diversité de pouvoirs
qui permet à la société de trouver les modes d’organisation, de décision,
de contrôle les plus efficaces pour sa propre avancée. Les confondre avec
le pouvoir d’État est non seulement réducteur, mais paralysant : c’est
ainsi que se constituent les bureaucraties et les tentations totalitaires.
L’État est indispensable, contrairement à ce que pensent les anarchistes,
mais il ne saurait occuper tout l’espace du pouvoir. Il lui revient de jouer
son rôle dans la mise en œuvre des divers systèmes de pouvoir, à tous
les échelons de la vie politique, économique et sociale. C’est alors de
démocratie qu’il s’agit et pas seulement de république. On ne s’éton-
nera donc pas dans la compétition historique entre le communisme et
Introduction
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