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Le Président est mort, Solar, 1965.

L’Élysée en péril, Fayard, 1969.

Le Duel de Gaulle-Pompidou, Grasset, 1970.

Chronique des jours moroses, Solar, 1971.

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BÉATRIX DE L’AULNOIT

Un pantalon pour deux, Stock, 1984.

Un homme peut en cacher un autre, Stock, 1985.

Gorby passe à l’Ouest, Stock, 1988.

Les Rochambelles, Jean-Claude Lattès, 1992.

Le Triangle de Tokyo, Denoël, 1998.

PHILIPPE ALEXANDRE ET BÉATRIX DE L’AULNOIT

La Dernière Reine – Victoria 1819-1901, Robert Laffont, 2000.

La Dame des 35 heures, Robert Laffont, 2002.

Le Roi Carême, Albin Michel, 2003.

La Dame à la cassette, Robert Laffont, 2004.

PHILIPPE ALEXANDRE
BÉATRIX DE L’AULNOIT

TROP D’IMPÔTS TUE L’EMPLOI

images

« Sire,

Il n’y a qu’un monarque dans votre royaume, C’est le fisc. »

Cahier de Doléances, 1789.

« La France est un pays extrêmement fertile. On y plante des fonctionnaires et il pousse des impôts. »

Georges CLEMENCEAU.

Préambule

Chaque jour, un patron quitte la France pour échapper à la fringale du fisc. Cet exode a commencé, il y a une dizaine d’années, lorsque le gouvernement d’Alain Juppé, empoisonné par l’augmentation galopante du déficit public, a alourdi, en 1997, l’impôt sur la fortune au moyen d’un mécanisme diabolique et absurde que seuls pouvaient concevoir des cerveaux d’énarques.

Les détenteurs de gros patrimoines investis dans des entreprises ont vite fait leurs comptes : impôt sur la fortune, plus taxe sur les plus-values, plus droits de succession, au total, ils ne laisseraient que des miettes à leurs héritiers et rien à la génération suivante.

Le flux des émigrés, presque clandestin, s’est d’autant plus amplifié que nos voisins européens diminuaient, voire supprimaient l’imposition du patrimoine, se transformant pour les riches Français en paradis à portée de TGV. Pourtant, nul n’ignorait, à droite comme à gauche, que les impôts sur le capital entraînent toujours l’exil des capitalistes, la chute des investissements et la perte des emplois. Jacques Chirac avait déjà énuméré tous ces dommages devant François Mitterrand au cours du débat télévisé qui opposait les deux candidats à l’élection présidentielle de 1988.

Le gouvernement Jospin, choqué par le départ d’hommes et de femmes qui avaient toutes les raisons de montrer de l’attachement à leur pays, a créé une nouvelle taxe, dite de « sortie ». Les infaillibles experts de Bercy n’avaient pas imaginé une seconde que leur dernière trouvaille allait rallonger encore la cohorte des exilés.

En France, nos dirigeants ne veulent regarder que les bénéfices moraux et politiques d’une taxation redoublée de la richesse. Il aura fallu attendre dix ans pour qu’une poignée de députés de la majorité ouvrent les yeux du gouvernement. Ce résultat n’a pas été obtenu par une analyse objective de la baisse des investissements en France. Mais suite à la colère des pêcheurs de l’île de Ré et de ces innombrables Français dont le boom de l’immobilier a fait des riches en puissance, des multimillionnaires en euros virtuels, tous désormais susceptibles d’être frappés par l’ISF et parfois au-delà de leurs revenus.

Jusqu’ici, au nom d’une justice égalitaire qui fait rêver les Français depuis 1789, personne ne songeait à remettre en cause l’utopie révolutionnaire selon laquelle il faut arracher aux uns leurs privilèges pour que les autres en profitent. En appauvrissant les riches, on ne manque sûrement pas d’enrichir les pauvres… Mais quand les riches partent, les pauvres sont-ils moins pauvres ?

À chaque automne, les gouvernements de Chirac lancent une réforme fiscale assortie d’une baisse des impôts. Hélas ! les calculs tarabiscotés de Bercy sont si obscurs que pas un contribuable ne se voit gagnant. En septembre 2005, Dominique de Villepin a encore annoncé, à coups de cymbales, des réductions pour 2007. Il faudra bien deux ans pour découvrir à qui sont destinés les cadeaux fiscaux annoncés. La consigne est formelle : ne jamais prononcer le mot « ISF » pour ne pas jeter les Français dans la rue.

Las d’attendre une réforme fiscale perpétuellement annoncée, d’autres Français en colère continuent d’emprunter la route de l’exil, emportant dans leurs bagages un peu de la richesse et du génie de notre pays.

1

Le pays de l’argent sale

« Il faut prendre l’argent là où il est. » Le cri de guerre a été poussé par le chef communiste Maurice Thorez dans les années 1930 et repris en chœur par la classe ouvrière. Les mineurs du Pas-de-Calais disaient « là où elle est ». Comme si l’argent avait un sexe. Depuis trois quarts de siècle, le slogan continue de mobiliser le peuple de gauche : en 1982, le syndicaliste Henri Krasucki le répétait avec gravité à la télévision. Vingt ans plus tard, l’ancienne ministre socialiste et maire de Lille, Martine Aubry, devant le représentant du patronat justifiait dans les mêmes termes l’impôt frappant le patrimoine. À droite, nombre de députés ne pensent pas autre chose : faire payer les riches est moralement convenable et politiquement correct.

L’anathème lancé par le Front populaire contre les « 200 familles » supposées détenir la richesse du pays en exploitant la sueur et les larmes des honnêtes prolétaires appartient à notre imaginaire républicain. Les héritiers de ces « nantis de naissance » portent le poids de cette tare indélébile. Le baron Seillière, de la lignée des Wendel, maîtres de forges du XIXe siècle, en est conscient. Élu président du patronat, il s’est toujours refusé à parler au président de la République de l’abolition de l’impôt sur la fortune, malgré la requête de ses troupes : « Ah non, pas moi ! »

En France, l’argent sent le soufre. Les protestants anglo-saxons estiment qu’en gagner est la divine récompense de l’effort et du talent. Les catholiques français, eux, retiennent plutôt de la parole du Christ ces trois mots : « Bienheureux les pauvres. »

La voix de jésuite de François Mitterrand livrant aux feux de l’enfer « l’argent qui corrompt, qui salit tout ce qu’il touche » a conforté dans leur foi marxiste des générations d’électeurs. Il y a de quoi rire aujourd’hui au souvenir des scandales financiers qui ont ébranlé l’État sous les deux septennats socialistes.

« Enrichissez-vous !… » Aucun homme politique n’oserait reprendre, à voix haute, le slogan lancé par le ministre Guizot à l’aube de la révolution industrielle quand les chemins de fer et les hauts-fourneaux crachaient leurs premiers panaches de fumée. Aucun ne daigne expliquer aux Français que l’argent qui circule, qui travaille, procure des emplois et un avenir meilleur pour tous. «… Et enrichissez la France ! » ajoutait d’ailleurs le protégé du roi Louis-Philippe. En Amérique, l’argent qui tourne n’est pas taxé. Il n’est ni sale ni impie.

Depuis la chute du mur de Berlin, il y a une exception française. Nous sommes le dernier pays où la fortune provoque la haine, ne doit pas s’afficher. C’est une lèpre. Ailleurs, la richesse, aussi bien celle que l’on s’est faite soi-même que celle, héritée et que l’on fait prospérer, suscite non l’envie mais le respect, voire l’admiration.

Le patron d’un immense empire commercial avait un rêve de gosse : posséder une Jaguar. Devenu riche, il l’a réalisé mais sans perdre la tête. Il en a acheté une d’occasion et il a fait intervertir les chiffres du modèle pour laisser planer un doute sur son prix. Les riches émigrés français qui franchissent la frontière belge n’en reviennent pas. Ils peuvent laisser leur voiture dans la rue sans risquer qu’une main rageuse trace une rayure sur la carrosserie. À Courtrai, c’est quand vous ne roulez pas en Mercedes que vos employés et vos clients flamands se posent des questions. Longtemps nourrie d’idéologie marxiste, la société française, à tous les niveaux, considère que les patrons sont riches au détriment de « leurs » salariés. Le mot patron est tellement péjoratif qu’il a été rayé du vocabulaire et remplacé par celui d’entrepreneur. Le CNPF est devenu le MEDEF, Mouvement des entreprises de France, mais le combat contre les privilégiés « au cœur cadenassé » n’a rien perdu de son intensité. L’injure n1 lancée à un gouvernement est de faire « la politique des patrons ».

Les riches ne sont plus 200 mais, au regard de la loi et du fisc, 330 000. Tous assujettis à l’impôt sur la fortune. Défendant à la radio le 13 juillet 2005 cette fiscalité frappant la présumée richesse, la porte-parole du parti socialiste, Annick Lepetit, affirme : « Je n’imagine pas que l’on puisse supprimer l’impôt sur la fortune, faire ce cadeau à 330 000 familles alors que 30 millions de Français doivent se serrer la ceinture et sont menacés par le chômage. »

Curieusement, toutes les statistiques indiquent que les inégalités se sont creusées régulièrement depuis une quinzaine d’années malgré une accumulation d’impôts destinés à les réduire. Les riches le sont de plus en plus. Les pauvres aussi.

La France compte 800 « riches parmi les riches », à la tête d’un patrimoine supérieur à 15 millions d’euros. Le magazine Challenges fait souffler, chaque année, un ouragan de jalousies, en publiant le palmarès des 500 plus grandes fortunes professionnelles, c’est-à-dire investies dans des entreprises. La couronne est très disputée entre Bernard Arnault qui pèse plus de 14 milliards d’euros et Liliane Bettencourt avec moins de 12 milliards. La nombreuse famille Mulliez affiche 10 milliards et préférerait à coup sûr ne pas se trouver exposée sur ce podium. En queue de peloton, deux groupes de restauration fondés par des self made men, Jean-Paul Buchet et les frères Coste, dépassent les 40 millions d’euros.

Ce « grand capital » représente pour les politiques qui gouvernent notre pays un monde lointain, mystérieux et sulfureux. François Mitterrand n’avait jamais un centime sur lui et laissait ses amis payer les additions au restaurant. « Pourtant, il avait une poche intérieure de son veston bien rebondie et j’ai longtemps cru qu’il s’agissait de son portefeuille, raconte son ancien Premier ministre Pierre Mauroy. Mais j’ai découvert que ce qu’il conservait si précieusement n’était qu’une liasse de coupures de presse avec les derniers sondages le concernant. Je crois bien qu’il n’a jamais eu une carte bancaire entre les mains. » Depuis ses débuts en politique, il y a quarante ans, Jacques Chirac a, lui, toujours vécu dans les palais de la République. Un train de vie et des frais de bouche intégralement assurés par l’État.

Maîtres d’hôtel, cuisiniers, voitures et chauffeurs, boiseries Louis XV et caves regorgeant de grands crus à faire fantasmer la plupart des chefs d’entreprise… chaque ministre, ambassadeur ou préfet dépense sans compter l’argent public. À commencer par le ministère des Finances censé serrer les cordons de la bourse. De quoi perdre la tête. Le couple d’énarques Gaymard ne s’est pas cru coupable des frais financiers dépensés pour aménager ses quatre cents mètres carrés avenue Montaigne.

Comment les chefs d’entreprise ne s’indigneraientils pas de tant de légèreté ! De ce Trésor public gaspillé pour l’apparat ! De promesses jamais tenues de réduire les dépenses de l’État ! D’une dette qui ruine l’avenir des générations futures ! Ils en parlent comme d’un « trou noir » dans lequel s’engouffre le pays. Une vision d’apocalypse qu’ils partagent tous avec une sincérité qu’on ne peut pas mettre en doute. Ils y trouvent une justification à leur émigration. Aujourd’hui à l’Assemblée nationale les entrepreneurs créateurs d’emplois se comptent sur les doigts de la main. Et il n’y en a pas plus au gouvernement. La plupart des ministres de droite ou de gauche sont des fonctionnaires qui ignorent tout de la vie des entreprises et des marchés boursiers.

Mais les dérives des patrons indignent aussi l’opinion. Salaires, stock-options, indemnités de départ inconvenantes, les chiffres sont tellement vertigineux qu’un citoyen ne peut que se révolter. En quittant Carrefour, le P-DG Daniel Bernard s’est vu attribuer un énorme pactole. Pour toucher une telle somme, une caissière de supermarché devrait travailler plusieurs siècles. En d’autres temps, il en fallait moins pour que le peuple brûle des châteaux et décapite son roi.

Daniel Bernard fait suite à une longue liste de dirigeants d’entreprise, de Pierre Dauzier, P-DG d’Havas, à Philippe Jaffré, P-DG d’Elf-Aquitaine, qui ont touché des indemnités de départ comparables. Et beaucoup de dirigeants de grandes entreprises, venus des cabinets ministériels, bénéficient de revenus annuels compris entre 1 et 2 millions d’euros.

Ils contribuent à perpétuer la lutte des classes qui empoisonne notre pays depuis si longtemps. Même s’ils travaillent dur, créent des emplois et contribuent au progrès social, les patrons qui bénéficient de privilèges aussi insolents ne peuvent se plaindre d’être mal aimés ou combattus. Les fonctionnaires du fisc réservent naturellement leurs griffes à ces gros revenus souvent opaques et parfois ténébreux.

Les patrons, eux, se plaignent du harcèlement de l’Administration à leur égard « jusque dans leur vie privée ». Ils ne s’en cachent pas : c’est cette véritable inquisition qui les pousse, un beau matin, à passer la frontière. Une chef d’entreprise de la région lilloise, aujourd’hui installée en Belgique, se souviendra toujours d’avoir vu débouler dans son bureau un inspecteur du travail. L’objet de cette visite inopinée ? « Je viens voir de quoi vous êtes coupable », lui a répondu le fonctionnaire sans une ombre de sourire.

En 1981, lorsque la gauche est arrivée au pouvoir avec quatre ministres communistes dans ses bagages, les chefs d’entreprise s’attendaient à souffrir. La grande frayeur et la grande fureur de ceux que le peuple de gauche appelle une fois pour toutes les riches, c’étaient, à l’époque, les nationalisations.

Depuis des mois, le débat, en France, tournait autour de ce fleuron du Programme commun. Et, depuis des mois, un homme était au premier rang du combat contre cette « confiscation » des moyens de production et d’échanges : Pierre Moussa, président de la Banque de Paris et des Pays-Bas rebaptisée Paribas.

Il a alors à peine soixante ans, mais c’est un vieux routier des corridors politiques. Il a débuté au cabinet de divers ministres de la quatrième République. Il préside la commission finances du patronat.

Pour épargner à sa banque ce qu’il considère comme une odieuse spoliation, Moussa, à la veille du débat à l’Assemblée, a l’idée de transférer des paquets d’actions à ses filiales belge et suisse. Ainsi, une partie des actifs de Paribas se situera hors du champ des nationalisations. Le gouvernement, pris de court, s’indigne de l’astuce. Moussa fait la une de tous les journaux comme ennemi mortel de la République des lendemains qui chantent. Il est injurié par les socialistes et traité par le Premier ministre Pierre Mauroy « d’émigré de Coblence », comme ceux qui abandonnaient leur pays en 1793.

Au bout d’une dizaine de jours, Pierre Moussa démissionne. Mais, entre-temps, son opération diabolique a réussi. Le gouvernement constate avec aigreur que deux filiales de la banque lui ont filé entre les doigts, la moitié du capital de Paribas. Le pouvoir « rose » découvre que le capitalisme n’a pas de patrie et qu’il dispose d’asiles un peu partout dans le monde. Des poursuites judiciaires sont engagées contre l’étatmajor de la banque. Quelques semaines plus tard, le ministre des Finances Jacques Delors place sous contrôle rigoureux les transferts de fonds à l’étranger.

Pierre Moussa fera école. Les riches Français viennent de comprendre que le meilleur moyen de sauver les meubles, c’est de les déposer en lieu sûr, chez nos voisins.

L’impôt sur les grandes fortunes (IGF) est voté le 28 octobre 1981 sans surprise. François Mitterrand n’a cessé de l’annoncer tout au long de la campagne présidentielle. Il sera annuel et affectera les biens d’une valeur supérieure à 3 millions de francs, 5 millions s’il comporte l’outil de travail. Deux cent mille contribuables sont concernés et l’État en attend une recette de 6 milliards de francs.

Chaque dimanche soir, à l’Élysée, une petite cour se réunit autour du nouveau monarque. « On était peu nombreux, se rappelle Pierre Mauroy. Il y avait là la belle-sœur de Mitterrand, Christine Gouze-Renal, Jack Lang, ministre de la Culture, et quelques autres… On réglait les problèmes au détour de la conversation. Un dimanche, on a parlé des œuvres d’art. Il fallait les exonérer de l’IGF, sinon le marché, à Paris, allait s’effondrer au profit de Londres. Moi, j’étais contre. Le président y tenait. »

Le lendemain, Pierre Joxe, président du groupe socialiste à l’Assemblée, propose d’exonérer de l’IGF les œuvres d’art. Son amendement provoque un débat long et tumultueux. L’affaire a d’ailleurs divisé le gouvernement. Laurent Fabius, secrétaire d’État au Budget et fils d’un grand marchand d’antiquités parisien, sera soupçonné à jamais d’avoir forcé la main du chef de l’État pour sauvegarder les intérêts de sa famille. Même ses camarades socialistes accréditeront cette version par animosité contre le chouchou de François Mitterrand, à leurs yeux un petit Giscard maquillé en socialiste. Et Jack Lang se garde bien de démentir.

Les propriétés forestières sont également exonérées de l’IGF pour les trois quarts de leurs valeurs. C’est que François Mitterrand, propriétaire d’une bergerie au creux d’un bois, aime les arbres, les connaît et les tutoie.

En face, côté patrons, on gamberge aussi pour arracher à l’Élysée quelques petits arrangements. Le pionnier de ce combat contre l’impôt sur la fortune, dès les premiers jours de 1982, s’appelle Yvon Gattaz. Vingt ans plus tard il n’a pas désarmé.

À l’arrivée des socialistes au pouvoir, il est à la tête du CNPF, un patron des patrons atypique. Avec ses semelles de crêpe, son bon sourire et ses grosses lunettes d’écaille, il n’a rien du grand fauve capitaliste. Cet ingénieur diplômé de Centrale de cinquante-six ans est fils d’un artiste peintre. Après être passé par les Aciéries du Nord et les automobiles Citroën, il a fondé trente ans plus tôt son entreprise de composants électroniques, Radiall, à une époque où il n’y avait guère de concurrents dans le secteur.

En 1982, il monte au créneau : « Je voulais démontrer au nouveau chef de l’État que cet impôt sur la fortune constituait une charge supplémentaire pour les entreprises, un frein pour les investissements et donc une menace pour l’emploi, problème déjà crucial à l’époque. »

Surprise, Mitterrand l’écoute. « Pourquoi lui ai-je plu ? Mon frère et moi, nous étions tous les deux ingénieurs, fils et petits – fils d’enseignants. » À chaque fois, le Président lui fait raconter la création de son entreprise. « C’était pour lui comme l’histoire de la Belle au bois dormant. Tout l’étonnait. Il ne cessait de me poser des questions : Mais l’escompte comment vous avez fait ? Mais sans un sou de capital, ce n’est pas possible ? Mais si… » Le patriarche de la gauche tombe des nues. « La classe des chefs d’entreprise, pour lui c’était une caste à part qui s’autoreproduisait. »

À plusieurs reprises, Gattaz se rend à l’Élysée. François Mitterrand est d’autant plus ouvert au plaidoyer de son visiteur que la situation économique tourne vite au désastre avec une chute des investissements, une augmentation du chômage, pas moins de 20 000 faillites déclarées, le tout sanctionné dès le mois de mars par un échec de la gauche aux élections locales.

Le 15 septembre 1982, la bataille est gagnée : l’outil de travail est exonéré de l’impôt sur la fortune. Théoriquement jusqu’en 1985, en fait définitivement : « François Mitterrand avait tranché contre tout son gouvernement », dit Yvon Gattaz.

Mais le gouvernement s’empresse de reprendre du bras gauche ce que le chef de l’État a donné de la main droite. Quelques semaines plus tard, les droits de succession sont doublés. À partir de 11 millions de francs, ils passent sans coup férir de 20 % à 40 %: «Et pendant les vingt années qui vont suivre, ajoute Yvon Gattaz, jamais démobilisé, vous n’aurez aucune transmission de grosse entreprise en ligne directe. Même la fille de Mme Bettencourt ne pourrait payer ces droits. »

En attendant le retour de la droite, qu’ils croient inscrit dans les astres, les patrons décident de faire le gros dos.

2

Une droite plus marxiste que la gauche

Tout a bien commencé. Et ça n’a pas traîné après la victoire de la droite aux législatives du 16 mars 1986. Chirac est à Matignon. Balladur aux Finances. La cohabitation avec François Mitterrand est sanglante. Le premier projet de loi du nouveau gouvernement est un collectif budgétaire dont la suppression de l’IGF est la pièce maîtresse.

Pour éviter un débat parlementaire qui menace d’être interminable et incertain, le Premier ministre recourt à l’article guillotine 49/3 qui coupe net la charge des communistes révoltés par l’abandon de « cette arme de justice sociale ». L’impôt sur la fortune semble à jamais enterré.

Jacques Chirac a été convaincu de sa nocivité par un patron qui ne paie pas de mine dans ses costumes qui semblent sortir d’une promotion d’Auchan. Gérard Mulliez n’a pas son baccalauréat mais il a lancé la vogue des hypermarchés en France. Il est désormais à la tête d’un empire commercial et règne sur la grande distribution. Avec sa famille, frères, fils, cousins, neveux, il ne cesse d’enfanter des entreprises florissantes que lorgnent les Américains.