Togo : à quand l'alternance politique ?

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Le 5 février 2005, Eyadèma décède après 38 ans de règne sans partage. Le soir même, son fils Faure Gnassingbé prend le pouvoir, suscitant une condamnation de la communauté internationale. Comment Faure Gnassingbé s'est-il emparé du fauteuil présidentiel ? Pourquoi l'opposition n'a pas réussi à renverser la situation ? L'alternance politique est-elle toujours possible au Togo et à quelles conditions ? Une réflexion en vue d'un triomphe de l'Etat de droit au Togo.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782296184473
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TOGo:
à quand l'alternance politique?

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions Fabrice NGUIABAMA-MAKA y A (sous la dir.), Colonisation et colonisés au Gabon, 2007. Josiane TANTCHOU, Épidémie et politique en Afrique, 2007. Alsény René Gomez, Camp Boiro, Parler ou périr, 2007. Paulin KlALO, Anthropologie de la forêt, 2007. Bruno JAFFRE, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort..., nouvelle édition revue et augmentée, 2007. Mbog BASSONG, Les fondements de l'état de droit en Afrique précoloniale, 2007. Igniatiana SHONGEDZA, Les programmes du Commonwealth au Zimbabwe et en République sud-africaine, 2007. Fidèle MIALOUNDAMA (sous la dir.), Le koko ou Mfumbu (Gnétacéés), plante alimentaire d'Afrique Centrale, 2007. Jean de la Croix KUDADA, Les préalables d'une démocratie ouverte en Afrique noire. Esquisse d'une philosophie économique, 2007. Jacques CHATUÉ, Basile-Juléat Fouda, 2007. Bernard LABA NZUZI, L'équation congolaise, 2007. Ignatiana SHONGEDZA, Démographie scolaire en Afrique australe, 2007. Olivier CLAIRA T, L'école de Diawar et l'éducation au Sénégal,2007. Mwamba TSHIBANGU, Congo-Kinshasa ou la dictature en série, 2007. Honorine NGOU, Mariage et Violence dans la Société Traditionnelle Fang au Gabon, 2007. Raymond Guisso DOGORE, La Côte d'Ivoire: construire le développement durable, 2007. André-Bernard ERGO, L 'héritage de la Congolie, 2007. Ignatiana SHONGEDZA, Éducation des femmes en Afrique australe, 2007. Albert M'P AKA, Démocratie et vie politique au CongoBrazzaville, 2007. Jean-Alexis MFOUTOU, Coréférents et synonymes du français

au Congo-Brazzaville. Ce que dire veut dire, 2007.

Jean Yaovi Dégli

TOGo:
à quand l'alternance politique?

L 'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,

2007
75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique; http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fi diffusion.harmattan@wanadoo.

fi

ISBN: 978-2-296-04329-9 EAN : 9782296043299

« Seigneur! Aide-moi à connaître mes limites. Non point pour qu'elles m'arrêtent, mais afin qu'en les franchissant, je puisse, avec l'aide de Ton Esprit de Discernement, reconnaître Ton Œuvre dans ma vie. »

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage est conçu sans prétention aucune. Il ne revendique ni l'exclusivité, ni une prépondérance d'explication des problèmes togolais, ni celle des solutions. Il voudrait simplement, avec modestie, apporter un élément d'analyse dans la réflexion nécessaire à un combat qui a des difficultés à aboutir. Certes, nous avons notre position et celle-ci n'est ni la part d'une quelconque astuce, ni celle de l'habileté ou de calcul d'un politique. Elle est celle d'un défenseur des droits humains qui, en toute circonstance et quelles que soient les situations traversées, continue de croire que toute œuvre humaine doit mettre la dignité humaine en son centre. Dans la conception de cette modeste œuvre, il n'y a ni rancune ni haine ou animosité contre qui que ce soit. S'il arrive qu'une personne, une autorité, une entité quelconque y soit critiquée, que cela ne soit pas considéré comme la marque d'une quelconque inimitié. Il s'agit simplement d'animer un débat dans lequel il faut éclairer le peuple pour permettre une meilleure orientation de la lutte pour une véritable victoire. Ceci ne peut se faire sans que certaines choses soient dites, qu'elles soient vraies ou perçues comme telles. Malheureusement, ces dires peuvent heurter ou égratigner certaines personnes. Que celles-ci trouvent ici l'expression de toutes nos excuses et soient persuadées que l'intention qui est derrière ces propos n'est nullement de leur nuire mais de contribuer à rechercher efficacement des solutions pour les problèmes qui minent la Terre de nos Aïeux. Les conclusions que nous formulons dans l'ouvrage peuvent sembler paradoxales jusqu'à une sorte d'absurdité. Nous décevrons sûrement ceux qui ont fait de nous, quelquefois à notre corps défendant, le symbole d'une certaine lutte ou d'une certaine conception radicale de la lutte. Le message pourra donc ne pas paraître quelquefois correspondre à l'expéditeur et à sa mission. Et pourtant, nous n'avons nullement changé dans nos convictions. Nous nous livrons simplement ici au travail que personne n'acceptera de faire mais que nous avons volontairement choisi en espérant que cela pourra servir la cause de notre peuple. Etre celui qui accepte de se jeter à l'eau pour éviter la noyade à tout un peuple, c'est à cette vocation que nous essayons de répondre une nouvelle fois. L'exercice est hasardeux parce qu'il comporte beaucoup de risques. Le premier ouvrage que nous avons sorti en 1996 pour analyser les raisons qui ont conduit à l'échec de la première partie de la lutte, par le tollé qu'il a soulevé de la part des uns et des autres sur différents

sujets, considérés alors comme tabous, constitue une preuve du danger qu'il y a à embrasser un aspect de cette lutte qui ne confère guère ni popularité, ni honneur, ni reconnaissance immédiats. Nous avons toutefois conçu cette œuvre pour lui permettre d'avoir le mérite d'être une pièce de référence lorsque, la tête froide, l'on acceptera de faire une analyse objective et de reconnaître la vérité. Si nous voulons que la vertu fasse partie de notre bonheur, nous devons savoir tracer leurs limites respectives à la résignation et au sacrifice en refusant la première et en faisant l'apologie du second. L'histoire nous dira un jour où se trouve exactement l'erreur - si erreur il y a - et nous sommes prêt à assumer entièrement son jugement comme nous l'avons toujours fait. Beaucoup d'écrits qui avaient suivi « Togo: la tragédie africaine »1 et les propos tenus par divers autres analystes sur la situation togolaise finiront toutefois par montrer que ce que nous avions dénoncé en 1996 et qui avait autant scandalisé certains n'était que l'écume des choses. L'histoire démontrera par ailleurs que les erreurs que nous avions indexées par le passé étaient véritablement des tares de la lutte qui, si elles avaient été corrigées, auraient pu permettre d'éviter le désastre au peuple. Nous avons également pris bonne note des dérapages qui ont été les nôtres et essayons d'intégrer les diverses corrections aux lignes qui suivent. Hier, il nous avait été reproché d'avoir parlé très tôt de choses qu'il aurait fallu garder encore secrètes. Que reprochera-t-on à ce nouvel ouvrage? Tout ou beaucoup selon que l'on se croit favorisé ou défavorisé, attaqué ou encensé, par les propos et analyses y développés. Il est fort possible que soient méprisées ou discréditées, à grand renfort de publicité, les positions y exposées. Ce sont là des réactions normales de ceux qui, soit se sentiront visés dans certaines des analyses, soit prendront ombrage de ce qu'ils ont vu certaines de leurs attitudes dévoilées ou dénoncées dans ces écrits. Dans tous les cas, quand on a accepté d'être celui qui, lorsque le roi a tort, est toujours prêt à prendre son cercueil sous les bras pour aller se présenter à lui et lui dire: « Majesté ! Vous n'avez pas raison », on ne peut plus refuser ce genre de situation. Nous avons été toujours conscient des limites de nos certitudes même si nous les défendons toujours avec conviction. Nous insistons encore une fois sur le fait que cet ouvrage n'est pas un acte de magistère mais celui d'un apprenti ou d'un disciple qui tente de se frayer un chemin parmi les pas des maîtres pour essayer de comprendre et
1 Notre premier ouvrage publié en 1996.

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d'aider son peuple à comprendre afin d'arriver à la victoire dans la lutte qu'il a engagée contre la dictature. Comme œuvre d'un apprenti, ce livre ne revendique pas de monopole d'une quelconque réflexion mais s'inscrit dans l'ensemble des analyses qui ont été faites sur la situation du Togo en espérant apporter une pierre ou simplement un morceau d'une pierre qui manquait à l'édifice. Sans prétendre à une quelconque infaillibilité et en toute modestie, nous acceptons d'avance toutes les critiques objectives dont il fera l'objet et espérons que de la confrontation des idées et des analyses objectives, nous pourrons tirer quelque chose qui améliore ces réflexions et permette à la Terre de nos Aïeux de trouver enfin le bon passage vers la démocratie.

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INTRODUCTION

La situation politique actuelle du Togo semble s'être considérablement éloignée de la révolution prônée au début de la lutte et au moment où personne ne parlait encore de processus démocratique en Afrique. L'idée de révolution s'était imposée plus particulièrement lorsque l'on a compris que le Président Dictateur Général2 n'accepterait jamais la démocratie, ni l'alternance au pouvoir de son vivant sans que du sang ne coule. Comme il l'avait souvent répété, il est venu dans le sang et il partira dans le sang. Pour lui, aucune concession n'était possible. Il les a toutes refusées, rejetées et s'est accroché au pouvoir personnel jusqu'au bout. Après la mort du PDG, son fils s'est emparé du pouvoir à travers une procédure qui a provoqué une crise dont le pays ne semble pas être sorti si l'on en croit les uns et dont il serait sorti victorieusement si l'on en croit d'autres. Le problème qui se pose dès lors est de savoir si le Togo est en train d'accomplir une alternance au pouvoir tel que cela se passe ailleurs et tel que le principe est admis. Cette problématique soulève celle de l'alternance politique. Qu'emporte-elle exactement comme contenu? L'alternance au pouvoir comprend différentes choses. Premièrement, l'alternance s'adresse à la façon dont les dirigeants arrivent ou se succèdent au pouvoir. Il s'agit de l'élément le plus important et qui est déterminant en matière d'alternance. Lorsque les dirigeants se succèdent les uns aux autres à la tête de l'Etat à travers des élections libres et démocratiques où seule la souveraineté du peuple s'exprime, on parle d'alternance au pouvoir. Il s'agit de l'alternance politique démocratique si l'on voudrait user d'un abus de langage puisque l'alternance s'entend nécessairement d'un changement démocratique. L'alternance politique ne se confond pas avec le simple changement d'hommes à la tête de l'Etat, surtout s'il s'agit de succession de dirigeants qui arrivent à la magistrature suprême de l'Etat à travers des mascarades d'élections, ou qui se remplacent juste à la tête de l'Etat. Ceci peut se passer lorsque le même parti politique accapare les institutions et organes de l'Etat et essaye de positionner ses dirigeants aux commandes du pays dans le cadre de scrutins bidon. C'est ce qui s'est passé jusqu'au début des années 90 au Mexique avec le Parti Révolutionnaire Institutionnel. Dans
2 C'est le terme PDG qui sera souvent utilisé dans l'ouvrage pour Président Dictateur Général et désigner le Général Eyadèma.

ce cas, il pourrait s'agir, soit de simple changement ou de remplacement de personnes, soit de rotation, mais jamais d'alternance au pouvoir. Cette dernière situation - la rotation politique - correspond à ce qui s'était passé à la tête du Bénin, alors Dahomey, dans les années soixante, avec les présidents Apity, Zinsou et Ahomadégbé qui se succédaient à la tête du pays dans un système de présidence tournante. L'alternance politique peut aussi être comprise dans le sens de changement de méthode de gestion, ou de programme politique même si cet élément est moins déterminant dans ladite notion que la façon d'accéder au pouvoir. En effet, le changement de méthode de gestion ou l'application d'un programme politique différent de celui de son prédécesseur par un dirigeant arrivé au pouvoir de façon non démocratique ne correspond pas à une alternance politique surtout démocratique. Il s'agit simplement de changement de méthode de gouvernance et non de véritable alternance politique. Quelles que soient les circonstances, l'alternance politique ou l'alternance au pouvoir qui ne se décrète ni ne saurait s'improviser, ne peut se concevoir sans une procédure démocratique d'accession au pouvoir. C'est en ce sens que la question se pose relativement à la façon dont s'est opérée la succession du Général Eyadèma. S'agit-il d'une alternance au pouvoir ou pas? Chacun donnera son appréciation de la situation selon qu'il est partisan de Faure Gnassingbé ou membre de l'opposition. Mais une chose demeure certaine, si l'on prend l'alternance dans sa conception de méthode d'accession au pouvoir devant passer par une voie véritablement démocratique, il serait difficile de catégoriser ce qui s'est passé au Togo en 2005 comme une véritable alternance, même si Faure Gnassingbé semble intégrer à sa présidence des changements par rapport à la méthode et au programme de gestion de son père. Toutefois, même si véritable alternance il n'y a pas encore aujourd'hui, quelque chose a changé au Togo. Changement léger ou changement en profondeur, il est trop tôt pour se prononcer. Il faudra laisser le temps au temps pour apprécier globalement ce qui a commencé depuis début 2005. Le fait même que le RPT accepte de négocier et de signer des accords avec l'opposition sous le regard d'un médiateur international3 et surtout que dans le cadre de la mise en application de ces accords4, il accepte un premier ministre de l'opposition alors qu'il a toujours voulu mettre tout seul à exécution les divers accords signés par le passé, donne l'impression d'une
3 Le médiateur est le président burkinabé Blaise Compaoré. 4 Accord Politique Global (APG).

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perceptible évolution. Telle est la situation, même si cet accord, avec la désignation d'un premier ministre en vue de l'organisation des élections, n'a été que le respect d'un des vingt-deux (22) engagements pris par le pouvoir RPT par rapport à l'Union Européenne et donc si l'on peut dire que cette attitude est intéressée parce qu'elle devra aboutir au déblocage de l'aide internationale en faveur du Togo. A ce stade, il faut rappeler que la suspension de la coopération économique date de 1993. Et pourtant, le Général Eyadèma n'a jamais respecté aucun des accords signés avec l'opposition ou mis en place une quelconque mesure pouvant permettre la levée de cette suspension de l'aide internationale. Par ailleurs, c'est sous Eyadèma que ces vingt-deux engagements ont été pris depuis le 24 avril 2004 et il n'a rien fait de vraiment concret pour leur mise en œuvre jusqu'à son décès en février 2005. Il Ya donc bel et bien quelque chose qui a changé. Ce changement se traduit également par le fait que Gilchrist Olympio peut rencontrer aujourd'hui des représentants du RPT et plus particulièrement le fils de l'homme qui est censé être l'assassin de son pères. Il y a également le fait que l'Union des Forces du Changement la formation politique de Monsieur Olympio soit accepté pour participer à des élections législatives en préparation dans un futur proche et que cette formation ait accepté de concourir dans ce scrutin. Il y a enfin la possibilité d'envisager des élections organisées par une Commission Electorale Indépendante dans le cadre d'un gouvernement d'union nationale dirigé par un premier ministre issu d'une formation politique autre que le RPT et qui plus est un parti d'opposition. Comment ces élections vont-elles se dérouler? Les résultats seront-ils acceptés par toutes les parties? Même si nous ne pouvons pas déterminer les réponses à ces questions avec certitude, le simple fait de pouvoir envisager que cette situation puisse se présenter dans notre pays est la preuve que les choses ne sont plus exactement comme avant. Pendant ce temps, la révolution, entendue comme étant un changement politique radical, un virage à 180 degrés, tarde à arriver. Ceux qui doivent la mettre en œuvre semblent en retard de plusieurs combats et sont encore réduits à ne revendiquer que le caractère violent et tonitruant de quelques déclarations verbales ou de bonnes intentions. Et là-dessus, il y a également le fait que le principal intéressé, le Général Eyadèma, dont la présence aurait justifié le cri de vengeance pour les uns, la mise en accusation et le jugement
5 Je mets ici ce bémol car Eyadèma est la personne qui a revendiqué l'assassinat du Père de l'indépendance togolaise mais des polémiques subsistent toujours quant à ce qui concerne la personne qui aurait vraiment tiré sur Sylvanus Olympio. Certains affirment que c'est Eyadèma tandis que pour certain, l'acte crapuleux aurait été commis par l'officier français Maitrier qui a été le véritable organisateur du coup ou celui qui a tiré sur le père de l'indépendance et aurait demandé à Eyadèma d'en prendre la paternité contre de l'argent.

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historique et exemplaire du régime pour les autres est désormais mort. Le fait également que les temps ne soient plus de nos jours aux révolutions avec tout ce que cela peut comporter de table rase constitutionnelle et institutionnelle, de violences et de violations des droits humains, de sang, de morts, à la tentation des guérilleros ou des membres des juntes de vouloir se transformer en homme providentiel ou en dictateurs eux-mêmes, mais plutôt aux évolutions qui amènent les peuples progressivement vers une démocratie par les voies plus ou moins légales ou légitimes joue sur les actes et orientations. Il y a aussi le fait que la communauté internationale se soit retrouvée au pied du mur dans les différentes sanctions qu'elle a pu mettre en œuvre contre le Togo. En effet, il n'est un secret pour personne aujourd'hui que les sanctions imposées pendant des années au Togo par l'Union Européenne suivie en cela par les autres institutions internationales ont eu plus pour résultat d'appauvrir les populations togolaises tandis qu'une nouvelle classe de riches est apparue aux côtés des tenants du pouvoir avec lesquels elle s'est enrichie sur la dépouille d'un Etat qui baignait dans le chaos sur tous les plans. Il faut rappeler également le fait que dans les pays meurtris par les dictatures, les temps ne sont plus vraiment aux renversements de situation qui, à travers des coups d'Etat et des luttes armées dont l'issue demeure malheureusement très souvent incertaine, conduisent à des renversements de situations subséquentes ou à la mort des milliers d'innocents. Mais la communauté internationale est passée, tout en continuant de maintenir du bout des lèvres son exigence de refus de l'impunité, à la nécessité de réconciliation par le biais de la mise en place des commissions « Vérité et Réconciliation» dont les Sud-africains ont donné un exemple éclatant. Ici, l'essentiel demeure toutefois que ceux qui, hier, ont brimé leurs frères, soient honnêtes et acceptent au moins leurs sanctions à travers le verdict des urnes. C'est là une condition minimale mais une condition importante qui, par l'effet cathartique que peut produire cette sanction des urnes, peut conduire à la sortie des peuples des sentiers de la dictature. La communauté internationale en est arrivée là parce qu'elle préfère des solutions approximativement démocratiques ou de stabilité politique à des luttes pour la démocratie ou le renversement des dictatures qui peuvent se terminer dans des bains de sang comme au Rwanda, en Somalie, en ex-Zaïre. Certes, ces réalités sont dures à admettre. Elles peuvent cependant s'imposer et obliger tout le monde, tenants de la dictature ou de l'ordre ancien et partisans de la démocratie ou de la nouvelle donne, pouvoir et opposition, oppresseurs et opprimés, à s'incliner ensemble devant des solutions de compromis qui ont l'inconvénient de ne satisfaire totalement 14

personne mais le grand avantage de la certitude et d'éviction des pertes de temps et de vies inutiles. Dans les mois ou semaines à venir, les Togolais devront commencer à faire un choix entre diverses voies possibles pour leur avenir. C'est pour éclairer ce choix que cette contribution est faite. Ils feront ce choix à travers des élections législatives dans lesquelles la plupart d'entre eux placent des espoirs trop importants voire même démesurés. L'analyse contenue dans cet ouvrage a donc pour but d'essayer d'éclairer le choix et de montrer les conséquences probables de celui-ci afin de permettre au peuple et surtout aux décideurs qui ont encore un peu d'amour pour ce pays meurtri de prendre les mesures nécessaires pour un avenir meilleur. Cette étude n'a aucune autre prétention que d'apporter une petite pierre à l'édification d'un véritable Etat de droit au Togo et de contribuer à sortir notre pays de l'ornière. Elle se propose donc de permettre au citoyen togolais de faire une véritable distinction entre démocratie, 6 ou encore « démocrature» ou dictature déguisée et «démocrasouille» « démocrabouille ». Ces dernières seraient une sorte d'anarchie gérée dans laquelle pouvoir et opposition, utilisant de façon désordonnée les libertés fondamentales reconnues, croient pratiquer un système démocratique alors qu'en réalité il s'agit simplement d'un système dans lequel les uns et les autres trouvent leurs intérêts sur le dos du peuple qui est laissé pour compte. Dans ce genre de système, la véritable démocratie et ses principes sont en réalité foulés au pied ou souillés, ce qui, à long terme, appellera nécessairement des émeutes populaires ou une révolution. Cet ouvrage a également pour but de clarifier l'horizon au peuple togolais épuisé par une lutte semblable au mythe de Sisyphe par son aspect de perpétuel recommencement à zéro. L'analyse y contenue, si elle pouvait être connue et comprise en profondeur de chacun, devrait donc normalement permettre au peuple de faire un choix éclairé pour son avenir et de demeurer vigilant pour ne plus se laisser flouer ni par les uns ni par les autres. Le projet est donc ambitieux et ressemble à un rêve. Ce rêve deviendra-t-il réalité? Nous essayerons de tendre vers. Que chacun puisse, à travers une analyse objective de la situation, toucher les problèmes fondamentaux de la crise togolaise et trouver les meilleures solutions, c'est l'effort auquel tous les Togolais sont aujourd'hui appelés. Si nous y parvenons, nous pourrons encore sauver ce qui reste. A défaut, nous sommes certainement repartis pour une dictature qui ne dit pas encore son nom et qui risque de voir nos enfants et les enfants de nos enfants
6 Terme utilisé pour la première fois en France après la deuxième guerre mondiale pour qualifier le système politique qui y prévalait et qui était marqué par beaucoup de désordre.

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croître avec les mêmes drames qui nous ont hanté pendant des décennies et qui ont pour noms autoritarisme, violation des droits de I'homme, tribalisme, discriminations diverses, népotisme, détournements de deniers publics, gabegie, corruption, mal gouvernance, etc. Personnellement, nous avons vécu la dictature d'Eyadèma avec tout ce qu'elle a causé comme destruction dans notre vie. Si nos enfants et les enfants de nos enfants pouvaient éviter la dictature des enfants du PDG et de toute autre personne, la Terre de nos Aïeux n'en sortirait que plus revigorée. Afin d'approcher les buts que s'est assigné cet ouvrage avec le plus de facilité et de clarté possibles, nous aborderons tour à tour la situation qui a prévalu au Togo depuis la Conférence Nationale jusqu'à la mort du Général (I), la prise du pouvoir par son fils Faure Gnassingbé (H), les vrais enjeux des prochaines élections législatives (HI), les risques de voir se pérenniser l'actuel pouvoir (IV) et enfin les quelques modestes réflexions et approches de solutions pour un meilleur avenir de la Terre de nos Aïeux (V).

1- DE LA CONFERENCE NATIONALE AU DECES DU GENERAL OU DE L'ESPERANCE A LA DECEPTION
Il est fondamental, lorsque l'on veut parler de la situation de notre pays, de ne pas oublier ou de ne pas passer sous silence quelque époque que ce soit. Il est encore plus important quand on se met à analyser ce qui s'est passé durant le combat pour la démocratie, de rappeler la période de la dictature, non seulement dans ses faiblesses mais aussi dans ses forces, de relever ce qui a constitué l'apothéose de la lutte pour la démocratie sans oublier les ratées de ce processus. C'est pour cette raison que cette analyse ne pourra se faire sans un rappel des actifs du régime Eyadèma (A) et du passif de la lutte pour la démocratie (D) en passant par la vision de la nouvelle société esquissée par les représentants du peuple Togolais durant les Etats Généraux de la Nation (B) et les acquis de la Conférence Nationale qui a été le point culminant de la manifestation de la souveraineté des forces démocratiques (C).

A- Les points forts du règne du Général Eyadèma
Au cours de la Conférence Nationale qui a réuni les délégués du peuple togolais du 8 juillet au 28 août 1991, les Togolais avaient pour mission de faire l'analyse des 24 ans du pouvoir Eyadèma et de définir une nouvelle orientation dans les divers domaines de la vie de la Nation. Une erreur fondamentale nous aurons commise lorsque cette occasion nous avait été 16

donnée de porter un jugement sur le régime Eyadèma est de ne pas avoir eu le courage ou la présence d'esprit de placer à leur juste place ce qui pouvait être considéré comme un point positif pour celui-ci. La colère et les ressentiments contre un régime qui n'était pas du tout prêt à faire un mea culpa parce qu'il pense que tout ce qu'il a fait est bon, a conduit les délégués à ces états généraux et les hommes politiques et analystes de tout genre à ne considérer que les erreurs du régime sans jamais parler de ce qu'il a pu poser comme acte positif, même si ce genre d'acte n'est qu'apparent ou si ces éléments sont infimes ou même s'ils ont causé d'autres torts ailleurs. Dans le rapport général que nous avons présenté de la Conférence Nationale Souveraine, nous nous étions hasardé à dire que le régime n'a sûrement pas fait que du mal même si l'on peut dire que son bilan demeure globalement négatif. Nous avons donc osé indiquer qu'il fallait un jour, à tête reposée, replacer à leur juste place ce qui a pu être positif dans la gestion de ceux qui avaient gouverné le pays7. Objectivité oblige. A cette époque, nous étions encore en 1991. Tout le mal qui a été fait à la Terre de nos aïeux pendant la transition démocratique8 et les douze (12) années qui suivront celle-ci avant la mort du PDG n'avait pas encore été fait. Par conséquent, le passif du régime Eyadèma à l'époque n'était pas encore alourdi des nombreux morts et du chaos socio-économique et politique qui va plonger le pays dans l'abîme absolu sur tous les plans. Aujourd'hui, même avec ce passif, il nous semble que l'on peut encore reconnaître certains éléments positifs dans la gestion chaotique du régime incarné par le Général Président et les porter à son actif. 38 ans à la tête d'un pays ne peuvent se passer sans qu'il n'y ait un seul élément positif, même temporaire, à énumérer à l'actif des gouvernants d'hier. Même si c'est un demi pour mille d'éléments positifs, il faudrait les mettre à l'actif du régime.
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Rapport Général de la ConférenceNationaleSouveraineprésenté le 28 août 1991devant les

délégués et les diplomates au Palais des Congrès, ancienne Maison du RPT. Le rapport disait exactement ceci: « Nous avons été presque unanimes à clamer haut et fort que les vingtquatre (24) années qui ont précédé ont été ceux de l'échec. Sans vouloir contester cette affirmation, nous tenons quand même à insister sur le fait qu'un quart de siècle ne peut pas porter que des fruits négatifs. C'est pour cette raison que nous sommes persuadés que les quelques résultats positifs, aussi infimes soient-ils, qui ont marqué l'histoire de la IIr République, seront remis à leur juste place ». 8 La transition démocratique dirigée par un gouvernement de transition a duré de la fin de la Conférence Nationale jusqu'en août 93 avec les élections présidentielles. Mais dès début 93, Eyadèma l'avait récupéré après y avoir mis fin par la nomination de Koffigoh par décret présidentiel. En passant de premier ministre désigné par la Conférence Nationale sur la base de l'Acte n° 7 de la Conférence Nationale valant Constitution pour la période transitoire à une situation de chef de gouvernement désigné par le dictateur, Koffigoh avait avalisé la fin de la transition initiée par les états généraux de la nation.

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Ce serait de la mauvaise foi donc de dire que tout ce qui a été fait n'a été que du négatif et du mal absolu. Cette reconnaissance d'un éventuel élément positif n'empêche d'ailleurs pas de relever le côté mauvais du régime, surtout qu'il a été pour la majorité des citoyens togolais le plus visible et par conséquent le plus important. Il convient donc de parler de ce bilan et de le faire aussi bien sur le plan interne que sur le plan extérieur. Cette reconnaissance va également dans le sens de la volonté de réhabilitation de tous ceux qui, à un moment donné, ont eu à assurer la présidence de notre pays. Si nous voulons que l'on cesse de ternir l'image de Sylvanus Olympio et que l'on reconnaisse leur juste place à tous les hommes d'Etat qui ont eu à marquer l'histoire de notre pays, nous devons être capables d'éviter l'exclusion sur ce terrain en traitant chaque acteur du passé de la même façon. Dans ce sens, la décision prise par Faure Gnassingbé qui a mis sur pied une commission de réhabilitation des anciens hommes d'Etat et des événements historiques est une bonne chose. C'est une façon de donner César à César. Il vaut d'ailleurs mieux accepter de faire un état objectif des lieux et de remettre les choses à leur juste place que de se contenter de réciter les méfaits d'un régime. Le meilleur exemple des conséquences négatives que peut entraîner cette façon de faire nous est donné par le Général Eyadèma lui-même. A force de vouloir salir le père de l'indépendance Sylvanus Olympio et son œuvre, il n'a fait que renforcer l'image de ce dernier dans la conscience des Togolais et redonner plus de poids au crime qui lui a enlevé la vie, crime dans lequel Eyadèma a luimême été profondément impliqué. De la même manière, il ne sert à rien pour les partisans d'un régime ou d'un président défunt de vouloir revendiquer ses bonnes œuvres et refuser de reconnaître le mal qu'il a fait. L'œuvre d'un être humain est un tout qui comporte nécessairement de bons et des mauvais actes, du positif et du négatif. Aucune œuvre humaine, aussi grandiose soit-elle, n'est et ne peut être parfaite. Il s'agit en conséquence d'un héritage qu'il faut accepter et défendre dans son actif pour contrebalancer le passif sans jamais essayer d'occulter le passif mais en essayant de le relativiser par rapport au bon côté de l'œuvre. De cette manière, les partisans d'un « héros» ne laisseront guère leurs adversaires faire étalage des mauvais côtés de l'œuvre de leur idole pendant qu'eux-mêmes seraient arc-boutés sur la défense des seuls bons aspects de celle-ci. En revendiquant la globalité de l' œuvre, on se donne également des moyens de la défendre. En n'en acceptant que les bons côtés et en niant les points négatifs, on ne développe pas des arguments nécessaires pour valoriser les points forts par rapport aux points faibles. C'est malheureusement ce qui s'est souvent passé avec le cas Olympio où les partisans du père de l'indépendance refusent catégoriquement d'assumer

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les erreurs de son court règne pour n'étaler que ses bonnes œuvres au moment où le régime Eyadèma lui, ne voulait servir aux citoyens togolais que la soupe nauséabonde des erreurs et fautes commises pendant le règne du père de l'indépendance togolaise. Revenant à ce qui semble avoir été le côté positif du régime Eyadèma, nous voudrions parler surtout de ce qui a existé avant le début de la descente aux enfers de ce long règne qui avait commencé surtout à partir du début des années 90. En 1991, il y avait le fait que le régime avait réussi, même si c'était au fruit de brimades et de nombreuses violations des droits humains, à convaincre le monde entier que le Togo est un pays paisible, stable et donc sécurisant pour les investissements étrangers. Il ne fait l'objet d'aucun doute que sous le règne du Président Dictateur Général, le Togo était un pays où existait une relative sécurité. Quelle que soit la façon dont cette sécurité était garantie et quel que soit le prix que les citoyens ont été obligés de payer pour l'avoir, nul ne saurait nier que pendant les heures fastes du régime, le Togo était l'un des rares pays en Afrique occidental où l'on pouvait se coucher dehors la nuit et laisser ses portes et fenêtres ouvertes sans risque ni de se faire cambrioler ni de se faire égorger ou violer par qui que ce soit. Pendant le même temps à Accra, on vous dévalisait le jour en plein marché tandis qu'à Lagos au Nigeria on pouvait enlever les pneus de la voiture que vous venez juste de garer à un endroit et s'installer à côté pour vous les revendre à votre arrivée. Le vendeur « bon samaritain» admirera votre désarroi devant son œuvre et vous demandera si vous avez éventuellement besoin de pneus. Surtout, ne lui dites pas que ce sont vos propres pneus qu'il essaye de vous revendre car il vous rappellera immédiatement que vous n'êtes pas le seul à avoir ce genre de pneus ni dans Lagos ni dans le monde. Ce banditisme du Nigeria avait réussi à faire des émules au Bénin voisin tandis que le Togo paraissait relativement paisible à tout visiteur. Il est évident que dans les années fastes du pouvoir, l'insécurité et le banditisme étaient des actes relativement mieux maîtrisés au Togo. D'ailleurs tous les étrangers qui ont eu l'occasion de passer par Lomé ou dans un autre coin du Togo à cette époque ne manquent pas, même aujourd'hui, de se rappeler de cette atmosphère. Eyadèma avait également réussi à vendre sur le plan international une image d'un Togo stable sur le plan politique. Malgré les troubles sociopolitiques, à partir de 1990, le règne de cet homme avait traduit un modèle de stabilité rarement égalé ailleurs. 38 ans pour un régime incarné par une même personne, cela est rare sinon qu'il faut aller dans des pays comme le Cuba avec Fidel Castro ou l'Indonésie avec Suharto pour admirer la même chose. Et dans la mesure où pendant une bonne partie de ce règne le 19

Togolais, qui n'est pas prompt à se révolter, n'avait pas eu l'occasion de protester contre les brimades qu'il subissait, le monde avait tôt fait de qualifier notre pays de «Suisse de l'Afrique» ou de «pays de paix et de stabilité ». La communauté internationale juge ce qui est visible pour elle et aucune femme battue dans sa maison ne pourra être qualifiée de femme martyre si non seulement elle ne proteste pas et n'appelle pas au secours, ne montre pas de stigmates visibles mais en plus se comporte au dehors comme une femme amoureuse. Certes, la paix dont il s'agit n'est en réalité rien d'autre que le silence dont se nourrissait l'oppression, les opprimés ayant cette forte capacité de tourner la joue gauche quand on leur frappe la droite, en continuant de chanter les louanges de l'oppresseur le sourire aux lèvres. Eyadèma avait réussi à obtenir que son peuple s'identifie à la boulangère qui donne le beurre, l'argent du beurre, ainsi que son sourire pendant que l'acheteur se farcit son mari. Dans tous les cas, lorsque l'on raconte l'histoire du régime et de ce que les Togolais ont connu sous le PDG, il n'y a que deux conclusions possibles à tirer: ou le tyran a été fort dans toute l'assertion du terme, ou son peuple a été extraordinairement con et bête. Pour flatter notre ego de Togolais fier de notre pays et de nos concitoyens, nous avons toujours préféré la première conclusion. C'est Eyadèma qui a été très fort pour camoufler son jeu. En tenant compte de tout ce qui précède, il est normal que pendant ces années, avec la stabilité politique d'un régime qui n'avait rien à craindre des lendemains et le calme de ses citoyens, le Togo ait pu réussir à attirer bon nombre d'investisseurs et à devenir une sorte de plaque tournante économique et financière dans la sous région. Cette confiance dans notre pays était également due à la discipline des Togolais et à leur sérieux au travail; une discipline et un sérieux qui semblent se perdre de plus en plus dans un laisser-aller dangereux qui s'est progressivement introduit et installé dans les comportements. Ces investissements étrangers nous ont fui notre pays depuis que le Togo a refusé l'ouverture démocratique et est devenu un Etat à risque avec de nombreux troubles sociopolitiques, des revendications intempestives et la répression aveugle provoquées par un processus politique mal maîtrisé. Si les Togolais savent se ressaisir, il est fort possible que notre pays redevienne de nouveau rapidement en Afrique de l'Ouest une place forte des investissements étrangers et donc un pôle de développement. Bien évidemment, à condition que nous sachions organiser ces investissements pour qu'ils ne soient pas uniquement un instrument d'enrichissement de tous les étrangers et hommes d'affaires de tous genres mais que les Togolais puissent bénéficier au mieux de ces investissements sur la terre de nos aïeux.

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Pendant son long règne, Eyadèma avait également réussi à imposer le Togo sur le plan international, surtout sur le plan diplomatique, où notre pays est passé pour l'un des meilleurs médiateurs en Afrique. Que ce soit au Biafra, au Tchad, entre la Haute Volta9 et le Mali, au Libéria, en Sierra Leone, en Côte d'Ivoire ou dans les conflits internes de certains autres pays, la diplomatie togolaise a été prompte à essayer de régler les conflits 10.On peut dire ce que l'on veut, aimer ou ne pas aimer le régime, appeler cette diplomatie par tous les noms, dire qu'elle fut faite à coup de billets de banque. Il est un fait indéniable que le Togo sous Eyadèma avait réussi à se faire percevoir comme un pays aimant la paix et essayant de la faire propager partout dans le monde. Et puisque c'est lui qui imprimait cette marque au Togo, Eyadèma en avait nécessairement ressorti une image d'homme de paix et de médiation même si c'est la paix uniquement pour les autres. Cette image lui a été collée dans toutes les instances internationales, même onusiennes et lui a sauvé la mise à des moments difficiles. En effet, Eyadèma était pratiquement devenu un paria et un infréquentable à la fin des années 90. Mais au moment où les problèmes commenceront en Côte d'Ivoire, toutes les instances internationales accepteront, sur demande de la France, de modérer le ton contre le Togo et de ménager le PDG, avec l'espoir qu'il est le seul à pouvoir jouer le rôle de médiateur parmi les belligérants ivoiriens. C'est la magie par laquelle cet homme doué d'une redoutable intelligence pratique que des adversaires peu expérimentés n'hésitent malheureusement pas à qualifier d'ignare, a réussi à se mettre en valeur sur le plan international. Cette diplomatie tournée vers la paix à l'extérieur, beaucoup la minimisent ou la dénigrent en faisant état de ce qu'elle est essentiellement faite à coup d'espèces sonnantes et trébuchantes. Cela ne doit cependant pas faire mépriser cette œuvre. En effet, toute diplomatie dans les zones de conflits ou toute intervention pour la paix est nécessairement fondée sur quelque chose. Quelquefois c'est à coup de force et de menace que l'on arrive à réunir les belligérants autour de la table de négociation et à leur faire entendre raison. Tel est le cas en matière de force d'interposition imposée par les Nations Unies ou d'embargo sur les armes pris à l'encontre de belligérants têtus. Certaines fois, c'est à force de promesses aux belligérants que l'on réussit l'action diplomatique. C'est le c~s par exemple lorsque l'on est obligé de promettre aux rebelles leur intégration politique et militaire ou le partage de pouvoir. Quelle que soit la situation, il faut que les parties en conflit acceptent de ramollir un peu leurs ardeurs belliqueuses pour pouvoir aboutir à la paix. Si
9 L'actuel Burkina Faso. 10 Pour les œuvres de paix du « Timonier national» confère: Jean Yaovi Dégli: Togo la tragédie africaine, Editions Nouvelles du Sud, page 46.

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c'est par les espèces sonnantes et trébuchantes que l'on arrive à faire cela, tant mieux. L'essentiel, c'est que la paix finisse par triompher. Si quelqu'un arrive à racheter le sang versé par quelques dollars, et finit par obtenir un cessez-le-feu et mieux, à imposer la paix, les populations ainsi sauvées de la mort ne retiendront que le bonheur d'être rendues à l'humanité et la communauté internationale n'ira pas retenir l'image des poches pleines des guérilleros. Elle retiendra et inscrira plutôt dans ses annales, l'image d'hommes en armes, assis autour de la même table et acceptant, à la place des échanges de coups de feu et à la lueur des caméras des journalistes, de se serrer la main ou de se faire des accolades après avoir paraphé des pages d'une paix à laquelle ils n'auraient pu parvenir autrement. Il s'agit d'une belle œuvre quoi qu'on en pense. Et quand une œuvre est belle, il est difficile de convaincre les gens que les moyens par lesquels on l'a obtenue sont illégaux. A plus forte raison, s'il s'agit simplement d'acheter la paix qui n'a pas de prix par un peu d'argent, nul ne peut se faire du scrupule que les canons cessent de tonner. Maintenant, que par la suite les belligérants rompent le cessez le feu et reprennent le conflit, c'est autre chose. D'ailleurs, le fait qu'un accord de paix ne tienne pas assez longtemps n'est pas forcément dû au fait que la diplomatie s'est servie d'argent pour y parvenir ou pas. Plusieurs conflits qui reprennent après des cessez le feu ou des accords de paix n'ont pas forcément eu besoin de passer par ce chemin parsemé de billets de banque. Dans tous les cas, que la paix soit durable ou qu'elle ne tienne pas longtemps, une journée de vie supplémentaire pour ceux qui auraient dû ou pu être tués ce jour là est chère dans la vie d'un homme et la diplomatie togolaise aura essayé. Voilà pourquoi les Togolais peuvent souvent entendre paradoxalement des citoyens d'autres pays africains chanter les louanges de leur dictateur pendant qu'eux-mêmes pensent qu'ils ont affaire à l'homme le plus diabolique du monde. Lorsque Eyadèma a été internationalement consacré comme un médiateur dans les conflits, c'est cela que la communauté internationale a retenu et cette image n'est pas du tout usurpée. Que l'on veuille maintenant analyser et contester ou pas l'efficacité de cette diplomatie sur le long terme est une autre histoire. Que l'on veuille apprécier l'homme par rapport à toutes ses actions et arriver à la conclusion qu'il n'est pas un homme de paix parce qu'il est ce qu'il y a de pire pour ses concitoyens est également une autre paire de manche. Cette dernière analyse n'est pas forcément du domaine de la communauté internationale. On ne peut donc pas contester qu'Eyadèma a eu un rôle très flatteur sur le plan de la médiation internationale et que cette action qui lui a valu le titre «d'homme de paix» et de nombreuses distinctions internationales dont certaines par les organisations aussi prestigieuses que la

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Croix Rouge Internationalell est une réalité dont il faut tenir compte. Cette situation a d'ailleurs rejailli positivement sur l'image de notre pays dans le monde puisqu'il y était considéré comme un pays qui recherche la paix entre les hommes et les nations. Sur ce point, il faut d'ailleurs préciser que la communauté internationale a toujours été égale à elle-même. Elle avait sa vision du monde à cette époque et le régime Eyadèma avait eu le mérite d'avoir violé les droits de l'homme dans la discrétion ou alors nous Togolais avons été assez lâches ou peureux pour ne pas crier assez fort afin d'ameuter l'étranger. Comme personne n'aime s'accuser lui-même, nous croyons qu'il serait préférable de dire que c'est Eyadèma qui a réussi à couvrir ses actes négatifs de l'ombre d'un épais secret plutôt que d'évoquer la couardise et la lâcheté des Togolais qui n'auraient pas su protester assez clairement. Dans ces conditions, nul doute que le fait que le Général soit un Janusl2 qui montre sa face joviale au monde entier en tournant la face méchante et grimaçante vers ses propres concitoyens à l'intérieur n'a été apprécié à sa juste mesure que par les seuls Togolais. L'étranger n'y a vu que du brouillard, Eyadèma ayant réussi à masquer le mal fait à son peuple par une épaisse fumée faite d'actions internationales destinées à procurer la paix et le bonheur aux autres peuples. Cette vision des choses ne satisfera nullement ceux qui veulent que l'on ne parle que des méfaits du régime, même sur le cadavre de son principal auteur. Nous pensons qu'il y a intérêt à peindre le régime le plus objectivement possible en mettant en exergue son passif sans nier les actifs.
Il En 1980, son rôle de médiateur dans les différents conflits lui valut le prix Simba décerné par l'Académie Simba et le Corriere Africano, suivi du "prix international du progrès" pour son "oeuvre d'homme de paix dans le monde" décerné par l'organisation "Artificio dei Lavoro Italiano dei Mondo" qui regroupe les milieux industriels, commerciaux, artistiques et culturels italiens. Il sera également désigné comme l'homme de la paix" pour l'année 1983 par l'Institut des Relations Diplomatiques dont le siège est à Bruxelles et reçut le 1er Trophée de la Paix le 2 février 1986, distinction qui lui fut décernée ainsi qu'au Secrétaire général de l'ONU par l'Institut Africain de Droit International Privé (IADIP). A cela il faut ajouter de nombreux satisfecit et brevets en matière de respect des droits de l'Homme décernés après la création de la Commission Nationale des Droits de l'Homme en 1987 par la Croix Rouge (cf. Jeune Afrique du 8 janvier 1990), le français Bernard Kouchner, fondateur de Médecins Sans Frontières (La Croix du 14 février 1990) et Roger Leray, ancien Grand Maître du Grand Orient de France (La nouvelle Marche, quotidien officiel togolais du Il mai 1990). Les Togolais qualifient généralement ces distinctions de « prix achetés », sur la base de ce qu'est le vrai visage du PDG sur le plan intérieur et de l'usage à outrance de l'argent dans la diplomatie du Général. Toutefois, cette appréciation n'enlève pas à ces distinctions leur valeur lorsque l'on jette un regard analytique sur certaines des organisations ou personnalités qui ont décernées certaines d'entre elles. Il en est ainsi d'une personnalité comme Barnard Kouchner ou d'une organisation comme la Croix Rouge. 12Jean Yaovi Dégli, Togo: la tragédie africaine, Ed. Nouvelles du Sud, Paris 1996.

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Reconnaître ce qui constitue ou a pu représenter à un moment donné des points positifs pour le règne du Général Président n'empêche donc nullement que l'on puisse porter sur le régime Eyadèma des critiques objectives ou énumérer ses défauts. Et ceux-ci sont nombreux puisqu'il s'agit avant tout d'une dictature des plus dures et des plus féroces. C'est ce travail d'énumération des défauts du régime qui a été fait pendant la Conférence Nationale et qui a amené les délégués à diverses propositions en vue d'améliorer le Togo de demain. B- La nouvelle société voulue par la Conférence Nationale

A la Conférence Nationale Souveraine13, les représentants de la société togolaise avaient pris soin, lors de leurs débats et délibérations, de relever les insuffisances de la vie nationale dans tous les domaines et de définir le type exact de société qu'ils souhaitaient désormais mettre en place. Les différents contours de cette nouvelle société ont été définis avec précision lors des travaux qui ont été faits au sein de diverses commissions. Il aurait été bien de reprendre les travaux de ces différentes commissions et de les commenter ou de résumer chacun. Malheureusement, tous ces documents ne sont plus à notre disposition et les recherches effectuées par le biais de différentes sources au niveau du Togo ne permettent pas pour le moment de mettre la main sur les archives de la Conférence Nationale. Il est même à craindre que ces documents soient manquants dans les archives de l'Etat puisque cette Conférence Nationale a été tellement détestée par le Général Eyadèma que quand il a eu à reprendre la totalité de son pouvoir après la transition, on peut douter qu'un soin particulier ait été accordé à ces documents. Devant cette carence, le seul document qui nous reste accessible et dans lequel nous pouvons trouver ce qu'a décidé la Conférence Nationale togolaise est le Rapport Général qui est lui-même un condensé des divers rapports des différentes commissions de ces états généraux de la nation. Ce document traduit fidèlement l'essentiel de ce qu'a été la décision ou la volonté de la Conférence Nationale dans tous les domaines. On pourra par conséquent en faire un résumé dans cet ouvrage. Mais il nous paraît difficile d'exposer ici la réalité de ce qu'ont décidé les délégués à ces assises nationales en présentant le résumé de ce rapport général qui est lui-même le résumé de ces travaux en commission. Le résumé du résumé risque de laisser beaucoup trop de choses de côté et de paraître même à certains points de vue incompréhensibles pour ceux qui n'ont pas suivi de près les travaux de ces importantes assises. Devant cette crainte de dénaturer la volonté des
13 Cette Conférence Nationale s'est tenue du 8 juillet au 28 août 1991.

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délégués à ladite Conférence Nationale, il serait préférable de reprendre in extenso ce document qui saisit à un instant précis, ce qu'a voulu le peuple togolais à travers ses délégués à ces états généraux de la Nation. Il traduit également l'état d'esprit et les espoirs de tout un peuple. Voici donc le texte du Rapport Général de la Conférence Nationale tel que présenté à la cérémonie de clôture des dites assises le 28 août 199114. RAPPORT GENERAL « Honorables membres du Présidium de la Conférence Nationale, Excellence, Monsieur le Premier Ministre, Excellence, Monseigneur, Président du Haut Conseil de la République, Mesdames et Messieurs les membres du Haut Conseil de la République, Excellence, Messieurs les membres du Corps diplomatique, Excellence, Monseigneur, Archevêque de Lomé, Mesdames, Mesdemoiselles Conférence Nationale, Honorables invités, Chers compatriotes, Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes". C'est par ces mots de Mirabeau que Monseigneur Kpodzro a marqué ce lundi 15 juillet, sa prise de fonction en tant que Président du Présidium. Lorsque ces versets démocratiques ont retenti, chacun des délégués à ces importantes assises nationales a compris que seul le peuple détient la souveraineté et que nul corps, nul individu, ne peut ni la confisquer, ni s'en attribuer l'exercice sans son consentement. Et c'est parce que le peuple togolais l'a désormais compris, que lorsque ses représentants se sont réunis pour cette Conférence Nationale et qu'ils ont pris conscience de la nécessité de ne plus jamais abdiquer pour longtemps leurs pouvoirs entre les mains d'un seul, ni même d'une multitude, au risque de retourner encore dans les sombres corridors de la dictature, ce peuple longtemps privé de voix, étouffé dans sa volonté, a décidé de reprendre sa souveraineté. Refusant la souveraineté limitée qui lui était proposée, le peuple togolais,
Ce Rapport Général a été préparé par le Rapporteur Général de la Conférence National Jean Yaovi Dégli en collaboration avec le premier Rapporteur Général Adjoint Maryse Quashie et le 2èmeRapporteur Général Adjoint Djovi GaIly. Il a été présenté par le Rapporteur Général. 14

et Messieurs

les participants

à la

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longtemps meurtri et bafoué dans sa dignité, a dans un sursaut d'orgueil, préféré reprendre la totalité de ce bien précieux dont il avait été aussi longtemps privé. C'était au cours de la séance plénière du lundi 15 juillet 1991 qui devait se terminer le mardi 16 au petit matin. Cette séance, l'une des plus longues de toutes celles que la Conférence Nationale aura connues, restera àjamais gravée dans la mémoire de tous les Togolais, car elle marque le moment où le peuple a reconquis effectivement sa liberté confisquée, son indépendance détournée. Cet événement exceptionnel, la Nation toute entière l'a suivi, mieux, elle l'a vécu, puisque grâce aux média, notamment aux organes de radiodiffusion et de télévision qui ont déployé tous leurs efforts pour porter l'événement dans les profondeurs de notre pays, le peuple tout entier a pu participer à cette Conférence Nationale. Chers conférenciers, lorsqu'à l'aube de ce mardi 16 juillet à 5 heures 15 minutes précisément, l'Acte N° 1 de la Conférence a été adopté et que malgré la fatigue qui se lisait sur les visages, nous nous sommes levés comme un seul homme pour saluer dans un élan patriotique la "Terre de nos aïeux", alors, tout le Togo a compris que quelle que soit la longueur de la nuit, le jour viendra. Oui, peuple Togolais! Cette nuit au cours de laquelle tu as reconquis ta souveraineté et enterré à jamais toutes les institutions qui ont porté haut le flambeau de la dictature a été particulièrement longue. Elle a été aussi longue que la marche qui t'a conduit jusqu'à cette la Conférence Nationale qui s'apprête à rentrer désormais dans l'histoire. Mais depuis ce jour inoubliable, le désespoir a cédé la place à une nouvelle espérance car quelque longue qu'ait été la traversée des ténèbres, tu sais désormais que ta lumière point à l'horizon. Nous disions, il y a un instant, que le chemin qui nous a conduits à ces états généraux de la Nation a été long, très long et semé d'embûches puisque pour en arriver là, il a fallu entre autres le soulèvement populaire du 5 octobre 1990, le rejet par le peuple de la Commission constitutionnelle des "109", la grève des étudiants de mars 1991, la descente des femmes dans la rue. A ce stade, il faut rappeler le rôle du Front des Associations pour le Renouveau (F.A.R.) dont les négociations ont abouti à la libéralisation de la vie politique et à l'amnistie générale. Il a fallu également la création du Front de l'Opposition Démocratique (F.O.D.) et du Collectif de l'Opposition Démocratique (C.O.D.), le rejet par le peuple du Forum National de Dialogue, la grève générale illimitée de juin 1991, l'Accord du 12 juin 1991 dont le résultat a été la convocation par décret N° 91/179 du 25 juin 1991 modifié par décret N° 91/182 du 2 juillet 1991 de ces Assises Nationales. C'est le lieu de rappeler les remerciements que vous avez adressés à tous ceux qui, de près ou de loin, spirituellement ou matériellement, ont participé à cette heureuse évolution. C'est également l'occasion de saluer la mémoire 26

de nos compatriotes qui ont dû payer de leur vie le lourd tribut de l'avènement démocratique et d'exprimer nos condoléances aux familles éplorées, sans oublier de rendre hommage à tous ceux qui ont souffert d'une manière ou d'une autre de la répression aveugle par laquelle le despotisme a tenté en vain d'étouffer les aspirations légitimes du peuple à la liberté. Nos remerciements vont également au Comité Préparatoire et à toutes les autorités politiques et diplomatiques qui ont concouru à la réussite de ces Assises. Qu'il nous soit également permis de remercier le Bureau Provisoire et plus particulièrement notre doyen d'âge, Monsieur Namoro Karamoko dont les efforts nous ont permis de déblayer le terrain et d'entrer dans le vif de nos travaux. Cependant, Monseigneur Fanoko Philippe Kpodzro, c'est sous votre présidence que s'est déroulée cette Conférence Nationale. Pendant des jours et des semaines, vous avez conduit ce peuple qui s'est cherché pendant de si longues années aux portes de son avenir. La foi qui vous a toujours animé et votre volonté de servir la Nation vous ont permis de diriger ces travaux avec la plus grande patience face à ce peuple qui, venant de redécouvrir la liberté, arrivait quelquefois à en confondre l'''usus'' et l'''abusus''. La Conférence Nationale et par delà elle, le peuple togolais tout entier, voudraient par ma voix vous exprimer ici leurs sincères remerciements tout en vous demandant d'avoir encore la disponibilité, la persévérance et le courage nécessaires pour aboutir dans la mission que vous aurez à remplir à la tête du Haut Conseil de la République (H.C.R.). Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les participants à la Conférence Nationale, pendant 51 jours, du 8 juillet au 28 août 1991, vous avez, en votre qualité de représentants des diverses couches de la Nation, essayé de passer au peigne fin les divers aspects de la vie nationale. Vos efforts ont permis de procéder au bilan de ce qui a été fait, de poser un diagnostic et de déceler les maux qui bloquent l'évolution de notre société afin de leur proposer des solutions. C'est ainsi que les travaux que vous avez effectués au sein des diverses commissions mises en place ont débouché sur des recommandations et propositions concrètes. Dans ces lignes, nous essayerons de faire ressortir les orientations générales qui ont été dégagées par les travaux de ces commissions. Vous attendez sûrement de ce rapport général qu'il vous rappelle l'essentiel de ce qui a été fait au cours de cette Conférence Nationale. Vous permettrez cependant que ses insuffisances ou ses silences puissent être comblés et complétés par les rapports des différentes commissions.

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Mesdames et Messieurs, les travaux de ces Assises Nationales ont été dominés essentiellement par les problèmes politiques et des Droits de l'Homme. Il aurait donc été normal que nous commencions par là. Mais dans la mesure où c'est au nom du développement économique que l'Afrique a sécrété et entretenu des régimes monopartites et autoritaires aujourd'hui contestés, ces régimes qui ont trouvé leur justification dans une théorie qui prônait le développement seulement dans un Etat fort, il ne serait pas erroné de voir, avant toute chose, si la situation socio-économique de notre pays justifie tout le mal qui nous a été fait. Mais au delà de cette explication, nous pensons que c'est le moment pour nous, de commencer à apprendre le respect de notre propre devise, non pas celle qui a été inventée pendant la période des errances, mais celle que nous avons adoptée dès l'indépendance et que nous venons de réhabiliter, celle qui veut que par le travail, et dans la liberté, nous construisions la patrie. Les problèmes de développement, les exigences démocratiques et la nécessité de construire la Nation nous occuperont donc tour à tour et détermineront l'attitude que nous devons adopter pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés ensemble. VERS UN SYSTEME ECONOMIQUE ET SOCIO-EDUCA TIF REPONDANT AUX IMPERATIFS DU DEVELOPPEMENT ET DE LA DEMOCRATIE. L'un des constats les plus amers que nous avons faits durant ces assises est que notre société est malade sur les plans socio-économique et éducatif. Elle est rendue malade par un système politique aberrant, un système monolithique qui a permis pendant plus de vingt-quatre (24) ans la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme dont le règne a été rendu possible par la collaboration d'un groupe d'individus prêts à sacrifier la Nation au profit de leurs intérêts personnels, et par l'usage du tribalisme, du népotisme et du favoritisme comme base essentielle de la répartition des ressources matérielles et humaines du pays. L'économie a connu dès lors une gestion destinée à asseoir la domination d'une oligarchie qui associe le pouvoir politique au pouvoir économique. L'enrichissement considérable de cette classe provient sans nul doute du choix délibéré qu'elle a fait de sacrifier la rentabilité et la rationalité économiques au profit de substantielles commissions ou "pots de vin" et de détournements qui se chiffrent à ce jour à plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliards de francs. Cette attitude a été rendue possible par une gestion totalement opaque, la corruption et l'incompétence notoire de certains responsables installés à des postes clés de l'administration. Lorsque J'on ajoute à cela les déséquilibres et les rigidités structurelles liées à des agissements socioéconomiques peu rationnels, sans oublier la profonde dépression qui marque 28

le marché des matières premières, nous comprenons aisément l'état de délabrement de notre économie et la misère des masses laborieuses. En fait, le régime du parti unique a institué dès le départ, malgré ses déclarations tapageuses, une société totalement inégalitaire qui va permettre le maintien et la pérennisation du pouvoir de la classe dirigeante. En effet, l'éducation, sans jamais constituer une priorité pour les tenants du pouvoir, a été développée dans un système complètement politisé qui contribue au culte effréné de la personnalité et qui n'a profité qu'à quelquesuns à cause d'une inégale répartition des ressources et équipements nécessaires, renforcée par un système irrationnel et essentiellement tribaliste d'attribution des bourses et autres avantages sociaux, et ceci, au mépris de la démocratisation proclamée par le texte de la réforme de l'enseignement de 1975. Ainsi, les importants investissements opérés par les contribuables togolais n'ont servi qu'à former, en plus de tous les laissés pour compte du système scolaire, une classe de cadres incapables de se départir des compromis et compromissions avec le régime en place. Le niveau culturel du pays s'en est trouvé complètement dégradé, et cela avec le concours d'une presse muselée par le monopole d'Etat sur les mass média qui a participé activement à la désinformation systématique et à la dépersonnalisation du citoyen. C'est ainsi que se sont trouvés marginalisés dans leur propre pays la majorité des Togolais: des paysans dépossédés de leurs terres pour diverses raisons et survivant dans des conditions misérables, des jeunes poussés à la délinquance, à la toxicomanie et à la prostitution par l'exode rural et un chômage qui atteint des proportions alarmantes, des femmes victimes de multiples injustices et discriminations, des retraités et des personnes âgées isolés et devenus une nouvelle catégorie de pauvres, des handicapés délaissés, etc. Toutes ces diverses couches, nous l'avons souligné, sont privées de l'accès aux biens de la Nation, biens économiques mais aussi biens sociaux tels que la santé, l'éducation, la culture, de même que les loisirs et les sports désorganisés par d'incessantes ingérences politiques. L'organisation du système politique est telle que le seul recours pour ces classes défavorisées se trouve le plus souvent dans l'allégeance au parti-Etat à travers ses ailes marchantes et la participation bon gré mal gré aux diverses manifestations politiques: marche de soutien, animation politique et autre. Cette société désorganisée par les abus d'un pouvoir pratiquement sans limite puisque intervenant jusque dans la vie privée des citoyens, cette société où les solidarités traditionnelles ont été brisées par le favoritisme et le clientélisme, où le bien-être est perçu comme une manne qui provient des bienfaits de l'autorité suprême, cette société, disons-nous, a servi de fondement à un 29

système économique complètement perverti, car nous l'avons souligné, l'économie togolaise n'a contribué qu'au renforcement du pouvoir d'une catégorie d'individus qui se sont enrichis de façon scandaleuse. La contrepartie en est, pour le reste des Togolais, une, économie sinistrée dont les caractéristiques les plus frappantes sont une crise financière sans précédent avec l'accumulation d'une dette extérieure énorme malgré les multiples ajustements appliqués dans l'ignorance totale de leurs dimensions sociales et qui ont étranglé le pouvoir d'achat et contraint à la misère une population déjà économiquement essoufflée, à un moment où l'environnement international est des plus défavorables, avec notamment la baisse constante des prix des matières premières. Les travaux de la Conférence ont permis de découvrir que cette dette extérieure si lourde s'accompagne d'un déficit budgétaire impressionnant (de l'ordre de 40 à 54 milliards) pour l'année 1991 et d'un déficit de trésorerie d'environ 36 milliards. C'est donc à juste titre que, forte de tous ces indices de délabrement général de notre économie, la Conférence Nationale a constaté dans une déclaration solennelle en date du 21 août 1991 la faillite économique du régime en place. Mais s'il est bon de constater, il est encore meilleur et même mieux de trouver des solutions. C'est dans ce sens que les travaux au sein de la Commission économique, financière et foncière qui ont également permis de relever les divers problèmes d'aménagement de notre territoire, nous ont amené à adopter des orientations pour une nouvelle société qui va se développer avec une économie libérale ayant comme auteur et comme acteur l'Homme réhabilité, libre et responsable. Cet Homme, c'est la société qui devra le former, le former de façon telle qu'il présente le profil qui répond à la nécessaire reconstruction de l'économie nationale dans la perspective d'un Etat démocratique. C'est pour cette raison qu'il faudra que la Nation toute entière se retrouve pour débattre des problèmes socio-éducatifs au cours des états généraux consacrés aux secteurs tels que l'éducation nationale, la culture et la communication, l'éducation physique et les sports civils, les activités de jeunesse et de loisirs, les affaires sociales, la promotion de la femme et la santé. Les états généraux devront ouvrir la voie à une nouvelle école qui assurera non seulement la formation à l'emploi mais aussi la formation générale et surtout la formation du caractère; une école qui assurera les conditions d'un épanouissement individuel et collectif. Ces états généraux permettront d'une façon générale à la Nation de se pencher sur les problèmes des plus défavorisés et plus précisément:

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de leur faciliter l'accès aux formations offertes en renforçant la démocratisation, la rentabilisation et l'adaptation de l'école aux réalités et aux besoins du pays; de les considérer avec tous les autres Togolais comme producteurs et bénéficiaires de la culture; de leur offrir les moyens d'accéder à un véritable état de santé, défini non pas seulement comme l'absence de maladie, mais comme un état complet de bien-être, et ce, en définissant une nouvelle politique sanitaire fondée sur des meilleures conditions d'hygiène, des programmes efficaces de lutte contre les endémies, la diminution du prix des médicaments et une meilleure formation du personnel qui devra disposer des moyens nécessaires pour son action.

Mais tout cela serait insuffisant sans la mise en place de nouvelles structures et de programmes de protection et de promotion sociales, d'une politique de protection de l'environnement qui mette l'homme au centre de ses préoccupations et qui soit elle-même intégrée à une meilleure politique d'aménagement du territoire. La refonte des structures sociales demande également la mobilisation des ressources pour la recherche scientifique, technologique et médicale. Mais cette dernière, du fait des potentialités naturelles dont dispose notre continent, ne doit pas manquer d'associer médecine moderne et médecine traditionnelle. Il faut rappeler enfin que cette refonte ne peut se faire sans un réel rétablissement de la presse, élément essentiel de la démocratie, dans ses rôles d'information, d'éducation, mais également d'instrument de culture et de loisirs. Telles sont les bases de la nouvelle société de justice et de solidarité établies par la Conférence Nationale, consciente de la nécessité de reconstruire notre économie. En effet, il s'agit pour nous de redresser une situation économique chaotique, et cela nécessite de notre part un effort collectif sans que nous perdions de vue l'attention indispensable à accorder aux plus défavorisés. Parmi ceux-ci, les sans emplois qui constituent environ 40% de la population active potentielle. Pour eux, la Conférence a choisi d'établir à court terme un plan d'urgence fondé soit sur une intégration rapide au marché du travail, soit sur la mise en place de projet à forte intensité de main-d'œuvre, en attendant l'élaboration à long et moyen termes d'une politique efficiente d'emploi. Mais pour réussir à tenir cette promesse, notre effort de redressement économique doit s'articuler dans l'immédiat autour de l'assainissement des finances publiques et de la relance de la production, et à moyen terme autour de la réalisation d'une stratégie d'ajustement centrée sur le rétablissement des

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équilibres et le payement de la dette, stratégie sous-tendue par une véritable planification économique. A long terme, nos Assises Nationales prévoient la promotion d'une croissance économique soutenue, visant l'amélioration des conditions de vie des Togolais en s'appuyant sur:

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le secteur rural où il faut permettre à l'agriculture de se prendre progressivement en charge en opérant un désengagement graduel de l'Etat de manière à promouvoir une organisation démocratique du monde rural afin de permettre un véritable développement à la base. Les divers contours de cette politique seront détaillés lors des états généraux de l'agriculture et du foncier; le commerce, les services, les petites et moyennes entreprises et industries, l'artisanat, le bâtiment et les travaux publics. Nos travaux dans ce domaine ont conclu à la nécessité de promouvoir la croissance et de réhabiliter l'environnement économique des entreprises.

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Consciente du rôle que la mauvaise gestion des sociétés d'Etat et d'économie mixte a joué dans la faillite de l'économie nationale en constituant le domaine de prédilection des détournements et des enrichissements illicites et en finançant les dépenses extrabudgétaires, la Conférence, qui a constitué l'échec de l'Etat dans son rôle de chef d'orchestre du développement a décidé d'adopter le principe du "moins Etat" qui, sans se confondre avec celui du "pas Etat", devra permettre aux pouvoirs publics de se désengager progressivement pour laisser la place à l'éclosion de l'initiative privée dans les secteurs où les compétences individuelles sont requises. Cette nouvelle donne économique qui fait de l'homme auteur, et de l'Etat le facilitateur des activités, dans le cadre d'une économie libérale fondée sur une association de l'Etat, des collectivités et des entreprises en partenaires responsables solidaires ne pourra se développer dans le cadre égoïste de cet environnement exigu que nous offre notre espace géographique. L'étroitesse de notre territoire, loin de nous décourager, doit plutôt nous pousser vers une volonté d'intégration économique régionale et sous-régionale. A l'heure où partout les peuples s'organisent pour constituer de vastes ensembles économiques qui deviennent sous nos yeux de véritables espaces de coprospérité, les Etats africains ne peuvent plus rester confinés dans ces espaces arbitrairement définis pour eux par la Conférence de Berlin. Les pays de l'Asie, de l'Amérique, de l'Europe l'ont compris, la Communauté Economique Européenne tend une main fraternelle aux peuples de l'Europe Centrale; l'URSS lance un cri à la solidarité européenne.

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Chers frères Africains, qu'attendons-nous, nous qui sommes liés par des traditions séculaires? Le développement de nos pays ne peut plus se concevoir dans le cadre restreint de nos micros Etats. Nous devons concevoir désormais le développement dans un espace géopolitique panafricain. C'est justement pour cette raison que nos assises ont mis un accent particulier sur la nécessaire coopération régionale et sous-régionale. Mais avant tout, le développement doit partir de nos propres efforts. Il importe donc d'accorder une place de choix au travail bien fait. Pour cela, nous avons décidé de revaloriser le travail et l'effort, dans le respect absolu de la chose publique, seuls gages d'une réussite certaine. Mais si ce faisant nous avons marqué notre volonté de respecter le premier élément de notre devise, l'objectif que nous visons ne pourrait être atteint que si nous développons une notion d'Etat fondée sur le respect des droits du citoyen, sur le respect de la LIBERTE. VIVRE UN VERITABLE ETAT DE DROIT Vingt-quatre (24) ans d'autoritarisme, de pouvoir personnel, Vingtquatre (24) ans de dictature avec son cortège de violations des Droits de l'Homme qui se résument simplement: Vingt-quatre (24) ans d'oppression. Mais cette oppression semble avoir pris ses racines dans la nuit des temps, pendant la période coloniale, elle s'est concrétisée sérieusement le 13 janvier 1963, lorsque notre pays a inauguré pour l'Afrique le tout premier assassinat politique d'après les indépendances; elle s'est développée timidement de 1963 à 1967 et s'est totalement épanouie après cette date. Cette oppression a des visages multiformes: confiscation de tous les pouvoirs et leur exercice sans partage par un seul homme devenu rapidement maître et dieu, négation ou entraves à toutes les libertés fondamentales, confiscation de l'indépendance de la magistrature devenue simple instrument de répression entre les mains de l'exécutif, spoliations, arrestations et détentions arbitraires, tortures et autres traitements cruels, inhumains et dégradants, assassinats politiques, etc. Voilà Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, comment vous tous ou presque avez décrit les années que nous avons passées ensemble avec le régime en place. Nous croyons avoir été fidèle à vos pensées car consigner tout ce qui a été dit dans ces pages serait difficile et nous donnerait l'impression de vouloir réveiller les douleurs allant ainsi contre la volonté de Grand Pardon, volonté que chacun a manifestée au cours de ces assises. Mais ce serait manquer à un devoir que de ne pas rappeler comment l'oppression s'est maintenue et développée, puisque vous l'avez vous-même précisé, elle "s'est nourrie du silence et de l'inaction" pérennisés par la peur, une peur rapidement qualifiée de "paix" et qui nous a souvent obligé à

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chanter les louanges du maître même lorsque nous souffrons de ses agissements. Chers compatriotes, nous avons même été amenés à "tourner souvent la seconde joue" en glorifiant l'oppresseur. Mais lorsque l'heure de la réconciliation a sonné, parce que désireux de rebâtir la Nation sur de nouvelles bases, nous avons décidé d'accorder le pardon à nos frères égarés que nous avons appelés à un repentir sincère, afin qu'ensemble nous fassions une réconciliation franche et véritable. Certes, le pardon n'exclut pas la réparation du préjudice subi, mais vous n'avez nullement fait de cette réparation une condition préalable à l'absolution. C'est là "être un Homme". Seulement, lorsque après des années de brimades l'occasion nous a été donnée de révéler les uns aux autres ce que nous avons souffert, chacun de nous a poussé très fort le cri que voici: "Plus jamais ça". Oui, la Terre de nos Aïeux ne doit plus jamais connaître un pareil égarement. Et comme cette litanie de violations des Droits de l'Homme n'est pas apparue comme un "coup de tonnerre dans un ciel serein", vous avez, au sein de la Commission des Affaires Politiques et des Droits de l'Homme et de la Commission Constitutionnelle et des Institutions de la Transition, procédé à une analyse minutieuse des causes du mal afin que nous puissions tourner définitivement le dos à cette situation. Cette analyse a révélé que bien que les diverses constitutions de 1960, de 1963 et de 1980 aient formellement consacré l'Etat de droit au Togo en proclamant l'attachement de notre pays aux Droits de l'Homme et au respect des libertés publiques en instituant des garanties contre l'arbitraire, des mécanismes de soumission de l'Etat au droit et de protection des libertés, l'Etat de droit n'a existé qu'en théorie. Les violations constantes des textes constitutionnels ont été donc la cause essentielle du mépris des Droits de l'Homme et des Libertés Fondamentales. Ce manque de respect à la Constitution marquera la vie politique de la Nation dès l'indépendance mais il sera exacerbé lorsque l'armée, outrepassant le rôle qui lui est dévolu en tant que défenseur de l'intégrité territoriale de la Nation, a fait irruption sur la scène politique nationale, entraînant la traumatisme du peuple par des actes peu conformes à ceux d'une police républicaine et d'une armée chargée d'assurer la protection du territoire national. D'une manière générale, le constat qui a été fait est que c'est surtout sous les régimes de parti unique de fait ou de droit, que les Droits de l'Homme et les Libertés Publiques ont été le plus bafoués. C'est pour cette raison que désormais, le peuple togolais devra s'éloigner définitivement du monopartisme ou de toute velléité mono partisane, se départir de toute idée d"'Homme providentiel" ou d'exercice solitaire du pouvoir. Et parce que peuple jaloux de sa liberté, il devra comme le disait Billaud Varenne, "se tenir en garde contre les vertus mêmes des hommes qui 34

occupent les postes éminents". C'est pour toutes ces raisons que la seule solution valable et durable pour notre pays est de créer mais surtout de vivre un véritable Etat de droit. L'Etat de Droit, c'est celui dans lequel les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont réellement séparés, chacun exerçant effectivement la tâche qui lui est dévolue. Dans cet Etat, les contre-pouvoirs, que représentent le Législatif et le Judiciaire, existent et leur fonctionnement permet de tempérer l'Exécutif, de le modérer, de le canaliser pour l'empêcher de devenir oppressif. Nous voulons définitivement mettre fin au pouvoir sans contre-pouvoirs puisque nous avons fait l'expérience de l'abus auquel il peut mener. La démocratie que nous désirons doit développer tous les mécanismes d'autorégulation qui permettent aux institutions mises en place de se régénérer, de survivre aux crises et de se conformer aux diverses mutations de l'environnement politique. Ces mécanismes doivent également permettre aux tribunaux de mettre à néant les actes pris par l'Exécutif lorsqu'ils s'avèrent illégaux et de contraindre l'administration à la réparation des préjudices occasionnés aux citoyens. C'est dire que l'administration et l'Etat doivent être soumis au droit et que les textes législatifs ou réglementaires ne doivent plus constituer des articles de musée destinés à décorer l'apparence d'un régime et à donner l'illusion que les citoyens vivent un Etat de droit. Nos lois ne doivent plus constituer ces toiles d'araignée qui laissent passer les grosses mouches et retiennent les petites. Mais pour que nos textes et en particulier notre Constitution deviennent des réalités vivantes dont l'application est assurée et les violations sanctionnées, il nous faut un pouvoir judiciaire indépendant. C'est à cet effet que nous avons décidé d'accorder une attention particulière à la magistrature brimée par le partiEtat, de la dépolitiser, de la soustraire à l'influence de l'Etat pour lui rendre sa totale indépendance. Ce faisant, le serviteur de Thémis doit devenir ce "lion qui rugit et bondit à chaque fois qu'il est porté atteinte à la cause sacrée de la Justice et de la Liberté". Pour réaliser ces nobles objectifs et permettre à nos institutions judiciaires de connaître un plein épanouissement, les états généraux de la justice devront être rapidement convoqués. La justice va de pair avec les Droits de l'Homme et la protection des Libertés. La nouvelle société, telle que définie au cours de ces Assises Nationales, doit permettre d'assurer le respect des libertés fondamentales, notamment les libertés de presse et d'information, d'association, de religion, etc. Elle doit permettre aussi de garantir le respect des droits fondamentaux reconnus à l'Homme par les normes internationales et nationales. C'est dans cet ordre d'idées que la Conférence Nationale a décidé, outre la définition dans la nouvelle Constitution des divers droits et libertés ainsi que leur 35

mécanisme de protection, la constitutionnalisation de la Commission Nationale des Droits de l'Homme (CNDH), la création et la constitutionnalisation d'une Haute Autorité de la Communication et de l'Audiovisuel qui aura pour mission de garantir et d'assurer la liberté et la protection de la presse et des autres moyens de communication de masse. Cette Haute Autorité devra veiller à l'accès équitable des partis politiques aux moyens officiels d'information et de communication. Mais en attendant que la nouvelle Constitution soit rédigée et adoptée, il a été décidé la création pour la Période Transitoire, d'une Commission ad hoc de la Communication et de l'Information qui devra jouer provisoirement ce rôle. L'exercice des diverses libertés ne doit cependant pas se faire au mépris des textes législatifs et réglementaires existants. Nous devons donc avoir chaque jour à l'esprit qu'il n'y a pas de liberté sans responsabilité et par conséquent exercer nos droits de manière responsable. L'Etat de droit, tel que nous l'avons perçu lors de nos assises, c'est aussi l'existence de plusieurs partis politiques véhiculant des idéologies différentes dont l'un ou certains exercent le pouvoir, et d'autres constituent l'Opposition. Cette dernière est institutionnalisée et respectée dans ses droits de contestation et de critique du pouvoir en place mais a en même temps l'obligation, entre autres, de respecter les règles du jeu démocratique. Le multipartisme doit être pour nous un pilier fondamental de la démocratie et nous devons éviter que ce pluralisme démocratique devienne encore une transition vers une société monolithique dans laquelle une seule idéologie serait tolérée. Le peuple togolais a opté pour la vraie démocratie et non pour « l'à peu près démocratique ». L'alternance au pouvoir doit donc être une réalité et les dirigeants battus à l'issue d'élections libres et régulières telles que notre système démocratique l'exige doivent accepter de se retirer pour laisser la place à la nouvelle majorité. Quelle que soit l'équipe au pouvoir, il est nécessaire de préciser que la gestion des affaires publiques devra se faire selon les principes de la transparence. Il a été également rappelé que sans démocratie à la base, sans décentralisation effective, il ne peut y avoir de démocratie. Notre démocratie doit donc atteindre le Togo des profondeurs. L'Etat de droit que nous désirons c'est enfin celui-là où les forces de sécurité et les forces armées, retournant à leur rôle normal d'une police républicaine et d'une armée qui assure la protection de territoire national, auront pour mission, les premières, d'assurer la sécurité des personnes et des biens, de préserver l'ordre et la paix civile, et les secondes de protéger la Nation contre toute agression extérieure. L'armée, dont la composition doit

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être le reflet proportionnel des diverses couches de la Nation, doit être politiquement neutre et par là même, rompre avec la mission qui lui a été assignée sous le régime du parti-Etat et qui a consisté à assurer la défense et la pérennisation d'un système politique. Si la police cesse d'être une police politique, si l'armée retourne à sa mission originelle, alors nul doute que nous n'aurons plus jamais à considérer nos gendarmes, nos militaires, nos policiers, nos gardiens de préfecture et nos sapeurs-pompiers comme une communauté indésirable. Que nos forces de sécurité et notre armée cesse de terroriser nos paisibles populations et elles pourront vivre en parfaite harmonie avec le peuple. Il est indispensable que cette armée ainsi définie, retourne dans ses casernes, qu'elle soit aux ordres de tout gouvernement démocratiquement élu qui doit l'utiliser conformément aux intérêts supérieurs de la Nation et que tout militaire, désireux d'entre dans la vie politique, quitte l'armée en raison des incompatibilités qui existent entre les fonctions militaires et tout mandat électif ainsi que toute fonction civile. La Conférence Nationale, en raison des considérations géopolitiques qui existent dans notre sous région, a demandé que l'ennemi potentiel n° 1 défini jusque là ne soit plus considéré comme tel et il est convenu désormais que la définition des ennemis potentiels du Togo soit fonction des menaces qui pèsent sur l'Afrique en général et la sous région en particulier. Partant de tous ces principes généraux, nous avons opté pour un régime bicéphale avec un Président de la République élu au suffrage universel pour un mandat de 5 ans renouvelable une seule fois, un premier ministre issu de la majorité parlementaire et une Assemblée Nationale avec une seule chambre. Ce système qui, en réalité, n'est que le régime semi-présidentiel, devra tenir compte de nos réalités profondes dans sa constitutionnalisation. En attendant la rédaction et l'adoption de cette Constitution et les diverses élections qui doivent réellement inaugurer notre entrée dans la démocratie, nous avons adopté une Loi constitutionnelle pour la transition, mis en place un Haut Conseil de la République chargé de jouer le rôle d'une assemblée législative et unanimement désigné un Premier Ministre, en la personne de Maître Joseph Kokou Koffigoh qui devra installer un gouvernement chargé de nous conduire pendant la Période de Transition. Qu'il nous soit permis de vous rappeler, Monsieur le Premier Ministre, ce qui semble avoir été l'impression générale de notre Conférence Nationale: pendant environ un an vous avez été Bâtonnier de l'Ordre des Avocats, pendant une période qui ne dépassera pas un an, vous serez le Bâtonnier de tous les Togolais. La Nation vous a porté à ce poste, elle vous a confié cette haute charge, non pas parce que vous êtes l'Homme providentiel. Vous n'êtes ni maître, ni Dieu. Le peuple vous a désigné parce qu'il espère que vous serez à son écoute, que dans le rôle de conducteur qu'il vous a 37

confié, vous saurez le mener à bon port en ayant la capacité de ralentir lorsqu'il est fatigué et d'accélérer lorsqu'il le pourra. Vous devez écouter la volonté du Peuple. Vous êtes devenu désormais le Commandant d'un navire qui a 3.500.000 personnes comme membres d'équipage. Vous devez être attentif aux murmures du peuple et votre équation doit être la somme des équations de tous. Votre tâche ne sera pas facile dans cette période difficile que traverse la Nation. Nous sommes cependant persuadés que le Navire ne fera pas naufrage car il avancera par la volonté de tout un peuple. Nous espérons donc arriver à destination. Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, nous avons décidé de travailler, de tout faire pour atteindre le degré maximum de développement dans un Etat où la LffiERTE est garantie. Mais ce noble idéal ne sera qu'une utopie si les fils du Togo que nous sommes ne pourrons nous entendre et être solidaires les uns à l'égard des autres. Il est donc impérieux que pour atteindre notre objectif nous mettions tout en œuvre pour ne pas mettre en péril notre mère PATRIE. SERVIR LA NATION DANS L'UNITE Lorsque, dans le désespoir total, nous avons décidé de suivre la voie tracée par nos frères les Béninois en recourant à une Conférence Nationale, notre volonté a été ferme: faire de ces états généraux, l'occasion de la réconciliation de la Nation avec elle-même. Cette volonté, rien à notre avis ne l'a émoussée; et tout ce que nous avons entendu et vu au cours de cette Conférence ne peut que la renforcer. Car la "Terre de nos Aïeux" vit aujourd'hui une unité précaire. Le peuple togolais est de nos jours profondément divisé, les ethnies sont dressées les unes contre les autres. Le pays a même été plongé dans une logique de guerre civile où seuls ceux qui ne peuvent détenir les rênes du pouvoir qu'en se fondant sur les divisions, continuent de trouver leur compte. Aujourd'hui, l'idée de nation a abandonné l'Etat togolais, le Togo est redevenu un simple agencement de groupes hétérogènes qui, lorsqu'ils ne se haïssent point, se toisent avec méfiance. Et pourtant, il y a vingt-deux ans, le RPT nous proposait un vaste rassemblement, un creuset où viendraient se fondre toutes nos différences pour créer un seul corps, la Nation. Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les participants à la Conférence Nationale, ce vaste dessein, cette noble ambition demeurent aujourd'hui un vain mot. Mais nous ne pouvons nous limiter à un constat de cet échec. Nous devons recréer la Nation togolaise, mettre fin au régionalisme, à l'ethnicisme, au tribalisme pour remettre ensemble nos divergences et faire émerger une véritable Nation. 38

Construire un Etat où nos différences ne seront plus perçues comme des tares mais comme des richesses, une société où les considérations tribales, ethniques ou régionalistes céderont la place à un esprit patriotique; un pays où avant d'être Ewé, Kabyè, Mina, Kotokoli, Ana, Moba, Tchokossi ou autres, nous serons d'abord et avant tout des Togolais. Pour cela, nous devons nous enrichir de nos différences respectives. Chers concitoyens, nous sommes aujourd'hui au chevet d'une Nation togolaise mourante. Elle souffre, elle gémit, elle nous appelle au secours. Répondons-lui vite pour ne pas pécher contre l'histoire. Nous avons tous été unanimes à manifester notre ferme désir de voir se développer notre pays. C'est pour cette raison que nous nous sommes résolument tournés vers une revalorisation du travail dans un Etat libre. Ce faisant, nous avons renoué avec deux des objectifs fondamentaux que nous nous sommes fixés au lendemain des indépendances: Travail, Liberté. Mais comment pouvonsnous travailler et libérer ce Togo chéri si toute visée patriotique l'a déserté et que ses fils s'entre-déchirent. Nous avons donc besoin de la patrie. Or la Terre de nos Aïeux est aujourd'hui comme cette jarre trouée qui ne peut contenir la substance indispensable au développement national que si tous ensemble, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, chaque citoyen, petit ou grand, jeune ou vieux, riche ou pauvre tendait ses mains pour en "colmater une brèche". L'exclusion n'est donc pas permise. Tous, nous devons nous atteler à cette noble tâche: rebâtir la Nation. Nous sommes certes venus d'horizons divers, nous appartenons à des villes, des campagnes, des associations, des partis politiques différents. Mais en arrivant ici, nous avons tous été sûrement animés de cette seule et même détermination: construire notre Cité. Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, vous tous, nous en sommes persuadés, avez compris cette nécessité. Et c'est d'ailleurs pour cela que nous avons accepté que le Prélat que nous avons désigné pour diriger nos travaux mette tout en œuvre pour ramener au sein de ces importantes assises, les délégations qui, à un moment donné, ont cru devoir les déserter. C'est également pour cette raison que nous nous sommes inquiétés de l'absence de nos frères les soldats et que nous avons toujours lancé un appel à leur retour parmi nous. C'est enfin pour cela que nous avons décidé de restituer au peuple son histoire et sa mémoire en réhabilitant Sylvanus E. Olympio et tous ceux qui ont pris une part décisive dans l'histoire de notre pays, dans sa libération et son affirmation, en réhabilitant Nicolas Grunitzky, Kléber Dadjo, et tous les autres car dans ce domaine nous n'avons plus le droit de faire des jaloux. Nous avons été presque unanimes à clamer haut et fort que les vingt-quatre (24) années qui ont précédé ont été ceux de l'échec. Sans vouloir contester cette affirmation, nous tenons quand même à insister sur le

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fait qu'un quart de siècle ne peut pas porter que des fruits négatifs. C'est pour cette raison que nous sommes persuadés que les quelques résultats positifs, aussi infimes soient-ils, qui ont marqué l'histoire de la Ille République, seront remis à leur juste place. C'est enfin, parce que nous voulons construire la Nation, que nous avons décidé d'aller au-delà de nos justes récriminations et de la colère accumulée pendant vingt-quatre ans, de ne culpabiliser nul corps, nulle ethnie mais de remettre bout à bout les fils cassés de cette Société togolaise, les ressorts brisés de son identité en passant par le Grand Pardon pour aboutir à une réconciliation certaine. Bâtir la Nation togolaise après trente (30) ans d'errements. Cela peut sembler difficile. Mais devant la volonté du peuple, rien ne peut à priori, être impossible. Si nous nous y mettons vraiment, si chacun de nous commence dès aujourd'hui à se rappeler chaque jour ce passage de notre hymne national qui veut que le plus ardent désir de nos cœurs soit de servir la Nation dans l'unité, alors nous pourrons demain, bâtir notre "Tour de Babel" qui, parce que n'ayant pas pour but de nous faire découvrir les secrets de l'Eternel, résistera à toutes les épreuves.
BRAVER TOUTES LES DIFFICULTES, NOTRE PARI

POUR GAGNER

Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les participants à la Conférence Nationale, chers représentants du peuple togolais, citoyennes, citoyens, nous voilà aux portes de notre avenir, nous revoilà aux portes de la démocratie. Cette démocratie par laquelle nous avons juré au lendemain des indépendances mais que nous avons très tôt abandonnée. Devons-nous encore faire une simple expérience ou voulons-nous réussir? N'ayant pas pu aboutir pendant les trente (30) années qui ont suivi notre indépendance, le monde entier est convaincu que nous, Africains, allons une fois encore essayer. Chers compatriotes, nous devons faire ici le serment ferme de ne pas seulement essayer, mais de réussir. Faire de ce coup d'essai un coup de maître, voilà la gageure à tenir. Nous devons bâtir enfin une Société où démocratie et développement économique résonnent en parfaite harmonie. La chose ne va pas être facile. L'apprentissage de la démocratie risque d'ailleurs d'être très difficile, d'autant plus ardu que durant toutes ces années qui ont passé, nos libertés ayant été confisquées, nous n'avons pas appris à les exercer et surtout à en user de manière responsable. Notre entrée dans la démocratie sera d'autant plus difficile que la faillite économique et sociale est à nos portes. La misère, le chômage, l'inflation galopante, la réduction

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constante du niveau de vie des travailleurs dans un pays où les caisses de l'Etat sont vides, devant une dette publique excessive, tout cela rendra encore plus douloureux l'enfantement de la démocratie. Et pourtant, nous voulons réussir et mieux, nous devons réussir. S'il est vrai qu'au commencement était le Verbe, il ne faut pas oublier que le Verbe a tôt fait de devenir réalité. Les décisions prises au cours de ces assises ne sauraient donc demeurer des vœux pieux. Mesdames et Messieurs, imaginez un athlète qui doit faire une course de compétition avec plusieurs autres. Il arrive au point de départ et se retrouve seul, les autres ayant déjà pris le départ, ont atteint et même franchi la première étape de cette course, avançant sûrement vers les autres étapes. Or, ce qui semble insolite dans cette course, c'est que l'athlète doit évoluer en gardant en équilibre un œuf sur la tête. Il prend position et au coup de sifflet prend son départ. Mais mal concentré, il n'a pas fait un pas avant de constater que son œuf est tombé alors même qu'il n'a pas encore fini de faire le premier pas. Alors il lui est permis de reprendre un nouveau départ. Cette fois-ci, il essaie de mieux se concentrer et de posséder tous ses sens. Tout le monde avait les yeux braqués sur cet athlète et attend de lui une réussite. Mais au moment de s'élancer, une voix très forte s'élève et dit: "Alea jacta est", "le sort en est jeté". Notre athlète est alors pris de panique, ses jambes tremblent et il se demande quel est ce nouveau sort qui vient de lui être jeté. Mais il se ressaisit très vite et, se disant que ce sort ne peut que lui être favorable il se concentre, bande ses muscles, emplit ses poumons et commence à avancer. La chose semble difficile mais pas impossible puisque les premiers l'ont réussie. Mesdames et Messieurs, cette situation que nous venons de décrire ressemble beaucoup à celle de l'Afrique, à celle de notre pays le Togo. Cette Afrique, ce Togo qui s'apprêtent à partir, mieux, à repartir. Le pari que nous avons pris semble difficile à tenir, mais il n'est pas impossible de le gagner et le cri qui a retenti très fort dans le pays de Gorbatchev, qui, en prononçant ce terme magique de "Perestroïka", a dépouillé tous les dictateurs du mythe qui les entourait, ce cri disons-nous, nous prouve aujourd'hui que le sort qui nous est jeté n'est pas un mauvais sort. D'ailleurs, comment pourrait-il en être autrement puisqu'au moment où nous allons clôturer les travaux de cette Conférence Nationale, chacun de nous fait le rêve optimiste de voir notre pays franchir toutes les étapes de la course qui doit le mener au rang des nations prospères. L'espoir est permis et c'est parce que nous avons caressé cet espoir que, lorsque par la voix des média, nous avons appris le 26 août dernier qu'un décret présidentiel suspendait nos assises, nous avons, sans nous soucier du danger qui pouvait

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nous menacer, continué tranquillement et terminé nos travaux dans la sérénité. La voie est aujourd'hui tracée. Le reste ne tient qu'à nous, à notre concentration, à nos efforts, à notre volonté de tenir la dragée haute à toutes les difficultés qui se dresseront devant nous. Cela tient également à notre volonté de faire un apprentissage sérieux et quotidien de la démocratie, à notre capacité de faire des sacrifices indispensables pour la survie de la Nation et la réussite de notre mission. Si nous faisons le serment de ne plus jamais décevoir la patrie, si nous tenons toutes les promesses faites, si nous nous écartons des voies de facilité, si nous respectons toutes les décisions prises au cours de nos assises en faisant chaque jour l'effort de traduire dans la réalité cette chère devise de "Travail - Liberté - Patrie", alors seulement nous pouvons être sûrs de faire de ce Togo chéri l'or de l'humanité. Mais nous avons affirmé que le Togolais libéré ne doit pas jouir seul de son indépendance reconquise. Nous avons reconnu les dangers d'une aventure solitaire, la force des grands ensembles et donc la nécessité de recomposer cet espace fragmenté, émietté qu'est aujourd'hui notre Afrique. Notre sort est lié à celui de notre continent. Nous ne pouvons nous libérer définitivement s'il n'est pas libéré, nous développer durablement s'il n'est pas développé. C'est pour cette raison qu'à l'heure où l'Afrique est en train de mettre à nu les dernières gangrènes du mal qui l'a rongée pendant si longtemps et où sa blessure commence réellement à se cicatriser, nous devons noyer nos égoïsmes rétrogrades dans une volonté de bien-être commun. C'est de cette manière et de cette seule manière que, sans être obligés de faire revenir cette Afrique longtemps meurtrie et minimisée dans le concert des nations à la case départ, nous, ses enfants, nous pourrons nous lever demain pour chanter haut et fort : « L'Afrique des ténèbres a vécu, Vive l'Afrique illuminée» Voilà ce que les Togolais ont désiré lors des états généraux de la Nation en 1991. Par rapport à l'idéal ainsi défini, qu'est-ce qui a été réalisé et qu'est ce qui n'a pas été fait. En bref, qu'est-il exactement advenu de cet idéal seize (16) ans après la Conférence Nationale Souveraine?

C- Les acquis de la Conférence Nationale ou de la lutte démocratique
Nous n'étudierons pas tous les acquis de la Conférence Nationale ou tout ce qui a été réalisé par rapport aux décisions de celle-ci puisqu'en réalité, il n'y a pas vraiment grande chose qui ait pu être réalisé parmi ces décisions. La raison en est que les forces démocratiques n'ont pas eu 42

l'occasion de gérer pour bien longtemps le pays dont les rênes ont été rapidement reprises d'entre les mains de Koffigoh par le président Eyadèma. Sur le plan des acquis de la Conférence Nationale, on peut donc dire aujourd'hui que le bilan est globalement négatif. Mais cette image générale ne doit pas cacher ce qui constitue des acquis certains de tout ce combat pour la démocratie et surtout de la période difficile passée depuis la fin de la Conférence Nationale à ce jour. Les principales libertés conquises (1) et la clarification du jeu politique (2) nous occuperons donc à ce stade.

1- Le principe de la démocratie et les libertés conquises
Parmi les choses qui constituent des acquis de la lutte, on peut énumérer la Constitution démocratique mise en place. Bien sûr, certaines dispositions de la Constitution votée le 27 septembre 1992 et promulguée le 14 octobre 1992 ont été profondément modifiées par la loi n0029 du 31 décembre 2002. Il s'agit essentiellement des dispositions relatives au nombre de mandats présidentiels, à la répartition des pouvoirs entre les divers organes de l'exécutif et quelques autres dispositions qui seront encore évoquées plus loin. Il ne demeure pas moins certain que la Constitution togolaise est globalement une constitution calquée sur le modèle démocratique. On ne peut pas dire non plus que la pratique que le Général Eyadèma a faite des règles contenues dans cette Constitution ait été véritablement démocratique. Mais a-t-on jamais véritablement cru que le simple fait de voter un texte constitutionnel, aussi beau soit-il, serait suffisant pour changer notre PDG en démocrate? Il nous semble que non. Croire que le Général président serait devenu un démocrate parce qu'on lui mettrait un texte sous le nez serait exactement comme s'imaginer que le fait de mettre un bout de bois dans une rivière pendant quelques années suffirait à le transformer en caïman. Toutefois, il faut reconnaître malgré certains échecs, que la société togolaise est définitivement devenue une société politiquement pluraliste. Il est loin les temps où la qualité même de citoyen togolais coïncidait ipso facto avec celle de membre du parti unique, parti Etat, le Rassemblement du Peuple Togolais. C'est l'époque où le président fondateur du RPT nous avait affirmé dans son discours lors du Congrès du parti qu'« aujourd'hui, le Rassemblement du Peuple Togolais se veut l'organe pensant et agissant pour le progrès de la nation togolaise. C'est pourquoi le Congrès de LamaKara avait décidé de le placer au-dessus de toutes les institutions de l'Etat ». Eyadèma avait ainsi décrété la primauté du parti sur toutes les institutions de l'Etat. Cette décision sera constitutionnalisée quelques mois plus tard dans la Loi fondamentale de la TIIème épublique adoptée le 30 R 43

décembre 1979 et entrée en vigueur en janvier 1980. Cette Constitution affirmait dans les points 4 et 6 de son préambule que « le RPT, parti unique, (..) exprime les aspirations des masses laborieuses (...) guide les institutions de la République et veille au respect des droits et devoirs du citoyen ». Ce principe était consacré par l'article 10 de la même Constitution qui imposait le parti unique en disposant que « le système politique togolais repose sur le principe de parti unique» et réserve au Rassemblement du Peuple Togolais15 le monopole de toutes les activités politiques en précisant que «toutes les activités politiques, y compris celles qui concourent à l'expression du suffrage, s'exercent exclusivement au sein du RPT ». Il est aujourd'hui inimaginable de penser encore au règne d'un parti unique au Togo tel que le pays l'a vécu par le passé, et jusqu'en 1991, avec le RPT, système dans lequel cette formation politique était qualifiée de « creuset national ». Plusieurs partis animent désormais la vie politique togolaise et même si l'opposition n'est pas encore véritablement institutionnelle ou alors commence seulement à être reconnue avec tous les attributs qui s'attachent à cette qualité, l'espace politique ne pourra plus, à moins d'un miracle ou d'un coup d'Etat complètement rétrograde, redevenir un espace à une seule dimension. Reste bien évidemment à arriver un jour à une alternance au pouvoir qui soit différente de la rotation que nous connaissons actuellement entre Gnassingbé et Gnassingbé. Cela, il faudra encore l'attendre pendant quelques années. La liberté d'association dont cette liberté de créer des partis politiques est l'un des démembrements est aussi définitivement acquise aujourd'hui au Togo. Finis les temps où toute association devait, pour exister, recevoir d'abord une autorisation du ministère de l'intérieur togolais qui avait ainsi le droit de choisir les organisations qui devaient exister et celles qui ne devaient pas l'être. Aujourd'hui, le régime de la loi de 1901 reçoit pleinement application avec, en matière de création d'association, le régime de la déclaration et non plus celui de l'autorisation. Un des acquis fondamentaux de la lutte pour la démocratie a été sans aucun doute la liberté d'expression. Dans ce domaine, les Togolais sont venus de loin et même de très loin. En effet, lorsque l'on pense au silence absolu dans lequel le régime avait confiné les citoyens togolais pendant des
15 Le RPT (Rassemblement du Peuple Togolais) est le parti fondé par le Général Eyadèma à travers l'appel dit historique du 30 août 1969 à Kpalimé, une localité située à 120 Km au Sud ouest du pays et qui était réputée être le fief du Comité de l'Unité Togolais (CUT), parti politique de Sylvanus Olympio, le père de l'indépendance et premier président du Togo indépendant.

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années, à la réduction des Togolais aux tracts anonymes comme seuls moyens d'expression politique des vues contraires à celle du régime pendant plus de 24 ans, à la façon dont la découverte de ces tracts sur un citoyen et surtout sa distribution étaient réprimées16, on peut imaginer assez aisément que les Togolais aient littéralement explosés lorsque l'occasion leur a été enfin donnée de s'exprimer. Les exagérations allant quelquefois jusqu'à l'injure et à la diffamation qui ont émaillé la Conférence Nationale trouvent la plupart de leurs essence et justification dans cette explosion d'individus, pendant longtemps privés de parole et qui, dès qu'ils ont enfin recouvré cette liberté indispensable à tout être humain, en ont usé et abusé. La Conférence Nationale aura été dans une certaine mesure l'apothéose de la manifestation de la liberté d'expression par ce peuple togolais longtemps muselé. L'autre acquis que les Togolais ne risquent plus de perdre et qu'ils doivent tout faire pour préserver est la liberté de presse qui n'est elle-même qu'un des aspects de la liberté d'expression. La presse togolaise est aujourd'hui l'une des plus libres et des plus diverses en Afrique. Et malgré toutes les tribulations, elle a résisté à toutes les tentatives de la faire revenir à la case départ ou de l'anéantir. C'est le véritable roseau de ce paysage politique. La presse indépendante plie mais ne rompt jamais. Brimades, confiscations des journaux, poursuites et bastonnades des vendeurs dans la rue, saccages des imprimeries, arrestations arbitraires, détentions abusives, destructions des locaux n'ont jamais réussi à mettre fin à la parution d'une presse privée indépendante qui a acquis de haute lutte son droit à l'existence. A ce niveau, il convient de marquer une petite pause pour rendre un hommage mérité à ceux qui ont été les pionniers dans ce domaine. Il s'agit notamment de :

- Gabriel Agah, directeur de l'hebdomadaire Forum Hebdo et premier président d'une association indépendante de journalistes au Togo, l'Association Togolaise pour la Liberté de Presse (ATLP). Les graves et multiples menaces du pouvoir, les convocations intempestives à la Présidence de la République n'auront jamais eu raison de ce bout d'homme teigneux qui avait fait de la liberté de presse naissante un point d'honneur et qui réunissait souvent autour de lui au siège de son journal, la plupart de ceux qui se battaient à l'époque pour la démocratie et le respect des droits de
16 C'est une histoire de confection et de distribution de tracts à caractère politique qui va d'ailleurs entraîner l'arrestation et la torture en août 1990 d'une dizaine d'étudiants et de Logo Dossouvi et Doglo Agbelengo dont le procès le 21septembre et le verdict le 5 octobre 1990 vont déclencher les premières manifestations à caractère politique contre le régime. Le 5 octobre 1990 marque ainsi le jour où, pour la première fois, les Togolais ont montré au régime qu'ils ne sont pas aussi consentants avec la dictature que le régime l'a toujours laissé entendre sur le plan international.

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l'homme, c'est-à-dire les précurseurs de ce qui est devenu rapidement la lutte de tout un peuple. - Spéro Noviti Houmey et Noël Knock Kalao Billy qui ont été les créateurs de Kpakpa Désenchanté, le Canard Enchaîné togolais. - Feu Bertin Foly, le directeur dujoumal La Parole qui avait l'habitude «d'écrire et d'imprimer dans la nature» d'après ses propres termes, pour échapper aux descentes des forces du Général Président;

- Homawoo

Koffi Kpé, directeur de Courrier du Golfe;

- La Tribune des Démocrates créée par Monsieur Hilaire Locoh Donou et dirigée pendant un certain temps par Jean Pierre Fabre. Il y avait également Atopani; Le Combat du Peuple, Tingo Tingo, La Lettre de Tchaoudjo, Ibanou Express, etc. On avait du côté du pouvoir, des titres comme Le Démocrate, Le Dérangeur, etc. A ces pionniers, ont fait suite aujourd'hui des jeunes aussi dynamiques et persévérants comme Jean Djilan, alias Dzimas Dzikodo et bien d'autres qui sont tout aussi déterminés à préserver jalousement cet espace de liberté et à l'agrandir le plus possible. Certes, on ne peut pas dire véritablement que toutes ces libertés sont nées de la Conférence Nationale puisqu'elles ont été conquises avant la tenue de celle-ci pour certaines d'entre elles et en tous les cas dans un processus qui s'est étalé dans le temps. Pour la plupart, elles ont même beaucoup contribué à la tenue de ces états généraux de la Nation. Cependant, dans la mesure où elles n'avaient, pour la plupart, pas encore été consignées dans des textes de lois de la République à cette époque et du fait de la toute puissance du Général avant la tenue des assises nationales, il n'est pas erroné d'affirmer que les délégués à ces états généraux ont marqué l'introduction définitive de ces libertés dans la vie de la Nation et obligé l'Etat à les consacrer comme principes fondamentaux ayant valeur constitutionnelle de façon à ce qu'elles ne soient plus soumises à la seule volonté du pouvoir politique. Ces libertés ont aujourd'hui définitivement inscrites dans le paysage politique togolais et il faut compter avec elles. Celle des libertés qui a été véritablement et entièrement conquise au cours de la Conférence Nationale est la liberté de religion qui avait été aussi plusieurs fois menacée par le pouvoir, surtout au milieu des années 80. Elle est aujourd'hui tellement encrée dans les mœurs qu'on peut même craindre une certaine anarchie en la matière, tant les églises de toute sorte foisonnent au Togo dans un total désordre et avec des pratiques quelquefois très contestab les.

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2- La clarification du jeu politique
La durée de la lutte des Togolais pour la démocratie a permis de clarifier diverses choses. En effet, il faut avouer que d'une manière générale, l'opposition au Togo se présentait comme un grand panier à crabes. Il s'agissait d'une sorte de mélange dans lequel il y avait du blé mais aussi beaucoup d'ivraie. S'il est évident dès le départ de pouvoir jurer du caractère franc et sincère de la lutte des personnes comme Gilchrist Olympio dont on peut comprendre qu'il ne ferait aucun cadeau à Eyadèma et à son régime, il est plus difficile de se faire une idée exacte du degré de conviction des gens qui ont déjà été dans le sérail du RPT ou qui ont simplement travaillé avec le Général avant de lui tourner le dos. Cela est même d'autant plus vrai que beaucoup des anciens collaborateurs du régime qui avaient rejoint les forces démocratiques à un moment donné de la lutte n'ont pas hésité à retourner à leurs anciens amours dès que le régime avait repris du poil de la bête. D'autres membres de cette opposition n'ont eu ni à être de ce premier lot ni du second. Cependant, chacun avait sa motivation en intégrant cette lutte. Pour certains, il s'agit de se signaler et d'aller ensuite troquer cette « opposition» contre des espèces sonnantes et trébuchantes auprès du PDG qui avait décidé de recruter à tour de bras au sein de l'opposition. Pour d'autres, c'est essentiellement la volonté de pouvoir accéder à des postes de responsabilité si demain les choses devaient changer. Pour d'autres encore, il s'agit de se frayer un chemin vers la richesse à laquelle donne accès le pouvoir politique en Afrique ou simplement d'obtenir, en tant que businessman, des marchés quand les choses allaient changer. D'autres aussi sont arrivés là sur requête du Général qui leur a simplement demandé d'infiltrer les rangs de l'opposition. D'autres encore se sont engagés dans ce combat parce que c'est l'occasion rêvée d'assouvir une ambition politique en se propulsant à la tête de l'Etat à la faveur de la démocratie. Ce qui est sûr, c'est que parmi tout ce monde, peu sont véritablement animés de l'intérêt général et prêts à se sacrifier simplement pour voir la démocratie éclore dans notre pays comme le pensaient la plupart des jeunes qui avaient été à l'origine des mouvements de revendications populaires qui ont déclenché le processus démocratique dès la fin des années 80. Ce qui est dès lors intéressant, c'est de voir comment au fil des années, les masques sont tombés, laissant découvrir enfin le jeu des uns et des autres. On finira progressivement par arriver à une situation avec une opposition dite participationniste et une opposition qualifiée de vraie, véritable ou respectueuse de la ligne adoptée dès le départ. Certes, les choses ne sont pas aussi strictes que cela. Il n'en demeure pas moins exact qu'une ligne de démarcation s'est progressivement établie entre ceux qui étaient venus à cette lutte sans conviction et ceux qui ont été entraînés par une certaine 47

conviction d'un réel changement. Deux cas marquants permettent d'illustrer cette situation. Prenons d'abord le cas Edem Kodjo. Après son retour au Togo en automne 1990 pour participer de plus près à ce qui se passait dans son pays, Edem Kodjo était considéré par certains comme un imposteur et un opportuniste. Tel était le point de vue partagé par Agboyibor et Koffigoh à qui il demandera à un moment donné de s'aligner derrière lui dans son parti politique. A la Conférence Nationale, beaucoup affirmaient encore qu'Edem Kodjo était toujours avec Eyadèma et qu'il ne fallait pas lui faire confiance. Bien évidemment, l'homme s'en défendait et assurait qui voulait l'entendre de ses bons sentiments et de sa détermination à voir naître la démocratie et l'Etat de droit au Togo. Même si Edem Kodjo évoluera progressivement vers la maison RPT, beaucoup d'entre nous n'étaient pas prêts à croire les accusations portées contre lui à cette époque puisque I'homme avait pendant longtemps constitué l'idole des jeunes. Malheureusement, les actes posés et les propos tenus plus tard par l'intéressé lui-même nous donneront tort. En effet, le 13janvier 2006, Edem Kodjo aura définitivement levé tout doute sur sa position en précisant clairement qu'il est l'ami du dictateur décédé, ce dont il s'était défendu depuis au moins la Conférence Nationale17. Ceux qui l'ont accusé dès le départ d'être un traître trouveront là de l'eau à leur moulin. Malgré tout ce qui s'est passé par la suite, nous continuons de croire qu'Edern Kodjo n'est pas forcément le cheval de Troie du RPT dans l'opposition comme l'ont soutenu certains au moment où l'homme recommençait à se retourner vers le RPT. A notre sens, Edem Kodjo croyait plutôt sincèrement pouvoir se servir du manteau d'opposant pour conquérir le pouvoir et devenir président de la République. Mais lorsqu'il s'est rendu compte qu'il ne pourra jamais parvenir à ses fins, il a décidé de rejoindre sa vieille maison. Quand il n'a plus d'avenir politique ou quand l'horizon politique ne lui semble plus clair, un homme politique est capable de tout. Edem Kodjo n'a pas fait exception à cette règle. Cette difficulté à se stabiliser sur une position claire et nette n'aura pas aidé l'homme qui apparaissait à une époque comme un des plus doués en matière politique. En balançant en permanence entre participation, opposition et soutien au RPT et à Eyadèma, Kodjo n'arrivera jamais à faire
17Dans le discours très élogieux de présentation des vœux de son gouvernement au Président Faure Gnassingbé, Edern Kodjo dit ceci: « N'est ce pas d'ailleurs ici qu'il convient de s'arrêter l'espace d'un temps pour renouveler au défunt président Gnassingbé Eyadèma, mon ami, les hommages profonds et mérités de l 'homme d'Etat, du faiseur de nation qu'il fut et qu'il demeurera », Togo Presse du vendredi 30 décembre 2005, p. 4.

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décoller les formations politiques qu'il a créées ou initiées. L'UTD18 d'abord et ensuite la Cpp19 qu'il a formée en rassemblant quelques partis hétéroclites auront toujours du plomb dans l'aile. Mais revenons un peu sur le parcours de cet homme qui a inspiré tour à tour confiance, espoir, méfiance et déception. Kodjo était considéré au départ comme un loup en politique. Toute l'Afrique avait un certain respect pour cet homme que l'on considérait comme l'une des lumières qui allaient éclairer l'Afrique. On raconte d'ailleurs que c'est ce jeune loup des années 70 que le président français Valéry Giscard D'Estaing voyait au pouvoir en remplacement de Gnassingbé Eyadèma et appelait souvent «Monsieur le président ». Cet intérêt du président français pour Edern Kodjo aura suscité la méfiance et la colère d'Eyadèma qui fera tout pour qu'Edern Kodjo soit sorti de l'OUA20 par la petite porte. Malheureusement, ce loup ne dépassera jamais les limites d'un chien errant, balancé au gré de l'opportunisme et de l'appétit politiques entre une opposition qui ne veut pas de lui et le Rassemblement du Peuple Togolais qui n'a pas de place pour deux chefs dans son bateau. Les adversaires politiques d'Edern Kodjo pensent qu'il est un homme politique qui a tellement changé sa veste qu'on en est encore à se demander où est exactement le revers de celle-ci. Lorsque Kodjo revient au Togo en 1990, après les événements du 5 octobre de la même année21, des gens l'avaient accusé d'être revenu sur demande de Paris et avec une constitution sous les bras qui devait permettre à Eyadèma de procéder à quelques modifications de façade du régime pour mettre en place un pseudo système démocratique et faire de l'ancien Secrétaire Général de l'OUA son premier ministre. Ce projet aurait été rejeté par le PDG. Cette histoire nous avait un peu étonné et nous n'avions alors pas manqué de poser la question à l'intéressé lorsque nous l'avons rencontré pour la première fois22.A la suite de cette rencontre et après les réponses de notre interlocuteur, nous avions personnellement cru que les gens mentaient sur le compte de celui que nous appelions alors « grand frère », non point par une quelconque proximité, mais parce que pendant longtemps il représentait
18Union Togolaise pour la Démocratie. 19Convergence Patriotique Panafricaine. 20Organisation de l'Unité Africaine créée en 1963 qui sera remplacée par l'Union Africaine. 21Soulèvements qui marqueront le coup d'envoi des revendications démocratiques. 22 Cette rencontre a été organisée à l'immeuble Petit Prince à Lomé dans le cadre de l'Association pour la Promotion de l'Etat de Droit (APED) par Djovi GaBy qui en était le président et ami d'Edern Kodjo, avec la présence de Zeus Ata Mensah Ajavon, Max Wobuibé Sitti et Jean Yaovi Dégli, tous membres du Bureau de ladite association.

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une image forte quand on pensait au remplaçant d'Eyadèma. De plus, tout jeune s'identifiait à lui par l'image qui était projetée de lui sur les plans national et international. A la Conférence Nationale, son discours semblait l'un des plus consistants et des plus sincères et personne ne pouvait concevoir qu'on ne lui accordât en premier le grand pardon qu'il avait prôné par rapport aux erreurs du passé dont il assumait une part pour sa participation dans la mise en place et le développement du RPT. A ce titre d'ailleurs, Edem Kodjo aura forcé l'estime de beaucoup de personnes puisqu'il avait réussi à poser un des actes rares dans la politique togolaise: faire un mea culpa. Lorsqu'en 1994, il avait usurpé le pouvoir en prenant la place d'Agboyibor pour devenir premier ministre avec ses six députés alors que ce dernier en avait une trentaine, nous lui donnions encore personnellement un certain crédit et croyions à sa version des faits d'après laquelle Eyadèma ne voulait pas du tout du « Bélier noir23» et allait nommer une autre personne si jamais Kodjo n'acceptait pas le poste de premier ministre. Personnellement nous étions même prêt à demander à Agboyibor d'accepter de composer avec Kodjo en acceptant un partage des responsabilités de chef de gouvernement et de présidence de l'Assemblée Nationale en vue de sauver la victoire de l'opposition. Mais lorsque l'homme avait accepté de participer à une délégation du RPT pour aller à Bruxelles demander à l'Union Européenne la reprise de la coopération économique alors qu'Eyadèma n'était toujours par prêt à lever le petit doigt pour opérer les réformes politiques demandées, beaucoup ont compris que l'on ne pouvait rien espérer de l'ancien Secrétaire Général de l'Organisation de l'Unité Africaine. Certes, on pourra accorder à Edem Kodjo les circonstances atténuantes du fait que ces sanctions économiques de l'Union Européenne avaient ruiné le peuple sans avoir un réel effet sur les gouvernants. Néanmoins, se mettre dans une telle barque était négatif pour cet homme qui affectionne soigner son image. A l'époque, notre conviction était déjà largement faite sur la capacité de l'homme à combattre de façon désintéressée pour les idéaux de démocratie et d'Etat de droit. Sa nomination comme premier ministre de Faure Gnassingbé n'aura donc pas eu un effet de surprise sur ceux qui ont connu son parcours et qui ont suivi de près la politique togolaise. Par contre, ce qui aura été surprenant, c'est la façon dont il revendiquera son amitié avec Eyadèma, juste pour pouvoir être dans les bonnes grâces du fils du PDG. Ainsi, lors de la présentation des vœux de son gouvernement au chef de l'Etat pour l'année 2006, on entendra le « grand intellectuel» togolais prononcer ces mots qui montrent que l'homme est toujours resté fidèle à son maître et que les louanges qu'il lui avaient chantées aux moments forts du régime où il était
23 Pseudonyme donné à Agboyibor et qui est la traduction littérale de son nom.

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Secrétaire Général du RPT ne sont nullement révolus pour lui. Ainsi, félicitant le fils du Général à qui il faisait son serment de fidélité pour la reconstitution «du tissu délabré» de la nation togolaise, Edern Kodjo affirmait: « Je le dis avec d'autant plus de force que votre présence à la tête de l'Etat a ouvert des voies nouvelles notamment celle de l'espérance pour les fils et filles de ce pays qui n'avaient de cesse d'aspirer à la joie et au bonheur, à un moment où, avec la mort du président Eyadèma, les horizons paraissaient s'assombrir sur la Terre tourmentée de nos Ai'eux. N'est ce pas d'ailleurs ici qu'il convient de s'arrêter l'espace d'un temps pour renouveler au défunt président Gnassingbé Evadèma, mon ami, les hommages profonds et mérités de l'homme d'Etat, du faiseur de nation qu'il fut et qu'il demeurera »24. Ces propos se passent de commentaire et pour qui continuerait de croire naïvement que le cordon ombilical avait été coupé entre le disciple et son maître, la réponse est claire. Certes, il ne peut pas être demandé à Edern Kodjo de tirer sur le cadavre du Général alors même qu'il sert désormais le fils de ce dernier. Mais est-il vraiment nécessaire pour cet «animal politique» de faire une telle déclaration d'amour à l'endroit du PDG s'il n'était pas resté fidèle à ses amours de jeunesse? Il nous semble que non. C'est dommage que cet homme qui faisait la fierté du jeune togolais et qui avait inspiré la plupart d'entre nous dans le choix des filières économiques dans nos études secondaires - puisque l'on le présentait comme un économiste de qualité et nous voulions tous être comme lui en nous inscrivant après le Brevet d'Etude du Premier Cycle (BEPC) en série économique- a fini comme il l'est aujourd'hui, sans autre ambition pour son pays et lui-même que celui de servir à des degrés aussi éloignés de ses supposées grandes potentialités. Sa conception du pouvoir a désormais quelque chose de malsain pour la plupart de ceux qui, Togolais, Africains ou Européens, comptaient beaucoup sur lui au départ comme l'une des valeurs sûres de l'Afrique. Cette conception du pouvoir à tout prix, du pouvoir d'où qu'il vienne et du pouvoir quoi qu'il arrive qui cherche juste à exercer le pouvoir et pas à le conquérir est dommage et nuisible pour un pays en lutte pour l'Etat de droit comme le Togo. Prenons ensuite le cas Koffigoh. Par un concours de circonstances mais aussi à cause de la bravoure qu'il avait manifestée lors de la torture des étudiants en août 199025, Koffigoh s'était trouvé être le seul homme qui
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Allocution du Premier Ministre Edern Kodjo à l'occasion de la présentation des vœux du Gouvernement au Chef de l'Etat, Togo Presse du Vendredi 30 décembre 2005, p. 4. Ce passage du discours a été souligné par nos soins.
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Koffigoh était alors le président de la Ligue Togolaise des Droits de I'Homme (LTDH) et c'est cette ligue qui, la première, avait dénoncé par la voix de son président la torture des 51

pouvait rassembler autour de son nom la totalité de toutes les forces pures, les forces honnêtes d'un Togo qui était désireux de passer enfin de la dictature à la démocratie. C'était pendant la Conférence Nationale, lorsqu'une forte majorité s'était constituée pour faire de lui le premier ministre de transition. Joseph Kokou Koffigoh est ce personnage sympathique que les Togolais avaient surnommé d'un sobriquet qu'il n'aimait guère mais qui n'était que la combinaison des divers éléments de son nom. Koffigoh, alias Jokoko26aurait pu garder une image indélébile, une image d'icône dans le cœur des Togolais. Il aurait dû être cet homme symbole qui marque définitivement les mémoires des peuples tels De Gaulle, Antoine Pinay, Poujade, Franklin Delano Roosevelt, Abraham Lincoln, Gandhi, Mandela. Il aurait pu avoir l'efficacité redoutable des hommes symboles et demeurer l'homme qu'un peuple recherche dans les moments difficiles ou de souffrance et à qui il fait appel pour revenir aux affaires dès qu'il se sent déçu par un pouvoir. Hélas, cet homme qui, lorsqu'il entre en transe politique, avec ses discours fleuves, n'hésitait pas à replier ses manches, tel un boxeur qui s'apprête à donner le coup du K.O. à un adversaire redoutable, n'aura pas tenu le coup face à un Eyadèma rompu à toutes les ruses politiques. Lorsque le moment sera venu, au lieu de retrousser les manches de sa chemise et de solliciter l'appui et le soutien de tout un peule qui l'a adulé à ses heures de gloire, il aura courbé l'échine et accepté le joug de l'homme du 13 janvier, passant à « l'ennemi» avec arme et bagage. L'avenir ne lui aura guère laissé de chance pour se rattraper ou redorer son blason. Ainsi, ses passages successifs comme ministre des affaires étrangères dans un des gouvernements d'Eyadèma et surtout comme ministre de l'intégration sous régionale dans celui dirigé par Agbéyomé Kodjo l'auront desservi plus qu'autre chose. C'est surtout le passage dans le gouvernement de Kodjo Agbéyomé Gabriel qui aura entamé sa crédibilité. En effet, on se souvient qu'en novembre 1991, le premier ministre de transition Koffigoh avait démis de leurs fonctions Gabriel Agbéyomé Kodjo alors ministre de l'intérieur et Yao Agbéka de la communication. La réaction du ministre de l'intérieur et de l'administration territoriale est demeurée mémorable. Les Togolais se rappelleront longtemps de leur ministre de l'intérieur, clamant sur les ondes internationales et nationales après son limogeage, qu'il allait faire arrêter le premier ministre, montrant ainsi à la face du monde jusqu'à quel niveau l'autorité du chef de gouvernement était
étudiants arrêtés pour distribution de tracts contre le régime pendant l'été 1990. Koffigoh dont le cabinet abritait les bureaux de la LTDH subira diverses menaces et brimades pour ce faire.
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Jokoko vient de la mise ensembledes premièresconsonnesdes noms et prénoms de Joseph

Kokou Koffigoh.

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tombée bas et se laissait traîner dans la boue. D'après certaines indiscrétions venant du camp du pouvoir, Gabriel Agbéyomé Kodjo n'aurait pas voulu intégrer Koffigoh dans son équipe lorsque le Chef de l'Etat l'avait chargé de la mission de chef de gouvernement. Koffigoh serait alors parti s'en plaindre à Eyadèma qui demandera à son premier ministre de faire une place à l'ancien patron de la transition démocratique dans son équipe. Refusant toutefois d'en faire son ministre des affaires étrangères comme l'intéressé l'aurait souhaité, Gabriel Agbéyomé Kodjo créera alors ce poste postiche de ministre de l'intégration sous régionale pour satisfaire les appétits ministériels de Jokoko. Les gouvernements qui suivront ne lui ouvriront pas leurs bras et il commencera ainsi à passer dans l'oubli du peuple qui l'a tant aimé et porté haut. La rédaction du rapport commandité par le pouvoir après les événements violents ayant suivi les élections présidentielles du 24 avril 2005 et rédigé par une Commission dont il aura la présidence l'aura définitivement fait cataloguer comme un homme prêt à servir le pouvoir jusqu'à la dernière minute. Koffigoh aura désormais dans la mémoire des Togolais une image d'un homme qui ne sait pas se relever de sa chute et, en cela, ne sera pas classé bien loin d'Edem Kodjo pour les services rendus au RPT et à la famille Gnassingbé. Et pourtant, le rapport de la Commission présidée par Koffigoh ne serait, selon certains observateurs, pas aussi condamnable que l'on l'affirme dans les milieux politiques togolais. La Commission y aurait essayé de faire la part des choses et n'aurait pas manqué de dire ouvertement certaines des exactions commises par les miliciens, militaires et forces de l'ordre togolais. La Commission serait même allée jusqu'à citer des noms de commanditaires, ce qui ne doit pas être du goût du pouvoir. Et pourtant, rien à faire, les Togolais trouvent que leur ancien premier ministre déchu de leur estime n'a pas su ressortir de sa descente en enfer. Dans tous les cas, Koffigoh fait partie de ceux qui n'ont pas compris que le peuple Togolais voulait une véritable démocratie et qui n'ont pas su intégrer la volonté populaire à leur ambition ou leur stratégie personnelle. Pour ces faux démocrates, il est évident qu'il ne s'agit pas de lutter pour un quelconque intérêt général. Il est essentiellement question de participer au festin ou de récupérer le mouvement à des fins personnelles. Tout faire pour avoir une part du gâteau, telle est la traduction concrète de la manifestation de ce que l'on peut qualifier chez eux d'une âpre défense de l'intérêt personnel. Ce genre de personnes place dans son idéal l'exercice du pouvoir comme principale priorité et cela, loin au-delà de la conquête du pouvoir. On peut même affirmer que la conquête du pouvoir les intéresse moins que son 53

exercice. Certes, s'ils ont la possibilité de conquérir le pouvoir, ils ne s'en réjouiront que de plus belle. Mais l'exercice leur importe plus puisque le simple fait de pouvoir participer au pouvoir en ayant un portefeuille ministériel leur suffit largement. A l'évidence, l'exercice du pouvoir ainsi conçu demande beaucoup moins d'effort que sa conquête et quand la route est dure, seuls les durs peuvent la prendre. Etre dur dans ce domaine demande beaucoup de force de caractère, de conviction, de courage et de persévérance. Cette attitude qui consiste à courir à la soupe se traduit très bien dans la manière dont les membres des partis politiques créés par ces «faux combattants de la démocratie» sont traités lorsque les chefs sont appelés au pouvoir. Dans la mesure où l'objectif essentiel ou immédiat est la satisfaction de l'intérêt personnel et non celui collectif, lorsque les responsables de ces partis vont au pouvoir, ils jouent une partition esseulée. Ils vont seuls au gouvernement ou acceptent seuls un poste dans un gouvernement sans penser aux membres de leur parti pour qui ils ne négocient rien ou n'acceptent à la rigueur que des miettes. C'est ce qu'on a vu chez Edem Kodjo par exemple qui a été nommé premier ministre par Faure Gnassingbé mais dont le gouvernement était essentiellement constitué de membres du RPT occupant les postes de premier plan, les membres de son parti comme Jean Sanvee de Tové étant essentiellement relégués à des postes ministériels secondaires. L'exemple est encore plus éclatant chez Ayéva Zarifou, président du PDR, qui a été dans le gouvernement de Kodjo et de Faure Gnassingbé sans aucun membre de son parti politique à côté. La philosophie de ces hommes politiques est simple: exercice du pouvoir et non conquête du pouvoir. Même si la critique de l'attitude d'Edem Kodjo peut être atténuée par le fait que la répartition constitutionnelle des pouvoirs entre le chef de l'Etat et le premier ministre réduit énormément les marges de manœuvres de ce dernier, cela ne justifie pas les miettes réservées au parti du chef de gouvernement.

D- Les échecs
Lorsque l'on analyse le parcours du combattant pour la démocratie depuis la Conférence Nationale et les espoirs qu'elle a engendrés à la prise du pouvoir par Faure Gnassingbé, on note beaucoup d'échecs ou de ratées dans la lutte des Togolais pour la démocratie. Si on est très pessimiste, on peut même en arriver à se demander si la lutte du peuple togolais n'est pas beaucoup plus à inscrire à l'enseigne d'une sorte de mythe de Sisyphe qu'autre chose, tant l'effort s'est souvent révélé vain par rapport au résultat obtenu.

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Lorsque cette lutte a débuté à la fin des années 80, beaucoup n'y croyaient pas, vu l'incrustation de la dictature sur la Terre de nos Aïeux et la capacité de nuisance dont disposait le régime Eyadèma. Mais très tôt, devant la façon complètement désordonnée dont réagissaient le RPT et son président fondateur face aux manifestations de rues ainsi que le terrain gagné par les forces démocratiques, l'espoir était passé du niveau zéro à plus de cent pour cent, le peuple togolais ayant été persuadé que le régime Eyadèma était terminé. Cette conviction n'a fait que se renforcer au cours et juste après la Conférence Nationale avant de commencer une brusque dégringolade après l'attaque du 3 décembre 1991 de la soldatesque du Général contre le Gouvernement de transition. Dans la réalité, l'insuccès de cette lutte est dû beaucoup plus à l'inadaptation des stratégies au système en place. Il est facile de lutter avec les seules armes du langage et du droit contre un régime comme celui de Mathieu Kérékou au Bénin27qui n'a pas envie de se salir les mains avec des meurtres politiques et des violations massives des droits de l'homme. Mais lorsqu'on est en face d'un régime brutal qui ne compte que sur la force et qui dispose d'une horde de militaires dont il se sert contre le peuple, il faut nécessairement un minimum de force pour soutenir la lutte légale. Malheureusement, non seulement l'opposition togolaise n'a jamais réussi à se constituer cette force ni de l'extérieur ni en essayant de récupérer une partie de l'armée nationale à son profit, mais en plus, les propositions faites à Koffigoh par le président ghanéen John Jerry Rawlings, de constituer une force dissuasive autonome pour empêcher Eyadèma de manifester des velléités de reconquête du pouvoir par les armes pendant la période de transition, n'ont pas eu une oreille attentive de la part du premier ministre togolais. Dans ces conditions, l'équilibre de la terreur est toujours demeuré à l'avantage du PDG puisqu'il avait l'exclusivité de l'usage de la force. Une autre lacune de cette lutte est le fait que de boycott en boycott, l'opposition est restée à l'écart et n'est arrivée à pénétrer aucune des institutions nationales où elle aurait pu faire un travail depuis l'intérieur du système. Ceux qui ont quitté l'opposition et ont pénétré dans les instances politiques du pays ont été des transfuges qui ont agi beaucoup plus pour leur propre intérêt que pour aider l'opposition. Ils n'ont donc jamais rien apporté en retour à la lutte démocratique, surtout qu'ils étaient vomis dès leur passage à l'adversaire. Le plus gros problème est que cette politique de la chaise vide ou de boycott n'a été faite dans le cadre d'aucune stratégie bien
27 Au moment où les Togolais avaient commencé à se battre contre le régime Eyadèma en 1990, le Bénin avait réussi à faire plier Mathieu Kérékou et à lui faire accepter une Conférence Nationale, une transition et des élections libres et démocratiques qui ont fini par aboutir à une alternance politique avec Nicéphore Soglo élu comme président en mars 1991.

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