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Un automne méditerranéen

212 pages
Les turbulences de la Méditerranée constituent un authentique baromètre de la situation stratégique internationale. Ce numéro est consacré à ces phénomènes dissonants tout en apportant de nouvelles tonalités sur la situation de certains pays méditerranéens. Ces analysent forment un dossier mosaïque où la Méditerranée est diagonalisée, contre vents et marées, afin de faire le point sur le contexte sans cesse plus chaotique de cette zone à nulle autre pareille.
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(011-FL1-ENCES
Méditerranée
REVUE TRIMESTRIELLE
67
Automne
2008
Publiée avec le concours de I'A(SE
(Agence nationale pour la cohésion
sociale et l'égalité des chances) et du
Centre national du livre ((NI).
EDITIONS L'HARMATTAN (OULU-EN(g Méditerranêe est une revue trimestrielle dont l'ambition est d'aborder
les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin
méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs,
les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils.
les membres du comité de rédaction ont choisi cette orientation parce qu'ils sont convaincus que le
dialogue est une philosophie de l'action politique. Ni l'ampleur des divergences, ni la gravité des
oppositions ne doivent empêcher que soient patiemment recherchées les possibilités de confluences.
Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue
peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de configurations politiques, à la fois
équilibrées et fécondes.
la création de cette revue à vocation internationale apparaît comme une contribution à l'ouverture
d'un indispensable espace de confrontations des analyses et des opinions sur les problèmes qui
façonneront l'avenir de cette région.
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ffléditerranée
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Correspondants
Jamal Al Shalabi (Amman) Jacques Bendelac (Jerusalem)
Anna Bozzo (Rome) Ghassan El Ezzi (Beyrouth)
Samia El Machat (Tunis) Kola Gjeloshaj (Bruxelles)
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Directeur de la Publication
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© L'Harmattan
ISSN :1148-2664 / ISBN : 978-2-296-06154-5
Un automne
Automne
méditerranéen 2008
Sommaire
Dossier
Introduction P 9
Deodato Cambarau 13 11
Union pour la Méditerranée,
rubicube diplomatique ou grand bluff ?
p. 21 Roger Heacock
Palestine, 2008, ma zilna hulna : « nous sommes toujours là »
p. 31 Bernard Ravenel
Palestine : vers une troisième intifada non-violente ?
p. 37 Sylviane de Wangen
Union-européenne-Israël : que veut-on ?
p. 45 Jean-Paul Chagnollaud
L'Iran et le TNP
p. 57 Entretien avec Akbar Ganji
p. 61 Barah Mikaïl
Syrie : bouleversements accélérés
p. 69 Ghassan El Ezzi
Décrispation au Liban : en attendant
p. 79 Christophe Chiclet
La Grèce en crise
p. 83 Pierre Blanc
Chypre : du déclamatoire à l'opératoire ?
p. 99 Gabrielle Bosta
Chypre : dernier rempart européen de l'Union européenne ?
p. 105 Christophe Chiclet
Kosovo : l'indépendance en pointillé
p. 111 Christophe Chiclet
Le conflit Russo-Georgien
p. 117
Jean-François Coustillière
Fin 2008 : questions de sécurité en Méditerranée
Histoire
p. 129
Sébastien Abis
méconnue L'affaire de Bizerte : une crise géopolitique
Actuel
p. 149
Sébastien Abis et Pierre Blanc
Le retour de la question agricole
p. 159
Uri Avnery
La colère, la nostalgie, l'espoir
Culture
p. 167
Faranguis Habibi
Iran : la littérature féminine
p. 173 Sam Mazrah
Je me souviens
P. 181 Majed Chehab et Patrick Nabis
Perdus entre Paris et Beyrouth
P. 192 Notes de lecture
En couverture :
Le sommet de juillet à Paris,. Sorkozy /Olmert/ Abbas - La réalité du terrain
© AFP- Service Photo
Dossier
Un automne
méditerranéen
Histoire I Actuel I Culture
Introduction
Depuis fort longtemps, les turbulences de la Méditerranée constituent
un authentique baromètre de la situation stratégique internationale, ryth-
mant bien souvent l'actualité médiatique par une série ininterrompue de
promesses politiques et de faits tragiques. Ces dynamiques à contre-cou-
rant qui parsèment le théâtre méditerranéen, où jamais ne s'imbriquent
vertueusement les signaux d'espoir, les bonnes intentions et les urgences
du quotidien, façonnent dans les esprits un spleen géopolitique régional.
Et celui-ci semble désormais malheureusement plus proche d'un pessi-
misme de l'intelligence que de l'optimisme de la volonté.
A ce titre, 2008 aura été une année sans aucune doute révélatrice de
cette mélancolie méditerranéenne. On y annonçait le retour de la paix et
du dialogue au Proche-Orient. On y creusait de nouveaux sillons pour la
coopération euro-méditerranéenne. On y prédisait de multiples dévelop-
pements économiques et sociaux, car nul doute, selon certains commen-
tateurs généreux, que cette Méditerranée ne saurait demeurer à l'écart de
la mondialisation. Or, une fois encore, cette homélie méditerranéenne
peine à se traduire dans des faits concrets, laissant cette impression désa-
gréable que l'automne politique dure toujours plus longtemps que les
utopies du printemps dans cette région du Monde.
L'équipe de rédaction de Confluences Méditerranée, présageant que
les promesses seraient à nouveau intraduisibles dans la réalité, s'est déci-
dée avant l'été, à modifier sa planification éditoriale, pour consacrer son
numéro de l'automne 2008 à ces phénomènes dissonants tout en appor-
tant de nouvelles tonalités sur la situation de certains pays méditerranéens.
Ces analyses forment un dossier mosaïque où la Méditerranée est diagona-
lisée, contre vents et marées, afin de faire le point sur le contexte sans cesse
plus chaotique de cette zone à nulle autre pareille.
Tensions balkaniques, fragilités maghrébines, bravades iraniennes,
mutations sociétales syriennes, désordres alimentaires, dérives palesti-
niennes, autisme israélien, stratégies de puissance pour sécuriser l'espace
méditerranéen, Union pour la Méditerranée en trompe itinéraires
libanais, atermoiements chypriotes. Autant de thèmes traités dans ce
numéro de Confluences Méditerranée, qui rend par ailleurs hommage à
n la plume et l'engagement de feu Mahmoud Darwish.
* La rédaction de cet article a pris fin début septembre.
çortrummas 9
tuéduerranée Numéro 66 Été 2008
Actuel I Culture Histoire I
Deodato Cambarau
Consultant Méditerranée
Union pour la Méditerranée
Rubicube diplomatique ou grand bluff ?*
Une géopolitique régionale
sinusoïdale
Déjà tortueux et particulièrement accidenté, le paysage géopolitique
méditerranéen des temps présents semble bien difficile à caractériser.
L'actualité récente donne l'impression de s'enrouler sur elle-même,
apportant par vagues successives des signaux d'espoirs ou d'inquiétu-
des, avec malheureusement un décalage toujours aussi grand entre les
bonnes paroles et les faits concrets.
c'est la stagnation géopolitique qui Dans ce « bazar méditerranéen' »,
domine : l'Europe y bredouille une politique étrangère à plusieurs
voix, l'emprise et l'aura des Etats-Unis restent conséquents, les pays
arabes font toujours preuves de divisions tandis que la conjoncture
économique les enrichit ou les fragilise sans pour autant provoquer
d'alternance au pouvoir, la Turquie fait encore preuve de sagesse poli-
tique tout en s'affirmant comme un pays majeur de la zone économi-
que euro-méditerranéenne, Israël poursuit la construction de colonies
tout en annonçant son désir de faire la paix, le Liban paraît plus calme
mais manque de stabilité assurément, tandis que sur les marges de la
région, l'Iran maintient ses gesticulations nucléaires, le Grand Caucase
à son tour se léopardise et l'Afrique, criant misère, déplace sur l'espace
des colonnes de migrants.
Ce blocage politique et économique du monde méditerranéen
contraste avec les transformations qui se déploient actuellement dans
de nombreuses régions de la planète, où tout s'accélère et se recom-
pose. Résultat, s'il est juste de dire que des mutations très importantes
(démographie, économie, circulation des idées) s'opèrent au sein des
orpiulatus 11
luëuiterranée
Numéro 67 Automne 2008
Un automne méditerranéen
sociétés méditerranéennes depuis quelques années et que certains nou-
veaux acteurs (Chine, Brésil, monarchies du Golfe, organisations non-
étatiques) se sont invités sur ce théâtre stratégique, il est faux de croire
que l'équilibre géopolitique de la Méditerranée ait profondément évo-
lué. Ce qui grossièrement se dessinait lors d'une photographie rapide
de la région dans les années 1990 se repère encore facilement quand
on fait le même cliché en 2008.
La différence tient peut-être au fait notable que la zone fait preuve
d'une plus grande sismicité, car des vulnérabilités croissantes y pros-
pèrent, comme la communautarisation des populations, la captation
grandissante du pouvoir par des élites à bout de souffle et une incapa-
cité pour les pays qui la composent à s'insérer énergiquement dans les
couloirs rutilants de la mondialisation. Et c'est sans doute cette fragilité
exponentielle de la Méditerranée qui amène, contrairement aux idées
généralement reçues, d'innombrables acteurs à s'y intéresser, non pas
pour forcément trouver le meilleur mais pour tenter d'éviter le pire.
Investir politiquement ou économiquement le paysage méditerranéen,
c'est en quelque sorte rechercher une stabilisation indispensable de ce
qui demeure être l'un des coeurs stratégiques dans les relations inter-
nationales. Au bazar intrinsèque qu'est la Méditerranée se superpose
donc un désordre croissant en matière d'initiatives politiques dans la
zone, au point que c'est plus l'image d'un trop-plein que du vide qui
doit sauter aux yeux.
L'Union européenne (UE), pourtant en première ligne face au défi
du développement méditerranéen, offre à ce titre l'exemple parfait
d'une action certes volontaire et constante mais régulièrement réajus-
tée et rebaptisée, où peu à peu le canevas tissé devient patchwork indes-
criptible. Les politiques méditerranéennes de l'Union européenne ont
connu plusieurs phases et plusieurs dénominations entre la décennie
1970 et la fin du XX' siècle, caractérisé par le lancement en 1995 du
Processus de Barcelone, lui-même dit Partenariat euro-méditerra-
néen (PEM). En 2003, face aux errances constatées de ce dernier, la
Commission a proposé la Politique européenne de voisinage, appor-
tant une couche supplémentaire sur la toile déjà bien chargée de la
coopération euro-méditerranéenne, où l'on doit aussi signaler l'exis-
tence d'un Forum méditerranéen et du Dialogue 5+5 dans le Bassin
occidental.
Mais pour que le tableau soit encore plus orné, une nouvelle initia-
tive s'est additionnée, avec l'Union pour la Méditerranée (UPM). Ce
projet, en dépit de l'enthousiasme ou des débats critiques qu'il a sus-
ÇOttfl.U-DICLS 12
mëditerranêe
Numéro 67 Automne 2008 Histoire I Actuel I Culture I
Union pour la Méditerranée : rubicube diplomatique ou grand bluff ?
cité, s'apparente aujourd'hui à une énième rénovation des politiques
de coopération euro-méditerranéenne. Pour les non-spécialistes, c'est
à s'y perdre...
Or avec l'UPM, les principaux instigateurs, pour ne pas dire la
France, ont beaucoup promis, multiplié les effets d'annonce et fait un
pari certes audacieux mais terriblement risqué. Et derrière les vitres du
Grand-Palais, où s'est tenu le Sommet de l'UPM le 13 juillet dernier,
se dissimulaient déjà fort mal des tensions géopolitiques inhérentes à
la région, tandis qu'aujourd'hui les difficultés persistent pour rendre
opérationnelle cette technostructure pourtant censée produire des
résultats concrets rapidement. L'UPM présente donc la morphologie
d'un véritable rubicube diplomatique. Sera-t-elle aussi le grand bluff
politique dans une région qui n'a plus le temps de s'amuser ?
Retour éclair sur le développement
de l'UPM
L'Union pour la Méditerranée, initiative proposée et défendue, non
sans difficulté, par la France et plus particulièrement par le président
Nicolas Sarkozy, a largement été commentée et analysée 2. Il s'agit donc
ici d'en esquisser les seules principales étapes.
Nicolas Sarkozy avait lancé sa première flèche méditerranéenne à
Toulon le 7 février 2007 lors d'un discours de campagne remarqué. Il
avait récidivé le 6 mai 2007, au soir de son élection, en positionnant
parmi ses priorités de politique étrangère le projet de construire une
« Union méditerranéenne ». Depuis, le nouvel hôte de l'Elysée s'est
efforcé de transformer cette annonce en véritable projet politique,
constatant au fur et à mesure de ses pérégrinations que le théâtre
méditerranéen était tout sauf vierge d'initiatives de coopération mul-
tilatérales.
L'ambition de départ, consistant à créer une Union des seuls pays
méditerranéens riverains, est cependant vite contrariée par une réalité,
l'existence depuis 1995 du PEM, et par les critiques qu'émettent alors
de plus en plus bruyamment les défenseurs de ce dernier, parmi les-
quels la Commission européenne, l'Espagne et l'Allemagne. Résultat,
quelques mois après son élection et une première série de consulta-
tions diplomatiques, la France comprend qu'il est indispensable de
présenter son projet pour la Méditerranée comme une refonte pro-
COttFLU-OKIS 13
IlléSiterranén
Numéro 67Automne 2008
Un automne méditerranéen
fonde de Barcelone tout en constituant une task force à l'Elysée pour
porter quotidiennement l'initiative. Face aux partenaires européens
et méditerranéens, le leitmotiv officiel français imprime donc peu à
peu sa marque : il faut recentrer Barcelone sur des projets concrets et
transversaux capables de toucher le quotidien des populations de cette
région, en impliquant davantage le secteur privé et en favorisant les
coopérations à géométrie variable, tout en créant une parité de déci-
sion politique Nord-Sud.
Si l'Appel tripartite de Rome du 20 décembre 2007, entre la France,
l'Italie et l'Espagne, est présenté comme une étape importante dans la
construction de ce projet, l'essentiel tient en fait à la sémantique. On
glisse officiellement de l'idée d'Union méditerranéenne au concept
d'une Union pour la Méditerranée, désormais « fondée sur le principe
de la coopération et non de l'intégration ». Cette réorientation dans l'in-
titulé préfigure le changement de cap stratégique qui va progressive-
ment se déployer au premier semestre 2008, à savoir un périmètre
concerné par cette initiative se situant fidèlement sur les frontières de
la coopération euro-méditerranéenne. Le compromis de Hanovre du
13 mars 2008 permet à la France de s'accorder avec l'Allemagne sur
les contours et les objectifs de cette UPM, transformée finalement en
catalyseur d'un processus de Barcelone quelque peu enlisé. Cette évo-
lution sera définitivement scellée dans une communication incisive de
la Commission européenne publiée le 20 mai 2008 g, qui ne laisse pas
indifférent même les sceptiques : « Que reste-t-il du projet de Sarkozy ? »
s'interroge ainsi le quotidien algérien L'Expression dès le lendemain.
Sur cette base, le but est donc pour l'Elysée de réunir au plus haut
niveau un maximum de pays au sommet des chefs d'Etat et de gouver-
nement pour lancer officiellement cette structure politique euro-médi-
terranéenne rénovée. Rendez-vous est pris pour Paris, le 13 juillet 2008,
même si les doutes sur cette initiative n'en finissent plus de prospérer
et si certains leaders invités, connus pour leur épaisseur caractérielle, se
sont plus à faire durer le suspens quant à leur participation.
Organisé la veille de la fête nationale française, le sommet fondateur
de l'UPM est sans conteste un succès sur le plan diplomatique. 43 pays
ont participé à la rencontre : les 27 pays membres de l'Union euro-
péenne, les 12 pays partenaires méditerranéens (les dix historiquement
engagés depuis 1995 auxquels se sont ajoutés début 2008 l'Albanie et
la Mauritanie) et 4 nouveaux Etats ayant accepté l'acquis de Barcelone
(Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro et Monaco). Aux côtés de
ces 43 Etats, plusieurs institutions internationales étaient présentes : la
pu:Lu-crias 14 méditerranée
Numéro 67 Automne 2008 Histoire I Actuel I Culture
Union pour la Méditerranée : rubicube diplomatique ou grand bluff ?
Commission européenne, le Parlement européen, les Nations unies,
le Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe, la Ligue des Etats
arabes, l'Union africaine, l'Union du Maghreb Arabe, l'Organisation
de la Conférence islamique, la Banque africaine de développement, la
Banque européenne d'investissement et la Banque mondiale.
Ce grand rassemblement, preuve évidente de la détermination
du président Nicolas Sarkozy à faire progresser ce projet, peut être
considéré comme une réussite diplomatique, même si sur le fond et
le contenu, creuser davantage n'aurait pas été inutile. Cette tiédeur,
réchauffée par les aléas ayant marqué le développement de l'initiative
depuis le départ, n'a pas manqué de susciter certains commentaires
ironiques dans la presse européenne.
L'UPM : cap sur l'inconnu
Malgré les réelles difficultés à obtenir l'accord final, que symbo-
liseront à la fois l'absence d'une photographie de « famille » et les
tensions palpables entre la partie israélienne et les parties syrienne et
palestinienne, une déclaration commune a été unanimement adoptée
à l'issue du sommet. Outre la rédaction de traditionnelles bonnes
intentions, six premiers projets concrets pour la coopération ont été
identifiés (dépollution de la Méditerranée, autoroutes terrestres et
maritimes, protection civile, plan solaire, enseignement supérieur et
recherche, soutien aux petites et moyennes entreprises), une co-pré-
sidence politique a été actée (la France pour une durée incertaine
et l'Egypte pour deux ans), le principe d'un sommet des chefs d'Etat
tous les deux ans a été retenu et la création d'un secrétariat technique
officialisé.
Toutefois, plusieurs zones d'ombre planent sur cette Déclaration'.
Juridiquement, rien n'est dit par exemple sur la manière dont la co-pré-
sidence s'organisera, ni sur quoi elle aura vocation à décider. Le flou
persiste aussi sur la fonction du comité permanent euro-méditerranéen
qui sera basé à Bruxelles et sur son articulation avec le secrétariat tech-
nique. Et sur celui-ci, quatre inconnues demeurent : où sera fixé son
siège, sa composition, sa taille, et les moyens disponibles pour financer
les six premiers pôles de coopération validés. Le lieu où le secrétariat
technique sera établi fait l'objet de vives discussions, sachant que, outre
l'hypothèse crédible de Bruxelles, les villes de Tunis, Marseille, Rabat,
La Valette et Barcelone se sont portées candidates. L'Espagne aurait
(grumelas 15
!Méditerranée Numéro 67 Automne 2008
Un automne méditerranéen
même fait savoir que si la capitale catalane était choisie, elle serait prête
à supprimer la référence à Barcelone dans le nom officiel de l'UPM,
pour le moins ampoulé (« Processus de Barcelone : Union pour la
Méditerranée »). Quant aux financements, la Déclaration confirme
ce que les autorités françaises n'ont eu de cesse de répéter depuis le
départ : le secteur privé sera associé et mobilisé. Pour l'heure, il se dit
pourtant que les entreprises ne se bousculent pas au portillon, se disant
sans doute qu'il est plus profitable d'opérer en solitaire dans la zone,
credo libéral sur l'épaule, plutôt que de s'enfermer dans l'espace feutré
de la diplomatie où le sens des affaires n'est pas la panacée. En bouline,
pour l'instant, l'UPM n'a pas de budget, mais comme l'a martelé en
conférence de presse le président français, juste après le sommet,
« ce n'est pas l'argent qui manque, c'est la paix »...
Ces questions en suspens seront traitées lors de la réunion euro-
méditerranéenne des ministres des Affaires étrangères qui se tiendra
à Marseille du 3 au 4 novembre 2008. Des réponses devront incontes-
tablement être données si l'on veut propulser sur de meilleurs rails le
lancement de l'Union.
Pour autant, et même si elle est avant tout une « Union de projets »,
pour reprendre la formulation de José Manuel Barroso, président de
la Commission européenne, il serait tout à fait préjudiciable à la région
et aux relations euro-méditerranéennes que cette nouvelle initiative,
après avoir suscité tant de promesses et de débats, ne serve à rien de
plus par rapport au Processus de Barcelone. Parfois discutable, l'ini-
tiative n'en a pas moins bousculé en effet la communauté des acteurs
méditerranéens depuis bientôt deux ans, au point que se sont multi-
pliés comme rarement analyses et forums dédiés à cet espace régional.
Malgré l'étroitesse diplomatique avec laquelle l'Union s'est peu à peu
installée, entre sa formulation initiale aux accents utopiques à Toulon
en février 2007 et l'accord finalement obtenu en juillet 2008, ce projet
comporte depuis le départ deux principales vertus.
D'abord, il a su accroître l'attention des décideurs, des journalistes
et des opinions publiques sur les dynamiques de la zone méditerra-
néenne, méconnues et traditionnellement connotées en des termes
négatifs et facteurs de crises. Souvent, ce sont les crises et les Etats de
la région qui sont traités dans l'actualité, rarement la Méditerranée en
tant qu'espace politique et zone de coopération. D'ailleurs, en France,
depuis l'annonce présidentielle de ce projet, on ne compte plus les
experts et les décideurs qui du jour au lendemain se sont autoprocla-
més spécialistes ou militants de la coopération méditerranéenne...
tuas 16
111êditerrafiée
Numéro 67 .Automne 2008
Histoire I Actuel I Culture
Union pour la Méditerranée : rubicube diplomatique ou grand bluff ?
Ensuite, cette initiative a poussé les véritables acteurs à s'interroger sur
les actions pertinentes à conduire dans cette région et sur les faibles-
ses à combler du Processus de Barcelone, avec au final, et ce n'est pas
négligeable, une rencontre multilatérale au plus haut niveau politique
qui est venue valider six thèmes de coopération avancés par les experts
et les acteurs régionaux. En ce sens, peut-ou légitimement penser
que le Sommet de Paris est venu prolonger la réflexion entamée en
2005 sur l'aggiornamento du Processus de Barcelone dont on célébra
le dixième anniversaire dans la grisaille, la majorité des Etats du Sud
boudant alors ostensiblement le sommet organisé à Barcelone sous
présidence britannique.
Pourtant conçu au départ comme un projet alternatif, l'UPM a pro-
duit un résultat aussi inattendu qu'important : redonner du souffle au
Processus de Barcelone, et partant, à l'idée qu'il n'y a de pertinence
politique que dans un cadre de coopération euro-méditerranéen,
englobant l'ensemble des pays membres de l'UE et un maximum de
pays situés sur les rives Sud et Est de la Méditerranée. En dix-huit mois,
l'idée initiale d'une Union circumméditerranéenne ne regroupant que
les seuls pays riverains, séduisante certes par le verbe mais tellement
hasardeuse sur les plans politiques et financiers, s'est donc volatilisée.
Cela n'aura pas manqué de provoquer rancoeurs et déceptions, au
Nord comme au Sud du Bassin, et notamment chez les souverainistes
qui critiquent Bruxelles pour sa rigidité. Il n'est pas anodin d'ailleurs
de souligner qu'entre le lancement en 1995 du Processus et le sommet
de Paris en juillet 2008, l'enceinte politique euro-méditerranéenne est
passé de 25 à 43 membres, élargissement européen oblige mais attrac-
tivité pour le projet sans doute également.
Ainsi, l'un des mérites de l'UPM, est d'avoir réveillé dans les conscien-
ces le projet géopolitique de l'Euro-Méditerranée tout en dévoilant
certains messages non négligeables : la Commission a manifesté des
doutes puis s'est ralliée et doit désormais entretenir la dynamique,
l'Espagne s'est intelligemment arc-boutée sur le concept de Barcelone
en vue de sa présidence européenne en 2010, plusieurs pays de l'UE
non-méditerranéens ont fait part de leur intérêt pour cette région (à
l'instar d'une Allemagne indiquant qu'il fallait compter sur elle pour
opérer dans la zone), la Turquie n'a pas véritablement cherché à court-
circuiter le projet en dépit des sous-entendus politiques qu'il pouvait
éventuellement comporter sur le dossier de son adhésion à l'UE. Pour
leur part, les pays arabes méditerranéens, à l'exception de la Libye, et
dans une mesure bien moindre de l'Algérie, ont globalement soutenu
ortriullias 17
luéditerranéti
Numéro 67 *Automne 2008
Un automne méditerranéen
l'initiative. Tactiquement, il est vrai que pour ces derniers, le contraire
aurait été plus diplomatiquement embarrassant.
L'UPM a donc pour l'heure essentiellement servie à faire rebondir le
projet euro-méditerranéen sur les tables des chancelleries européennes
tout en confirmant l'ancrage tactique non contraignant des pays sud-
méditerranéens aux ambitions politiques de l'Europe dans la région.
Bref, on fait du neuf avec du vieux, tout en promettant de nouvelles
trajectoires pour les actions déployées qui serviront les intérêts de tous
dans la région. C'est là toute la complexité à venir pour l'Union : réus-
sir à dépasser les faiblesses et les contraintes du Processus de Barcelone
tout en ayant repris son acquis géographique et technocratique,
après avoir beaucoup promis en innovations et en termes de résultats
concrets rapidement perceptibles. Le chemin passe aussi, sur le plan
diplomatique, par la poursuite du réchauffement syro-libanais, par des
avancées tangibles sur le dossier israélo-palestinien et par de véritables
améliorations en matière de coopération Sud-Sud, et notamment au
Maghreb'. Des sensibilités, turques et algériennes notamment, devront
être ménagées si l'UPM veut progresser. Et que dire du besoin, ô com-
bien décisif, d'entendre l'UE parler enfin d'une seule voix dans cette
région, pour ne pas épaissir le brouillard technocratique des mécanis-
mes régissant la coopération euro-méditerranéenne.
Quoiqu'il en soit, et c'est peut-être là le message essentiel, l'UPM
semble avoir renforcé la pertinence de l'Euro-Méditerranée, comme
représentation géopolitique nécessaire face à la multipolarisation crois-
sante du monde et à l'accentuation déroutante de plusieurs crises sys-
témiques qui s'entrechoquent (financière, économique, énergétique,
sécuritaire, écologique, alimentaire). L'UPM est aujourd'hui présentée
comme un outil devant servir à doper le développement économique
de la région et contribuer à sa stabilisation, notamment par l'établis-
sement de solidarités entre pays méditerranéens face aux grands défis
internationaux appelant à des réponses collectives et responsables.
C'est difficilement contestable, tant la région, à l'image du monde,
souffre de tensions et de dérégulations en tout genre.
Optimiser la gouvernante politique, économique et sociale en
Méditerranée, dans un vaste projet de coopération privilégiée et pro-
gressivement approfondie entre l'UE et ses voisins méridionaux, consti-
tue un impératif au demeurant stratégique pour peser efficacement
sur l'échiquier international. Un pôle euro-méditerranéen agrégé,
qui regroupera près d'un milliard d'habitants à l'horizon 2025, et
qui compte aujourd'hui pour près du tiers du PIB mondial, peut être
ottrugrns 18
méaiterranêe Numéro 67 Automne 2008
Histoire I Actuel I Culture
Union pour la Méditerranée : rubicube diplomatique ou grand bluff ?
façonné si le volontarisme politique se conjugue à la sagesse diploma-
tique nécessaire.
Loin d'être finalisé, l'arrangement institutionnel et technique de cet
antidépresseur politique ne se fera pas sans tensions et l'UPM, après
avoir connu un accouchement diplomatique douloureux, pourrait
encore mettre du temps avant d'effectuer ses premiers pas concrets.
La France est engagée en première ligne dans ce chantier et ne saurait
omettre ses obligations. Or pour résoudre le rubicube diplomatique
de l'UPM, il va falloir certes beaucoup de travail, mais aussi une sacrée
dose de patience et de réflexion collective, ce qui n'est pas toujours la
combinaison vertueuse proposée par le président français.
Ce dernier, d'ailleurs,.à l'occasion de son discours à la XVI' confé-
rence des Ambassadeurs, le 27 août 2008, témoignage à coeur ouvert
de sa soif de ruptures avec la politique étrangère menée par ses pré-
décesseurs, jette sans doute quelques paVés dans la mer euro-méditer-
ranéenne, quand il reprend à son compte la rhétorique américaine
la confrontation entre l'Islam et l'Occident », en l'érigeant parmi les de «
principaux enjeux internationaux des années à venir. Quand il déclare
ce grand projet est maintenant une réalité », ensuite, au sujet de l'UPM, que «
le spectre du grand bluff ne saurait être écarté. III
Notes
* Rédaction achevée le 30 août 2008.
Barcelone, relancé par 1. La formule est celle de Bénédict de Saint-Laurent, in «
l'Union pour la Méditerranée », IEMED Paper n° 05, juin 2008.
Lire Bichara Khader et Frédéric Allemand, « L'Union pour la Méditerranée : 2.
rapport pour ta Fondation pour l'innovation politique, pourquoi ? comment ? »,
juin 2008. Egalement, sur le site du Haut-Commissariat marocain au Plan, la
série d'interventions variées et contrastées du forum organisé à Skhirat du
24 au 26 mai 2008, offrant de nombreux points de vue du Sud. Par ailleurs,
il est intéressant de consulter l'analyse collective de Roberto Aliboni, Ahmed
Putting the Mediterranean Union in Driss, Tobias Schumacher et Alfred Tobias, «
EuroMesco Paper n° 68, EuroMesco, Lisbonne, juin 2008. Pour le perspective »,
Barcelona Process - Union for point de vue espagnol, lire Eduard Soler y Lecha, «
the Mediterranean : genesis, evolution and implications for Spain's Mediterranean
OPEX-Fundacio CIDOB, Barcelone, avril 2008. Enfin, la vision officielle Policy »,
de l'Italie est bien illustrée dans le rapport du Sénat de la République italienne,
« L'iniziativa dell'Unione per il Mediterraneo : gli aspetti politici », dossier n° 85,
Rome, janvier 2008.
3. Se reporter au document « Communication from the commission to the
European Parliament and the Council; Barcelona Process: Union for the
Brussels, COM(2008) 319 (Final), 20 May 2008. Mediterranean »,
Lire par exemple les réactions de la presse allemande, dans l'article de David 4.
Ç.OtRULiK-CS 19
Méditerranée
Numéro 67 .Automne 2008 Un automne méditerranéen
Crossland, « Sarkozy's Club Med Is Useful but Over-Ambitious », publié dans le
quotidien Der Spiegel, le 14 juillet 2008. Lire aussi t'article de Marie Maurisse,
« Pour la presse mondiale, l'UpM doit faire ses preuves », dans Le Monde,
14 juillet 2008.
5. Lire à ce sujet Roberto Atiboni, « La nuova Unione per il Mediterraneo tra luci
e ombre », Affarinternazionali, IAI Rivista online, Rome, 18 juillet 2008.
6. Se reporter aux analyses de Dorothée Schmid, émettant « des doutes sur
l'utilité de cette Union », dans un entretien pour le réseau d'information
Euractiv, publié te 11 juillet 2008.
7. Il faut à ce titre rappeler que Mohammed VI, roi du Maroc, s'est fait remplacé
la veille par son frère le prince Moulay Rachid pour assister au sommet du
13 juillet 2008 à Paris, provoquant immédiatement toutes sortes de
commentaires, dont ceux de la presse algérienne. Ainsi, le quotidien La Liberte,
dans son édition du 14 juillet 2008, explique cette absence du souverain
chérifien « Il fait l'impasse sur le sommet pour que ta question sahraouie soit
évacuée »....
(ortrwzrias 20
méditerranée
Numéro 67 Automne 2008 Histoire I Actuel I Culture
Roger Heacock
Palestine, 2008 :
ma zilna huna
« Nous sommes toujours là »
1. La mémoire du présent
Il s'agit de tracer ici les contours d'une mémoire palestinienne
contemporaine, axée sur les événements des deux dernières décennies,
fortement présente dans le discours courant, et assez éloignée des élé-
ments constituants et non moins constitutifs de la conscience collective
du peuple (Première guerre mondiale, Déclaration Balfour, révolte
Tell al-zaatar...). Cette période récente se fond dans de 1936, Nakba,
l'actualité. Elle n'est pas plus mouvementée qu'une autre, mais c'est
celle durant laquelle les Palestiniens des territoires occupés purent et
durent enfin se reconnaître quotidiennement dans les décisions de leurs
dirigeants (quitte bien sûr pour certains à s'y opposer radicalement)
devenus au moins co-souverains — la souveraineté, rappelle Carl Schmitt,
s'incarne dans la faculté de déclarer l'exception — et non plus essentiel-
lement sujets à celles de l'occupant. C'est donc d'une synthèse rétrospec-
tive dans le court terme qu'il s'agit, qui tente de fixer l'état des lieux et
l'état d'esprit dans les territoires occupés, d'où il ressortira qu'envers et
contre tout, malgré les multiples revers, les compromissions et même les
trahisons, les Palestiniens, et leur Palestine, sont «toujours là» ( « ma zilna
Mahmoud Darwish, L'état de siège, Ramallah, 2002). huna »,
Il y a quatre décennies pourtant, au niveau discursif, on les passait
sous silence (Résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité, 1967), ou
on niait carrément leur existence (Golda Meïr, 1969). Il y a bientôt
trois décennies, Israël se chargeait de les arracher de leur refuge liba-
nais, en dispersant les cadres et en marginalisant les dirigeants, par
cortuons 21
Mésitercanée
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