TRAVAIL ET MONDIALISATION

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Ne pas gêner les multinationales, telle est la nouvelle règle d'or. "On est en train d'imposer à toutes les sociétés une tiers-mondialisation, écrit Juan Antonio Bofill; les conséquences en sont différentes, quant à leur nature et à leur importance, selon le développement social et économique de chacune d'elles". C'est bien à ce constat que conduit ce livre où sont réunis les témoignages de spécialistes venus de tous les horizons et qui proposent ici une vision personnelle et une compréhension profonde des problèmes posés par le travail.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 134
EAN13 : 9782296308855
Nombre de pages : 122
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TRA VAIL ET MONDIALISATION
Regards du Nord et du Sud

Collection Education et Sociétés dirigée par Louis Marmoz

La collection Educations et Sociétés propose des ouvrages, nés de recherches ou de pratiques théorisées, qui aident à mieux comprendre le rôle de l'éducation dans la construction, le maintien et le dépassement des sociétés. Si certaines aires géographiques, riches en mise en cause et en propositions, l'Afrique subsaharienne, l'Europe du Sud et le Brésil, sont privilégiées, la collection n'est pas fermée à l'étude des autres régions, dans ce qu'elle apporte un progrès à l'analyse des relations entre l'action des différentes formes d'éducation et l'évolution des sociétés. Pour servir cet objectif de mise en commun de connaissances, les ouvrages publiés présentent des analyses de situations nationales, des travaux sur la liaison éducation-développement, des lectures politiques de l'éducation et des propositions de méthodes de recherche qui font progresser le travail critique sur l'éducation, donc, sans doute, l'éducation elle-même...

Dernières parutions

Louis MARMOZ (sous la direction de), L'entretien de recherche en sciences sociales et humaines, 2001. Louis MARMOZ et Mohamed DERRIJ (sous la direction de), L'interculturel en questions. L'autre, la culture et l'éducation, 2001. Martine MAURIRAS-BOUSQUET, La place de l'éducation dans le phénomène humain, 2001. Gilbert TSAFAK, Comprendre les sciences de l'éducation, 2001. Ettore GELPI, Futurs du travail, 2001. Madana NOMAYE, Les politiques éducatives au Tchad (1960-2000), 2001. Françoise CHÉBAUX, L'éducation au désir, 2001. Francine VANIS COTTE et Pierre LADERRIERE, L'école: horizon 2020, 2002. Alain MOUGNIOTTE, La démocratie: idéal ou chimère. ...Quelle place pour une éducation ?, 2002. Félicité MUHIMPUNDU, Education et citoyenneté au Rwanda, 2002.

Sous la direction de

Ettore GELPI

TRAVAIL ET MONDIALISATION
Regards du Nord et du Sud

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

(Ç) L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3647-5

Avant-propos

Les 6 et 7 octobre 2000, devait se tenir à Forbach, dans le cadre de l'Année mondiale du travail, un colloque sur les mutations du travail dans les économies émergentes. Ettore Gelpi devait en être l'animateur. À cette occasion, il avait fait signe à une dizaine de ses amis, dispersés aux quatre coins du monde. Plusieurs d'entre eux étaient déjà arrivés en France, leur contribution en poche, quand les autorités présumées compétentes décidèrent, pour des raisons un peu mystérieuses, d'annuler le colloque. Ettore décida, lui, qu'il se tiendrait quand même, mais à Paris, chez lui. Nous aurions oublié cet incident si, le 22 mars dernier, Ettore Gelpi, comme disaient les Romains, n'avait cessé d'être parmi les humains. La parution de ce livre, où sont publiées nos diverses collaborations au colloque, prend dès lors une signification inattendue. Au-delà du salut fraternel que nous adressons à notre ami, elle nous incite à méditer un instant sur les circonstances de cette dernière collaboration avec lui. Ainsi, congédiés comme des domestiques par les forbachiennes puissances, nous étions-nous repliés sur le décor façonné par Ettore dans son appartement haut perché du quinzième arrondissement. Peut-être était-ce là le "recours à l'antre" dont parle Platon? N'importe si l'antre en question est creusé sous les toits, le symbole demeure. Comme mise en garde: ne pas se laisser poisser par les intérêts et les jeux de pouvoir de l'époque. Comme invitation: penser plus libre, vivre plus haut/plus profond, voyager sans trop d'assurances, laisser les institutions enterrer les institutions. Mais stop! Ettore n'est plus là pour me contredire, pour me mettre en garde contre la politique de la chaise vide. Je l'entends encore. "La dialectique, mon cher! Moi, je ne ferme

jamais la porte; je prends les gens à leur propre jeu: puisqu'ils croient aux valeurs dont ils parlent, qu'ils le montrent. . ." Cette dialectique tenait dans sa pensée le rôle de l'espérance: il était certain que les gens et les choses présentaient - ou présenteraient un jour - un autre versant, plus favorable. Il militait en fait pour un progressisme universel, fondé sur la raison, laïque, non violent, avec une connotation libertaire, voire, comme il l'affirmait, animiste. Ettore n'était jamais systématique mais, toute situation pouvant selon lui conduire à un progrès, sa pensée, parce que généreuse, était à la fois prospective et architecturale. Je lui disais en riant que ses écrits avaient parfois des allures d'encycliques. Je me rappelle son attention extrême, un peu inquiète, quand, les uns après les autres, ce jour-là, nous exprimions notre perplexité devant le monde qu'on nous fabrique. En relisant les textes qui suivent, j'ai retrouvé l'atmosphère que le colloque raté-réussi de Forbach avait créée entre nous: colère et libération. Je ne crois donc pas trahir la mémoire d'Ettore en essayant, pour finir, de chercher par où, selon moi, ces témoignages si différents se rejoignent. Le lecteur le constatera. Presque partout, reviennent les mêmes oppositions: d'un côté... de l'autre, les uns... les autres, une minorité... une majorité. Entre les personnes, voire à l'intérieur d'une même personne, entre les classes sociales, entre les sociétés, entre les pays, entre les continents, une cascade d'inégalités, anciennes et nouvelles, hypocritement tolérées ou délibérément voulues, provocantes à force d'être provoquées, nullement assimilables à ces différences qu'expliquent les circonstances historiques, géographiques, culturelles, ou encore le mérite des intéressés; et qui ont en commun de broyer les plus faibles en avilissant les plus forts, c'est-à-dire de faire le malheur de tout le monde. Le terreau de ces inégalités, et de l'effroyable dilemme où elles jettent leurs victimes - passivité ou violence - c'est la sous-culture médiatico-économico-politique que les intérêts d'une poignée de bénéficiaires et la lâcheté du plus grand nombre concourent à diffuser.
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Si bien que, de Dakar à Barcelone et de Pékin à Bogota, des interrogations nouvelles se font jour, à la fois ancrées dans les traditions les plus vénérables et toutes frémissantes d'actualité. Ici et là, on prend ses distances à l'égard de la mécanique féroce qu'est devenu le monde, tantôt parce que l'on a choisi de s'en écarter, tantôt parce que l'on en a été rejeté. Pas de liberté, de toute façon, sans mise à distance de ce qui asservit. Sans doute les sociétés, comme les individus, ne peuvent-elles affronter leurs démons, si du moins elles en ont le courage, avant que le temps n'en soit venu: d'où ces lenteurs désespérantes, ces compromis foireux, cette peur travestie en prudence. L'Occident a transmis au monde entier sa névrose des préalables. Cette pathologie de la liberté interdit à ceux qui en souffrent de se penser pleinement comme des êtres humains s'ils n'ont pas d'abord satisfait aux exigences abstraites des groupes, des catégories, des rôles, voire des besoins artificiels où les tyrans d'hier les enfermaient au nom de leurs seuls caprices, et où les tyrans d'aujourd'hui, plus poltrons, plus cyniques, plus performants, prétendent les retenir au nom des valeurs qu'ils ont prostituées. Jean Sur

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Préface
Autour d'une table qui n'était ni ronde ni ovale, mais oblique, j'ai réuni pour un séminaire réel, virtuel, et à distance, des personnes préoccupées par les évolutions du travail. Toutes sont indépendantes, et jettent un regard critique sur les transformations en cours dans le monde des "productions" et de la création: Jean Sur, français, écrivain et formateur; Arlindo Stefani, brésilien, professeur d'anthropologie à l'Université de Santa Catarina et expert international du monde du travail en Afrique, en Amérique latine et en Europe; Juan Antonio Bofill, catalan, ingénieur, président de compagnies industrielles et expert en communication; Roger Wei Aoyu, chinois, docteur ès lettres, enseignant à Paris III et Paris IV, chercheur à l'Académie des sciences sociales de Chine; Paolo Vignolo, italien, sociologue, animateur de théâtre en Colombie; Wladyslaw Adamski, polonais, professeur de sociologie à l'Académie des sciences de Pologne et directeur-fondateur de la revue Sisyphus; Helga Foster, allemande, chercheur à l'Institut de formation professionnelle de Bonn, spécialiste de la recherche comparée et de la réflexion pédagogique; S. Attia Diouf, sénégalais, docteur en mathématiques, ingénieur des télécommunications, président de l'Institut pour la rénovation industrielle en Afrique noire. Le coordinateur de cette publication, Ettore Gelpi, italien, terrien et gitan, enseigne

dans plusieurs sites de la planète et coopère avec des
syndicats et des associations de travailleurs migrants. Les approches de ces chercheurs, très variées, ont pour fil conducteur commun une vision personnelle et une compréhension profonde des problèmes posés par le travail. Le résultat de cette table oblique est une étude comparée du travail et, en partie, de l'éducation, qui se juxtapose à la recherche internationale en cours, dont la fonction, on le sait,

est de servir de courroie de transmission au message du pouvoir tel que l'expriment, par exemple, des concepts comme éducabilité, employabilité, qualité totale, flexibilité, compétition. Ettore Gelpi

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Le monde du travail n'existe pas
JEAN SUR

Songer aux mutations du travail dans les pays aux économies en émergence, c'est forcément les comparer avec celles que l'on connaît dans les pays développés. C'est donc s'intéresser à la culture du travail telle qu'elle se déploie dans ces pays. Je vois, pour ma part, dans cette culture, une prolifération cancéreuse de thèmes manipulateurs, prolifération plus inquiétante encore que "l'horreur économique" qu'elle accompagne. Toute la fonction de cette propagande est, en effet, de tenter de transformer la violence en loi et de faire abusivement un destin d'une situation réversible. Ce point mérite sans doute d'être pris en considération par les pays aux économies en émergence. Entre 1967 et 1997, j'ai consacré à la formation permanente l'essentiel de mon activité. J'ai animé des sessions d'expression et de communication dans les entreprises les plus diverses, publiques et privées, en France et dans plusieurs autres pays francophones. J'ai eu pour interlocuteurs des ouvriers, des employés, des cadres de toutes origines, des dirigeants. Il m'est souvent arrivé d'intervenir dans le secteur social et culturel et, en France, dans plusieurs ministères ou organismes officiels. Une des actions les plus importantes fut menée à EDF, entre 1992 et 1996. Sous le nom de Mise en expression, il s'agissait d'une formation globale tendant au triple développement de la personne, du citoyen et du travailleur1. Dans quelque cadre institutionnel qu'elles se soient situées, ces actions eurent en commun d'être critiques. Elles furent à l'origine de nombreux conflits avec les directions qui, très souvent, les interrompirent. Je souhaite livrer ici les réCette action m'a fourni les éléments d'un livre: Une alternative au management: la mise en expression, Syros, Paris, 1997. 1

flexions qui s'imposent à moi après ce long parcours. Je le fais en songeant à toutes celles et à tous ceux que j'ai rencontrés pendant ces trente ans. L'univers de la personnalité rapportée Je veux d'abord faire sentir le sentiment d'étrangeté qui m'a constamment habité. Il n'existe aucun rapport entre les hommes et les femmes avec qui je parle, les soucis et les désirs qui les habitent, leur sensibilité à la vie et aux autres, le point de vue d'où ils observent le monde et élaborent leurs projets, d'une part, le discours institutionnel qui règne dans les entreprises et les administrations et la réflexion des spécialistes, d'autre part. Entre ces deux registres, un gouffre que n'explique nullement la distance qui sépare le concret de l'abstrait, l'expérience directe de sa conceptualisation. L'abstrait de l'institution et de la théorie ne rend compte en aucune manière de la réalité vivante que, pendant trente ans, j'ai sentie palpiter. Cet abstrait-là renvoie à un concret réinventé. Il se rapporte à une illusion, à un mensonge. Il ne parle pas de la réalité, il la reconstruit. Il la force. Tous ceux qui ont à s'exprimer, comme je l'ai fait si longtemps, devant des travailleurs, se sentent nécessairement déchirés entre deux logiques non pas différentes mais contradictoires, celle de la vie et celle de sa prétendue abstraction qui en est, en réalité, la trahison. Sans doute veulent-ils d'abord croire, comme je l'ai cru, que cette désagréable distorsion est affaire d'approche, de perspective, de langage. Peu à peu, cette illusion s'abolit: il faut choisir. Ou bien on construit un concret de circonstances, de façade, un concret arbitraire qui vient conforter l'abstraction truquée de l'institution et de la théorie, sa servante: on entre alors dans le climat pathologique de ce que Winnicott appelle la personnalité rapportée, cette convention sans fondement qu'on projette sur soi, sur les autres, sur le monde. Ou bien, greffant fortement son imaginaire sur celui des êtres vivants auxquels on s'adresse, on reconstruit peu à peu avec eux une pensée: en partant du concret qu'ils suggèrent, on remonte jusqu'à l'abstrait que 14

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