Un Cérémonial Politique : les Voyages Officiels des Chefs d'état

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Au fil des siècles, les voyages des chefs d'Etat forment une singulière pratique politique. Par des spectacles allégoriques, un décor soigneusement préparé, des réceptions officielles, des discours prononcés selon une étiquette implacable, ces mises en scène font plus qu'attribuer une parure symbolique au politique : elles en font voir et vivre l'éloquente majesté. Comme si pour s'exercer le pouvoir du chef d'Etat avait plus que d'autres besoin d'être un. Encore convient-il de comprendre la naissance et le développement de cette véritable souveraineté déambulatoire. C'est le but de cet ouvrage. Une manière de mettre au grand jour l'action de ces poses de la grandeur d' Etat qui lient un homme à un régime, une figure à des institutions, un visage à une abstraction.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296367258
Nombre de pages : 318
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UN CEREMONIAL POLITIQUE: LES VOYAGES OFFICIELS DES CHEFS D'ETAT

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller Dernières parutions
DUBOIS J., Communautés de politiques publiques et projets urbains, 1997. PAPADOPOULOS Yannis, Les processus de décisionfédéraux en Suisse, 1997. CATfACIN Sandro, PANCHAUD Christine, TATI1NI Véronique, Les politiques de lutte contre le VIHI Sida en Europe de l'Ouest. Du risque à la normalisation, 1997. lM TOBIN, Le préfet dans la décentralisation, 1997. PARINI Lorena, La politique d'asile en Suisse. Une perspective systémique, 1997. HOLLIFIELD James F., L'immigration et l'état-nation à la recherche d'un modèle national, 1997. NAY Olivier, La région, une institution. La représentation, le pouvoir et la règle dans l'espace régional, 1997. LAURENT Annie, VILLABA Bruno (dir.), Les petits partis. De la petitesse en politique, 1997. FAURE Alain (dir), Territoires et subsidiarité, 1997. DULONG Delphine, Moderniser la Politique. Aux origines de la Ve République, 1997. FAVRE Pierre, LEGAVRE Jean-Baptiste, Enseigner la science politique, 1998. Collectif, La construction des politiques locales, 1998. NEGRIER Emmanue, JOUVE Bernard, Que gouvernent les régions d'Europe? Echanges politiques et mobilisations régionales, 1998. DUMEZ Hervé, JEUNEMAITRE Alain & ALII, Evaluer l'action publique, 1998. Collectif, Evaluation des politiques publiques, 1998. MOQUAY Patrick, Coopération intercommunale et société locale, 1998. BOISSEAU DU ROCHER Sophie, L'ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est, 1998. AL WARDI Sémir, Tahiti et la France. Le partage du pouvoir, 1998. JULIEN Christian, Les politiques régionales de formation professionnelle continue, 1998. LEIBFRIED S., PIERSON P., Politiques sociales européennes, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6805-5

Sous la direction de

Jean- William DEREYMEZ Olivier IHL Gérard SABA TIER

UN CEREMONIAL POLITIQUE

:

LESVOYAGESO~CœLS DES CHEFS D'ET AT

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ont collaboré à cet ouvrage:
Raphaèle BRUYÈRE,Historienne, Université Pierre Mendès France de Grenoble. Anne-Sophie CLAEYS,Docteur en science politique, Institut d'études politiques de Bordeaux. Jean- William DEREYMEZ,Maître de conférence de science politique, Institut d'études politiques de Grenoble. Patrick HARISMENDY, Maître de conférence en histoire contemporaine, Université de Rennes II. Olivier IHL, Professeur de science politique, Institut d'études politiques de Grenoble. Christophe LABORDE,Doctorant en histoire, Université de Paris I. Nicolas MARIOT, Doctorant en science politique, Institut d'études politiques de Paris. Nicolas MOLL, Docteur en sociologie, Institut d'études politiques de Paris. Philippe NIÉTO,Historien. Gérard SABATIER,Professeur d'histoire moderne, Université Pierre Mendès France de Grenoble.

INTRODUCTION
Jean-William DEREYMEZ Olivier IHL Gérard SABATIER

Il fut un temps où gouverner signifiait voyager. Pouvoir, c'était d'abord se faire voir. Que l'on songe à Philippe IV dit le Bel arpentant son royaume de Bruges jusqu'à Bayonne, à Charles Quint dont les premières années se passèrent en errances entre les multiples héritages du prince flamand. Avant la sédentarisation versaillaise, la cour de France s'adonna à ce nomadisme politique. Elle le fit avec profusion mais aussi avec précaution. La présence physique du monarque était requise en ces temps où la résidence valait possession: pour arbitrer les différends, imposer un point de vue, consommer des revenus, réprimer des révoltes, en un mot pour régner. Et l'on ne sera pas surpris qu'une attention scrupuleuse ait entouré la mise au point des règles de cette souveraineté déambulatoire. Les "Entrées" dans les "bonnes villes", symbole de l'assujettissement à la figure du Prince, appartiennent à cette configuration sociale, celle qui rend l'emprise de l'autorité inséparable d'une exhibition souveraine, celle qui pousse l'appareil d'État à s'exercer de façon itinérante. D'où l'importance d'un cérémonial politique qui prenait alors la forme d'une croisade, sans terme ni retour.

Une souveraineté déambulatoire
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Avec le développement de l'État monarchique, puis de
avec surtout l'apparition d'une bureaucratie

l'Etat-nation,

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professionnalisée, l'appareil de domination étatique vint se fixer en un point précis. Cette naissance de la Capitale, définie tout à la fois comme un centre et comme un surplomb, transforma radicalement le visage du voyage de souveraineté. Ses fonctions, elles-mêmes, se modifièrent. Pour LouisPhilippe ou Louis-Napoléon, le cérémonial du déplacement en province visait à établir un contact' direct avec le monde des notables et le peuple des terroirs. A assurer le triomphe de l'exécutif sur le législatif au coeur de la lutte entre les "têtes" séparées du pouvoir. A renforcer l'allégeance des périphéries au nouvel ordre des institutions politiques. Mais, il y avait encore un souverain, un corps et un visage qui venaient incarner le régime politique. Aux débuts de la IIIème République, en revanche, la souveraineté fut proclamée anonyme puisque collective. L'effacement de la fonction présidentielle renforça cette dépersonnalisation en donnant le jour à une nouvelle économie politique du voyage d'État. Époque incommode où pour quitter l'Élysée, il fallait au président de la république un prétexte: soit une inauguration, soit une commémoration. Ainsi, de Sadi Carnot fêtant en juillet 1888, au château de Périer-Milord, le centenaire de l'assemblée de Vizille: il eût droit aux hommages des drapeaux aux vents, des mains levées et des vivats comme aux fastes du train présidentiel mais parce que sa présence se proclamait au service d'un événement solennel qui venait la justifier. Le voyage d'État a donc profondément évolué. Mais pourquoi s'intéresser aujourd'hui à cette institution oubliée? Que peuvent nous apprendre l'histoire et la sociologie de cette mise en scène politique? A un moment où le caractère éphémère des "déplacements" en province du chef de l'État passe pour l'aveu de leur valeur anecdotique, où leur réputation évoque volontiers l'ennui civique d'un exercice protocolaire, voire la facticité d'une théâtralité aristocratique, il y a là comme un paradoxe. Un paradoxe et un risque: celui de verser dans une histoire d'antiquaires ou une sociologie d'érudits. S'intéresser à ce cérémonial, ce fut, en fait, pour les

Introduction

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organisateurs de ce qui fut au départ une journée d'études organisée à l'Institut d'Études Politiques de Grenoble en octobre 1995 céder à une toute autre invitation que celle du pittoresque. Partant du constat que le regard ne s'arrête pas sur ce qui est inscrit dans l'espace familier, ils ont voulu éclairer un type de ritualité politique mal connu et cela non pas en dépit mais à cause de son inscription au plus profond de nos évidences: la visite officielle du chef d'État. Il a fallu à cet effet revenir sur quelques a priori qui pouvaient être jugés comme ouvrant sur des illusions d'optiques. D'abord, insister sur le fait que cette pratique rituelle ne saurait se présenter comme le simple héritage où l'application docile d'un modèle préalablement consigné. Ici comme ailleurs, le présent ne découle pas mécaniquement de lointains dispositifs, comme si l'institution du voyage de souveraineté était en quelque sorte annoncée par l'inventivité d'un homme ou d'une équipe. A défaut d'un commun point d'origine, on parlera plus volontiers d'un faisceau de commencements. C'est pourquoi, au lieu de se demander quel fut l'ancêtre ou le point de départ du voyage de souveraineté, les auteurs de cet ouvrage furent plutôt portés à se demander ce que devrait enfermer une théorie du déplacement souverain pour qu'une notion comme celle de "voyage" y trouve, au fil du temps, une forme de cohérence spécifique. C'est dire, en d'autres termes, qu'il importait par dessus tout de ne pas séparer la compréhension du phénomène de l'époque qui, à partir et en amont du spectacle, le fait surgir à notre perception. Par ailleurs, dire la vérité du voyage, c'est en dire plusieurs, contradictoires et changeantes, et les dire chacune selon son mode d'organisation et selon la langue qui lui convient du fait des lieux et des milieux qui la consacrent. Une diversité de manières accordée à la diversité des usages qui or~hestrent la force expressive attribuée et reconnue au voyage d'Etat. Comment en douter: le décor d'un tel cérémonial n'est pas simple support de sens. Il tire son exemplarité de la situation qui parle à travers lui: des rapports sociaux qui le

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traversent, des codes politiques qu'il consacre, des présences qu'il rapproche et qu'il soumet. C'est ce qui fait l'éclat de ces rassemblements, celui que la presse gouvernementale, partieprenante de la magie de l'événement, va dévider comme une litanie de triomphes tandis que l'opposition dénoncera une façade plaquée sur des réalités que le voyage avait pour mission de dissimuler.

Un rituel de représentation
L'ouvrage est organisé autour de dix contributions qui, chacune, évoque par un fragment d'histoire la spécificité d'une expérience. En dépit de leur hétérogénéité, ces textes présentent quelques traits communs. Sans prétendre être exhaustifs, ils veulent suggérer l'intérêt d'une enquête approfondie sur ce mode de mise en forme et de représentation de la majesté politique. A cette fin, ils se proposent de relever trois défis distincts. En premier lieu, saisir dans l'univers des formes une dimension politique trop souvent assimilée aux seuls contenus des programmes électoraux ou aux débats parlementaires: celui du fonctionnement symbolique de l'autorité étatique. Le voyage est bien sûr une pose académique mais celle-ci, par son formalisme même, révèle ce qui constitue l'intimité de la mécanique du pouvoir d'État. Ce sont ces poses de la grandeur d'État qui ont retenu ici l'attention au titre d'une interrogation sur la construction politique de la souveraineté. En second lieu, comprendre la nature de cette relation équivoque qui noue un homme à un régime, une figure à des institutions, un visage à une abstraction. C'est là un point important. L'autorité est habituellement saisie comme une prestation de l'homme en possession d'État. Mais n'existe-t-il pas en la matière des styles particuliers, des manières de faire qui s'adossent à l'unité accomplie d'une conception et d'une pratique de la domination institutionnalisée? Cette dimension à

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la fois psychologique et réglementaire, individuelle et normative, est sans doute difficile à conceptualiser. Elle relève du code de chaque individu comme des actes institués qui forgent la majesté de la fonction exécutive. C'est cependant à en traquer les formes d'expression à travers la succession des régimes politiques de Louis XIV à la présidence de De Gaulle, et dans la RFA d'après 1949, que s'est attachée cette rencontre scientifique. Enfin, dernier défi: porter l'attention aux opérations de mise en scène du voyage en les reliant aux sens et intérêts qui y sont investis localement. Il s'agit de comprendre comment la tradition des voyages des chefs d'État peut affecter des vies singulières, autoriser l'affirmation de certaines prétentions, signer l'appartenance à des entités abstraites (royaume, empire, patrie, république), discipliner les consentements et les inclinations, bref comment elle peut constituer à sa façon un dispositif pédagogique. Ces mises en scène n'attendent pas qu'on leur accorde une attention esthétique, celle que nous avons par exemple face à un ball~t, une pièce de théâtre ou une toile de maître. Elles se déploient au travers de signes et de pratiques qui tous expriment des revendications, fixent des croyances, renforcent des habitudes. Preuve que le pouvoir symbolique de ces voyages dépend de la capacité des constructions imaginaires à produire des effets. En somme, d'un rapport de puissance transfiguré en représentation. C'est à en dégager les fondements que se sont attachés les participants de cette table ronde. Ces quelques attendus expliquent la chronologie retenue pour cette journée. On y relèvera des manques et des trop pleins. Mais, rappelons que face à la permanence de l'institution des voyages, le problème était moins de garantir quantitativement l'étendue d'un corpus - en mettant bout à bout des pratiques sélectionnées sur l'axe des changements de régime - que d'assurer qualitativement l'observation des structures mêmes de cette institution. Car telle est bien la question centrale privilégiée par cet ouvrage: pourquoi, si la Fr~nce ne s'est pas toujours montrée prête à recevoir ses chefs d'Etat, ces derniers se sont montrés, eux, habiles pour être

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reçus. Hommes d'institution et d'apparat, ils ont accordé une grande importance à la solennité de leur fonctions, par l'interpellation du regard, le déploiement des fastes, l'éclat des costumes, en un mot par le déploiement des signes d'une majesté d'État qu'ils ont fait fonctionner comme un véritable rituel de représentation.

LES VOYAGES DES ROIS DE FRANCE
Gérard SABATIER

"Si le roi se tenait caché quinze jours à Saint-Germain ou à Fontainebleau, on croirait qu'il ne serait plus. Les Français entre tous veulent presser leur prince, aussi bien en la paix comme en la guerre, et se plaisent à voir le magnifique appareil de sa Maison, et le bel ordre de sa suite". André Du Chesne, Les antiquités et recherches de la grandeur et majesté des rois de France, 1609, 547.

Jusqu'à la fin du XVIIème siècle, les rois de France furent, à l'instar des autres souverains d'Europe, des princes migrateurs. Clovis avait fixé sa résidence dans le palais de l'empereur Julien, au coeur de ce qui restait de la Lutèce galloromaine. Mais les nécessités de la chasse et de la guerre, qui allaient faire le quotidien des rois pour des siècles, l'obligation de quitter un domaine après avoir consommé ses productions propres pour se rendre sur un nouveau site d'approvisionnement, entraînaient des déplacements incessants. La migration ordinaire conduisit les Mérovingiens, puis après eux les Carolingiens dans les palais ruraux de Clichy, des vallées de l'Oise et de l'Aisne (Compiègne). Après le déplacement de son centre de gravité vers l'est, à cause des incursions normandes, l'espace royal s'identifia à la région comprise entre Orléans et Paris. Les derniers Carolingiens et les preIIliers Capétiens limitèrent leur nomadisme à ce territoire réduit, où s'exerçait en fait leur autorité. Avec les grands Capétiens aux XIIème et XIIIème siècles, puis les Valois au XIVème, s'affirma la primauté de Paris, avec le palais de la Cité, puis le Louvre, et les hôtels semi-ruraux de Saint-Pol et

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des Toumelles, complétée par un réseau de châteaux forts sis au coeur des domaines de chasse: Vincennes, Saint-Germain en Laye, Fontainebleau, Compiègne... En 1422 se produisit une rupture capitale dans le système résidentiel des rois de France. Petit-fils de Charles VI par sa mère, le jeune roi d'Angleterre Henri VI fut couronné roi de France à NotreDame de Paris. Le dauphin Charles, non reconnu par son père, se retira dans ses apanages de Touraine et de Berry, résidant à Bourges, Tours ou Chinon. Grâce à Jeanne d'Arc, il put vaincre les Anglais et leurs alliés Bourguignons. Sacré à Reims en 1429, Charles VII ne s'établit pas pour autant à Paris, et pendant un siècle, la monarchie française résida dans les châteaux du Val de Loire. Louis XI, né à Bourges, vécut en Touraine, principalement dans son manoir de PIes sis-lesTours. Son fils Charles VIII fut le roi d'Amboise. Louis XII fut le roi de Blois, comté et château acquis par son grand père Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI. Il maria sa fille Claude à François d'Angoulême, né à Cognac, élevé à Amboise. Roi en 1515, François 1er résida dix ans en Touraine, patrie de la reine, dans les châteaux hérités d'Amboise et de Blois. Dès 1518 cependant, il fit entreprendre le château de chasse de Chambord, en lisière d'un immense domaine constitué de 1523 à 1539. Après la mort de Claude de France (1524) et au retour de la captivité de Madrid (1526), François 1er abandonna les châteaux du Val de Loire (tout en faisant poursuivre l'édification de Chambord, où il vint chasser quelquefois, sans en faire jamais sa résidence). Il lui fallait se rapprocher de Paris, resté siège du si puissant Parlement. En 1527, il manifesta même l'intention de réinstaller la monarchie dans la capitale et fit abattre, l'année suivante le donjon du Louvre, première étape d'une reconstruction, différée cependant jusqu'en 1546. C'est que le roi, en grand seigneur français, ne pouvait se résoudre à être citadin. Influencé par les systèmes résidentiels italiens, il fit ouvrir sept chantiers (en plus du lointain Chambord), reprenant les sites capétiens autour de Paris et dans les vallées de la Seine, de l'Oise et de l'Aisne, et dont les emplacements,

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au coeur ou en lisière de forêt, étaient révélateurs de la primauté accordée à la chasse. L'année où l'on abattit le donjon du Louvre fut entrepris le château dit de Madrid dans le bois de Boulogne. L'année d'avant (1527), le roi avait jeté son dévolu sur un château de Saint-Louis en forêt de Fontainebleau, qui, métamorphosé, allait devenir le châteaumanifeste de la monarchie, au sud duquel il fit élever un peu plus tard (1539-1545) le petit château de Challuau, relais de chasse et résidence de la maîtresse royale, la duchesse d'Étampes. En lisière de la forêt de Saint-Germain-en-Laye, il fit reconstruire entre 1539 et 1549 le château fort de Louis VI et au nord, près d'un étang où se réfugiaient les cerfs poursuivis, on édifia le relais de chasse de la Muette. Enfin, près de Compiègne, furent rebâtis, non loin de la forêt de Retz, le château de Villers-Cotterets (1533-1537) et plus au nord, celui de Folembray (1538-1547). Ces constructions nouvelles étaient les lieux du séjour ordinaire du roi, à quoi s'ajoutaient les châteaux de la Loire, Vincennes, les hôtels parisiens, et tant de manoirs de passage. En fait, si Fontainebleau, et secondairement Saint-Germain, étaient ses lieux d'élection, le roi ne se fixa jamais et fut toute sa vie en déplacement. La pratique résidentielle de François 1er fut celle de la monarchie française jusqu'à Louis XIV, avec le correctif essentiel - de ~arestauration du siège parisien. Le Louvre fut en effet rebâti sous Henri II (aile occidentale de Pierre Lescot), Charles IX et Henri III (aile méridionale) et devint la résidence principale de la monarchie pendant les guerres de religion. Henri IV investit les lieux des Valois et reprit la politique bâtisseuse de François 1er: "grand dessein" du Louvre (achever la cour carrée et relier le palais à celui des Tuileries, bâti par Catherine de Médicis en 1564-1572) dont on ne put mener à bien que la galerie du bord de l'eau, travaux à Fontainebleau, à Saint-Germain (le château neuf, au bord du plateau), à Villers-Cotterets, châteaux pour les maîtresses royales: Challuau, Montceaux (sur la Marne) pour Gabrielle d'Estrées, Verneuil (sur l'Oise) pour Henriette d' Entraigues.

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Ce réseau des résidences henriciennes passa à Louis XIII qui
les utilisa toutes sans rien y ajouter

-

ou peu -,

puis à

Louis XIV, qui y trouva souvent refuge, avec la famille royale, pendant la Fronde avant d'y apporter sa marque personnelle à partir de 1661. Pendant vingt ans alors,
l'ensemble des maison royales

-

ou presque -

furent l'objet

de la sollicitude du roi et le témoignage de sa magnificence. Avec un infléchissement cependant. Si le groupe de la Loire est presque abandonné (mais on fait quelques travaux à Chambord), si celui de l'Oise (Villers-Cotterets, Compiègne surtout) est toujours utilisé, l'espace résidentiel de la monarchie se concentre en Ile-de-France. Colbert veut faire du Louvre une reggia à l'italienne et pendant les travaux, la cour s'installe aux Tuileries rebâties par Le Vau (1664-1666). Si les châteaux les plus proches de Paris .sont abandonnés (Madrid depuis 1637, Vincennes après 1669, malgré les travaux commandités par Mazarin), trois résidences fonctionnent concurremment, objets de transformation et d'embellissements les plus dispendieux: la traditionnelle: Fontainebleau, la favorite: Saint-Germain, la nouvelle: Versailles. Le nomadisme royal a fait l'objet d'études précises. Pour l'époque de Charles IX, un comptage a pu être effectué à partir des lieux d'envoi des lettres de Catherine de Médicis, de 1561 à 1575 (3250 lettres en quinze ans)l. En moyenne, la cour ne séjourne jamais plus de dix jours dans le même lieu et se déplace trente fois par an. Trois axes ont pu être distingués. Dans presque la moitié des cas (47 %), les nuits de résidence sont Paris (22 %), Saint-Germain, Fontainebleau (10 % chaque fois), Vincennes (5 %). C'est l'axe de la Seine, traversant le vieux domaine capétien, l'espace politique de Paris, celui des aller-retour en une journée de cheval. C'est ici
1. J. BOUTIER, A. DEWERPE, D. NORDMAN, Un tour de France royal: le voyage de Charles IX (1564-1566), Paris, Aubier, 1984. Les citations non autrement référencées seront extraites de cet ouvrage.

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que l'on enregistre les séjours les plus longs. Le Louvre est de plus en plus lieu du pouvoir, Saint-Germain et Fontainebleau lieux de la cour, et cette tendance s'accroît avec les guerres de religion. Le second axe, celui de la Loire, avec les châteaux de Chenonceaux, Blois, Amboise, est un axe de voyages, non de gouvernement. On y séjourne peu, on s'y déplace beaucoup. C'est une région trop extérieure au centre du pouvoir. Cependant les châteaux, désertés depuis les années trente, sont à nouveau utilisés pendant les guerres de religion. Ce sont des lieux plus facilement contrôlables et loin de la pression politique de Paris. C'est à Blois que Henri ill réunit les états généraux en 1588 (et en 1576 déjà) et fait assassiner le duc de Guise. Le troisième axe est celui de la Champagne, la route de Paris à Nancy. Les déplacements enregistrés ici sont courts et directs, ce sont des voyages politiques aux confins des possessions des Habsbourg (Pays-Bas, Franche-Comté) ou de leurs alliés lorrains, sur les lieux d'une souveraineté à affirmer. Le nomadisme ordinaire de la cour de Louis XIV entre 1661 et 1682 n'est pas moins grand, mais son aire géographique se circonscrit aux maisons royales et les séjours sont plus longs, le roi étant personnellement très mobile et faisant de fréquents aller-retour en une ou deux journées dans une résidence proche (Paris / Vincennes, Saint-Germain / Versailles etc...)2. Cette époque est celle du délaissement progressif de Paris. De 1661 au 20 janvier 1666, date de la mort de la reine-mère Anne d'Autriche, Louis XIV passe l'hiver au Louvre: entre l'automne et le printemps, de quatre à huit mois par an. Il y séjourne même de façon continue de décembre 1661 à avril 1664 (avec les courtes exceptions de juillet-août 1662 et septembre 1663). Entre 1666 et 1671, les séjours d'hiver, plus brefs, se font aux Tuileries (trois mois de novembre 1667 à janvier 1668, six mois de novembre 1668 à avril 1669, trois mois de décembre 1670 à février 1671...). On
2. S. COUTIN, Les déplacements de Louis XlV, 1661-1682, mémoire de maîtrise, Paris X, Nanterre, 1985.

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peut rattacher aux séjours parisiens ceux de Vincennes: février-mars 1661, septembre-octobre 1663, août-octobre 1664, août-décembre 1666. Entre 1672 et 1682, le roi n'habite plus Paris. Il y vient une fois ou deux chaque année par obligation (visites, lits de justice, Te Deum, visite de chantiers, des Gobelins, etc...), soit douze fois en dix ans (mais pas en 1676, 1677, 1679, 1680). Quand il quitte Saint-Germain ou Versailles pour les campagnes militaires dans le nord ou l'est, il évite Paris. Il fit quatre séjours à Chambord, jamais supérieurs à trois semaines, en septembre-octobre 1668, 1669 et 1682, et en octobre 1670, puis il n'y revint plus. Les séjours à Fontainebleau furent très irréguliers jusqu'en 1677 : huit mois en 1661, quatre en 1664, trois en 1666, un en 1671 et 1674, deux en 1675, toujours en été et consacrés aux fêtes et à la chasse. Ces séjours devinrent réguliers à partir de 1677, chaque année d'août à octobre en général. Saint-Germain fut résidence principale de 1666 à 1681. À Versailles, dont on sait que les aménagements du parc et des jardins précédèrent ceux du château, les séjours furent de quelques jours, voire quelques demi-journées entre 1661 et 1671. Puis, jusqu'en 1678, Versailles et Saint-Germain formèrent comme un doublet où le roi résida à part égale. Après 1678, lorsque la décision d'installer la cour à Versailles eût été prise et que les grands travaux battirent leur plein, le roi séjourna davantage à Saint-Germain. En mai 1682 eut lieu le grand déménagement, sans pour autant être un enfermement : la cour fut à Chambord en septembre-octobre, puis à Fontainebleau en octobrenovembre. TIs'est agi jusqu'à présent des migrations ordinaires de la monarchie et de la cour. Cependant on a vu, à propos de l'axe champenois pratiqué par Charles IX, que d'autres considérations que la chasse pouvaient entrer en compte. Ce sont ces motivations, d'ordre politique, qui amenèrent les rois à entreprendre des voyages d'une tout autre nature. Le premier était rituel: chaque roi à son avènement entreprenait le voyage de Reims pour y être sacré et couronné. Le séjour dans la ville,

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et l'aller-retour par petites étapes, pouvait prendre plusieurs semaines. D'autres voyages étaient exceptionnels. Ils pouvaient avoir des causes diplomatiques: (on parlerait aujourd'hui de rencontres au sommet) comme les rencontres entre François 1er et Henri VITI en 1520 (camp du drap d'or, entre Calais et Saint-Orner), Charles IX et Philippe TIen 1565 à Bayonne (en fait rencontres entre Catherine de Médicis, sa fille et reine d'Espagne Élisabeth et le duc d'Albe), ou encore l'entrevue des deux rois, Louis XIV et son oncle et beau-père Philippe IV, les 6 et 7 juin 1660 à Hendaye, sur l'île des Faisans au milieu du petit fleuve-frontière, la Bidassoa, suivie du mariage avec l'infante Marie-Thérèse le 9 juin à Saint-Jean de Luz. D'autres voyages conduisaient les rois hors de leur royaume pour des expéditions de conquête. Ainsi, de la fin du XVème siècle au milieu du XVIème siècle, Charles VIII, Louis XII, François 1er et Henri II gagnèrent-ils l'Italie par la Champagne, la Bourgogne, Lyon, Grenoble et le Dauphiné. Dans le royaume même, des périples circulaires, véritables tours de France dans les provinces périphériques, pouvaient être entrepris par les rois à des moments où la monarchie fragilisée avait besoin d'administrer la preuve de son existence et de sa force, ainsi François 1er au retour de la captivité de Madrid consécutive à la défaite de Pavie, où Charles IX à sa majorité après la première guerre de religion. Mais le plus souvent, les grands voyages des rois n'avaient rien d'exceptionnels. Ils constituaient une pratique de gouvernement, à quoi s'ajouta pour un siècle, des guerres de religion à la Fronde, la nécessité d'imposer militairement l'obéissance aux sujets révoltés. Les déplacements de François 1er s'opérèrent dans un contexte pacifique. De 1517 à 1521, le roi parcourut la partie septentrionale du royaume au nord d'une ligne Cognac / Dijon, et plus particulièrement Cognac / Saint-Quentin, se rendant en Picardie et sur les côtes de la Manche, en Normandie, en Bretagne, en Poitou, et, moins fréquemment, en Champagne et en Bourgogne. Les deux pôles de résidence les plus fréquentés sont alors à parité celui de Touraine (Amboise et

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Blois) et celui d'Ile-de-France (Paris, Saint-Germain). Entre 1529 et 1536, le pôle résidentiel d'lle-de-France se renforce au détriment du tourangeau, les voyages dans l'ouest sont moins fréquents, m'ais toute la partie orientale et méridionale est systématiquement visitée: la Champagne, l'axe Saône / Rhône, la Provence, le Languedoc et même le Massif Central, tandis que sur le versant atlantique on pousse jusqu'à Bordeaux. Le 24 janvier 1564, Charles IX et la cour quittent Paris pour n'y revenir que le 1er mai 1566, après un périple de vingt-sept mois (829 jours). On a pu dénombrer deux cent une journées de déplacement et six cent vingt huit de halte, soit une journée de voyage sur quatre. Vingt et un séjours durèrent plus d'une semaine, soit à Fontainebleau (41 jours), Troyes (23 jours), Lyon (29 jours), Roussillon en Dauphiné (28 jours), Avignon (21 jours), Arles (20 jours), Toulouse (46 jours), Bordeaux (31 jours), Bayonne-Saint-Jean de Luz (39 jours), Chateaubriand (17 jours), Moulins (90 jours). Cinquante sept séjours durèrent de un à six jours, et cent dix huit étapes ne furent que d'une nuit. Il s'agit d'un véritable tour de France sur les marges du royaume, à l'exception des provinces au nord de la Loire et de la Champagne. On partit vers l'est jusqu'aux limites de la Lorraine, on obliqua au sud pour gagner la Bourgogne, l'axe Saône / Rhône, la Provence jusqu'à Toulon et Hyères, le Languedoc, l'axe de la Garonne jusqu'à Bordeaux, on poussa jusqu'à Bayonne-Saint-Jean de Luz. Le retour se fit par la Guyenne et le Poitou jusqu'aux marges de la Bretagne (Nantes, Chateaubriand), on remonta la Loire jusqu'à Blois, on coupa par le Bourbonnais jusqu'à Moulins où la cour séjourna trois mois, et après un excursus auvergnat jusqu'à Clermont, on remonta sur Paris. Ce voyage se caractérise par son trajet circulaire, périphérique, et le choix de ses étapes toujours urbaines. Le temps des troubles, que ce tour de France aurait dû exorciser, revint ensuite, et avec eux celui des chevauchées militaires des rois pour réduire les rebelles, qui durèrent jusqu'au règne de Louis XIII. Autre type de voyages, que

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l'on a pu étudier précisément grâce au journal d' Héroard, médecin du roi jusqu'en 16283. Roi cavalier, roi soldat, Louis XIII a été le dernier roi de la monarchie itinérante, le dernier souverain à avoir passé une grande partie de son règne sur les routes du royaume, à le parcourir, en plus de vingt voyages, sur des distances considérables. Lors de ces parcours, les pays du sud de la Loire ont tenu une place essentielle. On dénombre vingt-trois grands voyages sur trente-trois années de règne, dont douze figurent dans le Journal. Le roi n'aurait séjourné en Ile-de-France que pendant neuf années complètes: 1611-1613, 1624 et 1625, 16401643. Sur la période couverte par le manuscrit d'Héroard, on peut regrouper: les fréquents déplacements entre les multiples résidences royales d'Ile-de-France ; les voyages dynastiques: à Reims pour le sacre en 1610, en 1614 quand Marie de Médicis montre son fils à ses sujets de Bretagne et du Poitou, à Bordeaux en 1615 pour le mariage du roi avec l'infante d'Espagne Anne d'Autriche, à Nantes en 1626 pour le mariage de Monsieur, frère du roi; un voyage administratif à Rouen en 1617 pour la tenue de l'assemblée des notables; enfin les campagnes militaires de 1620-1623 et les expéditions du siège de la Rochelle en 1627-1628. Du 7 juillet au 7 novembre 1620, Louis XIII (il a 19 ans) parcourt tout l'ouest du royaume de la Normandie aux Pyrénées pour les opérations de la "guerre de la mère et du fils" et les affaires de Béarn (rétablissement du catholicisme). Du 5 mai 1621 au 28 janvier 1622 un nouveau voyage le conduit dans le sud-ouest pour combattre et remettre en son obéissance ses sujets protestants en un aller-retour par l'Orléanais, la Touraine, le Poitou, la Guyenne (Bordeaux) et le Languedoc (Toulouse, Montauban). Moins de deux mois après son retour à Paris, il doit entreprendre une nouvelle campagne dans le midi protestant révolté depuis la Saintonge jusqu'à Montpellier, en fait véritable tour de France de dix-huit mois (20 mars 1622 - 10
3. M. FOISIL éd., Journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII, Paris, Fayard, 1989,p. 320-337.

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janvier 1623) puisque le retour s'effectue par la Provence, la vallée du Rhône et le Dauphiné (Grenoble), Lyon, la vallée de la Loire et la Beauce. Pour les trois années, presque 7 000 km parcourus en 238 étapes, à cheval la plupart du temps, en carrosse quand le roi est malade ou pour les entrées dans les villes, quelquefois en bateau (sur la Loire, de Roanne à Orléans, mais plutôt d'Orléans à Nantes). La longueur moyenne des étapes est de 30 km. Le roi progresse au rythme de la masse des piétons qui l'accompagnent, s'occupant souvent à chasser sur le parcours. Certaines étapes peuvent être supérieures à 100 km comme en novembre 1620 au retour du Béarn, le roi voyageant alors avec une très petite escorte. les foyers protestants du sud-ouest et du sud-est vont perpétuer pendant longtemps l'importance des séjours méridionaux. mais plus généralement et sur l'ensemble du règne, il est peu de provinces qui n'aient reçu la visite du souverain. La manière dont Héroard les évoque prouve que les déplacements répétés. restent perçus par les contemporains comme la normalité. L'aire d'extension des voyages aurait même plutôt tendance à s'étendre, puisque Louis XIll finit par appréhender la presque totalité de son royaume. Les années d'itinérance de Louis XIV furent celles de sa jeunesse, entre sa dixième et sa vingt-deuxième année. Les premiers voyages en province se produisirent au moment de la Fronde pour combattre les rebelles comme l'avait fait son père. En février 1650, il était en Normandie, après l'arrestation des Princes: en mars, en Champagne et en Bourgogne; en été et à l'automne fut menée l'expédition de Guyenne pour réduire la révolte bordelaise. À l'automne 1651, il partit pour le Berry et le Poitou, passa l'hiver avec la famille royale à Poitiers, revint par la Touraine et l'Orléanais pour faire son entrée dans Paris le 21 octobre 1652. En 1654 eut lieu le voyage de Reims pour le sacre. Puis le roi accompagna Turenne dans les opérations contre les Espagnols en Flandre (1655, 1658). Un voyage diplomatique à Lyon en 1658 lui fit rencontrer une princesse de Savoie, éventuelle fiancée. Mais Mazarin travaillait depuis longtemps au mariage espagnol. En 1659, la cour se mit en

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route par l'ouest, gagna la Saintonge, obliqua vers le Languedoc et la Provence où Louis XIV soumit Marseille au printemps 1660. On gagna ensuite les Pyrénées pour la rencontre avec Philippe IV et le mariage en juin et l'on fit à petites étapes retour sur Paris pour l'entrée triomphale du 26 août. Ce fut le dernier tour de France royal et la dernière entrée royale dans Paris. La raison d'être fondamentale des voyages des rois de France - et l'on peut dire la même chose pour ceux de Charles Quint - tient à l'immensité du royaume et à la très faible emprise du pouvoir central jusqu'au XVIIème siècle. L'espace politique et social français se présente alors comme la juxtaposition d'entités autonomes. Entités sociales: des "états", des "ordres", des "corps", ayant chacun leurs structures, leurs modes de reproduction matérielle, leurs codes de sociabilité, leurs coutumes juridiques... La noblesse, le clergé sont largement indépendants vis-à-vis du roi, disposent de leurs biens fonciers, des prestations en travail, en nature et (très minoritairement) en argent servies par la population laborieuse; la noblesse n'est liée au roi que par l'allégeance, purement politique, relevant du système féodal. Le clergé, certes, dépend du roi depuis que le concordat de 1516 a assuré au souverain la désignation des évêques et des abbés, le pape conférant l'investiture canonique. Mais cette dépendance est largement contrebalancée par l'emprise formidable exercée par le clergé sur l'opinion publique en ces siècles d'intense ferveur religieuse. L'histoire des guerres de religion montre bien le très faible degré d'autonomie du politique face au religieux et les difficultés des rois pour imposer une politique de coexistence entre religions différentes. Entités locales: quasi indépendance des provinces, avec leurs gouverneurs appuyés sur leurs clientèles nobiliaires et leurs réseaux d'alliances matrimoniales, avec leurs États aux compétences financières, économiques, administratives, tendant même à exercer un véritable directoire politique et religieux au temps des troubles; quasi indépendance des villes avec leurs gouvernements

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exercés par des magistrats élus au sein des métiers des plus puissants, leurs milices, issues des mêmes milieux, leurs finances propres, étendant leur autorité sur le monde de la boutique et de l'atelier, sur le même peuple et sur le plat pays alentours. Le contrôle de cet espace s'est fait très lentement, générant même des effets pervers aboutissant à la constitution de nouvelles autorités à vocation autonomistes. L'extension de l'autorité royale sur les provinces périphériques au domaine capétien s'est faite sur le mode féodal de l'allégeance politique et du respect des coutumes, des usages, des immunités, des "privilèges" - les lois privées, propres, particulières -. La constitution d'un appareil d'État sur le mode de l'office a aliéné la fonction publique et l'exerèice de l'autorité aux mains de notables qui s'en considèrent comme propriétaires. L'exemple le plus accompli de ces nouveaux "corps" sont les Parlements, de Paris et de provinces, juges royaux tendant naturellement à se comporter comme détenteurs de l'autorité, jouant sur leur appellation de "Cours souveraines". L'autonomie des pouvoirs locaux, l'absence d'emprise du pouvoir central sont ainsi dénoncées en 1551 dans un réquisitoire au Parlement de Paris par l'avocat général Jacques Aubéry "Le pays et comté de Provence [...] est le plus éloigné du siège principal de la couronne de France qui soit en tout l'empire des Gaules [...]. C'est l'éloignement du grand siège et de la plus fréquente habitation du roi qui a été en partie cause du désordre, tant de la part des Grands que de la part du populaire, car les puissants qui ont le gouvernement, et les magistrats qui en sont plus licencieux et entreprenants, se sentent si loin du grand correcteur que le pauvre opprimé n'a faculté ni moyen d'en apporter la plainte jusqu'ici..."4. "Seul un grand voyage à travers tout le pays rend possible une mise en scène de la restauration de l'autorité royale. Le tour de France n'est donc pas un vestige désuet,
4. Cité dans BOUTIER et al., p. 290.

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une pratique archaïque de début de règne: il permet de faire jouer à plein les relations symboliques du monarque et de ses sujets et de prendre appui sur l'un des piliers de l'idéologie monarchique, le libre accès du peuple auprès de son souverain, sans distinction ni exclusive". J. Boutier, A. Dewerpe, D. Nordman ont parfaitement montré, en prenant l'exemple du voyage de Charles IX, comment le tour de France répondait à la faiblesse structurelle de l'emprise monarchique sur le royaume. Et tout d'abord, par la masse du cortège royal, la formidable démonstration de puissance et de richesse qu'il administre5. Quinze mille chevaux, peut-être autant de personnes. Plus que le niveau moyen d'une ville française au XVlème siècle, puisque vers 1550, seules vingt cinq villes comptent plus de dix mille habitants6. Le noyau est formé par les gens du roi et de sa famille. "Dans les décennies 1560-1580, la Maison du roi, les Gardes, la prévôté de l'Hôtel, la Vénerie, la Fauconnerie, la Grande Écurie requièrent chaque année 4.000 personnes environ. La Maison de la reine-mère comme celles des frères du roi emploient de 300 à 900 personnes. Au total, ce sont ainsi chaque année près de 6.000 personnes qui entourent la famille, mais qui, servant par quartiers, constituent en fait un noyau permanent de 1.500 à 2.000 individus". L'insécurité politique impose parfois une augmentation de l'escorte militaire; celle-ci compte autour de Lyon 3.000 chevaux et plus de 2.000 fantassins, elle est à nouveau renforcée en Charente. Le personnel de gouvernement accompagne le roi: la chancellerie, ses secrétaires, ses chariots d'archives, son décorum (garde robe des officiers, tapisserie fleurdelisée pour la salle du Conseil). On transporte tous les meubles (lits, coffres, garde-robes, buffets, tables, bancs, sièges...), les tapisseries, la vaisselle et
$.BOUTIER et al., deuxième partie: La cour en voyage, et notamment le chapitre VII: Une cité entière (pp. 107-118). 6. Paris 400.000 h. ; Lyon 70-80.000 h. ; Rouen 60.000 h. ; Bordeaux 50.000 h. ; Toulouse 40.000 h. ; Marseille 30.000 h. ; Nantes 25.000 h. ; Rennes 22.000 h. ; P. CHAUNU, R. GASCON, Histoire économique et sociale de la France, I, 1, Paris, PUP, 1977, p. 397.

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jusqu'à la ménagerie (trente à quarante animaux, dogues, ours, léopards, lions et chameaux) du quotidien royal. Pour pratiquer les aménagements ou réparations d'urgence des logements et subvenir aux besoins journaliers, les marchands et artisans, dotés du privilège de fournir la cour se déplacent avec elle: tapissiers, menuisiers, vitriers, bouchers, poulaillers-poissonniers, verduriers- fruitiers, marchands de vin, taverniers, pourvoyeurs de foin, d'avoine, de paille, marchands de laine, de soie, merciers, tailleurs, lingers, chaussetiers, pelletiers, cordonniers, selliers, fourbisseurs... Le cortège est une nébuleuse, rejoint ou quitté par les membres de la famille royale, les ambassadeurs (de Venise, Florence, du pape, d'Ecosse, de Savoie, Portugal, Espagne...), des princes avec leurs Maisons, des gouverneurs de province, les premiers présidents des Parlements et les "plus notables personnages de la France", soit 3.000 gentilshommes à Moulins. Cette marée humaine se déplace au rythme d'étapes journalières de 20 à 30 km, essentiellement à pied et à cheval, mais aussi en litière, en coche, et mêlée de trains de mulets et de chariots, la tête de colonne atteignant la halte du soir quand les derniers n'ont pas encore quitté celle de la veille. Nul doute que cette migration n'ait exercé sur "les peuples" une très durable et profonde impression. Si l'on considère l'aspect proprement politique, il apparaît que le voyage de Charles IX est un mode de gouvernement s'inscrivant dans la norme d'un pouvoir nomade, répondant à une conjoncture spécifique, et permettant un renforcement du centre sur la périphérie. Il est une étape dans la construction de l' absolutisme7. Il n'y a pas incompatibilité entre itinérance et exercice du pouvoir. Au contraire, la grande plasticité des structures du gouvernement central et leur légèreté, voire leur incomplétude autorise parfaitement la pratique migratoire. Le cœur de l'État est alors
7. BOUTIER et al., troisième partie: Un système politique itinérant (p. 169-282).

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formé du roi et de la reine mère, des quatre secrétaires d'État, de la chancellerie et des conseils. En fait, à ce moment, le pluriel ne désigne pas des institutions séparées, mais des sections différentes (conseil des parties, des affaires, secret) en fonction de l'ordre du jour et des techniciens appelés par le roi à compléter ponctuellement un noyau très restreint: trois "permanents", dont le chancelier; six "fidèles", dont le connétable, présents une fois sur deux; trente-deux "occasionnels", présents de dix à quatre-vingt-trois fois sur deux cent trois séances recensées et quinze "marginaux", présents moins de dix fois. Le roi gouverne avec un noyau très restreint (cinq personnes, lui compris), secondé d'une vingtaine de personnes. La chancellerie et le personnel des secrétaires d'État complètent ce groupe des décideurs, rédigeant et expédiant les actes royaux. Le gouvernement épistolaire n'a pas besoin d'un centre. Toutefois, le voyage introduit une modification par rapport à cet exercice ordinaire. Son temps est celui d'un étiage constaté dans le volume de la correspondance. C'est celui de la présence physique du roi, suppléant aux missives et aux agents attitrés du pouvoir. Cette perturbation résulte d'une déficience dans la chaîne de transmission du commandement. L'apparition de préoccupations de nature religieuse entraîne un déplacement du loyalisme: au dessus de celui dû au roi, il en existe un autre, plus contraignant, dû à Dieu. TIest légitime de désobéir, voire de résister, lorsque le roi tente de détourner ses sujets de l'obéissance à Dieu. Pareille réflexion débouche sur l'insoumission. Les relais ordinaires, le personnel d'exécution, juges, parlementaires et leurs agents, sont défaillants. Les palliatifs, chevauchées des maréchaux de France ayant pouvoir de requérir la gendarmerie, de convoquer la noblesse pour faire régner l'ordre, et accompagnés de commissaires, mèmbres du conseil du roi ou conseillers au Parlement de Paris investis de tâche d'information ou de contrôle, ont obtenu des résultats mitigés. La défiance, cependant, ne remonte pas à la tête, et l'on aboutit à une situation paradoxale, que l'on retrouvera plusieurs fois sous

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l'Ancien Régime, notamment au moment des révoltes antifiscales du XVllème siècle. "Alors que tous les intermédiaires traditionnels sont balayés par la crise d'autorité, c'est au roi que l'on adresse désormais directement plaintes et doléances. Sa personne, plus que jamais, est la source vive de tout légitimité" . Le voyage de Charles IX s'inscrit donc dans une conjoncture particulière: faire appliquer par les catholiques et les protestants, qui y trouvent chacun à redire, l'édit de pacification d'Amboise du 19 mars 1563, et, par là même, vise à une modification structurale: renforcer l'emprise du centre sur la périphérie. Par sa présence, il veut briser la résistance de ses agents. Pour imposer l'enregistrement de l'édit, il tient des lits de justice à Rouens, Dijon, Toulouse et Bordeaux. Dans une double perspective: "il refuse aux parlements un pouvoir politique régional en les soumettant au roi et à son conseil; il favorise les cours provinciales pour restreindre l'influence du parlement de Paris, qui cherchait à être reconnu comme tuteur du roi et protecteur du royaume". Les officiers de justice subalternes eux-mêmes sont parfois convoqués au conseil où le roi les menace de les démettre s'ils ne font pas leur devoir. Mais c'est aussi sur les corps autonomes que la monarchie cherche prise. Pendant le voyage, à Crémieux, en Dauphiné, fut pris le 14 juillet 1564 un édit donnant au roi le choix final des magistrats municipaux dans les villes principales, première entreprise généralisée du pouvoir central contre les franchises urbaines, afin de favoriser un parti du roi tontrôlant les villes à la manière des Médicis à Florence au XVème siècle, sans modification des institutions, et en l'absence d'un personnel royal stricto sensu. Le voyage est aussi l'occasion de resserrer les liens entre la monarchie et la noblesse, sur un mode qui, tout en n'étant pas formellement féodal- il ne s'agit pas de
renouvellement d'hommage

-

n'en reste pas moins celui des

relations directes et du clientélisme. La noblesse, notamment méridionale, se presse, au point d'inquiéter le roi à Toulouse
8. Hors voyage.

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(rassemblement de 4.000 gentilshommes). On compte sur un rite de présentation personnelle au roi, au sein de chaque gouvernement, par l'intermédiaire du gouverneur, pour assurer la soumission du groupe. On peut faire plus: le roi, en leur conférant des charges, les comblant de faveurs, s'efforce de faire des nobles les plus influents ses obligés. Il accorde son parrainage à des enfants de grands seigneurs. TIprocède à des désignations de chevaliers de l'ordre de Saint-Michel parmi la vieille noblesse militaire, catholiques et protestants confondus. Il exige parfois de tous les princes, gouverneurs, chevaliers de l'ordre, seigneurs et capitaines présents un serment d'obéissance aux ordonnances royales. Enfin, le voyage permet au roi de s'informer, de connaître les voeux et les opinions, de recevoir placets et requêtes, de régler immédiatement des problèmes locaux. Mais ce n'est jamais pour prendre la posture médiévale du roi justicier. Jamais on ne constate de gouvernement direct, de rupture dans le système des médiations. À aucun moment n'est reconnue une pratique d'accès direct au souverain, d'expression et de résolution des demandes politiques sans médiation. Les doléances orales doivent être redoublées par un acte écrit. Secrétaires d'État, membres du conseil, maîtres des requêtes gèrent de fait la situation. En cela consiste un des caractères les plus originaux du mode d'action royal: il opère par sa présence même. Elle seule attire les foules, réchauffe les fidélités, fait plier les oppositions, cimente la nation. Le moment culminant de cette alchimie est celui de l'entrée royale. "Au moment où la religion ne peut plus constituer le ciment de la vie collective, le cérémonial monarchique confère au roi la production des signes par lesquels chaque groupe, chaque individu peut s'identifier, et constitue ainsi les fondements unanimes de l'ordre socio-politique du royaume". Tout autant que pour faire acte de gouvernement, le voyage royal est entrepris pour multiplier les entrées, répéter inlassablement la double parade du roi et de la ville, saturer le

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royaume de l'image du roi9. Les tours de France royaux (François 1er, Henri II, Charles IX, Louis XIV) se caractérisent en effet, contrairement aux chevauchées militaires (Louis XIII), par leur rythme lent, et la multiplication des étapes urbaines. Henri TIprocéda à une trentaine d'entrées, la plupart (23) au début de son règne lors de trois voyages importants: 1548, de Paris par la Champagne, la Bourgogne, la Savoie jusqu'à Turin; 1550 en Normandie; 1551 en Touraine et Anjou. pendant le voyage de Charles IX, on compte une entrée tous les six jours en moyenne sur les tronçons de Troyes à Lyon, de Romans à Avignon et au retour de Bayonne. le rythme s'accélère sur le tronçon méridional d' Avignon à Bordeaux: une entrée tous les deux à trois jours. Décidée par le roi, l'entrée est annoncée au corps de ville avec injonction de procéder aux préparatifs: nettoyage de la cité, décoration, organisation de fêtes, approvisionnement, mesures de police. Si les gens du roi exercent un droit de regard tatillon sur les décors, tous les frais de l'entrée sont pour la ville, qui lève des taxes ad hoc ou emprunte. Lorsque l'arrivée du souverain est imminente, les officiers municipaux et les notables, voire les principaux corps de la ville, s'avancent au devant du cortège royal, échelonnés en fonction de leur importance: cours souveraines les plus avant, puis le magistrat, les métiers, le peuple attendant aux portes. Un
9. BOUTIER et al., quatrième partie: Les gestes et les signes (p. 285345) ; B. GUÉNÉE,F. LEHOUX,Les entrées royales françaises de 1328 à 1515, Paris, PUP, 1968 ; L.M. BRYANT, The King and the City in the Parisian Royal Entry. Ceremony, Politics, Rituals and Art in the Renaissance, Genève, Droz, 1986 ; J. JACQUOT éd. Les fêtes de la Renaissance. Paris, CNRS, 1956, 1960, 1976. A.M. LECOQ, François 1er Imaginaire. Symbolisme et politique à l'aube de la Renaissance française, Paris, Macula, 1987 ; F.A. YATES, Astrée, le symbolisme impérial au XVIème siècle (1975), Paris, Berlin, 1989 ; F. BARDON, Le portrait mythologique à la cour de France sous Henri IV et Louis XIII. Mythologie et politique, Paris, Picard, 1974 ; G. SABATIER, "Les rois de représentation. Image et pouvoir (XVIèmeXVIIème siècle)", Revue de Synthèse, juillet-décembre 1991, p. 387422.

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premier arrêt permet au roi d'assister au défilé des corps de la ville, et d'entendre la harangue officielle prononcée par le maire, l'avocat de la ville ou un officier de justice. Les clefs de la cité sont remises au roi, qui les rend. Il s'achemine alors vers la porte, dont le franchissement manifeste la prise de possession du territoire urbain. Le passage peut être souligné par un obstacle symbolique. C'est là un temps politiquement fort, où se joue l'expression de la souveraineté, sur le mode féodal du don et du contre-don. Laville s'offre et reconnaît son maître, moyennant confirmation par ce dernier des privilèges et immunités de la première. Deux pouvoirs sont face à face, établissant entre eux une relation contractuelle. En réalité, le serment du roi n'est plus un préalable nécessaire au franchissement de la porte. Au XVIème siècle, l'entrée est un système d'échange inégal, où le contre-don royal prend la forme d'un simple discours de remerciement très général, n'impliquant pas de véritable engagement. Le cortège se dirige vers l'église principale où la cathédrale, sur le seuil de laquelle le clergé attend le roi, et où a lieu une seconde halte sur le même scénario du don (accueil dans le lieu saint) et du contre-don (promesse royale du respect des immunités ecclésiastiques). La déambulation est lente, n'empruntant pas le plus court chemin, mais les voies principales, et surtout celles où s'exprime l'identité historique de la cité, éventuellement où subsistent les souvenirs de la romanité, la règle intangible étant pour le roi de remettre ses pas dans ceux de ses prédécesseurs et de reprendre un itinéraire invariable, le plus anciennement attesté. Les différents cortèges sont désormais mêlés et ne font qu'un "manifestement, par l' agré$ation de celui de la ville à celui du roi et de ses sujets, de l'Etat et de la ville, du centre et des périphéries. Seuls ceux qui collaborent de près ou de loin à l'exercice du pouvoir en font partie. Du côté du roi tous les impedimenta ont disparu. Demeurent le roi (la reine-mère, accompagnée des membres de l'administration centrale est entrée auparavant) et ses gardes. Du côté de la ville défilent les agents locaux du pouvoir, les échevins, les notables, les

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