Tunisie au présent

Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une empreinte indélébilependant des sièclesHabib Bourguiba Discours prononcé le 12 avril 1973devant les membres de l’Assemblée Nationale Le 7 novembre 1987, la Tunisie abordait, suivant la terminologie officielle désormais en vigueur, une « ère nouvelle ». Pendant trente années, Habib Bourguiba a présidé aux destinées de la République tunisienne, le Nouvel État pour l’avènement duquel il avait combattu la France coloniale et dont il avait élaboré les symboles, forgé les instruments et orienté les interventions, avec l’espoir non dissimulé de marquer les siècles de son empreinte. Le temps d’une mise en alerte des forces de police et de la lecture d’une proclamation, il a quitté la scène politique, victime d’un « coup d’État » apparemment banal mais exceptionnel à plus d’un titre : le Président de la République tunisienne a été destitué et remplacé par son Premier Ministre, pacifiquement et dans le respect de la lettre de la Constitution, sans susciter l’enthousiasme ni l’indignation d’une population partagée – pour autant que l’on puisse en juger – entre le soulagement et le regret. La destitution de Bourguiba, déclaré médicalement « empêché » dans l’exercice de la charge présidentielle, lève l’hypothèque d’une succession et interroge sur le devenir d’un héritage. Conçues et rédigées alors que l’après-Bourguiba relevait encore du futur, les contributions ici réunies dressent en quelque sorte un inventaire de cet héritage et en situent les enjeux. Bien évidemment, pas plus que leur objet, elles ne sauraient être tenues pour « au-dessus de tout soupçon ».


Publié le : mercredi 18 septembre 2013
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EAN13 : 9782271081278
Nombre de pages : 420
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Tunisie au présent

Une modernité au-dessus de tout soupçon ?

Michel Camau (dir.)
  • Éditeur : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, Éditions du CNRS
  • Année d'édition : 1987
  • Date de mise en ligne : 18 septembre 2013
  • Collection : Connaissance du monde arabe
  • ISBN électronique : 9782271081278

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http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782222040538
  • Nombre de pages : 420
 
Référence électronique

CAMAU, Michel (dir.). Tunisie au présent : Une modernité au-dessus de tout soupçon ? Nouvelle édition [en ligne]. Aix-en-Provence : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 1987 (généré le 25 novembre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iremam/2539>. ISBN : 9782271081278.

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© Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, 1987

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Sommaire
  1. Avant-propos

    La succession et l’héritage

    Michel Camau
  2. 1- Tunisie au présent

    Une modernité au-dessus de tout soupçon ?

    Michel Camau
    1. SUR LA TUNISIE : EXEMPLARITÉ D’UN CAS « A-TYPIQUE »
    2. SUR LE POLITIQUE : PARTICULARISMES ET UNIVERSALISME
  3. I - Racines. Aux origines de la Tunisie contemporaine

    1. 2- Espace et société l’équation tunisienne

      Moncer Rouissi
    2. 3- Elite et société : l’invention de la Tunisie de l’état-dynastie à la nation moderne

      Noureddine Sraieb
      1. ÉTAT ET SOCIÉTÉ
      2. KHEREDDINE ET LES « PRÉCURSEURS »
      3. LA SUCCESSION OU EN GUISE D’ÉPILOGUE
    3. 4- Économie et société : la formation du « sous-développement ». L’évolution socio-économique de la Tunisie précoloniale et coloniale

      Azzam Mahjoub
      1. Pourquoi deux siècles ?
  1. II - Réformes. L'État tutélaire : système politique et formes sociales

    1. 5- L’État tutélaire, système politique et espace éthique

      Asma Larif Beatrix
      1. RÉALITÉ HISTORIQUE DE L’ÉTAT
      2. L’ÉTAT BOURGUIBIEN : LE PROJET, LES INSTITUTIONS ET LES ACTEURS
      3. L’ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET LE PROBLÈME DE L’INSTITUTIONNALISATION DU POUVOIR
    2. 6- La réforme des mentalités : Bourguiba et le redressement moral

      Yâdh Ben Achour
    3. 7- L’industrie : mythe et stratégies

      Hassine Dimassi et Hédi Zaiem
      1. LES ANNÉES SOIXANTE : UNE TENTATIVE DE « DÉVELOPPEMENT CONSTRUIT »
      2. LES ANNÉES SOIXANTE-DIX : DE LA TENTATIVE D’INDUSTRIALISATION « PAR CONTAMINATION » À LA TENTATIVE D’INDUSTRIALISATION « SPONTANÉE »
      3. L’ÉQUATION ACTUELLE : LE DUALISME RETROUVÉ
      4. ÉPILOGUE : D’UN MYTHE À L’AUTRE ?
      5. ANNEXES
    4. 8. L’agriculture : discours et stratégies

      Jean-Paul Gachet
      1. DES CONSTANTES : UNE STRATÉGIE ÉTATIQUE, DES STRATÉGIES PAYSANNES
  2. III - Fractures. Aspects de la dynamique sociale

    1. 9- Secteur non structuré, politique économique et structuration sociale en Tunisie 1970-1985

      Jacques Charmes
      1. I - LE SECTEUR NON STRUCTURÉ : ÉMERGENCE D’UNE RÉALITÉ QUI S’IMPOSE AU PLANIFICATEUR ET AUX POUVOIRS PUBLICS
      2. II - DIMENSION ET CARACTÉRISTIQUES DU SECTEUR NON STRUCTURÉ EN TUNISIE
      3. III – LES ENJEUX ACTUELS ET LES CONTRADICTIONS DU DÉVELOPPEMENT DU SECTEUR NON STRUCTURÉ
    1. Bibliographie

    2. 10- La réponse de l’État au processus d’urbanisation

      Jellal Abdelkefi
      1. DE LA DÉSARTICULATION DE LA TUNISIE COLONIALE À CELLE DE LA TUNISIE NATIONALE
      2. UN EXERCICE DE PROSPECTIVE : LE SCHÉMA NATIONAL D’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE
      3. STATUT COMMUNAL ET RÉGULATION URBAINE
      4. LES INSTRUMENTS DE PRODUCTION ET DE GESTION DE L’ESPACE URBAIN
      5. GOURBIVILLES, URBANISATION SPONTANÉE, POLITIQUES DE L’HABITAT
    3. 11- La question syndicale contradictions sociales et manipulations politiques

      Khalil Zamiti
    4. 12- La fracture de l’intelligentsia

      Problèmes de la langue et de la culture nationales

      Aziz Krichen
    5. 13- Ordre masculin et fait féminin

      Soukaïna Bouraoui
      1. I – L’ORDRE MASCULIN DOMINANT
      2. II – UN FAIT FÉMININ IRRÉVERSIBLE ?
  1. IV - Enjeux. Politique et société : la gestion des conflits

    1. 14- L’Islam, les janissaires et le Destour

      Abdelkader Zghal
      1. I – LA LAÏCITÉ EN ISLAM : « LES MOTS ET LES CHOSES »
      2. II – SOCIO-GENÈSE DU NOUVEL ÉTAT TUNISIEN : QUATRE MODÈLES CONCEPTUELS-STRUCTURALS
    1. 15- Enjeux : le possible et le probable...

      Serge Adda
      1. LE SÉISME DE JANVIER 1984
      2. LE DÉSENCHANTEMENT ÉCONOMIQUE
      3. OCTOBRE 1985 : L’OCCASION MANQUÉE
      4. LA SUCCESSION DE NOUVEAU À L’ORDRE DU JOUR
      5. DU POSSIBLE AU SOUHAITABLE
      6. DU PROBABLE AU POSSIBLE
  1. Post-scriptum

    Serge Adda
  2. Ont collaboré à cet ouvrage

Avant-propos

La succession et l’héritage

Michel Camau

Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une empreinte indélébile
pendant des siècles
Habib BOURGUIBA Discours prononcé le 12 avril 1973
devant les membres de l’Assemblée Nationale

1Le 7 novembre 1987, la Tunisie abordait, suivant la terminologie officielle désormais en vigueur, une « ère nouvelle ».

2Pendant trente années, Habib Bourguiba a présidé aux destinées de la République tunisienne, le Nouvel État pour l’avènement duquel il avait combattu la France coloniale et dont il avait élaboré les symboles, forgé les instruments et orienté les interventions, avec l’espoir non dissimulé de marquer les siècles de son empreinte. Le temps d’une mise en alerte des forces de police et de la lecture d’une proclamation, il a quitté la scène politique, victime d’un « coup d’État » apparemment banal mais exceptionnel à plus d’un titre : le Président de la République tunisienne a été destitué et remplacé par son Premier Ministre, pacifiquement et dans le respect de la lettre de la Constitution, sans susciter l’enthousiasme ni l’indignation d’une population partagée – pour autant que l’on puisse en juger – entre le soulagement et le regret. La destitution de Bourguiba, déclaré médicalement « empêché » dans l’exercice de la charge présidentielle, lève l’hypothèque d’une succession et interroge sur le devenir d’un héritage.

3Conçues et rédigées alors que l’après-Bourguiba relevait encore du futur, les contributions ici réunies dressent en quelque sorte un inventaire de cet héritage et en situent les enjeux. Bien évidemment, pas plus que leur objet, elles ne sauraient être tenues pour « au-dessus de tout soupçon ». En dépit du souci de couvrir un large champ, elles ne pouvaient être que partielles. A l’instar de toute démarche analytique elles se devaient, par définition, d’être critiques. Ce qui exclut, nous rappellerait si nécessaire Albert O. Hirschman1, non seulement la célébration mais aussi les lamentations. Malgré les précautions méthodologiques qui s’imposent à tous, l’écueil de la première est plus facile à éviter que celui des secondes. D’autant que chaque auteur par sa trajectoire individuelle et collective est personnellement et directement impliqué dans les conflits et enjeux de la modernité.

4Dès lors que l’ensemble se prêterait à une lecture critique au sens défini ci-dessus, l’ouvrage aura atteint l’un de ses principaux objectifs en suscitant et stimulant une discussion à la mesure de l’importance et de l’intérêt de la Tunisie d’aujourd’hui, celle de l’après-Bourguiba.

5En tout état de cause, une telle discussion n’aurait pas à pâtir de l’inévitable décalage de contexte entre le moment de la conception de l’ouvrage et celui de sa parution. La pertinence des différentes contributions n’est pas affectée, sinon positivement, par l’actualité la plus récente. C’est dire qu’il n’y a pas lieu de les « actualiser ». Cependant il est des événements que l’on ne peut se résoudre à passer sous silence compte tenu de leur importance intrinsèque et de leur charge symbolique. La retraite forcée du « Combattant Suprême » fait partie de ces moments-clés qui scandent l’histoire immédiate et en marquent les césures. A ce titre elle appelait un commentaire circonstancié que l’on trouvera en adjonction de la dernière contribution, la plus directement concernée par la conjoncture politique (S. Adda, Enjeux : le possible et le probable...). Reste la question fondamentale de la trace du bourguibisme. Il serait présomptueux de prétendre y répondre ici et maintenant. D’autant qu’elle ne se résume pas en une alternative simple entre l’éphémère et le durable mais renvoie au problème général de l’articulation entre une brève séquence historique, « agitation de surface », et la profondeur du temps. A défaut de pouvoir trancher sur les modalités de cette articulation, l’on voudrait en quelques lignes, sans anticiper outre mesure sur le contenu même de l’ouvrage, souligner l’empreinte des siècles sur le bourguibisme et, partant, relativiser la portée de ce vecteur de la modernité. Que l’on ne s’y trompe point, notre propos ne saurait être tenu pour dénonciation d’un prince déchu qui ne se connaissait pas de prédécesseur sinon Jugurtha (un Jugurtha qui aurait réussi, disait Bourguiba parlant de lui-même) et répugnait à l’idée que l’on puisse un jour lui succéder. Il s’apparente davantage à un hommage rendu, sans célébration ni lamentation, à un personnage hors du commun qui quoi qu’on en ait dit ou écrit et en dépit des méfaits des courtisans et des errements de la vieillesse, était profondément enraciné dans l’histoire et la culture du peuple qu’il dirigeait et représentait.

6(...) Je crois que seule la force de l’État peut garantir la sécurité et le bien-être des individus et donner un contenu réel aux notions de progrès et de civilisation. Ces notions n’ont aucune signification dans une société où l’individu vit dans l’isolement et la peur du voisin et où règne la loi de la jungle. L’homme pour s’élever et prospérer doit vivre à l’abri d’un pouvoir juste et fort. (H. Bourguiba, discours du 1er juin 1959).

7La profession de foi résume le projet bourguibien, cette tentative d’édification en terre arabo-musulmane d’un État de type « légal-rationnel » conforme aux canons de la modernité occidentale. Elle doit beaucoup, il va sans dire, à un mode de socialisation par l’école et l’université françaises. Elle ne s’inscrit pas moins dans une tradition intellectuelle réformiste présente et active en Tunisie depuis le xixe siècle. De ce point de vue, Bourguiba et la génération d’intellectuels qui ont fondé le Néo-destour et dirigé son combat étaient, en dépit de leurs réticences à l’admettre ou reconnaître, des successeurs, les continuateurs d’une lignée et les adaptateurs d’un paragdime préexistant : face au défi de l’Occident, la défense et la promotion de l’identité passent par l’adoption et l’appropriation des instruments de la puissance occidentale, au premier rang desquels l’État rationnel. En un sens, le bourguibisme aura été un chaînon du réformisme tunisien amorcé par le règne d’Ahmed Bey (1837-1855) et représenté désormais par ceux des intellectuels qui, non sans avoir milité, pour la plupart, dans l’opposition de gauche au régime bourguibien, se réclament aujourd’hui de la défense de « l’État moderne », autrement dit d’un acquis associé nolens volens au nom de Bourguiba. Pour autant, à proprement parler, il est difficile de se référer en l’occurrence à un héritage du bourguibisme. Non point parce que le « Combattant Suprême » n’aurait fait que transmettre ce qu’il aurait reçu, mais parce que sa relation à l’« État moderne » n’a jamais été univoque.

8La notion de pouvoir juste et fort, d’État garant de la sécurité et du bien-être, recouvrait un projet et la revendication des moyens de sa réalisation : la mise en équation de l’ensemble tunisien, de l’État et de la personne de Bourguiba. Elle prenait sa pleine signification par rapport à un autre type d’État dont la dénonciation était à la mesure de sa prégnance. L’État selon la raison, regroupement à vocation universelle transcendant et transfigurant les particularismes de la société civile, était dans son énoncé l’antithèse de l’État comme dynastie, souveraineté d’un groupement particulariste (d’une açabiyya ou esprit de corps) dépourvue d’autre justification que la loi, nécessaire, du plus fort2. Alors que le premier n’était en définitive qu’une construction abstraite érigée en impératif éthique (un « idéal »), le second était legs d’une histoire de plusieurs siècles.

9On a dit de la Tunisie, l’ancienne Ifrikiya des Arabes, qu’elle n’avait jamais été qu’un « sultanat arabe » absorbant et naturalisant ses maîtres3. L’alliage, dans le moule de l’Islam, de la tradition citadine et villageoise de ses plaines maritimes et du mode de vie agro-pastoral de la steppe et de l’intérieur des terres y a été garanti et sauvegardé par la propension de la société citadine, représentée par ses clercs, à s’en remettre à un bras armé, un pouvoir fort, extérieur à elle-même, pour soumettre les tribus et prévenir les troubles pourvu qu’il s’engage à respecter et défendre l’Islam. L’accession au pouvoir d’Hussein Ben Ali (1705), fondateur de la dynastie qui a régné en Tunisie jusqu’en 1957, offre, comme le montre plus loin Abdelhader Zghal, un archétype de cette tendance.

10Pour Bourguiba, Ben Ali était préisément l’illustration de ce qui ne devait plus être :

11(Ben Ali) Qui était-ce ? Un aventurier obscur. Dès le premier jour, il a considéré le pays comme son fief. Sa succession était initialement promise à un neveu. Mais entre temps, il avait eu des enfants. Ce fut le conflit. Le pays s’est divisé en deux clans ennemis (...). Guerre, dissension et vengeances, telle était la situation du pays au commencement du règne. Triste débuts ! (1er juin 1959).

12Lecteur d’Ibn Khaldoun, le fondateur de la République tunisienne était hanté par l’inclination à l’insubordination, cette « plaie de l’Afrique » dénoncée par l’historien des Berbères, qui au xive siècle observait : Un empire s’affirme difficilement dans les pays occupés par de nombreuses tribus ou groupes. Cela provient des divergences d’opinions et de tendances. Derrière chaque opinion et derrière chaque tendance on trouve une açabiyya qui les défend; aussi les soulèvements et les rebellions sont-ils constants et fréquents contre la dynastie même si celle-ci s’appuie sur son açabiyya. En effet, l’açabiyya de chacun des groupes qu’elle tient en soumission trouve en lui-même la force pour préserver son intégrité.

13Dans le discours bourguibien, la mise en cause des démons de l’anarchie et du tribalisme apparaît comme une constante voir une obsession que l’on ne saurait imputer au seul rationalisme de l’intellectuel moderniste. Le verbe du réformateur pour qui l’horizon de l’État est la totalité hégélienne traduit les inclinations de l’homme d’un terroir, de l’enfant de Monastir, cité du Sahel, le littoral de la Méditerranée orientale, vieux foyer de civilisation citadine et villageoise. Pour le sahélien Bourguiba, l’État de la dynastie husseinite se caractérisait par son incapacité à protéger les cités contre les razzias des tribus environnantes et par le poids de sa fiscalité et de son armée sur les citadins. Autrement dit, le contre-modèle, l’État de Ben Ali, était perçu à partir d’un mode d’insertion dans les clivages de la société tunisienne par ailleurs illégitimés. Il relevait, à proprement parler du fantasme. Le fils de Monastir ne parvenait pas à se dégager de la trame des liens primordiaux pour considérer d’un point de vue historique l’œuvre de Ben Ali et de ses successeurs : la constitution de l’entité étatique tunisienne. Une représentation totalement négative lui donnait l’illusion d’échapper à l’emprise des solidarités particularistes pour accéder à l’universel de l’État moderne. Ce qui éclaire sous un jour particulier la notion de pouvoir juste et fort.

14A maintes reprises, le Président de la République a fait publiquement observer qu’il aurait été en mesure, si tel avait été son bon plaisir, de fonder une dynastie, mais qu’il était animé par une autre idée de l’État. De fait, Bourguiba n’a pas fondé de dynastie au sens étroit du terme, celui d’un pouvoir se transmettant par les liens du sang. Mais en succombant à la tentation de la présidence à vie, éventualité qu’il avait longtemps récusée, et en prétendant se réserver le droit de désigner lui-même son successeur, il a explicité l’étroite imbrication de la République moderne et de l’État-dynastie. Le bourguibisme n’a jamais cessé d’être une tension entre deux types d’État et deux héritages issus respectivement des précurseurs réformistes du xixe siècle et de la généalogie du fait étatique tunisien. Le trait tient à la trajectoire non seulement d’un homme mais aussi d’une société. Les réformes promues par le premier ont réactualisé les clivages de la seconde et partant avivé les tensions d’un leadership. Le héraut de l’unité nationale (Il n’y a plus de Beni X ou de Beni Y; il n’y aura que des Tunisiens) a été un gérant du régionalisme particulièrement attentif à la prééminence politique des Sahéliens et, parmi eux, des Monastiriens. L’adepte déclaré d’une religion de l’État a manié les symboles universalistes de l’Islam. Le républicain promoteur des principes de légalité et d’égalité a constamment hissé sa personne au-dessus des lois. Le législateur qui s’enorgueillissait du contenu novateur du code de statut personnel se considérait comme le « libérateur » de la femme4.

15L’ambivalence du leadership n’était pas de nature, il va sans dire, à réduire les fractures provoquées par le choc de la modernisation : faible intégration de la jeunesse, disparités régionales, montée en puissance de l’islamisme... Mais elle en a compensé les effets centrifuges. Le « Combattant Suprême » disposait d’une assise beaucoup plus large que celle de l’élite dirigeante de l’État. Sa position personnelle ne se réduisait pas à la direction d’un groupe plus puissant que les autres. Elle le plaçait également au-dessus de tous les groupes, y compris celui-là, l’État, contre lequel il constituait un recours éventuel. Paradoxalement, la figure emblématique de l’État moderne était celle du père juste et fort, manifestation, à l’échelle de l’ensemble de la société, de la vitalité du modèle familial patriarcal comme forme d’adaptation à un nouveau mode de vie minant les fondements structurels de la famille patriarcale.

16L’ambivalence du bourguibisme se manifeste jusque dans les circonstances de la retraite forcée du « Combattant Suprême ». Celle-ci tient tout à la fois de la procédure constitutionnelle et de la déposition du Prince par un héritier menacé dans ses droits à la succession.

17Comment garantir une succession sans heurts. Comment s’assurer que le meilleur candidat, le plus compétent sera choisi ? A la question ainsi posée par Bourguiba en avril 1966, Zine el Abidine Ben Ali a apporté, vingt ans plus tard, la réponse que l’on sait. Bourguiba est mort, politiquement s’entend, de la présidence à vie, du refus d’admettre qu’on puisse lui succéder de son vivant. Son aptitude à manipuler les hommes et à dénouer les situations les plus critiques l’a maintenu au pouvoir alors même que les assises de celui-ci se fragilisaient. Trois événements majeurs, trois « morts » symboliques, jalonnent son parcours de trente années à la tête de l’État.

183 juin 1970 : dans un « message à la Nation », le Président reconnaît qu’il s’est trompé... dans le choix de ses collaborateurs et qu’il lui faut prendre davantage de recul en se déchargeant... d’une partie de ses responsabilités. Par ce repli tactique, il sauve apparemment son leadership menacé par une crise mettant en cause la tutelle de l’État sur la société. Le prix apparent en est le reniement de dix ans de dirigisme et l’incrimination de l’un de ses ministres les plus proches, Ahmed Ben Salah. Mais, en réalité, Bourguiba entérine lui-même la fin de l’âge d’or du réformisme bourguibien, de l’État montreur de conduite.

1926 janvier 1978 : menacée dans son autonomie, la Centrale syndicale UGTT lance un ordre de grève générale qui est l’occasion d’émeutes sanglantes. Le gouvernement doit faire appel à l’armée pour rétablir l’ordre. Pour le première fois le régime perd le contrôle de la rue et doit s’en remettre à la troupe, invitée à faire usage de ses armes. Bourguiba se tait. Il n’intervient publiquement en aucune façon sinon pour signer un message de considération aux forces armées et de sécurité. Cette absence immunise sa personne mais consacre sa dépendance.

206 janvier 1984 : dans un discours télévisé, le Chef de l’État annonce qu’il annule la décision gouvernementale d’augmentation du prix du pain et des céréales qui avait été le détonateur de nouvelles émeutes nécessitant encore une fois l’intervention de l’armée. Ce faisant, il met fin à l’agitation et rehausse son image de recours. Mais il avalise un affaiblissement de l’État. Les manifestants et émeutiers ne s’y sont pas trompés, qui laissent éclater leur joie, en brandissant d’une main le portrait de Bourguiba et en faisant de l’autre le « v » de la victoire.

21Ces retrouvailles entre le peuple et le père juste et fort seront les dernières. Bourguiba se croit encore suffisamment fort pour enrayer, par la répression, la poussée islamiste et toute les manifestations d’autonomie sociale et en faire endosser la responsabilité par d’autres. Mais son pouvoir n’est plus désormais synonyme de sécurité et de garantie contre les troubles. La crainte de nouvelles émeutes et l’éventualité d’une intervention militaire qui ne serait plus provisoire habitent les esprits, du moins parmi les classes moyennes citadines. D’autant que la longévité du « Combattant Suprême » avive les dissensions de la classe politique obnubilée par la succession. Pour reprendre une formulation d’Aziz Krichen, détournée ici de son contexte, « les fils, dans ce pays, ne parviennent plus à s’identifier positivement à leur père ».

22Le 7 novembre 1987 est pour la majorité des Tunisiens gage de ce qu’ils n’osaient plus espèrer : une succession sans heurt au profit de l’homme qui a pu et su prendre l’initiative de restaurer la sécurité.

23La trace du bourguibisme ? Le renouvellement d’une tradition intellectuelle réformiste par l’adoption des symboles et des instruments de l’État moderne et son enracinement chez une fraction de l’intelligentsia. Mais aussi une attente envers l’État, non point le montreur de conduite mais le garant de l’ordre et de la sécurité pour une société jalouse de son autonomie. Sous cet angle, Bourguiba aura été bien malgré lui le continuateur de l’œuvre d’Hussein Ben Ali. Vous avez dit, Ben Ali ?

2419 novembre 198

Notes

1Hirschman (Albert O.). « L’économie politique du développement en Amérique latine. Sept exercices de rétrospection ». Le Débat. 46. septembre-novembre 1987 : 153-175.

2 Sur le passage de l’État-dynastie à l’État moderne comme élément central de la problématique des réformateurs du xixe, on consultera plus loin la contribution de N. Sraïeb.

3Gautier (E.F.). Le passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot. 1937 : 155.

4 Sur ce point, voir la contribution de S. Bouraoui.

1- Tunisie au présent

Une modernité au-dessus de tout soupçon ?

Michel Camau

Nous traversons le présent les yeux bandés, tout au plus
pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de
vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous
examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons
vécu et nous en comprenons le sens
.Milan Kundera Risibles Amours

Dans un coin du désert sans arbres, j’ai sommeillé
Et près de moi se lamentaient les oiseaux
Et le brouillard de la nuit était sombre
Et les éclairs apparaissaient, brillant
En un cumulus clair; les nuages sombres se sont groupés
Montrant la fin des nuits
L’odeur de la brise était bonne
Elle guérissait le corps des malades.
Où se trouve la fin de l’existence ?
Comment sera le visage de l’avenir ?
(La Geste Hilalienne- Version de Bou Thadi – Lucienne Saada)

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