Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Théories des relations internationales 5e édition

De
720 pages
Destiné aux étudiants et aux enseignants en relations internationales
et en science politique, ainsi qu’aux diplomates et aux journalistes,
cet ouvrage se propose d’éclairer la compréhension du monde contemporain
à partir des théories des relations internationales.
Pédagogique et exhaustif, il rappelle l’environnement intellectuel
et historique de cette discipline savante, présente ses principaux
paradigmes, concepts et débats structurants, avant de s’interroger sur
les liens entre théorie et pratique, sur les défis que posent les mutations
de ce début de XXIe siècle et sur l’état de l’art en France. Chaque
chapitre est accompagné de bibliographies commentées qui, jointes à
la bibliographie générale, renvoient le lecteur aux textes fondamentaux
et de seconde main qui compléteront ce tour d’horizon.
Actualisée , cette cinquième édition met à jour l’ensemble des analyses
et des bibliographies.
Voir plus Voir moins
img
img

Théories des relations internationales

Dario Battistella

5e édition mise à jour

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la bibliothèque de Sciences Po)
Théories des relations internationales / Dario Battistella – 5e éd. mise à jour
Presses de Sciences Po, 2015.

ISBN papier 978-2-7246-1770-2
ISBN pdf web 978-2-7246-1771-9
ISBN epub 978-2-7246-1772-6
ISBN xml 978-2-7246-1773-3

RAMEAU :
– ­ Relations internationales : philosophie

DEWEY :
– ­ 327 : Relations internationales

La loi de 1957 sur la propriété individuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée). Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l'éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© 2015. PRESSES DE LA FONDATION NATIONALE DES SCIENCES POLITIQUES

Chapitre 1 /THÉORIE ET RELATIONS
INTERNATIONALES

« L’anarchie est le trait fondamental de la vie internationale et le point de départ de toute réflexion théorique sur celle-ci. »

Hedley Bull1

Considérer les Relations internationales2 comme une science sociale ne va pas de soi3. Non pas tellement parce que les Relations internationales comme discipline appartiennent à l’univers des discours savants, alors que les relations internationales comme objet appartiennent à celui des pratiques politiques qui, en permanence, viennent tout à la fois enrichir et gêner l’analyse scientifique, comme le rappelle l’actualité de ces vingt-cinq dernières années, de la chute du mur de Berlin, qu’aucun paradigme cognitif n’a su prévoir, aux attentats du 11 septembre 2001 qui interpellent toutes les théories existantes, sans oublier l’opération Iraqi Freedom qui, fait suffisamment rare pour mériter d’être souligné, a vu se mobiliser, en vain certes, la fine fleur des internationalistes américains, réalistes en tête4. En effet, un tel positionnement n’est pas propre aux seules Relations internationales, mais à l’ensemble des sciences sociales, de la sociologie aux sciences économiques en passant par la science politique. Si la légitimité des Relations internationales fait débat, c’est parce que toute science sociale, et toute science d’ailleurs, se définit d’abord par un domaine d’étude délimité et une démarche scientifique reconnue, autrement dit par l’existence d’un degré d’entente relativement élevé sur « quoi étudier ? » – consensus ontologique – et « comment l’étudier ? » – accord épistémologique5 : or, en Relations internationales plus qu’ailleurs, cette double identification ne fait pas l’unanimité.

Pour ce qui est de la délimitation de l’objet d’étude des Relations internationales, le terme « international » pose à lui tout seul de redoutables problèmes. Ne serait-ce que parce que « international » est un adjectif dérivé de l’adjectif « national » : comment ne pas en déduire que ce qui se rapporte aux relations entre nations, entre États, entre sociétés, a une valeur, sinon négative, du moins résiduelle, par rapport aux relations se déroulant « à l’intérieur » d’une nation, d’un État, d’une société ?

Telle est la position adoptée par Yale Ferguson et Richard Mansbach qui n’hésitent pas, à partir du constat de la nature dérivée du terme « international », à conclure à l’impossibilité d’une discipline Relations internationales autonome : « La notion même d’“international” ne peut être comprise que par rapport à ce qui n’est pas “national” ou “interne”. Même chose pour “transnational”, “interétatique”, politique “étrangère”. Un champ dont les concepts ne peuvent être définis que négativement ne saurait prétendre au statut de discipline6. » Davantage, et comme l’indique le titre révélateur de leur ouvrage The Elusive Quest. Theory and International Relations, ils affirment que les Relations internationales, dont l’objet d’étude n’est pas reproductible en laboratoire, ne sauraient prétendre énoncer des lois et répondre à l’impératif de réfutabilité qui caractérise une théorie scientifique, ce qui les amène d’emblée à qualifier d’illusoire toute théorie des Relations internationales.

Une telle position mérite discussion. En établissant une relation de synonymie entre activité théorique et conception que se font de la démarche théorique les sciences naturelles, Ferguson et Mansbach oublient qu’il existe non pas une, mais – au moins – deux conceptions de ce qu’est une théorie en sciences sociales, et donc en Relations internationales. Une mise au point de la notion de théorie s’impose donc ; jointe à une tentative de délimitation positive du champ couvert par les Relations internationales, cette clarification conceptuelle permettra de montrer que la théorie des relations internationales non seulement existe, mais se porte bien.

 

Relations internationales, études internationales, affaires internationales, politique internationale, politique mondiale, politique globale : les dénominations multiples auxquelles recourent les internationalistes pour désigner leur discipline et/ou leur objet ne permettent guère de se faire une idée de ce sur quoi porte l’étude savante de ce qui se passe sur la scène internationale... ou mondiale. Plutôt que de tenter un délicat exercice de différenciation entre ces diverses désignations7, il semble plus judicieux, lorsqu’il s’agit de définir « la spécificité et la cohérence8 » des Relations internationales, de partir de l’origine du mot « international ».

L’adjectif « international », introduit en France en 1801, a été forgé par le philosophe utilitariste britannique Jeremy Bentham dans son ouvrage Introduction to the Principles of Morals and Legislation, publié en 1781. Désireux de dresser une typologie des différentes sortes de droits, Bentham note que, selon la qualité politique des personnes dont le droit régule la conduite, il faut distinguer entre le droit national et le droit international : lorsque les personnes dont le droit règle la conduite relèvent d’un même État, il s’agit du droit interne ; à l’inverse, lorsqu’il s’agit de réguler la conduite de « membres d’États différents », c’est la « jurisprudence internationale9 » qui est concernée. À vrai dire, et il est le premier à le reconnaître, Bentham ne fait que proposer le remplacement de l’ancienne dénomination « droit des gens » : « Le mot “international”, j’en conviens, est nouveau ; bien que, j’espère, clair et explicite. Il est calculé pour exprimer d’une façon plus significative ce que l’on appelle communément le “droit des gens”, expression si peu caractéristique que, n’était l’usage coutumier que l’on en fait, elle renverrait plutôt au droit interne. Le chancelier d’Aguesseau a déjà fait une remarque similaire : il dit que ce qui est communément appelé “droit des gens” devrait plutôt être appelé “droit entre les gens”10. » Mais le succès du mot “international” est tel11 que l’on peut supposer que la portée de l’invention de Bentham a largement dépassé son intention initiale.

En effet, s’il est exact qu’un néologisme se diffuse rapidement parce qu’il capte un changement important et que donc une nouvelle idée est nécessaire pour décrire cette nouvelle donne, alors Bentham a en quelque sorte été le premier à prendre conscience du changement important que représentent, à partir du XVIIIe siècle, l’essor des États-nations et la multiplication des transactions transfrontalières entre eux. Exprimé autrement, des transactions transfrontalières ont certes existé avant 1781, et donc aussi un ensemble de règles – le droit des gens – pour les réguler, mais ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle que ces transactions, exceptionnelles par le passé, sont devenues régulières, et cette régularité a provoqué l’innovation linguistique.

Le changement important ne s’arrête cependant pas à la banalisation des relations « internationales » : par rapport au passé, la nouvelle donne consiste aussi et surtout dans la nature inédite de ces transactions transfrontalières. Bentham suggère lui-même cette hypothèse. Dans une note de bas de page, il donne un exemple concret pour mieux illustrer le champ concerné par le droit international : « À l’époque de Jacques Ier d’Angleterre et de Philippe III d’Espagne, certains marchands londoniens avaient des créances envers Philippe que l’ambassadeur de ce dernier, Gondemar, refusait de rembourser. Ils se sont [...] adressés à la Cour [...], et Gondemar finit par payer les dettes. Nous avons affaire ici à de la jurisprudence interne ; si la dispute avait opposé Philippe et Jacques eux-mêmes, la jurisprudence aurait été internationale12 ». D’après Bentham, relèvent du droit international – et sont donc des relations internationales – les relations qui mettent aux prises les chefs d’États eux-mêmes, « les “transactions mutuelles” entre souverains en tant que tels13 ». C’est dans cet emploi du terme « souverain » que se situe la raison principale de la nouvelle dénomination : si l’on ne peut plus parler de droit des gens, ni même de droit entre les gens, c’est parce qu’à l’origine le droit des gens réglait les rapports entre sujets intégrés, comme ce fut le cas au sein de l’entité hiérarchiquement organisée qu’était l’Empire romain où le jus gentium s’appliquait aux conflits opposant les citoyens romains aux Pérégrins, hommes libres mais non-citoyens habitant les provinces conquises par Rome ; s’il faut parler de relations internationales, c’est parce que les interactions transfrontalières concernent dorénavant des entités souveraines, inexistantes ou presque par le passé.

Certes, les relations entre entités politiques ne datent pas de la fin du XVIIIe siècle : entre entités politiques, des accords formels ont émergé dès l’Antiquité sumérienne, des alliances dès l’Antiquité égyptienne, et des relations diplomatiques dès l’Antiquité perse ; par ailleurs, il existait un proto-système international au moment de l’Antiquité grecque, avec des délégations se rendant d’une cité-État à une autre, en vue de résoudre une dispute, de présenter une requête, de négocier un traité de commerce, et même avec un début de régulation, lorsque les différentes polis recouraient aux oracles de Delphes pour arbitrer un différend ; enfin, les villes-États (signorie) de la pentarchie italienne au moment de la Renaissance, à l’origine de la diplomatie, au sens moderne de système d’ambassades permanentes, entretenaient entre elles des relations conflictuelles au point de pratiquer une politique de maintien de l’équilibre des puissances avant la lettre14. Mais il s’agissait d’exceptions qui venaient confirmer la règle prévalant avant la guerre de Trente Ans, relative à la primauté de l’empire comme forme d’organisation politique. Système politique centralisé acquis par la violence au profit d’un centre et maintenu par la coercition au détriment de la périphérie conquise par la force15, l’empire organisait la quasi-exclusivité des relations en son sein : les rapports qui s’y déroulaient n’étaient pas des relations horizontales entre entités indépendantes, mais des relations verticales entre entités intégrées. Quant aux éventuelles relations internationales, au sens de relations entre entités indépendantes, en l’occurrence entre empires, elles se réduisaient au minimum : les empires, lorsqu’ils étaient en relations entre eux, ne l’étaient que de façon sporadique, soit aux marches des territoires qu’ils contrôlaient, soit au moment de la conquête et de l’absorption de l’un d’entre eux par un autre. Autrement dit, avant les traités de Westphalie, de Sumer au Saint Empire romain de nation germanique16, ou bien on était en présence d’entités indépendantes, mais celles-ci n’entretenaient pas de relations régulières entre elles, ou bien il y avait effectivement des relations régulières, mais celles-ci s’établissaient entre entités intégrées hiérarchiquement au sein d’une unité impériale.

La donne change à partir des XVIIe et XVIIIe siècles17, lorsque naît en Europe de l’Ouest18 un véritable système international, au sens d’ensemble d’États souverains entretenant des interactions suffisamment régulières pour que le comportement de tout un chacun soit un facteur nécessaire dans le calcul présidant au comportement de tous les autres. C’est de cette réalité que rend compte le qualificatif « international », plus d’un siècle après que cette réalité avait commencé à prendre forme, à la suite de « la paix de Westphalie [qui] marque la fin d’une époque et le début d’une nouvelle19 » en mettant fin à la guerre de Trente Ans 1618-1648 due à la volonté de la dynastie des Habsbourg d’étendre son imperium à l’ensemble d’une Europe qui n’avait plus rien à voir avec l’Universalis Christiana du Moyen Âge, vu à la fois la division entre catholiques et protestants20 et l’émergence des premiers États territoriaux de facto indépendants du double pouvoir spirituel du Pape et temporel de l’Empereur. Plus précisément, Westphalie consacre le triomphe de l’État comme forme privilégiée d’organisation politique des sociétés caractérisée par les deux principes de la souveraineté externe (rex est imperator in regno suo : aucun État ne reconnaît d’autorité au-dessus de lui et tout État reconnaît tout autre État comme son égal) et de la souveraineté interne (cujus regio, ejus religio : tout État dispose de l’autorité exclusive sur son territoire et la population qui s’y trouve et aucun État ne s’immisce dans les affaires internes d’un autre État)21.

D’où un premier critère de délimitation des relations internationales. Pour que l’on puisse parler de relations internationales, il faut que l’on soit en présence de relations horizontales régulières entre des groupes sociaux basés territorialement et délimités politiquement les uns par rapport aux autres ; et comme, dans l’histoire, les unités entretenant entre elles des relations régulières ont pris la forme d’États souverains, l’objet des Relations internationales porte sur les relations régulières entre États souverains : « Le point de départ des relations internationales est l’existence d’États, ou de communautés politiques indépendantes, avec à leur tête un gouvernement revendiquant la souveraineté sur une portion particulière de la surface terrestre et un segment particulier de la population humaine22. »

Cette idée de souveraineté, définie à la veille de la guerre de Trente Ans par Jean Bodin comme « la puissance perpétuelle et absolue d’une République23 », peut également être exprimée d’une autre façon. Le fait pour les États – les Républiques de Bodin – d’être souverains, de ne reconnaître au-dessus d’eux aucune autorité comme légitime, revient à affirmer qu’ils sont en état de nature entre eux, et à la suite de Thomas Hobbes, définissant au lendemain de la Paix de Westphalie l’état de nature comme l’absence de « pouvoir commun » tenant les États indépendants en respect24, les philosophes unanimes soulignent l’état de nature dans lequel se déroulent les relations entre États, à l’image de John Locke affirmant que « les États sont dans l’état de nature les uns au regard des autres25 » (cf. chap. 2). Si alors on se place non plus dans la perspective des États à l’origine des relations internationales, mais dans celle de l’état de nature dans lequel se déroulent ces relations internationales, alors sont considérées comme relations internationales les relations qui se déroulent à l’état de nature ou, pour reprendre un terme plus moderne, en état d’anarchie.

Due à l’Anglais G. Lowes Dickinson, qui l’utilise dans les titres de ses deux ouvrages The European Anarchy et The International Anarchy26, la notion d’anarchie, au sens premier d’absence d’autorité centrale au-dessus des États27, s’est progressivement imposée comme le critère de délimitation des Relations internationales depuis leur création en 1919 (cf. chap. 3) : de Raymond Aron, voyant dans cet « “état de nature” [...] le trait spécifique du système international » caractérisé par « l’absence d’une instance qui détienne le monopole de la violence légitime28 », à Kenneth Waltz opposant « les systèmes internationaux [...] décentralisés et anarchiques » aux « systèmes politiques internes [...] centralisés et hiérarchiques29 », « l’anarchophilie30 » caractérise l’ensemble – ou presque – des internationalistes, d’accord pour proclamer, sur la base du postulat de la « différence radicale entre le milieu interne et le milieu international31 », que l’anarchie est tout à la fois « le trait fondamental de la vie internationale et le point de départ de toute réflexion théorique sur celle-ci32 ».

Reste que si la délimitation de la discipline des Relations internationales se fait moins par rapport à l’État souverain que par référence à l’état d’anarchie33, alors le critère qui fait d’une relation une relation internationale (plutôt qu’une relation sociale ou politique parmi d’autres) ne renvoie plus nécessairement à l’acteur étatique à l’origine de cette relation. Lorsque le mot « international » est forgé par Bentham, il est en effet équivalent d’« interétatique », voire d’« intergouvernemental », tant Bentham voit dans l’État le seul sujet du droit international et donc le seul acteur de la scène internationale, de même qu’il postule la personnification de l’État-nation dans le chef de l’État. Or, c’est là adopter une perspective stato-centrée des relations internationales qui, si elle a pu dans l’ensemble être assez conforme aux réalités de l’époque qui a vu l’apparition de l’adjectif « international », voire la naissance de l’étude savante des relations internationales, n’est plus considérée que comme perspective parmi d’autres au sein des Relations internationales contemporaines, du moins par les auteurs qui ne se réclament pas du réalisme (cf. chap. 4).

Plus précisément, la discipline des Relations internationales a évolué depuis sa création lorsque, après-première guerre mondiale oblige, elle s’était focalisée sur la problématique des relations de puissance, et plus particulièrement sur la question de la guerre et de la paix entre États, comme l’indique la dénomination « Politique internationale » donnée à la première chaire de Relations internationales créée à l’University College of Wales à Aberystwyth en 1919 (cf. chap. 3) : de nos jours, on entend par relations internationales l’ensemble des relations qui se déroulent au-delà de l’espace contrôlé par les États pris individuellement, quel que soit l’acteur – étatique ou non – concerné par ces relations, et quelle que soit la nature – politique ou autre – de ces relations. Mais cette évolution, concomitante de la complexification des relations transfrontalières ou, du moins, de la prise en compte de cette complexification, n’a pas remis en cause le plus petit dénominateur commun que reste le postulat de la structure anarchique du milieu international comme critère de délimitation de l’objet d’étude relations internationales34.

Un consensus comparable n’existe pas au sujet de la manière la plus appropriée pour étudier de façon savante ledit objet d’étude. Si tout le monde est d’accord pour estimer que, pour ce faire, il faut recourir à une méthode susceptible de rendre compte de ce qui se passe sur la scène internationale en référence à des données et des relations à la fois observables empiriquement et non observables directement, le désaccord règne quant à la démarche concrète qu’implique une telle méthode.

L’étude méthodique – de nature autre qu’historique et juridique – des relations internationales est ancienne : il y a eu des réflexions sur les relations entre unités politiques depuis qu’existent des unités séparées les unes des autres, de façon ponctuelle de Thucydide à Machiavel, de façon régulière depuis Grotius et Hobbes (cf. chap. 2)35. Dans une certaine mesure, de telles réflexions constituent des réflexions théoriques36 : étant donné l’origine du mot « théorie », dérivé du substantif grec theoros, qui signifie « spectateur » ou « témoin », ainsi que du verbe subséquent theorein, qui signifie « observer avec émerveillement ce qui se passe, pour le décrire, l’identifier et le comprendre37 », on peut considérer comme théorie toute « expression [...] cohérente et systématique de notre connaissance de [...] la réalité38 ». Mais de nos jours, cette conception large de la notion de théorie, entendue comme « connaissance contemplative [...] de l’ordre essentiel du monde39 », et susceptible de reposer sur l’intuition, voire le préjugé métaphysique ou la révélation religieuse (le homo homini lupus de Hobbes, le « dessein de la nature » de Kant, etc.), n’est plus guère acceptée au sein des sciences sociales. Depuis que les sciences économiques, la sociologie, la science politique, se sont constituées en disciplines à part entière, indépendantes de la pensée philosophique dont elles faisaient auparavant partie intégrante, la notion de théorie a pris un sens plus précis40 : pour être dorénavant considéré comme théorie au sens strict, id est scientifique, du terme, un travail de connaissance se doit certes d’être provoqué par une « intuition brillante » et une « idée créative »41, mais il doit aussi être fondé à la fois sur le raisonnement logique et sur la confrontation empirique42.

Dans le domaine des relations internationales, de telles théories scientifiques ne datent que du XXe siècle : après que les libéraux internationalistes britanniques de la première moitié du XXe siècle eurent les premiers proposé d’étudier la politique internationale à partir de « la simple exposition des faits politiques tels qu’ils existent dans l’Europe d’aujourd’hui43 », les réalistes tels que Hans Morgenthau proclameront ouvertement leur volonté de « présenter une théorie de la politique internationale s’accord[ant] avec les faits et [...] conséquente avec elle-même », avec pour but d’« apporter ordre et signification à une masse de phénomènes qui, sans cela, resteraient sans lien et inintelligibles44 ».

Reste qu’il existe non pas une, mais deux grandes conceptions de la meilleure façon d’apporter de l’ordre et de la signification aux phénomènes internationaux (comme aux phénomènes sociaux en général). La première conception, explicative, de la théorie, est héritière du mouvement humaniste de la Renaissance et du Siècle des Lumières, concomitants du triomphe du rationalisme des sciences de la nature : elle ambitionne de donner des relations internationales une explication comparable à celle que donnent des phénomènes naturels les sciences exactes, tant elle estime que les relations internationales sont déterminées par des causes objectives existant indépendamment de la conscience que peuvent en avoir les acteurs et que les mêmes causes provoquent les mêmes effets. La seconde conception, compréhensive, de la théorie, est au contraire influencée par l’historicisme et le romantisme d’un XIXe siècle synonyme de remises en cause de l’universalisme rationaliste : partant de la philosophie d’Emmanuel Kant selon qui, si le monde naturel obéit aux lois universelles et se prête à leur méthodologie, il en va autrement pour les actions et les sentiments humains à qui fait défaut une telle précision, la conception non-positiviste postule que les objets qu’étudient les sciences sociales, parce qu’ils s’insèrent dans des contextes spécifiques, sont radicalement différents des objets des sciences de la nature, ce qui l’amène à conclure que l’on peut simplement interpréter – plutôt qu’expliquer – les relations internationales, et ce à partir du sens, de la signification, que donnent à ces relations les acteurs eux-mêmes45.

En Relations internationales, ces deux conceptions cœxistent. Parce que les acteurs, à commencer par les responsables politiques dans leurs discours, interviews, et mémoires, partent de leur propre point de vue lorsqu’ils rendent compte de leurs actions et décisions, et parce que les restitutions médiatiques, de même que le sens commun, personnalisent tout autant les relations internationales, la conception explicative de la théorie prévaut au sein de la discipline. En effet, le fait que chaque discipline scientifique soit guidée par la volonté de rompre avec le sens commun amène logiquement les internationalistes à se démarquer des analyses spontanées considérées comme autant d’obstacles épistémologiques : à l’image des sciences exactes démontrant contre le bon sens commun que le soleil ne se lève pas à l’Est ni se couche à l’Ouest, la plupart des internationalistes sont désireux de déceler les causes cachées, fondamentales, de ce qui se passe sur la scène internationale, et qui échappent à la connaissance des acteurs eux-mêmes ; de même que dans la mécanique newtonienne les mouvements d’une horloge s’expliquent par tout un ensemble de rouages et de ressorts invisibles à l’œil nu, de même le comportement des acteurs internationaux est censé obéir à des lois générales et universelles à l’origine des phénomènes observables.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin