Théorie africaine de la contre insurrection

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Le continent africain continue de souffrir de fragilités de nature à freiner son développement économique et à entretenir la violence armée. La multiplication de mouvements djihadistes notamment constitue un réel danger pour la stabilité et la sécurité de l'Afrique. Face à cette situation, les armées africaines ont l'obligation de se doter d'un corpus doctrinal contre-insurrectionnel propre à l'Afrique. Cet ouvrage tente de procéder à une "africanisation" des théories contre-insurrectionnelles contemporaines, c'est-à-dire à leur contextualisation et leur adaptation à la civilisation africaine.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
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EAN13 : 9782140012945
Nombre de pages : 242
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Samuel Sylvin N d u tu muThéorie africaine
de la contre-insurrection
Sécuriser autrement Théorie africaine Le continent africain continue de souffrir de fragilités de nature à
freiner son développement économique et à entretenir la violence
armée. Parmi ces vulnérabilités, le terrorisme islamiste occupe
une place de choix. En effet, la multiplication de mouvements de la contre-insurrectiondjihadistes sur le continent constitue un réel danger pour la stabilité
et la sécurité de l’Afrique.
Sécuriser autrementFace à cette situation, les armées africaines ont l’impérieuse
obligation de se doter d’un corpus doctrinal contre-insurrectionnel
propre à l’Afrique. Les théories contre-insurrectionnelles contemporaines
sont dominées par la pensée militaire anglo-saxonne, elle-même
inspirée des théories du Britannique Robert Thompson et du
lieutenant-colonel d’origine française David Galula.
Cet ouvrage tente de procéder à une « africanisation » de ces
approches conceptuelles, c’est-à-dire, à leur contextualisation et à
leur adaptation à la civilisation africaine.
Le capitaine de vaisseau Samuel Sylvin Ndutumu est un offcier de
marine camerounais, diplômé de l’École navale de Brest et de l’École
des fusiliers- marins de Lorient (France). Il est breveté de l’enseignement
militaire supérieur de second degré et diplômé en science politique
à l’université Jean-Moulin de Lyon-3 (France), spécialiste des relations
internationales et de la sécurité internationale. Il enseigne au Centre de
recherche d’études politiques et stratégiques (CREPS) de l’université de
Yaoundé-2.
Préface d’Esaïe Ngambou
Photographie de couverture de VOA :
combattants d’AQMI (CC).
ISBN : 978-2-343-09621-6
24,50 e
Théorie africaine de la contre-insurrection
Samuel Sylvin N du tumu
Sécuriser autrement






Théorie africaine
de la contre-insurrection

Samuel Sylvin NDUTUMU



Théorie africaine
de la contre-insurrection
Sécuriser autrement





Préface du général de division Esaïe Ngambou






















Du même auteur

eGéopolitique maritime du golfe de Guinée au XXI siècle, Paris,
L’Harmattan, 2012.




















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09621-6
EAN : 9782343096216



« À tous les camarades d’armes engagés dans la lutte
contre les Groupes armés terroristes (GAT) sur le sol
africain ».


À ma feue mère et à tous ceux qui me sont chers.


REMERCIEMENTS
Je remercie monsieur le président de la République du
Cameroun, dont la volonté d’ouverture des forces de défense
aux études militaires supérieures et aux études universitaires
a rendu cette œuvre possible. Je remercie également monsieur
le ministre délégué à la présidence chargé de la Défense, pour
avoir bien voulu autoriser cette publication.
Ma reconnaissance et ma gratitude vont au général de
corps d’armée, chef d’état-major des armées, ainsi qu’au
général de division, commandant l’École supérieure
internationale de guerre de Yaoundé, pour leur soutien.
Je remercie enfin, le docteur Nzokou Fotsing Wilfride
Gilbert de l’université de Yaoundé 2, dont les travaux sur les
théories contre-insurrectionnelles contemporaines dans le
cadre de sa thèse de doctorat Ph.D ont contribué à
l’élaboration du sixième chapitre de cet ouvrage.
Une pensée affective va à ma famille et à tous ceux qui ont
participé à la réalisation de cette œuvre.

PRÉFACE
Je suis particulièrement heureux, en tant que commandant
de l’École supérieure internationale de guerre de Yaoundé
(ESIG), de préfacer ce nouvel ouvrage du capitaine de
vaisseau Ndutumu Samuel Sylvin, qui fut un brillant stagiaire
ede la 6 promotion de notre École. En effet, l’une des
missions de l’institution que je dirige est de mener la
réflexion sur la vision prospective sur l’Afrique et le monde.
Et j’ai toujours pensé que nos stagiaires ont le devoir de
porter cette mission au-delà de leur temps de séjour à l’École,
en approfondissant la méditation militaire et la réflexion
stratégique. Dans cette perspective, cet officier à travers ce
deuxième ouvrage (qui vient après celui publié en 2012 sur la
géopolitique maritime du golfe de Guinée), confirme
l’excellente qualité des produits de l’ESIG, et représente un
réel motif de fierté pour notre institution.
La thématique abordée est d’une importance capitale. Au
moment où notre continent est confronté à la multiplication
des mouvements insurrectionnels, notamment des Groupes
armés terroristes (GAT), les stratèges africains ne peuvent
pas faire l’économie d’une réflexion pouvant aboutir à
l’élaboration d’un corpus doctrinal propre à l’Afrique. En
effet, le phénomène guerrier a considérablement évolué ces
dernières années sous l’effet des mutations géopolitiques et
géostratégiques que connaît notre monde. Aux guerres
interétatiques d’hier ont succédé celles opposant des armées
régulières à des acteurs non étatiques issus de la société
civile. Ces évolutions appellent de nouveaux modes de
pensée, de nouvelles approches conceptuelles et de l’innovation intellectuelle dans l’élaboration des doctrines
militaires. C’est ce à quoi s’attelle l’auteur de cet ouvrage. Il
s’agit d’une analyse scientifique visant à démontrer la
nécessité pour les armées africaines de disposer d’une théorie
contre-insurrectionnelle propre à l’Afrique. Pour cela,
l’auteur a choisi de revisiter le corpus théorique de la
contreinsurrection contemporaine, pour se rendre compte de ce que
la pensée actuelle dans ce domaine est dominée par le
paradigme anglo-saxon, représenté par une figure de proue, le
général d’armée américain David Petraeus. Ce paradigme
s’est lui-même largement inspiré des théories du Britannique
Robert Thomson et du lieutenant-colonel d’origine française
David Galula.
Ce courant de pensée, qui tend aujourd’hui à s’imposer
dans le monde universitaire et dans les grandes écoles
militaires de par le monde, devrait être reconsidéré dans notre
contexte, pour s’adapter à la civilisation africaine. Puisque la
stratégie (Art de la guerre) est aussi affaire de culture, chaque
civilisation se doit de faire la guerre qui est la sienne,
c’est-àdire celle qui est conforme à ses valeurs, à ses mœurs et à sa
culture. Pour les militaires africains, il est donc question
d’éviter de reproduire de façon mécanique, les méthodes
venues d’ailleurs et qui sont conçues dans d’autres
civilisations. Le génie africain consisterait à les
contextualiser et à les adapter à notre civilisation.
En menant cette réflexion, le capitaine de vaisseau
Ndutumu éveille notre conscience collective. Il invite les
stratèges africains à être eux-mêmes. Être soi-même, c’est
d’abord comprendre d’où l’on vient. C’est ensuite, intégrer
les apports (positifs) d’autres civilisations, afin de se frayer
son propre chemin dans le concert des nations.
Au-delà, cet ouvrage, en apportant le substrat théorique
indispensable à la compréhension des enjeux de lutte contre
10 les GAT, contribue de façon significative à la conception des
approches innovantes dans le combat engagé contre le
terrorisme confessionnel sur le sol africain.
Mon vœu est que nos jeunes stratèges, notamment ceux
formés à l’ESIG s’approprient la pensée de l’auteur et
cherchent à l’approfondir et à la perfectionner, afin que les
militaires d’Afrique ne soient plus seulement de simples
consommateurs des approches de solutions venues d’ailleurs,
mais des acteurs déterminants de la réflexion stratégique
contemporaine.

Général de division Esaïe NGAMBOU

11
INTRODUCTION
Contrairement à ce que beaucoup espéraient, la fin de la
1guerre froide n’a pas auguré de la « fin de l’histoire » par le
triomphe de la démocratie et de l’économie de marché, gage
d’un ordre international pacifié. Quotidiennement, l’actualité
internationale témoigne d’une violence protéiforme sur
l’étendue du globe, contredisant le jus contra-bellum prôné
par les Nations unies. La période post-guerre froide s’est
traduite par une évolution stratégique fondamentale. La
guerre autrefois affaire de professionnels s’est retrouvée dans
la population. On a assisté à l’émergence de nouveaux types
2de conflictualités. Le théoricien français Bertrand Badie
analyse cette évolution en relevant que toute la théorie
classique des relations internationales, au-delà de sa diversité
et de sa fragmentation, reposait sur l’hypothèse de violences
d’État à État. C’est pourquoi selon lui, un théoricien comme
Max Weber a été longtemps préféré par les analystes de la
violence, à Durkheim. Il était plus question de comprendre
les affrontements mondiaux, les compétitions planétaires, les
rapports de force entre gladiateurs, d’où le triomphe du
paradigme réaliste des relations internationales, dans la lignée
de Thomas Hobbes, pendant toute la longue période de la
guerre froide.

1 Cette expression est du politologue américain Francis Fukuyama, voir
Fukuyama Francis, La fin de l’histoire et le dernier Homme, Paris,
Flammarion, 1992.
2 Voir Badie Bertrand, L’impuissance de la puissance, Paris, Fayard,
2004. A contrario, les réalités de l’époque contemporaine sont
marquées, d’une part, par une régression des conflits
interétatiques, et d’autre part par l’apparition de nouvelles
formes de menace à la paix. La taxinomie fait ressortir
plusieurs types : guerres civiles, insurrections, génocides,
guérillas multiformes, terrorisme, piraterie et violences
maritimes, mouvements de revendications, etc. Cette
situation est exacerbée par le nouveau contexte mondial
dominé par la mondialisation.
La mondialisation a en effet profondément modifié la vie
sociale et les relations internationales. Elle peut être comprise
comme cette nouvelle situation dans laquelle la diffusion de
l’information, des techniques de guerre, de la connaissance,
la transformation des rapports économiques et la modification
des rapports de force internationaux ont d’emblée un impact
mondial. Elle permet ainsi à une multitude d’acteurs non
étatiques de tirer profit de la circulation internationale des
informations, comme des hommes et des biens.
Le continent africain n’échappe pas à cette nouvelle donne
3internationale . En réalité, l’Afrique est traversée dans son
entièreté par l’onde de choc provoquée par l’apparition de
nouveaux types de menaces.
On estime qu’en 2011, une vingtaine de pays africains
étaient encore en situation de crise. Dans la mouvance
internationale, la nature de ces conflits a changé, car ils sont
aujourd’hui pour l’essentiel internes et s’articulent avec les
réseaux régionaux et internationaux (effets de la
mondialisation). La nouveauté réside également dans le fait
que les crises africaines modernes ont des origines sociétales.

3 Phillipe Hugon fait remarquer qu’au-delà de la transformation de leur
nature, l’Afrique continue de compter pour 1/3 des conflits mondiaux, lire
eHugon Philippe, Géopolitique de l’Afrique, 3 édition, Paris, SEDES,
2014.
14 Elles renvoient dans leur quasi-totalité à des acteurs sociaux
et surtout à des jeunes sans emploi, ne pouvant accéder à des
revenus licites, ou encore à des migrants « allogènes » ou
« allochtones » se heurtant à l’accès aux ressources
(questions d’identité). Elles puisent aussi leurs origines dans
la rareté des ressources et leur accaparement par une
« minorité » ; et dans la question de l’accès à la terre et aux
ressources naturelles y afférentes (eau, pâturage…).
L’Afrique est donc au cœur de l’évolution de la conflictualité
et des transformations de la sécurité.
Qu’est-ce que la sécurité aujourd’hui ?
La sécurité est la notion centrale des relations
internationales. Les études afférentes à cet objet sont nées
aux États-Unis dans les années 40. L’acception initiale en
théorie des relations internationales apparaît sous la plume du
réaliste Arnold Wolfers et se définit dans un sens objectif
comme « l’absence de menaces sur les valeurs centrales » et
dans un sens subjectif par « l’absence de peur quant à la
menace sur les valeurs centrales ». La sécurité recouvre donc
un double sens ; le sens subjectif (le ressenti) et le sens
objectif (situation donnée). Même s’il faut reconnaître avec
Jean Delumeau, que ces deux dimensions du concept
devraient être distinguées puisqu’il existe en français un autre
terme que sécurité pour désigner une situation concrète
donnée (sens objectif) notamment la sûreté. La sécurité
exprime « la croyance bien ou mal fondée qu’on est à l’abri
de tout péril » tandis que la sûreté connote surtout des réalités
et des situations concrètes : mesures de précaution, garanties
diverses, caractère d’une personne de confiance, lieu où l’on
ne craint pas l’agression, fermeté du pied qui marche, de la
main qui écrit. La sécurité renvoie à un sentiment éprouvé.
Delumeau cite Descartes qui, dans son Traité des Passions de
l’âme note : « lorsque l’espérance est si forte qu’elle chasse
entièrement la crainte, elle change de nature et se nomme
15 sécurité ou assurance et, (...) lorsque la crainte est si extrême
qu’elle ôte tout lieu à l’espérance, elle se convertit en
désespoir ».
Dans les analyses contemporaines, le concept de sécurité a
connu une évolution fondamentale. Cette transformation est
liée à l’évolution des enjeux de sécurité qui ne sont plus
conçus seulement en termes nationaux, mais également en
termes de régionalisation et de globalisation. Car les menaces
sont de plus en plus diffuses et appellent des réponses
globales.
L’un des pionniers à avoir proposé la nouvelle grille de
lecture du concept de sécurité n’est autre que le
4constructiviste Barry Buzan à travers son concept novateur
de sécurité sociétale. Il considère en effet qu’on ne peut plus
considérer la sécurité seulement sous le prisme des menaces
militaires et politiques, il faut également prendre en compte
d’autres aspects tels que les aspects économiques,
5environnementaux, culturels , etc.
À la suite de Buzan, le politologue américain James
Rosenau, à travers sa lecture binaire du monde contemporain,
distingue le monde stato-centré (relations interétatiques) et le
monde pluri-centré (relations entre acteurs de la société civile
que ce soit des entreprises multinationales ou bien des ONG).
La sécurité devient selon lui de plus en plus « élusive »
(fuyante et insaisissable), car elle se situe à l’intersection de

4 Barry Buzan faisait en réalité écho à Karl Deusch et son concept de
« Communauté de sécurité » énoncé dans les années 60, voir Barry
Buzan, National Security in the Third World, Cambridge, Cambridge
University Press, 1992 : « People, States, and Fear : the National
ndSecurity Problem in the Third World » (2 chapitre), pp. 14-43.
5 Les analyses de Barry Buzan ont été approfondies et complétées par les
chercheurs de l’école de Copenhague, notamment Ole Waever et Jaap de
Wilde.
16 ces deux mondes. Elle se manifeste également dans
6l’interaction des forces locales et globales .
Cependant, le concept de sécurité trouve son éclatement
dans l’analyse de Charles-Philippe David. Il propose deux
notions. D’abord celle de l’élargissement de la sécurité
(Broadening), qui renvoie à ce que de nos jours les menaces
sont élargies aux phénomènes environnementaux, aux
nouvelles technologies de la communication, aux
catastrophes naturelles, à la malnutrition, aux violations des
droits de l’Homme, aux politiques de gouvernance et au
sousdéveloppement. La deuxième notion est celle de
l’approfondissement de la sécurité (Widening) qui s’explique
par le fait que l’État n’est plus le seul sujet de la sécurité, il
faut désormais intégrer l’individu dans les analyses de
sécurité.
Enfin, le sociologue Ulrich Beck, quant à lui, distingue
deux modernités pour illustrer l’éclatement des menaces. La
première modernité qui va du XVIe siècle à la fin de la
guerre froide correspond à des menaces d’origine territoriale
et militaire consécutives à la mise en place des États-nations
en 1648, à la suite des traités de Westphalie. La seconde
modernité, qui va de 1989 à nos jours, est caractérisée par des
enjeux nouveaux sur le plan de la sécurité, ceux-ci plus
globaux et en liaison beaucoup plus avec les individus au
travers d’une multitude de risques tels que les crises
économiques et financières, les réseaux criminels, les
catastrophes écologiques, etc.
Pour ce qui est de l’Afrique en particulier, l’on peut
considérer que le concept de sécurité y a connu une évolution
en trois phases : la première est celle qui a suivi

6 Voir James Rosenau, « New Dimensions of Security : the Interaction of
Globalizing and Localizing Dynamics », Security Dialogue, 95, 3,
september 1994.
17 immédiatement les indépendances : la définition de la
sécurité était alors axée sur la sécurité étatique, cette
approche soulignait l’importance de l’intégrité territoriale, les
menaces y étaient vues en termes d’agressions extérieures. La
deuxième phase correspond aux années 1970 et 1980. Ici, la
faiblesse de la gouvernance a en grande partie donné lieu à
l’émergence du paradigme de la sécurité du régime dans de
nombreux pays africains. Les menaces y étaient perçues en
termes de menaces contre les institutions de la République.
La troisième phase part du milieu des années 90 à nos jours,
grâce à la mouvance internationale de l’émergence du
concept de sécurité tournée vers les individus. Ces États sont
aujourd’hui confrontés à la nécessité de mettre graduellement
l’accent sur la sécurité des citoyens, ce qui appelle une
intégration accrue des nouvelles menaces affectant les
individus dans le cadre de la sécurité humaine.
C’est quoi la sécurité humaine ?
Pour comprendre la sécurité humaine, il est nécessaire de
reconvoquer l’éclatement de la sécurité décrit par
CharlesPhillipe David. Le Widening ou approfondissement de la
sécurité et le Broadening ou élargissement de la sécurité,
démontrent que la sécurité renvoie de plus en plus à des
objets liés aux préoccupations d’ordre humain.
En effet, forte des évolutions théoriques évoquées plus
haut, la communauté internationale a commencé au
lendemain de la fin de la guerre froide à remettre en question
le concept classique de sécurité fondé sur la sécurité des
États. Elle s’est rendu compte de la nécessité d’interpeller et
d’appréhender la question de l’insécurité au niveau des
individus. Un consensus s’est dégagé sur l’opportunité de
l’élargissement et de l’approfondissement de la sécurité
proposée par Charles-Philippe David en prenant en compte le
contexte politique post-guerre froide. C’est dans ce contexte
18 particulier que le concept de sécurité humaine est apparu pour
intégrer peu de temps après l’agenda politique mondial du
développement. La sécurité humaine est celle qui prend pour
objet référent non pas l’État, mais l’individu. Elle fait partie
intégrante d’un état d’être (state of being), et permet
d’envisager non seulement la sûreté physique des individus,
mais aussi leur bien-être économique et social, le respect de
leurs dignité et valeurs en tant qu’êtres humains et la
protection des droits et libertés fondamentaux qui par essence
leur sont rattachés. Le concept de sécurité humaine repose
ainsi sur l’émancipation de l’individu en le libérant de la peur
et du besoin et en le faisant accéder à la justice sociale. Il vise
à protéger les personnes contre les menaces et les situations
les plus critiques. La sécurité humaine concerne donc les
conflits et la guerre. Il s’agit en réalité de mettre en relief ce
qui menace concrètement les gens, au détriment de la seule
stabilité des États. Ainsi, selon les théories de la sécurité
humaine, celle-ci transcende la défense nationale et le respect
des lois et de l’ordre public, pour inclure toutes les
dimensions politiques, économiques, sociales permettant de
vivre à l’abri du risque et de la peur. En effet, l’on s’en rend
compte aujourd’hui, la plupart des menaces à la sécurité et à
la stabilité des États africains ne sont plus liées à des conflits
entre États ou à des agressions extérieures, mais à des conflits
entre l’État et des groupes de populations civiles insurgées,
qui vivent le mal-être, la pauvreté, les inégalités, et qui,
animés par des motivations d’ordre politique, idéologique,
confessionnel, décident malheureusement d’emprunter la
voie de la violence pour contester l’autorité de l’État et
espérer ainsi changer l’ordre établi. Les nouveaux conflits
africains semblent de ce fait liés à des problèmes de sécurité
humaine qui se transforment en insécurité militaire.
19 L’Afrique
L’origine du mot Afrique semble controversée. Chez
certains à l’instar des Romains, il désignait l’Ifriqiya tiré du
mot berbère Ifri, c’est-à-dire rocher. Dans cette configuration,
l’Afrique renvoyait dans la vision romaine à la province
Africa, l’actuelle Tunisie. Le nom Afrique aurait par la suite
désigné le Maghreb puis l’ensemble du continent en excluant
selon de nombreux auteurs, la partie nord que l’on rattache
alors au monde méditerranéen ; réduisant l’Afrique dans ce
7cadre à l’Afrique noire ou subsaharienne . L’Afrique dont
nous parlerons dans cet ouvrage correspond au continent
africain dans son entièreté, c’est-à-dire à tous les États
membres de l’Union africaine y compris le Maroc.
Les nouvelles formes de menace
Les menaces ont connu une évolution engendrée par la
transformation du concept de sécurité. De nos jours, elles ne
se limitent plus aux menaces contre le territoire, l’État, les
institutions. Autrefois stato-centrées, elles sont beaucoup plus
aujourd’hui humano-centrées, car affectant d’abord les
individus dans le cadre de la sécurité humaine. Il est vrai que
ce concept de « nouvelles formes de menace » peut à plus
d’un titre être controversé, en ce sens que les menaces
actuelles touchant les individus ne sont pas en réalité une
nouveauté, elles existent depuis des lustres. Mais c’est le
contexte dans lequel elles surviennent au XXIe siècle qui
justifie de leur nouveauté. L’émancipation des acteurs non
étatiques (parmi lesquels ceux de la violence armée illicite)
consubstantielle aux conséquences de la fin de la guerre
froide et le nouveau contexte de mondialisation-globalisation,

7 Ce découpage est moins lié à une discontinuité territoriale de l’Afrique
justifiant de cette césure que de la volonté de délimiter des sphères
d’influence correspondant aux visions stratégiques des grandes
puissances.
20 constituent le ferment de l’innovation dans la
phénoménologie de ces menaces à l’époque contemporaine.
La première partie de cet ouvrage analysera le nouvel
environnement stratégique africain. Il s’agira de démontrer
que le caractère non inclusif de l’extraordinaire croissance
8économique de l’Afrique crée des vulnérabilités qui se
traduisent en crises, lesquelles crises n’arrivent pas à être
jugulées par les approches de sécurité collective régionale
actuelles.
La deuxième partie étudiera la nouvelle dimension
stratégique de la sécurité humaine. Il sera question de
comprendre le concept de sécurité humaine et de démontrer
qu’elle est pour beaucoup dans les crises africaines
contemporaines.
La troisième partie préconisera une réponse sécuritaire
intégrée et une théorie contre-insurrectionnelle propre à
l’Afrique, dans le but de faire face aux nouvelles menaces
inhérentes à l’insécurité humaine.


8 On estime cette croissance à 5% en moyenne depuis plus de 10 ans.
21
PARTIE 1

LE NOUVEL ENVIRONNEMENT
STRATÉGIQUE AFRICAIN
« Les souffrances sociales (dues à la pauvreté et au
sous-développement) sont un obstacle à la
construction des États-nations jusqu’à donner
naissance à des sociétés guerrières ; elles alimentent
les fondamentalismes jusqu’aux plus violents et
favorisent l’extension internationale des conflits
qu’elles suscitent localement ».
Pr. Bertrand Badie, dans Un monde de souffrances :
ambivalence de la mondialisation.

Cette partie cherche à comprendre les fondements du
basculement progressif du centre de gravité du monde vers la
région Asie-Pacifique (conséquence du déclin tout aussi
progressif du monde occidental), et son impact sur la
croissance économique en Afrique en ce début de XXIe
siècle. Elle mettra en exergue les nombreuses pesanteurs qui
empêchent encore que cette croissance se traduise par une
réduction significative des effets de la pauvreté et du
sousdéveloppement en Afrique. Elle démontrera enfin que la
persistance du sous-développement est de nature à faire
perdurer l’instabilité et la conflictualité sur le continent ;
situation exacerbée par les limites et les insuffisances dont
souffrent les mécanismes de sécurité collective africaine.

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