Tchernobyl, un nuage passe...

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Plus de vingt ans après l'accident de Tchernobyl, qu'avons-nous retenu de cet événement et de ses conséquences en France ? Des images martelées sur le parcours du "nuage", les "mensonges de l'Etat" et "l'épidémie nationale de cancers de la thyroïde". La réalité est plus complexe : cet ouvrage revient aux sources et les anciens acteurs ou témoins de "l'affaire" s'expriment ici, ainsi que des experts en radiobiologie, seuls compétents pour juger objectivement des dégâts sanitaires...
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782336251233
Nombre de pages : 284
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Tchernobyl Un « nuage» passe. . .

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales» dirigée par Bernard Hours
La série «Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives. Derniers ouvrages parus Eric GEORGE et Fabien GRANJON, Critiques de la société de l'information, 2008. Philippe ARll\'JÜ, Homosexualité sociale, 2008 Philippe ARINÜ, Homosexualité intime, 2008. Olivier LIET ARD, La fin des inégalités. Manifeste du Parti pour l'Abolition de l'Usure (PAU), 2008. Philippe ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 1, de A à H), 2008. Philippe ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 2, de I à Z), 2008. Fabien GALZIN, La dictature du chiffre. Le libéralisme, la science et le « psy », 2008. Clotilde CHABUT, Parents et enfants face à l'accouchement sous X, 2008. A. B. LENDJA NGNEMZUE, Les étrangers illégaux à la recherche des papiers, 2008. E. BAUMANN, L. BAZIN, P. aULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL L'argent des anthropologues, la monnaie des économistes, 2008. Helmut F. KAPLAN, Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, 2008. Claudie BAUDINO, Prendre la démocratie aux mots, 2008.

Bernard Lerouge

Tchernobyl Un « nuage» passe...
Lesfaits
et les controverses

Avec le concours de

Yvon Grall Pierre Schmitt

L' Harmattan

tD L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06685-4 EAN : 9782296066854

Introduction
C'est ce que nous pensons déjà connaître qui nous empêche souvent d'apprendre Claude Bernard

Pour le Français d'aujourd'hui comme pour celui d'il y a vingt ans, qu'il s'agisse de « l'homme de la rue », du journaliste ou du haut fonctionnaire, il est entendu qu'un personnage officiel a déclaré un jour, le plus sérieusement du monde, que« le nuage de Tchernobyl s'était arrêté aux frontières» ! Ce n'était là qu'une boutade humoristique, non une phrase réellement prononcée, mais qui illustrait bien le calme des experts français alors que toute l'Europe était en émoi. Dans quel contexte précis cette phrase, devenue emblématique (elle fait désormais partie des expressions courantes), est-elle apparue et, problème de fond, quelles ont été les très probables conséquences des retombées radioactives de Tchernobyl pour notre santé? Plusieurs livres «engagés» ont déjà commenté les événements et les déclarations officielles, pour stigmatiser l'attitude des pouvoirs publics, mais leur travail d'historien est très incomplet et ils ne tiennent aucun compte de l'avis des experts en radiobiologie. Cet ouvrage cherche à combler cette lacune en réunissant d'une part des éléments d'information épars, oubliés ou inconnus du public (des confidences des acteurs de ce psychodrame) qui permettent de suivre pas à pas le déroulement de la crise à ses débuts, avec ses réactions médiatiques immédiates, et d'autre part les informations scientifiques les plus récentes permettant de porter un jugement sur l'étendue des risques radiologiques effectivement courus. L'accident de Tchernobyl et l'arrivée d'un panache radioactif, des événements totalement imprévus, surviennent dans les pires conditions: un gouvernement nommé quelques semaines auparavant dans le contexte nouveau d'une cohabitation, dont certains ministres-clés manquent d'expérience; des prévisions météorologiques déficientes, en France comme dans le reste de l'Europe, qui ne voient pas s'approcher les masses d'air contaminé; un « nuage» qui touche notre pays à la veille du long « pont»

commençant le jeudi 1er mai, pendant lequel beaucoup de Français pratiquent
un exode tranquille, organisé de 10hgue date, de quatre jours, huit jo~rs ou davantage (qu'il s'agisse de fonctionnaires, de journ~listes, d'hommes politiques, de techniciens etc.); l'absence dans tOQSles pays européens d'une organisation préétablie pour faire face à une telle situation et la cacophonie qui résulte du «chacun pour soi»; la pluie qui tombe abondamment en France dans les régions les plus exposées au panache radioactif; etc.

Pendant les deux premières semaines, les médias font bien leur travail d'information, peu aidés, il faut le reconnaître, par les communiqués lapidaires des services responsables de l'Etat qui sont surchargés et ont le souci de ne pas affoler la population pour un risque radioactif qu'ils jugent très faible, voire nul (à tort ou à raison, nous en discuterons). Le gouvernement tarde à comprendre que cette communication improvisée n'est pas bonne. A partir du 10 mai, la confiance qui régnait depuis longtemps entre les médias et les experts nucléaires en sûreté et en radioprotection se dissipe et les diverses tentatives faites pour la rétablir restent infructueuses. C'est le récit de ces journées, divisé en onze chapitres, qui fait l'objet de la première partie de ce livre, la chronique d'un fiasco médiatique. Mais la question fondamentale est, bien entendu, de savoir si les déficiences de la communication et l'absence de mesures particulières de protection de la population française ont nui à la santé des Français. Ici, ce qui est en cause n'est plus la qualité de la communication mais plutôt la qualité des données scientifiques disponibles et de leur interprétation. La controverse va porter essentiellement sur le niveau de contamination de notre sol et des aliments consommés. Elle durera vingt ans, avec des péripéties diverses, car les mesures de radioactivité dans la nature sont difficiles à interpréter et à relier à la dose subie par les individus. Pendant ce temps, anticipant les conclusions de ces études, des malades atteints de cancers de la thyroïde s'interrogent et décident de porter plainte contre l'État pour empoisonnement ou non-assistance à personne en danger. L'augmentation constatée du nombre de ces cancers a-t-elle un lien avec l'accident de Tchernobyl? Comment passe-t-on de la dose au risque de cancer? Les experts officiels ont-ils sous-estimé les risques? Impossible, bien sûr, de ne pas évoquer à cette occasion les conséquences sanitaires de l'accident dans les Républiques les plus contaminées de l'ancienne Union soviétique, conséquences qui, comme nous le verrons, sont très controversées, elles aussi, sur place comme au plan mondial. Toutes ces questions et considérations font l'objet de la seconde partie du livre, le temps de la polémique. On y aborde au fond, dans un langage aussi accessible que possible, avec divers renvois en annexes, les aspects scientifiques et réglementaires de la radioprotection. La troisième et dernière partie, le temps de la réflexion, aborde les débats qu'ont suscités ces événements. D'abord, ceux qui ont agité les milieux professionnels et les gouvernements du monde entier pour renforcer la sécurité des citoyens vis-àvis des risques liés aux centrales nucléaires et rendre l'information plus 8

transparente. Ces mesures, dont l'efficacité n'a pas été mise en déf~ut depuis maintenant plus de vingt ans, n'ont toutefois pas empêché l'arrêt de nombreux programmes nucléaires à l'étrang~r. En France, le maintien des activités et d~s progr!lroroes nucléajres (si l'on excepte Superp4énix, qui a joué le rôle de l'innocente victime expiatoire) a eu probablemellt pour contrepartie une contestation acharnée, fortement médiatisée, qui s'est polarisée sur la « mauvaise» gestion de la crise et sur les conséqu~nces sanitaires supputées. Les organisations antinucléaires ont su profiter habilement des cafouillages officiels pour acquérir une crédibilité quasi inoxydable auprès des médias, au point que les arguments scientifiques présentant des conclusions contraires aux leurs ne sont même plus écoutés, quelles que soient les références et la réputation des experts qui s'expriment, en particulier les spécialistes du cancer. Est-ce parce que ceux-ci ne peuvent faire honnêtement état que de probabilités là où le public voudrait des certitudes (alors que dans bien d'autres domaines où les risques sont infmiment supérieurs, l'indifférence est souvent de règle)? Selon certains, la messe semblerait dite, dans les médias cororoe dans le grand public, sur l'attitude des pouvoirs publics lors du passage en France de ce qu'il est convenu d'appeler « le nuage de Tchernobyl », ainsi que sur l'étendue des risques sanitaires réellement courus à cette occasion. Cette affaire, nous a-t-on dit, est entrée dans la sphère du mythe, ce que vous pourrez écrire ne changera rien. Faudrait-il donc baisser les bras et refuser de lutter contre des idées fausses, martelées sans démonstration, qui tirent leur force de leur seule répétition. Ce serait désespérer de la rationalité des Français en général et des journalistes en particulier. Il convient au contraire absolument de maintenir ou renouer le dialogue entre le monde scientifique et le monde médiatique, au moins avec les personnes de bonne volonté réellement désireuses de se faire une opinion par elles-mêmes. C'est dans ce but que ce livre a été écrit. Car il serait lâche de se taire lorsqu'on peut apporter des réponses aux légitimes interrogations de notre société.

NB. Le lecteur peu familiarisé avec les unités de radioactivité et de doses de rayonnement et soucieux de bien comprendre l'ensemble des questions débattues devra certes faire un petit effort d'assimilation. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir fait de longues études scientifiques pour appréhender ces notions et le nouveau bagage acquis le préparera à mieux suivre les débats sur l'énergie nucléaire dont les médias se font l'écho et à juger de la qualité des intervenants. 9

On ne peut plus exercer de nos jours sa pleine citoyenneté sans posséder un minimum de savoir sur les notions nouvelles présentes dans l'actualité. Nous regrettons que l'enseignement général, et même médical, accorde si peu de place à la radioactivité et à ses risques spécifiques, replacés dans l'ensemble des risques auxquels nous sommes tous soumis, mais il faut bien reconnaître que le fonds de connaissances utiles est de plus en plus vaste et qu'il vaut mieux savoir apprendre que d'avoir la tête bourrée de notions mal assimilées. Pour ne pas hacher la lecture, mais aussi pour faciliter l'accès ultérieur à ces notions scientifiques à toute occasion, nous avons reporté dans plusieurs annexes les explications utiles ou des données complémentaires détaillées. C'est ainsi que quatre annexes portent respectivement sur la radioactivité, les doses, la radioprotection et ses fondements scientifiques, formant un ensemble auquel le lecteur pourra se reporter aisément et dont la compréhension lui confèrera une culture de qualité sur les rayonnements et leurs effets.

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Première partie

Chronique d'un fiasco médiatique

1 28 avril 1986: l'alerte
Le lundi 28 avril 1986, vers 7 heures du matin, un employé venant travailler à la centrale nucléaire de Forsmark, à 120 km au nord de Stockholm, déclenche une alarme en passant dans le portique de détection des radiations situé à l'entrée d'un bâtiment du réacteur. Ce qui étonne, c'est que cette alarme sonne à son entrée, alors que la raison d'être de ce portique est plutôt de détecter toute sortie indue de personnes contaminées ou de matières radioactives! Bien vite, il s'avère que les chaussures de l'homme sont contaminées. En en cherchant les causes, on s'aperçoit que la radioactivité extérieure de l'atmosphère est très supérieure à la normale. Sans doute cet air a-t-il pollué les terrains environnants sur lesquels cet homme a marché. Mais d'où provient cette radioactivité? La centrale aurait-elle eu une fuite radioactive? En première analyse, rien de suspect n'apparaît pourtant dans son fonctionnement. Dans le doute, la direction décrète l'état d'urgence à 10 h 30, informe les autorités locales ainsi que l'Institut national de radioprotection. Par précaution, le réacteur est arrêté et le personnel non indispensable (600 personnes) évacué. Peu avant Il heures, le SKI (1'Autorité de sûreté suédoise) est alerté de la situation. Tandis qu'on examine en détail l'état des installations nucléaires du site, où rien d'anormal n'est remarqué, la direction interroge les postes de contrôle de l'activité de l'air situés à Stockholm ainsi que dans le centre de recherche suédois de Studsvik, à 90 km au sud de la capitale. Leurs réponses parviennent vers midi. Elles sont éloquentes: l'activité de l'air y a cru de manière similaire à celle de Forsmark! La cause de la contamination est donc extérieure à la centrale et comme il n'y a aucune indication de dysfonctionnement en Suède, elle ne peut provenir que d'un pays étranger. Sans attendre cette réponse, des mesures spectrométriques ont été faites sur les filtres à travers lesquels l'air ambiant est continûment aspiré. Cette première analyse révèle que les particules radioactives qui s'y sont déposées ne sont pas spécifiques d'une explosion nucléaire militaire, qui enfreindrait le traité d'interdiction des essais aériens ratifié par l'Union soviétique, mais qu'elles ont probablement pour origine un réacteur nucléaire en exploitation. Toutes les organisations suédoises impliquées sont immédiatement alertées, l'Institut de recherche de la défense nationale, l'Institut de météorologie et d'hydrologie notamment. Les données météo indiquent que la contamination vient de l'est ou plutôt du sud-est (Lituanie, Biélorussie ou Ukraine ?). En fait, elle est arrivée

subrepticement la veille au soir, sans qu'on en ait alors pris conscience. Qu'elle puisse apparaître si loin de son lieu d'origine étonne un peu. Il faut que les poussières aient été projetées ou entraînées à une altitude d'au moins 1000 mètres! Parmi les radio-isotopes identifiés, les physiciens relèvent alors du niobium, un métal qui entre dans la composition de structures du cœur de certains réacteurs électrogènes soviétiques. Puis ils trouvent du carbone, ce qui fait penser à un incendie impliquant du graphite. Le diagnostic se précise donc: un grave accident nucléaire, quelque part en URSS, sans doute dans un réacteur de type RBMK, dont le cœur contient justement plusieurs milliers de tonnes de graphite et des structures en alliage de zirconium et de niobium. Admirons au passage la rapidité de l'analyse et la justesse des conclusions, que rend possible l'analyse fine de la radioactivité ambiante, révélatrice impitoyable des secrets les mieux gardés) . Vers midi, l'attaché nucléaire suédois à Moscou est chargé de contacter les autorités soviétiques pour savoir si un accident est survenu en URSS. La réponse immédiate du Kremlin est négative. Qu'importe! La Suède informe le monde entier de ses conclusions. Il est environ 13 heures. Quelques heures plus tard, une courte information de l'agence Tass, à la fin d'un journal télévisé soviétique, fait enfin part de l'accident: la centrale concernée est celle de Tchernobyl, en Ukraine, à 130 km environ au nord de Kiev, presque à la frontière du Belarus. Comment l'URSS aurait-elle pu dissimuler le fait et le lieu? Les satellites espions américains l'auraient vite identifiée. L'accident concerne la quatrième et dernière tranche mise en service sur le site. Des mesures sont prises pour éliminer les conséquences de l'accident, ajoute l'agence Tass, et des soins ont été prodigués aux victimes. Aucune autre information n'est encore donnée, pas même sur le jour de survenue de l'accident. La Glasnost se met en route, mais à toute petite vitesse. L'armée suédoise dispose, pour contrôler la radioactivité, de collecteurs qui peuvent être montés sous les ailes de certains avions de combat. Dans l'après-midi, ces appareils font des prélèvements à une altitude de 300 m, le long de la frontière, puis balayent diverses altitudes jusqu'à 12000 m. Dans la soirée, un hélicoptère de la Marine mesure le niveau de contamination de l'air, une contamination présente entre des altitudes de 200 et 1000 m, avec un maximum à 700 m. Un plan d'urgence est aussitôt établi. Au sol, les vingt-cinq stations de l'armée enregistrent déjà les données reçues. Les stations existantes, civiles ou militaires, reçoivent l'ordre de changer leurs
Ce sont des analyses de ce type (mais à partir d'échantillons pris sur le terrain et des radioactivités plus de mille fois inférieures) qui permettent aux inspecteurs de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique de savoir ce qui s'est réellement passé ou est en cours dans les pays suspectés de tentatives de prolifération. 14
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filtres toutes les trois heures afin de les analyser immédiatement et de permettre ainsi le suivi de la contamination au cours du temps. C'est dans l'après-midi du lendemain 29 avril que celle-ci sera la plus forte. Peu après avoir nié puis reconnu l'accident, Moscou demande conseil aux Suédois et aux Allemands sur les moyens d'éteindre le feu de graphite qui s'est déclaré dans leur réacteur, une demande d'autant plus étonnante que la Suède n'a jamais utilisé ce matériau2 dans ses réacteurs et que le seul réacteur allemand qui en est pourvu est reIToidi à l'hélium et donc ne présente aucun risque d'inflammation. Seuls les Anglais et les Français ont encore des réacteurs utilisant du graphite, mais ils ne sont pas contactés. Les Anglais ont pourtant connu en 1957 un grave accident à la centrale de Windscale, où du graphite s'était enflammé, réacteur à l'arrêt, lors d'une opération de réchauffage, assez risquée, mais volontaire, destinée à lui redonner ses caractéristiques physiques initiales. Cette tentative de réparation des dommages subis du fait de l'irradiation avait mal tourné et ce premier accident du nucléaire civil avait provoqué une contamination extérieure, par l'iode notamment, qui avait conduit à une interdiction de consommation du lait produit dans la région pendant près de deux mois. Cet accident avait donné lieu à de nombreuses publications. La demande soviétique montre à l'évidence le désarroi dans lequel se trouvent les autorités centrales. Gorbatchev, au pouvoir depuis l'année précédente, fait sans doute face à une situation très grave. Premières réactions françaises Ce lundi 28 avril donc, vers 13 heures, le SKI suédois téléphone directement au professeur Pierre Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), pour l'informer de la contamination du ciel suédois et de ses premières conclusions. L'interlocuteur ne s'étend pas sur les données car il a bien d'autres correspondants à avertir. Le SCPRI a été désigné «centre de référence européen» en matière de mesure des faibles radioactivités et se doit donc d'être l'un des premiers informés. Il l'est d'autant plus que son directeur, en poste depuis trente ans, a une grande notoriété internationale dans le domaine de la radioprotection et que la France est le premier pays producteur d'électricité d'origine nucléaire en Europe. Aussitôt la nouvelle connue, qu'il retransmet au gouvernement, Pierre Pellerin fait équiper les avions de ligne d'Air France qui se dirigent vers le
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Le graphite sert dans la plupart des réacteurs à ralentir les neutrons issus des

fissions pour les amener à une vitesse qui les rend plus aptes à donner naissance à de nouvelles fissions.

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nord et le centre de l'Europe de filtres permettant de recueillir les poussières en suspension dans l'air. Cela fait près de trente ans que son service conduit de telles opérations dans tous les cieux du globe, à la traque des retombées des essais nucléaires dans l'atmosphère ou d'incidents radioactifs pouvant survenir à tout moment, quelque part dans le monde. Le matériel est disponible et monté le jour même avec l'accord de la compagnie. La routine presque. .. Après avoir mis le SCPRI (qui dépend du ministère de la santé) sur le pied de guerre et décidé une permanence 24 heures sur 24, le Pro Pellerin prépare le télex qu'il adressera le lendemain aux divers sites nucléaires français où s'exerce en continu la surveillance de la radioactivité de l'atmosphère, pour qu'ils redoublent de vigilance: ceux du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) et de sa filiale, la Compagnie Générale des Matières Nucléaires (COGEMA), ainsi que ceux d'Électricité de France (EDF), en tout plus de trente sites répartis dans l'Hexagone. Ces moyens de mesure complètent ceux qui dépendent directement de son service et quelques autres aussi. Le ciel de France est bien surveillé. Pierre Pellerin prend ensuite contact avec les principaux spécialistes mondiaux, en particulier le Pro Eric Pochin, de Grande-Bretagne, expert reconnu des contaminations par l'iode radioactif, ainsi qu'avec François Cogné, le directeur de l'Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire (IPSN), une branche du CEA chargée de missions d'expertise et de recherche en matière de sûreté nucléaire et de radioprotection. Les deux hommes et leurs équipes se connaissent bien et depuis longtemps. Ils discutent longuement au téléphone pour évaluer l'accident et en supputer les causes et surtout les conséquences possibles, en URSS d'abord mais aussi en France, dans le cas où la pollution parviendrait jusqu'à nos frontières. Ils savent bien qu'ils seront bientôt sur la sellette et interrogés l'un et l'autre, tant par le gouvernement que par les médias, du fait de leurs compétences respectives. Il importe donc de s'échanger en permanence les informations reçues ou données, pour évaluer en commun l'évolution de la situation et éviter tout décalage dans l'information. Les données disponibles sur le réacteur accidenté sont succinctes. L'installation soviétique figure bien dans un annuaire de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA), qui recense tous les réacteurs du monde, mais chaque pays le renseigne comme il veut, et comme ce réacteur de type « RBMK » est à double fm, civile et militaire (il participe à la production de plutonium de «qualité militaire »), rien de très détaillé n'y figure, bien sûr. Ce n'est pas très grave car la donnée qui importe le plus est la puissance thermique du réacteur, environ 3 000 mégawatts (à peu près celle d'un des deux réacteurs de Fessenheim). Cette seule donnée permet de déterminer le nombre de fissions et donc de « produits de fission radioactifs» produit chaque seconde et d'en déduire leur masse approximative accumulée 16

dans le cœur du réacteur dans l'hypothèse maximaliste d'un fonctionnement antérieur de quelques années à pleine puissance. Même en supposant que l'ensemble des produits de fission soient relâchés et que le panache se dirige droit vers la France, les premières estimations sont rassurantes, compte tenu de la distance (l 600 km de Tchernobyl à Strasbourg) et des lois de la diffusion atmosphérique, laquelle a pour effet de diluer les poussières et les gaz radioactifs. L'activité moyenne déposée, si elle était uniforme, ne conduirait, semble-t-il, qu'à une contamination de l'ordre de 5000 becquerels3 par mètre carré. Or, c'est en direction du nord, vers les pays scandinaves, que le panache s'est dirigé, non vers l'ouest et la France. La radioactivité se détecte facilement, à un niveau qui peut être extrêmement faible. Celle dont a fait part la Suède est loin d'être négligeable mais elle n'est pas alarmante. Comme on le voit, l'accident est pris très au sérieux et tous les moyens utiles dont dispose la communauté nucléaire française sont immédiatement mobilisés, mais nul ne manifeste de réelle inquiétude pour la santé de la population française. Ce qui occupe les esprits, ce sont avant tout les événements en Union soviétique, les causes de l'accident et ses conséquences locales. Rien de plus normal. Le décor est planté, les acteurs sont en place. La pièce qui va se jouer, totalement improvisée, va susciter un intérêt considérable, notamment dans notre pays où elle va être évoquée pendant plus de vingt ans, jusqu'à nos jours, dans un esprit polémique. Elle mérite donc qu'on se penche attentivement sur son déroulement.

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Le becquerel (Bq) est l'unité de radioactivité. Nous invitons vivement le lecteur
I de ce livre sur la radioactivité et à s'y référer quand il en

profane à lire l'annexe éprouvera le besoin.

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Mardi 29 avril: premières rumeurs et réactions
L'annonce de l'accident, qu'ont reconnu les Soviétiques dans la soirée du lundi 28 avril, et d'une contamination transfrontalière stupéfie le monde entier. Aucune information officielle ne parvenant par le biais des ambassades, les gouvernements occidentaux n'ont guère d'autre ressource que d'écouter les médias qui se fondent eux-mêmes sur des rumeurs diverses. Seuls les Etats-Unis disposent de satellites militaires d'observation performants susceptibles de leur apporter quelques lumières objectives sur l'accident; mais comme le degré de précision des photos prises par ces derniers est très secret, aucune d'entre elles n'est publiable. Une première vue en noir et blanc du profil du réacteur, prise par les Soviétiques, est bientôt diffusée. Elle fera comprendre immédiatement l'ampleur de la catastrophe. Le satellite européen SPOT, dont les photos sont moins bonnes, ne délivrera

sa première image que lejeudi I er mai. Mais ce sera un travellingpris d'avion

un peu plus tard qui restera dans la mémoire collective. Le mardi 29 avril, le second communiqué de l'agence Tass fait état de deux morts, un chiffre que les observateurs estiment trop ridiculement faible pour être vraisemblable. D'autres estimations (2000 décès), jugées plus « plausibles» mais d'origine incertaine, sont vite avancées par les médias américains et reprises par certains journaux français (Le Parisien, Le Monde par exemple) ainsi que par nos chaînes de télévision. Ces rumeurs sont-elles orchestrées? S'agit-il d'un complot ourdi aux États-Unis ou ailleurs visant à discréditer l'énergie nucléaire en même temps que le régime soviétique? Certains se poseront sérieusement la question4. D'autres diront plus tard que la source est tout bonnement un propos non vérifié d'une bonne dame de Kiev... Nous ne prendrons pas parti sur ce point. Des «informations» sont glanées par les grandes agences de presse américaines (United Press et Associated Press) auprès d'une délégation soviétique de passage aux États-Unis, ou auprès de personnes revenant de l'Union soviétique. Ces nouvelles diverses seront reprises avec précaution par les journaux français les jours suivants, modulées en fonction de leur orientation politique pro ou anti-soviétique et de leur position, favorable ou non, à l'énergie nucléaire. L'occasion est trop belle pour les opposants à cette forme d'énergie, partout dans le monde, de dénoncer les risques liés aux
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LECERF (Yves) et PARKER (Edouard) L'affaire Tchernobyl. La guerre des rumeurs. (put) 1987.

centrales en exploitation ou en cours de construction. Ils auront donc tendance à croire, accréditer ou avancer les chiffTes ou les rumeurs les plus pessimistes, une position qui s'affmnera avec le temps parfois jusqu'au délire. En Suède, les autorités, tout en protestant auprès des Soviétiques de n'avoir pas été prévenues de cette pollution, indiquent toutefois que la radioactivité induite est sans danger pour l'être humain, ce dont fait état, par exemple, le journal Les Échos, dans un article au ton très mesuré, dont la manchette «Accident nucléaire à Kiev: la Scandinavie s'inquiète» ne reflète apparemment que l'attitude de la population locale. L'article fait état des mesures de radioactivité réalisées dans tous les pays nordiques et des déclarations soviétiques sur les soins prodigués aux blessés. Il s'interroge sur les conséquences de l'accident sur les opinions publiques occidentales et sur la concurrence entre énergies au moment où fait rage la tentation du pétrole pas cher. Mais il indique aussi que la radioactivité anormale relevée dans les pays scandinaves et particulièrement en Finlande était sans danger pour l'être humain. Comme ils pouvaient s'y attendre, François Cogné, Pierre Pellerin et Pierre Tanguy, l'ancien directeur de l'IPSN qui a rejoint récemment EDF en tant qu'inspecteur général de la sûreté et de la sécurité nucléaire, sont harcelés de questions par les journalistes qui les ftéquentent de longue date. Qui d'autres que ces trois grands experts pourrait apporter un semblant de réponse à leurs interrogations? Mais ces derniers peuvent-ils dire autre chose que des généralités en l'absence d'informations directes ou indirectes, de source fiable? Trois grandes questions intéressent alors les experts comme les médias : les conséquences sanitaires de l'accident sur place (nombre de morts probables en URSS), les causes de l'accident, enfin l'appréciation du risque pour l'Europe et la France d'être atteinte par le panache radioactif avec des conséquences sanitaires éventuelles à préciser. Première interview télévisée du Pro Pellerin Ce 29 avril, le ProPellerin est invité à participer au JT de 13 heures sur TF1 que présente Yves Mourousi. François Cogné l'accompagne rue Cognacq-Jay mais doit se contenter de discuter avec Michel Chevalet avant l'émission pour l'informer de ce que sont les réacteurs RBMK, leur nombre, leurs atouts (la simplicité de leur conception) et leurs faiblesses supposées (le collecteur de vapeur qui pourrait se rompre, première hypothèse émise par l'IPSN sur la cause de l'accident). Puis viennent les informations météo. Le vent a tourné et souffle maintenant vers les Balkans. Mais, le lendemain, il devrait se diriger à nouveau vers les pays scandinaves. A Copenhague, c'est la ruée 20

dans les pharmacies pour se procurer des tablettes d'iode, censées saturer la thyroïde et donc empêcher la fixation ultérieure de l'iode radioactif provenant de Tchernobyl. Le Pr. Pellerin, qui a eu le matin même des contacts avec ses homologues suédois, apporte lors de l'émission quelques précisions sur la situation dans ce pays, où l'activité en iode de l'atmosphère serait montée à 10 Bq/m3, mais serait redescendue depuis lors à moins de 2.5 Bq/m3. C'est une activité notable, ajoute-t-il, mesurable, mais qui ne présente aucun inconvénient sur le plan de la santé publique. On a fait tellement de catastrophisme sur le plan du nucléaire qu'on risque un peu la panique. Je voudrais bien dire clairement que, même pour les Scandinaves, la santé n'est pas menacée... Cela ne menace personne actuellement, sauf, peut-être, dans le voisinage immédiat de l'usine, et encore c'est surtout dans l'usine que je pense que les Russes ont admis qu'il y avait des personnes lésées. Michel Chevalet expose ensuite longuement les hypothèses sur les causes de l'accident que lui a suggérées François Cogné et qui se révèleront ultérieurement inexactes. À l'issue de l'émission, Yves Mourousi s'étonne de
cette nouvelle unité de radioactivité qu'est le becquerel. Personne n

y

comprend rien, M Pellerin, parlez donc en curies comme tout le monde! Ce conseil sera suivi dix jours plus tard, mais s'avèrera désastreux, car le grand public n'a aucune idée de ce qu'est le curie, une unité en fin de compte moins parlante à l'esprit que le becquerel. Le journal télévisé, dont la durée est très limitée, ne permet bien sûr pas d'inclure un exposé général sur la radioactivité et les effets des rayonnements sur l'homme et ce n'est pas non plus à l'invité, qui ne dispose d'aucun support pédagogique visuel, de l'improviser. Des émissions particulières auraient pu être programmées pour initier le public à ces notions en profitant de sa sensibilisation. Encore faudrait-il qu'il existe un peu de souplesse dans les grilles de programmes. Des propos imprudents. Aujourd'hui, quand on les réécoute, ces premiers propos du Pr. Pellerin étonnent un peu car, à l'époque, on ne sait pratiquement rien encore de l'ampleur de l'accident et il semble donc prématuré de dire que cela ne menace personne sauf, peut-être, au voisinage immédiat de l'usine. Que signifie d'ailleurs dans son esprit voisinage immédiat et que peut en penser le public? S'agit-il de quelques kilomètres ou de quelques dizaines de kilomètres? On verra par la suite que plusieurs interprétations sont possibles. Le jugement du Pro Pellerin ne peut se fonder que sur l'activité de l'air annoncée par les Suédois, de l'ordre de 10 Bq/m3, un chiffre modeste en effet, analogue à celui que l'on trouvera en France quelques jours plus tard, mais non représentatif de la situation au nord de la Suède et en Finlande (dix fois plus environ, ce que l'on ignore). Même si les conséquences sanitaires finales seront, en URSS, bien moindres que ce que la plupart des médias 21

prétendront sur le coup de l'émotion et sur la foi de faux prophètes, nul ne conteste aujourd'hui qu'une vaste opération d'évacuation de la population locale s'imposait bien et que l'accident est effectivement une vraie catastrophe. Dénoncer à l'avance le «catastrophisme» des médias, c'est un peu agiter un chiffon rouge devant leurs yeux. En outre, ces propos peuvent laisser penser que l'on ne traite pas la radioprotection en France avec autant de rigueur que dans les pays scandinaves, puisque la radioactivité qui y est mesurée semble émouvoir les autorités de ces pays et peu les nôtres. Le 29 avril, à 13 heures, alors qu'on ne dispose que de renseignements très faibles, le Pro Pellerin aurait pu se retrancher derrière sa méconnaissance de la situation locale et se contenter de faire part de sa vigilance et des liens qu'il entretient avec ses collègues étrangers. Mais il préfère donner son intime conviction et rassurer. A-t-il tort de le faire? Nous en discuterons plus tard. Autres interviews À 13 heures, sur Antenne 2, le journaliste Noël Mamère reçoit Pierre Tanguy. Le présentateur rapporte d'abord ce que l'on dit du nombre de morts (2 ou 2 000 selon les sources) et diverses informations alarmantes provenant du Japon ou d'un radio amateur: Le monde n'a pas idée de ce qu'est cette catastrophe. Aidez-nous! Noël Mamère ajoute que, vu les conditions météo présentes, le dégagement radioactif sous forme de nuage ne touchera pas la France, mais il redescend sur l'Autriche et la Yougoslavie. À Kiev, la vie est apparemment normale mais on lave régulièrement les trottoirs. Pierre Tanguy intervient alors avec assurance et conviction.Il envisage des solutions possibles pour éteindre l'incendie de graphite et annonce que la France, comme les États-Unis, est prête à apporter son aide, si on la lui demande. Le fait, pour le panache radioactif, de venir ou non en France dépend de la météo, ajoute-t-il, mais plus le temps passe, plus ça se disperse et cela devient totalement insignifiant. À la fin de l'émission, Yves Lenoir, un invité antinucléaire, rappelle qu'il y a encore des réacteurs graphite-gaz en France et donc qu'un risque existe. Il faut les arrêter! s'exclame-t-il. Leur conception est pourtant bien différente de celle des RBMK. En Suisse, le matin de ce mardi 29, une analyse du centre météorologique national avait conclu au retour vers le sud et le sud-est, c'est à dire vers l'URSS, du panache radioactif relevé le dimanche et le lundi en Scandinavie. Des prévisions analogues sont émises en cours de journée par les centres météorologiques de la République fédérale d'Allemagne et de l'Italie. Les informations recueillies en Autriche sont également tout à fait rassurantes et cohérentes avec les prévisions françaises, que certains, plus tard, accuseront cependant d'avoir été manipulées par le gouvernement. 22

Au soir du 29 avril, un anticyclone semble protéger notre pays jusqu'au 2 mai contre toute incursion venant de l'est. Brigitte Simonetta, sur Antenne 2, achève le bulletin météorologique qui précède le journal télévisé de 20 heures, en affichant une carte de France où figure un triangle STOP tout à fait rassurant au niveau des Alpes. Or toute journée gagnée est bonne à prendre car deux phénomènes contribuent à diminuer la nocivité du panache, comme l'a dit Pierre Tanguy: la décroissance radioactive naturelle des produits de fission transportés (selon les périodes propres à chacun des radioéléments) et la dilution progressive des contaminants dans l'atmosphère. Au cours du JT qui suit, le présentateur, Jacques Violet, évoque les 130 stations de mesures réparties sur le territoire, où sont effectués des prélèvements quotidiens sur les poissons, le lait des vaches, les cultures, l'eau de pluie ou les poussières atmosphériques, des prélèvements analysés, contrôlés et comptabilisés dans une salle unique au monde pour vérifier le niveau de la pollution de l'environnement. Plus de 50 000 par an. Puis il interroge son invité, le Pr. Chanteur, directeur adjoint du SCPRI. - Pour l'instant, il n y a aucun risque avec l'accident qui vient d'avoir lieu en Union Soviétique?

- Ah

ça, je peux vous dire qu'en France, il n y a absolument

aucun risque.

On pourra certainement détecter dans quelques iours le passage des particules5, mais du point de vue de la santé publique, il n y a aucun risque. Dans l'après-midi, François Cogné avait passé près d'une heure au téléphone avec l'assistante de Michel Chevalet. Puis d'autres personnes l'avaient sollicité. Or, il devait continuer de consulter ses services, garder le contact avec ses homologues étrangers, répondre aux questions du pouvoir politique, diriger son Institut. Aussi a-t-il demandé à son adjoint, Jean Petit, de le remplacer pour l'interview prévue le soir même à 23 h sur Antenne 2, avec le journaliste Philippe Harrouard. Durant la vingtaine de minutes qui lui sont accordées, Jean Petit se révèle un excellent communicant, répondant avec sérieux et modestie aux questions pertinentes qui lui sont posées. Il trie dans la masse « d'informations» ou de rumeurs que le journaliste lui présente ce qui lui paraît vraisemblable ou non. Tandis qu'un vice-président de l'aviation civile soviétique, de passage à Washington, n'a évoqué qu'un accident « local» ayant fait moins de cent blessés et que Moscou ne parle que de deux tués, l'agence américaine UPI fait déjà état de deux mille morts auxquels s'ajouteraient bientôt un millier de blessés dans un état désespéré dirigés vers divers hôpitaux. Jean Petit explique que cette information américaine paraît peu plausible, les personnes irradiées ne décédant pas aussi rapidement. Il se réfère à l'avis des spécialistes de l'IPSN, en particulier du Dr Lafuma, selon lesquels le risque
5

C'est nous qui soulignons 23

principal est de voir apparaître des cancers supplémentaires, différés, chez les personnes assez fortement irradiées. Les événements à Tchernobyl On ignore alors tout de l'action héroïque des pompiers qui se sont sacrifiés dans la nuit de l'accident pour empêcher l'incendie de se propager vers le réacteur mitoyen, allant jusqu'à pousser du bout de leurs bottes les morceaux de graphite ou d'uranium incandescents éparpillés sur les toits. Aucun ne dispose de dosimètre personnel lui permettant d'avoir une idée grossière du niveau de rayonnement dans lequel il travaille. D'ailleurs, lorsqu'il existe un dosimètre collectif, il est tellement saturé quand on le met en marche sur les lieux de l'accident qu'il ne donne aucune indication. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les premiers intervenants ignorent que le réacteur est détruit et qu'ils travaillent dans un milieu très radioactif. Pour eux, c'est un incendie déclenché par une explosion chimique, une explosion hydrogène peut-être, qu'il faut à tout prix maîtriser pour qu'il ne se propage pas au réacteur jumeau. Il fait nuit et la fumée cache la vérité que seuls un très petit nombre d'hommes hébétés comprennent. Quand, sept heures après l'accident, le soleil est bien levé et que la situation est mieux appréhendée, une centaine d'hommes sont déjà hospitalisés. 237 ont éprouvé dans les heures qui ont suivi des malaises à des niveaux divers, rangés sous l'appellation de «maladie des rayons ». 134 d'entre eux seront évacués vers les hôpitaux de Moscou (principalement) ou de Kiev pour des greffes de moelle osseuse. 28 de ces intervenants de la première heure décèderont dans les quatre mois suivants. Leur mort sera régulièrement annoncée par l'agence Tass, jour après jour, semaine après semaine. Aucun secret de la part des Soviétiques sur ce premier bilan des victimes, on a peine à le croire aujourd'hui et les Occidentaux le croient moins encore sur le moment. L'appui d'un spécialiste américain des greffes de moelle osseuse (une technique qui a fait la réputation des médecins français mais qu'ils ne recommandent plus), le Dr Gale, sera même recherché, par l'intermédiaire d'un milliardaire américain, le Dr Hammer. Il interviendra, mais sans véritable succès. Dans cette interview, Jean Petit estime que la population vivant à plus de quelques dizaines de kilomètres du réacteur endommagé ne peut être soumise à des doses excessives de rayonnement et que des conséquences sanitaires ne sont guère possibles au-delà des frontières. Il ne se trompe pas trop puisque la zone d'exclusion qui sera décrétée autour de la centrale aura un rayon de 30 km. Mais il n'imagine pas que les caprices du vent et surtout de la pluie puissent parfois concentrer la contamination très au delà de cette zone, selon une dispersion dite en «taches de léopard )),totalement imprévisible. Jusqu'à 24

quelle distance faut-il évacuer la population? La question ne trouvera pas de réponse immédiate, car il convient d'abord de mesurer partout le niveau de radioactivité local puis de peser le pour et le contre. Les spécialistes de la radioprotection considèreront qu'il n'y a pas lieu d'évacuer lorsque le niveau de rayonnement est analogue à ce que l'on trouve dans les régions du globe où le rayonnement naturel est le plus fort, sans dommages sanitaires apparents. Mais la population est anxieuse, ce qui conduira le gouvernement soviétique à décider des évacuations de plusieurs zones contaminées relativement éloignées de Tchernobyl, parfois contre l'avis de leurs spécialistes, des opérations qui s'étaleront jusqu'en août 1986. En même temps qu'elle annonce un nombre de victimes très limité, l'agence Tass fait part d'une première évacuation de la population, mais sans donner d'autres détails. L'heure de l'accident n'est toujours pas révélée, le moment le plus probable étant, pour les observateurs étrangers, l'après-midi du 26 avril. Le jour est le bon mais pas l'heure (en réalité 1 h 23 du matin, heure locale, 2 heures de moins à Paris). Cette heure nocturne est une chance: au moment de l'accident, la plupart des habitants de la ville de Pripiat (50000 personnes à 4 km de la centrale), où vivent les familles des exploitants des quatre unités de production du site et celles des constructeurs des deux autres réacteurs programmés, dorment, fenêtres plus ou moins closes6. La nuit, l'air réchauffé par les habitations a tendance à constituer un matelas faisant barrage à l'arrivée du panache radioactif. Celui-ci, qui se dirige vers le nord passera tout à côté, semble-t-il, sans trop les affecter7. Au moment où, sans la nommer expressément, on commence à parler dans les médias de cette ville, celle-ci a été évacuée deux jours auparavant, le dimanche 27, en trois heures de temps, à l'aide de plus de 1200 cars et 300 camions réquisitionnés par les autorités. La communication soviétique se met en place, mais avec retard. Le décalage de deux jours entre les faits et les déclarations alimentera la suspicion et décrédibilisera le discours, car les journalistes veulent du direct. Or, peu d'images fixes ou mobiles seront publiées sur les événements des premiers jours, les interventions des pompiers, l'évacuation, etc. Moscou expérimente pour la première fois une gestion de crise publique, ce qui n'est pas simple; sa gestion est efficace mais secrète. Peut-on être à la fois efficace et transparent dans de telles circonstances? Il est permis de se poser la question.

6

En revanche, des pêcheurs à la ligne nocturnes, qui assistent de loin à l'incendie du
Mais leur malaise sera

réacteur, seront irradiés eux aussi et devront être hospitalisés. de courte durée.
7

Les enfants de Pripiat ne seront pas particulièrement touchés par les cancers de la
plus tard.

thyroïde qui apparaîtront

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Dans la soirée du 29 avril, on relève avec surprise au Vésinet, sur les filtres d'un vol Francfort - Hambourg - Paris, une radioactivité significative d'éléments à vie courte, révélatrice d'une contamination de l'atmosphère en altitude. Le Pro Pellerin communique le soir même à Serge Berg, de l'agence France Presse, les résultats des analyses qui ont été faites au retour de l'appareil. Ce premier télex sera le premier d'une longue série de messages quotidiens envoyés à minuit et largement diffusés. Les analyses donnent les proportions des principaux isotopes trouvés, mais ne peuvent préciser leur concentration dans l'air à tel ou tel endroit du parcours aérien. Le texte est le suivant: Ce jour, 29/04/86 à 24 h, aucune élévation significative de la radioactivité sur l'ensemble des stations du SCPRl du territoire. En revanche, premier prélèvement significatif effectué sur le vol Air France Hambourg-Paris (en provenance de la région de la Baltique). Les pourcentages relatift de la composition en spectrométrie gamma:
132 Tellure 131 Iode environ environ environ environ environ traces traces traces 39% 30% 21% 5% 3%

132Iode

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103 Ruthénium 99M Technétium 134 Césium 137 Césium 140 Baryum Ces mesures se poursuivent

Cette information brute est communiquée au monde entier par le biais des diverses agences de presse. Première information chifftée publiée largement, semble-t-il, elle attirera le lendemain au Vésinet de nombreux journalistes ftançais ou correspondants étrangers. Mais, n'étant assortie d'aucun commentaire écrit, elle est bien difficile à déchiffrer par la presse du lendemain matin, qui en fait cependant largement état. En fait, elle n'est compréhensible que par les spécialistes. L'avion a rencontré le panache, voilà ce qui est sûr. Quant aux chiffres et aux radionucléides...

Pour les physiciens: l'iode-l32 n'est pas un «produit de fission)} mais le descendant radioactif du tellure-l32 (demi-vie de 3 jours), qui, lui, en est un. Cet iode-l32 a une demi-vie assez courte (2 heures environ) comparativement à celle de l'iode-l31 qui est d'environ 8 jours. On verra que cet iode-l32 et d'autres isotopes de l'iode, à vie encore plus courte, pourraient avoir joué un rôle important dans l'exURSS, mais sa disparition assez rapide conduit à le négliger dans les autres pays survolés, comme le nôtre.

8

26

3 Mercredi 30 avril: les rumeurs s'amplifient
Le mercredi 30 avril, l'agence Tass annonce 197 blessés, dont 49 ont déjà quitté l'hôpital, pour démentir les rumeurs occidentales faisant état de milliers de décès. Ces dernières continuent cependant de s'amplifier. Selon un radioamateur local, deux réacteurs seraient détruits et il y aurait des centaines de morts que des repris de justice enterreraient au plus vite! Des photos infrarouges américaines mettraient en évidence un second foyer d'incendie. Y aurait-il donc du vrai dans l'atteinte d'un deuxième réacteur? Comme le rappellent certains auteurs9, rien n'est plus propre à la naissance et à la propagation de rumeurs qu'une information non vérifiable. On vérifie donc ce qu'on peut: les « rapatriés» sont cueillis à leur descente d'avion pour que leur radioactivité corporelle soit analysée. Le laboratoire du SCPRI au Vésinet fait des mesures et ne trouve rien. Cela n'étonne pas le Pro Pellerin mais rassure les intéressés et leurs proches. Les médias s'en font honnêtement l'écho. Selon Le Matin, « l'angoisse s'empare d'une partie des populations nordiques. À Copenhague, les gens se ruent dans les pharmacies pour se procurer des pastilles d'iode... Le vent faible souffle encore du sud-est, donc de l'URSS. De quoi donner de nouvelles sueurs froides à une population que les appels au calme des autorités n'arrivent pas à calmer. En Suède, les autorités locales distribuent des tablettes d'iode aux enfants des écoles et mille personnes font la queue, pendant plusieurs heures, pour se faire examiner par une équipe de dix médecins spécialistes des radiationsJO.» On notera la contradiction avec la déclaration de la veille d'un ministre suédois sur l'absence de danger... La Finlande paraît plus calme, bien qu'elle soit plus touchée. Elle a peu réagi à l'événement, se contentant de noter (toujours selon Le Matin) des retombées radioactives 6 à JO fois plus importantes que d'habitude. Cette formulation n'a guère de sens, car, « d'habitude », il n'y a pratiquement aucune retombée sensible. Ce qui est vrai, c'est qu'elles sont plutôt 6 à 10 fois plus fortes qu'en Suède. Raymond Sené, du Groupe de scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire (GSIEN), accompagné des Amis de la Terre et de certains Verts,
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STRAZZULA (J) et ZERBIB (J-C) Tchernobyl. La documentation ftançaise (1991). 10 Autre exemple d'affolement, celui que rapportera Ouest France du 3 mai: La Californie, sur laquelle les restes d'un nuage radioactif pourrait arriver les jours
a connu une ruée identique.

prochains,

donne dans une conférence de presse son sentiment sur les conséquences sanitaires, sans disposer plus que d'autres d'informations particulières. Selon lui, seules les personnes travaillant sur le site de la centrale et les équipes de secours ont pu recevoir une dose mortelle, 1000 rems (J0 Sv) en unejois. Ces personnes peuvent mourir dans les trois jours suivants. D'autres ont dû mourir par des projections de vapeur ou des chocs mécaniques. Sous le vent, jusqu'à une distance de 100 km, la population court des risques mortels dont les effets peuvent se manifester dans les semaines ou les mois à venir. En se positionnant entre les déclarations soviétiques (2 morts) et les rumeurs américaines (2000), le GSIEN pense-t-il s'approcher d'une vérité qui se situerait à mi-chemin? La réalité est bien différente de ce que chacun peut imaginer et il est encore hasardeux de faire des pronostics. À l'heure où Raymond Sené s'exprime, les Soviétiques ont raison contre lui; mais le bilan humain va s'alourdir de semaine en semaine. On ne dépassera cependant pas la trentaine de victimes à la fin de l'année, appartenant toutes au personnel d'intervention des premières heures. Gorbatchev a décrété la Glasnost (c'est-à-dire la transparence), mais elle ne se met en œuvre que très progressivement, tant les vieilles habitudes sont difficiles à modifier à tous les niveaux. Personne en Occident ne croit alors à la véracité des informations émanant de l'URSS (d'ailleurs, même aujourd'hui, toute donnée sur cet accident, provenant de sources officielles, locales ou centralisées, est considérée avec une grande méfiance...). Perplexité gouvernementale Lorsqu'il s'avère que le panache radioactif pourrait bien, un jour ou l'autre, intéresser notre territoire, les autorités françaises s'interrogent non seulement sur ce qu'il convient de dire ou de faire mais aussi sur l'organisme qui doit s'exprimer. En se penchant sur les textes en vigueur, elles découvrent une situation ubuesque. Un texte très récent, adopté par le gouvernement Fabius, dispose en effet que la coordination des contre-mesures à prendre en cas d'accident nucléaire intervenant sur le territoire français et la communication correspondante sont du ressort du ministère de l'Intérieur mais que pour tout accident intervenant à l'extérieur de nos frontières, c'est le ministère chargé de la Mer qui est concerné! La raison en est toute simple: deux ans auparavant, très exactement le 25 août 1984, un cargo, le Mont-Louis, se dirigeant vers Riga et transportant une trentaine de «fûts» d'hexafluorure d'uranium, dans le cadre d'un contrat d'enrichissement avec l'URSS, avait été éperonné par un transbordeur britannique au large d'Ostende, dans les eaux internationales. Le Mont-Louis avait coulé avec son chargement et l'on avait mis deux mois à le repêcher. La vanne de remplissage de l'un des fûts, tordue sous le choc, avait fui à son arrivée dans le port de Dunkerque. Cet accident n'avait eu - et 28

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