Sociologies

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AU LECTEUR Pluriel de précaution qui souligne une multiplicité - et défend de toute prétention à l’exhaustivité. Pluriel d’ouverture qui indique la diversité des voies qui parcourent le domaine et des critiques qui permettent de l’arpenter.
Critiques de la vocation sociologique qui interpellent la sociologie sur ses fonctions. De Durkheim à Bourdieu, en passant par les micro-ethnographies : quels sont les projets politiques qui la hantent , délibérément ou confusément ? Quels sont ses impensés et ses difficultés, confrontés à des objets emblématiques ( le don) ou cruciaux ( le droit, les sciences de l’éducation)
Critiques de la raison sociologique qui interpellent la sociologie sur ses fondements . des fondateurs à l’ethnométhodologie : à quelle raison entend -elle se confier ? Sur quelle philosophie entend -elle se fonder ? De quelle philosophie politique peut-elle se réclamer ? A quelle psychologie spontanée entend-elle se référer ? Le numéro est dédié à Pierre Naville.
Publié le : samedi 1 mai 1993
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EAN13 : 9782296285194
Nombre de pages : 272
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FUTUR ANTERIEUR N° 19-20

SOCIOLOGIES
S. ANSALDI, D. BERGER, Y: CLOT, M. CONSTABLE, H. HIRATA, S. JANKELEVITCH, I. JOSEPH, B. KARSENTI, D. KERGOAT, B. LATOUR, H. MALER, J.-L. NANCY, T. NEGRI, P. NICOLAS-LE STRAT, T. PILLON, L. QUERE, 1. REICH, M. RIOT-SARCEY, 1.-R. ROCHEX, P. ROLLE, B. STIEGLER, E. VARIKAS, M. VERRET, J.-M. VINCENT, P. VIRNO

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie Vincent. Comité de rédaction:
Oaude AMEY Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARATO Pascal NICOLAS-LESTRAT Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Gian CARLOPIZZI Michèle RIOT-SARCEY Nicole-Edith THÉVENIN. Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 49, rue des Partants, 75020.

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-2304-3

SOMMAIRE

La marche du temps
Au lecteur.. . . .. .. . . . . .. .. . . . . ... . . . . . . ... ... . . . . . . ... .. . . . ..

Question d'actualité: la place des femmes en politique ..
Manifeste des« 577 »pour une démocratie paritaire .... Elena HIRATA, Danielle KERGOAT, Michèle RIOTSARCEV,Eleni VARlKAS,La représentation politique

5 7 9

en question: parité ou mixité? ... ... ......... Denis BERGER, Russie, la fenne des animaux... ..........
Jean-Marie VINCENT, Sociologies en temps de crise

....

15 19 25

Sociologies
Pierre ROLLE, Essai sur Pierre Naville, du surréalisme à la sociologie.. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . ... . . . . . . ... ... . ...

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1) Vocations de la sociologie
Sophie JANKÉLÉVITCH,Durkheim:
matif.

du descriptif au nor-

. . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . .. ..

33 51 65, 89 95 99

Pascal NICOLAS-LE-STRAT,Micro-ethnographies:

l'ana-

lyse du vécu au service des experts......................
Henri MALER,A propos de La misère du monde: Politique de la sociologie '" ... ...... Pascal NICOLAS-LE STRAT, e don ou la tentation de L l'en-deçà... '" ... ... ... ... ............ '"

Bruno KARSENTI, Le don perdu. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .... Bruno LATOUR, La sociologie des sciences est-elle de

gauche? ......................................................

Made in USA n° 6, Droit, sociologie et nihilisme,
M. CONSTABLE 00000000000 0. . 0o.. 0...00... ......

Monogrammes XIV (Jean-Luc NANCY)................... 2) Raisons de la sociologie
Michel VERRET, Le débat des Raisons. Sur J.-c. Passe-

111 123

ron, Le raisonnement sociologique ...
Isaac JOSEPH et Louis QUÉRÉ, L'organisation
l'expérience.

... ... ........
sociale de

127 137 151 161 179 195

. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . ...

Saverio ANSALDI, Adorno critique de Husserl:

dialecti-

que, sociologie et phénoménologie .,. ...

... ... ....

Toni NEGRI, elire Boltanski et Thévenot : sociologieet R ......... ... ... ... ." philosophiepolitique... ." ...
Yves CLOt, Passer à l'action?
logie des sociologues 0

Remarques

sur la psycho0"

Jean- Yves ROCHEX,Normes et normativité en sociologie de l'éducation... ... .., ... ... 00. .o..., . .. ....
* * *

Bernard STIEGLER, emps et individuation technique, T psychique et collective dans l'œuvre de Simondon .... Paolo VIRNO,Virtuosité et révolution: notes sur le concept d'action politique 0o o .....
De l'Allemagne (suite) : un entretien avec Jens REICH ...

207 223 245

Lectures
Thierry PILLON,Le travail: histoire et enjeux du concept (A propos de F. Vatin, Le travail: Economie et physique, 1780-1830, PUF, 1993 ................................ Helena HIRATA,« Quels modèles d'organisation pour l'industrie européenne? L'émergence de la Firme coopérative» de Philippe Zarifian ........................

253

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LA MARCHE DU TEMPS

Au lecteur

Le temps était venu, quand Futur antérieur commença son itinéraire, de réouvrir dans des conditions et sous des formes nouvelles le champ de la réflexion critique. Les courants qui traversent ce champ, souvent prisonniers des traditions nationales, menacent en permanence de se refermer sur des orthodoxies et des disciplines qui montent jalousement la garde aux frontières qu'elles tracent, et ne s'affrontent que par publications interposées. Aussi avons-nous tenté d'ouvrir un espace de confrontation où, dans le même lieu, se font écho et se répondent des options et des orientations différentes, dissonantes ou divergentes. Comme nous avons voulu ouvrir un espace de collaboration où, sur un même territoire, des spécialités croisent et déplacent leurs points de vue et leurs méthodes. Comme nous avons souhaité, d'emblée, faire exister une publication transnationale. Nous avons donc assumé le risque de l'éclectisme et tenu tant bien que mal notre promesse d'ouverture.. nous allons tenter de minimiser le risque pour mieux tenir la promesse, en consolidant le caractère international de la revue et en précisant son orientation. En effet, l'extension du champ de ses interventions et l'élargissement du cercle de ses collaborateurs, l'accélération du rythme de sa parution et la publication de numéros spéciaux, n'ont pas encore corrigé les principaux défauts de Futur antérieur. La diversité des approches retenues ne saurait se limiter à leur juxtaposition: réponses et controverses doivent trouver leur place. La multiplicité des domaines abordés ne saurait se borner à leur catalogue: des itinéraires doivent être mieux flêchés. C'est dans cet esprit que nous nous proposons de mieux cerner les thèmes autour desquels s'organise chaque numéro, et de préciser notre approche des différents domaines, en particulier de la. psychanalyse et des problèmes culturels. Et dans tous ces domaines nous tentons d'apporter notre contribution à une réflexion théorique mue par un intérêt d'émancipation.
5

Mais, à l'évidence, il est impossible de se borner à réciter des certitudes acquises, même ébranlées dans leurs fondements et privées de leurs horizons, et de les adapter à un cours de l' histoire qui échappe aux prises d'un nouveau projet: la réflexion, pour se tenir à la hauteur des enjeux, ne peut échapper aux détours sinueux et aux chemins escarpés de l'investigation théorique. Nous avons donc assumé le risque de l'ésotérisme, et tenu tant bien que mal notre pari sur la recherche: nous allons tenter désormais de minimiser le risque pour mieux tenir le pari. Malgré tous les efforts des traducteurs(trices) et des correcteurs(trices), la clarté de la rédaction n'est pas la qualité majeure de nombre d'articles publiés. Nous entendons nous tenir à l'écart de toute démagogie sur

la lisibilité (alibi de tous les refus de réfléchir et de comprendre) : '"
mais il n'est pas interdit d'être lisible, comme il n'est pas interdit de diversifier la teneur et le ton des articles publiés, de varier les plaisirs (et les difficultés), de diversifier les formes et les rubriques. C'est dans cet esprit que nous allons essayer de nous soumettre (et avec nous, nos collaborateurs) à une meilleurs discipline de rédaction et de proposer un meilleur équilibre de chaque numéro. Pour toutes ces raisons, nous avons décidé de doter la revue d'un Comité d'orientation dont les tâches coïncident avec la dénomination : mener les discussions de fond nécessaires à la détermination des thèmes principaux de la revue, tirer au fur et à mesure le bilan des défauts à corriger, pour tracer les chemins à emprunter et préciser les débats à conduire. Le Comité de rédaction, renouvelable à partir du comité d'orientation en fonction des disponibilités de ses membres, se conformera lui aussi à son titre et prendra les décisions ultimes d'établissement du sommaire de chaque numéro. Nous avons décidé, en outre, d'améliorer les conditions de préparation de l'impression de la revue (correction, mises en page, etc.), ne serait-ce que pour ménager la patience de notre éditeur, que nous devons remercier ici. Enfin, nous avons décidé de tirer de son sommeil l'Association des Amis de Futur antérieur, qui existe depuis la fondation de la revue, et de vous demander votre contribution * * * Lecteurs ou lectrices, fidèles ou infidèles, souvent agacé(e)s et parfois satisfait(e)s du travail accompli par Futur antérieur depuis sa parution, nos projets vous appartiennent, si vous le voulez.

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Question d'actualité: la place des femmes en politique

La présence active et reconnue des femmes dans les instances de la représentation nationale est, comme on le sait, non pas faible mais presque nulle: l'idée de parité, c'est-à-dire d'égale représentation entre hommes et femmes est défendue par un certain nombre d'individus des deux sexes; d'autres, émettent quelques réserves argumentées et écoutées. Nous présentons ici le texte d'appel des « 577 » accompagné de son argumentaire et une contribution critique de quatre signataires dont deux membres du comité de rédaction de Futur antérieur; cette contribution n'a pour seul objectif que de susciter un débat, dans le but d'éviter les impasses dans lesquelles nous risquons de nous fourvoyer et de cerner les obstacles auxquelles nous nous heurtons. Malgré les approches différentes, chacun est convaincu de la nécessité d'agir ensemble pour obtenir une égalité pleine et entière dans les affaires de la cité. Cette égalité est pour nous toutes et tous la condition nécessaires d'une réelle démocratie. La réflexion critique et approfondie est d'autant plus urgente, sur la place des femmes en politique et plus globalement sur leur statut social, que les contradictions apparaissent au grand jour: tandis que bon nombre d'hommes politiques, souvent guidés par de simples considérations électorales ou animés par la seule volonté de conserver un pouvoir réel tout en cédant sur une égalité formelle, se disent près à signer les manifestes en faveur de la parité, le gouvernement actuel projette, sous couvert d'une loi, dont la dimension paritaire est lisiblement énoncée, le retour des femmes au foyer: le rapport qui accompagne le projet de loi du Salaire Parental de Libre Choix vise explicitement les femmes et plus précisément les mères. Là, l'exposé des motifs est sans ambiguïté: il s'agit de retenir les femmes au foyer, moyen pour résoudre la double crise, celle de l'emploi et celle de la démographie. Quel que soit l'avenir de ce projet, il est clair que les 7

propositions à venir, comme le développement du temps partiel par exemple, seront libellées sous un neutre universel qui masquera, comme aujourd'hui, l'intention inavouée mais pratiquée d'un retour des femmes au foyer. La vigilance s'impose. C'est pourquoi nous souhaitons qu'un large débat s'instaure entre les différents courants du féminisme, des féministes, entre des hommes et des femmes, d'un point de vue théorique comme d'un point de vue politique, pour qu'ensemble nous puissions déjouer les manœuvres du gouvernement tOut en œuvrant pour la réalisation de la démocratie.

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Manifeste des« 577» pour une démocratie paritaire
(à l'initiative du Réseau Femmes pour la Parité)

Nous demandons l'adoption d'une loi organique dont le texte est simple « les assemblées élues au niveau territorial comme au niveau national sont composées d'autant de femmes que d'hommes ». Pour cette loi et pourquoi maintenant? Parce que le moment est venu de voir les choses en face : - Les Françaises sont électrices et éligibles depuis 1945. Combien sont-elles au Parlement aujourd'hui? 5 % seulement, moins encore qu'il y a quarante-huit ans! Les dernières élections législatives prouvent une fois de plus que rien ne changera, sinon par la loi. - Là où sont discutées et votées les règles applicables à toutes et à tous, là où sont gérées les affaires communes, le faible nombre des élues déséquilibre les assemblées; il est l'une des causes fondamentales de la crise du politique. - En s'accommodant de l'exclusion persistante des femmes de la représentation populaire, la République française, qui se dit démocratique, se situe à l'avant-dernière place des pays d'Europe pour ce qui est de la proportion de femmes dans son Parlement. Le demi-siècle qui vient de s'écouler montre que l'accès aux responsabilités politiques est verrouillé. Si quelques femmes parviennent à le forcer, c'est par le « fait du prince ». Ainsi, les apparences sont sauves. La parité des sexes est une condition de la réalisation de la démocratie, au même titre que la séparation des pouvoirs et le suffrage universel. Elle doit être inscrite dans le droit et les modes de scrutins doivent être adaptés pour en permettre l'application. Cette conception de la démocratie est partagée par les 577 premières et premiers signataires de ce manifeste: 289 femmes et 288 9

hommes qui soutiennent leur initiative. Pourquoi 577 ? Parce que c'est le nombre de députés siégeant à l'Assemblée nationale, lieu symbolique de la représentation démocratique. Les 289 citoyennessignataires Les 288 citoyensqui s'associent à cette initiative

La parité hommes-femmes sions

dans les instances de déci-

Quelques objections, quelques arguments Ce n'est pas le moment, il y a aujourd' hui des combats plus importants. Une remarque, tout d'abord: les revendications des femmes ne tombent jamais au bon moment; à vrai dire, il n'y a pas de bon moment pour elles. Cela se conçoit: qui est en position de décider ce qui est important et à quel moment? Pas les femmes. Pour plusieurs raisons, nous pouvons quant à nous dire que c'est au contraire le bon moment: la démocratie est en crise et la désaffectation du politique est inquiétante. L'une des principales raisons en est la distance qui se creuse entre une classe politique pour l'essentiel masculine, âgée, blanche, et issue de la bourgeoisie parisienne, et une société française qui ne se reconnaît plus en elle. La parité des sexes n'est pas l'unique solution à cette crise, mais elle est une condition de la redéfinition du contrat politique, qui est aujourd'hui à l'ordre du jour pour les démocrates. C'est aussi le bon moment, parce qu'il y aura l'année prochaine cinquante ans que les femmes sont électrices et éligibles. Le recul est tout à fait suffisant pour constater que si, dans l'ensemble, « les mœurs évoluent» (bien que pas toutes seules), les mœurs politiques, elles, sont figées: en cinquante ans, la proportion des Françaises présentes au Parlement est passée de 7 % à 5 %. Quand sera-ce donc le bon moment pour poser cette question? Dans cinquante ans, lorsque les femmes ne seront plus que 3 % ?

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C'est une revendication juste. mais une loi n'est pas le bon moyen pour y parvenir. S'en remettre à l'Etat pour améliorer le sort des femmes ne semble pas toujours une bonne chose. Mais ne pas s'en remettre à

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l'Etat en est-il une meilleure? Lorsqu'il y a inégalité, la loi peut permettre de la corriger, alors que l'absence de loi favorise toujours le plus fort; et corriger les inégalités est l'une des principales tâches de la démocratie. Pourquoi les femmes seraient-elles le seul groupe faisant dépendre son droit à la parole de sa capacité à imposer un rapport de force? Il faut se rendre à l'évidence: le rapport de force que nous avons su imposer depuis 1789 sur la question du partage du pouvoir, c'est... 5 à 7 %. Faire inscrire dans la loi que le pouvoir doit être exercé par autant de femmes que d'hommes, c'est faire reconnaître que les unes ne sont pas égales aux autres dans la société d'aujourd'hui, c'est faire voler en éclats l'hypocrisie de l'égalité formelle, c'est mettre un terme à l'invisibilité du handicap dont souffre un groupe par rapport à l'autre. La loi crée une contrainte: en l'occurrence, elle crée pour les partis politiques l'obligation de présenter autant de femmes que d'hommes, et avec autant de chances d'être élues que les hommes. Est-ce si scandaleux? Est-ce une violence si insupportable? Question subsidiaire: qui connaît une autre façon d'obliger les partis politiques à modifier leur mœurs et leur pratiques?

.

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Ce n'est pas une lutte féminine. Préalable: par quel étrange raisonnement peut-on parvenir à l'idée que l'exigence de partage du pouvoir entre les hommes et les femmes ne va pas dans le sens d'une amélioration de la position des femmes dans la société ? Obtenir la parité hommes-femmes, c'est permettre aux femmes qui veulent faire de la politique de la faire dans des conditions correctes: de ne pas émerger par le seul « fait du prince », ou après un parcours du combattant qui laisse la plupart sur le carreau, et qui risque de transformer les survivantes en « dames de fer ». Exiger la parité hommes-femmes, c'est faire comprendre que la compétence des femmes - celles d'hier comme celles d'aujourd'hui - n'est pas en cause. Ce qui est en cause, ce sont les règles d'un jeu organisé pour que les hommes conserve le pouvoir qu'ils ont accaparé, et qui est, depuis 1945, suffisamment subtil pour laisser croire que les chances entre les uns et les autres sont égales.

.

.

.

La notion de parité hommes1emmes fonde le partage du pouvoir sur la différence sexuelle et non plus sur [' universalité des individus ..

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c'est un recul par rapport aux principes de 1789. et qui comporte une
dérive

.

«

essentialiste oublier

». que les hommes se sont accaparés le concept

C'est

d'universalité: ne lit-on pas encore, dans les livres d'histoire, que le « suffrage universel» date de 1848, moment auquel tous les hommes ont eu le droit de vote, alors qu'il ne date que de 1945 ? C'est oublier que le concept d'universalité a jusqu'à présent toujours servi à exclure les femmes du pouvoir. Au moment de l'universalité des droits de l'homme, on a pendant près de cent cinquante ans expliqué aux femmes qu'elles ne pouvaient pas revendiquer le statut de sujet politique. Et aujourd'hui, ce serait encore au nom de cette universalité - mais cette fois parce que nous avons le statut de sujet politique - que nous ne pourrions pas demander un partage réel du pouvoir !

.

.

Demander

la parité, ce n'est pas demander

la reconnaissance

de

la « différence» des femmes, mais bien cesse de leur humanité. Question de principe, et de justice: l'humanité n'est pas « une », mais « deux ». C'est un progrès considérable, et non un recul, que d'admettre (enfin) ce fait-là. Ceci dit, nous espérons que l'accès massif (et non plus homéopathique) des femmes aux prises de décision modifiera les pratiques politiques elles-mêmes; cela nous semble d'ailleurs déjà un fait observable.

C'est un objectif sympathique. mais irréaliste, car il n'y a pas assez defemmes qui veulent faire de la politique. C'est faux. Les femmes sont très nombreuses à occuper des responsabilités politiques dans les municipalités, les départements, les régions. Si elles sont moins nombreuses au niveau national, c'est que les enjeux de pouvoir y sont beaucoup plus grands, et que la médiation des partis y est incontournable. On en revient au mode de fonctionnement de ceux-ci, et surtout à leurs modes de désignation des candidats.

.

.

Même en considérant

que les femmes sont minoritaires

dans les

partis politiques, elles sont bien assez nombreuses pour que l'objectif de la parité soit atteint... A condition qu'elles soient choisies pour être candidates, ce qui n'est pas le cas: aux dernières élections, l'UDF, le RPR et le PS n'ont présenté respectivement que 6,3 %,6,8 % et 8,7 % de femmes, des proportions biens inférieurs au nombre de leurs militantes! 12

C'est un objectif sympathique, mettre en place.

mais impossible techniquement

à

C'est faux. La parité est facile à organiser: elle dépend du mode de scrutin, qui en France ne constitue pas un dogme, puisqu'on le change relativement souvent. Des solutions ont déjà été avancées. Dans un scrutin de type proportionnel, il suffit qu'un candidat sur deux soit une femme (tête de liste tirée au sort). Dans un scrutin majoritaire à deux tours, on peut envisager soit de doubler le nombre d'élus, chaque parti présentant deux élus (un homme, une femme) ; soit de diminuer par deux le nombre de circonscription, chaque parti présentant également deux élus, un homme, une femme. A vrai dire, d'autres solutions sont possibles, qui sont du ressort du législateur. Ce qui manque pour l'instant, ce ne sont pas moyens techniques, c'est la volonté politique.
Supplément n° 1 Parité infos, printemps 1993.

.

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La représentation politique en question: parité ou mixité?
Elena HIRATA,Danielle KERGOAT, Michèle RIoT-SARCEY,Eleni VARIKAS

La crise de légitimité des représentants installés dans les institutions politiques se révèle à la faveur d'une désaffection à l'égard de la politique traditionnelle; elle rend possible la mise en cause de ce qui était jusqu'alors considéré comme le seul système démocratique possible: la démocratie représentative. La béance entre les principes proclamés et l'exercice de la citoyenneté apparaît de plus en plus flagrante. Et l'absence des femmes, si faiblement représentées, au regard de leur place dans la société, devient un révélateur puissant du dysfonctionnement du système politique dont les fondements peuvent être, alors, interrogés. Nous sommes, en France, les héritiers et les héritières des droits et des institutions mis en œuvre depuis 1789. Or, l'exclusion des femmes, constitutive de la démocratie représentative, a servi à légitimer l'accaparement de la représentation par une minorité d'hommes appartenant à « l'élite économique, politique et intellectuelle» qui a confisqué, à son profit,les principes universels républicains. L'exclusion des femmes fut la condition et le symptôme d'une reconstitution homogène du corps politique nécessaire à l'Etat moderne pour réduire à l'UN, la multiplicité humaine dont les femmes sont le signe visible et donc incontournable. Des règles ont été éditées, des codes ont été forgés, des modèles ont été façonnés en un système si bien verrouillé que, malgré les principes inscrits dans la Constitution, à l'encontre des lois égalitaires votées, tous les partis, quelle que soit leur appartenance politique, reproduisent un modèle de pouvoir qui est dressé comme un obstacle à l'entrée des femmes en politique. Ces pratiques de pouvoir se sont

15

instituées en harmonie avec la constitution des genres qui assignait à chacun une fonction fondée sur une identité sociale particulière. Héritage historique si fortement ancré qu'il a déterminé l'appartenance des femmes, dans leur ensemble, à un groupe dominé et discriminé et fait apparaître l'humanité comme étant composée de deux catégories socialement distinctes: hommes et femmes. C'est pourquoi, le mouvement en faveur d'une égalité réelle de la représentation politique nous semble inaugurer une ère nouvelle vers une démocratie plus authentique, vers la réalisation de la démocratie. Cependant, les femmes, pas plus que les hommes ne constituent en elles-mêmes une catégorie sociale homogène. L 'humanité est multiple et les antagonismes sociaux ne le sont pas moins. Dans ces conditions, demander, par des dispositions législatives, en l'absence d'une mobilisation sociale, la réalisation de la parité politique entre hommes et femmes, c'est introduire une ambiguïté voire entretenir l'il1usion d'une représentation réelle. Ce qui, comme slogan, peut paraître comme un point de départ, une simple mesure de justice, risque de devenir une impasse. Exiger la parité dans le cadre des règles et des codes qui ont exclu les femmes, et qui ont servi non pas les hommes mais des hommes, c'est prendre le risque d'avaliser la différence sociale et politique des sexes, historiquement construite; c'est accepter la séparation du corps politique en deux sexes socialement distincts et occulter une fois de plus les différences entre les femmes elles-mêmes et la multiplicité de leurs positions; c'est enfin laisser croire que les femmes ne peuvent accéder au politique qu'en tant que membre d'un groupe homogène, en bref, c'est reproduire le modèle libéral masculin sans introduire la moindre rupture dans ce qui, précisément, a conduit la démocratie dans l'impasse. Vu ainsi, le potentiel des contributions singulières des individus aux affaires de la cité, condition fondamentale de la citoyenneté démocratique, demeurerait encore une fois bloqué. De surcroît l'idée de parité dont la force symbolique n'échappe à personne se pose hors d'une réalité: dans l'état des rapports sociaux actuels, un homme et une femme ne sont pas équivalents en terme de rapports de pouvoir et cinquante hommes peuvent user des rouages du système au point de rendre inefficient l'intervention de cinquante femmes. L'absence de mouvement social laisse libre cours aux ambitions individuelles, aux calculs politiques de tous ordres, aux propositions démagogiques et, quelles que soient les motivations d'hommes politiques en mal de légitimité, l'idée de parité pensée comme un recours à un juste droit est en cours d'instrumentalisation. Dans l'état présent du monde politique, cette idée entretient l'illusion d'un chan16

gement de rapports de force entre les hommes et les femmes en laissant croire, de fait, aux transformations des antagonismes par le simple vote d'une loi. Malgré une des plus vieilles idées du féminisme historique, nous sommes bien placées pour savoir que « le mépris des droits des femmes» n'est pas l'unique cause de la « corruption de gouvernement », pas plus que le faible nombre des élues n'est« une des causes fondamentales de la crise du politique ». Elle n'est que symptôme de l'échec d'un modèle politique fondé sur la reproduction d'une souveraineté une et indivisible, incapable d'intégrer des êtres humains concrets, sexuellement différenciés. Et, si nous prenons en considération la « Déclaration d'Athènes » du 3 novembre 1992, élaborée par les femmes installées dans des postes de décisions au cours du premier sommet européen « Femmes au pouvoir », il est clair que les femmes présentes, données comme figures emblématiques de l'universel, ne représentaient et ne représenteront que l'état des rapports de force existant socialement, c'est-àdire qu'elles étaient et resteront loin, bien loin de l'ensemble des femmes. Dans ce mode de penser l'universalité - dans l'aplanissement des différences - la notion de parité postule l'idée d'égalité : elle ne permet pas d'en interroger la nature et, du coup, le mouvement engendré par l'idée de parité laisse supposer que, dès le vote de la loi, les inégalités de sexes cesseront d'être. Aussi il nous semble que l'idée de mixité dans l'égale représentation de tous et de toutes, parce qu'elle peut devenir« un instrument de transformation des rapports de pouvoir», permet de ne pas reproduire le modèle du citoyen représentant aux capacités définies selon les besoins de la minorité dominante et d'introduire l'égalité en même temps que les différences dans toutes les instances de pouvoir où règne, sans partage. la logique du pouvoir masculin quel que soit l'individu en fonction. Au moment où ce modèle est en crise manifeste, le mouvement en faveur d'une égalité réelle de la représentation politique pourrait constituer un puissant point de départ pour la remise en cause de ce modèle, sans laquelle la réalisation de la démocratie nous paraît impossible.

17

Russie: la ferme des animaux
Denis BERGER

Georges Orwell avait raison! Dans lafable qu'i[ publia en 1945 (La ferme des animaux), il montre à merveille que le risque inhérent à toute révolte populaire est de voir, au bout de quelque temps, les cochons monopoliser le pouvoir, en manipulant les slogans émanci-

pateurs :

«

Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus

que d'autres. » L' histoire de [' Union soviétique a montré que le danger n'était pas imaginaire. Les récentes élections, dans cette Russie que [' on nous dit en transition vers la démocratie, viennent confirmer que le peuple est toujours la victime prioritaire des cochons qui barbotent dans les allées de l'Etat. En dépit des manipulations sans nombre qui ont marqué son déroulement, cette consultation a ravi les chancelleries occidentales. Ses caractéristiques sont pourtant accablantes. - En fait, le seul enjeu véritable était la mise en place d'un pouvoir autoritaire: la constitution présidentialiste proposée par Boris Eltsine n'avait pas d'autre ambition.. et Vladimir Jirinovsky ne s'y est pas trompé: il s'est prononcé pour le projet, en disant ouvertement que le cadre institutionnel proposé au vote conviendrait parfaitement à [' exécution de ses visées fascisantes. Que ['on ne nous parle donc pas de démocratie: le processus engagé en Russie (et dont il faut [veer le point de départ au si libéral massacre des exaltés qui occupaient le parlement, en octobre dernier) tend à l'instauration d'un exécutif incontrôlé.. ainsi, entend+on, en haut, pallier [' incapacité à résoudre les plus fondamentaux des problèmes économiques et

sociaux.
- Restent les partis qui se sont affrontés dans une campagne dont le trait le plus marquant est d'avoir été télévisuellement manipulée en faveur de la liste Choix de la Russie, menée par Gardar et 19

l'équipe d'irresponsables diplômés qui form£nt son brain-trust. Il sera intéressant d'analyser ultérieurement quelle force sociale, quel groupe d'influence, quelle zone de l'appareil d'état ont représenté les listes en présence. Dans l'immédiat, on peut se borner à constater que
toutes

-

y compris celle des « opposants»

communistes

et/ou agra-

riens - avaient en commun une mêm£ volonté de se placer dans la course au pouvoir. Les déclarations sur l'avenir du pays et le bienêtre futur des masses servaient seulem£nt d'emballage à un lutte pour la défense de privilèges, acquis il y a plus ou moins longtemps. - Les vraies divergences entre les concurrents ne doivent pas être interprétées dans une perspective programmatique, au sens valable de ce terme. Elles traduisent presqu'uniquement des intérêts divergents au sein de ce quifut la classe dominante de l'Union soviétique. D'un côté, les nouveaux venus dans les somm£ts du pouvoir, ont choisi la voie d'un capitalism£ sauvage, largem£nt alim£nté par les investissem£nts étrangers. De l'autre, ceux qui, parce qu'ils sont à la tête de grands ensembles institutionnels ou industriels, ont besoin de l'aide de l'Etat (même s'ils ne rejettent pas la perspective du marché, ayant souvent « privatisé», sous le contrôle des anciens

directeurs, les entreprisespubliques). Au centre, la masse du « juste
milieu», composée de ceux qui trouvent trop restreinte la place qu'ils occupent dans l'accumulation de pouvoir et de richesse et qui craignent que toute politique excessive (dans le sens du « Libéralism£ » cOmm£ dans celui du « Conservatisme») n'accentue le délabrement de la société. On pourrait mettre des noms dans aucun des camps ainsi délimités. On pourrait rappeler que lavlonski s'est écarté des proches d'Eltsine parce qu'en dehors de ses divergences sur la politique économique, il a des ambitions présidentielles. Il y aurait lieu de s'interroger sur les vertus paysannes de ces agrariens, composés en fait de dirigeants de kolkoz et de sovkoz qui entendent maintenir leur situation d'exception. Il serait utile de souligner que le système électoral (qui amenait les électeurs à voter pour des listes « politiques» et pour des personnalités dites indépendantes) a permis la reconstruction d'une masse de responsabilités dites indépendantes) a permis la reconduction d'une masse de responsables locaux et régionaux, cadres de l'ancien nomenklatura. prêts aux alliances les plus diverses dès que leur position de pouvoir sera maintenue. Mais encore une fois, là n'est pas l'essentiel. Dans cette Russie qui tente d'oublier Staline en se réclamant de Pierre le Grand, le peuple est absent. La grande masse des ouvriers, des employés, des

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paysans, des intellectuels, des retraités - qui tous voient leurs conditions de vie se détériorer- est cantonnée dans le rôle de spectateurs, occasionnellement appelés à choisir entre les moins corrompus parmi les participants au grands rallye du pouvoir. La Sainte Russie entre en démocratie mais les lieux parlementaires où elle pénètre relèvent d'une caricature qui dépasse les critiques les plus obtuses du jeu électoral. Que l'on ne voie dans cette référence aux exclus du jeu politique aucune tentation populiste: dans une société dont le lien social s'effiloche,le peuple est malade. Et les causes de son malaise sont faciles à comprendre pour qui a renoncé au messianisme téléologique selon lequel les exploités ont une inépusable capacité de sauver l' humanité. Epuisées, les couches populaires le sont par la misère sans phrase qui les assomme, face à un monde où se réalisent à la vitesse maximum des fortunes plus ou moins honnêtes. L'incertitude quant à l'avenir joue un rôle débilitant, pousse à la résignation comme à la révolte
élémentaire

-

d'autant

qu'elle

contraste

avec la stabilité

dans la

médiocrité qui, du temps des « bolcheviks », permettrait à chacun de vivre à peu près. Mais, en même temps, elle fait resurgir un ensemble de pulsions que la dictature bureaucratique avait partiellement encouragées, partiellement refoulées. On ne vit pas impunément sous un régime qui interdit toute autonomie d'organisation à la société civile, et qui circonscrit toute réserve par rapport à la vérité officielle - à laquelle ne croient pas ceux qui la professent - au domaine du silence privé. Une population soumise à un tel traitement est, par là même, empêchée de se former une tradition et une culture. Aussi, lorsque le carcan vole en éclat, les masses ne trouvent de ressources qu'à l'extérieur de leur champ
d'expérience (d'où le succès du
«

modèle occidental»),

par un retour

aux valeurs antérieures au régime rejeté. Le repli sur les communautés et les idéologies rassurantes s'impose à la majorité: la nation conçue sous laforme de l'exclusion de l'autre (le juif, l'ukrainien), la religion sous son aspect rituel, la tradition la plus pesante, la télépathie et la voyance deviennent des agents de consolation. Le peuple, dès lors, bien qu'il continue à être le sujet passif et fictif des discours politiques, ne sait plus où donner de la tête et de la voix. Ses sympathies et ses votes se dispersent, au gré des événements. Une partie non négligeable (plus de 10 %) peut se porter sur les tenants de l'ancien régime qui, au moins, parlent, face au responsables des dégâts actuels, d'une époque où la survie était assurée: ce ne sont pas les seuls anciens cadres de l'Est soviétique qui ont voté pour la parti communiste. Mais les mêmes - dont on pourrait, à la

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limite, analyser le comportement comme un réflexe de protestation de classe - mêlent, aux slogans revendicatifs, des propos xénophobes et anti-sémites. La constellation « rouge-brun» est plus qu'une invention des journalistes. A l'autre extrémité de l'éventail politique, on peut voir d'authentiques pauvres croire aux vertus intrinsèques du' marché pour résoudre la question sociale. C'est dans ce contexte que lirinovski est arrivé en tête du scrutin de listes. Ce bouffon ultra-nationaliste ne doit pasfaire rire: tous les chefs fascistes, à leurs débuts, passent pour des pitres parce que leurs propos, destinés à flatter les instincts plus qu'à convaincre rationnellement d'un programme qui ne peut-être que contradictoire, sortent des normes de la politique officielle (et il faut être anormal pour le faire). Ne nous rassurons pas non plus en affirmant que le quart de

l'électorat qui s'est prononcé pour les

«

Libéraux-démocratent

»a

émis un simple vote de protestation. Le fait est en lui-même indiscutable car tous ceux qui se sont retrouvés dans le camp de ce dangereux histrion n'adoptent pas nécessairement ses vues sur la «reconquête» de la Finlande ou les vertus du national-socialisme. Mais le danger ne réside pas là : si la crise persiste, si l'ultranationalisme continue à apparaître comme une solution, le désir d'un pouvoir fort se renforcera. Jirinovski, qui a trouvé un écho dans l'armée, peut alors arriver à structurer un mouvement qui, éventuellementJera de lui un arbitre de la situation. En d'autres termes, lirinovski, symptôme du pourrissement de la société russe, concrétise, au-delà même de sa personne, tous les dangers qui menacent le pays. Boris Eltsine va disposer de pouvoirs étendus. Ce produit typique de la bureaucratie soviétique a eu le temps de montrer une assez grande incapacité à maîtriser la situation, sauf en ce qui concerne son maintien au pouvoir. Il est à craindre que ses talents continuent à s'exercer dans le même sens. Dans le pire des cas, l'évolution aboutira à une dictature ouverte dont les formes sont aujourd' hui imprévisibles, selon que l'armée y participera directement ou non. Ainsi se réalisera le rêve de certains

membres de

«

l'intelligentsia

réformatrice»

qui, depuis plusieurs

années déjà, estiment que seul un Pinochet peut assurer la transition vers l'économie de marché. Dans la moins mauvaise des hypothèses, le pouvoir en place se maintiendra vaille que vaille, en accentuant son cours autoritaire et ultra-nationaliste. Ce dernier risque permet de mettre en évidence les enjeux de la crise russe. Parce qu'il est populaire, le chauvinisme peut devenir la ligne de conduite des hommes qui sont et seront au pouvoir à Moscou (en fait, ill' est déjà largement comme l'ont montré, entre autre, les

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affaires du Caucase). La reconstitution de l'Empire peut devenir un objectif, au prix de conflits majeurs - avec l'Ukraine par exemple. Les rapports avec les anciens protectorats de l'Europe de l'Est seront, eux aussi, gravement affectés. Et les conséquences se feront ressentir sur l'ensemble du continent, Union Européenne évidemment incluse. C'est à ce niveau que les progrès d'un mouvement fasciste en Russie peuvent avoir des conséquences dangereuses ailleurs:

l'Europe du chômage a déjà vu resurgir les ombres du racisme .. un
stimulant extérieur ne peut que renforcer l'extrême-droite. Est-il

besoin de dire que les gouvernements des

«

grandes démocraties»

occidentales ne seront guère en mesure de combattre efficacement ces menaces? L' humaniste libéral qu'est Clinton a montré la voie à tous: seul compte l'intérêt de l'Etat qui est d'avoir des alliés solidement assis, même s'ils emploient pour y parvenir, des moyens assez étrangers à l'idée démocratique proclamée. Souligner les dangers d'une situation ne signifie pas se livrer au jeu incertain de la prévision. La situation en Russie est trop instable pour être profondément analysée de loin. Il est notamment difficile d'apprécier exactement les potentialités de lutte qui existent parmi ceux qui se voient condamnés au dénuement en même temps qu'au silence. Une certitude pourtant: c'est tout le mouvement social qui doit être reconstruit, après les années noires de Staline et de ses successeurs, après l'étouffement des espoirs nés, à tort ou à raison, de l'implosion de l' Union soviétique. Il est facile de mesurer la difficulté de la tâche. Toutes les organisations existantes sont incapables de l'accomplir, car toutes, sous des formes diverses, appartiennent au passé. Des mouvements de révoltes contre la misère sont possible, voire probables. Ils ne pourront aboutir à des résultats positifs (en évitant les récupérations par des démagogues en tous genres) qu'à deux conditions au moins. La première relève de l'auto-organisation au niveau local: pour faire face aux problèmes immédiats, il est nécessaire que tout ce qui concerne le logement, l'approvisionnement mais aussi la gestion et le mode d'appropriation des unités de production soit résolu collectivement. La deuxième condition est politique: le dérèglement de l'économie, la spéculation qui enrichit une minorité tandis que le plus grand nombre est menacé de paupérisme, impose que le rôle de l'Etat, comme régulateur économique et social, soit redéfini. Ce qui implique une réflexion approfondie sur la nature de la démocratie et, par voie de conséquence, sur les moyens de combattre la nationalisme. 23

La situation de la Russie doit inspirer, à nous dont le sort se dessine aussi là-bas. une volonté de solidarité. La Russie a besoin d'aide: à long terme le soutien politique aura au moins autant d'effet que les crédits parcimonieusement octroyés par l'Ouest.

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Sociologies en temps de crise
Jean-Marie VINCENT

Il n'y a jamais eu de sociologie véritablement unifiée. Des écoles ou des courants ont pu à certains moments dominer la scène, c'est-àdire les institutions universitaires et de recherche, cette domination n'a jamais été sans partage. Ilfaut naturellement se féliciter de cette diversité: le pluralisme des sociologies permet des affrontement qui peuvent se révéler féconds sur le plan théorique. Mais il faut faire attention au fait que différends et affrontements ne produisent pas forcément de nouvelles connaissances. Ils peuvent même très souvent recouvrir des luttes pour le pouvoir dans l'establishment sociologique sans liens directs avec les enjeux sociaux les plus importants. Il faut le reconnaître, le discours sociologique est souvent la défense et l'illustration d'un fonds de commerce et la prudence veut qu'on l'écoute avec une certaine distance. Cette prudence, toutefois, ne doit pas nous faire mépriser le travail sociologique, elle doit au contraire nous conduire à nous interroger sur ses conditions d'effectuation et sur les multiples influences qui peuvent s'exercer sur lui. A l' heure actuelle, il est moins que jamais un travail dans une tour d'ivoire. De plus en plus il se fait ingénierie sociale, expertise au service des pouvoirs publics, des administrations et des entreprises. On demande au sociologue de faire des diagnostics, d'ébaucher des thérapies pour les « pathologies » sociales avant même qu'il ait pu cerner véritablement son objet. L'urgence de la demande sociale face aux problèmes du chômage, au malaise de nombreuses couches de la société entre évidemment en conflit avec les exigences de scientificité et de rigueur présentes dans toute recherche sérieuse. On remarque effectivement que beaucoup de chercheurs font tout pour conserver leur quant à soi, mais cette résistance n'a de portée que si elle est organisé et peu 25

s'appuyer sur de véritables débats politico-théoriques sur les programmes de recherche et les conditions du travail sociologique. Or, depuis quelques temps, une évolution inquiétante est en train de se produire sur la plan institutionnel. Au niveau du CNR.S., en particulier, on démantèle des équipes et on favorise les recherches thématiques (objets ponctuels) au détriment des recherches fondamentales en sciences sociales. On tend par exemple à développer l'économie industrielle plutôt que la sociologie du travail (plusieurs équipes anciennes vont disparaître dans ce secteur). On se veut plus proche de la pratique, mais on prépare des pratiques aveugles, puisque on ne cherche pas vraiment à les éclairer. Les sociologues, s'ils ne relèvent pas ce défi, risque de n'être plus que des travailleurs sociaux d'un nouveau genre ou alors des théoriciens contemplatifs sui commenteraient de façon post-moderne la société duale et ses évolutions catastrophiques. C'est dire que les débats méthodologiques actuels sont d'une importance décisive. Il faut, bien entendu, se féliciter que, dans ce contexte, l'empirisme abstrait, pour reprendre un terme de Wright-Mills, soit disqualifié (les grandes enquêtes inspirées par le fonctionnalisme),mais aujourd' hui on ne peut se contenter d'invoquer la proximité par rapport aux acteurs et aux interactions. Il faudrait, en fait, que les sociologues soient porteurs de nouvelles interrogations sur la socialité en faisant découvrir de nouveaux questionnements sur eux-mêmes et les rapports sociaux à ceux qui n'ont que rarement la parole et sont la plupart du temps de simples objets du discours sociologique. En d'autres termes, il s'agit de savoir, si, parmi les sociologies, il peut y avoir une sociologie critique qui soit aussi une sociologie de l'intervention ou d'intervention pour modifier le statu quo. * * *

Du projet au sommaire: la parcours, déroutant et coutumier, d'élaboration d'un numéro de Futur antérieur. Celui-ci devait interroger les sciences sociales: il ne retiendra que la sociologie - les sociologies. Quant aux autres sciences, notre projet - prétexte pour le lecteur d'en suivre l'élaboration -, reste de les retrouver en d'autres occasions, notamment dans le numéro que nous comptons consacrer à l' histoire. Sociologies, donc. Pluriel de précaution, qui signale une multiplicité - et défend de toute prétention à l'exhaustivité: les absents

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n'ont pas nécessairement tort, surtout quand ils s'appellent, par exemple, Max Weber ou Habermas. Pluriel d'ouverture, cependant, qui indique la diversité des voies qui parcourent le domaine (et des critiques qui permettent de l'arpenter) : les articles ici se font écho sans se répondre, et parfois se contredisent, sans que chaque auteur, penché sur sa propre copie, ait pu savoir ce que les autres tramaient dans son dos. Impossible donc de mettre de l'ordre dans les réponses, fut-ce dans une introduction - celle-ci. par exemple - qui dissimulerait, sous la présentation de la carte, le tracé d'un itinéraire forcé. Au moins avons-nous tenté d'ordonner les questions que les sociologies se posent ou qu'elles invitent à leur poser. - Critiques de la vocation sociologique, qui interpellent la sociologie sur ses fonctions. De Durkheim à Bourdieu, en passant par les micro-ethnographies: quels sont les projets politiques qui la hantent. délibérément ou confusément? Quels sont ses impensés ou ses difficultés. confrontée à des objets emblématiques (le don) ou cruciaux (le droit, les sciences, l'éducation).

logie sur ses fondements. Des fondateurs à l'ethnométhodologie : à quelle raison entend-elle se confier? Sur quelle philosophie entendelle se fonder? De quelle philosophie politique peut-elle se réclamer? A quelle psychologie spontanée tend-elle à se référer? Et voilà comment, de la dispersion des matériaux et de l'écheveau des problèmes. on peut tirer le sommaire - cohérent. somme touted'un numéro dédié à Pierre Naville.

-

Critiques de la raison sociologique,

qui l'interpellent

la socio-

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