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TIMOR-ORIENTAL

De
224 pages
Hormis le fait que cette tragédie marque incontestablement les errements de la politique internationale, le bourbier timorais, comme les autorités indonésiennes l'ont dénommé, ne peut que rappeler, par certains aspects, la guerre du Vietnam. Les militaires indonésiens pensaient qu'ils soumettraient le peuple du Timor-Oriental en quelques semaines. Vingt-quatre ans plus tard, ils sont obligés de se retirer.
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TIMOR
Non-assistance

-ORIENTAL
à un peuple en danger

Collection Points sur l'Asie dirigée par Frédéric MANTIENNE

Déjà parus

Laurent METZGER, Les sultanats de Malaisie, 1994. Richard SOLA, Birmanie: la révolution kidnappée, 1996. Laurent METZGER, Stratégie islamique en Malaisie (1975-1995), 1996. Firouzeh NAHA Y ANDI, Culture du développement en Asie, 1997. Frédéric GRARE, Le Pakistan face au conflit afghan, 1997. Kham YORAPHETH, Chine, le monde des affaires, 1997.

Jacques HERSH, Les Etats-Unis et l'ascension de l'Extrême-Orient. Les dilemmes de l'économie politique internationale de l'après-guerre, 1997. Kham YORAPHETH, Asie du Sud-Est, 1998. Jérôme GRIMAUD, Le régionalisme en Asie du Sud, 1998. A. WILMOTS, La Chine dans le monde, 1998. Patrice COSAERT, Le centre du Vietnam: du local au global, 1998. Fabrice MIGNOT, Villages de réfugiés rapatriés au Laos, 1998. Jean-Jacques PLUCHART, La crise coréenne. Grandeur et décadence d'un modèle de performance, 1999. Michel BLANCHARD, Vietnam-Cambodge: une frontière contestée, 1999. Corine EYRAUD, L'entreprise d'Etat chinoise: de "l'institution sociale totale" vers l'entité économique?, 1999. Leila CHOUKROUNE, La Chine et le maintien de la paix et de la sécurité internationales, 1999. Alexandre MESSAGER, Indonésie: Chronique de l'Ordre nouveau, 1999.

Alexandre MESSAGER

TIMOR -ORIENTAL Non-assistance à un peuple en danger

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-1384-9194-4

SOMMAIRE

INTRODUCTION. ..
CHAPITRE I
Une petite île, au large de l'archipel l'Australie, colonisée par le Portugal quatre siècles.

p9
p 17
indonésien et de pendant plus de

CHAPITRE II

p 25

Supporté par l'Occident, le voisin indonésien est devenu une dictature et un rempart contre le communisme en Asie à partir de 1965.

CHAPITRE III

P 45

En décembre 1975, l'Indonésie envahit le Timor-Oriental et assassine plus de deux cent mille personnes dans l'indifférence internationale.

CHAPITRE IV

P 57

Pendant vingt-quatre ans, la colonisation indonésienne se heurte à la résistance du peuple timorais.

CHAPITRE V

p 81

L'Ordre nouveau du général Suharto vassalise le TimorOriental et se livre à une véritable épuration ethnique.

CHAPITRE VI La non médiatisation l'Occident. d'une tragédie entretenue

P 93 par

CHAPITRE VII . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

p 113

En 1999, malgré l'intensification de la répression indonésienne, le Timor-Oriental choisit sa destinée.

CHAPITRE VIII. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

P 147

Après vingt-quatre ans de lutte armée, le Timor-Oriental accède à l'indépendance dans l'horreur.

CONCLUSION.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p 187
timorais

Les dates clés du conflit

. . . . . . . . . . . . . . . . .p 195
213

Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P Glossaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P

215

Annexes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p 219

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INTRODUCTION
« Ami bele kaer rasik amin nia kuda talin » en Tetum, la linguafranca du Timor-Oriental «Maintenant, c'est nous qui tenons les rênes»

Pour la première fois depuis sept ans, José Alexandre Gusmao alias Xanana, la figure emblématique de la résistance du Timor-Oriental, revient dans Dili. Dévastée et entièrement détruite en septembre 1999 au lendemain du vote pour l'indépendance, la capitale du Timor-Oriental reprend peu à peu vie. La dernière fois qu'il a vu son pays, c'était en 1992, lorsqu'il fut arrêté par l'armée indonésienne. Condamné à la
prison à vie au cours d'un simulacre de procès

-

peine

commuée à vingt ans de prison par le président indonésien Suharto - Xanana est devenu une légende auprès des habitants de ce territoire envahi par l'armée de Jakarta en décembre 1975. Inlassablement, de sa prison, Xanana a appelé ses compatriotes à refuser l'injustice. Jusqu'au dernier moment, alors que les militaires indonésiens encourageaient la terreur, son leitmotiv n'a pas changé, «résister, c'est vaincre. La lutte continuera sans trêve ». En cette matinée du 22 octobre, le chef historique de la résistance du Timor-Oriental prononce son premier discours devant le grand palais des anciens gouverneurs, où se sont succédés les administrateurs
portugais

- l'ancienne - des

puissance coloniale

- puis

les potentats

mis en place par les militaires indonésiens. Pour des raisons de sécurité -les milices pro-indonésiennes sont encore actives
sur le territoire tireurs d'élite de la force multinationale,

débarqués

depuis plusieurs

semaines pour protéger

la

population, ont pris position sur les toits. Devant des milliers de personnes qui l'accueillent, d'une voix déchirée, il s'écrit: «Nous avons souffert durant de très longues années. Aujourd'hui, alors que l'indépendance est enfin à notre portée, nous devons penser à ceux qui sont morts pour notre liberté. Car nos morts sont les vrais héros de notre lutte. Peuple du Timor-Oriental, ils ont voulu te tuer. Mais tu es encore là, pleurant et souffrant, mais vivant. Ce futur vous appartient enfin et l'indépendance est entre vos mains .» Quelques mois plus tôt, en avril 1999, tandis que l'Occident essaie de mettre fin aux massacres du Kosovo, le TimorOriental se prépare à connaître l'épilogue d'une résistance incroyable. Le 05 mai à New York, au siège de l'ONU, le Portugal, encore considéré comme le pouvoir administrateur, l'Indonésie et un médiateur des Nations Unies signent un accord pour la tenue d'un référendum d'autodétermination du peuple timorais. La tragédie du Timor-Oriental, que le Congrès juif américain a désigné comme « le plus grand génocide de cette moitié de siècle après la Shoah », va enfin prendre fin à l'aube du troisième millénaire. Effectivement, le 30 août 1999, le Timor-Oriental connaît ses premières élections depuis vingt-quatre ans pour déterminer son futur. L'enjeu du scrutin est de taille puisqu'il propose de choisir entre le rattachement définitif à l'Indonésie, l'occupant, et une indépendance réclamée depuis 1975. Le 4 septembre, le résultat des urnes est sans équivoque avec plus de 78% de la population totale qui opte pour l'indépendance. Ce que l'Indonésie et les puissances occidentales lui ont refusé au lendemain de la décolonisation avortée du Portugal en 1974, le peuple timorais l'obtient dans le courage, l'abnégation et l'intelligence. Mais une fois encore, alors que les leaders timorais en exil ont demandé l'envoi d'une force armée de l'ONU quelques mois plus tôt pour protéger la 10

population des milices pro-indonésiennes armées par les militaires de Jakarta, le Timor-Oriental bascule dans l'horreur. Dès le lendemain du vote, selon une stratégie élaborée depuis longtemps en cas de victoire des indépendantistes, les milices pro-indonésiennes se déchaînent contre la population sans défense. En quelques jours, des bandes de tueurs à la solde des militaires indonésiens saccagent entièrement la capitale Dili, tandis que l'armée de Jakarta déporte massivement la population vers le Timor occidental, territoire indonésien depuis 1946. Il faut attendre de très longs jours - pendant lesquelles les militaires indonésiens vont tout détruire avant leur retrait définitif pour que l'ONU envoie une force de paix internationale et ramène la sécurité sur le territoire. Enfin, le 19 octobre, le parlement indonésien, après maintes hésitations, se décide à annuler le décret de 1978 qui reconnaît le Timor-Oriental comme la vingt-septième province indonésienne. Selon Noam Chomsky, professeur au Massachussets Institute of Technology de Boston, militant des Droits de l'Homme et éminent connaisseur du conflit timorais, pour bien comprendre le vrai problème du Timor-Oriental, il faut se souvenir que le destin des colonies portugaises a toujours été, pour l'Occident, un vrai sujet d'inquiétude. Le TimorOriental ne fut pas la seule de ces ex-colonies à supporter une agression soutenue par les occidentaux. Les anciennes colonies africaines du Portugal - que ce soit l'Angola ou le Mozambique - ont connu elles aussi ce traitement. Des centaines de milliers de crimes perpétrés par l'intermédiaire de l'Afrique du Sud et avec le concours actif des Angloaméricains, ont traduit à l'époque, sous le masque de «l'engagement constructif», l'inquiétude des gouvernements occidentaux devant la menace de « nationalismes qui se seraient voulus indépendants », L'invasion indonésienne de 1975 et le soutien occidental qu'elle reçu fut pareillement 11

« motivée» par la crainte qu'un Timor-Oriental indépendant ne devienne une source de subversion pour toute l'Indonésie. Les craintes occidentales ont également eu pour cause l'importance stratégique du Timor-Oriental dans le Sud-Est asiatique en raison des couloirs empruntés par les sousmarins nucléaires au large de ses côtes. Mais l'inavouable raison de l'invasion indonésienne - qui se révélera plus tard d'une importance économique fondamentale était l'exploitation des réserves de pétrole et de gaz dans la mer de Timor - Timor Gap Oil - que l'Indonésie allait littéralement extorquer avec le concours de l'Australie. Alors qu'en 1945 l'Indonésie s'est affranchie d'une colonisation menée pendant plus d'un siècle par les Hollandais, à partir de 1966, la plus grande nation musulmane du monde en termes de fidèles devient un Etat sous influence étrangère et l'enjeu de la politique occidentale en Asie du Sud-Est. En 1965, appuyé par les Américains, le général Suharto écarte Ahmed Sukarno le premier président de la république indonésienne. Profondément antiimpérialiste et rejetant toute forme de néocolonialisme, Sukarno est considéré, par Washington, comme trop proche des idées de Mao. En l'espace de quelque mois, les militaires prennent le pouvoir et exterminent plus de cinq cent mille sympathisants et membres du parti communiste indonésien. Financée par les capitaux américains, européens et japonais, l'Indonésie, qui est aussi la plus grande nation archipélagique du monde - plus de dix-sept mille îles la composent - devient le rempart contre la montée du communisme en Asie du SudEst et le défenseur de la cause occidentale dans cette région du monde. Sur le plan de la politique intérieure, l'Ordre nouveau du général Suharto - par opposition à l'Ordre ancien de Sukarno - s'est transformé immédiatement en dictature militaire où les droits de l'Homme les plus élémentaires sont bafoués quotidiennement. Pourtant, dix ans plus tard, 12

l'Occident avalise l'invasion illégitime du Timor-Oriental, un territoire grand comme le Koweit. En 1975, le conflit EstOuest est à son apogée en Asie et le bilan est sombre pour les forces américaines qui se retirent progressivement du Vietnam tandis que le Cambodge et le Laos rejoignent le giron communiste. Dans le même temps, au lendemain d'une décolonisation portugaise ratée, le FRETILIN - un parti politique inspiré d'idées marxistes qui a gagné des élections sanglantes - a proclamé l'indépendance du Timor-Oriental. En conformité avec la volonté américaine d'empêcher la « pernicieuse progression» du communisme en Asie du SudEst et d'éviter la création d'un « Cuba asiatique », les militaires indonésiens s'opposent immédiatement à l'indépendance du territoire et débarquent le 07 décembre 1975 à Dili. Appuyée par les Etats-Unis et les principales puissances industrielles - Australie, Grande Bretagne, France, Allemagne, Canada et Japon -, l'armée de l'Ordre nouveau envahit le Timor-Oriental et organise l'un des pires génocides de ce siècle en exterminant plus de deux cent mille vies humaines, le quart de la population totale. Animées du syndrome colonialiste, les autorités militaires de Jakarta s'adonnent au pillage des richesses du territoire annexé et mènent une répression brutale à l'encontre du peuple timorais, considéré comme un peuple « nègre ». Pendant vingt-quatre ans, les valeurs traditionnelles sont rejetées et systématiquement combattues au nom de l'unité nationale et de la supériorité indonésienne. Les populations sont parquées, affamées et torturées dans l'indifférence internationale. A la solde de leurs gouvernements qui assistent le géant indonésien - l'Indonésie est un important client en termes d'armement et un marché potentiel de deux cent millions de consommateurs - les médias occidentaux se taisent et le drame timorais tombe dans l'oubli. Même l'assassinat de plus de deux cent cinquante personnes désarmées devant des caméras de télévisions étrangères en 1991 ne suffit pas à faire 13

stopper les atrocités. Pire encore, les puissances industrielles continuent à livrer du matériel militaire. L'attribution conjointe du prix Nobel de la Paix en 1996 aux Timorais José Ramos Horta et Monseigneur Carlos Belo - combattants inlassables pour la mise en place d'un référendum d'autodétermination au Timor-Oriental - permet une médiatisation obligée qui pousse les gouvernements à réagir timidement. Réellement, il faut attendre la crise économique asiatique en 1998, qui va favoriser la chute du général Suharto et la libéralisation politique consécutive à son éviction, pour permettre au Timor-Oriental de sortir de l'oubli. Lâché par les Etats-Unis qui lui reprochent son enrichissement démesuré et son incapacité à contenir la révolte populaire indonésienne, le général Suharto abdique. Sa démission forcée marque la fin d'une époque et le rejet d'un système à bout de souffle. L'Indonésie, qui est passée du rang de nouvelle puissance industrielle en devenir à celui de pays sous-développé en l'espace d'une année, est obligée de faire des concessions diplomatiques pour obtenir l'aide financière internationale indispensable au redémarrage de son économie. Selon le président indonésien Habibie qui a succédé au général Suharto, le Timor-Oriental est alors un véritable « caillou dans la chaussure indonésienne et ce rocher ne rapporte que des ennuis ». Pour les autorités de Jakarta, le territoire annexé est devenu un frein à l'aide internationale et un boulet diplomatique, d'autant plus que la menace communiste s'est totalement évaporée. Pour cette raison essentielle, sous l'égide des Nations Unies et avec l'approbation des puissances occidentales, l'Indonésie reprend des pourparlers qui débouchent sur le vote historique du 30 août 1999. A son échelle, I'histoire récente du Timor-Oriental met en exergue I'hypocrisie des diplomaties occidentales et le dysfonctionnement des Nations Unies. Mais elle révèle aussi 14

la volonté de tout un peuple à refuser l'oppression et l'injustice. Car c'est aux prix de souffrances héroïques que les Timorais ont arraché leur indépendance et gagné leur liberté. Exemple de courage et de ténacité, la population timoraise n'a jamais abandonné son combat, ni versé dans l'extrémisme. Ce que le droit international n'a jamais voulu lui reconnaître, le Timor-Oriental l'a obtenu dans la foi. Pendant plus de vingt ans, tandis que les leaders de la résistance appelaient à des négociations au travers des Nations Unies et des différentes instances internationales, les autorités indonésiennes répondaient par la répression. Mais loin de soumettre la population, les militaires renforçaient l'identité timoraise, plus particulièrement au sein des nouvelles générations. Pour toutes ces raisons et parce qu'il fut la victime d'une injustice de la «realpolitique occidentale », le TimorOriental mérite une attention particulière.

15

Chapitre I
Une petite île, au large de l'archipel indonésien et de l'Australie, colonisée par le Portugal pendant plus de quatre siècles

L'origine du Timor: une légende transmise de génération en génération ... Il y a bien longtemps, tandis que le soleil brillait de mille éclats et asséchait la terre, un jeune garçon aperçu au loin un bébé crocodile. Il tentait de passer d'une lagune à la mer, mais semblait très faible et ne pouvait se mouvoir que très lentement. L'enfant s'en approcha, prit pitié de lui, et le ramassa pour le déposer jusqu'à la mer. Le crocodile en fut très reconnaissant, et promit qu'il se souviendrait de cette bonté. Il dit alors à son protecteur: « Si un jour tu désires voyager, viens au bord de la mer à cet endroit précis et appelle-moi. Tu n'auras qu'à crier « Crocodile, Crocodile! » et je viendrai te chercher. Le temps passa. Un jour, alors qu'il se promenait, le garçon se souvint de la promesse du crocodile. Il alla à la mer et, après le troisième appel, il aperçut l'animal. Immédiatement, comme deux vieux amis très heureux de se retrouver, ils discutèrent ensemble. Au bout d'un moment, le crocodile qui se rappelait de son engagement dit à l'enfant: « Assieds-toi sur mon dos, je t'emmène en voyage ». Et pendant de longs mois, de cette façon, ils naviguèrent et virent beaucoup de pays. Mais un jour, fidèle à son instinct, le crocodile eut envie de manger le garçon. Sa conscience cependant le dérangeait.

Avant de passer à exécution, il décida d'aller s'enquérir de l'avis des autres animaux qu'il côtoyait tous les jours. C'est ainsi qu'il rencontra la baleine, le tigre, le buffle et beaucoup d'autres encore. Tous, sans exception, le condamnèrent et s'indignèrent qu'il soit capable d'un tel acte à l'encontre d'un gamin qui lui avait sauvé la vie. Finalement, il décida de s'en ouvrir à son ami le singe, l'animal le plus fin et selon lui, le plus intelligent. Révolté par ses propos et par son ingratitude, ce dernier l'insulta, le couvrit de honte et disparut furieux en sautant d'arbres en arbres. Le crocodile, comprenant alors sa bêtise et sa cruauté, renonça à l'idée de manger le garçon. De nouveau et sans y penser une nouvelle fois, il le prit sur son dos et ils voyagèrent, voyagèrent, jusqu'à ce que le crocodile eut atteint un âge avancé. Il dit alors au gamin, «Ami, il n'existe pas d'assez grande récompense pour la bonne action que tu as faite pour moi. Je dois maintenant mourir et j'ai décidé de te faire un cadeau qui ne disparaîtra jamais. Je vais me transformer en une terre qui deviendra un pays où toi et tes descendants vivrez de ma substance. »

Le crocodile devint ainsi l'île de Timor qui a sa forme actuelle et les Timorais sont les descendants de ce garçon. Là-bas, les gens sont bons, accueillants et ont le sens de la justice. Conformément à la légende, les habitants appellent les crocodiles « Grand-père» et quand ils traversent une rivière, ils disent toujours, « Crocodile, je suis ton petit-fils, ne me dévore pas ».

18

L'île de Timor devient une colonie portugaise au XVème siècle Située entre l'archipel indonésien et l'Australie, l'île de Timor fut découverte assez tôt et devint très vite convoitée pour ses richesses naturelles. Dès le 15ème siècle, des commerçants chinois accostent ce territoire montagneux recouvert de forêts de santals. Ce bois, très précieux et particulièrement recherché par les médecins et les ébénistes, attire rapidement les expéditions portugaises. Le Portugal est alors la plus importante puissance maritime mondiale, suprématie qui durera pendant plus d'un siècle. Dans un premier temps, vers 1512-1513, les Portugais s'installent sur l'île voisine de Solor où les dominicains bâtissent une forteresse contre les attaques des musulmans et des pirates. Timor, la plus grande île de la Sonde mineure, est ensuite colonisée par la communauté des Topasses, du nom du métissage entre les colons portugais et des femmes locales. En théorie, Timor est gérée de Goa en Inde, d'où le royaume du Portugal contrôle alors l'ensemble de son emprise sur le continent indien.

Un territoire détruit durant la seconde guerre mondiale Il faut cependant attendre le 18ème siècle pour que les Portugais établissent un siège du gouvernement sur le territoire. L'expansion hégémonique des Néerlandais - qui ont établi le comptoir de la V.O.C., la Compagnie des Indes Orientales, dès 1603 à Batavia l'actuelle capitale indonésienne Jakarta - contraint cependant le Portugal à céder la partie ouest du Timor dès 1858. Mais la frontière actuelle séparant le Timor-Oriental du Timor occidental n'est ratifiée qu'en 1914 par la Cour Internationale de Justice de La Haye. 19

Dès le début du siècle, le Timor-Oriental intéresse certaines puissances telles que l'Australie, la Hollande, l'Allemagne et le Japon. En 1903, un Australien découvre l'existence d'hydrocarbures et de pétrole à proximité des côtes. Située entre l'Australie et la Chine, très proche des Philippines et des Indes Néerlandaises - qui deviendront l'Indonésie en 1945 -, l'île de Timor est très vite considérée comme une enclave stratégique. L'empire nippon ne s'y trompe pas, qui, au lendemain de la première guerre mondiale, propose au gouvernement de Lisbonne de l'acheter. Mais lorsque Salazar - ancien ministre des colonies - devient Premier Ministre du Portugal en 1932, il rejette aussitôt l'offre et définit une véritable politique coloniale pour renforcer l'empire portugais. Les missionnaires écriront à l'époque que le processus de colonisation au Timor-Oriental fut chose aisée. En fait, d'après certains historiens portugais, il faut attendre la reddition de Dom Boaventura - un chef nationaliste - en 1912 pour que les occupants puissent réellement contrôler l'ensemble du territoire. Jusqu'en 1942, date de l'invasion japonaise en Asie du Sud-Est, le Timor-Oriental vit une paix relative. Bien que le Portugal déclare aussitôt sa neutralité dans le conflit, les Japonais annexent l'île et obligent les habitants à prendre parti dans les combats. L'Australie, à quelque six cent cinquante kilomètres seulement de l'île de Timor, envoie des commandos qui combattent aux côtés des populations locales. En 1945, après la défaite nippone et sous l'influence des Anglais qui soutiennent le Portugal, le territoire timorais est à nouveau colonisé. Au lendemain de la guerre contre les Japonais qui a coûté la vie à plus de quarante mille autochtones, le Timor se retrouve quasiment entièrement détruit. Mais le Portugal ne réalise que peu d'investissements. Considéré comme un territoire très lointain et principalement producteur de café, le Timor-Oriental n'intéresse pas les 20

politiciens de Lisbonne qui le placent régulièrement en dernière position sur le budget national. Les Portugais qui s'y installent après la guerre sont généralement des exilés politiques - dissidents du régime de Salazar -, des bureaucrates véreux et des hommes d'affaires peu scrupuleux. Il faut attendre 1960 pour que la capitale Dili connaisse ses premières installations électriques tandis que le reste du pays, à dominante rurale, continue à se chauffer au bois et à s'éclairer à la bougie. Les seuls développements significatifs sont réalisés au début des années 70, principalement dans le réseau d'eau, dans la construction de quelques écoles et de dispensaires médicaux très sommaires.

La décolonisation avortée l'indépendance du territoire

du

Portugal

précipite

Résolument élitiste, Salazar considère les peuples des colonies comme des races inférieures et encourage le travail forcé. Celui qui institue l'Estado Novo - une dictature fasciste qui durera jusqu'en 1968 - développe une véritable politique de ségrégation. Les missionnaires catholiques, qui soutiennent le régime de Salazar, vont ainsi encourager l'esclavage et développer l'éducation religieuse, considérée comme « d'utilité impériale et d'une portée civilisatrice ». Au début des années 60, à la suite des décolonisations françaises et britanniques et devant l'insurrection armée de nombreux pays africainsl sous la tutelle de Lisbonne, les Nations Unies deviennent de plus en plus critiques à l'égard du Portugal.
1. En décembre 1961, le MPLA Mouvement Populaire pour la Libération de l'Angola - déclenche une insurrection armée qui donne ensuite naissance au PAIGC, le Parti Africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap Vert, et au FRELlMO, le Front Révolutionnaire de Libération du Mozambique. 21

-

Après avoir voté une résolution affirmant que «tous les peuples ont droit à l'autodétermination », l'Assemblée Générale de l'ONU accélère la décolonisation portugaise. Dans un premier temps, la dictature salazariste se refuse à la moindre concession en arguant de sa constitution qui précise que les colonies sont considérées comme des provinces d'outre-mer2. Dans un second temps, le régime de Lisbonne, dirigé par le président Caetano qui a succédé à Salazar en 1968, propose aux territoires colonisés un statut d'Etats associés. Avec la prise du pouvoir par des militaires d'inspiration socialiste - la révolution des oeillets, Revolucao dos cravos du 25 avril, le Portugal accepte enfin de céder ses colonies, ce qu'il fait réellement en septembre 1974. Le général da Costa Gomes, qui succède à Spinola à la fin de 1974, cherche immédiatement à désengager le Portugal des anciennes colonies. Il propose le choix entre un processus d'accession à l'indépendance au Timor-Oriental ou un rattachement à l'Indonésie.

Les premiers partis politiques apparaissent Oriental en mai 1974

au Timor-

Les balbutiements de la politique au Timor-Oriental sont apparus au début des années 70, lorsque les jeunes Timorais éduqués ont commencé à s'organiser et à développer un courant nationaliste. Mais aucun mouvement n'a réellement vu le jour, principalement à cause de la police secrète salazariste - PIDE - qui a aussitôt fait preuve de dissuasion en emprisonnant ou en exilant les potentiels dissidents.
2. Jusqu'en 1960, les colonies portugaises comprenaient l'Angola, le Cap-Vert, la Guinée portugaise, le Mozambique, Sao Tomé en Afrique, Macao en Chine, Goa en Inde et le Timor-Oriental. Les troupes militaires indiennes, sous l'autorité de Nehru, reprennent Goa en décembre 1961. 22