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SIDA
L'épidémie raciste

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0412-X

Renée

SABATIER

SIDA
L'épidémie

raciste

avec la contribution de Tade Aina, Patricia Ardila, Erlinda Bolido, Philippe Engelhard, K.S. J ayaraman, Dave Moyo, Hikloch Ogola, Seun Ogunseitan, Abib Samb, Moussa Seck, lazaro Timmo
Recherches menées sous l'égide de Martin Foreman et Mary Radlett

Responsable de la rédaction J on Tinker

Traduit de l'anglais par Léna Senghor

Institut Panos Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Introduction

Sida et race quelle importance?
Le Sida est une maladie sexuellement transmissible, bien que le virus qui en est la cause puisse être transmis par voie fœtomaternelle et après la naissance. On ne dispose, à l'heure actuelle, d'aucun vaccin protégeant du HIV * et il n'existe aucun traitement efficace contre la maladie à partir du moment où elle se développe. Bien que certains protocoles thérapeutiques puissent ralentir le processus de la maladie, les patients atteints du Sida y succombent généralement quelques années après en avoir développé les premiers symptômes. La vaste majorité des personnes atteintes du Sida a été infectée par contact sexuel avec un autre porteur du HIV. L'arme la plus efficace dont on dispose contre le Sida est, par conséquent, la réduction du risque de transmission du virus par le «sexe à moindre risque» ou par la diminution du nombre de partenaires sexuels. Pour mieux comprendre le mode de propagation du HIV, il est nécessaire d'avoir une connaissance plus approfondie des. habitudes sexuelles des différents pays
* L'ancien HTLV-3 américain et l'ancien LAV français « réconciliés» sous la dénomination internationale HlV, virus de l'immunodéficience humaine, identifié comme étant la cause du Sida. (On rencontre aussi en France VIH) 7

et des diverses collectivités et la manière la plus sûre d'infléchir la vitesse de propagation du virus dans une communauté donnée passe par l'éducation sexuelle: persuader les gens de changer leurs comportements sexuels à risque. Malheureusement, dans presque toutes les sociétés humaines, la sexualité est entourée de tabous. Peu de personnes sont capables d'aborder un sujet sensible sans porter de jugements moraux ou sans avoir le sentiment d'être la cible de ce type de jugements. Lorsque des représentants d'un groupe ethnique parlent de la situation du Sida dans un autre groupe ethnique (ce qui les amène inévitablement à commenter le comportement sexuel de cet autre groupe ethnique), on a tôt fait de les soupçonner de faire preuve de préjugés raciaux et ethniques. Le problème du Sida prêterait moins à controverse si la maladie affectait toutes les nations et toutes les communautés de la même manière, mais ce n'est pas le cas. Le Sida a d'abord été identifié comme une épidémie affectant les homosexuels masculins d'Amérique du Nord et d'Europe. Depuis lors, des épidémies importantes ont été diagnostiquées dans les Caraïbes, en Afrique, dans d'autres parties du Tiers monde et dans les minorités ethniques noires et hispaniques des Etats-Unis. Il s'avère que les épidémies parmi les populations de couleur semblent souvent plus redoutables que chez les populations d'ascendance nord-européenne. Le débat engagé sur ces diverses constatations s'est vite chargé de complexités raciales - réelles ou imaginaires. Il a également été compliqué, aux premiers stades de l'épidémie, par le fait que les collectivités affectées aient nié l'existence même du problème. Cette négation est une réponse quasi générale au phénomène du Sida, obscurcissant les faits, compliquant les questions et repoussant à une date ultérieure toute action préventive. Dans chaque pays et dans chaque groupe affecté par le Sida, la négation a rendu plus difficile d'expliquer avec calme et sang-froid les schémas économiques, culturels, de comportement et autres qui contribuent à accroître les cofacteurs de vulnérabilité au virus qui, une fois identifiés, sont susceptibles d'être modifiés. Au lieu de 8

répertorier ces schémas pour tenter d'y remédier, on a eu tendance à se contenter d'étiqueter les sidéens en fonction de leur appartenance sexuelle, socioéconomique, raciale ou ethnique, tendance qui n'a cessé d'interférer avec le combat livré contre la maladie. D'autre éléments clés du débat sur le Sida portent une potentialité similaire de tensions inter-raciales. Quel est le berceau d'origine de la maladie? Certains groupes raciaux présentent-ils une plus grande vulnérabilité que d'autres? Les pays devraient-ils soumettre à des tests de dépistage systématique les touristes ou hommes d'affaires ou étudiants étrangers pour prévenir l'entrée, sur leur territoire, de personnes infectées par le HIV ? Comment les autres maladies sexuellement transmissibles (comme les ulcérations génitales et les infections dues aux chlamydias) favorisent-elles la propagation du Sida? Pourquoi la transmission du Sida est-elle à prédominance homosexuelle en Europe et hétérosexuelle en Afrique? Quel rôle joue la prostitution dans les différentes sociétés? Combien de partenaires sexuels ont les individus et comment ce chiffre varie-t-il d'une collectivité à une autre? Il faut avoir le courage d'affronter ces questions si l'on veut enrayer la pandémie du Sida, en ne perdant pas de vue qu'elles revêtent toutes une connotation morale dont la plus importante est celle qui sous-tend le débat sur la notion d'accusation.

La troisième épidémie
Les hommes ont une fâcheuse tendance à chercher un responsable à leurs problèmes au lieu de s'atteler à les résoudre. De même, les sociétés ont tendance à accuser d'autres groupes humains des malheurs qui leur semblent inexplicables ou qu'elles ne sont pas en mesure de contrôler, attitude qui s'applique particulièrement au problème du Sida. Ce phénomène d'accusation n'a pas toujours besoin d'être fondé sur des faits et il prend inévitablement pour cibles les groupes considérés comme marginaux par rapport à la majorité, les minorités ou les étrangers plus 9

particulièrement. Tout au long de l'histoire, les graves épidémies infectieuses comme la peste, la variole, la syphilis ou même la grippe ont suscité les mêmes épidémies d'accusation à l'encontre de ceux dont le

comportement était considéré comme

«

différent ». Accu-

ser autrui est un processus psychologique aboutissant à des représailles allant jusqu'à la persécution à l'encontre des boucs émissaires désignés I. Lorsqu'une collectivité accuse une autre collectivité d'être responsable d'un problème, les conséquences peuvent en être d'une extrême gravité. Les Juifs et les

sorcières furent accusés d'être responsables de la

«

mort

noire », épidémie de peste bubonique au XIVesiècle. Cette accusation se traduisit par des massacres et combien de soi-disant coupables périrent sur les bûchers qui embrasèrent l'Europe. Plus récemment, l'accusation par Hitler des Juifs, des communistes, des homosexuels et autres « indésirables» d'être responsables de la stagnation économique de l'Allemagne des années vingt eut pour conséquence les camps de la mort et la Deuxième Guerre mondiale. Le Dr Jonathan Mann, responsable du programme global du Sida de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), souligne que l'invasion d'une collectivité par le virus du Sida se produit en trois phases qui correspondent à trois épidémies différentes. Chaque collectivité ainsi attaquée par le Sida passe successivement par ces trois étapes: - tout d'abord, l'épidémie silencieuse d'infection par le virus du HIV qui passe souvent totalement inaperçue; mie du Sida lui-même dont 85 000 cas étaient recensés dans le monde au mois de mars 1988 ; - enfin se manifeste la troisième épidémie, celle des réactions sociales, culturelles, économiques et politiques

-

puis, quelques

années

plus tard, apparaît

l'épidé-

au Sida qui est également mondiale et

«

aussi crucialepour
2

le défi mondial lancé au Sida que pour la maladie elle-même

».

Cet ouvrage aborde un des aspects de cette troisième épidémie. Il se penche sur les différentes explosions de reproches et d'accusation consécutives à la progression du virus du Sida dans le monde. L'accusation de 10

propagation du Sida est, selon le cas, portée contre les homosexuels masculins, les toxicomanes, les minorités ethniques, les Haïtiens, les étudiants étrangers, les touristes américains, les Africains, les prostituées, les marins américains, les chercheurs occidentaux. Cet ouvrage n'a pas vocation de formuler des critiques mais plutôt de montrer quels sont les dangers liés aux épidémies d'accusation: l'accusation ne brouille pas seulement la vision de 1'« accusateur» mais elle met les « accusés» en danger tout en compromettant la prévention du Sida. Le Sida en dehors des Etats-Unis et de l'Europe, et plus particulièrement en Haïti et en Afrique, a fait l'objet d'une grande couverture médiatique. L'intérêt manifesté par la presse a été souvent perçu, dans le Tiers monde, comme trop influencé par les opinions préconçues des Occidentaux pour faire un portrait exact de l'impact réel de cette épidémie. Selon certains, c'est l'orientation de cette couverture médiatique qui aurait incité les chercheurs et les journalistes occidentaux à exagérer la description de la situation du Sida en Afrique. Colère, ressentiment, confusion, lassitude et démoralisation en ont résulté, retardant et détournant la mobilisation d'énergies indispensables à la bataille engagée contre le virus. Et c'est l'amertume issue de cet aspect racial du Sida qui a incité certains Africains et certaines minorités à nier l'existence du Sida dans leurs collectivités. Une fois que le virus du Sida s'est infiltré dans une société, il a tendance à suivre la pente de la moindre résistance. Globalement, cette ligne traverse certaines des communautés les plus défavorisées du monde: les groupes les plus pauvres, les plus désavantagés et les plus sous-développés dont les membres constituent un pourcentage de plus en plus élevé du total des cas de Sida recensés dans le monde. Ces groupes se retrouvent dans les communautés du Tiers monde et au sein des minorités ethniques pauvres, souvent originaires du Tiers monde, des nations industrialisées. A travers le monde, près de la moitié des gens ayant déjà développé le Sida sont des gens de couleur, proportion qui a de fortes chances de continuer à progresser au cours des années à venir. Dans les trois 11

prochaines

années,
3

l'on

estime

que,

sur

le million

d'individus

ayant de fortes probabilités de développer le

Sida, le Tiers monde enregistrera un pourcentage similaire parmi ses ressortissants déjà porteurs du HIV et qui, pour la plupart, ne se savent pas atteints. Ils passent alors le virus à d'autres qui ne disposent pas même de la seule forme de protection connue jusqu'ici: l'information. Dans le Tiers monde, l'ignorance du virus du Sida et de son mode de propagation n'est que le dernier en date des nombreux désavantages, souvent mortels, liés à la vie quotidienne. Le Sida est, en réalité, la dernière manifestation du cortège d'épidémies de mortalité enfantine, de malnutrition, de maladies sexuellement transmissibles et autres maladies infectieuses, de maladies cardiaques, d'attaques, de diabète, d'alcoolisme, de mauvais usage de médicaments, de détresse psychologique et d'effondrement social - qui affectent si injustement les désavantagés. La pandémie du Sida ne peut pas être correctement appréhendée en dehors de son contexte et l'on peut se demander si l'on pourra jamais contrôler la maladie, sans parler de l'éliminer, sans procéder à un bouleversement complet des cofacteurs liés au sous-développement, au développement déséquilibré et à la marginalisation économique et politique dont la combinaison constitue un terrain de choix pour le virus. Cet ouvrage étudie l'influence des aspects raciaux et ethniques du Sida sur la pandémie observés jusqu'ici. Une place importante a été accordée à des journalistes et à des chercheurs d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie et d'autres, issus de minorités ethniques américaines. De nombreux aspects du Sida prêtent à controverse, racialement et ethniquement parlant, dans la mesure où il arrive que les individus et les gouvernements réagissent au débat sur les faits comme s'il comportait un jugement moral implicite à l'encontre de groupes de personnes ou de l'ensemble d'une communauté. Parfois le débat est vraiment sous-tendu de racisme délibéré ou de préjugés induits dont l'orateur n'a pas même conscience. Parfois encore, c'est dans un souci humanitaire que certaines critiques ou condamnations morales sont formulées. Une publication antérieure de l'Institut Panos, Sida et 12

Tiers monde, publiée en novembre 1986, a largement contribué à alerter l'opinion mondiale sur les dangers croissants de la pandémie de Sida. Ce rapport a été adapté et traduit dans de nombreux pays, utilisé par de nombreux gouvernements et institutions du Tiers monde mais il a également fait l'objet de vigoureuses critiques dont certaines sont reprises dans le présent ouvrage. Cet ouvrage n'ayant pas vocation à porter de jugement, ce serait folie que de tenter de remonter à l'origme des épidémies actuelles d'accusation pour analyser les motivations de leurs initiateurs respectifs. Il appartient aux lecteurs de juger par eux-mêmes si ces accusations ont été portées par malveillance, par insouciance ou délibérément, si les contre-accusations de racisme ont été justifiées ou pas ou si ces contre-accusations n'ont pas, dans certains cas, servi d'échappatoire à un débat honnête sur les dangers réels du Sida. Le Sida a de fortes chances d'être une des composantes majeures des relations internationales pendant plusieurs années; ce qui impliquera la poursuite du débat sur les comportements sexuels d'autrui. Il serait grave que ce débat soit bâillonné par les sensibilités liées à la sexualité. Efforçons-nous donc tous d'éviter de blesser sans nécessité les susceptibilités!

NOTES
1. R.W. SMITH, The National Impact of Negativistic Leadership, presented at the 1987 Meeting of the Western Political Sciences Association, Arnheim, 26-28 mars 1987. devant l'Assemblée générale des 2. J. MANN, communication Nations unies, 20 octobre 1987, New York. 3. Communiqué de l'OMS, numéro 50, novembre 1987. 13

Chapitre premier

La maladie des défavorisés

Selon une opinion largement répandue, le Sida est perçu comme une maladie affectant essentiellement les homosexuels américains de race blanche. Ce cliché n'est plus exact à l'échelle internationale ni d'ailleurs aux Etats-Unis. De tous les cas de Sida recensés dans ce pays, près de 40 % affectent des sujets d'origine noire ou hispanique, bien que ces groupes ne représentent que 19 % de la population. Depuis sept ans que l'épidémie sévit aux Etats-Unis, il apparaît aujourd'hui évident que le Sida, originellement perçu comme une maladie affectant les homosexuels des classes moyennes, constitue également une tragédie, passée initialement inaperçue, pour les minorités, les défavorisés et tous ceux qui n'ont pas les moyens de le combattre.

Aux Etats-Unis, le Sida frappe les communautés noires et hispaniques
Aux Etats-Unis, sur la base d'un million d'individus, on enregistre 189 cas de Sida parmi les adultes de race blanche, 578 cas parmi les Noirs et 564 cas parmi les Hispaniques. En revanche, à l'heure actuelle, les autres minorités ethniques américaines semblent moins affec15

tées que la communauté blanche par l'infection à lIlV et le Sida: pour le reste de la population, qui comprend les Américains d'origine asiatique et les Américains d'origine indienne, on ne compte que 74 cas 1. Cependant, il est possible que ce nombre moins élevé ne reflète qu'une apparition plus tardive du virus au sein de ces groupes ethniques. Ces chiffres signifient qu'un individu d'origine noire ou hispanique aux Etats-Unis a trois fois plus de chances d'être contaminé par le Sida qu'un Blanc. Par ailleurs, si le taux d'apparition de nouveaux cas de Sida enregistré parmi les adultes blancs et les homosexuels masculins a tendance à ralentir légèrement, celui des adultes noirs et des Hispaniques, au contraire, est en pleine accélération (voir tableau 1.1 p.I7). Les femmes de couleur américaines sont encore plus exposées que les hommes. 71 % des femmes touchées par le Sida sont d'ori~ine noire ou hispanique. Une femme noire a treize fois plus de chances de contracter le virus qu'une Blanche, une Hispanique neuf fois plus 2. Selon une déclaration du ministre américain de la Santé et des Ressources humaines, au début de l'année 1988, la propagation hétérosexuelle du HIV serait stationnaire pour l'ensemble des Etats-Unis 3. Pourtant, parmi les Noirs et les Hispaniques, cette propagation est indéniablement très importante. On estime à 1 % le pourcentage de sidéens blancs qui auraient contracté le virus par contact hétérosexuel alors que ce chiffre est de 4 % pou\ les Hispaniques et de Il % pour les Noirs. La transmission hétérosexuelle du HIV entraîne inévitablement la naissance de bébés porteurs du virus du Sida et le développement ultérieur du virus lors de leur prime enfance. Ce problème se pose déjà avec une acuité croissante pour les minorités ethniques américaines. 77 % des enfants porteurs du Sida sont noirs ou hispaniques. Le département de la Santé publique de l'Etat de New York prévoit mille naissances d'enfants contaminés en 1988 4. Pour l'ensemble de la nation, cette estimation varie de 1 620 à 4 860 naissances 5. Les bébés noirs ont seize fois plus de chance d'être porteurs du Sida que les enfants blancs, les enfants hispaniques onze fois. En 1987, des examens de sang effectués dans la ville 16

enregistrés

Tableau 1.1: Nouveaux cas de Sida aux Etats-Unis par race et par sexe (en %)

Mars 86 Juin 86 Sep. 86 Dec. 86 Mars 87 Juîn 87 Sep. 87 Dec. 87 Mars 88 Juin 88 Sep. 88 14 Nov

A 65.58 66.28 66.76 65.51 66.93 69.10 65.02 58.86 57.31 55.83 59.32 48.35

B 6.30 7.90 7.08 7.04 7.04 7.01 8.03 9.59 9.74 10.92 9.98 12.58

C 60.95 59.21 62.77 59.72 63.11 65.52 60.80 58.32 55.04 52.61 55.26 48.95

D 38.46 39.96 36.15 39.88 36.22 33.39 38.53 40.83 44.30 46.23 44.06 49.79

A = homosexuels masculins B = femmes adultes C = adultes de race blanche D = adultes noires et hispaniques (estimations fondées sur les statistiques du CDC*).

de New York sur des femmes enceintes ont révélé un taux de séropositivité HIV de 1,64 % 6. Ce chiffre est comparable à celui enregistré auprès des femmes suivies dans les cliniques prénatales de Nairobi, au Kenya, chez

les femmes haïtiennes en milieu rural

7

et dans l'ensemble

de la population féminine de plusieurs pays d'Afrique centrale 8. A New York, c'est chez les femmes et les enfants que l'on enregistre la progression la plus rapide du Sida, 84 % des femmes actuellement atteintes étant ressortissantes de minorités. Dans la ville de New York, le Sida représente, à l'heure actuelle, la cause la plus importante de mortalité chez les femmes de toutes races âgées de vingt-cinq à trente-quatre ans. La même situation avait été constatée chez les hommes du même groupe d'âge il y a déjà quelques années 9. Aux Etats-Unis, 270 000 cas de Sida sont prévus pour l'année 1991. Si la tendance actuelle se poursuit, 108 000
* CDC: Center for Disease Control (Centre de contrôle des maladies) d'Atlanta (Géorgie, Etats-Unis). Cet organisme regroupe toutes les informations épidémiologiques et médicales aux Etats-Unis. C'est là qu'a été repérée pour la première fois la maladie, en 1981. 17

de ceux-ci affecteront les Noirs et les Hispaniques de New York et la plupart d'entre eux apparaîtront dans des zones urbaines à faible revenu. Bien que les statistiques les plus complètes proviennent de New York, d'autres grandes villes américaines connaissent des problèmes similaires. En 1986, des examens effectués auprès de donneurs de sang à Atlanta, à Baltimore et à Los Angeles ont révélé que les Noirs avaient plus de quinze fois plus de chances d'être porteurs du HIV que les Blancs, et les Hispaniques quatre

fois plus

10.

Le tableau est similaire pour l'ensemble du

pays. Des examens de sang effectués sur des militaires volontaires ont révélé que, dans ce groupe, les Noirs avaient quatre fois plus de chances que les Blancs d'être porteurs du virus du Sida, les Hispaniques deux fois plus Il.

Pourquoi les minorités ethniques sont-elles durement touchées aux États-Unis?

aussi

L'idée selon laquelle leur nation serait un creuset où se fondraient les divers courants d'immigration est un des mythes les plus chers aux Américains. En réalité, les différentes composantes de ce creuset ne s'y fondent pas toutes de manière égale. De même, les différentes minorités ethniques ne bénéficient pas équitablement de la contrepartie des coûts que représente leur assimilation. Le Sida n'est pas la seule maladie frappant injustement les minorités américaines. L'injustice de leurs conditions de santé par rapport à celles de la population blanche se retrouve dans bien d'autres domaines. Les six causes majeures de mortalité aux Etats-Unis sont les maladies cardiovasculaires, les homicides et les accidents, le cancer, la cirrhose du foie, le diabète et la mortalité infantile. Selon un rapport établi par le gouvernement américain, les Noirs ont plus de chances de mourir de

toutes ces causes que les Blancs

12.

Les Noirs et les autres

minorités ethniques sont touchés non seulement par des problèmes comme, par exemple, une plus grande mortalité infantile, problèmes découlant de manière évidente de la pauvreté et du dénuement, mais égale18

ment par une grande partie des causes de mortalité propres aux sociétés industrielles avancées. Le Sida n'est que la plus récente des nombreuses épidémies frappant de manière inégale les groupes les plus vulnérables de la société américaine: épidémies qui peuvent être contrôlées par les privilégiés et qui le sont effectivement. Selon une déclaration de l'unité de lutte contre la discrimination envers le Sida de la Commission des Droits de l'Homme de la ville de New York, en 1987, « c'est le comportement et non pas la race ou l'appartenance ethnique d'un individu qui détermine effectivement lefacteur de risque» lié à la plupart des modes de transmission du HIV 13. Aussi évidente qu'apparaisse cette remarque, il aura fallu attendre deux années avant que les Centres de contrôle des maladies américains cessent de citer les Haïtiens, en tant que nationalité, comme un groupe à haut risque (voir chapitre III). Et ce n'est que très récemment que les agences de santé, aux niveaux fédéral, des Etats et local ont commencé à se référer à un comportement à haut risque plutôt qu'à des groupes à haut risque. L'inadéquation de la réponse officielle au danger que représente le Sida pour les minorités ethniques américaines fera l'objet d'un examen plus détaillé au chapitre VIII. « Cette maladie est en passe de devenir lefléau propre aux jeunes, aux Noirs et aux Hispaniques », déclarait le Surgeon
General C. Everett Koop en septembre 1987. «Quelle tragédie pour eux! Quelle tragédie pour l'Amérique... Ce pays émerge à peine de deux décennies de troubles où nous nous sommes efforcés de corriger les injustices du passé. Le Sida va-t-il, à lui seul, renverser aujourd'hui le cours de l'histoire 14 ? »

Présentation

générale

du Sida

Il ne fait aucun doute que les Etats-Unis connaissent une des épidémies de Sida les plus sévères dans le monde. Pourtant, si ce pays enregistrait, au début de l'année 1988, plus de 60 % du total des cas recensés auprès de l'Organisation mondiale de la santé, bon nombre de pays du Tiers monde connaissent, en termes du nombre de cas par habitants, une situation bien pire encore. 19

Le tableau 1.2. montre les dix pays les plus affectés par le Sida, sur la base du total des cas déclarés à l'Organisation mondiale de la santé par million d'habitants. Ces chiffres devraient être interprétés avec une certaine prudence, particulièrement pour les pays dont la population est inférieure à un million d'habitants et pour lesquels quelques cas peuvent prêter à une interprétation erronée de leur proportion sur l'ensemble de la population. En outre, en ce qui concerne les plus petits pays, le nombre de cas peut inclure un pourcentage plus élevé d'individus l'ayant contracté à l'étranger avant de rentrer chez eux. Ces chiffres peuvent également être trompeurs dans la mesure où, aux Etats-Unis comme dans certains pays africains, les cas de Sida sont fortement concentrés dans les grandes villes et n'affectent que très peu les zones rurales. Néanmoins, il est évident que, en termes de nombre de cas par habitants, les statistiques indiquent qu'un certain nombre de pays du Tiers monde sont déjà plus sévèrement touchés que les Etats-Unis par le Sida. Le tableau 1.3 montre des chiffres similaires, en provenance du monde entier, sur la base de déclarations
Tableau 1.2: Pays les plus touchés par le Sida Cas par habitants

Cas officiellement déclarés Guyanne française Bermudes Bahamas Congo Malawi Ouganda Etats-Unis Burundi Guadeloupe Haïti 130 81 214 1250 2586 5508 78 985 1408 74 1455

Population nationale 82 000 56 000 235 000 2 100 000 7 400 000 15900000 243 800 000 5 000 000 300 000 6 200 000

Cas de Sida par million d'habitants 1585 1446 911 595 349 346 324 282 247 235

Sources: Panos, sur la base des chiffres officiellement déclarés au ministère de la Santé et à l'OMS au 1" décembre 1988; ne fiffUrent pas les pays ayant déclaré moins de JO cas. 20

officielles en date du 1erdécembre 1988. En tout, sept pays, y compris les Etats-Unis, ont déclaré plus de 300 cas par millions d'habitants. Six de ces sept pays appartiennent au Tiers monde, le Congo, le Malawi et l'Ouganda en Afrique et les Bermudes, les Bahamas et la Guyane française dans les Caraïbes. Un autre groupe de six pays, dont tous appartiennent au Tiers monde, ont déclaré avoir enregistré plus de 200 cas par million d'habitants: le Burundi, la Guadeloupe, Haïti, la Barbade, Trinidad et Tobago, et les Antilles néerlandaises. Un autre groupe de neuf pays a déclaré avoir enregistré de 100 à 200 cas de Sida par million d'habitants (soit environ deux fois moins que les Etats-Unis) : la République Centrafricaine, la Zambie, le Ruanda, la Tanzanie, la Martinique, le Kenya, la Grenade, Sainte-Lucie et Saint-Vincent. Le groupe de pays ayant déclaré avoir enregistré de 50 à 100 cas de Sida (soit, entre un sixième et un tiers du total américain) comprend la Suisse, la France, le Danemark, l'Australie, la République Dominicaine, le Canada, la Gambie, le Surinam et le Qatar. Le groupe de pays ayant déclaré 10 à 50 cas par million d'habitants, comprend dix pays africains (la Guinée-Bissau, le Botswana, la Côte-d'Ivoire, la Swaziland, le Sénégal, le Gabon, le Ghana, le Zimbabwe, l'Angola et le Zaïre), un pays des Caraïbes (la Jamaïque), sept pays latinoaméricains (le Honduras, le Brésil, le Panama, le Costa-Rica, la Guyane, le Mexique et le Venezuela) et quinze pays européens ou industrialisés (l'Italie, les Pays-Bas, la République fédérale d'Allemagne, l'Espagne, la Belgique, le Royaume-Uni, le Luxembourg, Malte, la Suède, l'Autriche, la Norvège, le Portugal, l'Irlande, la Grèce et la Nouvelle-Zélande), soit un total de dix-huit pays du Tiers monde et de quinze pays industrialisés. A ce jour, les pays d'Europe de l'Est ont enregistré moins de 10 cas par million d'habitants et, à l'exception du Qatar, d'Israël et de Hong-Kong, les pays asiatiques qui ont fait état de cas restent tous bien en dessous de la barre d'un cas par million d'habitants.

21

Tableau 1.3: Situation du Sida
dans divers pays

-

mars 1988

Cas officiellement recensés AFRIQUE Congo Malawi Ouganda Burundi République centrafricaine Zambie Ruanda Tanzanie Kenya Gambie Guinée- Bissau Botswana Côte-d'l voire Swaziland Sénégal Gabon Ghana Zimbabwe Angola Zaïre Cameroun Afrique du Sud Burkina-Faso Bénin Mali Soudan Tunisie Guinée Mozambique Ethiopie Algérie Maroc Nigeria CARAIBES Bermudes Bahamas Guadeloupe Haïti Trinidad et Tobago 22 1250 2586 5508 1408 432 1056 987 3055 2732 52 29 34 250 14 131 18 200 119 85 335 62 143 26 15 29 68 21 10 19 54 13 12 Il 81 214 74 1455 302

Population nationale

Cas de Sida par million d'habitants 595 349 346 282 160 149 145 130 122 65 32 28 23 20 18 16 14 13 Il Il 6 4 4 3 3 3 3 2 I 1 0,6 0,6 0,1 1446 911 247 235 232

2 100 000 7 400 000 15900000 5 000 000 2 700 000 7 100 000 6 800 000 23 500 000 22 400 000 800 000 900 000 1 200 000 10 800 000 7 000 000 7 100 000 1151000 13900000 9 400 000 8 000 000 31800000 10 300 000 34 300 000 7 300 000 4 300 000 8 400 000 23500000 7 600 000 6 400 000 14700000 46 000 000 23500000 21941000 108 600 000 56 000 235 000 300000 6 200 000 I 300 000