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Société du risque : quelles réponses politiques ?

De
225 pages
Les "risques" sont aujourd'hui omniprésents et leur "gestion" est devenue un horizon incontournable de nos sociétés modernes. Ce constat permet rarement de porter un regard critique pourtant d'autant plus nécessaire que le phénomène marque désormais toutes les dimensions de notre existence. Cet ouvrage propose une analyse originale des risques, en les envisageant comme un baromètre des interactions entre science et société, et se demande si les risques ne sont pas en train de redéfinir la politique.
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Sébastien BRUNET

Société du risque: quelles réponses politiques?

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.Jibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1lCùwanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03004-6 EAN : 9782296030046

Pour Sabine et Charlotte Pour mes enfants: Maxence, Antoine et Romain

TABLE DES MATIERES

Introduction Premier volet: Le concept de risque comme outil d'analyse

9 13

Chapitre I : Le concept de risque, au-delà de la dichotomie: entre approches réaliste et constructiviste, un indicateur de l'évolution des sociétés occidentales INTRODUCTION
I) Les différentes approches traitant du concept de risque II) Vers une défmition du concept de risque III) La société occidentale: mise en perspective historique à la lumière du concept de risque Chapitre II : Du concept de risque moderne au concept de risque réflexif
INTRODUCTION

_

15 17
17 26
37

63 65 66 80

I) Quelles sont, selon Beck, les caractéristiques des risques modernes? II) Analyse et critique

Chapitre III : Société réflexive et connaissance scientifique 91 INTRODUCTION 93 I) La connaissancescientifique: deux phases 94 II) Quel regard porter sur la perceptionsocialedes risques? 107

Deuxième volet: La dimension politique Chapitre I : Les concepts de politique et de subpolitique à la lumière des risques réflexifs
INTRODUCTION

123

I) ~e concept de politique II) Du politique vers le « sub-politique » III) Sub-politique, un concept ambivalent IV) Sub-politique et irresponsabilité organisée V) Une mise en perspective du concept de sub-politique : la gouvernance

125 127 127 136 142 144
147 157 159 162 170
172

Chapitre II : Modernisation réflexive
INTRODUCTION

I) La modernité réflexive: deux phases II) La technocratie autoritaire III) La démocratie écologique ou la radicalisation de la démocratie

Chapitre III : Vers une société de l'humilité: plaidoyer pour une conception délibérative de la démocratie
INTRODUCTION

I) La démocratie environne mentale II) La démocratie délibérative Conclusion Bibliographie générale

181 183 183 189 205 213

8

INTRODUCTION

La question des interactions entre connaissance et politique a depuis toujours piqué la curiosité des intellectuels comme des praticiensl. D'un point de vue académique, il existe de nombreuses manières d'aborder cette problématique en fonction des disciplines que l'on privilégie. Ainsi, les relations qui existent entre politique et connaissance peuvent être notamment abordées par la sociologie de l'expertise2, par la philosophie des sciences3 ou encore par la science politique4. De plus, compte tenu des innovations scientifico-techniques et du développement économique de plus en plus soutenu que connaît l'humanité, il s'avère aujourd'hui que ce thème de recherche et de réflexion trouve un terrain extrêmement favorable à son épanouissement. En effet, il semble que les mécanismes et institutions chargés de la gestion de la collectivité éprouvent quelques difficultés à encadrer et à harmoniser les développements successifs du monde scientifique et technologique. Les
1 On peut par exemple remonter à Platon pour qui la philosophie de l'Etat se caractérise par le recours au rationalisme puisque l'essentiel pour une Cité est d'être gouvernée par la raison. De même, les travaux plus récents de Max Weber sur la distinction entre le savant et le politique ainsi que de Jürgen Habennas sur les modèles d'interaction entre politique et connaissance scientifique abordent de manière explicite cette question essentielle. Enfm, combien de fois dans leurs activités quotidiennes, les hommes politiques et de science ne sont-ils confrontés à cette problématique? 2 À titre d'illustration, voir NELKIN (1986), ROQUEPLO (1993) et D. P.
MORMONT M. (1996).

3 Voir notamment HABERMAS (1973), et sa classification en trois modèles J.

des interactionsentre connaissancescientifique et décision politique - décisionniste, technocratique et pragmatico-politique ou encore FEYERABEND P. (1979) et sa volonté de libérer l'Etat de sa dépendance quasi religieuse envers la connaissance scientifique. 4 Voir le travail réalisé par WEISSC. (1980).

problématiques liées au nucléaire, au génie génétique, à la production chimique ou encore aux émissions de gaz à effet de serre en fournissent quelques illustrations éloquentes. Ces phénomènes entraînent avec eux une remise en question fondamentale des processus de prise de décision collective des sociétés démocratiques contemporaines. Ce que l'on propose au cours de cet essai, est une mise en perspective de ces relations entre politique et développement scientifique et technologique à partir du prisme que fournit le concept de risque, et plus particulièrement le concept de risque moderne tel que proposé par Ulrich Beck5. Beck, en proposant le paradigme de la société du risque comme nouveau mode de perception des risques environnementaux, jette les premières fondations du concept fondamental de reflexive modernization ou de la modernisation réflexive. Beck propose en effet une théorie du changement social qui identifie deux phases distinctes, l'une correspondant à la
5 Ulrich Beck, théoricien du paradigme de la société du risque, peut être présenté comme un auteur hybride qui se partage entre les mondes académique et politique. Beck est simultanément professeur de sociologie à l'Université de Munich et essayiste engagé auprès des mouvements de protection de l'environnement. Cette ambivalence, diront certains, cette qualité, affmneront d'autres, est extrêmement visible et palpable dans la traduction anglaise - Risk Society (1992) - de son ouvrage fondateur Risikogesellschaft. Cet ouvrage a paru en 1986, et s'est très rapidement révélé être une des analyses sociologiques les plus influentes de la fm du vingtième siècle. L'édition originale de Risikogesellschaft a également intéressé et bousculé autant les univers politiques que sociaux. Bien entendu, c'est en Allemagne que l'impact politique sera le plus significatif, notamment au cours des débats publics sur l'écologie (voir MCGUIGAN Jim (1999), p. 125). Ce succès auprès du grand public peut aisément s'expliquer par le fait que D. Beck n'est pas seulement un sociologue appartenant au monde académique et scientifique, mais également un écrivain public qui signe régulièrement des articles dans les grands quotidiens allemands. C'est en quelque sorte un scientifique qui s'expose et va à la rencontre d'autres réalités, agissant de la sorte comme acteur politique. Cette seconde facette du personnage permet de comprendre les raisons pour lesquelles Risikogesellschaft se soit vendu à près de soixante mille exemplaires au cours des cinq premières années de sa parution. Voir WYNNEB. & LASHS. (1992), Introduction, in BECKD., Risk Society, p. 1.

10

confrontation des sociétés de type industriel6 avec un certain nombre de conséquences dommageables liées à leurs propres modes de fonctionnement, et l'autre qui se caractérise par un processus de prise de conscience de la nécessité de transformer ces modes de fonctionnement. En traitant des concepts de risque et de réflexivité, Beck porte ainsi un regard pertinent et novateur sur la question du changement social. Cette approche permet d'envisager les types d'interactions qui peuvent s'établir entre progrès scientifique, développement économique, et décision publique. Toutefois, et ce malgré la prédominance de ce thème, le style utilisé par Beck ne se prête pas aisément à une analyse systématique et rigoureuse. Le style est en effet dense, stimulant et ponctué d'innombrables métaphores qui peuvent laisser au lecteur pressé une puissante impression de clarté et de pertinence7. Or, si l'on s'attarde quelque peu au contenu, on s'aperçoit rapidement que la prose utilisée par Beck ne s'embarrasse que trop peu souvent de définitions non ambiguës ou univoques. Au sein d'un même ouvrage et à différents endroits, certains concepts8 sont analysés et discutés dans des perspectives extrêmement distinctes. Les multiples dimensions d'un même concept sont donc dispersées en fonction de l'angle d'approche adopté, ce qui complique considérablement le travail d'analyse et de critique. Ce niveau de généralité maintient par conséquent le lecteur à un niveau de compréhension plus intuitif que cognitif. C'est la raison pour laquelle une retranscription et une refonte générales de ce paradigme de la société du risque seraient un exercice extrêmement intéressant, afin d'en exprimer plus clairement les tenants et les aboutissants. Cependant, si l'on peut convenir de l'intérêt d'une telle démarche, on ne s'y attachera pas au cours de cet ouvrage. Ce que l'on désire par contre entreprendre est une réflexion qui se nourrit de la profusion d'idées et de
6 On précisera un peu plus la portée de ce concept fondamental. 7 L'ouvrage le plus symptomatique de ce style est sans aucun doute Risk Society (1992). 8 Tels que les concepts de risque, de subpolitique ou de réflexi vité.

Il

concepts du paradigme de la société du risque à propos des rapports que les sociétés occidentales entretiennent avec le concept de risque. Aussi, cet essai se subdivise en deux volets. Le premier est consacré à une mise en perspective du concept de risque comme outil d'analyse. Au cours du premier chapitre, il sera d'abord question de proposer un état des lieux des principales approches traitant du risque et d'en extraire les éléments les plus pertinents. Le second chapitre proposera une caractérisation du concept de risque réflexif envisagé non seulement comme indicateur du changement social, mais également comme moteur de ce changement. Enfin, le troisième chapitre abordera la place du mode de connaissance scientifique par rapport au développement des risques réflexifs, et en précisera les implications en termes de perception sociale des risques. Le deuxième volet est consacré aux dimensions politiques de cette approche particulière du concept de risque. Le chapitre premier se présente comme une mise en perspective critique des processus de prise de décision publique caractérisant les sociétés de type industriel. Le chapitre deux s'attachera à préciser le processus de transformation social dont les risques réflexifs sont les indicateurs. Et enfin, le dernier chapitre proposera au travers du concept de démocratie délibérative une piste de réflexion normative.

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PREMIER VOLET:
LE CONCEPT DE RISQUE COMME OUTIL D ' ANALYSE

Chapitre l
Le concept de risque, au-delà de la dichotomie
Entre approches réaliste et constructiviste, un indicateur de l'évolution des sociétés occidentales

Résumé
Traditionnellement, lorsque l'on aborde le concept de risque, une distinction systématique est opérée entre les conceptions réaliste et constructiviste. Selon la première, les risques représentent des événements dommageables futurs qui sont, non seulement réels, mais qui peuvent en outre être découverts objectivement par le mode de connaissance scientifique. Par contre, les défenseurs d'une approche constructiviste forte considèrent que les risques ne sont que des constructions sociales au même titre d'ailleurs que la science. Ce chapitre suggère que cette dichotomie entre risques réels et risques construits apporte plus de problèmes qu'elle n'en résout, et qu'une conception intermédiaire est non seulement envisageable mais également souhaitable sur le plan heuristique. Ensuite, en se fondant sur la distinction opérée par Beck entre la société préindustrielle, la société industrielle et la société du risque], il sera question d'utiliser le concept de risque comme grille d'analyse de l'évolution des sociétés
1 Pour des raisons de clarté et de cohérence, on requalifiera ces périodes de société prémoderne, société moderne ou industrielle et de société réflexive. On verra également plus loin la raison pour laquelle Beck se refuse à employer le terme de postmodemité pour décrire cette troisième étape, voir p. 161.

occidentales. L'émergence et la transformation de ce concept permettent en effet de caractériser certains types de rapports et d'interactions entre rationalité scientifique et société. Selon que l'on est confronté à des dangers, des risques industriels ou des risques modernes, les modes de perception du monde changent, et entraînent avec eux une série de transformations au sein des processus de prise de décision collective. Ce chapitre permet donc de considérer les risques non pas dans leur dimension ontologique mais comme indicateurs ou baromètres du degré de modernité de la société.

16

INTRODUCTION

Définir et mobiliser le concept de risque à partir de la littérature relevant des sciences sociales s'avère toujours être un exercice extrêmement délicat à entreprendre, dans la mesure où celui-ci peut faire l'objet d'un nombre considérable d'approches et d'analyses différentes. Ce que l'on souhaite présenter au cours de ce chapitre est un aperçu et une discussion de cette multitude d'interprétations des risques. Ainsi, sur base de cette présentation, il sera possible de s'entendre sur une défmition précise et pertinente du concept de risque qui guidera l'ensemble de l'analyse proposée dans ce cadre théorique. Ensuite, on proposera une caractérisation de l'évolution des sociétés occidentales qui s'articule autour du concept de risque.

I-LES DIFFERENTES APPROCHES TRAITANT DU CONCEPT DE RISQUE

Afin de mettre de l'ordre dans la profusion d'approches et d'analyses du concept de risque, on propose de recourir aux classifications développées respectivement par Ortwin Renn2 et Deborah Lupton3. À partir de celles-ci, il est en effet possible de dégager une série d'approches qui posent sur le concept de risque une analyse relativement différente. Parmi ces mises en perspective du concept de risque, la première d'entre elles regroupe toutes les approches qui procèdent d'une stricte analyse technique des risques4. Il s'agit de
2 RENN O. (1993). 3LupTOND. (1999). 4 Voir notanunent RENN O. (1993).

17

la plus commune et de la plus ancienne conception des risques qui postule principalement que les risques peuvent être objectivement observés et mesurés par la mise en œuvre de moyens scientifiques et techniques appropriés. Parmi ces approches, deux grandes distinctions peuvent être opérées. D'une part, on observe de nombreuses démarches qui correspondent à une conception actuarielle des risques, c'est-à-dire qui se fondent sur un recours aux méthodes statistiques et probabilistes5. Plus précisément, il s'agit de la mise en œuvre d'extrapolations statistiques qui permettent de prédire la réalisation d'un événement en fonction des enseignements et des expériences tirés du passé. Cela suppose donc la disponibilité de données statistiques, l'adéquation de ces données par rapport à la question posée, et enfin, une relative stabilité des conditions générales qui caractérisent le domaine étudié, afin de permettre un travail de prévision fiable. Ce type d'approche est, à titre d'illustration, utilisé dans le domaine des accidents de la route et plus généralement des risques liés aux moyens de transport. En fonction des nombreuses données statistiques disponibles quant aux accidents de la route, les compagnies d'assurances se sont rendues maître dans l'art de produire des catégories de plus en plus fines pour déterminer la variabilité de la distribution des risques dans la population générale6. D'autre part, la seconde sous catégorie de l'approche technique des risques s'adresse spécifiquement au monde des ingénieurs dans leur fonction de mitigation des risques. En effet, il ne s'agit ni de procéder à un exercice statistique quant à l'apparition d'un événement indésirable, ni de recourir à l'interprétation causale, mais d'essayer de prédire la probabilité d'apparition d'un problème au cœur d'un système technique complexe pour lequel un certain nombre de données sont manquantes. Le résultat de cette
5 Cette ancienneté remonte au XVIIesiècle avec les travaux de Blaise Pascal, voir p. 46. 6 Le calcul d'une prime d'assurance automobile se réalise essentiellement sur base du type de cylindrée, de l'âge de l'automobiliste, du lieu d'habitation, etc. autant de dimensions mises en exergue grâce notamment aux données statistiques disponibles en matière d'accidents de roulage.

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analyse des risques est donc similaire à une démarche de prévention qui recoure notamment aux outils statistiques tout en présentant plus de variabilité ou de degrés d'incertitude compte tenu des interactions quelquefois incontrôlables qui surgissent entre les éléments humains et «non humains» du système technique concerné. Cette conception scientifique et technique (positiviste) des risques s'est également appliquée au domaine de la perception 1 des risques. À cet égard, on ne peut ignorer les études psychométriques développées par un certain nombre de psychologues cognitivistes dans le courant des années 808. L'objectif poursuivi est d'identifier et de mesurer l'influence relative de différentes variables cognitives qui interviennent dans les rapports que les individus entretiennent avec les risques. Il résulte de ce type d'approche qu'un certain nombre de stratégies mentales, auxquelles auraient recours les individus, a été mis en évidence afin de souligner dans quelle mesure les individus surestiment ou sous-estiment certaines catégories de risques scientifiquement et techniquement identifiées. En d'autres termes, quels sont les attributs des risques qui expliquent que les experts et le grand public classent différemment les risques selon leur importance? Ces recherches conduites par les psychométriciens montrent que les individus perçoivent une activité comme d'autant plus risquée que l'information à propos de celle-ci est disponible et facilement mémorisable. De même, le nombre de victimes par accident, la conviction d'avoir la maîtrise du déroulement des événements, la familiarité, versus rareté, ou encore le caractère volontaire ou imposé se présentent comme autant d'éléments importants qui interviennent dans la repré7

Initialement,le concept de perception suggère que l'on puisse recourir aux

sens. Or, lorsque l'on parle de risque, il ne s'agit pas à proprement parler de perception puisque le risque est une projection dans le futur de la survenance d'un événement dommageable. TI convient donc d'être prudent dans l'utilisation du concept de perception lorsqu'on l'applique aux risques.
8 Voir notamment SLOVIC P., FrSCHHOFF B. & LICHTENSTEIN S. (1980).

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sentation des risques par les individus9. Dans la même perspective, des risques qui présentent une faible probabilité d'occurrence, mais qui présentent des conséquences potentiellement catastrophiques en termes de perte de vies humaines (grand nombre de morts par événements), sont perçus comme plus menaçants que des activités à grande probabilité d'occurrence, mais faible nombre de victimes. À travers ces études psychométriques, on a pu montrer que le grand public incluait dans sa défmition des risques un plus grand nombre de dimensions que les experts, que sa perception des risques varie considérablement en fonction de certaines variables d'ordre contextuel, et qu'elle ne correspond donc pas à la traduction des risques en termes de probabilité. Ces analyses psychométriques des risques supposent que les individus adoptent un comportement rationnel lorsqu'ils émettent un jugement à propos d'un risque. L'individu est donc considéré comme une unité particulière de traitement d'informations des risques qui présente un certain nombre de biais ou de processus déformants 10.En outre, une critique importante de ce type d'approche (science cognitive) souligne que les études psychométriques envisagent la perception des risques au niveau du fonctionnement des sens et du cerveau de l'individu, sans prendre sérieusement en considération les dimensions symboliques et culturelles qui interviennent dans le jugement d'un

risqueIl .

D'une manière générale, si ce type de conception réaliste des risques, qui est fondée essentiellement sur des considérations d'ordre scientifique et technique, permet de disposer de nombreux éléments d'information et de réflexion quant à la réalité de certaines activités ou phénomènes, il faut également reconnaître que ce type d'approche se révèle être un cadre d'analyse trop étroit pour l'identification, l'évaluation et la

9 Voir à titre d'illustration MARRIs C. & LANGFORD 1. (1996). 10 Voir LUPTON D. (1999). 11 Voir notamment DOUGLAS (1985).

20

gestion des risques12. Les principales critiques qui sont formulées à cet égard suivent étroitement celles qui sont dirigées à l'encontre de la conception positiviste de la connaissance scientifique par la sociologie des sciences. Les approches techniques et scientifiques des risques semblent en effet ignorer les dimensions socioculturelles qui influent sur les modes de production de la connaissance scientifique et technique. La démarcation fondamentale qui existe entre perceptions experte (scientifique) et sociale (profane) des risques s'inscrit directement dans le prolongement de cette critique des sciences par la
sociologie
13.

Une seconde manière d'appréhender le concept de risque se présente sous les oriflammes de l'économie. Les conséquences négatives (risques) sont dans ce type d'approche, transformées et traduites en termes économiques en fonction de leur utilité et valeur subjective. Avec ces considérations économiques, le processus de médiation sociale des risques apparaît beaucoup plus explicitement que lors des approches techniques des risques. Les risques sont pris en compte en tant qu'éléments négatifs s'intégrant dans une vaste analyse de type coûtsbénéfices. Etant donné que l'on fait référence à l'utilité économique que peut représenter une activité ou une situation particulière, l'approche économique des risques fonctionne relativement bien dans le cadre de décisions individuelles, mais devient relativement plus difficile à mettre en œuvre lorsque l'on embrasse des décisions collectives, puisque par définition, l'utilité économique devient un enjeu politique entre les différentes composantes du groupe concerné. Cependant, ce type d'analyse des risques présente de nombreux avantages, notamment lorsque les décideurs publics désirent comparer l'utilité de certaines mesures par rapport à d'autres, et étendre la
12

À cet égard, A. Stirling a démontré de manière pertinente que l'étendue et la

complexité des risques environnementaux ne pennettent pas d'envisager de solution de type analytique et qu'une ouverture des dispositifs d'expertise est nécessaire. Voir STIRLINGA. (2000), in ZACCAÏE. & MISSA J-N. (Eds), Le principe de précaution. 13On reviendra sur cette distinction fondamentale, voir p. 107 et suivantes.

21

définition des événements dommageables à des aspects non physiques. On peut de la sorte obtenir un éclairage différent sur la problématique à laquelle on est confronté. Les approches économiques des risques reposent également sur une conception de l'acteur rationnel qui considère que les individus posent des choix en fonction d'un strict calcul coûtsbénéfices14. Or, la réalité de la vie de tous les jours montre qu'une telle perspective est quelque peu naïve. En effet, dans leurs décisions quotidiennes, les individus n'appliquent pas systématiquement ce type de raisonnement. Une série impressionnante de facteurs tels que l'humeur, l'envie, le goût et bien d'autres tels que la préférence pour le statu quo peuvent interférer avec une analyse coûts-bénéfices sans toutefois s'y soumettre. Warm-blooded, passionate, inherently social beings though we think we are, humans are presented in this context as hedonic calculators calmy seeking to pursue
private interestsIS.

Un autre problème que suscite une telle conception des risques a trait aux inégalités qui peuvent survenir quant à la répartition des conséquences dommageables. À titre d'illustration, des catégories socio-économiquement défavorisées de la population sont plus enclines à supporter des risques pour la santé et l'environnement, si une compensation financière leur est proposée à la clef. Cela signifie que l'approche économique montre également ses limites dans les situations pour lesquelles l'individu exposé aux risques, le décideur et le bénéficiaire ne sont pas réunis dans le chef de la même personne qui recoure à cette analyse économique. Enfin, et ceci est sans doute la limite la plus fondamentale à laquelle se heurte l'approche économique, un certain nombre de risques sont incommensurables d'un strict point de vue écono14

TI convient d'indiquer ici qu'il s'agit d'une rationalité limitée puisque les
et en zone

acteurs agissent en fonction d'une infonnation limitée d'incertitude. Voir notamment à ce sujet, BOUDONR. (1977). 15DOUGLASM. (1992), p. 13.

22

mique16. Comment est-il en effet possible de traduire en termes économiques et financiers l'extinction d'une espèce vivante17 ? En outre, utiliser la valeur économique des risques comme unité commune de mesure est inévitablement une approche réductrice de la complexité des phénomènes que l'on doit traiter, car ceuxci ne se prêtent pas tous et de la même manière à une telle interprétation. Une troisième et dernière mise en perspective du concept de risque appartient au monde des théories socioculturelles. Parmi celles-ci, trois principaux courants peuvent être distinctement identifiés: 1) la théorie culturelle; 2) la théorie de la gouvernabilité ; et enfin, 3) la théorie de la société du risque. À l'origine de la théorie culturelle, on retrouve des auteurs tels que Mary Douglas et Aaron Wildavsky18. Pour Douglas, les risques se présentent comme une sorte de stratégie contemporaine des sociétés occidentales afin d'appréhender les dangers. Les risques sont, dans ce type d'analyse, considérés comme étroitement déterminés par des modèles culturels de croyances qui rassemblent les différentes perceptions et représentations que les individus ont du monde. À partir de ces modèles culturels, les membres du groupe sont amenés à rejeter certaines valeurs et en adopter d'autres19. En fonction de la cohésion du groupe, qui désigne l'identité des individus aux valeurs et croyances du groupe, et du degré d'acceptation et de soumission des individus aux règles du groupe, différentes classifications peuvent être établies entre les groupes sociaux20. En outre, selon la théorie culturelle, le concept de risque présente également une dimension politique fondamentale. En effet, les risques peuvent être mobilisés comme des instruments politiques dans la mesure où ils permettent l'identification ou non de responsabilité quant à la réalisation d'un dommage. Le
16
17

VoirFULLERTON

D. & STAVINS R. (1998). DOUGLAS M. & WILDAVSKY A. (1982).

18

Voir BECK U. (1992).
DOUGLAS M. (1985),

19Et, par conséquent, à s'identifier en tant que membre du groupe par rapport à d'autres groupes. 20Voir RENNo. (1993), pp. 73-75.

23

problème principal de cette approche des risques est sans doute lié au fait que les individus, dans la pratique, s'identifient et « appartiennent» simultanément à une série de groupes différents. C'est la raison pour laquelle, contrairement aux approches psychométriques, la théorie culturelle s'intéresse plutôt aux groupes sociaux qu'aux individus envisagés isolément. On peut dire brièvement que la théorie de la gouvernabilité envisage le risque en termes de surveillance, de discipline et de régulation de populations. Selon Michel Foucault21, la gouvernabilité en tant qu'approche de régulation et de contrôle social émergea au cours du xvf siècle en Europe avec la fin du système féodal et le développement des États modernes. Au cours du XVIIIesiècle, ces institutions politiques que représentaient les États commencèrent à penser leurs citoyens en termes de population ou de corps social requérant un certain interventionnisme pour maximiser les richesses, le bien-être et la productivité. Ce fut le point de départ du développement d'une technologie particulière qui appréhende la population en termes de démographie, de mariage, d'espérance de vie, de mortalité, autant de variables statistiques utiles à la gestion et au contrôle des populations. Dans cette perspective, la mobilisation des risques est conçue comme une stratégie de régulation du pouvoir dont l'objectif est de promouvoir les valeurs de l'idéologie libérale en maîtrisant le temps et en disciplinant le futur22. En outre, celle-ci ne se présente pas seulement comme une stratégie coercitive externe aux individus, mais également comme un moyen de coercition interne que les individus actionnent volontairement au cours de processus d'autorégulation. À cet égard, l'exemple de la femme enceinte est révélateur: Many of the discourses of risk that surround the pregnant woman suggest that it is her responsibility to ensure the health of her fœtus, and that if she were to
21 FOUCAULT M. (1984).

22Au principe du libéralisme, s'identifie l'art de la gestion des risques qui en suppose la production et le contrôle. Voir EWALD & KESSLER (2000). F. D.

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