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Turquie

De
166 pages
Une occidentalisation de la Turquie kémaliste, issue d'une volonté politique, a-t-elle provoqué un trouble identitaire risquant de secouer le devenir du pays ? Des menaces guettent effectivement les principales options de cet Etat-nation qui voulut faire de l'Europe son maître à penser. La Turquie tenant sans doute à préserver son homogénéité, son adhésion à l'entité pan-européenne est rendue complexe.
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Turquie

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l (a)wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07670-9 EAN : 9782296076709

Turquie
Occidentalisation éclatée

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L' Hltmattan

Turquie
Occidentalisation
éclatée

Sommaire
Avant-propos.
Noureddine
Turquie:

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Jebnoun
. ............... . . ...3

Eléments d'une grille de lecture d'un pqys tiraillé entre Occident

Et Orient. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ata Ayati Le Kémalisme et le Panislamisme

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Ali Arayici L'évolution de l'alphabétisation et de la scolarisation en Turquie 81 Noureddine Jebnoun Le contentieux gréco-turc, une menace permanente stabilité en Méditerranée Hors thème Taoufik Djebali Les Arabes américains: Le parcoursd'uneintégration inachevé

pour la ...127

..137

Avant - propos
ans une récente étude de réflexion portant sur l'avenir de l'Europe\ la Turquie serait susceptible d'être admise au sein de la Communauté européenne, vers l'an 2000. A la lecture de ce texte2, il semblerait que cette admission reposerait davantage sur des rapports de force, sans être pour autant l'aboutissement d'une pure conviction. Si la candidature de ce pays reste en suspens, c'est parce que cette adhésion devait répondre à certains critères, tels que, par exemple: un grand élargissement de «l'Union plurielle» qui passerait de quinze à une quarantaine de pays d'ici à l'an 2000, la Turquie n'arriverait qu'en dernière position, après la Russie. D'après ce rapport, le risque d'une « radicalisation de l'islam au sud-est de l'Union» pourrait être évitée. En fait, si le facteur religieux n'a été que très peu évoqué jusqu'alors, comme étant un tabou, il deviendra ultérieurement l'objet d'un débat.. Quant à l'objection exprimée par la Grèce, peut-être n'est-elle qu'un obstacle parmi d'autres, sans en être l'essentiel. A vrai dire, outre la religion, ce sont des concepts tels que la culture, l'économie ou le système politique qui, selon l'Europe, rendent ce pays inapte à rejoindre le cortège des nations du Vieux Continent. Car, comme tout regroupement attaché à son homogénéité, il semble bien que cette entité veuille tenir à l'écart la Turquie en quête d'un rattachement dont la volonté est unilatérale. Revendiquant une certaine occidentalisation, certes complexe et à double tranchant, l'Etat Kémaliste a instauré, dès les années vingt, une forme de laïcisation autoritaire et imposée, de même qu'une latinisation de l'alphabet. Cet Etat estimait alors que

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s'agit d'un rapport présenté par Jacques Attali, ancien François Mitterrand. _ 2 Cette étude demandée à l'auteur par le Ministère des Affaires dans le Figaro du 25 août 1999

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_ Il

conseiller Etrangères,

du Président est évoquée

son entrée dans l'ère de la modernisation était acquise. En outre, son alliance militaire avec l'Occident était censée favoriser la transformation d'un pays oriental par excellence, en un pays européanisé! Or, au-delà d'une vocation « européiste », la modernité semble plutôt être un ensemble de données liées à l'esprit de la Cité, incarné par un enchaînement de progrès évolutifs fondés sur une certaine culture. Quant à l'importation de quelques concepts préfabriqués tels que le pluralisme « politicard », plaçant le multipartisme audessus d'une véritable liberté d'expression 3et un sécularisme limité à un système « laïcard4 », cette importation n'a pas été concluante. Si l'Europe a ses raisons de laisser la Turquie faire antichambre, celle-ci, quant à elle, est impliquée dans un processus de trouble identitaire. Car, éprouver le désir de devenir ce que l'on n'est pas ou bien, avoir le souci d'imiter autrui, nécessite talent et compétence. Mais, si un décalage entre deux univers est constaté, ne convient-il pas de s'imposer un rattrapage, à supposer que l'on en ait les moyens.

_Il est à remarquer que dans le cas de la Turquie la véritable décision concernant le destin du pays revient à l'Armée. 4 _ A vrai dire, la campagne de style maccarthyste, menée pendant plusieurs décennies, a bien alimenté et développé le courant conservateur qui se traduira par un mouvement politico-religieux: Refah, d'abord, puis Fazilet, mettant en péril le laïcisme de l'establishment.
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Turquie:
Eléments d'une grille de lecture d'un pqys tiraillé entre Occident et Orient

Noureddine Jebnoun

a Turquie a hérité d'un passé vertigineux qui a laissé de grands souvenirs et est responsable d'un double sentiment de supériorité pour ce que son peuple a été et d'infériorité pour ce qu'il est devenu. Telle est la première clé historique qui ouvre la porte de son présent. Au cœur de la plupart des grands bouleversements de notre époque, crise du Golfe, effondrement de l'Union Soviétique, éclatement de la Yougoslavie, identité kurde, avenir de Chypre, relations avec la Grèce, équilibres explosifs au Caucase, instabilité de l'Asie centrale, la spécificité turque réside dans la capacité inédite de ce pays à se situer dans plusieurs sous-systèmes régionaux. L'équilibre en Méditerranée orientale, dans les Balkans, dans le Caucase, au Proche-Orient, en Asie centrale et en Europe dépend en partie de la fonction modératrice qu'exerce tout azimut le modèle turc. Bénéficiant d'une situation géopolitique exceptionnelle, de nombreux atouts culturels et économiques, la Turquie est partagée entre des tropismes orientaux, et son appartenance à l'Europe La Turquie est à l'évidence aujourd'hui en train de devenir une puissance régionale incontournable, courtisée par les nations occidentales mais encore indésirable à part entière dans l'Union européenne, tant son chemin vers une véritable démocratie est encore long. Pourtant, bien que confronté à des problèmes intérieurs d'ordre politique, économique et social, ce grand pays

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N. Jebnoun

musulman devra trouver une place incontestable dans l'Europe, seule véritable gage de stabilité et de sécurité dans la région. La Turquie, un pays tiraillé entre Orient et Occident, laïcité, démocratie et régime militaire. islam et

La Turquie, un pays au passé historique très riche qui occupe une place originale aux marches de l'Europe. Elle constitue un ensemble disparate où a eu lieu un mélange des peuples les plus divers, la synthèse des cultures de l'Iran, de l'Inde, de la Chine et de la steppe sibérienne. L'influence des Achéménides, des rois perses Darius puis Xercès céda la place à celle des hélléniques sous la domination d'Alexandre le Grand puis à celle des romains. Islamisés progressivement par des Iraniens musulmans entre le VIII e et le X e siècle, les Turcs commencent à s'étendre jusqu'aux frontières de l'Inde. L'invasion des populations turco-mongoles originaires du haut plateau d'Altaï et l'installation d'une tribu dans l'Anatolie donnent naissance à la dynastie ottomane. Alliés des Grecs contre les Bulgares, les Ottomans découvrent la civilisation byzantine et entreprennent la conquête des Balkans. La dynastie ottomane, vassalisée par Tamerlan et ses hordes turco-mongoles au début du XV e siècle, retrouve son indépendance à sa mort. Une succession de conquêtes de l'Europe à l'Asie centrale donne naissance à un empire dont l'apogée se situe au XVI e siècle sous Soliman le magnifique. Au moment de sa plus grande force l'empire occupe la totalité des Balkans, une partie de l'Europe centrale jusque dans la plaine hongroise, le pourtour de la mer Noire, le Caucase. Il faut ajouter le contrôle quasi absolu du monde arabe, notamment des pays arabes du bassin oriental de la Méditerranée: Syrie, Palestine, Egypte, nord de l'actuelle Libye, Tunisie jusqu'à la région d'Alger. D'autre part, l'empire ottoman s'est assuré le contrôle de la Mésopotamie et débouche sur le Golfe persique. Enfin, il domine les rives de la mer Rouge jusqu'à l'actuel Soudan et de l'autre côté, les provinces qui correspondent aujourd'hui à la façade maritime de l'Arabie Saoudite. Il s'agit donc d'un immense bloc, hétérogène

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Eléments d'une grille de lecture d'un pqys tiraillé entre Occidmt et Orimt

ethniquement et religieusement, qui comprend des populations musulmanes, comme les Arabes, des populations chrétiennes, comme les peuples des Balkans, sans oublier quelques communautés juives importantes. Le déclin de l'empire débute avec la découverte des Amériques et l'inversion des routes du commerce diminuant le rôle de la Méditerranée. La Grande Guerre marque un tournant très important dans l'histoire géopolitique de l'empire. Son engagement dans le conflit du côté des puissances du centre achève son effondrement territorial. Le sommet de la déliquescence fut la signature du traité du Sèvres en 1920, traité qui réduisait l'empire à un quadrilatère: l'Anatolie. De cette détresse surgissent les forces nationalistes avec Mustapha Kémal Atatürk, dont la vision géopolitique était simple et s'inscrivait dans une vision laïque: « la Turquie, toute la Turquie, rien que la Turquie », ou autrement dit « paix dans le pays, paix dans le monde ». Il réussit entre 1919 et 1923, fort de l'appui soviétique, à bâtir sur les ruines de l'empire ottoman, un Etat libre doté d'institutions modernes. Cependant, Atatürk reprit les armes, chassa les Grecs de Thrace et repoussa les Français des côtes méditerranéennes. Le traité de Lausanne entérina les nouvelles frontières de la Turquie et le 29 octobre 1923, la République de Turquie fut proclamée. Pour éviter que la Turquie ne rejoigne l'Allemagne nazie et pour ainsi garantir sa neutralité, la France lui céda le Sandjak d'Alexandrette en 1939. Aussi appelée région d'Hatay, ce riche canton côtier au nord de la Syrie, peuplé de turcs, de kurdes et d'arabes, est un motif récurrent de discorde entre la Syrie et la Turquie. Premier président de la République turque, Mustapha Kémal reste celui qui donna le droit de vote aux femmes, proclama la séparation de la religion et de l'Etat et remplaça l'alphabet arabe par l'écriture latine. Il a par ailleurs, forgé une armée devenue un pilier de l'Etat. Son œuvre politique, sociale et spirituelle va contribuer à arrimer la Turquie à l'Occident en général et à l'Europe en particulier. Ce vaste pays, coincé entre Occident et Orient, occupe une place originale aux marches de l'Europe. Au plan de ses

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caractéristiques géographiques, le territoire de la Turquie se partage entre cinq grands ensembles. La Thrace orientale, vaste plateau avec quelques reliefs, qui contrôle par le Nord l'accès à la mer Noire avec le détroit des Dardanelles, la mer de Marmara et plus à l'Est le Bosphore. Cette région donne à la Turquie ses frontières avec la Grèce et la Bulgarie. Le plateau anatolien s'étend de la mer Egée à la Phrygie orientale. Il constitue le cœur de l'Asie mineure et renferme de riches gisements de minerais de fer et de métaux non ferreux. Sa partie Nord-Ouest contrôle l'accès à la mer Noire au Sud des Dardanelles. Les Alpes pontiques, au Nord, forment un bourrelet montagneux continu depuis le Bosphore jusqu'à la Géorgie. La partie Est du pays, dite région de l'ancienne Arménie, englobe une partie du Kurdistan et donne au pays ses frontières avec l'Arménie, l'Iran, l'Irak et la Syrie. En outre, elle revêt une grande importance puisque le Tigre et l'Euphrate, vitaux pour ses voisins du Sud, y prennent leur source. L'arc montagneux méridional Taurus ouvre la Turquie sur la mer Méditerranée orientale et la Syrie. Faiblement peuplé lors de sa fondation, la république turque a bénéficié d'une forte poussée démographique notamment durant la période 1955-1960. Le peuple turc, fort de 60 millions d'individus, est presque homogène par sa langue. Seules subsistent une petite minorité grecque à Istambul et une solide minorité kurde d'origine indo-iranienne dans l'Est du pays. Homogène, la population turque l'est aussi par sa religion musulmane. Plus de 99 % des turcs sont musulmans de rite sunnite hormis quelques îlots chiites dans les zones montagnardes les plus reculées. La Turquie présente donc un potentiel intéressant pour l'Europe compte tenu de sa situation géographique, de sa population et la richesse de son sous-sol. Mais malgré d'indiscutables atouts, elle est confrontée à un certain nombre de problèmes politique, économique, social et relationnel avec ses voisins.

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Eléments d'une grille de lecture d'un pcrys tiraillé e1ltreOccident et Oriellt

Bien que la Turquie ne soit qu'une semi-démocratie avec une constitution inspirée par et pour les militaires en 1982, après le coup d'état de 1980 et dont certains articles restreignent les libertés fondamentales, il n'en demeure pas moins que c'est le seul pays au Moyen-Orient où il existe un véritable espace politique de multipartisme. Les idéaux démocratiques introduits par Mustapha Kémal, il y a quelques soixante-quinze ans, ont profondément pris racine dans la société civile. La forte tradition étatique et la surveillance d'une armée dévouée à la sauvegarde des intérêts démocratiques et séculaires de la république entraînent une certaine stabilité institutionnelle. Cependant, la multitude de partis dans le paysage politique rend le pays difficilement gouvernable. Pas moins de sept jouent un rôle plus ou moins important au sein de l'Assemblée nationale. Ainsi, les premiers ministres désignés par le président de la république ne peuvent obtenir une majorité que grâce à un assemblage de partis aux convictions diverses et de députés indépendants. Au regard des élections législatives qui Se succèdent le constat est flagrant: le parlement s'émiette. Les partis conServateurs de droite, le Parti de lajuste voie de Mme Ciller et le Parti de la mère patrie dirigé par Mesut Yilmaz ne peuvent pas s'entendre. Le Parti républicain du peuple, crée par Mustapha Kémal est mis à mal. Le Parti de la gauche démocratique dirigé par Bülent Ecevit, stagne depuis plusieurs années. Les petits partis, nationaliste de Alparslan Türkes, le Mouvement de la nouvelle démocratie de Cem Boyner et le Refah devenu Fadhila, parti islamiste de Necmettin Erbakan enregistrent une progression à chaque élection. La Turquie est ainsi plongée dans une crise politique dont les risques sont doubles: le premier est de voir la classe dirigeante turque, livrée aux jeux politiciens qu'elle affectionne, renvoyer à un futur incertain la prise des décisions urgentes. Le deuxième est que les radicaux de tous bords accroissent leur influence et brisent l'unité du pays où les différentes communautés ont réussi à cohabiter dans le cadre de l'héritage kémaliste fondé à la fois sur le concept d'Etat-nation, celui de la laïcité, et celui d'entreprises d'Etat.

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Un autre problème de la Turquie résulte de la tension très vive entre la presse foisonnante, sinon florissante, et la classe politique qui voit en elle une ennemie. Les révélations sur la corruption de certaines personnalités, l'appartenance d'autres à des réseaux mafieux n'y sont pas étrangères. Ainsi, les modernistes résolument tournés vers l'Europe ont peur que les révélations sur les turpitudes du pouvoir dégénèrent en coup d'état militaire et ne nuisent à l'image du pays déjà ternie par le problème kurde. Cette minorité est forte de 13,7 millions d'individus soit 23 % de la population turque. Résidant à l'origine dans les zones rurales de l'Est et du Sud-Est de l'Anatolie, les Kurdes ont, au fil des années, migré vers les grandes villes. La moitié vit toujours dans ses zones d'implantation traditionnelles et subit une répression militaire depuis que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est entré en lutte armée contre le pouvoir en 1984. Les conséquences nationales du problème kurde sont désastreuses. Elles résultent principalement de la façon purement militaire dont il est traité. La non reconnaissance de l'identité kurde par Ankara, la négation d'un particularisme ethnique sont là des réminiscences du kémalisme fondamental. Ce dernier peut donc être tenu pour responsable du gâchis humain et financier, consenti chaque année par la Turquie pour traiter le problème. Depuis 1984, les opérations militaires ont détruit plus de 2000 villages, entraînant la dispersion plus ou moins forcée de 2 millions de personnes traitées en citoyens de seconde zone. Le choix de tout militaire devient un véritable problème économique, le coût global des opérations s'élevant à environ 7 milliards de dollars par an, ponctionne un budget, déjà fortement déficitaire. Ainsi, quelques grands entrepreneurs turcs ont officiellement demandé un changement de cap, visant à privilégier une solution politique. Les projets d'aménagement du territoire en Anatolie centrale, reposent essentiellement sur la construction de barrages hydrauliques pour favoriser l'intégration et donc le développement de l'agriculture. Or, tant que des troubles sérieux, conséquence directe d'un affrontement quotidien entre les guérilleros du PKlZ et les forces de l'armée régulière se dérouleront, ces mêmes entrepreneurs refuseront d'investir dans une région non sécurisé. Ceci est

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Eléments d'une grille de lecture d'un pqys tiraillé entre Occident et Orient

d'autant plus vrai, que la capture d'Abdullah Ocallan, chef du PKK_, par les forces spéciales turques le 15 février 1999 à Nairobi (Kenya), assistées dans cette mission par la CIA et le Mossad israélien n'y a rien changé. Le problème kurde mine le pays de l'intérieur, chaque année il engendre un manque considérable à gagner pour l'économie turque et met en exergue l'incapacité du pouvoir politique à le résoudre. Au niveau économique, le pays dispose d'atouts et de facteurs pénalisants, ce qui rend la situation très contrastée. Ainsi, depuis les quinze dernières années, la croissance moyenne est de l'ordre de 6 % par an. Une telle croissance est en partie due à une politique de déréglementation des échanges et d'ouverture sur l'extérieur initiée au début des années 80, et poursuivie par M. Turgut Ozal, elle a permis un véritable boom économique. Les ingrédients mis en œuvre sont multiples: l'abolition du contrôle des changes et la libre convertibilité de la livre turque; la mise en vigueur d'un code des investissements très libéral; la réforme de la politique monétaire et l'accueil de nombreux établissements étrangers; l'amorce de restructuration et de privatisation du secteur public. A cet égard, plusieurs secteurs ont acquis une compétence suffisante pour ouvrir la voie à l'exportation: les véhicules, les téléviseurs ainsi que les produits sidérurgiques. De plus, le pays est devenu terre d'accueil pour les investisseurs étrangers pour la majorité en provenance de la Communauté européenne. Tout ceci démontre une bonne capacité d'adaptation et d'assimilation, l'indéniable vitalité d'un secteur privé devenu prépondérant et un savoir-faire reconnu à l'étranger. Néanmoins, il faut constater que la Turquie, contrairement à l'ensemble des pays voisins ne recèle aucune ressource pétrolifère sur son territoire. Ce grave déficit la place dans une dépendance énergétique quasi totale et explique certaines alliances pour assurer son ravitaillement. Il s'agit d'une question d'intérêt vital pour le pays. En outre, la forte démographie de la Turquie, avec un taux d'accroissement annuel moyen de 2,2 %, lui donne aujourd'hui une population de plus 60 millions d'individus soit 100 millions en 2015. Cependant, cette poussée démographique n'a pas été accompagnée de mesures

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adéquates en matière de logement, si bien qu'un grand nombre de personnes vit dans des bidonvilles, situés à la périphérie des grandes villes. S'y ajoute un phénomène d'exode rural, que bien d'autres pays ont connu, mais qui accentue l'ampleur du caractère précaire des implantations de population. Il en résulte, d'une part une certaine paupérisation de la société turque, et d'autre part des lacunes dans l'éducation. De plus, les indicateurs économiques classiques ne sont guère satisfaisants, car ils s'inscrivent dans la durée et n'ont rien de ponctuel. La dette extérieure du pays demeure l'une des plus élevée au monde en frôlant les 50 milliards de dollars et la Turquie affiche une inflation qui avoisine les 80 % par an. Les plans d'austérité ne produisent pas les effets escomptés et les dévaluations de la monnaie se succèdent en vain. Par ailleurs, plusieurs entreprises publiques sont au bord de l'asphyxie financière, de nombreux petits producteurs ont fait faillite et certaines grandes firmes privées doivent se restructurer pour survivre face à la concurrence étrangère. Ainsi, le chômage est en forte augmentation dont les premières victimes sont les habitants des quartiers populaires, vivant le plus souvent au seuil de la pauvreté. Certes, la Turquie fait montre une nouvelle fois de ses capacités à réagir et à s'adapter, mais il faut bien voir que le prix en est une amputation du pouvoir d'achat de la population et une crise sociale qui s'accentue. La marche forcée vers l'industrialisation a accentué la dichotomie villes-campagnes entre, d'une part Istanbul et le pourtour méditerranéen, et d'autre part, l'Anatolie qui reste sous-développée. Le morcellement des terres, des méthodes de culture très archaïques et des infrastructures insuffisantes, ont empêché la modernisation du secteur agricole qui emploie encore 50 % de la population active. L'augmentation des surfaces eXploitables, consécutives à la mise en service du barrage Atatürk, ne suffira pas à régler les problèmes de ce secteur dont la modernisation par une profonde réforme agraire s'impose. Nombreux sont donc les problèmes à l'intérieur de la Turquie. Ils s'ajoutent à ceux engendrés par les relations difficiles, parfois ambiguës, qu'entretient le pays avec ses voisins. A l'Ouest avec la Grèce et Chypre, au Nord avec l'Arménie et la Russie, à l'Est et au Sud avec le monde arabe.

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