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Tous ensemble !

310 pages
Une grève de plusieurs semaines, largement organisée dans des assemblées de base ; des manifestations de plus en plus massives qui affectent les villes de province autant si ce n'est plus que la capitale ; la présence dans l'action des catégories les plus diverses, y compris les étudiants : toutes ces caractéristiques - et bien d'autres encore - appellent une définition à la mesure de la tempête qui a bouleversé une France encore mal remise de son entrée en chiraquie. Par ses origines, par la dynamique de ses formes de lutte, par l'ampleur implicite de ses objectifs, par les possibilités qu'il ouvre, le " mouvement social " qu'a connu la France est un moment politique marquant. L'important, à l'étape actuelle, est de comprendre à quelles conditions il est possible de faire du neuf. Et le choix est clair. Ou bien le grand nombre des travailleurs reprendra confiance dans la possibilité d'un changement de société parce que lui apparaîtront en pleine lumière les difficultés que soulève la satisfaction de leurs revendications les plus brûlantes. Ou bien se constituera une nouvelle version de ces alliances de rencontre, susceptibles d'aboutir à une victoire électorale mais incapables de modifier fondamentalement les rapports d'exploitation et d'oppression.
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FUTUR ANTÉRIEUR N° 33 - 34

Futur antérieur
Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT

Comité de rédaction Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Luis GOMEZ Laurent GUlLLOTEA U Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Eustache KOUVÉLAKIS Maurizio LAZZARA TO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE-STRA T Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT -SARCEY Yves SINTOMER Nicole-Édith THÉVENIN Michel VAKALOULIS Jean-Marie VINCENT

Rédaction: 137 Fbg du Temple, 75010 Paris.

@L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4273-0

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FUTUR ANTÉRIEUR

N° 33 - 34

TOUS ENSEMBLE!
Réflexions sur les luttes de novembre-décembre

C. AGUITON, s. ANSALDI, 1.-P. ANSELME, J. BENOIST, D. BERGER, A. BERTHO, S. BOUQUIN, I. BUSSONI, G. CLANCY, Y. CLOT, P. COURS-SALIES, L. GUILLOTEAU, C. D'HA VILLÉE, E. KOUVÉLAKlS, M. LACLAU, M. LAZZARA TO, P. NICLOLAS-LE-STRA T, T. NEGRI, A. PAPA THÉOOOROU, F. PASQUIER, 1. RANCIÈRE, M. RIOT-SARCEY, P. ROZENBLATT, F. ROSSO, L. SCHELLER, M. SURDUTS, P. T ANCELlN, B. THIBAULT, M. V AKALOULIS, lM. VINCENT, C. VILLIERS

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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SOMMAIRE
Denis BERGER, Le Futur au Présent. Réflexions sur l'avenir d'un mouvement.. Éclats de voix Saverio ANSALDI, Le prince et la multitude Christophe AGUITON, La grève politique. Entretien avec Toni NEGRI et Frédérique PASQUIER. Bernard THIBAULT, On ira encore plus loin! Entretien avec Toni NEGRI et Michel VAKALOULIS Alain BERTHO, La grève dans tous ses états François ROSSO, La grève SNCF au triage de Woippy Yves CLOT, Conduire les trains et faire grève: une conscience commune Livia SCHELLER, La grève initiatique. Les jeunes machinistes RATP dans la lutte Pascal NICOLAS-LE-STRAT, du mouvement social.. Éclats de voix Jean-Pierre ANSELME, Patrick ROZENBLATT, Esclavage moderne ou démocratie? Pierre COURS-SALIES, et quasi grève générale Syndicalisme «en crise» 133 151 157 159 5 127 Sujets et territoires 113 27

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Eustache KOUVÉLAKIS, Un nouveau mouvement ouvrier. Michèle RIOT -SARCEY, Le féminisme et le mouvement social Entretien avec Maya SURDUTS

Claire VILLIERS, Les nouveaux terrains de l'action collective. Entretien avec Eustache KOUVÉLAKIS 167 .. ... 177 Tracts.. .... " .... .......... .................... Laurent GUILLOTEAU, Du côté des salariés en formation: aperçu des luttes étudiantes de l'automne 95 181 Mikaël LACLAU, Etudiants: contre l'austérité, la grève. Entretien avec Laurent GUILLOTEAU Uaria BUSSONI, Maurizio LAZZARATO, Christophe D'HALLIVILLÉE, Luttes sociales et communication. Aris PAPATHÉODOROU, «Cette grève était la grève du fax, la prochaine sera la grève sur internet » Éclats de voix Christophe D'HALLIVILLEE, Dans la neige électronique, avec le spectre de décembre 1995 Maurizio LAZZARATO, La lutte de classe dans le capitalisme post-moderne Toni NEGRI, Réappropriations de l'espace public Eclats de voix Geneviève CLANCY, Philippe TANCELIN, Passagers des contre jours Jean-Marie VINCENT, Critique de l'expertise sociale Jacques RANCIÈRE, Les raisins sont trop verts Jocelyn BENOIST, L'honneur perdu de la classe intellectuelle française Stephen BOUQUIN, Belgique. Vers une crise dans le management de crise? 245 249 265 271 283 215 189 195 203

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Le Futur au Présent
Réflexions sur l'avenir d'un mouvement

Denis BERGER

Une grève de plusieurs semaines, largement organisée dans des assemblées de base; des manifestations de plus en plus massives qui affectent les villes de province autant si ce n'est plus que la capitale; la présence dans l'action des catégories les plus diverses, y compris les étudiants: toutes ces caractéristiques - et bien d'autres encore _ appellent une définition à la mesure de la tempête qui a bouleversé une France encore mal remise de son entrée en chiraquie. Cette définition, la presse et tous ceux auxquels elle ouvre ses colonnes semblent l'avoir trouvée: décembre 1995 a vu éclore un gigantesque «mouvement social ». A première vue, ces termes paraissent dépeindre correctement la réalité: lorsqu'une majorité de femmes et d'hommes se retrouve pour condamner la politique de ses gouvernants, c'est bien la société qui bouge hors des limites que lui fixent ordinairement normes et valeurs établies. Va donc pour «mouvement social ». A ceci près que cette appellation rend compte seulement de la/orme qu'a revêtue la protestation populaire et néglige l'essentiel de son contenu. Car le mouvement qui a commencé avec l'hiver a été d'abord politique. Ne voyez aucun paradoxe dans cette affirmation à laquelle les experts sagaces, jamais en peine de paroles lourdes sinon pleines, auraient sans nul doute des milliers d'objections à opposer. La 7

plupart des grévistes se sont mobilisés, au départ, pour la défense de revendications catégorielles (le régime des retraites notamment). A aucun moment, il n'a été question d'un « débouché politique» de la lutte: ceux qui criaient volontiers « Juppé démission» n'avaient pas pour autant de candidat favori pour le remplacer; quant à la perspective d'élections anticipées, elle n'intéressait guère de monde(l). Cependant, les débats des grévistes, la dynamique de leur lutte, le sens de leurs demandes relevaient du politique, dans la plus forte acceptation du terme. Reste à préciser ce que l'on met en jeu lorsque l'on évoque le politique. Deux conceptions s'opposent, s'affrontent même. Pour la première (placée à ce rang parce qu'elle bénéficie de l'onction officielle et, à ce titre, structure le message des médias), la politique s'inscrit dans un espace strictement délimité, celui des institutions multiples que régule l'État. De cette situation spatiale découle une temporalité régulière qui rend, d'élections en élections, prévisibles les changements. Ceux-ci, en tout état de cause, sont d'une portée relativement limitée, dans la mesure où la rigidité spatio-temporelle du cadre où se déroule cette politique-là produit un effet limitatif sur toutes les velléités de transformation radicale: chacun a en mémoire la façon dont les vagues électorales, quelle que soit leur couleur, se transforment en peu de temps en remous dans l'aquarium. Est-il besoin de rajouter que, dans de telles conditions, le «faire de la politique» ne peut être que l'œuvre de professionnels, disposant du temps nécessaire pour occuper un espace dont il faut connaître les règles qui l'organisent? A côté, en face, hors de cette politique institutionnalisée, il y a l'autre politique, celle de tout le monde. Son avènement est exceptionnel; il ne survient que dans les rares circonstances où une grande masse de femmes et d'hommes ne peut plus supporter la situation qui lui est faite et, sans avoir nécessairement un but clairement désigné, affirme sa volonté de prendre ses affaires en main. La politique revêt alors une dimension nouvelle, à la mesure du bouleversement des règles de la bienséance ordinaire. Le réel doit alors être cherché du côté du potentiel, tel que le définissent, en pratique sinon en formules précises, les nouveaux arrivants sur la scène. Pour un temps, il n'y a plus d'espace réservé aux prises de
(1) _ A l'exception notable du Parti socialiste, auquel la grève faisait peur car son objectif est de gagner le scrutin de 1998. Ce qui implique de ratisser large dans l'électorat en se montrant « responsable» - autrement dit silencieux et respectueux des rythmes du calendrier officiel. 8

parole des représentants accrédités: la politique se déroule partout. Momentanément, le temps est bousculé: l'avenir fait irruption dans le présent au .lieu d'apparaître comme le terme d'une progression soigneusement réglementée, aux étapes dftment prévues et, de ce fait, minutieusement étiquetées. Le passé devient force active car les traditions obligées sont mises sens dessus-dessous par le retour de

souvenirs refoulés.

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Bref, l'heure est àl'événement qui, par son caractère intempestif, s'oppose à la morne régularité des successions de «faits », chosifiés à force d'être codifiés. Dans certains cas, lorsque le désir de régler soi-même son destin rassemble une majorité et s'exprime dans un discours, nouveau parce que collectif, un processus s'engage qui peut être celui d'une révolution. En toutes circonstances, l'événement d'une politique renouvelée, fut-il de brève durée, laisse des traces profondes. Par ses origines, par la dynamique de ses formes de lutte, par l'ampleur implicite de ses objectifs, par les possibilités qu'il ouvre, le « mouvement social» qu'a connu la France est un moment politique marquant.

Tant de revanches

à prendre

On ne comprendra rien aux récentes grèves et manifestations si l'on n'y cherche pas la riposte des dépourvus de ressources suffisantes comme de pouvoirs réels aux discours par lesquels les experts en tous genres ont reconstruit le passé pour mieux orienter l'avenir. Que n'avons nous pas entendu sur la transformation de la société qui rendait obsolète toute lutte collective! La fin de 1'« exception française» signifiait l'entrée dans l'ère du conflit consensuel. L'individualisme le plus farouche venait, en gagnant les masses, sonner le glas de la transformation sociale... Parce qu'ils étaient fondés sur des données, partielles mais réelles, ces propos, mille fois répétés, ont pu faire oublier un temps qu'ils n'étaient qu'une interprétation d'un processus global dont aucune formule, aussi sophistiquée soit-elle, ne pouvait exprimer la réalité profonde. Aussi bien, le décalage(2) entre les déclarations des
(2) - Ce décalage est apparu en pleine lumière, lors des grèves de décembre, avec la publication du manifeste, vite qualifié des « experts », destiné à soutenir les positions de Nicole Notat sur la Sécurité Sociale. Ce texte, 9

diseurs de vérité et le vécu du grand nombre exprime-t-il au mieux la vérité des rapports sociaux actuels: toute l'histoire récente de la France - et, en fait, de toute l'Europe - est marquée par la dépossession politique de la masse de ceux que, lorsqu'on pense à eux, on appelle citoyens. A chaque mouvement en avant des travailleurs, une réponse a été donnée à l'intérieur du système. Elle a toujours signifié que moyennant quelques réformes - au demeurant non négligeables - la solution des problèmes était confiée à d'autres que les plus directement intéressés. Ceux-ci n'ont pu que constater, à terme plus ou moins court, l'échec des espoirs fondamentaux nés de leur action. Il faudrait, pour bien analyser cette évolution, remonter loin dans le temps, à l'époque du Front Populaire ou de la Libération. Il conviendrait de rappeler qu'en 1958, De Gaulle est arrivé au pouvoir sans qu'une véritable mobilisation populaire s'oppose à son putsch légal. Comme si, déjà, une part importante du peuple de gauche avait pris ses distances avec ses organisations représentatives qui l'incitaient à la lutte. A mener à bien cette rétrospective, on verrait sans doute les preuves d'une mémoire collective qui, de génération en génération, garde la trace des déceptions et des échecs. Mais, plutôt que de remonter le cours de l'histoire, il convient de s'intéresser aux expériences récentes, celles dont les protagonistes sont encore actifs pour la plupart, celles qui font encore objet de référence. Mai 68 qui, au fil des ans, a acquis une dimension mythique doit ainsi être revisité. Non qu'il y ait sens à comparer le mouvement de 1995 avec les événements d'il y a vingt-sept ans. Ce type de rapprochement ne peut satisfaire que les nostalgiques. Qui veut comprendre l'évolution sociale et politique doit d'abord admettre la différence des événements, différence qui naît non seulement de la variété des conjonctures mais, plus encore, du seul fait de la succession dans le temps des luttes: les dernières survenues s'inscrivent tout à la fois dans la continuation et la rupture avec les plus anciennes, auxquelles elles ne peuvent être assimilées. C'est la raison
inspiré par les rédacteurs de la revue Esprit, a été largement perçu, par delà ses arguments techniques, comme un appui de fait à Alain Juppé qui s'en est

d'ailleursfélicitépubliquementà deux reprises. Les grévistes, pour leur part,
étaient dans l'ailleurs de pareilles déclarations. Et il ne suffisait pas, comme l'ont fait certains des rédacteurs du texte, d'expliquer que cet écrit n'impliquait pas une condamnation du mouvement pour abolir la coupure entre experts et travailleurs. 10

pour laquelle chaque mouvement, tant qu'il n'a pas été récupéré par les porte-parole de la tradition, est créateur potentiel d'innovation. Cessons donc de rappeler les fastes des printemps anciens pour n'en retenir que les conséquences politiques - qui aujourd'hui pèsent encore. A coup sûr, 1968, en France, dépassa tous les records de mobilisation et joignit dans l'action secteur privé. et secteur public. Mais le mouvement, dans son ensemble, visait d'abord à un ajustement des rapports sociaux aux transformations entraînées par la croissance. Sa logique était politique mais pouvait fort bien se dérouler à l'intérieur du système existant, au prix de quelques réformes, allant d'augmentations de salaires à quelques lois aux conséquences modernisatrices. C'est ce que comprirent fort bien les appareils de la gauche, en premier lieu ceux de la CGT, et du PCF, assez éloigné à l'époque de l'ouverture chère à Robert Hue(3) Toute leur opération consista à organiser le transfert de la combativité et des espoirs des acteurs de mai vers un credo électoral. On en arriva vite à la célèbre formule: «Une seule solution, la révolution! Un seul moyen, le Programme Commun! » Cette révolution d'un type si particulier se produisit en 1981, avec la double victoire électorale de la gauche. Il est inutile de rappeler la rapidité avec laquelle se creusa l'écart entre les espoirs des uns, stimulés par les promesses d'un avant-scrutin et la pratique des autres que la fièvre gestionnaire emporta bientôt «Changer la vie» La vie changea, en effet, pas dans le bon sens. Car, s'il ne convient pas de nier la réalité d'un certain nombre de réformes réalisées par la gauche, force est de constater que le bilan des années quatre-vingt s'exprime d'abord par la croissance du chômage. Les statistiques, aussi lourdes de sens soient-elles, ne traduisent qu'imparfaitement l'ampleur de la catastrophe qu'entraîne la crise de l'emploi qui corrode le rapport que la majorité des salariés entretient avec la société globale. Lorsque la mutation du travail, induite par les bouleversements technologiques, apparaît comme une nécessité incontrôlable, la menace de licenciement ou (3) _ On peut supposerque l'écheç des propositions de François Mitterrand,à
l'époque candidat à la direçtion d'un gouvernement provisoire, vint en grande partie de œ qu'il çherçha à jouer sur une çrise de régime que tout le monde, à droite et à gauçhe, voulait prévenir. Quant aux divers çourants d'extrêmegauçhe, ils eurent en çommun de poser le problème de la prise de pouvoir, qui
n'avait auçune açtualité. ils apparurent donç çomme un çontrepoint

au sens originaire du terme offidelle.

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gauçhiste

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aux propositions politiques de la gauche

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de précarité équivaut à une annihilation de l'avenir: ni le destin personnel ni, à plus forte raison, celui des jeunes générations n'est plus assuré. Reste la possibilité ténue des échappatoires individuelles. Mais l'individualisme forcé qui en résulte et qu'ici ou là on glorifie comme un progrès, est en fait la manifestation d'un désespoir profond. Le pire, sans doute, est que cet obscurcissement général a été justifié et rationalisé par tous les gouvernants qui se sont succédé. Rigueur, défense du franc, sacrifices nécessaires, réformes pénibles mais indispensables: à gauche comme à droite, au gré des alternances, le discours technocratique a triomphé. Sa caractéristique première est d'utiliser des données économiques et sociales indiscutables mais coupées de leur contexte pour légitimer comme naturelle une politique qui résulte, en fait, du choix de la reproduction de l'ordre existant. A ce jeu non dépourvu de raffinement, les socialistes ont fait merveille. Tout à l'acquisition de leur « culture de gouvernement », ils se sont lovés passionnément dans les postes de responsabilité - jusqu'au point, pour certains d'entre eux, de ne pas en négliger les avantages matériels et financiers afférents. Mais surtout, ils ont entonné à pleine gorge le grand air de l'austérité. Il est injuste, peut-être, de parler de «politique unique» car les différences ne sont pas négligeables entre les pratiques gouvernementales de Rocard et de Juppé. Par contre, on est en droit d'évoquer le langage unique des élites dirigeantes. C'est cette communauté de langage qu'a perçu le citoyen de base. Ce dernier a pu constater, sur l'écran de son téléviseur, la convergence des propos des adversaires politiques les plus farouches(4) Il en a tiré les conséquences: sans renoncer à ses préférences partisanes et à leur traduction électorale, il a pris ses distances avec l'établissement politique; il pratique le vote-sanction (comme on l'a vu en 1993), jusqu'à soutenir éventuellement le Front National. Ces manifestations sont le symptôme d'une crise fondamentale de la représentation qui traduit la coupure radicale entre gouvernants et gouvernés. Ceux-ci sont perçus comme extérieurs au monde des gens normaux. La notion de « sommets de l'État» n'est jamais apparue avec une telle prégnance. La gauche officielle est enfouie, elle aussi, dans ces sommets, à des années-

(4) - De ce point de vue, le pâle débat entre Jospin et Chirac, lors de la campagne présidentielle de 1995, peut passer pour exemplaire. 12

lumière de sa base(5) La situation ainsi créée quand bien même on peut y trouver des précédents, est nouvelle car elle marque la fin d'une longue période - celle où majorité du peuple. travailleur acceptait que ses luttes se concluent par une délégation de pouvoir à des organisations dont on pouvait croire que l'accession au gouvernement transformerait la société. Aujourd'hui la politique, si l'on veut qu'elle serve au plus grand nombre, doit se faire ailleurs et autrement. Le « mouvement de décembre» a innové dans ce domaine, en mettant en pratique la démocratie de base la plus large. Mais il importe de comprendre que la rupture effective qu'il a réalisée est la conséquence d'un long moment d'expériences préparatoires. Peu à peu, dans des luttes partielles, les «gens» ont montré qu'ils entendaient ne s'engager que dans des actions dont ils voulaient maîtriser le déroulement de bout en bout. De ce point de vue, les coordinations apparues dans les luttes à partir de 1986 ont eu un caractère symptomatique: elles ont revêtu, par delà leurs limites, une dimension politique, concrétisée, sinon par le refus de la délégation de pouvoir, du moins par la volonté de contrôler les représentants, individus ou organisations. Aujourd'hui, les symptômes se sont fait masse. La revanche des échecs répétés a commencé. La déconsidération du passé débouche sur la création de l'avenir.

Corporatisme,

dites-vous?

Politique, le mouvement de décembre l'a été par les aspects mêmes qui ont permis à tant de beaux esprits de le taxer de corporatisme. Il est rare, en effet, qu'une vaste mobilisation se déclenche à partir de revendications parfaitement élaborées: en 1936 comme en 1968, bien des entreprises ont débrayé et ensuite élaboré leurs demandes. En 1995, au contraire, les objectifs sont clairs dès le départ: il s'agit de défendre les retraites, de s'opposer aux prélèvements par lesquels Juppé prétend éponger le déficit de la sécurité sociale; bref, c'est la question globale de la protection sociale qui est à l'ordre du jour des luttes. Du même coup, le
(5) - L'attitude du Parti Socialiste au cours des récentes grèves montre que ces propos n'ont rien d'excessif. Jospin et son équipe n'ont rien à en dire aux acteurs du mouvement; ils se sont bornés à critiquer l'action gouvernementale, en se situant dans la perspective des élections législatives de 1998. 13

combat des salariés du secteur public prend la forme d'une défense de l'intérêt général des travailleurs. Et il aboutit naturellement à une confrontation multiforme avec l'État dans toutes les fonctions que remplit ce dernier. On objectera que ce constat, trop optimiste, prête aux grévistes une dimension de conscience que la plupart ne possédait pas puisque le mouvement a pris fin sans avoir atteint son objectif central, le retrait du plan Juppé: dans les chemins de fer, en particulier, les satisfactions, importantes mais partielles, obtenues du gouvernement ont sonné la fin des batailles. Tout le bon sens le plus apparemment évident se cache derrière ces remarques, pourtant d'une remarquable niaiserie. Car le plus étonnant n'est pas que les grèves se soient arrêtées mais bien qu'après tant d'années d'atonie, elles aient duré si longtemps, alors même que ceux qui débrayaient savaient risquer de lourdes sanctions financières. A moins de passer à une étape supérieure - ce qu'il était sans doute prématuré d'espérer dans le contexte du moment - toute grève de masse se termine temporairement sur des demi-résultats. Ce fut le cas en décembre 1995. L'admettre ne diminue en rien ce qui a précédé le compromis final, à savoir une onde de révolte qui a atteint toute la surface de l'hexagone(6). Mais, surtout, lorsqu'elle revêt un caractère de masse, la politique est, plus qu'en aucune autre circonstance, l'expression d'un rapport de forces en évolution constante. La pratique collective devance l'énonciation du discours. Autant, quand la lutte se déroule au sein du système, la parole du leader (qu'elle prenne la forme des banalités sentencieuses qu'aimait Mitterrand ou des hoquets que Chirac réserve à la télévision) a une importance capitale, autant, au moment où les jeux se font dans les lieux de la banalité quotidienne - la rue ou l'entreprise - le langage prend une autre place et une autre fonction. La découverte de la communauté dans
(6) - On insistera jamais assez sur la signification de la participation de la « province» au mouvement: les actions y ont été souvent plus fortes qu'à Paris, qui a cessé du même coup de jouer le rôle de phare pour devenir une ville comme les autres (et cela aussi est l'indice d'un changement profond) ; bien plus, des agglomérations de moyenne importance ont été le théâtre œ manifestations nombreuses. Et la lutte la plus exemplaire fut celle des traminots de Marseille qui ont gagné au tenne d'un mois de grève, poursuivie plusieurs jours après l'arrêt du mouvement et à laquelle, fait d'exception, les chômeurs ont été associés. Pareil succèsest suffisamment rare pour que sa signification ne fasse l'objet d'aucune restriction. 14

l'affrontement exige d'autres mots que ceux qui ponctuent la vie habituelle. On commence à les forger, de manière incongrue, dans les débats des assemblées générales, sur les banderoles des manifestations; la plaisanterie y côtoie le sérieux. Mais cette création première reste embryonnaire. C'est dans l'élaboration de l'après-coup que peut s'articuler un discours nouveau. L'essentiel, face à une mobilisation de masse, est de comprendre. sa dynamique (la logique potentielle qui découle de la nature des protagonistes en présence, du caractère de leur confrontation, des enjeux à court et moyen terme de la lutte). L'implicite revêt une importance capitale car il commande ce qui sera possible demain. Le mouvement de décembre ne fait pas exception: ses limites immédiates ne diminuent en rien la portée et la signification d'une mobilisation massive dont la cible était l'État. Le contenu politique était présent. Reste à lui donner forme. Les grévistes se sont affrontés au pouvoir central d'une double manière. Tout d'abord, ils ont sû combattre directement un gouvernement qui symbolisait à la perfection ce qu'il en est aujourd'hui des sommets de l'État. Au fil de ses prestations publiques, le petit Juppé a combiné, avec un remarquable manque de tact, l'arrogance de qui se juge détenteur naturel du pouvoir, le paternalisme de qui est assuré de ses liens avec le patronat et la mauvaise foi titanesque de qui l'accession aux «responsabilités» s'est faite au prix de mensonges éhontés sur la « fracture sociale ». Il est difficile de mieux incarner toutes les tares qui creusent l'abîme entre les gouvernants et le peuple. Dans de telles conditions, l'opposition au plan Juppé dépassait même le contenu de sa revendication principale (le refus de faire payer les frais de la réforme par les bas salaires). Elle revêtait la dimension symbolique d'un rejet du pouvoir politique tel qu'il se pratique dans l'Europe actuelle. dont la chiraquie n'est qu'une province. Les acteurs du mouvement ont bien compris la médiatisation de la politique. Ils ont su voir dans l'image téléportée d'un individu la représentation d'un système qu'ils repoussent. Ils n'ont pu aller jusqu'au bout de leur opposition. Les succès partiels qu'ils ont remporté prennent, de cette confrontation, un sens élargi. Et le contentieux fondamental demeure. Mais, par ailleurs, grévistes et manifestants ont dépassé le cadre de l'affrontement avec l'exécutif (dont chacun sait que les pouvoirs sont plus restreints que ne semble les définir la Constitution). Juppé représente un pouvoir dont il n'est que l'agent temporaire. S'opposer à lui parce qu'il est au centre du dispositif étatique a un 15

sens. Mais la politique commande d'aller jusqu'aux racines du système. Ce fut fait tout au long des semaines que dura le mouvement. En effet, le point commun à toutes les revendications, par ailleurs formulées en fonction du statut de chaque profession, fut la défense de la protection sociale et du service public. Utopie, nous disent en substance experts et syndicalistes réalistes: la Sécurité Sociale doit être profondément réformée; les entreprises nationalisées doivent retourner au privé car elles ne sont pas rentables. Faut-il le dire? Ces gens ont raison. Du moins, tant que l'on se place dans le cadre de l'ordre libéral dominant. Mais les grévistes ont renversé les données du problème. Ils ont placé au premier plan l'urgence de satisfaire leurs besoins les plus fondamentaux. Ils ont signifié sans ambages qu'ils voulaient prendre, pour eux comme pour les générations futures, une assurance sur l'avenir, qui garantisse revenus et retraites, services à vocation sociale et services économiques qui en permettent le fonctionnement. Une fois garantie la solution de ces problèmes urgents, la question des coûts et de leur financement sera posée. L'absence de réalisme libéral est flagrante. Osons dire qu'elle a fait la force et le retentissement du mouvement; très calmement, sans le formuler explicitement, les grévistes ont, par leur demande, porté atteinte aux lois saintes qui régissent l'économie capitaliste: la valorisation du capital comme source du profit ne peut plus être considérée comme le premier commandement des tables de la loi des politiques publiques. En dehors de tout souci de rentabilité, la garantie sociale doit l'emporter. Pareille exigence crée un grande vide dans l'édifice mondial. Ce vide, il faudra le combler de propositions précises. Mais, en lui-même, il a la force de la subversion et constitue un appel à d'autres actions. Certains verront dans l'attachement à ce qui fut un des axes de l'Etat-providence l'expression d'une nostalgie de la belle époque des «trente glorieuses ». Il est possible, en effet, que les souvenirs, peut-être mythifiés, des années où semblaient assurées la progression régulière des revenus et la sûreté de toutes les étapes de la vie, aient tenu leur place dans les représentations des grévistes. Mais le poids du passé compte moins que la portée présente de la demande collective. La protection sociale, parce que son maintien est un pari sur l'avenir formulé à l'encontre des normes qui régissent le système, est un enjeu politique fondamental dans toutes les sociétés européennes. Les rapports entre les classes se déterminent en fonction des réponses apportées à son délabrement actuel. 16

Le caractère politique du mouvement de décembre s'exprime également par la dimension européenne qu'il a adoptée de fait. Les commentateurs ont souligné à l'envi que l'ombre des accords de Maastricht était perceptible à l'horizon des grèves. Les critères imposés pour la mise en place de la monnaie unique font de la « rigueur» une obligation. Le maître-mot du libéralisme en acte est la suppression des déficits publics. On sait d'expérience ce que cela implique. Certains hommes politiques, parfois de gauche, en ont conclu à la nécessité d'un repli à l'abri des frontières nationales. C'est mal comprendre la réalité sociale en général, celle du mouvement actuel en particulier. En dépit de toutes ses tares, l'Union Européenne est devenue, surtout avec ses perspectives d'élargissement, le cadre dans lequel s'insèrent toutes les luttes d'ampleur, quelle que soit leur origine locale. Et l'action des salariés français s'inscrit dans un mouvement d'ensemble dont les manifestations les plus récentes ont été enregistrées en Belgique (où les revendications étaient parallèles à celles de la France) mais aussi en Allemagne (où, malgré la différence des situations, les problèmes posés par le chômage, la flexibilité et les menaces contre la protection sociale sont de même nature). La mise en cause de la règle d'or du profit par les salariés de l'État français ne prend tout son sens que si l'on voit qu'elle ne peut aboutir qu'au niveau européen. Cet internationalisation de la dynamique des luttes est aussi une donnée nouvelle de la situation. L'Europe sociale a cessé d'être une charte de bonnes intentions que nul gouvernement ne cherche à mettre en pratique. Elle a pris corps dans la rue; elle appelle une prolongation politique. De cette revue des événements récents, une conclusion peut être tirée: les travailleurs des services publics ont un mené un combat dans l'intérêt général des salariés et des multiples exclus. C'est là, sans aucun doute, la raison principale de la popularité de leur mouvement. Pourtant, force est de constater que les tentatives d'entraîner dans la lutte les entreprises du secteur privé ont, dans l'ensemble, rencontré peu de succès. Cette difficulté s'explique par les conditions qui, depuis plus d'une décennie, existent hors du domaine contrôlé ou régulé par l'État. C'est là que le chômage menace et frappe le plus, que la précarité du travail se répand, que les salaires sont modulés à la tête du client. C'est là aussi qu'en général, le recul du syndicalisme a été le plus fort et que l'absence d'une politique cohérente en direction des travailleurs immigrés a fait ressentir ses effets. Pour que les salariés des grandes et petites entreprises du privé prennent, après l'échec de tant de luttes, le 17

risque de la grève, il faut que l'enjeu soit à la hauteur des dangers encourus. Il faut qu'une perspective crédible soit offerte. On peut supposer que l'accumulation des attaques contre les conditions d'existence aideront à lever certains obstacles. Mais le dégel complet exigera davantage: un projet politique appuyé sur un mouvement organisé.

Contre la communauté

des carences

On ne peut envisager l'avenir du mouvement sans revenir sur les conditions de son déroulement. Sa caractéristique première, il est utile de le répéter, fut le surgissement démocratique que concrétisa le rôle moteur des assemblées générales de grévistes. Toutes les centrales syndicales, à l'exception de la majorité CFDT, respectèrent cette souveraineté nouvelle. L'époque était révolue de la méfiance organisée qui, voici quelques années, accompagna la naissance des coordinations. Certes, l'angélisme n'est pas totalement de mise: les appareils confédéraux n'ont pas cessé pour autant de jouer un rôle central, d'autant que l'ampleur et la diversité des secteurs en lutte rendait nécessaire une concentration des efforts face à un ennemi unique, l'État et son gouvernement. Cependant, il n'y a pas eu de discordance majeure entre les confédérations engagées dans l'action et la base. L'autonomie de celle-ci reste un acquis. Elle se manifestera à nouveau dès que l'offensive reprendra. Dans une large mesure, les syndicats ont suivi le mouvement. Dans le cas de la CGT, dont l'intervention fut prépondérante, cette constatation revêt un caractère d'évidence. Ses militants ont contribué de façon décisive à la conduite des luttes. Sa direction a formulé un mot d'ordre central, le retrait du plan Juppé. Elle a appelé à la généralisation de la grève, en s'adressant en particulier aux salariés du privé. Mais, dans son ensemble, la confédération n'a pas dépassé ces tâches d'encadrement et de première orientation. Lorsque l'on veut parvenir à une action d'ensemble de toutes les catégories, il est nécessaire mais pas suffisant de rassembler toutes les revendications nées dans la spontanéité des combats. Il faut encore dire publiquement jusqu'où on peut aller, comment s'organiser pour atteindre les objectifs fixés. Une grève générale ne se décrète pas parce qu'on l'inscrit sur une affiche. Elle ne peut naître, à terme plus ou moins rapproché, que d'une multiplicité de dialogues entre tous les acteurs, qu'ils se situent à la base ou au sommet. Une telle confrontation exige analyses de situation et 18

hypothèses d'action. Le rôle de ceux qui sont en position de dirigeants est de satisfaire à cet impératif. En novembre et décembre derniers, nous avons été loin du compte. Du côté des partis politiques, le paysage n'est pas plus dégagé. Le Parti socialiste, pas encore orphelin à l'époque, a suivi sa pente naturelle: il s'est montré «responsable ». Soucieux de l'avenir (électoral), il a joué le jeu des institutions de la Ve République. Celles-ci favorisent la personnalisation du pouvoir. Lionel Jospin, nouvelle incarnation de l'idéal socialiste, à défaut de charisme, a de la suite dans les idées: il a continué à préparer les élections législatives de 1998, en soulignant prioritairement les « fautes» du gouvernement tout en se déclarant solidaire des grévistes (sans que cela se traduise par un engagement concret, fut-ce une simple présence officielle dans les manifestations). Le néant politique du PS fut tel que le citoyen moyen est en droit de se demander si, en fait, une bonne partie de ses dirigeants n'était pas plus ou moins en accord avec Nicole Notat pour considérer que la réforme Juppé était valide au détail près et que seule sa présentation maladroite devait être la cible des attaques. La suite des événements (en l'occurrence la publication des rapports que Jospin attend de ses commissions de travaux) nous dira si cette hypothèse est fondée. Le Parti communiste s'est situé aux antipodes des socialistes. Il a participé au mouvement dont, efficacement, l'Humanité s'est fait la tribune. A l'alternance électorale proposée par Jospin, il a opposé la nécessité d'une alternative de société. Et, inlassablement, il plaide pour le dialogue. Des débats ouverts sont organisés par ses soins; on va jusqu'à y inviter des personnalités plus proches du centre (soyons poli) que de la gauche. Cette volonté d'échange politique est, en soi, méritoire, surtout pour un parti qui se dégage du carcan stalinien; elle permet aux militants communistes de participer librement au mouvement de masse. Mais là s'arrête notre satisfaction. A la recherche de propositions concernant 1'« alternative », nous ne trouvons que quelques idées, indiscutables à force d'être générales - et guère de projet formulé. Comme si, en choisissant Robert Hue comme secrétaire national et la démocratie comme méthode, le PCF avait plus ou moins renoncé à toute vison d'ensemble un tant soit peu cohérente. Pourtant, la confrontation ne suffit pas à meubler le vide actuel de la gauche. Bien plus, elle ne peut s'avérer fructueuse qu'à partir du choc des idées(7).
(T) - Cette carencefait

l'objet de débats au sein du parti lui-même.

Lors d'un

19

Toutes ces remarques commandent une conclusion unique: la gauche, dans son ensemble et par delà les différences qui séparent ses composantes, n'a pas de réponse cohérente à fournir aux demandes du mouvement social. Procéder à ce constat n'équivaut pas à déclarer que les partis socialiste et communiste ne jouent plus aucun rôle dans les batailles politiques qui nous concernent. Par là même, ce qui se passe dans leurs rangs est important puisqu'en dépend la disponibilité à la lutte d'un grand nombre de militants, capables parce qu'expérimentés. On ne saurait, en particulier, demeurer indifférent à la « mutation» du PCF qui lève nombre de tabous hérités du stalinisme. Mais il est impossible de croire un instant qu'une perspective de transformation sociale puisse, aujourd'hui plus qu'en 1936, 1945 ou 1981, naître des équipes dirigeantes de la gauche. L'heure est au renouvellement. Ou, plus exactement, à un recommencement. Au cours de son histoire plus que séculaire, le mouvement ouvrier a traversé des expériences qui lui ont imposé des formes particulières d'organisation et d'action: un certain type de parti et de syndicat, un certain mode de rapports entre les deux, un fonctionnement politique fondé sur l'institutionnalisation de la délégation de pouvoir, une fixation sur l'État conçu comme agent quasi-exclusif de tout changement social, une méconnaissance extrême de la reproduction des rapports de domination dans la vie quotidienne etc... La configuration politique qui en est résultée n'était pas la conséquence, comme on l'a trop souvent dit, d'une nécessité historique mais tout autant le produit d'expérimentations contingentes. Le bilan n'est pas négatif: un ensemble d'acquis théoriques et pratiques forme le trésor de guerre accumulé par plus de cent cinquante années de combat. Mais, dans l'héritage qui nous est ainsi légué, nombreux sont les aspects qui doivent être soumis à la critique, ne serait-ce qu'en raison des transformations douteuses qu'ont fait subir à la mémoire des luttes les bureaucraties dirigeantes. En bref, une étape est close, celle du mouvement ouvrier traditionnel.

La démocratie comme moyen et comme but
L'échec du dit « socialisme réellement existant », l'épuisement
la social-démocratie que la crise de l'Etat-providence de prive de ses

récent Comité National, de nombreuses voix ont reproché à la direction la faiblesse de présence politique pendant le mouvement. 20

fonctions de redistribution et condamne à la gestion «réaliste », bien d'autres facteurs encore viennent témoigner de cette fin d'une ère. Mais l'accumulation des revers n'explique pas tout. La béance, qui s'approfondit entre travailleurs et organisations, est due aussi à une modification de la demande venue d'en bas. Les modifications du travail et de sa place dans la société, telles qu'elles s'expriment à travers ce qu'il est convenu d'appeler la crise, entraînent de nouveaux rapports à l'action collective et, par voie de conséquence, une autre façon de considérer le politique. Ni par leur insertion dans des entreprises en pleine mutation, ni par la composition interne du bloc qu'ils constituent potentiellement, les salariés ne correspondent au modèle du prolétaire des usines de la période fordiste. L'introduction de l'intellect dans le travail productif génère de nouvelles catégories de salariés au moment même où la précarité du travail devient une règle de fonctionnement du système. Le rassemblement des catégories, nouvelles et diverses, de toutes ces composantes du salariat et de ses marges ne peut plus s'opérer par le jeu des automatismes anciens (lorsqu'un mot d'ordre d'augmentation des salaires pouvait, comme ce fut le cas dans la France de 1947, déclencher un mouvement d'ensemble). L'unification ne peut être envisagée que sur la base d'une démocratie de masse, autour de revendications qui, au delà des préoccupations immédiates, mettent en cause les normes sociales dominantes. A sa manière, le mouvement de décembre fourni une première réponse à ces exigences nouvelles. C'est pourquoi son prolongement politique doit être à la hauteur de l'innovation qu'il a représentée. Cette innovation, il serait absurde de ne pas en voir les limites. Politique par sa logique, le mouvement, même dans ses moments les plus forts n'a pas encore trouvé les mots, les symboles qui donnent une assise d'avenir à ses potentialités. La tâche reste à accomplir. Il faut seulement savoir qu'elle ne le sera pas à partir et encore moins sous la direction d'aucune organisation établie. Il faut créer un cadre nouveau à l'intérieur duquel pourront s'effectuer les expériences et les réflexions nécessaires à l'élaboration d'une perspective crédible. Toutes proportions gardées, nous sommes, en cette période de transition qui est la nôtre, dans la même position que les animateurs de l'Association Internationale des Travailleurs, la Première Internationale. Pour ces militants, l'obligation était de jeter les bases d'un mouvement de masse, adapté aux développements récents de l'industrialisation, génératrice d'une nouvelle classe ouvrière. Cet effort devrait être accompli dans un contexte politique brouillé où s'affrontaient les courants représentatifs des expériences 21

anciennes du mouvement ouvrier. La stratégie de Marx consista, jusqu'en 1871, à mettre l'accent sur ce qui permettait une action commune contre le capital. Il estimait que l'expérience collective ainsi menée permettrait une avancée politique progressive qui garantissait la logique de la lutte. C'est dans ce contexte qu'il a formulé la phrase célèbre: «un pas en avant réel du mouvement vaut mieux que dix programmes ». Il ne s'agit pas là d'un déni de la théorie mais d'une démarche méthodologique qui fait de la pratique collective la condition préalable d'un progrès programmatique. Arrêtons là la comparaison: en dépit de l'abondance de candidats, déclarés ou non, à la fonction, il n'y a pas de Marx aujourd'hui et les conditions générales ne sont pas identiques. Retenons donc seulement la démarche du père fondateur: la constitution d'un bloc des travailleurs, rassemblés autour de demandes politiques - au sens vrai du terme - ne se fera pas sous la direction d'une quelconque avant-garde providentielle dont le destin, inscrit en lettres rouges sur le grand livre de l'Histoire majuscule, serait de traduire les demandes venues d'en bas dans le langage de la société politique. Des mots d'ordre sont nécessaires mais ils ne peuvent être confondus avec des slogans: ils doivent être la verbalisation de ce qui - avant, pendant et après les luttes - est débattu dans les collectifs. Les conditions nouvelles créés par les transformations de la société sonnent plus que jamais la fin des porte-parole permanents au profit de la démocratie la plus directe possible. Il faut réhabiliter l'idée de mouvement de masse, selon laquelle l'expérience organisée du plus grand nombre peut seule déterminer les rythmes, les formes et les objectifs de l'action. Il faut renvoyer ceux qui trouveront trop optimiste cette vision à la réalité du mouvement de décembre. En quelques semaines, il a modifié les données d'une vie politique qui sommeillait lourdement entre deux campagnes électorales. Encore une fois, nul ne peut prévoir ses prolongements immédiats, tant le chemin à parcourir est semé d'obstacles. Mais, en se situant sur le moyen et le long terme, on voit mieux comment peut se dégager une perspective nouvelle par la mise en place d'une réflexion commune, nourrie des expériences passées comme de celles qui surgiront tôt ou tard. On ne peut que fixer les grandes lignes de ce qu'il est indispensable d'accomplir. Il est avant tout nécessaire que se mettent en place, au niveau local, des rassemblements unitaires où les acteurs du mouvement social se rencontreront pour dresser le bilan de ce qui fut et préparer ce qui pourra être. La coordination de ces collectifs doit s'effectuer sous des formes multiples, sur le plan 22

régional comme dans le cadre professionnel. C'est à cette condition qu'à terme peut être envisagée la tenue d'états-généraux fédérant toutes les initiatives. Il ne s'agit pas seulement de rassem1:>lerceux qui ont été présents dans le mouvement de décembre - grévistes, intellectuels solidaires, etc. La création de collectifs de réflexion et de solidarité doit être l'occasion de surmonter les faiblesses manifestes des récentes grèves; elle doit permettre d'établir des contacts entre salariés du secteur public et du secteur privé, entre travailleurs à plein temps et tous les marginalisés du libéralisme - chômeurs, précaires, etc. L'occasion sera aussi fournie d'envisager dans toute son ampleur la solidarité active avec les immigrés. Enfin, le problème du droit des femmes doit être posé dans toute son ampleur, comme il l'a été par la manifestation du 25 novembre: non comme la défense d'une minorité opprimée mais comme la garantie d'une démocratie pour tous. L'objectif à atteindre est de maintenir, en l'élargissant autant que faire se peut, le laboratoire d'expression publique qu'on été grèves et manifestations de la fin 1995. A ce stade se pose le problème des organisations syndicales. On ne saurait tirer un trait sur celles-ci qui ont, chacune selon sa pente naturelle, joué un rôle essentiel dans le mouvement. En fait, ce dernier a accéléré une mutation déjà esquissée depuis plusieurs années. D'un côté, la majorité de la CFDT, regroupée autour de l'incomparable Nicole Notat, a fait la démonstration de son réalisme sans rivages. De l'autre, la CGT en premier lieu, Sud, la FSU aussi ont été à l'écoute des luttes et ont respecté, grosso modo, la démocratie des assemblées générales. Force Ouvrière, pour sa part, a navigué entre les deux positions, au gré des variations de Marc Blondel, elles-mêmes déterminées par diverses préoccupations d'appareil. N'est-il pas temps d'envisager, dans les meilleurs délais, la constitution d'un pôle des syndicats combatifs - c'est à dire des syndicats qui acceptent de «faire de la politique », d'aller jusqu'au bout de leur opposition à la politique du gouvernement, non pas en entrant dans le jeu institutionnel mais en formulant, par exemple, les propositions positives qu'implique le rejet du plan Juppé. Ce serait renouer avec une tradition ancienne qui voit dans le syndicalisme non seulement le défenseur des revendications immédiates mais le garant de leur succès définitif. Ce serait, en tout cas, donner au mouvement de masse auto-organisé un stimulant des plus énergiques. Rien de plus mais rien de moins. Reste à envisager l'action des organisations à proprement parler politiques. Si elles se définissent comme forces de proposition, si elles incitent leurs militants à construire le mouvement de masse 23

sans prétention à ['hégémonie, leur contribution peut être considérable. Mais il est un piège à éviter: croire que le rassemblement de militants professionnels - fût-ce dans les meilleures conditions politiques - peut apporter une réponse satisfaisante aux problèmes de l'heure. Car il y a une logique de subtitutisme dans toute tentative de constituer un parti de la « gauche authentique» ou à « gauche de la gauche ». Le problème pourra, éventuellement, se poser plus tard, lorsque le mouvement de masse aura trouvé sa propre dynamique organisationnelle et politique. Aujourd'hui, l'urgence est ailleurs.

Revendications,

politique,

pouvoir

L'idée d'un mouvement politique de masse est, en premier lieu, fondée sur la grande demande de démocratie qu'a exprimée le surgissement de l'année dernière. Il s'agit déjà d'une réponse aux logiques libérales. Mais ce serait faire preuve d'une naïveté saugrenue que de croire que la dynamique ainsi créée, aussi réelle soit-elle, suffira à fournir les réponses politiques exigées par le rapport des forces. Le débat est la condition de l'élaboration définitive. Mais il doit être précédé de propositions, fondées sur une recherche approfondie. Et l'urgence, aujourd'hui, est d'ouvrir sur les débouchés des revendications immédiates. Dans la perspective d'une action large, qui ne se limite pas aux travailleurs à statut, la question du chômage est primordiale. Il est maintenant établi qu'une reprise de la croissance n'améliorerait que très partiellement la situation. C'est donc toute l'organisation du travail dans la société qui doit être mise en cause. Des réponses sont proposées, tendant à la diminution de la durée du labeur. Elles méritent d'être prises en compte. Mais ne s'agit-il pas de mesures purement transitoires? Car le problème de fond peut être formulé ainsi: la masse des producteurs doit-elle être assujettie à la logique de la productivité et du profit? Or faut-il en priorité assurer la satisfaction de leurs besoins? Le choix est décisif car il entraîne toute la conception de la protection sociale qui était au centre du mouvement de décembre - et qui parlait à tous, grévistes et nongrévistes. Mais, au delà, est posée une autre question, qui touche au fond des rapports sociaux: la nécessité d'un revenu garanti qui accorde à tous les moyens d'une existence normale. Pareille revendication débouche sur une réflexion stratégique puisqu'elle

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prend à bras le corps la question même du rapport salarial dont la crise actuelle modifie les données. Du même coup; l'État se trouve placé au centre du terrain des luttes. Non sans une éventuelle nostalgie de la « belle époque» des « trente glorieuses », les grévistes, lorsqu'ils défendaient le principe du «service public », donnaient, en filigrane, une définition des rapports entre le pouvoir central et la société: l'État doit être le défenseur du bien-être public. Mais il est facile de comprendre que, tel qu'il est aujourd'hui, l'État de la Ve République ne peut remplir un tel rôle. Quels changements imposer à ses structures? Quel aspect peut revêtir une démocratie qui dépasse la crise de la représentation? Comment, au sommet et à la base, trouver les formes qui limitent, voire interdisent la reproduction des rapports de domination? Ces interrogations ne peuvent trouver de réponse purement électorale. Elles impliquent, au contraire, une réflexion en termes de mobilisation, de contre-pouvoirs, de pouvoirs autres. La France, chacun le sait, est un grand pays par vocation. Mais sa grandeur ne saurait l'empêcher de dépendre entièrement de l'Europe. Et celle-ci, aujourd'hui comme pendant les grèves, est au centre de tous les débats. Ou, plus exactement, Maastricht et son traité font parler d'eux. On peut regretter d'ailleurs cette fixation sur un seul aspect du problème européen. Certes, il est normal que l'attention se porte sur les prérequis de la monnaie unique, dont les conséquences sont lourdes. Mais on risque, ce faisant, d'oublier que le mouvement de décembre a apporté une réponse positive au problème de l'avenir européen: la remise en question de la logique libérale a pour corollaire une définition d'une communauté différente dans sa conception même. Et il s'agit, dans les temps qui viennent, de donner une assise concrète à la perspective d'une autre Union. L'urgence est de porter les luttes au niveau global du vieux continent, de trouver, tout particulièrement, les moyens de surmonter les différences entre salariés allemands et français pour parvenir à des initiatives communes. Toute politique de contestation de l'ordre établi passe aujourd'hui par l'Europe. Mise en question de la logique de la valorisation du capital, dans ses rapports avec l'exercice du pouvoir et de la domination, dépassement du cadre, aujourd'hui vermoulu, de l'Etat-nation: il ne s'agit là que de quelques indications sur les directions à suivre si l'on veut que le renouveau enregistré ait les prolongements qu'il mérite. D'autres développements s'imposent, dans d'autres domaines. Comment faire la critique pratique du règne de la communication porteuse des mots et des images de l'idéologie 25

dominante? Comment faire face à «la crise multiforme» de l'école? Mais l'important, à ['étape actuelle, est de comprendre à quelles conditions il est possible de faire du neuf. Et le choix est clair. Ou bien le grand nombre des travailleurs reprendra confiance dans la possibilité d'un changement de société parce que lui apparaîtront en pleine lumière les difficultés que soulève la satisfaction de leurs revendications les plus brûlantes. Ou bien se constituera une nouvelle version de ces alliances de rencontre, susceptibles d'aboutir à une victoire électorale mais incapables de modifier fondamentalement les rapports d'exploitation et d'oppression. Dans le premier cas, un point final pourra, à terme, être posé à la longue série d'expériences amères qui, dans l'ensemble, ont profité davantage aux bureaucraties qui constituent la gauche de la classe politique qu'à la masse des salariés. Dans la seconde hypothèse, le mouvement de décembre n'aura été que la parenthèse dont nous rabattent les oreilles les différentes catégories d'experts venus d'en haut. Aucun attentisme dans la perspective de consolidation du mouvement: la volonté démocratique qui s'est manifestée dans les luttes peut rendre possibles de larges formes de regroupement; mais elle ne saurait suffire pour déterminer la stratégie qu'impose les objectifs impliqués par les luttes. C'est donc une bataille politique qui doit être menée dans la confrontation des perspectives. En effet, si la constitution d'un large cadre d'action commune demeure une condition nécessaire, il va de soi que l'avenir rendra nécessaire coordination et centralisation des luttes. En particulier lorsqu'éclateront de nouvelles luttes, il faudra, à la différence de ce qui s'est passé en novembre et décembre derniers, ne pas se contenter d'évoquer la généralisation des conflits mais, au contraire, envisager les moyens de la réaliser effectivement. Ce qui, répétonsle, n'ira pas sans une élaboration programmatique, immédiatement mise en pratique. A cela aussi, il convient de se préparer dès maintenant - à la seule condition de savoir que la centralisation des luttes ne naîtra pas de regroupements extérieurs, imposant la déferlante de leurs propositions. Tout au contraire, elle viendra de l'intérieur d'un mouvement organisé sur le mode de la confrontation.

ÉCLATS DE VOIX

Le prince et la multitude

Saverio ANSALDI

La multitude, nous apprend Spinoza, est toujours et par définition au-delà du pouvoir des princes. "Le droit de l'Etat, ou du pouvoir souverain, n'est rien d'autre que le droit même de la nature. Il est déterminé par la puissance, non plus de chaque individu, mais de la multitude, qui est conduite comme par un seul esprit; autrement dit, comme c'est le cas, à l'état naturel, pour chaque individu, le corps et l'esprit de l'Etat tout entier ont autant de droit que de puissance... En effet, le droit du corps politique est déterminé par la puissance de la multitude conduite comme par un seul esprit" (TP, III, 2-7). Le pouvoir n'est nullement, pour Spinoza, l'incarnation, en un seul corps, d'une possibilité infinie de décisions, d'une réserve illimitée d'actes politiques - insaisissables dans leur transcendance obscure. Le pouvoir est plutôt la conséquence naturelle d'une puissance naturelle, s'exprimant dans l'unité, déjà politique, du corps et de l'esprit (mens) de la multitude. En ce sens, le pouvoir de la multitude - c'est-à-dire sa puissance n'est rien d'autre que l'immanence, la construction naturelle de l'être, l'enrichissement de ses déterminations, la production continue de ses différences. C'est pour cette raison que la puissance de la multitude est la vie même. Le pouvoir de la multitude n'est rien d'autre que l'expression de sa puissance et de son droit naturel - de sa vie. Ce qui est toujours en jeu dans la vie même est, pour Spinoza, la politique en 27

tant que telle. Voilà pourquoi nous ne comprenons pas le sens de l'affirmation suivante: "La vie nue détient, dans la politique occidentale, un privilège singulier: elle est ce qui fonde, de par sa propre exclusion, la cité des hommes"l. La vie n'est pas dans la politique, mais, tout au contraire, la politique est dans la vie; la politique est un flux naturel pris dans l'immanence même qu'est la vie - puissance de la multitude, droit naturel de l'être. C'est peut-être ici, à notre avis, qu'il faut rechercher le sens des luttes politiques éclatées en France en décembre 1995. En effet, ce que ces luttes expriment n'est pas le malaise et le désarroi de l'exclusion, mais, bien plus profondément, la revendication puissante de l'inclusion, l'affirmation de notre puissance commune, le droit de notre immanence naturelle. Ce qui est dehors, exclu, vide, parasitaire et féroce, c'est le pouvoir du prince, le pouvoir de celui qui prétend et veut être le seul dépositaire de la puissance, de celui qui veut reconduire à lui seul tout le droit naturel. Le prince, et non pas la multitude, est violent, car est violent èelui qui décide, absolument seul, d'arrêter et capturer l'immanence infinie de la puissance, c'est-à-dire de la vie. Cette violence absolue de la décision met immédiatement le prince en dehors de la politique, elle l'exclut, ipso facto, du courant vital qui constitue la politique comme expression de la puissance. Le rapport entre la multitude et le prince n'est donc pas, nous croyons, le rapport entre la vie nue et le pouvoir souverain, mais le rapport entre la vie pleine, riche, multiple, immanente, productive et le pouvoir "ab-solu", c'est-àdire le pouvoir transcendant, détaché, "dissout" de la puissance naturelle de la vie, et, pour cela même, violent, arrogant et parasitaire. Ce que les millions de Français, descendus dans la rue, nous ont montré au mois de décembre 1995, c'est peut-être une forme nouvelle et différente de ce que Foucault avait défini par biopolitique. Il s'agit en effet d'une biopolitique dans laquelle ce qui est en jeu n'est plus la survivance de la "vie nue", mais, au contraire, l'existence même de la politique telle que nous l'avons connue au cours des quatre derniers siècles. La vie ne doit plus être "sauvée" dans la politique; c'est la politique, celle qui a été conçue et mise en oeuvre par les épigones de Hobbes et de Robespierre, qui doit désormais "se sauver" et se confronter à une "nouvelle

1 G. AGAMBEN, Homo sacer. Il potere sovrano e la nuda vita, Turin, Einaudi, 1995, p. 11. 28

vie". Une vie qui n'accepte plus les intrusions et les décisions extérieures à son immanence naturelle, qui ne tolère plus les impositions et qui peut se passer des princes, des conseillers et des bouffons de cour; une vie qui est dense, profonde, pleine, ramifiée et infinie, innervée de joies et de passions, toujours en avance sur les calculs du prince. Une vie qui coïncide désormais avec notre propre production, avec notre puissance naturelle, avec notre immanence commune: "Le travail, l'activité vitale, la vie productive apparaissent tout d'abord à l'homme comme un moyen pour la satisfaction d'un besoin: conserver l'existence matérielle. Mais la vie productive est la vie de l'espèce. C'est la vie qui produit la vie"2.

2 K. MARX. Manuscrits de 1844. Paris. Ed. Sociales. 1972.

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La grève politique
Entretien avec Christophe Aguiton

Toni NEGRI Frédérique PASQUlER

Futur Antérieur: Quelle est l'évaluation critique de la lutte de novembre et décembre 95, du syndicat Sud PIT. Christophe Aguiton : L'évaluation globale est compliquée mais de grandes lignes ressortent. Les premiers résultats de la lutte sont les acquis matériels: pour les cheminots avec l'abandon du contrat de plan SNCF et pour tout le monde avec le maintien des retraites dans le secteur public. Ce sont des résultats non négligeables. Vu l'ampleur des grèves, obtenir un certain nombre d'acquis était nécessaire pour que tous puissent se dire que cette grève a matériellement servi. Ceci dit, ce n'est pas l'essentiel. L'essentiel est à mon avis que pour la première fois depuis le milieu des années 70 une courbe s'inverse. Année après année, les luttes étaient de plus en plus restreintes secteur par secteur, branche par branche, voire établissement par établissement. En France c'est entre 1976 et 1978 que s'est produit le pic des luttes, tant en termes de nombre de jours de grève que de taux de syndicalisation. Une coordination générale des mouvements et de grandes journées de grève générale appelées par les syndicats, avaient caractérisé cette l'époque.

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