Ukraine : premières leçons - Kurdistan(s) - Politique étrangère 2/2014

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Dans son numéro 2/2014, Politique étrangère consacre sa nouvelle rubrique Contrechamps à la crise ukrainienne, passée au crible d’une expérience ukrainienne, d’un point de vue russe, d’une analyse européenne. La question kurde témoigne d’évolutions souterraines. Politique étrangère lui consacre le dossier de ce numéro et décrypte les éléments complexes d’un problème très ancien, dans le cadre d’une recomposition sans doute radicale de la région – pour le meilleur ou pour le pire ?


Publié le : mardi 15 juillet 2014
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EAN13 : 9782365672924
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politique étrangère

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revue trimestrielle

publiée par l’Institut français

des relations internationales

Directeur de la publication

Thierry de Montbrial

N° Commission paritaire

0515 K 81088

N° ISSN

0032-342 X

N° ISBN

978-2-36567-292-4

Rédaction et administration

Ifri

27, rue de la Procession

75740 Paris Cedex 15

Courriels : david@ifri.org – pe@ifri.org

Tél. : 01 40 61 60 00

Impression

Jouve

1, rue du Docteur Sauvé, 53100 Mayenne

Dépôt légal

Mars 2014, n° 76968

Revue publiée avec le concours du Centre national du livre.

© Ifri

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Politique étrangère est une revue de débats et d’analyses sur les grandes questions internationales : politiques, économiques ou de sécurité. Son ambition est de proposer aux décideurs économiques ou politiques, et aux milieux académiques, des analyses approfondies de l’actualité internationale, des mises en perspective des grands débats en matière de relations internationales, et de constituer un instrument de référence pour le long terme.

Chaque numéro comporte au moins deux dossiers concernant un événement ou une dimension du débat international, ainsi que plusieurs articles s’attachant à décrypter les questions d’actualité. Politique étrangère consacre en outre une large place à l’actualité des publications françaises et étrangères en matière de relations internationales.

Rédacteur en chef

Dominique DaviD

Rédacteur en chef adjoint

Marc Hecker

Comité de rédaction

Alain ANTIL (Ifri, responsable Afrique sub­saharienne), Denis BAUCHARD (Ifri, conseiller, Moyen-Orient/Maghreb), Christophe BERTOSSI (Ifri, directeur, Migrations et citoyennetés), Étienne de DURAND (Ifri, directeur, Études de sécu­rité), Thomas Gomart (Ifri, directeur du Développement stratégique), Jolyon HOWORTH (université de Yale, professeur), Ethan KAPSTEIN (Institut européen d’administration des affaires, professeur), Jean KLEIN (université de Paris 1, professeur émérite), Jacques MISTRAL (Ifri, conseiller, Études économiques), Mansouria MOKHEFI (Ifri, responsable Maghreb/Moyen-Orient), Dominique MOÏSI (Ifri, conseiller spécial), Philippe MOREAU DEFARGES (codirecteur du rapport RAMSES), Éliane MOSSÉ (Ifri, conseiller, Europe centrale et du Sud-Est), Laurence NARDON (Ifri, responsable, Espace et États-Unis), Françoise NICOLAS (Ifri, directeur, Centre Asie – université de Marne-la-Vallée), Dorothée SCHMID (Ifri, responsable, Turquie contemporaine), Hans STARK (Comité d’études des...

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éditorial

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Ce n’est pas un soubresaut : l’affaire ukrainienne est en passe de modifier profondément les rapports politiques entre acteurs d’un continent qui croyait avoir réussi, au début des années 1990, une transition relativement pacifique d’un système à l’autre.

 

L’Ukraine pèse lourd : par sa position géopolitique, son importance démographique, ses potentialités économiques. La Russie, elle, effectue sa deuxième rentrée en scène (après la Syrie), comme puissance étrange mais inévitable, quand les maîtres occidentaux du jeu international affectaient depuis deux décennies de la tenir pour marginale, voire négligeable. Cette Russie-là, qui vit dans un monde bien différent des perceptions américaines (l’affirmation de la puissance globale) ou européennes (l’imaginaire d’un monde post-puissance), fonctionne dans l’actuelle crise selon une triple logique. La récupération, autant que faire se peut, d’éléments de puissance perdus – au premier chef autour d’elle ; la défense d’un certain type de pouvoir, mi-autoritaire mi-démocratique, qui s’accommode mal d’intrusions occidentales sous le drapeau des « valeurs universelles » ; le jeu, parfois habile, de cartes en nombre limité mais sur des terrains où la force de l’adversaire occidental ne peut se déployer toute.

 

Autour de la Russie s’organise un ballet d’impuissances. Après avoir beaucoup parlé, et contradictoirement, l’Union européenne (UE) se fait muette. Martyr honni des régimes autoritaires, elle avance en temps calme à petits pas, vêtue de candeur démocratique et de valeurs d’ouverture, pour disparaître par gros temps. Où sont passées les organisations multilatérales : l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) censée incarner l’Europe post-1990, le Conseil de l’Europe, garant du droit des Européens sur tout le continent ? L’Organisation des Nations unies (ONU), elle, a franchement coupé la communication. Reste bien l’Amérique, prompte à sermonner et à sanctionner, mais elle est si lointaine, si étrangère, en réalité, aux embrouilles européennes auxquelles elle aimerait appliquer ses méthodes simples – avec l’efficacité qu’on connaît…

 

On a voulu voir l’Europe de ces deux dernières décennies comme le laboratoire d’un monde postmoderne. Il ne serait pas étonnant qu’elle soit demain celui d’un retour à la modernité, via le come back des nations. Dans un monde qui se déstructure sous le double effet de l’ouverture mondialisante et de l’émergence de nouveaux pôles de puissance, on assiste simplement au retour, au moins transitoire, des rapports de force et des équilibres de puissance. D’une manière moins dangereuse sans doute qu’en 1914 : le xxe siècle nous a tout de même dotés de quelques systèmes freinant le glissement à la catastrophe intégrale. Mais il va falloir négocier à nouveau en Europe, de puissances à puissances, pour retrouver une stabilité : nous repasserons peut-être au même endroit de la spirale, mais à un niveau différent.

 

Dans le marchandage qui va s’ouvrir sur l’Ukraine, sur l’organisation du continent à redéfinir avec une Russie revenue dans le jeu, que pèseront les Européens de l’Ouest ? Ils ne pourraient peser qu’à trois conditions. Qu’ils organisent, enfin, leur politique de l’énergie, pour faire en sorte que leur dépendance vis-à-vis de la Russie – qui durera – soit pensée et limitée, et non plus subie et anarchique. Qu’ils prennent conscience que nous ne sommes pas entrés dans une ère postnationale et postguerrière, que les rapports de force, y compris militaires, comptent ; et que donc la démilitarisation technique et morale qu’acceptent la plupart des pays de l’Europe est suicidaire. À défaut d’une défense européenne mal partie, au moins pourrait-on renforcer le caucus européen dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), à un moment où les États-Unis sont fortement tentés de regarder ailleurs. Enfin, c’est aux grandes nations d’Europe particulièrement concernées par les rapports avec Moscou qu’il revient de définir une politique commune : reconnaissance du poids et du rôle de la Russie sur le continent et adoption des termes d’une manœuvre commune.

 

Qu’ont démontré, au final, les dernières élections européennes ? Que les peuples européens restaient différents et qu’ils votaient en fonction de leurs situations respectives, renvoyant l’identité politique européenne à son statut de pur concept. L’intégration selon une logique fédérale reste une idée : elle s’est fracassée sur des élargissements qui ont multiplié les divergences et dessiné des institutions communes illisibles par les peuples. Aujourd’hui, une volonté européenne ne peut sans doute se reconstruire qu’à partir des creusets de démocratie qui existent : les nations, les États. Les derniers – et remarquables – progrès dits « fédéraux », comme le contrôle budgétaire ou l’union bancaire, sont-ils autre chose que des produits de la volonté politique des États, qui demeurent maîtrisés par cette dernière ? Mais comme l’UE compte près de 30 pays souverains, le regroupement des plus lourds, ou des plus décidés à formuler des politiques communes, à la fois en interne et à destination de l’extérieur, paraît inévitable. Dans un continent en pleine redéfinition, l’architecture politique et institutionnelle de l’Union est directement mise en cause par cette année 2014, qui réunit défis internes et diplomatiques.

 

***

 

Loin en apparence de l’affaire ukrainienne, Politique étrangère consacre son dossier au(x) problème(s) kurde(s)1. La question est ici envisagée sous l’angle du recensement des bouleversements qu’ont connus ces dernières années les différentes communautés kurdes, et comme un concentré des problèmes posés par les recompositions à l’œuvre dans la région. La guerre américaine de 2003 en Irak a conduit à l’autonomisation du Kurdistan irakien, mais les frontières internes de ce dernier demeurent floues, comme ses rapports à l’État central – en particulier pour l’exploitation et la vente de pétrole, cette dernière détériorant les relations Bagdad/Ankara. En Turquie même, la stratégie politique du Parti pour la justice et le développement (Adalet ve Kalkimna Partisi, AKP) a débouché sur une nette ouverture vis-à-vis des Kurdes, mais dans des manœuvres que les rapports de force internes rendent souvent contradictoires et mal lisibles. En Syrie, le pouvoir tente de neutraliser l’espace kurde pour déployer ailleurs son action militaire. L’ensemble de ces jeux se compliquant des rivalités politiques kurdes elles-mêmes, des rapports divergents à la « revendication d’État » des différentes communautés.

 

Le problème kurde concerne certes d’abord un peuple, ou des populations demeurées divisées à la suite des décisions prises voici un siècle dans la tourmente associée à la Première Guerre mondiale. Mais il éclaire aussi ce que l’on pourrait considérer aujourd’hui comme la crise paradoxale du nationalisme. Notre temps connaît bien un retour des nations, mais pas forcément dans un cadre multilatéraliste pacifiant. La déstructuration du champ international leur donne un nouvel espace, les fait rêver ici et là de puissance… Mais inversement, nombre d’États, faillis, minés par leurs contradictions, se défont – et parmi eux d’aussi importants pour les équilibres régionaux que l’Irak ou la Syrie. L’ensemble du système semble donc chanceler : la gloire des...

1

Ce dossier fait écho à une conférence co-organisée par l’Institut français des relations internationales (Ifri) et l’Institut du monde arabe (IMA), sous la direction de Dorothée Schmid.

dossier

KURDISTAN(S)

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Introduction : le moment kurde

En novembre 2013 le maître de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, recevait avec les honneurs Massoud Barzani, président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) irakien, à Diyarbakır, « capitale » kurde de Turquie. Le même Barzani, qui tient efficacement tête au gouvernement de Bagdad, était quelques mois plus tôt à Paris le héros d’une campagne d’affichage vantant le Kurdistan irakien comme « îlot de stabilité au Moyen-Orient ». Au même moment, d’autres Kurdes commençaient à découper en Syrie des enclaves pacifiques en marge de la guerre civile, combattant au passage des groupes djihadistes craints de tous. En Iran même, les guérilleros du Parti de la vie libre au Kurdistan (Partiya Jiyana Azad a Kurdistanê, PJAK), cousins du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, PKK), semblent hésiter sur la tactique à privilégier face à la répression des mollahs.

 

Ces instantanés révèlent une réalité inattendue : le Moyen-Orient vit aujourd’hui un moment kurde. Éternels oubliés de l’histoire, les Kurdes s’imposent partout sur la carte régionale, et pas comme on les attendait. À rebours de l’imagerie bien ancrée du peshmerga et de l’activisme révolutionnaire, ils font désormais beaucoup de politique, et leur quête de respectabilité contraste avec les errements de régimes qui les ont réprimés pendant des décennies.

 

Le retournement de situation est réellement spectaculaire : en 2009, Hamit Bozarslan décrivait encore dans un ouvrage de référence1 la logique de sécurité collective unissant la Syrie, l’Iran et la Turquie dans une même obsession du danger séparatiste kurde, et qui débouchait partout sur des pratiques d’assimilation et de répression. L’auteur plaçait alors son espoir de progrès dans le GRK, seule entité politique à l’époque en mesure d’incarner un destin kurde indépendant. Aujourd’hui, le rapport des forces s’est inversé un peu partout à la faveur des puissantes dynamiques croisées à l’œuvre dans la région : poussée démocratique, réaction autoritaire, délitement des frontières issues des accords de Sykes-Picot de 1916. Ce contexte encourage la quête d’autonomie des Kurdes au sein des États, voire leur propre quête d’État. La perspective d’arrangements transkurdes augmente encore leur poids critique ; et l’exploitation des ressources au Kurdistan irakien et en Syrie les rend potentiellement riches. De variable d’ajustement, les Kurdes deviennent ainsi faiseurs de rois : ils peuvent ébranler en Irak le pouvoir du Premier ministre arabe chiite Nouri-al-Maliki, tandis qu’Erdoğan doit constamment rechercher leurs voix pour conforter son emprise sur la Turquie, et que la rébellion et le régime syriens se disputent leur appui.

 

La conjoncture leur est certes particulièrement favorable, mais les Kurdes ne sont pas surgis du néant. « Minorité » nombreuse – les estimations concernant leur nombre total, souvent intentionnellement sous-évalué pour des raisons politiques, variant généralement entre 30 et 40 millions (15 ou 20 % de la population en Turquie) –, ils ont toujours joué un rôle politique non négligeable dans l’histoire du Moyen-Orient. Vassaux ou alliés des empires, ils tenaient une place importante dans le dispositif d’équilibre entre l’Iran safavide et la puissance ottomane. Floués par le traité de Lausanne, qui escamotait en 1923 les promesses franco-britanniques d’un État, dispersés entre des patries imposées, ils sont devenus le révélateur des excès et fragilités de la culture politique du Moyen-Orient : dialectique entre autorité de l’État et communautarismes, cercle vicieux de la révolte et de la répression, instrumentalisation des minorités au service de conflits régionaux – on se rappellera les massacres perpétrés par Saddam Hussein contre une partie de la population de son pays en marge de la guerre Iran-Irak, et surtout le drame du bombardement chimique de Halabja en 1988 (5 000 morts).

 

Ce contexte violent a renforcé, tout au long du xxe siècle, une perception orientalisante et romantique des Kurdes, issue de la période ottomane2. Victimes et résistants, ils emportaient l’adhésion des militants tardifs du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans le même temps, la militarisation de leur lutte nationale – qui a tout de même amené la Syrie et la Turquie au bord du conflit en 1998, avec pour enjeu le contrôle des activités du PKK – a permis aux Turcs de les étiqueter comme terroristes. En France même, leur image évolue maintenant entre deux pôles opposés : le mystérieux assassinat de trois militantes du PKK en plein Paris au mois de janvier 2013 a révélé la persistance d’une violence opaque, dont on ne sait si elle est d’ordre politique ou criminel ; mais le succès critique et public du « western kurde » irakien de Hineer Salim, My Sweet Pepper Land (2013), acte un changement de registre en cours : le sujet kurde se dé-marginalise, il devient sympathique au-delà de petits cercles d’initiés, et peut même être traité sur le registre de l’humour.

 

Victimes de l’histoire, ou d’eux-mêmes ? La vitalité de la poussée identitaire kurde attire aujourd’hui l’attention sur une diversité qui, en réalité, a toujours été porteuse de divisions. Domestiqués et largement acculturés par les États dans lesquels ils vivent, les Kurdes ont eux-mêmes toujours été organisés en clans puissants, parlé des langues diverses, transcrites aussi depuis le xxe siècle dans des alphabets différents (carte 1). La projection d’une identité kurde commune doit beaucoup au travail de leur diaspora européenne, longtemps structurée autour du noyau des Kurdes de Turquie, majoritaires. Les dynamiques politiques aujourd’hui à l’œuvre sur les terres d’origine des Kurdes posent à terme l’inévitable question de l’organisation politique globale et du leadership de la communauté. Entre Abdullah Öcalan et Massoud Barzani, les Kurdes syriens enfoncent un nouveau coin, qui complique encore la perspective d’ensemble. Reste à comprendre si les Kurdes souhaitent aujourd’hui avoir leur propre État, ou s’ils veulent plutôt trouver avec les États existants des arrangements politiques et sociaux viables, permettant de dépasser définitivement le...

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1

H. Bozarslan, Conflit kurde : le brasier oublié du Moyen-Orient, Paris, Autrement, 2009.

2

Sur la politisation des études kurdes, dans des contextes et avec des objectifs variés, de la période ottomane à la guerre froide, voir l’article de S. Alsancakli, « Des kurdologues et des études qui font l’histoire », Qantara,...

Les Kurdes et l’option étatique

Par Hamit Bozarslan

Hamit Bozarslan est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

En Irak, les Kurdes disposent d’un quasi-État. La guerre civile syrienne a pour résultat d’autonomiser les Kurdes du pays. La politique ambiguë de l’AKP dégage au profit des Kurdes un nouvel espace politique en Turquie. Ce développement d’entités s’approchant de structures étatiques ne conduit cependant pas à la constitution d’un espace politique unique. Il demeure fragile, et divise les Kurdes en espaces séparés, autant qu’il les réunit dans une aspiration politique commune.

politique étrangère

Les Kurdes et les États : pour nombreux que furent par le passé ceux qui associèrent ces termes de l’équation pour parler des rapports de domination et de contestation dans l’espace kurde lato sensu, peu de chercheurs ou observateurs se sont risqués à évoquer la perspective d’une construction étatique par les Kurdes eux-mêmes. Certes, l’hypothèse fut bel et bien envisagée sous l’angle théorique, ou sous celui du droit des Kurdes à disposer d’eux-mêmes. Mais les arguties spéculatives en la matière avaient du mal à s’articuler avec des projets concrets. Comment la contestation kurde aurait-elle pu, en effet, triompher de l’opposition de quatre États autoritaires et surmilitarisés ? Quelle puissance, petite ou grande, aurait pu prendre le risque d’ébranler un ordre mondial fondé sur la sacralisation des frontières et la...

1

 Pour une lecture théorique de ce fait, voir B. Badie, Quand l’histoire commence, Paris, CNRS Éditions, 2013.

2

H. Bozarslan, « Revisiting Middle East’s 1979 », Economy and Society, vol. 41, n° 4, 2012, p. 558-567.

3

A. Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010.

4

 A. B. Atwan, After bin Laden: Al-Qaeda, the Next Generation, Londres, Saqi, 2012.

5

 H. Bozarslan, « Moyen-Orient : nouvel état de violence », Moyen-Orient, n° 19, 2013, p. 18-23.

6

 H. Bozarslan, « The Kurdish Issue in Turkey of 2010’s », Orient, n° 1, 2014, p. 6-10.

7

 M. Van Bruinessen, « The Kurds Between Iran and Iraq », MERIP Report, juillet-août 1988, p. 14-27.

8

 Voir notamment M.A. Ahmed et M.M. Gunter, The Kurdish Spring: Geopolitical Changes and the Kurds, Costa Mesa, Mazda Publishers, 2013.

9

 D.L. Philipps, Turkey, the Kurds and the Imrali Peace Process: A Historic Opportunity, New York, NY, Columbia University Press, 2013.

10

 En fin de compte, c’est en Iran, où toute activité politique kurde demeure interdite, que l’espace kurde reste étroitement lié à l’évolution d’un agenda politique national, le destin du Kurdistan dépendant de l’évolution politique de l’ensemble du pays.

11

 Plusieurs fils de ministre furent arrêtés le 17 décembre 2013 dans le cadre de différents procès concernant une colossale affaire de corruption.

12

R.N. Mills, « Northern Iraq’s Oil Chessboard: Energy, Politics and Power », Insight Turkey, vol. 15, n° 1, 2013, p. 51-62.

13

 H. Wimnen, The Rise of Syrian Kurds, Berlin, German Institute of International Security Affairs, 2013.

14

 Voir International Crisis Group’s...

Turquie : le mouvement kurde à l’heure du « processus de paix »

Par Olivier Grojean

Olivier Grojean est maître de conférences en science politique à Aix-Marseille Université, en délégation au CNRS (chaire CNRS/université en Relations internationales). Il est l’auteur de nombreux articles sur le mouvement kurde de Turquie et a dirigé (avec Gilles Dorronsoro) Identités et politique. De la différence culturelle au conflit, à paraître aux Presses de Sciences Po fin 2014.

Alors que le processus de paix entre le PKK et le gouvernement turc est au point mort, ce dernier tente de contourner les acteurs kurdes de Turquie en prenant appui sur le PDK, qui domine le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak. Mais les organisations qui composent le mouvement kurde en Turquie tirent leurs sources de l’espace politique turc lui-même, et ne peuvent donc être marginalisées dans les négociations.

politique étrangère

Le 21 mars 2013, une lettre d’Abdullah Öcalan, chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, PKK), lue publiquement à Diyarbakır, annonce un nouveau cessez-le-feu de l’organisation et le retrait total de ses guérilleros de Turquie. Cette déclaration historique s’inscrit dans un processus de négociation avec le gouvernement turc, désormais...

1

Depuis le coup d’État de 1980, les militaires occupaient une place centrale en Turquie, notamment par leur présence au sein du Conseil national de sécurité (Milli Güvenlik Kurulu, MGK), qui avait un droit de regard sur tout un ensemble de questions politiques. Au cours des années 2000, le gouvernement issu du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP, islamo-conservateur) de Recep Tayyip Erdoğan parvient, via une série de mesures et de nombreux bras de fer, à écarter les militaires de la vie politique.

2

Le BDP est le dernier avatar d’une série de partis kurdistes légaux, régulièrement interdits. Au Parti du travail du peuple (Halkın Emek Partisi, HEP) de 1990 a ainsi succédé le Parti de la démocratie (Demokrasi Partisi, DEP) en 1993, puis le Parti de la démocratie du peuple (Halkın Demokrasi Partisi, HADEP) après 1994, le Parti démocratique du peuple (Demokratik Halk Partisi, DEHAP) après 1997, le Parti de la société démocratique (Demokratik Toplum Partisi, DTP ) entre 2005 et 2009 et le BDP de nos jours. Ces partis ont des relations complexes avec le PKK : participant du mouvement kurde, ils ne peuvent ignorer l’acteur de référence qu’est le parti d’Abdullah Öcalan ; partisans d’un changement politique légal, ils ont aussi leur propre agenda politique, que le PKK ne peut ignorer.

3

O. Grojean et M. Özdemirkiran, « Ce que le Kurdistan d’Irak fait au “grand” Kurdistan. Enjeux et modalités de la constitution d’un espace transfrontalier » et O. Grojean, « Un champ d’action régionalisé ? Le PKK et ses organisations sœurs au Moyen-Orient », Les Dossiers du CERI, avril 2014.

4

M. Keck et K. Sikkink, Activists beyond Borders. Advocacy Networks in International Politics, Ithaca, NY, Cornell University Press, 1998.

5

Sur cette période, voir notamment M. Anter, Hatıralarım [Mes mémoires], Istanbul, Doz, 1990.

6

Voir A.Z. Gündoğan, « Space, State-Making and Contentious Politics in the “East” of Turkey: The Case of Eastern Meeting, 1967 », Journal of Balkan and Near Eastern Studies, vol. 13, n° 4, 2011, p. 389-416.

7

H. Bozarslan, « Between Integration, Autonomization and Radicalization. Hamit Bozarslan on the Kurdish Movement and the Turkish Left », European Journal of Turkish Studies, vol. 14, 2012, § 29-31, disponible sur : <http://ejts.revues.org/4663>.

8

Sur toutes ces scissions, voir I.G. Imset, The PKK. A Report on Separatist Violence in Turkey, (1973-1992), Ankara, Turkish Daily News Publications, 1992, p. 382 et suiv.

9

Sur les débuts du PKK, voir J. Jongerden, et A.H. Akkaya, « Born from the Left. The Making of the PKK », in M. Casier et J. Jongerden (dir.), Nationalisms and Politics in Turkey. Political Islam, Kemalism and the Kurdish Issue, New York, NY, Routledge, 2011, p. 123-142.

10

Selon un bilan officiel, les « troubles » en Turquie auraient fait 5 713 morts et 18 480 blessés entre 1975 et 1980. Une comparaison avec l’Italie des « années de plomb » (380 morts et 2 000 blessés entre 1969 et 1980) permet de mieux saisir l’ampleur du phénomène.

11

Sur l’élection de Medhi Zana à Diyarbakır, et l’importance que prendra cet événement, voir G. Dorronsoro et N. Watts « Toward Kurdish Distinctiveness in Electoral Politics: The 1977 Local Elections in Diyarbakir », International Journal of Middle East Studies, n° 41, 2009, p. 457-478.

12

H. Bozarslan, « Le phénomène milicien : une composante de la violence politique en Turquie des années 1970 », Turcica, n° 31, 1999, p. 185-244.

13

Voir O. Grojean, « Bringing the Organization back in: Pro-Kurdish Protest in Europe », in M. Casier et J. Jongerden (dir.), op. cit., p. 182-196.

14

Voir O. Grojean, « La production de l’Homme nouveau au sein du PKK », European Journal of Turkish Studies, n° 8, 2008, disponible sur : <http://ejts.revues.org/2753>.

15

Voir notamment A. Marcus, Blood and Belief. The PKK and the Kurdish Fight for Independence, New York, NY, New York University Press, 2007.

16

Ces attaques et attentats ont toujours eu pour cible des militaires ou des policiers, même si des civils ont aussi été tués.

17

Sa condamnation à mort sera ensuite commuée en peine de prison à perpétuité.

18

Voir par exemple J. Biehl, The Politics of Social Ecology: Libertarian Municipalism, Montréal, Black Rose Books, 1997.

19

Voir A.H. Akkaya et J. Jongerden, « Confederalism and Autonomy in Turkey. The Kurdistan Workers’ Party and the Reinvention of Democracy », in M. Casier et J. Jongerden (dir.), op. cit., p. 186-204 et A.H. Akkaya et J. Jongerden, « Reassembling the Political: The PKK and the Project of Radical Democracy », European Journal of Turkish Studies, n° 14, 2012, disponible sur : <http://ejts.revues.org/4615>.

20

O. Grojean, « Sortir d’une guerre de trente ans. Les incertitudes du “processus de...

Quelle politique kurde pour l’AKP ?

Par Yohanan Benhaim

Yohanan Benhaim est doctorant en science politique à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et boursier de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA, Istanbul). Il est également co-président de Noria.

L’émergence d’un Kurdistan irakien autonome, la guerre civile syrienne et les ambitions électorales de l’AKP se conjuguent pour déboucher sur une nouvelle politique du gouvernement turc concernant la problématique kurde. Mais à l’heure où les zones kurdes s’articulent entre elles dans des processus transfrontaliers entre Turquie, Irak et Syrie, l’AKP devra choisir entre la frange nationaliste de son électorat et la poursuite du rapprochement avec les Kurdes du Sud-Est turc.

politique étrangère

« Le renouveau de l’esprit de 1920 » : ainsi titrait le journal progouvernemental Star1 au lendemain de la visite du président de la Région autonome kurde d’Irak, Massoud Barzani, à Diyarbakır en novembre 2013. Venu soutenir le processus de négociation avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkêren Kurdistan, PKK) – en guerre contre l’État turc depuis 1984 –, celui-ci était accueilli par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan, qui déclarait vouloir « construire la nouvelle Turquie dans l’esprit du 23 avril 1920 ». La référence à la date de création de la Grande Assemblée de Turquie voulait rappeler les origines diverses des députés la composant. Mais 1920 est aussi l’année de...

contrechamps

UKRAINE : PREMIÈRES LEÇONS

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