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SOMBLOLOHO

De
224 pages
Sombloloho (pente glissante en langue afar) relate les événements qui se sont déroulés dans l'ancien Territoire français des Afars et des Issas, à la veille de l'accession de ce pays à l'indépendance. Les symptômes de la crise sont minutieusement décrits ; puis la crise politique elle-même et enfin son issue qui verra la chute du Président Ali Aref.
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POINTS

DE VUE CONCRETS

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(1975-1976)

Mohamed ADEN

SOMBLOLOHO LA CHUTE DU PRESIDENT

DJIBOUTI
ALI AREF
(1975-1976)

L' Hannattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7335-0

4

A Cheikh ADEN, mon père A KOÏNA OMAR, ma mère

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Je voudrais remercier tout d'abord mon épouse Annick, qui m'a été d'un grand secours dans mon travail; ensuite toutes mes collaboratrices pour leur loyale et aimable assistance; enfin, tous mes amis qui ont lu la première esquisse de mon ouvrage et m'ont encouragé à l'achever.

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PROLOGUE
Dans les coulisses du pouvoir
Témoin attentif des événements qui ont marqué les années préliminaires de l'indépendance de mon pays, compagnon des hommes qui les ont provoqués ou vécus, j'ai été invité à deux reprises à y jouer un rôle actif. C'est tout d'abord en 1957 lorsqu'il a fallu mettre sur pied les nouvelles institutions issues de la loi-cadre ou «loi Defferre. » Dans la concession dite «Camili », à Boulaos, Ibrahim Sultan, Afar, Adaêl, Bourhanto, frère du sultan Houmed de Tadjourah, m'a proposé, alors qu'il était venu manger du khat avec mon frère aîné Omar Mohamed Ibrahim, infirmier vétérinaire et son ami intime, de me faire figurer sur la liste des conseillers représentatifs qu'il avait à dresser pour la circonscription électorale de Tadjourah. Parmi l'élite afare, Ibrahim Sultan est à l'époque l'homme en vue. Son appartenance à l'aristocratie de Tadjourah, sa parfaite maîtrise de la langue afare et française, son emploi de télégraphiste (en morse) - métier appris au Liban au cours de la campagne de 1945 dans la Marine française - font de lui un homme susceptible de tenir avec compétence une fonction élective et éventuellement gouvernementale, car cette dernière fonction venait d'être dévolue aux originaires du Territoire gouverné jusqu'à présent par un Conseil privé sous la présidence du Gouverneur, haut fonctionnaire français, représentant du pouvoir central. Au bout d'un long moment d'intense réflexion, j'ai décliné sa proposition parce que, d'une part, je n'avais pas encore l'âge requis pour être éligible et d'autre part, les 7

fonctions politiques me paraissaient vaines et rébarbatives. En effet, depuis un an ou deux, on ne sortait pas à Djibouti des campagnes électorales, et chacune d'elles était l'occasion d'interminables discours publics et de palabres à n'en plus finir. Caressant d'autres espoirs, car c'était encore pour moi l'âge des illusions, j'ai refusé de me faire inoculer le virus de l'ambition politique. Ibrahim Sultan me harcela pendant près d'une semaine. Devant mon refus inflexible, il m'a dit: «tu m'obliges à inscrire sur ma liste quelqu'un qui ne m'inspire nullement confiance.» L'inconnu qu'il envisageait alors était... Ali Aref. A cette époque, ce dernier, moniteur d'enseignement, n'avait personne pour le soutenir et l'aider à réaliser ses velléités politiques: car, toute sa famille, y compris ses propres oncles, appuyait, selon la tradition, la candidature du frère aîné, Mohamed Aref, employé au Trésor Public et candidat sur la liste adverse à celle d'Ibrahim Sultan. La liste d'Ibrahim Sultan, parrainée par l'intrépide Mahmoud Harbi, Issa, Fourlaba, obtint la majorité des suffrages exprimés. Le succès était général: toutes les listes placées sous la bannière Mahmoud Harbi l'emportaient sur l'ensemble du Territoire de la Côte Française des Somalis.

La seconde occasion me fut offerte le 1er février 1978 par
Monsieur Hassan Gouled Aptidon, premier Président de la République de Djibouti, Chef du Gouvernement: il me convoqua au Palais Présidentiel et me proposa de compléter son gouvernement en assurant les fonctions de Premier Ministre. Ici, il faut se souvenir que nous étions, depuis trois mois environ, dans une crise gouvernementale (démission de M. Ahmed Dini de son poste de premier ministre) ouverte à la suite de l'explosion d'une grenade particulièrement meurtrière au bar-restaurant le «Palmier en Zinc », en décembre 1977, et de la répression qui s'en suivit. Ne désirant pas agrandir la brèche qui venait de s'ouvrir entre nos deux peuples, j'ai demandé au Président de me confier une «équipe» dont je choisirais les membres, en accord avec lui bien entendu, mais en fonction du but recherché. Sans l'entente, l'harmonie et la solidarité doublées de compétence et de volonté tendues vers le bien commun, aucune action politique ne peut aboutir. Chacun de 8

nous avait conscience de cette évidence. Les circonstances étaient-elles défavorables? Notre volonté n'était-elle pas conforme aux desseins de Dieu? Toujours est-il que le Président de la République ne crut pas devoir acquiescer à ma proposition. Dans les pages qui suivent, je voudrais porter témoignage sur un certain nombre de faits auxquels j'ai assisté et qui ont contribué, en deux années 1975-1976, à l'éviction d'un homme (M. Ali Aret) qui a présidé pendant près d'une génération aux destinées de notre pays. Si ce que je rapporte semble le reflet du réel à ceux qui ont vécu cette époque courte mais fertile en émotions, je pense avoir atteint mon but. Mon souhait le plus ardent est d'aider mes contemporains à réfléchir sur les événements, à percevoir ou comprendre leurs rapports, et en tirer des conclusions utiles pour l'avenir. Si j'ai brièvement rappelé par ce préambule deux circonstances importantes de mon existence, c'est pour montrer surtout que je ne suis resté ni indifférent à l'histoire récente de mon pays, ni ignorant des faits marquants qui ont constitué son déroulement, même si par obstination ou par volonté raisonnée, j'ai voulu rester à l'écart du jeu politique, et dans les coulisses du pouvoir. Destiné aux citoyens de la République de Djibouti, cet ouvrage n'a, il va de soi, aucune prétention littéraire. Il n' a pas davantage la prétention d'être complet. Ses lacunes pourraient, avec bonheur, être complétées ou redressées par les acteurs de la vie politique de notre nation. Toutefois, avant de les inviter à plonger dans l'histoire immédiate, relative et courte, car elle porte sur deux ans (1975-1976), il n'est peut-être pas inutile de faire un bref rappel de l'histoire générale de notre pays. D'une superficie de 23 000 km2, la République de Djibouti est située à la racine septentrionale de la Corne d'Afrique, à mi-distance entre l'Equateur et le Tropique du Cancer, au confluent de la Mer Rouge et du Golfe d'Aden. En dépit de l'étroitesse de notre territoire, la géologie nous place au cœur d'un vaste mouvement tectonique qui entaille l'écorce terrestre en provoquant la création des rifts. C'est ainsi que l'on assiste au développement du rift africain, 9

du rift arabe et de la dépression d'Aden. Ces systèmes tectoniques sont visibles à l' œil nu à la surface de notre pays. C'est un privilège que nous possédons naturellement en quasi exclusivité. L'homme n'a aucune prise sur ce phénomène. Au contraire, il en subit les conséquences. Toutefois, pour pallier les difficultés d'existence, la nature l'a doté d'une faculté d'adaptation à toute épreuve. C'est ainsi que l'homme, qui habite cette région depuis la nuit des temps, a su se conformer aux exigences de la vie ou de la survie. Face à la géologie active qui «façonne» la surface de la terre, formations rhyolitiques par ci et formations basaltiques par là, l' homme déploie toute son énergie pour s'accrocher à la VIe. C'est ainsi que la paléontologie nous révèle des traces de son passé lointain. Des pierres taillées, bifaces, fléchettes, pics, os et autres instruments, meublent le sol et le sous-sol de notre pays. A défaut de l'écriture, ces traces nous dévoilent les efforts entrepris par l'homme pour s'adapter à son environnement qui semble avoir beaucoup varié au cours des temps. Par contre, notre histoire moderne, au vu des traces écrites, n'apparaît qu'au milieu du dix-neuvième siècle. Elle est liée au traité d'amitié signé en mars 1862 entre la France et les autorités traditionnelles. Grâce à ce traité, les français obtiennent la disposition d'un mouillage à Obock, seul site maritime accessibles aux vapeurs de l'époque, avec possibilité d'extension en cas de nécessité du Cap de Ras-Ali dans le Golfe de Tadjourah jusqu'au Cap Doumeirah au nord, à l'entrée de Bab-el-Mandeb. Trente ans plus tard, il fallut se déplacer vers le sud, c'està-dire vers Djibouti, objet d'un autre traité signé également avec des chefs coutumiers. Il s'est en effet avéré que le « port d'Obock» chef-lieu du Territoire d'Obock et Dépendances - n'offrait pas une capacité suffisante pour assurer le développement des activités que les français, secteur public ou privé, souhaitaient y entretenir. Le nouveau site, le « Ras-Djibouti» est apparu beaucoup plus prometteur avec une rade protégée, un mouillage vaste et une possibilité de liaison ferroviaire avec l'arrière-pays.

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En 1896, le pays devient « Côte Française des Somalis », le traité d'amitié n'ayant plus cours depuis le grand partage de Berlin en 1884. Officiellement, Djibouti est retenue comme capitale de la colonie française. A ce titre, elle prend part aux deux guerres mondiales en formant avec ses hommes le «célèbre bataillon de marche Somalis.» En 1946, la Côte Française des Somalis devient, comme les autres colonies, territoire de l'Union Française. En 1958, elle opte pour le maintien de son statut de territoire d'Outre-Mer doté d'une Assemblée délibérante et d'un Conseil de Gouvernement, organe exécutif. En 1967, à la suite d'un référendum provoqué par des émeutes lors du passage du Général de Gaulle, un nouveau statut d'autonomie interne lui est octroyé sous l'appellation de Territoire Français des Afars et des Issas. Enfin, le 8 mai 1977, le peuple exprime avec fermeté son souhait d'accéder à l'indépendance, qui lui est reconnue le 27 juin de la même année. Voilà brossés à grands traits le passé et le présent de la République de Djibouti dont la population est d'un demimillion d'habitants et dont l'économie est basée sur le commerce, le transit et les activités de service. Notre passé historique s'appuie sur la tradition orale. La transmission de celle-ci est malheureusement mal assurée depuis quelques générations. C'est pourquoi, il m'a paru utile de partager avec mes compatriotes le vécu d'aujourd'hui dont je suis témoin. Les personnages dont l'action est rapportée dans ce livre sont nombreux. Il serait fastidieux de décrire leur vie. L'essentiel est de retenir quelques points de repères. Le protagoniste en est naturellement Ali Aref Bourhan, afar, Hassoba, 41 ans, tenant en main les rênes du pouvoir depuis 1960, soit quinze ans, d'abord en qualité de vice-président puis de président du Conseil de Gouvernement. Une année d'éclipse en 1966, au moment du passage du Général de Gaulle sur sa route pour Phnom-Penh. Les antagonistes sont issus, soit de son entourage immédiat: Barkat Gourat Hamadou, afar, Mirganto, la quarantaine, sénateur, instigateur de la « Fronde Parlementaire»; Chehem Daoud Chehem, afar, Derméla, Il

ministre de la santé, mécontent du mépris du président Ali Aref à son égard; Ismail Ali Youssouf, afar, Oulouto, fonctionnaire; Mohamed Djama Elabé, Issa, Fourlaba, originaire du cercle de Dikhil, ministre des Travaux publics etc.; soit de l'Opposition: les jeunes marxisants du Mouvement pour la Libération (MPL) ; Ahmed Dini Ahmed, afar, Adaêl, ancien vice-président du Conseil de Gouvernement, ancien ministre des Affaires Intérieures, déterminé à abattre un rival arrogant. Et au-dessus de cet ensemble plane l'ombre du président de la Ligue Populaire Africaine pour l'Indépendance (LPAI), Hassan Gouled Aptidon, futur président de la République de Djibouti, qui est Issa Mamassan. Pour un éventuel lecteur non djiboutien, je voudrais simplement signaler que le cadre historique et géographique du propos de cet ouvrage, le Territoire Français des Afars et des Issas (TFAI) a accédé à la souveraineté internationale le 27 juin 1977 sous le nom de la République de Djibouti. Dans le but de faire disparaître dès le premier jour de l'Indépendance toute trace de tribalisme et tout danger de division ethnique, les responsables du nouvel État ont emprunté à la capitale du pays, bientôt centenaire et creuset de l'Union et de l'Unité nationales, le nom prestigieux de Djibouti pour le donner à la nouvelle République. Ce même acte traduit, au plan diplomatique, la volonté de faire barrage à toute convoitise étrangère à l'égard du territoire national sous le prétexte d'un rattachement à une ethnie voisine. En effet, le 27 juin 1977, à l'ombre du drapeau tricolore, bleu, blanc et vert, frappé d'une étoile, hissé au mât du Palais Présidentiel, il n'y a plus qu'un peuple djiboutien dont le destin est uni pour le meilleur et pour le pire. Grâce au concours bienveillant de la France et des pays amis, la République de Djibouti accède au concert des Nations en l'espace de trois mois, devenant ainsi membre de l'ONU, de l'OUA et de la Ligue Arabe. Tout en adoptant une politique de neutralité vis-à-vis de ses voisins, véritable gageure en pleine période de la guerre de l'Ogaden, la jeune république de Djibouti passe un accord 12

de coopération technique et militaire avec la France qui lui
prête ainsi son bouclier pour favoriser son éclosion à la face du monde. Par acclamation, le peuple et l'Assemblée Nationale portent à la tête du pays le Président Hassan Gouled Aptidon, et lui confient ainsi le destin de la jeune République de Djibouti dont la devise est UNITÉ - ÉGALITÉ - PAIX. Pays à économie libérale, possédant une monnaie convertible sans contrôle de change, et un système bancaire de premier ordre, la république de Djibouti, qui réunit par ailleurs toutes les caractéristiques d'une place financière, aspire, raisonnablement, à devenir un jour la Suisse de l' Afrique.

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PREMIÈRE

PARTIE

LES SYMPTÔMES

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1. Un président puissant et un HautCommissaire «herméneute»
La nomination de M. Christian Dablanc à la tête du Territoire a été une surprise pour tout le monde. Le bruit avait en effet couru que ce poste serait confié à M. Videau, ancien directeur de cabinet à la Rue Oudinot. Les autorités territoriales ont appris en même temps que le public, par la voie des ondes, la nomination de M. Dablanc en qualité de Haut-Commissaire (Décret en date du 22 juillet 1974). Bien qu'il soit déçu de l'éviction de son ami de longue date, éviction opérée à la dernière minute, le président Ali Aref fera contre mauvaise fortune bon cœur et réservera un accueil chaleureux à M. Dablanc. Après lui avoir fait visiter tous les Cercles Administratifs et rencontrer les populations enthousiastes, il instaurera, selon les termes de son hôte, une tradition en convoquant, pour la première fois dans les annales de la Chambre des Députés, une session extraordinaire pour recevoir le HautCommissaire. Pour la première fois aussi, les notabilités de la brousse seront conviées à cette séance solennelle. Faisant parade de toute sa popularité, le président Ali Aref semble chercher à séduire le nouveau Haut-Commissaire et à le persuader qu'il est l'homme fort du Territoire. D'ailleurs, cette conviction ne lui est-elle pas dictée par sa victoire aux récentes élections législatives territoriales du 18 novembre 1973, à l'occasion desquelles ses partisans, sous l'étiquette de l'Union dans l'ensemble Français, ont remporté tous les sièges dans toutes les circonscriptions électorales? Fort de ces atouts, le président Ali Aref mènera une action tendant à faire du nouveau Haut-Commissaire un allié à défaut d'un ami.

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A ces impressionnantes parades du président Ali Aref, le Haut-Commissaire opposera son élégance naturelle, son brio, et sa profonde connaissance des affaires politiques. Ces deux hommes bien différents vont avoir à se mesurer. D'un côté, M. Dablanc, venu comme il le dit lui-même en « herméneute », avec sa culture de haut fonctionnaire métropolitain, rompu aux subtilités du langage, de la politique et de l'Administration. Licencié en droit, diplômé de Science Politique, il était Préfet de l'Allier, avant son arrivée à Djibouti. De l'autre côté, le président Ali Aref, habitué aux administrateurs de la France d'Outre-Mer, qui n'ont cesse de rappeler les réalisations accomplies dans d'autres pays d'Afrique ou d'Asie: ainsi, sous le règne d'Ali Aref, le Territoire a connu successivement ou simultanément des «Camerounais» ou des «Comoriens». Les derniers apportent leur expérience insulaire tandis que les premiers prônent les méthodes adoptées dans un pays sous tutelle. Sans avoir fréquenté l'École de l'Avenue de l'Observatoire, le président Ali Aref n'en a pas moins subi son influence par l'intermédiaire de ceux qui en propageaient l'esprit et la méthode. Autodidacte, formé et modelé aux contacts de la réalité la plus cruelle de la vie politique de son pays, après quinze ans de gouvernement, il a la conviction qu'il peut contrôler et neutraliser toute action politique opposée à la sienne. S'il laisse se développer un parti d'opposition officiel, c'est pour donner les apparences d'une démocratie à un pays dont il tient les rênes, grâce à l'appui occulte ou non de la France, depuis son avènement au premier plan de la scène politique, le 9 juin 1960. Né en 1934 à Djibouti, Ali Aref a passé son enfance à Tadjourah où il a acquis le goût de l'intrigue et la passion pour la pêche. Quoique certains veuillent le considérer comme étranger à Tadjourah en raison de sa naissance à Djibouti, il ne faut pas oublier que sa famille, depuis des générations, fait partie intégrante de la ville de Tadjourah, connue jadis dans le monde musulman et en particulier dans les pays arabes, Yémen, Arabie Saoudite etc.. pour le rayonnement de son Université théologique. La propre mère d'Ali Aref et ses aïeules ont formé des générations d'écoliers

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coraniques qui ont acquis par la suite une réputation d'érudits en matière religieuse. Ali Aref a partagé sa jeunesse entre Tadjourah et la petite localité d'Ambabo où se sédentarisa jadis sa tribu. Selon le témoignage d'un vieil arabe de Tadjourah, Ali s'était fait remarquer, dès son enfance, par son courage et son travail. Il passait la nuit à pêcher à Ambabo, une région très poissonneuse, et il venait le lendemain matin proposer le fruit de sa pêche à Tadjourah. Les vieux disaient de lui: « c'est un garçon qui fera son chemin. » Ils prophétisaient l'avenir. Ali Aref ne les décevra pas. Courageux, il l'est puisqu'il n'a jamais voulu abdiquer devant le danger; comme tout le monde le sait, sa vie a été plus d'une fois menacée. Passionné, il le sera également, au point de consacrer toute son énergie au service d'une cause qu'il estime légitime, ou à l'assouvissement de son penchant de dictateur. D'ailleurs, ne considère-t-il pas qu'il a recueilli l'héritage d'un meneur d'hommes bien connu dans le Territoire, feu Mahmoud Harbi, premier vice-président de Conseil de Gouvernement? Son arrivée au pouvoir, le 9 juin 1960, a été facilitée par les difficultés auxquelles s'est trouvé confronté le gouvernement d'Ahmed Dini. Également autodidacte, coriace, fier et téméraire, Ahmed Dini sera victime de sa propre imprudence, en voulant dès son accession au gouvernement s'imposer «aux européens» au lieu de négocier leur appui. Il sera taxé d'anti-français, (à l'époque, infraction grave) et un complot sera facilement monté contre lui pour l'évincer de la vice-présidence. A partir de ce jour et jusqu'aux troubles de 1966, lors du passage du Général de Gaulle à Djibouti, auxquels Ahmed Dini n'était pas étranger, car il militait activement dans l'opposition contre le gouvernement d'Ali Aref, celui-ci s'attellera à consolider son pouvoir et à étendre ses compétences. Contraint sous la pression des événements, Ali Aref abandonnera alors le pouvoir pendant près d'un an. J'ai eu l'occasion de bavarder longuement avec lui, en France, dans l'appartement du sénateur Barkat Gourat Hamadou, à Fontenay-Aux-Roses, où il m'avouera, malgré la désapprobation de son ami et allié, le sénateur, les circonstances dans lesquelles ces événements se sont produits 19

et son action entravée par l'Administration qui ne voulait pas l'écouter. Il m'a également confié qu'à l'époque, œuvrant dans l'intérêt du pays, il n'avait même pas réussi à mettre de côté un centime pour assurer ses arrières. Ayant mené une campagne active pour le «oui» au référendum de mars 1967, il a été rappelé par les afars qui craignaient de perdre le pouvoir au profit de l'ethnie Issa. De son côté, pour sceller la réconciliation avec tous les afars, il prendra dans le gouvernement qu'il préside désormais (Loi n° 67-521 du 3 juillet 1967) Ahmed Dini, à qui il confiera le poste tant envié de ministre des Affaires Intérieures. D'autres circonstances dicteront au président Ali Aref la décision de se séparer à nouveau d'Ahmed Dini, au mois de mars 1971, à la faveur des élections partielles dans les cercles jumelés de Tadjourah-Obock. J'espère pouvoir un jour relater dans leur intégralité les faits auxquels j'ai personnellement assisté lors de cette déchirante séparation entre deux hommes qui ont, tour à tour ou conjointement, dominé la vie politique de notre pays.

2. L'impôt de solidarité et les vœux du Haut-Commissaire pour 1975
L'impôt de solidarité fut la première décision prise pour la création d'une conscience communautaire. Annoncé dans le discours rituel du président lors de la réception ouverte donnée à sa résidence, Boulevard Bonhoure, à l'occasion de l'Aïd-el-Adha, l'impôt de solidarité se résume par les phrases suivantes, prononcées à la tribune de la Chambre des Députés le 12 décembre 1974 :
« L'impôt général de solidarité prétend être aussi juste que possible, puisqu'il frappe la quasi totalité des revenus perçus à l'intérieur du Territoire et que ses taux sont modulés en fonction ce la capacité contributive et du mode d'assujettissement des contribuables. Il sera certainement perfectible à l'expérience, mais 20

il constitue d'ores et déjà l'instrument de justice et ce développement dont le Territoire devait se doter pour compléter son dispositif économique et financier. » Mardi 31 décembre 1974

M. Dablanc, Haut-Commissaire de la république en TFAI, présente ses vœux à la population sur les antennes de la Radio et de la Télévision. Après un bref rappel des événements notables survenus au cours de l'année écoulée, il déclare:
« Le Territoire a franchi une étape décisive de son évolution lui permettant de mieux affermir sa personnalité et assurant à ses dirigeants élus une pleine responsabilité dans la conduite de ses affaires. » Il ajoute: « Je souhaite surtout que dans un monde difficile et dangereux ce qui est le bien le plus précieux, la paix et la concorde entre les communautés soient préservées dans le Territoire. Ceci dépend certes de l'attitude et de la prudence de chacun d'entre vous. »

Faisant allusion aux troubles et agitations qui déchirent les pays voisins, il poursuit:
« Dans un environnement troublé, en proie à la discorde, cette paix que nous connaissons ici même, notre Armée en est le garant. »

Mais une phrase lancée au hasard du discours particulièrement l'attention:

attire

« La richesse de ce Territoire ne peut venir que de la qualité ce ses hommes. »

Au cours de l'année 1975, les «hommes» mettront effectivement à rude épreuve leurs qualités pour faire prévaloir, les uns et les autres, leur opinion sur la destinée à donner au pays. 21

3. Les premiers déplacements politique dans la région
Janvier 1975

à caractère

M. Ali Aref Bourhan, président du Conseil de Gouvernement, se rend le 6 janvier 1975 au Yémen du Nord en voyage privé, sur l'invitation personnelle de M. Mohsein Al Aïni, premier ministre de ce pays. C'est le premier voyage du président à l'étranger. Certains journaux prétendront que le président Ali Aref s'est rendu discrètement en Arabie Saoudite pour demander au Roi Fayçal de ne pas encourager d'une façon ou d'une autre, la prétention de la république de Somalie au sujet du Territoire qui a pour le moment un double désir: demeurer aussi longtemps que possible au sein de la république française et conserver à tout prix la religion musulmane dans un monde où les valeurs spirituelles se dégradent facilement. Peu de jours après la visite du président Ali Aref au Yémen du nord, le président de cette république a cru devoir mettre fin aux fonctions du premier ministre, M. Mohsein Al Aïni, en les confiant au gouverneur de la Banque Centrale nord-yéménite, M. Abdoul Aziz Abdoul Ghani. Le 3 février 1975, M. Dablanc se rend à Aden (République Populaire et Démocratique du Yémen) SudYémen, pour achever le cycle des visites de courtoisie qu'il a entrepris, depuis son affectation en TFAI auprès des Chefs d'État des pays voisins. Interrogé au sujet de cette visite, le Haut-Commissaire explique que le gouvernement du Sud-Yémen a adressé au représentant de la République en TFAI une invitation officielle.
«Le gouvernement français, dit-il, qui entretenait par ses représentants des relations de bon voisinage avec le Territoire d'Aden à l'époque de l'Administration britannique, n'a aucune raison de récuser cette invitation ». «De plus, ajoute le Haut-Commissaire de la République, le Sud-Yémen est un de nos voisins immédiats et nous n'avons 22