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TRANSITION POLITIQUE EN HAÏTI

De
208 pages
A la poussée libératrice de 1986 a succédé en Haïti une forme d’enlisement du processus de transition politique marquée par le retour de la corruption et de la violence. Cet ouvrage de fond présente un bilan de la nouvelle dérive totalitaire du pouvoir en Haïti. Celui-ci retrace les éléments majeurs de la dérive du pouvoir Lavalas en quatre partie : sa généalogie, son impact sur le secteur populaire et les institutions démocratiques, son idéologie et sa configuration comme système de pouvoir répressif.
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TRANSITION POLITIQUE EN HAÏTI
Radiographie du pouvoir Lavalas

Collection Sociétés Africaines et Diaspora dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Déjà parus
Patrice YENGO (sous la direction de), Identités et démocratie, 1997. Mickaëlla PERINA, Citoyenneté et sujétion aux Antilles francophones. Post-esclavage et aspiration démocratique, 1997. I. VANGU NGIMBI, Jeunesse, funérailles et contestation socio-politique en Afrique. Le cas de l'ex-Zaïre, 1997. Mariella VILLASANTE DE BEAUVAIS, Parenté et politque en Mauritanie, 1998. P.NOUDJENOUME,La démocratieau Bénin 1988-1993,1998. Harris MEMEL - FOTÊ, Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, 1998. Florent Valère ADEGBIDI, Susciter l'engagement au travail en Afrique, 1998. Anne-Claude CAVIN, Droit de lafamille burkinabé: le code et ses pratiques à Ouagadougou, 1998. Denise BRÉGAND, Commerce caravanier et relations sociales au Bénin, 1998. Kusm AGGARWAL, Amadou Hampâté Bâ et l'africanisme, 1998.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7163-3

Jean-Claude JEAN Marc MAESSCHALCK

TRANSITION POLITIQUE

EN HAITI
Radiographie du pouvoir Lavalas

..

L'Harmattan
5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Mise en page: Pierre CERE

Cet ouvrage a bénéficié, pour son élaboration, du concours du Centre de Philosophie du Droit de l'UCL (Université Catholique de Louvain), de l'organisme canadien de coopération internationale DEVELOPPEMENT ET PAIX, et de l'Institut culturel Karl Lévêque (ICKL).

Etat des choses
Par moments les monuments élevés à la gloire des fins de règne ont froid. C'est cet instant sublime qu'il nous faut saisir dans sa pesanteur car le masque avaleur de cravates s'auto-dévore. Georges Castera

~
Il y a grand danger camarades à laisser la connerie se regrouper en essaim. Soyons les seuls juges du familier et de l'instant à naître contre toute parcelle d'ombre qui nous arrive d'un temps menotté. Toute révolte commence par le gommage la mise à mort de la logique implacable des guillemets. Georges Castera

Ces 2 poèmes de Georges Castera ont été publiés dans le recueil Voix de tête, Ed. Mémoire, Port-au-Prince, 1996.

A la 11'zémoire de Karl Lévêque

qui nous a appris à soumettre la militance à l'épreuve de la pensée

«

[...] Je veux seulementfaire entendre ce ferme propos: ne
jamais nous laisser intimider par nos «amis». Tous les arguments qu'on énonce pour justifier la prudence et le silence sont des arguments pourris lorsqu'il s'agit de

prendre position pour la vérité et pour la justice.
Jean-Marie Domenach, Esprit, août-septembre 1997, p. 5

»

INTRODUCTION
Depuis une dizaine d'années, Haïti est entrée dans une période d'instabilité politique conséquence directe de la difficile sortie d'une dictatur~ qui a désagrégé les structures sociales pendant trente ans. A travers les tentatives récentes de l'armée pour imposer un régime militaire, la population est parvenue à résister et à donner une orientation démocratique à cette sortie du duvaliérisme. Prenant appui sur cette résistance et avec l'aide de la communauté internationale, le secteur de la société civile a contribué à donner une forme institutionnelle à cette volonté populaire. Les élections de 1990 ont apporté une première consécration à ce mouvement de démocratisation dans un contexte de forte tension avec les secteurs antidémocratiques armés. C'est, encore une fois, la résistance populaire qui a fourni l'appui à l'action du gouvernement légitime en exil et à l'intervention des Etats-Unis avec l'aval de l'ONU pour restaurer l'ordre démocratique en 1994, trois ans après le coup d'état meurtrier de septembre 1991. Soutenu par une force armée multinationale, le Président démocratiquement élu en 1990 a d'abord gouverné à coup de décrets présidentiels pour rétablir un minimum d'espace politique. C'est dans ce contexte qu'a pris naissance le pouvoir Lavalas comme forme institutionnelle résultant à la fois des attentes populaires à l'égard d'un ordre démocratique, des formations politiques 7

constituées en exil aux Etats-Unis et de l'appui militaire américain, puis onusien, qui déterminait une politique de réconciliation comme condition de retour. De la victoire de 1990 au retour de 1994, puis de son fractionnement en plusieurs branches politiques suite aux pressions électorales, le pouvoir Lavalas est devenu un régime à part entière avec son mode de gouvernement spécifique et son autonomie tant par rapport aux organisations populaires que par rapport au secteur démocratique de la société civile qui ont contribué à son affirmation sur la scène politique en 1990. Ce nouveau régime a considérablement modifié le paysage politique haïtien, notamment par la dissolution de l'armée et la demande du soutien de l'ONU présente sur le territoire à travers trois corps différents militaire, policier et civile. Mais le changement le plus significatif est surtout le mode d'occupation de l'espace politique par le régime Lavalas. Toutes les forces politiques, y compris les plus progressistes parmi eUes comme le FNCD(1) qui avait soutenu la candidature d'Aristide en 1990, ont été marginalisées au point de paraître anachroniques. Actuel1ement, ce sont les dissensions internes de la famille lavalassienne qui occupent tout l'espace politique et lui donnent sa connotation majeure: ceUe d'une nouvel1e classe politique, parvenue et ostentatoire, qui rivalise de déclarations sur la démocratie et la modernisation, utilise tous les moyens à sa disposition pour rester seul maître du territoire électoral et engrange les prébandes de la privatisation et des consultations en tout genre. Malgré les inquiétudes de certains dignitaires de ce régime(2) et d'intel1ectuels qui ont contribué à son ascension(3), devant les risques de fascisation et de déresponsabilisation qui
(1) A l'époque, le Front National pour le Changement et la Démocratie
.

(FNCD)

se démarquait des forces politiques traditionnelles.

(2) Ainsi la lettre ouverte adressée à l'ancien président Jean-Bertand Aristide par Paul Déjean, Ministre des Haïtiens vivant à l'étranger sous le gouvernement de Rosny Smarth, Réf. Haïti en Marche, vol. Xl, n. 16, du 28 mai au 3 juin 1997. (3) Cf. F. MIDY, Haïti en changement: écume de surface et lames de fond, in Relations, juin 1997, pp. 146 à 149 ; L. HURBON, Le crime, l'oubli et le pardon, in Chemins Critiques, 3 (1997), n. 3, pp. 7 à 20.

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traversent le pouvoir actuel, il n'existe guère d'analyse systématique de l'évolution de l'expérience Lavalas commencée il y a déjà sept ans(l). La période du coup d'Etat militaire a même favorisé une mise en sourdine des critiques de fond pour faire bloc contre l'oppresseur. Un certain anti-impérialisme de principe plus que de raison a bien attisé certaines critiques, après avoir soutenu aveuglément les huit premiers mois de pouvoir Lavalas. Mais une partie de la presse haïtienne, étrangement et au moment où la population en aurait sans doute le plus besoin, est retombée dans la dynamique de propagande qui lui est propre, se contentant de passer toute «l'information» au seul crible des rivalités intra-Iavalassiennes. Par le fait même, elle contribue à entretenir les tendances du pouvoir qui suscitent de plus en plus les inquiétudes de différents acteurs y compris ceux qui, pourtant, ont été directement impliqués dans son « succès ». Reste à savoir si ces inquiétudes sont légitimes ou si elles ne sont elles-mêmes que manoeuvres politiciennes ou l'expression de quelque ressentiment éprouvé par des personnages déçus dans leurs propres ambitions, comme voudraient le faire croire les propagandistes du régime. Pour confirmer ou infirmer ces inquiétudes, un retour critique sur les sept années d'expérience Lavalas est nécessaire. Mais un tel retour ne peut s'improviser. Il est difficile de procéder à ce retour critique, par exemple, tout en pratiquant systématiquement la complaisance à l'égard du pouvoir en place

(1) On trouve des prises de position critiques tantôt courageuses (comme celle de V. LAROSE, Jean-Bertrand Aristide: l'irresponsabilité du démocrate materné, Port-au-Prince, 1994), tantôt chargées de nostalgie (comme celle de H. R. CAJOU, Le pouvoir Lavalas : du mythe à la mystification, Port-au-Prince, 1997), mais qui restent des compilations de textes de circonstances. Dans un style plus journalistique de récit-témoignage, on a aussi matière à réflexions avec l'ouvrage de R. MALVAL, L'année de toutes les duperies, Ed. Regain - CIDIHCA, Portau-PrinceIMontréal, 1996. L'analyse la plus construite est sans aucun doute, malgré ses options clairement favorables à la frange technocrate de la classe politique traditionnelle, celle contenue dans l'ouvrage co-signé par C. MoïsE et E. OLLIVIER, Repenser Haïti, Grandeur et misère d'un mouvement démocratique, CIDIHCA, Montréal, 1992, en particulier pp. 137à 192.

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sous prétexte d'option démocratique. Dès que la démocratie devient une suspension de la critique, on choisit de fermer les yeux sur les signes avant-coureurs d'une dérive toujours possible dans une situation aussi fragile que dramatique (I). Mais le retour critique est surtout difficile lorsqu'il exige un réveil du sommeil dogmatique. Comment reconstituer après coup les signes manqués durant ce sommeil? Le chemin rétrospectif que propose cet ouvrage est au contraire basé sur une volonté d'éveil et de lucidité accompagnant la longue marche du peuple haïtien. Cette volonté repose sur la revendication d'un droit à l'opposition démocratique et constructive face à la dynamique unitaire et messianique de l'expérience Lavalas. Dès 1991, une haute personnalité religieuse du mouvement a caractérisé l'Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL) comme le foyer intellectuel de résistance à Lavalas. Même si cet attribut était loin d'être un compliment dans l'esprit de son énonciateur, il nous semble bien refléter la base de la réflexion de l'ICKL durant ces années, ainsi que la ligne directrice de son engagement pour la défense des droits humains. C'est pourquoi l'ICKL a non seulement publié un rapport critique sur l'accession au pouvoir d' Aris(2) tide en décembre 1990 , mais s'est aussi opposé à toute forme d'institutionnalisation du dossier des droits humains par le pouvoir en exil qui rêvait d'utiliser une Commission de Vérité bâclée pour convaincre l'opinion internationale d'urger son retour. Le pouvoir Lavalas a de nouveau retrouvé sur sa route ce foyer de résistance, après son retour en 1994, lorsque pressé par la réconciliation et les promesses du FMI, il tardait à donner satisfaction aux victimes et laissait l'armée américaine prendre les devants dans le processus de réforme de la justice (3).

(1) On trouve déjà quelques remarques timides dans ce sens chez L. HURBON, Haïti entre la guerre froide et le nouvel ordre mondial, in Les transitions démocratiques, L. Hurbon (dir.), Syros, Paris, 1996, pp. 161 à 173, pp. 166 ss. (2) Cf. M. MAESSCHALCK, Rapport de mission sur les élections du J6 décembre 1990, ICKL, Port-au-Prince, 1990. (3) Cf. P. GOLBERGER et J.-Cl. JEAN, Quelques réflexions sur la Commission de Vérité et la Réforme de la Justice en Haïti, ICKL, Port-au-Prince, juin 1995.

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C'est encore l'ICKL qui a dénoncé en juin 1995, la dérive du processus électoral et stigmatisé la marginalisation subie par la population suite à la reproduction par la coalition «Ba Tab La »
des logiques traditionnelles de parti (I)

.

Deux ans plus tard, les tendances déjà relevées en 1995 se sont non seulement confirmées mais aussi consolidées et développées avec les guerres internes de la famille Lavalas et l'absence de «rétablissement de l'autorité de l'Etat », pour reprendre la formule minimaliste choisie par Prévallors de son investiture. L'avortement lamentable des élections commencées en avril 1997, suivies d'une longue vacance du pouvoir après la démission du premier ministre Rosny Smarth en juin 1997, atteste de l'état de délabrement du pouvoir dont le retrait n'a d'égal que la désinvolture face aux différents scandales qui jonchent son parcours. Dans des domaines-clés comme la justice et l'économie, c'est de consultances et d'institutions étrangères que le gouvernement attend des directives, voire des interventions claires. Ainsi la MICIVIH s'épuise à former des juges de paix qui sont rapidement remplacés sans autre critère que politique. Les conflits, engendrés par une réforme agraire mal préparée, ont amené cette même MICIVIH à tenter de juguler la violence en adaptant des processus de résolution pacifique des conflits. Quant aux dossiers de privatisation, ils échappent complètement à la tutelle des ministres responsables qui font déjà eux-mêmes appel à des consultances privées pour

leurs propres programmes. C'est ainsi que le dossier « Vacances
de l'avenir» en charge du Ministère des Haïtiens vivant à l'étranger (MHAVE) a été préparé complètement en anglais par une firme sous-traitante américaine. De son côté, le ministre de la culture a confié la rédaction de son plan directeur à un ancien fonctionnaire français du PNUD, sur base d'un financement de la CEE. Face à cette situation dominée par la non-gouvernance des uns et l'agitation stérile des autres, plus prompts à dénoncer
(1) Cf. P. GOLBERGER, J.-CI. JEAN ET M. MAESSCHALCK, Questions et perspectives pour un véritable débat autour de la conjoncture politique, ICKL, Port-au-Prince, juin 1995.

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la« main invisible» d'une conspiration internationale que leurs propres incohérences, l'ICKL a fait, depuis sa fondation en 1989 et son premier séminaire sur les ambiguïtés du leadership religieux dans les organisations populaires (I), le pari de la lucidité. Le présent ouvrage est le fruit de sept années d'analyse et de réflexion politiques sans fausse tolérance. Bien des acteurs de premier plan aujourd'hui ont été partie prenante de l'assemblée de fondation de l'ICKL, tels 1. B. Aristide, William Smarth, Paul Déjean ou Fritz Longchamp. D'autres ont fait partie de son premier conseil d'administration comme Renaud Bernardin ou Gérard BIot. Mais l'ICKL a préféré ne pas faillir à sa mission de foyer intellectuel d'analyse sociale et politique pour des questions d'amitié, car la seule fidélité qui lui importe est celle qui le lie sans complaisance au destin d'un peuple et de ses nombreux efforts d'auto-organisation pour inventer son rôle dans l'espace politique haïtien toujours en mal de démocratie. C'est dans cet esprit que dès juillet 1990 (2), un séminaire de l'ICKL tentait d'avertir les organisations populaires sur les limites et les ambiguïtés du secteur de la société civile dans la lutte pour la démocratie. Dès cette époque, on pouvait remarquer que l'option légaliste de ce secteur contribuait à une marginalisation des revendications populaires dans l'espace publique. Mais si l'ICKL peut aujourd'hui revendiquer son rôle de foyer intellectuel de résistance au pouvoir Lavalas, ce n'est pas une manière pour lui de vouloir affirmer une supériorité ou de prouver son mérite. L'ICKL ne disposait pas de plus de ressources intellectuelles, militantes ou financières que d'autres institutions ou collectifs déjà existants. Toutefois, il a choisi de mener son action différemment, en évitant de maintenir impensés les rapports de l'intellectuel au pouvoir, rapports euxmêmes sous-tendus par l'imaginaire collectif du pouvoir. Si

(1) Cf. Religion et politique, ICKL, Port-au-Prince, 1989. Ce séminaire a été partiellement repris par M. MAESSCHALCK, Religion et politique, in Chemins Critiques, 2 (1992), n. 4, pp. 75 à 106. (2) Cf. La société civile: enjeux théoriques et pratiques haïtiennes, ICKL, Portau-Prince, 1991.

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comme l'écrit André Corten, "ce peuple ne se livre pas comme « opinion publique» parce qu'il fonctionne dans l'imaginaire
du marronnage, c'est -à-dire d'une contre-société en continuelle résistance, tant au plan économique que politique" (I)ce n'est peut-être pas tant dans la perspective de la recherche d'une identité effacée et brouillée par les imaginaires coloniaux et (2) que dans l'attente d'une interruption magique dictatoriaux du temps perdu de l'histoire officielle au profit d'un temps retrouvé, celui de la véritable descendance, celui des héritiers de la promesse héroïque des fondateurs de l'authentique modernité nègre. Il y a en effet dans la culture de la tradition révolutionnaire héroïque, tout le destin d'une conscience de soi qui oriente les croyances vers les résurgences du génie national. Dans ce cadre, l'admiration pour le courage d'un peuple vire en exaltation et les signes avant-coureurs de désastre deviennent des ruses merveilleuses annonciatrices d'une issue imprévue. C'est moins la mémoire en définitive qui joue des tours que l'appréhension du futur que rien ne semble pouvoir prédéterminer si ce n'est les multiples « revers transformés en victoire» comme par magie. Face à cet optimisme magique qui pense exorciser les sorts de l'histoire en accumulant les signes d'une démocratie à venir, cet ouvrage préfère le pari de la lucidité qui ose jeter un regard sans ménagement sur les échecs, les illusions et les dérives d'un mouvement social charriant tous les intérêts contradictoires de sortie de la dictature et les ambitions les plus diverses à l'égard du pouvoir.

(1) A. CORTEN, l'Etat faible, Economie et politique, in Les transitions démocratiques, op. cit., pp. 287 à 305, p. 302. (2) Cf. Notamment, L. HURBON, Le barbare imaginaire, Ed. H. Deschamps, Port-au-Prince, 1987, pp. 67 à 71.

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Première partie

Généalogie du Pouvoir Lavalas

-1-

-

Les deux textes qui constituent cette première partie, consacrée à la généalogie du mouvement Lavalas, reprennent le cheminement patient de la vigilance et de la lucidité, dans la pratique de l'analyse politique. Après son séminaire de lancement sur le thème Religion et politique, qui soulignait les ambiguïtés du leadership religieux (et clérical) dans les organisations populaires, l'ICKL a poursuivi son travail d'analyse en s'intéressant au rôle politique joué par la branche bourgeoise du mouvement social de 1986 : le secteur de la « société civile». Le séminaire de juillet 1990 a attiré l'attention sur les tendances à la marginalisation de l'acteur populaire qui animaient les stratégies de ce secteur. La candidature de dernière minute d'Aristide en octobre 1990, après sa participation en Belgique au Congrès de la revue de théologie Concilium en septembre 1990, a consacré les stratégies légalistes et électoralistes de ce secteur et consommé la rupture entre le leader populaire et sa base militante sur la manière d'accéder au pouvoir. Ce choix d'Aristide pour la ligne électoraliste, avec toutes les contraintes imposées par un pouvoir sous le double contrôle de l'armée et des ÉtatsUnis, fragilisait directement les derniers foyers de résistance à la main-mise étrangère sur le processus de transition politique en Haïti. Cet abandon de la voie de consolidation de l'action à partir des organisations populaires ouvrait grande la porte au populisme, tout en laissant la population sans défense sérieuse face aux institutions répressives. C'est pour analyser cette situation explosive que I'ICKL a suscité une mission indépendante d'observation du processus 17

électoral en décembre 1990 (1).Il voulait ainsi ménager un minimum d'espace critique dans la montée en puissance de l'euphorie collective qui rendait la population de plus en plus insensible à toute évaluation objective des forces en présence. Une nouvelle forme d'occupation de l'espace du pouvoir était en train de voir le jour, avec un aval populaire manipulé et sans garantie réelle d'une meilleure intégration de la population à l'exercice du gouvernement. L'identification au leader était occupée à nourrir l'illusion de la possibilité de vivre la démocratie par procuration. Ces deux textes nous introduisent donc directement à la mémoire vive de la dérive totalitaire.

(1) Cf. M. MAESSCHALCK, Rapport de mission sur les élections du 16 décembre 1990, ICKL, Port-au-Prince, 1990. C'est dans ce souci que l'ICKL a accueilli et accompagné une autre miss.ion d'observation des conditions préélectorales en Haïti, qui s'est tenue du 23 au 30 octobre 1990. Une délégation de 7 organisations québécoises de coopération internationale, de syndicats, de groupes de jeunes, de religieux et de groupes de droits humains y a participé. Dans son rapport de mission, la délégation soulignait entre autres que la "justice, la sécurité et la participation massive qui étaient considérées par le Conseil d'État et les mouvements populaires comme conditions importantes pour la tenue des élections n'étaient pas respectées".

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Chapitre I
PRATIQUES DE LA SOCIÉTÉ CIVILE SUR LE TERRAIN HAÏTIEN
Comme initiative politique, Lavalas a d'emblée reçu l'appui du secteur dit de la « société civile» qui avait réussi à imposer ses bons services de médiation lors du départ du général Avril en mars 1990. Ce secteur a été directement impliqué dans la formule de transition du conseil d'État négociée avec le secteur néo-duvaliériste. J.-B. Aristide a pu directement bénéficier du travail politique réalisé par ce secteur pour mettre sur pied le processus électoral et conscientiser la population sur le bien-fondé d'une ligne légaliste. Les plus proches conseillers d'Aristide, durant sa campagne et après son élection, proviendront pour la plupart de ce secteur. Nous commencerons donc la généalogie du pouvoir Lavalas en rappelant brièvement la signification politique du secteur de la « société civile» en Haïti, puisqu'il peut être considéré comme la « matrice du pouvoir Lavalas ». A l'égard de la « société civile», le terrain haïtien comporte des particularités importantes qu'il faut prendre en compte au début d'une analyse. Alors que le macoutisme est un mouvement qui traverse toutes les couches de la société avec sa philosophie propre (1), la « société civile» est la dénomination que s'est approprié un secteur déterminé de cette
(1) Cf. L. HURBON, Comprendre Haïti, Kartha1a, 1987, pp. 13 et 14.

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société, une bourgeoisie libérale antiduvaliériste, très minoritaire y compris dans le secteur plus large de la bourgeoisie en général. Au sens strict, si l'on tient compte de la provenance des appellations politiques, on ne peut donc pas dire qu'en Haïti, la « société civile» est traversée par la lutte des classes. De plus, ce secteur ne possède pas d'idéologie structurée, mais cherche encore à construire son discours, le plus souvent en servant de relais aux thèses du capitalisme démocratique: concertation sociale, défense des droits humains en termes d'assistance légale et médicale, concorde nationale pour le développement, contrôle et atténuation des revendications populaires. Tentons d'éclairer ce phénomène particulier de manière historique et stratégique. Nous commencerons par quelques remarques. Historiquement, Haïti a connu depuis son indépendance en 1804 une majorité écrasante de régimes militaires qui réduisent à la portion congrue le rôle de la « société civile» haïtienne dans la tradition politique de ce pays. De plus, la dépendance économique d'Haïti à l'égard des puissances étrangères s'est traduite, depuis l'occupation américaine, en une véritable hégémonie des Etats-Unis inscrite directement dans le système monétaire haïtien. L'espace de marché que créera une « société civile» sera donc toujours dominé par les intérêts américains, cette hégémonie et la dictature duvaliériste ont anéanti le faible développement des forces productives: le marché haïtien est donc essentiellement artificiel. Il faut créer jusqu'aux conditions élémentaires de la croissance économique pour soutenir une politique de la « société civile» au sens fort (un pouvoir économique autonome face au politique). Aujourd'hui, le groupe social concerné par une stratégie d'affirmation politique de la « société civile », la bourgeoisie détentrice de moyens de production, est traversé par une contradiction. D'un côté, une aile «macoute dure», représentée par les grandes familles visées par le rapport américain de 1988, veut régner par la force sur un véritable chaos social qu'on peut exploiter à sa guise, tout en menant des opérations liées à la contrebande, au marché noir des devises et à la drogue. D'un autre côté, une aile «libérale» veut que s'installe une certaine 20