//img.uscri.be/pth/1fb6854786f313a48987364aab0eca84fe9c290e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,63 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Théories des relations internationales

De
388 pages
On peut relever une accélération des phénomènes internationaux depuis un peu plus d'une décennie. Ces mouvements erratiques ont eu des effets aussi bien sur la vie interne des Etats que sur le système international qui livre les signes d'une instabilité grandissante. Cette situation rend perplexes aussi bien le praticien que le théoricien qui voient se déployer sous leurs yeux une myriade de phénomènes difficiles à interpréter et à cerner. Tout cela met la discipline des relations internationales de plus en plus au cœur de l'actualité.
Voir plus Voir moins

Théories des relations internationales

Aziz HASBI

Théories des relations internationales

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

@ L'HARMATTAN,

2004

ISBN: 2-7475-6972-1 EAN : 9782747569729

A Zohra, Ferdaouss, Ibtissam et Marouane

SOMMAIRE

INTRODUCTION: Relations internationales et théories des relations internationales. Concepts, démarches méthodologiques et approches théoriques
PREMIERE PARTIE: THEORIES LIEES A LA DOMINATION DES RELATIONS INTERNATIONALES PAR L'ETAT CHAPITRE I : Le courant réaliste et ses variantes Paragraphe 1- Le courant traditionaliste anglo-saxon Paragraphe 2 - La variante socio-historique du réalisme Paragraphe 3- L'approche néo-réaliste CHAPITRE II : Les approches marxiste et néo-marxistes Paragraphe 1- La vision des relations internationales chez Marx et Engels Paragraphe 2- L'approche soviétique des relations internationales Paragraphe 3- La vision chinoise du monde Paragraphe 4- Le néo-marxisme tiers-mondiste: la théorie de la dépendance

DEUXIEME PARTIE: THEORIES LIEES A L'INTERDEPENDANCE DES ACTEURS INTERNATIONAUX: DU PLURALISME AU MONDIALISME CHAPITRE I : Interdépendance, pluralisme et mondialisme Section 1- L'interdépendance traduite en tennes de pluralisme Paragraphe 1- La théorie de la coopération Paragraphe 2- Le fonctionnalisme et ses variantes Paragraphe 3- Le transnationalisme Section 11-L'interdépendance projetée en termes de mondialisme(s) Paragraphe 1- Généralités Paragraphe 2- Théories

CHAPITRE II: L'interdépendance traduite en termes spirituels: islam et relations internationales Paragraphe 1- Islam et valeurs occidentales: deux universalismes concurrents Paragraphe 2- « Théories» islamiques des relations internationales

TROISIEl\ffi PARTIE: LA THEORIE FACE A LA TRANSFORMATION DE LA NATURE DES RELATIONS INTERNATIONALES DE L'APRES-GUERRE FROIDE CHAPITRE I: Les modèles explicatifs entre la déstabilisation l'innovation Paragraphe 1- L'inadaptation des « anciennes» théories Paragraphe 2- Les « nouvelles» théories CHAPITRE II: L'Etat face redéploiement? Paragraphe 1- La crise constatée Paragraphe 2- La crise expliquée aux «nouvelles» forces: cnse et

ou

CHAPITRE III : La crise controversée Paragraphe 1- Le modèle étatique en question Paragraphe 2- L'Etat renouvelé?

INTRODUCTION Relations internationales et théories des relations internationales. Concepts, démarches méthodologiques et approches théoriques
1- Si, durant de longues périodes, la discipline des relations internationales et en particulier l'effort de théorisation étaient demeurés l'apanage des spécialistes, les mutations qu'a connues le monde, depuis que les rapports internationaux ont commencé à peser sur la vie quotidienne des peuples, ont accru l'importance de la recherche de l'explication des faits et des phénomènes internationaux. La perte de repères, subséquente aux événements que connaît le monde depuis la fin de la guerre froide, la dislocation du bloc de l'Est, la disparition de la bipolarité, la perturbation de la régulation traditionnelle des rapports internationaux par la quasiobsolescence des catégories explicatives utilisées jusqu'ici, la montée en force de pouvoirs non étatiques, l'affaiblissement relatif de l'Etat et les tentatives de son dépassement réel ou virtuel par certains contre-pouvoirs, les avatars de l'exercice de l'hégémonie unipolaire que les Etats-Unis d'Amérique tentent d'opposer au reste du monde, depuis l'invasion du Koweït par l'Irak durant l'été 1990 et la série de « guerres» contre celui-ci depuis 1991, etc. ont rendu imparables une quantité d'interrogations au sujet des rapports internationaux. Ces interrogations ne constituent pas seulement des préoccupations qui perturbent la quiétude des chancelleries, elles sont aussi et surtout posées par l'opinion publique, étant donné la profusion de l'information et la proximité dans laquelle vivent désormais les peuples de la planète. Elles interpellent les dirigeants et les spécialistes; elles appellent donc des réponses. Celles-ci ne sont pas toujours claires et convaincantes, lorsqu'elles sont données dans la langue politico-diplomatique ou sont laissées à l'initiative des médias, souvent plus friands de scoops que soucieux de donner l'information, et encore moins de fournir l'explication idoine. Ceci montre à l'évidence la responsabilité qui incombe aux spécialistes, afin d'aider à décrypter le monde complexe de l'après-guerre froide. Elle est d'autant plus grande que ceux-ci sont eux-mêmes victimes d'une perte de repères due aux limites des instruments classiques d'analyse qui s'avèrent de moins en moins aptes à aider à mettre à j our des matériaux 9

fiables d'explication, d'où la nécessité de construire des modèles adaptés. Néanmoins, cet exercice s'est avéré assez périlleux, dans la mesure où le recul nécessaire a souvent manqué à des spécialistes qui ne montrent pas toujours une autonomie suffisante par rapport aux modèles qui ont jusqu'ici permis, bon an mal an, de fournir des clés pour la compréhension du fait international. On est ainsi tombé dans des dramatisations ou des constructions qui ont succombé aux effets de la mode, à l'esthétique enivrante du langage ou encore aux attentes fiévreuses de la vulgarisation médiatique. Tout cela met la discipline des relations internationales, et en particulier les théories qui les concernent, de plus en plus au cœur de l'actualité, mais également face aux limites inhérentes à un domaine où les faits cachent souvent un chassé-croisé de phénomènes qui ne livrent leur secret qu'une fois les feux des rampes éteints. Et pourtant, on est loin de souffrir de pénuries en matière de construction de modèles: les relations internationales ont généré de nombreuses écoles de pensée qui décrivent, expliquent, voire prédisent. Mais, à l'évidence, l'ère de l'après-guerre froide semble, jusqu'ici à tout le moins, rebelle aux vieux paradigmesl qui ont permis la naissance et l'implantation d'une véritable discipline en la matière, comme elle semble résister aux constructions théoriques nouvelles dominées par l'effort de réadaptation des outils anciens ou se perdant dans la dramatisation ou l'ésotérisme. TI faut reconnaître que le monde qui se déploie sous nos yeux brille par ses incertitudes, un monde dans lequel la pratique internationale dérape de plus en plus, et les théories se complaisent dans une panne durable.

1 Nous utilisons ci-après le tenne de paradigme en tant que vocable voisin de « théorie» et de « modèle». Ceci n'affecte pas la signification précise que revêt chacune de ces notions. Outre la «théorie» qui est largement traitée plus loin, le modèle est une construction destinée « à simplifier des situations réelles pour mieux identifier certains phénomènes et les relations qu'entretiennent plusieurs variables» [225, 322]; le paradigme est l' «image intellectuelle plus ou moins systématique, cohérente et consistante de ce qu'est l'univers» [425, 58]. La relation entre les trois notions est ainsi décrite par un auteur: « Beaucoup plus faibles qu'un modèle théorique satisfaisant, les paradigmes représentent néanmoins un petit pas dans cette direction, à partir des modèles conceptuels implicites plus vagues» [319, 179]. On a également tendance à employer les notions d'approche, de démarche, de courant, d'école, de tendance, etc. pour parler des théories. Ces utilisations ont généralement pour objectif d'éviter des répétitions. Leur signification dépend du contexte de leur emploi et non de leur sens technique. M. Grawitz fournit certaines explications spécialisées de ces notions (exemple de la notion d' « approche» qui serait une méthode et une technique « en pointillé») [107, 353]. 10

2- Choisir le pluriel pour parler des «théories» des relations internationales, comme le font les spécialistes, constitue déjà une prise de position qui renvoie à une certaine relativité qui n'est pas toujours acquise lorsqu'on parle de la théorie des relations internationales. La pluralité, qui caractérise ce domaine et que partage un certain nombre d'auteurs, dicte plutôt la prudence. Mais avant de mettre l'accent sur ce genre de spécificités, il serait peut-être opportun d'interroger quelques conceptsl qui sous-tendent ce champ de connaissances qui prétend à une existence autonome en tant que discipline et à une originalité en tant que domaine d'investigation.
3- L'expression «relations internationales» est composée de deux concepts qui ont une existence autonome en tant que tels, parallèlement à la signification qu'elle revêt et qui renvoie à une discipline -celle des relations internationales- et à un champ d'étude. * Ainsi, la notion de «relation» (au singulier) renvoie, au sens philosophique, à la «manière dont l'existence d'une chose est liée à une autre» et, en logique, au « rapport d'interdépendance entre des variables, défini sur la base d'un principe commun tel que toute modification de l'une d'entre elles entraîne la modification de toutes les autres» [234, 830]2. Selon le Dictionnaire de la terminologie du Droit international [242, 526], il s'agit d'un «Terme employé au pluriel, avec le qualificatif approprié, pour désigner, suivant le cas, les rapports d'ordre officiel ou d'ordre privé qu'ont entre eux les autorités publiques et les hommes ». La
1 Le « concept» qui « n'est pas le phénomène lui-même », mais « une abstraction, une pensée, un moyen de connaissance» [107, 18] ou qui est la « Représentation universelle et abstraite au moyen de laquelle l'esprit humain vise et accueille ce qu'il y a d'intelligible dans la réalité concrète singulière}) [234, 204], diffère du tenne « notion» qui constitue une étape vers le concept parce que « La pensée agit d'abord par notions, et c'est de ces notions qu'elle secrète, qu'il faut tirer les concepts des objets» [246, 47]. Cependant, G. Thinès et A. Lempereur emploient le tenne « concept» pour définir la « notion» : « Concept, objet de connaissance qui procède d'une représentation intellectuelle et non des données sensorielles... » [ 234, 654]. L'utilisation pratique que nous pourrions être amené à faire de ces termes l'un pour l'autre n'efface pas cette différence. 2 Le premier chiffre en gras renvoie à l'ouvrage, article ou document cités; la liste des sources citées figure à la fin du texte de l'ouvrage, chacune d'elles portent un numéro. Ce chiffre en gras peut être remplacé, le cas échéant, et en cas de répétition de la même référence, par les teffi1es idem ou ibidem selon les cas. Le second chiffre correspond au numéro de la (ou des) page(s) citée(s). Lorsqu'il y a renvoi à plusieurs pages, il peut y avoir autant de chiffres que de numéros de pages citées. L'emploi du mot passim à la place du ou des chiffres renvoyant aux pages citées correspond au sens généralement donné à ce vocable. Il

même source considère le terme « rapports» comme synonyme de « relations». Dans l'une ou l'autre approche, le vocable « relations» suppose l'existence d'au moins deux parties qui animent des rapports fondés sur une certaine régularité, un cadre formel ou informel, un objet ou un enjeu, voire des règles et procédures qui les régissent [40, 7]. * Le qualificatif « international» lui non plus ne se contente pas seulement de fournir un sens au substantif « relation », il renvoie en soi à un contenu, à un champ et à un objet. Le terme lui-même aurait été inventé à la fin du XVIllème siècle par le juriste et philosophe Jeremy Bentham (17841832). Dans une première approche générale, il se distingue de « interne» et de « national» et, dans ses rapports avec ceux-ci, il évoque des mises en parallèle de notions et un débat sur lesquels nous reviendrons plus loin: société interne/société internationale, ordre interne/ordre international, etc., des notions qui ont leurs propres spécificités et qui, au-delà d'une opposition souvent formelle, interagissent et supposent des rapports dialectiques d'opposition/complémentarité. Le terme est assez ambigu; l'ambiguïté provient de « national» qui en constitue la principale composante. Tout en n'étant pas opérationnelle en tant qu'acteur possible, la nation! est censée, d'après le mot « international », animer des relations. Dans la réalité, elle s'exprime par le biais d'une structure politique plus opératoire, à savoir l'Etat. Le fait de parler d' « Etat-nation» ne contribue nullement à lever l'ambiguïté. Ainsi, le terme « international» se réfère ordinairement à des rapports entre entités étatiques indépendantes les unes des autres (Pour une idée sur le débat, voir, entre autres, [173, 1 et ss]), d'où l'équivalence, dans une bonne partie de la doctrine classique, entre « international» et « interétatique ». L'apparition de nouveaux acteurs non étatiques, ayant une certaine influence sur les relations internationales, a donné naissance à un nombre de concepts qui ont exprimé avec plus ou moins de fortune et de clarté cette idée de pluralité d'acteurs sur la scène internationale: « transnational », « multinational », « supranational », « mondial », « universel».. .Mais nous verrons que le sens initial du terme « international» est loin de céder la place aux concepts concurrents qui, de près ou de loin, renvoient eux-mêmes à un débat sempiternel, celui de la place de l'Etat dans le système international: est-il le seul acteur et sujet du droit international? Est-il en « crise» ? C'est un débat sur lequel nous reviendrons longuement plus loin.
1 Nous veITons que, dans la conception islamiste des relations internationales, la Gumma est l'acteur opérationnel et pérenne, dans la mesure où elle est la source du pouvoir et le récipiendaire du Message de l'islam. 12

Disons pour simplifier, à ce niveau, que des relations mettant en rapport plus d'un Etat sont généralement qualifiées d'internationales. Mais ce qualificatif est étendu aux relations entre Etats et entreprises multinationales, par exemple. participe de toutes ces * L'expression « relations internationales» significations tout en postulant un statut, une existence et une autonomie en tant que rapports entre acteurs de la scène internationale et en tant que discipline, caractéristiques qui ne lui viennent pas uniquement de la somme arithmétique de ses composantes linguistiques. Mais, tout d'abord, qu'entend-on par« relations internationales» ? Il ne s'agit pas, en réalité, de l'une de ces questions susceptibles d'être satisfaites par une simple définition à validité universelle, parce qu'il n'en existe pas, ou du moins il en existe une pléthore; chaque théoricien donne sa vision de ce type de relations et la définition qu'il en fournit dépend des critères, paramètres et variables qu'il utilise. Les relations internationales sont ainsi définies simplement comme des «relations entre unités politiques », c'est-à-dire des relations entre Etats ou «inter-étatiques» [Raymond Aron, 12, 17], mais également « comme les flux de toute nature et de toutes origines qui traversent les frontières» [Marcel Merle 173, 2]. Ces deux définitions ne diffèrent pas seulement par leur énoncé, elles diffèrent surtout par les bases théoriques qui les sous-tendent. Chacune d'elles renvoie à une configuration de la société internationale, comme nous aurons l'occasion de le voir. La nécessité de poser la question de la définition des relations internationales en termes de relativité provient de la complexité même de la matière. Cette complexité génère ainsi une pluralité de lectures et d'approches qui débouchent sur une multitude de définitions qui font rarement l'unanimité au sein de la doctrine [175, 9]. C'est ce qui explique le fait pour certains auteurs de chercher à circonscrire la difficulté en définissant les relations internationales par l'énumération de leur contenu, dont l'étude engloberait« l'ensemble des rapports et des liens extérieurs des Etats» et « les aspects des "faits sociaux internationalisés" » et analyserait leur « dimension historique, juridique, politique, culturelle et économique» [228, 23]. 4- Une autre manière d'appréhender la question et d'éviter en même temps le schématisme sur lequel débouche fréquemment l'effort de définition par des formules lapidaires est d'examiner les dimensions de l'étude des relations internationales. TI s'agit, notamment, d'approcher les relations internationales à la fois en tant que discipline et champ d'étude. 13

Du point de vue de son existence en tant que discipline, tout le monde s'accorde pour constater qu'il s'agit d'un champ d'étude, voire d'une « science », relativement jeune, dont les bases ont été mises en place, au lendemain de la Première Guerre mondiale, aux Etats-Unis et en Angleterre. Cette nouvelle discipline a connu un développement remarquable, après la Deuxième Guerre mondiale ([62, 13] ; [225, 434 et ss]). La naissance d'une discipline autonome pour l'étude des relations internationales correspond à une sorte de reconnaissance de la part de la communauté scientifique, d'abord anglo-saxonne et timidement et progressivement européenne, des problèmes internationaux comme un objet d'étude spécifique relevant du champ de l'analyse scientifique et constituant une discipline scientifique autonome au sein des sciences sociales. Elle partage cependant avec celles-ci un certain nombre d'instruments et de méthodes d'analyse, tout en étant dominée par la science politique. Ces emprunts aux « sciences» sociales ont alimenté la prétention de la part des politistes au caractère scientifique de leurs analyses, en particulier leurs « théories» des relations internationales. Ces systématisations sont demeurées anglo-saxonnes dans leur écrasante majorité [338, 22]. Jusqu'au moment où les relations internationales ont été érigées en discipline autonome, l'étude des questions y afférentes était traditionnellement du ressort de la philosophie politique, du droit international, de l'économie politique, de l'histoire diplomatique et, depuis les années 50, de l'histoire des relations internationales [338, 22]. Dans leur dimension comme discipline, les relations internationales supposent donc une autonomie par rapport aux disciplines qui les avaient portées jusque-là, et desquelles elles cherchent en permanence à se démarquer. * Avec le droit international, les relations internationales partagent la même matière première, à savoir les problèmes internationaux. Mais le droit international est demeuré une « science des nonnes », alors que les relations internationales s'attachent à l'analyse de certaines circonstances de fait ou des attitudes pour tirer des « constantes », ou ce que la doctrine spécialisée appelle des « lois sociales », en vue de restituer l'aspect global de la vie internationale. On parle à leur sujet d'une « science des faits ». Les relations internationales utilisent le droit international et permettent de savoir comment les règles internationales sont appliquées effectivement. Ce faisant, elles facilitent au juriste l'appréhension des réalités internationales ([232, 15-16]et [419, 353 et ss]). rapports plus polémiques. Les historiens se sont traditionnellement intéressés à la vie internationale à travers l'enseignement de 1'« Histoire 14
* Avec 1'histoire, les relations internationales entretiennent des

diplomatique» et de 1'« Histoire des relations internationales ». La critique de l'approche événementielle des historiens a permis aux spécialistes des relations internationales de se démarquer d'eux tout en utilisant le fruit de leurs recherches. Les internationalistes ont plutôt préféré s'attacher à l'analyse des phénomènes internationaux pour pouvoir en tirer des régularités et des «lois ». TIs utilisent les matériaux dégagés par les historiens sans s'enfermer dans l'histoire, considérant que celle-ci ne fournit qu' «une connaissance des faits qui sont singuliers, uniques, et qui, généralement, ne peuvent se répéter» [232, 18] ; [175, 119-121]et [174, 95 et ss]). De leur côté, les historiens des relations internationales considèrent la discipline concernant celles-ci comme une histoire «au rabais », car ne disposant pas de recul par rapport aux événements. TIsjugent sévèrement la doctrine anglo-saxonne et ses prétentions scientifiques [81, 11-18]. Mais les historiens n'ignorent pas les travaux des internationalistes. Robert Frank [362]1 passe en revue les positions de l'historien des relations internationales par rapport aux différents paradigmes élaborés par les théoriciens des relations internationales. Il trouve des points communs avec les réalistes, dans le sens où les historiens partagent la « prudence» de ceux-ci et se penchent comme eux sur l'analyse du rôle des grandes puissances et des rapports de forces qu'elles entretiennent entre elles [362, 49-50]. Mais le réalisme des historiens est tempéré par l'analyse des « forces profondes» qui limitent l'autonomie de l'Etat et qui montrent l'importance de la représentation et de la construction de la réalité [idem, 52-53], d'où la proximité avec l'approche constructiviste qui, pour cet auteur, a l'avantage de «renvoyer dos à dos intergouvernementalistes et fonctionnalistes» [idem, 55]. L'historien prend également en ligne de compte la démarche idéaliste, mais « historicise les idéaux pour les remplacer dans un contexte de rapports de forces» [idem, 58], mais il n'ignore pas l'analyse transnationaliste [idem, 56 et ss]. Au total, l'historien assume son éclectisme -mais ne s'y enferme pas- parce qu'il « est contraint de jouer de toutes les grilles d'analyse» pour « expliquer la totalité de la complexité d'un réel passé» [idem, 60]. Toutefois il ne théorise pas [ibidem] et n'entend pas prédire [idem, 65]. Pourtant il ne se contente pas non plus d'un « bricolage éclectique» et cherche à analyser les interactions dialectiques entre les différents facteurs qui animent les relations internationales. Car celles-ci « révèlent à melVeille la synchronie et la diachronie des contradictions et des complémentarités qui existent entre les nécessités d'équilibre mondial et
L'Annuaire Français des Relations comme suit: AFRI+ l'année 1 Internationales sera cité dans le reste de l'ouvrage

15

le besoin de justice internationale» [idem, 64]. C'est ce qui explique le «plaidoyer de l'auteur pour un real-idealism dialectique ou historique» [ibidem]. En fait, les historiens des relations internationales ont une démarche plus élaborée dans leur étude des relations internationales et ne négligent pas la théorisation de leur approche. Ainsi Duroselle [81, 18] a une théorie «dont la caractéristique est d'être à base d'Histoire, fondée sur les collections d'événements concrets-donc empirique-, sur leurs successionsdonc évolutive- et sur les analogies, les régularités-donc méthodique ». P. Renouvin et J.-B. Duroselle [206, 1-2] se démarquent de la lecture des relations internationales que fournit l' «Histoire Diplomatique» qui « étudie les initiatives ou les gestes des gouvernements, leurs décisions et, dans la mesure où elle peut, leurs intentions». Tout en la considérant comme indispensable, ils estiment qu'elle est loin d'apporter « les éléments d'explication» nécessaires. Ils avancent que «Pour comprendre l'action diplomatique, il faut chercher à percevoir les influences qui en ont orienté le cours ». Ils ont conçu à cette fin la notion de « forces profondes », composée des « forces matérielles» et des « forces spirituelles» ou des « mentalités collectives », totalisant les facteurs qui pèsent sur les relations internationales. Ils citent, parmi ces influences, les conditions géographiques, les mouvements démographiques, les intérêts économiques et financiers, les traits de la mentalité collective, les grands courants sentimentaux. TIsne négligent pas les qualités de l'homme d'Etat: « Etudier les relations internationales sans tenir grand compte des conceptions personnelles, des méthodes, des réactions sentimentales de l'homme d'Etat, c'est négliger un facteur important, parfois essentiel ». Dans l'ouvrage de référence réalisé sous sa direction [205, volume 1, 12], P. Renouvin expose la démarche des historiens des relations internationales: « (. ..) nous n'avons pas voulu que cette recherche des explications soit détachée de l'étude des faits, et qu'elle donne à l'ouvrage une allure systématique ou « désincarnée ». Il était indispensable de mettre à la base de notre exposé le « cadre événementiel », de retracer par conséquent le développement des rivalités et des conflits, et d'en montrer la trame. Etudier les influences qui s'exercent sur les relations internationales, en négligeant l'ensemble des circonstances d'un moment ou d'une époque, ce serait fausser la perspective historique ». René Girault [98, 24 et ss] propose une théorie de l'Histoire des relations internationales fondée sur une « périodicisation » des analyses, une sorte de lecture analytico-chronologique. IlIa fonde sur ce qu'il appelle le «stade culturel », qui renvoie, d'après lui, à «l'existence d'époques distinctes pendant lesquelles l'ensemble des données objectives qui 16

caractérisent les relations entre les Hommes séparés par des frontières, sont prises en compte dans les consciences par des représentations propres à cette époque. Ces représentations procèdent elles-mêmes de la culture dominante à l'époque, celle-ci étant elle-même déterminée par les conditions technologiques, économiques, idéologiques, religieuses, sociales du moment mêlées en un complexe plus ou moins cohérent qui se manifeste dans le système global existant» [98, 28]. Il dégage ainsi quatre périodes successives: le stade de la culture nationale européenne (début XIXème siècle-jusqu'aux années 1880), le stade de la culture impérialiste moderne (fin XIXème siècle-Première Guerre mondiale), le stade de la culture superimpériale (Deuxième Guerre mondiale-fin de l'URSS) et le stade actuel (depuis la fin de l'URSS). * Par rapport à la science politique, les rapports sont très étroits. La naissance des théories modernes des relations internationales a favorisé la prédominance de la science politique dans l'analyse des phénomènes internationaux, surtout aux Etats-Unis [225, 436]. Les réalistes se sont ainsi inscrits dans une démarche qui s'est démarquée du juridisme régnant dans l' entre-deux-guerres, et ont marginalisé le facteur droit dans l'explication des phénomènes internationaux. Tout au plus le droit sera-t-il saisi dans certaines études des années 1980 à travers des investigations politiques. Les politistes ont également marqué la différence entre la démarche politique et l'histoire [idem, 437]. Mais il y a quand même une distinction à opérer entre les démarches de la science politique et des relations internationales. La discipline des relations internationales traite des rapports entre pouvoirs politiques souverains, des pouvoirs en compétition, alors que la science politique est censée porter sur l'étude des pouvoirs dans l'ordre intra étatiquel. Mais les deux disciplines partagent les mêmes méthodes et la même démarche analytique. La distinction entre les deux ne doit pas préjuger des nuances à apporter, le moment venu, aux relations entre l'interne et l'international et à leurs interactions pennanentes. * Le débat sur l'autonomie et la spécificité des relations internationales en tant que discipline intègre aussi la prétention des internationalistes à opérer dans un cadre scientifique. Ils se fondent, pour ce faire, sur l'existence d'un certain nombre de régularités et de constantes en
1 PieITe de Senarclens considère comme «obsolètes» «les banières disciplinaires classiques entre la science politique, censée porter sur l'espace étatique, et les relations internationales». Ceci serait dû à la « confusion grandissante entre les sphères nationales et celle des relations internationales, en raison notamment des processus d'intégration régionale» [433, 166]. 17

matière de relations internationales: permanence d'un certain nombre de règles de droit international, tendance répétitive de la part des Etats à rechercher l'équilibre des forces, quête récurrente de la part des Etats puissants à imposer leur hégémonie aux autres Etats moins forts, etc. Mais chez les internationalistes, il existe plusieurs écoles et des polémiques entre les tenants de celles-ci sur le caractère scientifique de leurs approches respectives. Les débats les plus connus sont ceux qui opposent « classiques» et « modernes », « idéalistes» et « réalistes », « traditionalistes» et« scientifiques ». Nous y reviendrons. Cependant, on ne peut résister à la tentation de les renvoyer dos à dos comme l'a fait Pierre de Senarclens, du fait d'une parenté entre théorie et doctrine. «Malgré leurs ambitions scientifiques, écrit-il, les différents cadres conceptuels développés après la seconde guerre mondiale ne se sont jamais affranchis de considérations normatives, énonçant des propositions et des prescriptions qui les apparentaient aux doctrines politiques classiques [. ..]. De leur côté, les théoriciens de la coopération internationale ont prolongé à leur manière une tradition doctrinale trouvant ses origines dans les doctrines du contrat de Locke, mais également dans l'empirisme de Hume, [...]. Par ailleurs, les analyses sur les rapports entre centre et périphérie se sont inscrites dans le cadre de la doctrine marxiste» [433, 153]. En tant qu'objet d'étude, les relations internationales se réclament d'un certain nombre de spécificités. Celles-ci portent aussi bien sur le champ d'étude lui-même que sur le milieu, les acteurs et les règles. * Les investigations de la discipline des relations internationales s'intéressent aux phénomènes internationaux. Ces derniers sont puisés dans l'activité politique internationale qui, au moins selon le paradigme dominant en matière de théorie des relations internationales -le réalisme-, se distingue de l'activité politique interne, dans la mesure où l'environnement international serait privé d'« autorité centrale ». Mais cette vision dualiste ne peut être prise en considération que dans une mesure limitée à la démonstration de l'existence d'une distinction primaire entre les champs d'activité interne et international, distinction faite en vue de circonscrire grossièrement le champ d'étude des relations internationales. Dans les faits, celles-ci entretiennent des rapports de forte imbrication avec le vaste champ du politique dans son sens le plus large. De plus, la vision dualiste renvoie à un débat de fond entre les écoles de pensée en matière de théories des relations internationales. Ce débat fait partie intégrante de l'étude des théories des relations internationales. TI se décline en termes d'opposition entre « état de société» et « état de nature », intégration interne et anarchie internationale, ordre et désordre, séparation entre politique interne et 18

politique étrangère, conflit et coopération, autonomie et interdépendance, etc. La mise en exergue d'oppositions tranchées est loin de rendre compte du contenu, autrement plus nuancé, des approches et de la réalité des contradictions entre les différents termes de l'opposition, qui se résout souvent dans un amalgame plus complexe de situations qui peuvent traduire tout à la fois l'harmonie et l'opposition, le conflit et la coopération, etc. [231,47-48]. * Ce débat s'est enrichi d'une perplexité face à des phénomènes qui sont venus perturber la quiétude des théoriciens, phénomènes qui tendent à transformer la nature des relations internationales en leur faisant perdre leur caractère purement interétatique, à supposer que ledit caractère ait jamais constitué une constante de ces relations. Flux transnationaux, mondialisation, terrorisme, constituent autant d'exemples qui expliquent en partie les convulsions qui secouent une discipline habituée aux facilités fournies par le modèle de la bipolarité. Dès l'apparition de ces phénomènes fondamentalement déstabilisateurs de la vision traditionnelle des relations internationales, la doctrine s'est échinée à les intégrer dans la définition même de ces relations. Celles-ci ne pourraient ainsi plus être appréhendées comme des relations interétatiques, mais plutôt «comme l'ensemble des relations et communications s'établissant entre des groupes sociaux en traversant les frontières et susceptibles d'avoir une dimension politique» [338, 31-32] ou comme des « flux» traversant les frontières [173, 2]. Nous verrons que plus on sort des sentiers de l'Etat comme réalité dominante des relations internationales et comme instrument de singularisation de celles-ci, moins on maîtrise les éléments de définition des relations internationales, tendance qui a été exagérée à souhait à la faveur de l'avènement de l'ère de l' aprèsguerre froide et du cortège de complications qu'elle a introduites dans la vie internationale. Mais la difficulté n'est pas nouvelle; elle est liée à la nature de cet objet d'études, comme l'avait fort bien relevé Raymond Aron [323, 846]. * Les relations internationales supposent l'existence d'un milieu spécifique. Ce dernier est qualifié différemment selon la démarche adoptée par les analystes. On parle ainsi d'une société interétatique, d'une société internationale, d'une communauté internationale, voire mondiale, d'un système international, d'une société transnationale, etc. En dehors du présupposé qui sous-tend la distinction entre milieu interne et milieu international, qui est liée à la question du rapport entre l'interne et l'externe, le milieu international a ses propres spécificités. Dans l'analyse classique, le milieu international est caractérisé par sa décentralisation et son hétérogénéité, et il est animé par des entités 19

souveraines en compétition (les Etats). Il est donc fondamentalement interétatique, et il diffère de la société interne qui serait intégrée et homogène, où prédomineraient des relations communautaires soudées par la loi et l'origine commune ([40,7-8] ; [231,2]). Une partie de cette doctrine classique refuse d'apposer l'appellation de « société» à ce milieu « décentralisé », sinon dans un sens très large, ou à tout le moins elle hésite à le faire. A titre d'exemple, Raymond Aron s'est longuement interrogé sur cette question, dans son ouvrage posthume Les dernières années du siècle [14, 25-26]. Face au doute, il n'a adopté l'expression « société internationale» que « par commodité », considérant que la «formule société internationale ou, de préférence, mondiale» ne constitue pas « un véritable concept ». Il distingue société internationale et système interétatique ; la première incluant le second. L'intensification de l'interdépendance et des échanges, l'existence au niveau régional de certains espaces d'intégration, l'introduction de modèles culturels ou politiques qui tendent à homogénéiser le monde ne semblent pas encore permettre à la vision dominante des relations internationales de modifier fondamentalement son approche du milieu international, même en tenant compte de l'apport des néo-réalistes. Le réalisme continue à privilégier le facteur de segmentation dans l'analyse de ce milieu. Nous verrons que d'autres courants n'hésitent pas à utiliser des concepts qui expriment l'idée d'intégration -constatée ou souhaitée- de ce milieu international, l'affublant non seulement du titre de «société» ou de « communauté », mais y décelant aussi l'existence de «politique transnationale» ou « mondiale» Certains auteurs essaient d'aller au-delà des affirmations péremptoires de la doctrine classique. Serge Sur, par exemple, part de la définition de la notion de « société» qui serait «un groupe uni par des liens objectifs et subjectifs de solidarité et d'échange, dont les membres sont identifiables et dont les rapports sont organisés par des règles communes », et considère que « La société internationale peut donc être appréhendée à partir des règles qui établissent et expriment ces liens ». Mais cet exercice ne lui permet pas d'aller au-delà de la vision classique, parce que, pour lui, «Suivant la définition proposée, il existe sans conteste une société interétatique. L'existence d'une société unissant directement individus et groupes au travers des Etats, sans eux voire contre eux est beaucoup plus problématique» ([231,43] ; voir également [228, 160-164]). Cependant, la notion de «société internationale» semble avoir acquis un statut qui en fait l'expression la plus courante dans les écrits sur les relations internationales. Pour Serge Sur, «relations internationales et 20

société internationale forment un ensemble indissociable, ou deux manières différentes de percevoir le même phénomène» [231, 43]. Néanmoins, toutes ces considérations ne manquent pas de peser sur la définition de cette notion et d'introduire une certaine indétermination en la matière. Serge Sur, qui part, par ailleurs, de la distinction «pertinente» entre « relations volontaires et conscientes» et « relations involontaires et inconscientes », considère que « la société internationale est à la fois un état social et un état de nature, ou à la fois une réalité et un concept. Elle est en même temps fondamentalement une société politique, en ce sens que seule l'approche politique permet d'en synthétiser les éléments et de l'interpréter, c'est-à-dire d'en dégager la ou les significations» [231, 43]. Il ne s'agit là que d'un échantillon des difficultés rencontrées par la doctrine pour rendre compte des réalités internationales à un moment où les certitudes sont perturbées par la complexité des phénomènes internationaux qui caractérisent aujourd'hui la vie internationale. Les choses sont encore plus difficiles lorsqu'on prend en ligne de compte les courants révisionnistes qui essaient de sortir des catégories dominantes de la pensée occidentale qui a jusqu'ici dominé la vision des relations internationales et dont l'universalité est de plus en plus contestée. L'occasion nous en sera fournie par l'analyse de l'approche « islamiste» des relations internationales, qui se démarque de la doctrine islamique classique qui avait forgé une « théorie» des relations de l'islam fondée sur la distinction du monde de l'islam du reste des nations. A côté de la notion de « société internationale », on trouve également celle de « communauté internationale ». Elle désigne une globalité qui renvoie parfois au sens de société interétatique, comme c'est le cas de la formule utilisée dans l'article 53 de la Convention de Vienne du 23 mai 1969 sur le droit des traités qui se réfère à la « communauté internationale des Etats dans son ensemble» pour asseoir le principe de l'opposabilité des normes de droit impératif (jus cogens) à tous les Etats. Mais elle est aussi employée pour montrer l'existence d'une intégration régionale poussée, comme c'est le cas pour l'Europe « communautaire ». Elle est également liée à des concepts tels que « morale» ou « opinion publique », exprimant, entre autres, le rêve récurrent de la réalisation de la « paix universelle », voire d'une totalité mondiale. L'emploi de la notion de « système» va dans un sens proche de la totalité à laquelle renvoient certaines utilisations des concepts de « société» ou de « communauté» internationale ou mondiale. Cependant le « système» exprime communément une réalité certes voisine, mais différente de celle à laquelle prétend la notion de « société ». Dans le domaine des relations internationales, le terme «système» est 21

assorti du qualificatif «international»; on parle donc de «système international ». Mais, comparée à « société internationale» qui évoquerait chez certains plutôt les caractéristiques d'un milieu international « décentralisé », l'expression «système international» est utilisée pour exprimer « l'aspect dynamique des relations entre les acteurs constituant la société internationale» [40, 8]. Cette notion permet ainsi de considérer les acteurs internationaux dans le cadre d'une globalité en interaction. La notion d'interdépendance est fortement présente dans le systèmel. Le concept de « système» permettrait, par ailleurs, de distinguer les relations internationales de la politique étrangère [40, 8]. Mais cette distinction n'est pas très originale, parce que les relations internationales constituent incontestablement un domaine plus large que la politique étrangère, renvoyant à celle-ci sans être la somme arithmétique des politiques étrangères des Etats pris séparément. L'analyse en termes de système relève d'un modèle qui a ses règles (le systémisme)2. Dans sa dimension de modèle supposant un j eu d'interactions entre acteurs internationaux liés par une interdépendance et supposant l'existence d'un ordre créé par la tendance du système comme structure à rétablir son équilibre, le concept de système est controversé. Raymond Aron « doute» de la possibilité de « parler d'un système international qui inclurait toutes les formes de la vie internationale» [14,26]. Pourtant, il n'a pas, par ailleurs, hésité à utiliser la notion de système, mais apparemment expurgée de cette dimension de jeu d'interactions entre acteurs internationaux. Il part de l'existence d'une pluralité de systèmes et définit un système international par l'une de ses principales variables, à savoir « la configuration du rapport des forces (bipolaire, pluripolaire) »; «les régimes intérieurs des acteurs collectifs constituent une des variables du système international et l'homogénéité ou l'hétérogénéité du système dépend de la parenté ou de l'opposition entre les régimes intérieurs des différents acteurs». Mais la position des protagonistes d'un système n'est pas indifférente, car « Font partie d'un même système les acteurs qui ont entre eux des relations telles que chacun tient compte de tous les autres dans les calculs qui précèdent les décisions» [323, 846]. Mais on est quand même loin de l'approche de type systémique qui présente le système international comme «un ensemble
l Pour M. Grawitz, le système est fondé sur l'interdépendance des parties par rapport au tout [107, 435]. 2 L'évolution et les progrès réalisés dans les domaines de la biologie, de la communication, etc. ont permis la naissance de l'analyse systémique en sciences sociales, à partir des notions de « structure» et de « fonction». Cette analyse est liée aux applications qui en ont été faites dans ce domaine par Ross Ashby, T. Parsons, G. A. Almond, K. Deutsch, D. Easton, etc. Le systémisme est un instrument d'analyse [107, 435-436]. 22

d'interactions entre des acteurs placés dans un environnement spécifique et soumis à un certain mode de régulation» [173, 100]. * Les acteurs qui animent la société internationale posent, quant à eux, des problèmes liés au débat sur la nature de cette société. Pour la doctrine classique, l'Etat demeure l'acteur principal, sinon exclusif: des relations internationales, puisque celles-ci sont des relations inter-étatiques; Raymond Aron parle de «relations inter-nationales ou inter-étatiques» [323, 843]. Nous verrons que le courant dit néo-réaliste a à peine pris en considération l'existence d'autres types d'acteurs internationaux, non étatiques, mais sous le contrôle de l'Etat. S'il est vrai que l'image de l'Etat pèse sur les relations internationales, l'idée de pluralité des acteurs qui animent la scène internationale s'impose de plus en plus. Dès lors, on propose des définitions plus larges du mot « acteur» qui englobe désormais tous « ceux dont les décisions affectent ressources et valeurs, et dont l'action les uns sur les autres s'exerce par-delà les frontières» [118, 145]. Ceci est loin de constituer une nouveauté, puisque l'histoire de l'Etat semble être faite de compétitions permanentes avec des entités qui ont toujours tendu à rivaliser avec lui. Par conséquent, la société internationale doit être entendue dans un sens large pour être applicable à des phénomènes qui ne sont plus exclusivement étatiques. Et c'est justement dans une acception de plus en plus large qu'on utilise communément cette notion, afin de tenir compte de la multiplication du nombre et de la qualité des inteIVenants dans la vie politique internationale, et en même temps d'éviter un emploi usuel de concepts plus justes, mais plus spécialisés (société transnationale, supranationale, société civile internationale ou globale, etc.). * Enfin, et pour compléter ce panorama des spécificités des relations internationales, il reste à évoquer brièvement la question des règles qui les régissent. Les relations entre Etats souverains sont réglementées par les normes de droit international. Plusieurs écoles de pensée inteIViennent pour qualifier ces règles, qui tendent pour une partie de la doctrine à revêtir un caractère obligatoire qu'elles acquièrent en dehors de la volonté des Etats et qui sont opposables à ceux-ci; mais selon une autre partie de cette doctrine, c'est l'accord des Etats qui fonde la nature des règles de droit international, qui sont elles-mêmes le produit de l'action de l'Etat. Dans ce dernier sens, ces règles sont censées « organiser la coexistence et la coopération des Etats, mais non les dépasser », c'est-à-dire qu'elles sont définies et acceptées par les Etats, et non pas élaborées et imposées à ceux-ci par une instance qui leur est supérieure [231, 4]. C'est dans cette acception positiviste que la théorie classique des relations internationales conçoit lesdites règles. 23

D'autres courants marginalisent le droit dans leur démarche explicative, comme nous l'avons relevé plus haut. L'image classique d'un droit né en dehors de la volonté des Etats et qui leur est opposable est fortement nuancée par une partie de la doctrine. Ainsi, on a beaucoup disserté sur les organisations internationales qui créeraient ou contribueraient à créer des règles internationales. Mais, même dans le cas des organisations d'intégration, le raisonnement aboutit à 1'« intergouvernementalisme », comme nous aurons l'occasion de le souligner. Car, après tout, l'organisation internationale elle-même naît d'un acte interétatique. Mais, en même temps, la démarche néo-institutionnaliste tend à montrer qu'une fois créées, les structures internationales acquièrent une certaine autonomie. La tendance consistant à déceler des «faiseurs» de règles internationales autres que les Etats semble être plus insistante, spécialement avec l'émergence d'acteurs non étatiques de plus en plus nombreux et de plus en plus rebelles au contrôle de l'Etat, qui tentent de transcender les frontières nationales et les allégeances traditionnellement réservées à celuici. Tout un courant traite de manière sérieuse de la «crise », voire du « dépassement» de l'Etat qui serait minoré face à des lobbies et des contrepouvoirs qui s'imposeraient au niveau international. Moins d'Etat, main invisible, coopération décentralisée. .. ainsi que d'autres phénomènes, qui ne sont pas seulement des enfants légitimes du libéralisme économique et politique, auraient fait perdre beaucoup de terrain à l'Etat. Mais celui-ci serait-il dépassé? Le débat est ouvert et la généralisation est loin d'être une loi d'airain en la matière, comme nous aurons l'occasion de le voir. 5- Toutes ces mutations, qui sont inhérentes au milieu international, à ses acteurs et à ses règles, ont marqué la théorisation des relations internationales, qui est passée par plusieurs stades historiques. Objet des jeux stratégiques des gouvernants, de spéculation des philosophes, de champ de compétition des religions et des idéologies, de faits pour les historiens, de champ de prédilection pour les juristes, de matériau pour les conseillers du « prince », etc., les relations internationales ont intéressé et interpellé toutes les générations d'hommes d'Etat, d'érudits et de lettrés qui ont essayé, chacun en ce qui le concernait, d'expliquer faits et phénomènes de leur monde, de les domestiquer et de les instrumentaliser. Mais c'est en devenant un champ d'investigation de la science politique que les relations internationales ont le mieux prêté le flanc à des théorisations spécialisées et prétendant au statut de science correspondant à un champ d'étude qu'on a tendu à libérer des autres champs auxquels il servait de matière première. Non seulement, comme on l'a signalé plus haut, on a vu naître et s'imposer 24

progressivement une discipline des relations internationales, mais la masse croissante d'activités internationales, qui se sont multipliées à la faveur de l'augmentation du nombre des Etats et des échanges de tous genres, font l' objet de recherches qui ont mis à j our des théories des relations internationales. Celles-ci prétendent toutes constituer des modèles d'explication devant aider à comprendre les faits, à les interpréter, à aider à la prise de décision de politique étrangère et à prévoir les moyens à développer pour exister, coexister, voire dominer, lorsque la puissance accompagne la prétention. Mais les efforts n'ont pas tous abouti à des modèles opératoires marquants; même les théories qui ont bénéficié d'une attention et d'une longévité importantes sont loin de faire l'unanimité autour d'elles. Néanmoins, certaines de ces systématisations, qui ont souvent été au service des Etats, ont influé sur ceux-ci, de différentes manières et en fonction des époques. La multiplication des modèles et l'attente que suscitent les démarches théoriques chez les acteurs et les observateurs de la vie internationale ne manquent pas de susciter un certain nombre de questions: pourquoi y a-t-il des théories? La discipline des relations est-elle réductible à des conceptualisations et à des théorisations? Est-il souhaitable d'avoir des théories des relations internationales? * Si le besoin de comprendre les réalités internationales afin d'agir sur la scène internationale peut expliquer la naissance de la théorie en matière de relations internationales et l'émergence de toute une catégorie de professionnels et de conseillers dans ce domaine, la réponse aux autres interrogations est moins spontanée. Néanmoins, dans tous les cas, l'effort de théorisation va au-delà de la simple restitution des faits, en ce sens qu'il vise l'exploration de ceux-ci, leur interprétation, leur explication et une anticipation de l'avenir. Il s'agit donc du résultat d'une série d'actions sur les faits pour en tirer des phénomènes et des régularités pouvant faciliter des décisions à venir. Dans sa dimension de recherche pour influer sur les événements et les acteurs dans un but donné, la théorie est une démarche qui ne peut prétendre à l'innocence, si tant est qu'il soit à propos d'évoquer ce genre de considérations éthiques dans ce domaine. Certains auteurs n'hésitent pas à introduire des jugements de valeur en réaction à la question de savoir s'il est souhaitable d'avoir une théorie des relations internationales. Pour eux, la théorie serait «réductrice », « subjective» et « partiale ». Elle serait également « conservatrice », parce qu'elle aurait parfois tendance au maintien du statu quo et à la récusation du changement au nom d'une légitimation des gouvernants, jouant un rôle de substitut à l'idéologie [210, 9-10]. Ce point de vue n'est pas partagé par tout le monde. Pour Samuel P. 25

Huntington, la théorie n'est pas seulement utile, elle est nécessaire, voire indispensable pour éviter la subjectivité. Mais, pour cet auteur, nécessité ne signifie pas durabilité, ni applicabilité à toute situation [120, 25, 32]. Relevons cette idée de la relativité des modèles, sur laquelle nous reviendrons plus loin. De son côté, Robert J. Lieber [161, 16-17] considère comme « profondément injuste» l'accusation portée contre « les méthodes contemporaines fondées sur la science ou le béhaviorisme de tendre au maintien du statu quo et, en particulier, d'avoir influencé la politique américaine au Vietnam». Pour cet auteur, «dans son état actuel, cette discipline est trop peu développée pour pennettre des applications utiles importantes qui serviraient les desseins d'un groupe quelconque au pouvoir. Aussi la théorie scientifique des relations internationales est-elle plutôt destinée aux étudiants, aux chercheurs et aux techniciens» [idem, 17]. Mais il s'agit d'arguments peu convaincants, lorsque nous constatons, en particulier dans les pays industrialisés, la relation entre le développement de la plupart des théories et l'importance des subventions officielles dont les équipes de chercheurs ont bénéficié, ainsi que le nombre de conseillers pris au sein de ces équipes. Partant du « flou» qui caractérise la relation entre recherche théorique et doctrine politique, Pierre de Senarclens attire l'attention sur les risques de « dérives vers des propositions de nature idéologique ». De fait, selon cet auteur, «Les choix des objets de recherche et les cadres interprétatifs trahissent souvent des perspectives biaisées sur les affaires internationales. Les chercheurs en sciences sociales risquent de mettre leur savoir au service des sphères dirigeantes ou d'intérêts socio-économiques ou politiques partisans, d'utiliser leurs repères théoriques au profit d'une conception téléologique de l'histoire, de camoufler des intérêts de classe par un discours à prétention scientifique ». L'auteur rappelle certaines complicités entre théoriciens et cercles du pouvoir aux Etats-Unis [ 433, 155]. Pour ce qui est de la faisabilité de la théorisation des relations internationales, la réponse n'est pas non plus unanime. Ainsi, Raymond Aron, partant du constat de manque de rigueur dans l'emploi du terme « théorie» confondu parfois avec les concepts voisins de « modèle », « type idéal », « conceptualisation », « régularité» auxquels nous pouvons ajouter celui de « paradigme », constate que la nature des relations internationales ne permet pas d'élaborer une « théorie pure des relations internationales» comparable à 1'« économie pure» de Walras et Pareto qui est «une représentation simplifiée du réel », ni une théorie semblable à une équation de la physique théorique. Il préfère chercher une « définition» à travers la spécificité des relations internationales, en l'occurrence « la légitimité et la légalité du recours à la force de la part des acteurs» ; cette « définition» ou 26

« analyse conceptuelle» lui «paraît rendre certains des services que l'on peut attendre d'une théorie» [323, 839,843,845,847,848]1. La différence entre les relations internationales et l'économie politique amène l'auteur à constater la nature sociologique et historique de toute « étude concrète des relations internationales» [idem, 851]. Ces doutes sur la faisabilité de la théorie en matière de relations internationales ont poussé certains auteurs à nuancer l'importance des théories politiques qui constitueraient de simples grilles de lecture et « des simplifications facilitant la compréhension de la réalité» [223, 23]. Qu'en est-il en réalité? * Afin de mieux appréhender les divers éléments de ce débat, et avant d'évaluer les théories en question à travers leur contenu et leur capacité à offrir une explication opératoire des phénomènes internationaux, revenons à l'essence de la démarche qui est à la base du débat et qui consiste à appréhender les relations internationales à l'aide de la théorie. Pour ce faire, commençons par chercher à savoir ce qu'est une théorie. La notion de «théorie» a été définie de différentes manières, en fonction du but, du domaine de recherche et de son objet. Ces définitions ont en commun un certain nombre de caractéristiques. Dans les sciences humaines en général, on considère que la théorie peut se présenter sous trois «aspects». Le premier est un «système hypothético-déductif», en ce sens qu'il s'agit d'« un système d'hypothèses structurées par une relation d'implication ou de déductibilité ». Le deuxième est un « système explicatif cohérent », dans la mesure où «Les relations d'implication et de déductibilité assurent à la théorie son caractère de cohérence et ses pouvoirs explicatifs », de manière à ce que «si les hypothèses sont logiquement articulées, chaque hypothèse prise à part contient la théorie tout entière ». Le troisième est « ensemble significatif pertinent », c'est-à-dire que la théorie trouve sa pertinence « en fonction de la problématique à laquelle elle s'applique» [234, 969]2.

Pour une démonstration inverse, voir: Jean-Jacques Roche [210, 14-15] qui développe les idées du néo-réaliste Kenneth Waltz sur la faisabilité d'une théorie des relations internationales. 2 M. Grawitz énumère trois séries de définitions utilisées par la doctrine: la théorie comme « système hypothético-déductif}) élaboré sur la base de la « conceptualisation}) de la réalité « perçue}) ou « observée» (R. Aron), comme «idéologie» (Mannheim) et comme «explication}) (Riesman, Goffman). Elle relève toutefois une « crise de l'explication» en sociologie du fait de l' « absence d'une théorie de l'homme» [107, 417]. Claude Mouchot définit la théorie comme « un ensemble de propositions fondamentales d'où il est possible de tirer des conséquences vérifiables)} [185, 232]. Pour une autre définition de la notion de « théorie», voir Thierry de Montbrial [179, 226 et ss]. 27

1

En science politique, elle « fonne un ensemble articulé de définitions, d'assomptions et de propositions couvrant un sujet déterminé. Elle doit permettre de présenter des relations susceptibles de vérification. Au stade initial, ce n'est qu'hypothèse, l'objectif ultime étant de pennettre la démonstration causale et la prévision» [177, 18]. Philippe Braillard [40, 27 note 29] nuance cette succession d'étapes en ce sens que, même en son stade ultime, une théorie conseIVerait son caractère hypothétique et provisoire, étant donné« l'état imparfait de nos connaissances ». Pour 1'historien des relations internationales, «une théorie est un ensemble composé d'une description, d'une classification et d'une explication globale », selon la formule employée par Jean-Baptiste Duroselle [81, 285]. Nous retrouvons la plupart de ces caractères de la théorie chez les spécialistes des relations internationales. Pour Stanley Hoffmann, dans son sens moderne, la théorie est « une étude systématique des phénomènes observés, destinée à dégager les principales variables, à expliquer les conduites, à faire connaître les fonnes caractéristiques des relations entre les unités» [380, 413]. De son côté, Robert J. Lieber, considère que la théorie en sciences sociales correspond à une activité qui vise une « compréhension subjective» et implique «une organisation intuitive des perceptions» [161, 21]. Elle « nous pennet de nous élever au-dessus de l'obselVation de l'événement particulier pour appréhender des séries ou des ensembles de faits» [idem, 16]. Trois critères en vérifieraient la validité et l'utilité. Le premier est la « description », en ce sens que « la théorie doit décrire ou présenter de façon exacte les événements qui se présentent dans le monde réel », en évitant de défonner la réalité. Le deuxième est l' « explication », qui est le principal objectif de la théorie; mais les explications sont par nature variables. Enfin, le troisième est la «prédiction », dans la mesure où «les affinnations causales impliquent des hypothèses pour le futur» [idem, 17-18]. Cette énumération des fonctions est adoptée par la plupart des auteurs. Ainsi, Philippe Braillard, après avoir défini la théorie comme «une expression, qui se veut cohérente et systématique, de notre connaissance de ce que nous nommons la réalité» et comme «un ensemble cohérent de propositions ou de généralisations permettant d'expliquer un certain nombre de phénomènes », relève les principales fonctions de la théorie: sélection et mise en ordre des phénomènes et données, explication et prévision. Néanmoins, pour cet auteur, l'explication n'englobe pas toute la réalité dans sa complexité, mais seulement « une certaine abstraction de celle-ci, c'est-àdire certains faits et aspects retenus comme importants» [41, 13-15]. Chez 28

Samuel P. Huntington, le rôle des modèles est de permettre de: «1ordonner et généraliser à propos de la réalité; 2-comprendre les relations causales entre les phénomènes; 3-anticiper et, ..., prédire les événements futurs; 4-distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas; 5-saisir comment paIVenir à nos fins» [120, 24]. Nous savons également que Raymond Aron considère qu'une théorie, comme c'est le cas dans le domaine de l'économie pure, «constitue l'équivalent d'un système hypothético-déductif: elle s'exprime en un ensemble d'équations» [323, 839]. Convaincu de ne pouvoir assimiler la théorie des relations internationales à cet archétype, il a cherché une définition de ces relations par ce qu'elles ont de spécifique. Il s'est ainsi contenté de montrer que sa définition remplit les fonctions requises d'une théorie. Par conséquent, chez Aron, il y a plutôt une énumération des fonctions de la théorie des relations internationales, qu'une définition de celle-ci dans l'absolu. Ces fonctions sont, pour lui, celles qui permettraient à ladite théorie de « définir la spécificité d'un sous-système, fournir une liste des variables principales, suggérer certaines hypothèses relatives au fonctionnement d'un système selon qu'il est bipolaire ou pluripolaire, homogène ou hétérogène» [idem, 847]. Exposant le point de vue de Kenneth Waltz dans sa réponse à Raymond Aron à propos de la faisabilité de la théorie des relations internationales, Jean-Jacques Roche résume les grandes lignes des dimensions techniques de la théorie. «Une théorie, écrit-il, se fonde donc sur le choix de certains facteurs jugés plus explicatifs que d'autres et sur la description des relations que ces facteurs entretiennent entre eux. L'objectif de cette théorie est d'expliquer ces faits jugés essentiels de façon à fournir une explication et même une possibilité de prédiction. Une théorie est alors fondée sur une hypothèse qui ne prétend pas être vraie mais seulement utile. Dès lors cette théorie devra être évaluée par rapport à ce qu'elle prétend étudier, ce qui explique qu'elle fournisse un modèle d'explication général mais jamais applicable à un cas particulier» [427, 41-42]. * Appliquées à la définition de la théorie des relations internationales, ces tentatives de circonscrire la notion de «théorie» se traduisent par une multitude d'approches qui varient de la généralité la plus totale à une énumération détaillée des caractéristiques et des fonctions d'une telle théorie. Ainsi, pour Stanley Hoffmann, ce serait «un ensemble de propositions destinées à rendre compte des phénomènes qu'étudient soit, directement, la science politique, soit les autres disciplines pertinentes» [380, 415], mais aussi «un ensemble de principes organisateurs, permettant de faire un tri parmi les contributions des multiples disciplines qui traitent des rapports entre unités distinctes, et de mettre ces contributions à profit ». 29

Cette théorie est fondamentalement « politique» [idem, 425]. Pour prendre un exemple plus complet de définition, Philippe Braillard considère qu'on peut définir la théorie des relations internationales « comme un ensemble cohérent et systématique de propositions ayant pour but d'éclairer la sphère des relations sociales que nous nommons internationales. Une telle théorie est ainsi censée présenter un schéma explicatif de ces relations, de leur structure, de leur évolution, et notamment d'en mettre à jour les facteurs déterminants. Elle peut aussi, à partir de là, tendre à prédire l'évolution future de ces relations, ou au moins à dégager certaines tendances de cette évolution. Elle peut également avoir pour but plus ou moins direct d'éclairer l'action. Comme toute théorie, elle implique un choix et une mise en ordre des données, une certaine « construction» de son objet, d'où sa relativité» [41, 17]. Dans cette définition, nous retrouvons donc toutes les données dégagées par la doctrine en matière de conception de la notion de théorie. La démarche de Raymond Aron demeure originale, comme nous l'avons constaté plus haut. 6- Possible ou difficilement applicable au domaine des relations internationales, hypothétique, provisoire, souhaitable ou grosse de dangers, utile mais pas toujours vraie... sont autant de qualificatifs liés à la notion de « théorie ». Ces images se répercutent-elles sur les théories des relations internationales? * En fait, il n'est pas très aisé de fournir une réponse univoque à cette question. Car la diversité et la complexité des théories des relations internationales, les objectifs recherchés par les théoriciens et les démarches adoptées par eux rendent dérisoire toute réponse lapidaire à ce type d'interrogation. Certes, depuis la fin de la guerre froide, on n'hésite pas à qualifier de « déstructuré» le champ théorique des relations internationales, un champ «dans lequel s'affrontent des modèles explicatifs et des approches théoriques difficilement conciliables ». On serait fort éloigné d'« un domaine éclairé par un savoir dont les éléments s'inscrivent dans un tout cohérent et procédant d'une démarche cumulative» [337, 14]. Mais il s'agit d'une réaction qui relève de la perte de repères sans cesse exprimée à l'ère post-bipolaire, parce que, pendant longtemps, on avait l'impression, voire la certitude, de disposer de clés capables de permettre de comprendre les phénomènes internationaux et d'agir sur eux. A titre d'exemple, la longévité du paradigme réaliste et de ses variantes, à peine perturbée par les prétentions des courants dits scientifiques modernes, atteste de la commodité et, peut-être, de la stabilité et de l'adaptabilité de certains modèles à des types donnés de configurations internationales. Mais nous 30

verrons que les possibilités de sa réadaptation aux données post-guerre froide s'avèrent somme toute limitées. Certains auteurs prennent le contre-pied de la vision défaitiste qui résulte de l'évaluation des capacités explicatives des théories des relations internationales après la fin de la guerre froide, considérant plutôt qu'il y a une avancée de la discipline du fait qu'il y a « abandon de toute référence à une souveraineté absolue de la part des tenants du modèle stato-centrique » et qu'on relève «une prise en compte de la permanence de l'Etat par les approches transnationalistes» [210, 147]. Mais il faudrait être prudent devant une telle vision par trop harmoniste. Elle peut aussi participer de la tentation de fuite en avant face à l'irrationalité de certaines situations difficiles à emprisonner dans des explications toutes faites. Car il serait simpliste de considérer que la disparition de l'ère de la guerre froide n'a pas produit d'effet sur les relations internationales et sur les modèles qui ont été façonnés pour en rendre compte. Nous verrons que d'autres auteurs, tel Kissinger, considèrent que la fin de la bipolarité correspond à un retour à la multipolarité de type westphalien. Des constats plus dramatiques seront faits après l'attaque du Il septembre 2001 contre le territoire américain. En réaction au «11 septembre», Marcel Merle tire la conclusion suivante à propos de la théorie des relations internationales: « La décennie précédente n'aura été qu'une période de transition, et les modes intellectuelles qu'elle a suscitées ne seront bientôt plus (comme les périodes intermédiaires dans l'art et le mobilier) qu'un article de musée. Mais que les adeptes d'une nouvelle théorie des relations internationales se rassurent: si leurs schémas sont périmés et leurs paradigmes obsolètes, on ne reviendra pas, pour autant, à ceux de la Guerre froide ou de l'ordre westphalien. « L'histoire ne repasse jamais les plats. ». Il y aura toujours place pour de nouvelles approches, mais celles-ci devront, pour rester pertinentes, demeurer fidèles à l' obsetVation de tous les faits et se garder des interprétations préfabriquées» [412, 45-46]. Nous évaluerons plus loin ce genre d'assertions. Afin de restituer la configuration du champ théorique des relations internationales, il est nécessaire de rappeler les conditions historiques de la naissance des différents courants en la matière, ainsi que les débats qui les ont sous-tendus. * L'influence de l'histoire sur les relations internationales et leur théorisation est indéniable. Parmi les grands événements historiques qui ont eu un impact certain sur la discipline, certains méritent d'être rappelés étant donné leur importance qui en fait de véritables repères pour les internati onali stes. 31

Ainsi, les théories les plus connues des relations internationales s'adossent aux événements essentiellement occidentaux, européens en particulier. Tous les ouvrages spécialisés les énumèrent: naissance de l'Etat moderne en Europe, marquant la sortie de celle-ci du Moyen Age, traités de Westphalie, ayant consacré la fin des guerres de religions et la naissance d'un système d'équilibre entre Etats de plus en plus indépendants et de plus en plus nombreux, indépendance des Etats-Unis d'Amérique en 1776, Révolution française de1789 et ses conséquences, Congrès de Vienne de 1815 et inauguration de l'ère des congrès et des concertations intereuropéennes, apogée du libéralisme économique au cours de la période 1870-1914, sous la férule de l'Angleterre, Révolution bolchevique de 1917 et ses conséquences, conflits mondiaux de 1914-1918 et 1939-1945, avènement de l'ère nucléaire, guerre froide, avènement du tiers monde1, défaite arabe de juin 1967, interdépendance économique des années 1970, révolution iranienne de 1979, chute du Mur de Berlin en 1989, réunification de l'Allemagne en 1990, éclatement du bloc de l'Est et fin de la rivalité stratégique entre les deux blocs, invasion du Koweït par l'Irak en août 1990 et ses prolongements, unipolarité et tendance hégémonique américaine, montée des puissances économiques (Japon, Allemagne) et consolidation de l'intégration et de la puissance de l'Europe communautaire, mondialisation économique et popularisation de la globalisation et de ses présupposés, etc. Ainsi, globalement, la discipline moderne des relations internationales et l'effort de conceptualisation qui l'accompagne sont fondamentalement d'essence occidentale. Ils relèvent des catégories dominantes de la pensée occidentale et ont été peu attentifs à l'apport des autres civilisations. Il en est ainsi de l'islam dont l'apport est souvent passé sous silence, aussi bien comme somme d'événements historiques qui ont marqué pendant longtemps
1 De nombreux termes sont employés pour parler du monde non industrialisé: pays en voie de développement ou en développement, pays moins avancés, pays défavorisés, quart monde, pays sousdéveloppés, pays peu développés, pays pauvres, pays du Sud, pays périphériques. Ces différentes notions ont correspondu, pendant un certain temps, à des prises de position politique, idéologique et juridique, et ont revêtu des significations selon les époques et les forums au sein desquels elles ont été élaborées. Mais, dans l'ensemble, ce domaine est marqué par une grande indétermination terminologique et conceptuelle. Les différentes notions, qui faisaient parfois référence à l'unité militante de l'ensemble des pays auxquels elles renvoyaient, ont perdu de leur caractère polémique. On peut avoir une idée sur le débat à propos de ces notions en revenant à certaines contributions telles que celles de G. de Lacharrière (<< Aspects récents du classement d'un pays comme "moins développé" », AFDI, 1967, p.703 et « L'influence de l'inégalité de développement des Etats sur le droit international », RCADI, 1973, TI, p.233), A. Barrère (<< développement divergent. Essai sur la Le richesse et la pauvreté des nations », Economica, Paris, 1978, p.lO), G. Merloz (La CNUCED. Droit international et développement, Ed. Bruylant, Bruxelles, 1980, p.ll). Nous utiliserons indifféremment certains de ces termes dans le sens du constat de la situation de non développement économique dans laquelle ils se trouvent. 32

le monde, que comme source d'inspiration pour l'explication des relations internationales. Or, la pensée occidentale n'a pas été créée ex nihilo; elle est le résultat d'une interaction entre les composantes civilisationnelles du monde. Si la synthèse civilisationnelle occidentale a fini par symboliser une domination ethnocentrique sur le reste du monde, il faut avoir présent à l'esprit l'apport des autres civilisations. L'avènement de l'Islam avait permis en son temps l'émergence de règles qui allaient régir le vaste mouvement d'islamisation avec ce qu'il avait créé comme relations de type nouveau entre pays et continents, en particulier l'interpénétration entre l'Orient et l'Occident, et entre une large communauté multiraciale, politiquement et militairement organisée, surmotivée pour la propagation de la foi, dans une démarche mondialiste. Aucune autre civilisation n'avait encore intégré autant de peuples et d'espaces; le déploiement de l'empire romain s'était fait dans une autre démarche. Un certain nombre de règles touchant aussi bien à la conduite de la guerre que de la paix avaient vu le jour à cette époque. Nous verrons en quoi l'islam avait innové en matière de relations internationales et ce qu'il est advenu de la vision islamique du monde, sachant que le monde ne capte plus que les signaux des tendances radicalisées et qu'il s'est créé un certain nombre d'amalgames entre monde musulman/jihad/fanatisme/terrorisme. La théorie moyenâgeuse opposant irrémédiablement le dar al-islam au dar alharb, respectivement pays d'islam et pays de la guerre, dans un conflit sans merci qui ne doit prendre fin qu'avec la soumission du monde à la foi musulmane, constitue l'un des paradigmes couramment utilisés aujourd'hui pour rendre compte de la « théorie» islamique des relations internationales. Mais, comme nous le constaterons plus loin, cette représentation ne cadre pas avec l'évolution qu'a connue le monde musulman. Ce type d'amalgames vient de l'ignorance des réalités musulmanes. La domination de la pensée unique risque d'accélérer la naissance des tendances au rejet. Le cas de la tendance islamiste contemporaine nous fournira l'occasion d'illustrer ce propos. Outre leurs effets sur la configuration du monde, les événements historiques ont largement marqué la pensée en matière de relations internationales. Cependant, cette pensée ne s'est pas contentée d'une chronologie d'événements plus ou moins marquants, elle essaie constamment de leur donner un sens dans ce grand courant de l'histoire. La réflexion a progressivement donné le jour à de véritables écoles qui rivalisent, s'affrontent, disparaissent, renaissent, au gré de l'évolution du monde et des progrès de la recherche scientifique. 33

Les écoles modernes des relations internationales, qui ont adopté la méthode de la science politique, se sont imposées aux analyses classiques pluridisciplinaires des rapports internationaux qui ont, quant à elles, constitué une matrice pour le développement subséquent de la discipline. Ces écoles modernes se sont à leur tour scindées en tendances idéaliste et réaliste. La prépondérance du courant réaliste, à la faveur de l'échec de la vision idéaliste de l' entre-deux-guerres, a été progressivement mise en cause par des courants ayant des prétentions scientifiques et soumettant le comportement des opérateurs politiques aux méthodes d'analyse du comportement. Ceci a abouti à l'opposition entre traditionalistes (réalistes) et modernistes scientifiques. L'avènement de ces investigations scientifiques va donner le j our à une tendance à l'élaboration de théories « partielles» des relations internationales, les théories traditionnelles ayant des prétentions à la généralité. L'interdépendance de plus en plus grande entre les composantes du monde et l'intensification des échanges transfrontaliers vont donner le jour à une vision transnationaliste qui s'inscrit en faux contre le traditionalisme dominé par l' étato-centrisme et promeut le libéralisme comme facteur des relations internationales. De son côté, la doctrine marxiste a impulsé la naissance de théories explicatives fondées sur le comportement impérialiste du capitalisme dominant et de la dépendance liée au développement inégal qui marque les processus inversés suivis par le centre développé et la périphérie sous-développée. La fin de la guerre froide et de la bipolarité va favoriser la naissance de nouveaux paradigmes, traduisant tour à tour le triomphalisme occidental et son repli égoïste sur luimême (<< Fin de l' histoire» et «Choc des civilisations»). Mais, plus généralement, la nouvelle ère va générer une sorte de volatilité conceptuelle qui continue à sévir et qui tend à ériger la perte de repères et la dramatisation au niveau de véritables théories des relations internationales. Entre-temps, les paradigmes dérivés du marxisme, dont la théorie de la dépendance, ont perdu de leur éclat. L'adoption de la lecture constructiviste des relations internationales a tendu à se poser comme un paradigme porteur d'une révision de la démarche positiviste qui a sous-tendu les théories dominantes des relations internationales, à savoir le réalisme, le néo-marxisme et le transnationalisme. Le constructivisme est censé reposer sur la dynamique du changement pour permettre la compréhension des relations internationales. Pour Audie Klotz et Cecelia Lynch, le terme « constructivisme» dénote en matière de relations internationales «une contestation des postulats strictement matérialistes ou individualistes, supposée permettre de mieux comprendre les changements observés dans la politique mondiale» [388, 34

51]. Il s'attache particulièrement à la dénonciation « des lacunes du réalisme structurel et du rationalisme» et des «formes néo-marxistes du matérialisme structurel». Pour ce faire, il fait appel « à la théorie sociale critique pour mettre en question les éléments politiques et discursifs du pouvoir» [idem, 52]. Appliquée aux relations internationales, la démarche constructiviste constitue cependant une synthèse entre positivisme et post-positivisme, dans le sens de l'affirmation de l'existence de la réalité sociale et de la possibilité de l'analyser, et du caractère intersubjectif de cette réalité, c'est-à-dire qu'elle n'est ni une donnée objective, ni le fruit du discours légitimateur du pouvoir, mais « elle est ce que les croyances partagées des acteurs en font» [225,71]1. Introduit dans les relations internationales par Nicholas Onuf à la fin des années 80, le constructivisme s'attache à l'analyse des « arrangements intersubjectifs» ([388, 52] ; [225, 71]). La notion d' « intersubjectivité» est empruntée aux travaux de Husserl2 sur la "constitution" de l'alter ego et à ceux de Heidegger sur la coexistence et sur l' être-avec-autrui [85, 1745]. Définissant l'intersubjectivité chez Husserl et les autres phénoménologues, G. Thinès et A. Lempereur considèrent que «La possibilité d'un monde objectif est fondée sur l'existence d'un monde partagé. D'abord, le monde n'existe pas autrement que comme une réalité appréhendée, communiquée par l'intersubjectivité, qui lui confère un caractère universel. Ensuite, la constitution d'un monde d'objets suppose que ces objets soient perçus, identifiés et nommés sous tous les angles où ils apparaissent; la synthèse des différentes perspectives constitue une sphère de réalités vérifiées. L'objectivité résulte enfin d'une traduction, d'un système de significations dont le contenu est véhiculé par des règles normatives, et actualisé par une praxis collective» [234, 513] Dans son application au domaine des relations internationales, l'intersubjectivité « attire l'attention, au-delà des organisations internationales, sur un contexte social plus large de nonnes, de règles, de cultures et d'idées[...]. Ces facteurs idéaux ne sont pas réductibles à des croyances et valeurs individuelles: par exemple, les normes sont par essence des modes de comportement partagés. Les institutions et les "structures" sont fondamentalement des constructions sociales, comportant à la fois des discours et des organisations formelles. De la même façon, les
Pour d'autres développements, voir [ 225, 71 et ss], [114, 69], [27, 269]. Sur l'importance de la perception des phénomènes, voir [173, 109]. 2 Sur le processus husserlien d'accomplissement de la « subjectivité transcendantale» en « intersubjectivité» dans la « constitution» des autres, voir [434, 307 et ss]. 35
1

buts et les comportements des agents sont conditionnés par les cadres institutionnels et par les autres acteurs. Leur "signification" générale s'interprète à l'intérieur d'un cadre normatif partagé » [388, 53]1. La «co-constitution» des institutions et des agents et la fonction « constitutive» et pas seulement régulatrice des règles et normes représentent l'épine dorsale du processus constructiviste [388, 53]. Pour Klotz et Lynch, « la nature même des acteurs sur la scène mondiale dépend du contexte social dominant, et inversement les normes sociales et les institutions dominantes existent parce que les acteurs les (re)produisent. Cette importance accordée au « constitutif» remet en question nombre de postulats fondamentaux des théories traditionnelles des relations internationales» [idem, 53-54]. Dans ce processus, « Les acteurs définissent qui ils sont et ce qu'ils veulent en fonction de leur contexte social plutôt que simplement par leur position biologique, économique ou psychologique» [idem, 54], d'où l'importance de l' « intentionnalité »2. Le constructivisme se démarque des démarches néo-libérales des relations internationales et du rationalisme par le rôle qu'il donne aux normes qui sont «plus que des contraintes, des éléments du calcul coûts-bénéfices des acteurs. Elles peuvent aussi définir la nature des intérêts. Les "règles du jeu" et les "arrangements intersubjectifs" non seulement encadrent les comportements mais les rendent possibles» [ibidem]. Donc le constructivisme repose sur la co-construction d'agents et de structures: les agents redéfinissent sans cesse par leur pratique les normes, et sont eux-mêmes « encadrés et reconstitués par ces structures sociales », du fait de l'interaction entre agents et structures. Cela suppose une influence réciproque entre comportement étatique et structure mondiale, et une
1

Dario Battistella [27, 271] synthétise ces caractéristiques de la manière suivante: «perspective sociologique de relations internationales», le constructivisme privilégie l'étude du «contexte social», de l' « intersubjectivité» et de la « nature constitutive des règles et des normes». Il prend en considération tant l'aspect normatif que matériel des « structures» et donne son importance au « rôle de l'identité dans la constitution des intérêts et des actions des acteurs» et à la « constitution mutuelle des agents et des structures». Dans cette construction, la notion d' « identités » (des Etats, par exemple) signifie « la représentation que les Etats se font d'eux-mêmes et d'autrui, du système international, et de leur propre place ainsi que de celle des autres au sein de ce système international». Donc les identités sont de nature intersubjective [27, 283].La notion de « normes» renvoie aux « normes et [les] valeurs partagées entre les Etats au sujet d'eux-mêmes, des autres, et de leurs relations» et qui « forment alors une culture internationale, un système de significations partagées », mais une culture de nature « anarchique» dont la teneur dépend des Etats eux-mêmes et de la conception qu'ils ont de leurs relations mutuelles [27, 286].

2 Dans cette perspective, « Le comportement des agents ne doit pas être considéré comme simplement instrumental, ni pour autant comme utopique ou altruiste. Parce que le comportement doit être analysé en relation avec la "signification sociale" et non avec ce qui passe pour rationnel ou réaliste, ... » [388, 59]. 36

interpénétration entre facteurs internationaux et facteurs internes [388, 5758]. Le constructivisme s'attache ainsi à la perception que l'on a des phénomènes internationaux, et non à ceux-ci en tant que réalité objective immédiate, ainsi qu'à des « objets» qui n'ont pas de réalité matérielle, mais tiennent leur existence du fait « qu'un ensemble de personnes croient qu'ils existent et agissent en conséquence» [27, 271]. Les constructivistes réservent à l'Etat une place fondamentale dans le fonctionnement du système international [27, 280-281]. Cependant, ils « contestent toutes les variantes de la vision réaliste selon laquelle les institutions ne seraient que les reflets épiphénoménaux des intérêts des grandes puissances. Cela ne signifie pas qu'ils refusent d'admettre que ces Etats jouent un rôle important dans le processus de construction des normes internationales, mais plutôt que le postulat de la primauté des grandes puissances ne peut être justifié ni conceptuellement ni empiriquement. Selon eux, toutes sortes d'acteurs étatiques et non étatiques sont en concurrence pour faire valoir certaines normes et établir des organisations plus formelles afin de propager ces arrangements sociaux. Les relations internationales évoluent à l'intérieur de ce contexte social mondial» [388, 53]. Par rapport aux débats classiques en sciences sociales sur les rapports entre matière et idée, structure et agent, système et acteur, le constructivisme part du postulat selon lequel les faits n'ont de réalité que socialement construite et que les acteurs agissent sur la base de la signification donnée à l'objet. De ce fait, le constructivisme participerait des démarches idéaliste et holiste. En réalité, il ne constituerait pas en lui-même une théorie des relations internationales, mais plutôt une théorie sociale qui pourrait éclairer les autres paradigmes [27, 271]. Il peut ainsi y avoir des variantes réalistes ou libérales du constructivisme, « puisqu'il offre une approche ontologique et épistémologique plutôt qu'une théorie explicative de la politique internationale» [388, 58]1. Il s'agirait ainsi d'une méthode d'analyse utilisée par différents courants de pensée, comme nous l'avons constaté dans le cas des historiens. De ce fait, nous évoquerons le constructivisme plutôt comme une lecture de certains faits que comme une théorie proprement dite. Il en sera de même pour le systémisme. * Ce rapide passage en revue de l'évolution des théories des relations internationales montre une dynamique dans ce domaine. Celle-ci est
1 Pour ces deux spécialistes, « Contrairement à ceux qui voudraient en faire un paradigme concuITent, nous affirmons qu'il élargit le spectre de nos concepts» [388, 60]. 37

commandée par les mutations que connaît la scène internationale ainsi que par les progrès en matière d'analyse scientifique. L'impression de stagnation des théories des relations internationales relevée par certains auteurs correspond à l'exagération de phénomènes passagers [369,49]. S'il y a bien correspondance entre l'évolution du monde et celle de la théorie, on peut donc douter de la démarche qui consiste à opposer les courants doctrinaux. Ils sont plutôt complémentaires, car chacun d'eux correspond à une étape de l'évolution des réalités internationales et des méthodes d'analyse dans le domaine des sciences sociales. D'aucuns considèrent qu'ils ne sont tout simplement pas comparables, parce qu'ils « décrivent des mondes différents obéissant à des logiques différentes. Les résultats auxquels ils aboutissent sont donc dus, au moins en partie, au type de présupposés qui les fondent» [369, 48]. Leur degré de validité ou d'imperfection doit être lié aux conditions de leur naissance et de leur développement. Il est également dépendant de la complexité de leur objet -les relations internationales - marqué qu'il est par des situations apparemment contradictoires et par des phénomènes récurrents. Ceci proviendrait du fait que les cadres paradigmatiques « montrent [en effet] les diverses faces d'une seule et unique réalité, faite à la fois, comme toute réalité sociale, d'harmonie et de conflit, d'interdépendance et de dépendance, d'équilibre et de changement» [338, 32]. Rechercher une image idyllique dans un monde où les obstacles qui se dressent devant l'explication des phénomènes constituent eux-mêmes des réalités qui animent la scène internationale est une entreprise difficile, voire vaine. Le réalisme, qui a fait fi pendant un temps du développement des liens d'interdépendance entre les acteurs de la société internationale, a montré ses limites, sans que cela ne fasse disparaître ses hypothèses de base (intérêt national, puissance, compétition). Le néo-réalisme lui a permis de faire peau neuve. Inversement, les analyses harmonistes, qui se fondent sur la prédominance de la solidarité et de l'interdépendance de l'humanité, n'ont pas donné le jour à un élan de solidarité à toute épreuve et généré la paix et la prospérité universelles, ni fait substituer un Etat mondial à l'Etat national. Celui-ci, même s'il s'éclipse ou donne l'impression de le faire pour jouer le jeu du libéralisme, revient dans sa toute-puissance en cas de crise. Les événements du « Il septembre» le montrent amplement. Mais ceci ne peut pas non plus occulter les mutations qu'a connues l'Etat, à la faveur de la naissance de pouvoirs et de contre-pouvoirs non étatiques. Dès lors, l'image d'un Etat jouissant universellement de l'égalité souveraine et de la puissance lui permettant d'avoir la marge de manœuvre nécessaire à la satisfaction de son intérêt national ne correspond pas à une réalité absolue. Mais, du reste, cette image a-t-elle jamais existé dans toute sa splendeur? 38