Un Conflit entre normes européennes et mémoires nationales

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Depuis 1989, la question minoritaire est au centre des débats européens. Concernant les pays de l'Est, elle sert à évaluer les progrès réalisés sur le chemin menant à la démocratie. Parmi ces pays, la Roumanie et la Slovaquie tiennent une place à part du fait de la présence d'une forte minorité hongroise. Cette réalité issue de l'histoire contemporaine est à la fois un enjeu intérieur pour ces Etats ainsi qu'une source de rapports ambivalents à l'égard de l'Europe et de ses nouvelles normes juridiques.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296336872
Nombre de pages : 398
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Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales
La question magyare en Roumanie et en Slovaquie (1993-1997)

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un ni veau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

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Sarin ANTORI, Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne, 1999. Traian SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France (1919-1933), 1999. Sanda STOLOJAN, Au balcon de l'exil roumain à Paris, 1999. Patrick MICHEL, La religion au musée, 1999. Traian SANDU, Le système de sécurité français en Europe centreorientale, l'exemple roumain (1919-1933),1999. Jean-Noël GRANDHOMME, Michel ROUCAUD et Thierry SARMANT, La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrenlent de l'armée russe, 2000. BRAUNSTEIN Mathieu, François Mitterrand à Sarajevo, 28 juin 1992, le rendez-vous manqué, 2001.

MULLER Jean-Léon, L'expulsion des Allemands de Hongrie, 1944

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1948,2001. DIENER Georges, L'autre communisme en Rounlanie, 2001. STOLOJAN Sandra, La Roumanie revisitée, 2001. BERTRICAU A. (dir.), L'Estonie, identité et indépendance, 2001. DUCREUX M.E. et MARES A. (dirs.), Enjeux de l'histoire en Europe centrale, 2002.

Étienne BOISSERIE

Un conflit entre normes européennes et mémoires nationales
La question magyare en Roumanie et en Slovaquie (1993-1997)

L'Harmattan 5-7 rue de I~École~

Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Jtalia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5228-4

Pour Tom et B. À Elena Stefunkova

Flenaercienaents Je souhaite ici exprimer toute ma gratitude aux personnes qui ont accompagné cette recherche et sans lesquelles elle aurait été impossible. Mes remerciements s'adressent en particulier à Catherine Durandin et à Antoine Marès (INALCO). Je dois ce travail au soutien du Centre français d'études et de recherches en sciences sociales (CeFReS, Prague), du Centre d'études germaniques (Strasbourg), de l'Institut d'Europe centrale (KEI, Budapest), du Centre d'études de l'Europe médiane (INALCO, Paris), de la Faculté des sciences politiques de Banska Bystrica, du ministère français des Affaires étrangères et du Laboratoire d'analyse des systèmes politiques (LASP, CNRS Nanterre). Je suis également reconnaissant à Françoise Mayer (CeFReS), à Bohumila Ferencuhova (département d'histoire de l'Académie slovaque des sciences, Bratislava), à Jean-Paul Bled, (CEG) et Paul Gradvohl (CIEH), ainsi qu'à Michel Dobry et Jean-Charles Szurek (LASP), qui m'ont offert les moyens matériels de parfaire ce travail. L'aide et les conseils de Szincsok Palné et Udvary Frigyes (département Slovaquie de l'Office hongrois pour les minorités de l'extérieur, HTMH), Molnar Imre (KEI), André Reszler (Lausanne), Florence Benoît-Rohmer (Strasbourg) et Marius Suciu (Cluj) m'ont en outre été précieux. Je remercie aussi mes amis Katarina Ferencikova et Ivan Stefunko ainsi que leurs familles pour leur accueil, leur amitié et leur disponibilité. Qu'ils sachent que ce travail n'aurait pas pu voir le jour sans leur aide. Je suis également reconnaissant à Marie-Élizabeth Ducreux (EHESS) et à mon ami Bruno Tinel d'avoir relu ce texte et de m'avoir soumis des remarques dont j'ai le plus souvent tenu compte. Remerciements particuliers à mes parents pour leur aide et à B. pour son soutien permanent, son aide indispensable, sa disponibilité et sa patience.

INTRODUCTION

L'une des principales thématiques politiques de l' après-89 dans les États d'Europe centrale et orientale a été le retour à l'Europe. Ce retour a été vécu comme un événement naturel, intervenant après une période d'anormalité. Suite au reflux de l'influence soviétique, ces États retrouvent dans le traitement de leurs affaires intérieures une marge de manœuvre qu'ils avaient perdue. La réinstallation d'un véritable pluralisme et d'une compétition électorale se traduit très rapidement par une volonté de capter la légitimité à s'exprimer au nom de la nation. Ce phénomène prend des formes plus ou moins virulentes selon les États concernés. Plusieurs États de la région peuvent compter sur des personnalités prestigieuses localement ou au plan international (V. Havel, L. Wal~sa) pour assurer cette période de transition. Ils aident considérablement leur pays au cours de cette période dans l'approche des structures européennes. La Roumanie et la Slovaquie ne se trouvent pas dans ce cas. En Roumanie, l'irruption soudaine des hommes de la télé-révolution, suivie de plusieurs crises dans les premiers mois de 1990, a suscité des doutes sur la nature des changements mis en œuvre dans le pays. Dès cette époque, les dirigeants roumains font connaître leur volonté de rapprocher la Roumanie de l'Europe occidentale. Ils s'appuient sur l' « européanité naturelle» du pays, alors que, parallèlement, un processus rapide et employant des formes inusitées est à l'œuvre pour asseoir une légitimité intérieure sur une affirmation nationale qui tranche avec la précédente dans les modèles de mise en œuvre. D'un autochtonisme doctrinaire, la Roumanie s'oriente vers l'affirmation simultanée d'un spécifique et d'une européanité, de caractéristiques propres et d'un désir d'inscription dans les évolutions continentales.

Introduction

En Slovaquie, ce phénomène est plus tardif et s'accompagne de l'irruption d'un homme, Vladimir Meciar, qui va progressivement agréger autour de lui des groupes et des structures qui entendent capter à leur profit un message national d'émancipation, pour parvenir à la réalisation de ce qu'ils considèrent être l'objectif central de la nation: l'indépendance. La critique des relations tchéco-slovaques au sein de la fédération ne s'accompagnera pas, dans un premier temps, de son rejet pur et simple. Dans un second temps, les blocages institutionnels et la captation d'un électorat sensible à la thématique de la souveraineté aboutiront à la séparation qui s'accompagne de flous conceptuels qui permettent de douter de la pleine compréhension des enjeux. En Roumanie comme en Slovaquie, la légitimité des hommes au pouvoir au cours de la majeure partie de la période s'appuie sur la récupération et l'instrumentalisation des thématiques nationales. Elle va toutefois de pair avec l'affirmation d'une appartenance à l'Europe, à ses valeurs, à son histoire et à sa culture, qui postule une admission presque automatique dans les institutions continentales. Tout l'objet des politiques menées dans ces deux États par les principales formations au gouvernement consiste à créer les conditions pour affirmer une «voie propre », phénomène de compensation dans des États où I'histoire de la nation est vécue sur le mode de l'occupation. Ces États entendent exprimer, dans le nouveau contexte géopolitique des années 1990, l'irréductible souveraineté de leur nation, tout en l'inscrivant durablement dans les évolutions de l'ensemble du continent. Dans les deux États, le problème central est que les hommes et les structures qui doivent faire l'interface entre la nation et l'Europe (ou les structures euro-atlantiques) ne fondent leur pouvoir que sur leur capacité durable à étouffer toute tentative de récupération par des tiers de leur légitimité exclusive à incarner le présent et le futur de la nation. Par opportunisme ou par incompréhension de la nature des enjeux et des modalités de ces intégrations, ils tendent à surestimer le volet national, ce qui les conduit insidieusement à couper progressivement le pays des institutions qu'ils affirment vouloir rejoindre. Dans ce cadre particulier, Slovaquie et Roumanie sont les seuls États d'Europe centrale à être confrontés, en outre, au problème de la résolution d'une question intérieure à dimension internationale: la question magyare I. Le problème
1 Nous utiliserons ici le terme de «Magyar» pour désigner les citoyens roumains et slovaques hungarophones ou se déclarant tels. Nous réservons le terme de « Hongrois» pour désigner les citoyens de la République hongroise.

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n'est pas mince puisqu'il concerne près de 8 % des habitants de Roumanie qui se déclarent de nationalité magyare et plus de 10 % des habitants de Slovaquie qui sont dans le même cas. Le rôle qu'entend jouer le gouvernement de Budapest (et sa constante implication dans les débats politiques intérieurs roumains et slovaques), outre qu'il réactive certains traumatismes historiques dans les sociétés considérées, contraint les autorités slovaques et roumaines à gérer une situation à acteurs multiples. Roumains et Slovaques doivent donc faire face à un certain nombre d'exigences occidentales dans un environnement régional pesant, s'ils souhaitent parvenir à concrétiser institutionnellement leur «retour à l'Europe ». Or, nous observerons que l'apparition immédiate du problème minoritaire, dans le contexte de la reprise en main du destin de la nation, provoque une réaction de rejet partiel des implications de la continentalisation des modalités de règlement politique internes. L'analyse combinée, d'une part, du traitement de la question magyare dans cette situation d'internationalisation du droit minoritaire et, d'autre part, de la quête d'une implication institutionnalisée dans la politique continentale, permet de mesurer les réticences que provoque l'irruption des structures occidentales dans un débat intérieur. Incidemment, la question magyare est un excellent poste d'observation des réponses apportées aux difficultés résultant du droit de regard que s'octroient les partenaires occidentaux sur les évolutions de ces deux Etats. Ces derniers sont confrontés à une double pression, l'une interne (revendications des formations parlementaires magyares) et l'autre internationale (règlement concerté du statut des minorités et aplanissement des relations bilatérales), qui catalyse les peurs. Roumanie et Slovaquie appréhendent négativement l'imposition par l'extérieur de nouvelles règles, leurs nature et implications. Le rapport conflictuel à la norme internationale et aux obligations qui en découlent trouve, chronologiquement, un terrain de prédilection dans le débat sur les minorités nationales. Les deux nations, roumaine et slovaque, ont en commun d'avoir partagé leur histoire avec la Hongrie. Cette communauté provoque une appréhension à la fois spécifique et commune du rapport à l'élément allogène, intérieur et extérieur, qu'incarnent les Hongrois/Magyars. Les modes distincts d'affirmation sont, pour la Roumanie, la recherche contradictoire d'une inscription dans l'espace continental, avec ou sans renoncement (et, dans le premier cas, dans quelle mesure ?) à ce qui fait, dans cet espace, l'unicité de la nation roumaine. Problème permanent, cause de balancements incessants entre tendances

Il

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autochtonistes et imprécations sur la communauté de pensée et de valeurs avec l'Occident. En Slovaquie, par-delà le problème hongrois puis tchèque, c'est la capacité de la nation à s'exprimer par la voie de ses propres représentants, en tant que sujet et non plus en tant qu'objet, qui va focaliser l'attention. Les grands débats qui animent les sociétés roumaine et slovaque sont toutefois de nature différente. Les Slovaques cherchent à s'affirmer en tant qu'entité nationale distincte, à faire prévaloir leur existence propre au sein d'États qui les englobent. Les Roumains, pour leur part, s'interrogent sur la part respective d'Orient et d'Occident, de « spécifique» roumain et de commun à l'Occident, question-clé de I'histoire contemporaine de la nation. L'élément central de la problématique roumaine est la définition de la place de la nation, ses éléments constitutifs, le rôle et la place de la Roumanie en Europe et dans le monde. Contrairement aux Slovaques, les Roumains tirent avantage d'une histoire étatique, même troublée. Ils ont toutefois été soumis à différentes formes, directes ou indirectes, de domination étrangère. Les difficultés tournant autour de la question nationale ne sont pas résolues pour autant. Le débat roumain ne porte pas, stricto sensu, sur l'existence ou non d'un État « national ». La question est plus fondamentale car elle porte sur la nature de cet État, sur ses références historiques et culturelles. En d'autres termes, le dilemme roumain est celui d'une nation aux confins de plusieurs aires de civilisation et qui a subi, successivement ou simultanément, leurs influences. La permanence de la réflexion sur la nation en Roumanie, la différence plus tranchée entre les modèles marquent la quête identitaire d'une société roumaine et d'élites profondément divisées. Les deux nations restent donc soumises à la double limite d'une conscience de périphérie et de retard. Dans le cas roumain, cette périphérie et ce retard se traduisent par l'obsédant débat sur les origines, mais également sur les modèles politiques et sociaux de développement. Les grandes écoles roumaines oscillent entre la théorisation du spécifique roumain et celle du besoin ou de la volonté de rattrapage - éloge d'un Être roumain qui passe par un fort paysannisme ou entrée dans la modernité par calque ou inspiration des modèles de développement occidentaux. Pour les Slovaques, la question nationale se pose en d'autres termes; elle est liée à un besoin de reconnaissance institutionnalisée. Le rapport 12

aux Hongrois puis aux Tchèques a tourné autour de la question de cette reconnaissance, des modalités de son affirmation et de sa mise en œuvre. Dans ce cadre, la période qui s'ouvre en 1993 avec l'indépendance constitue, pour beaucoup, l'aboutissement d'un «combat », la première opportunité historique qu'ont les Slovaques de tenir leur destin «dans leurs propres mains », selon le slogan souvent repris entre 1994 et 1998. Les entraves extérieures à cette souveraineté sont donc confusément ressenties comme de nouvelles tutelles, particulièrement douloureuses lorsqu'elles ont pour champ d'application la question de la minorité magyare. La nature et l'importance des discours que nous serons amenés à observer dans les chapitres suivants ne peuvent être comprises sans le retour sur quelques éléments historiques. Il est en effet nécessaire d'observer certaines évolutions des XIXe et xxe siècles pour saisir l'importance des thèmes nationaux, la sensibilité des deux nations à la nature et aux influences de leur environnement respectif. Les débats et les visions politiques qui animent leurs élites ne sont pas identiques. Les Slovaques et les Roumains s'inscrivent en effet dans un contexte géopolitique différent. En outre, alors que les Roumains jouissent d'une existence étatique qui s'affirme au cours du XIXesiècle, les Slovaques recherchent les modalités d'une affirmation nationale dans un ensemble qui les englobe entièrement et ne leur reconnaît aucune existence de cet ordre. Des proximités existent néanmoins: dans un cas comme dans l'autre, les élites politiques tenteront dans la période qui suit le Compromis de 1867 de trouver un modus vivendi avec les élites politiques hongroises. Dans les deux cas, l'échec de ces tentatives provoquera le choix d'une politique dite « de passivité» d'une partie des élites nationales avant qu'une nouvelle génération ne recherche une coopération politique qui mette à bas le régime créé par le Compromis: une coopération plus étroite avec le Vieux Royaume dans le cas roumain, un renforcement des relations avec les Tchèques dans le cas slovaque. Le rôle des élites formées à l'extérieur du royaume de Hongrie sera important. Mais ces tendances, à l' œuvre peu avant le tournant du siècle, n'aboutiront qu'en raison de l'occurrence d'événements extérieurs qui permettront, au sortir de la guerre, de trouver une solution aux questions nationales par une modification radicale des cadres étatiques. Cette modification semble alors la solution définitive au règlement des questions nationales des deux nations. En 1918, la Roumanie réussit son unité, et la Slovaquie s'inscrit dans le cadre étatique tchéco-slovaque qui

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semble en mesure de combler les aspirations de la nation à la reconnaissance de sa spécificité et de son identité. Si le problème posé par la Hongrie est si vivace, en Roumanie comme en Slovaquie, c'est parce que l'intégralité du territoire actuel de la Slovaquie et la Transylvanie furent soumis à ce qu'il est parfois convenu d'appeler dans les deux pays une «occupation ». Ce phénomène se traduisit, dans la dernièremoitié du XIXesiècle et les premières années du xxe, par une assimilation des populations d'origine slovaque et, dans une mesure moindre, roumaine. L'État hongrois est perçu aujourd'hui encore dans une large mesure comme un oppresseur du point de vue de la capacité d'expression nationale de ses composantes non hongroises.

L' après-19 89 fut vécu sur le mode du retour à la normalité européenne. Cette période s'accompagne de la thématique du renouveau des conditions d'une capacité décisionnelle autonome de l'État sur ses propres affaires. Ce renouveau est envisagé différemment en Roumanie et en Slovaquie. Dans le premier cas, il est marqué par la rupture avec les pratiques ceausistes alors que, pour les Slovaques, il permet d'ouvrir de nouveau la question des rapports entre les deux parties de la République tchécoslovaque. Le débat sur la souveraineté et ses formes possibles reprend donc où il s'était arrêté à la fin des années 1960, et le thème de la « fédération authentique », appelé à se substituer à la fausse fédération de l' après- intervention, va conditionner en partie la structuration de l'espace politique slovaque. C'est autour de ce thème que les acteurs slovaques vont rechercher une légitimité à s'exprimer au nom de la nation. Le premier volet de la quête de normalité européenne tel qu'il est présenté aux deux États est probablement le plus sensible, parce qu'au croisement de la définition de la nation, de son existence, de la délimitation de son espace. Il fait en outre intervenir, plus que toute autre chose, la mémoire collective de deux nations qui vécurent douloureusement et longuement la «soumission». La question minoritaire devient immédiatement le lieu de confrontation entre les volontés de normalité et d'européanité slovaques et roumaines et les évaluations qui en sont faites par les Occidentaux. Cette question minoritaire se réduit en pratique pour les deux États à la question magyare, source inépuisable d'affirmation du patriotisme en Europe centrale. Depuis 1989-1990, aiguillonnés par les poussées sécessionnistes, les Occidentaux redécouvrent l'acuité de la question des minorités nationales, objet d'un regain d'intérêt de la part des États concernés eux-mêmes. Cet 14

intérêt est accru par le prolongement du conflit yougoslave, qui provoque la prise de conscience d'une nécessaire remise en ordre du «désordre tribal» centre et est-européen. Tant la perception des problèmes que les solutions envisagées pour les résoudre ont été au centre d'âpres débats et d'appréciations contradictoires entre 1990 et 1997. L'approche doctrinale et les instruments juridiques ont notablement évolué durant cette période. Si la question minoritaire ne fut jamais, à partir de 1918, un domaine relevant strictement de la politique intérieure, elle ne parvint pas non plus à devenir un domaine d'application effective des engagements contractés. À partir de cette date, en effet, différents instruments, en particulier des traités dits « minoritaires» conclus entre États et organisations internationales, avaient « internationalisé» la question, sans parvenir à la résoudre tant l'incapacité au contrôle était patente. Après 1945, le phénomène d'internationalisation est limité à la fois par la vanité avérée des efforts de la période de l'entre-deux-guerres et par les conditions de la coopération internationale. Les années 1990 ont donné à la question minoritaire une place de plus en plus importante au plan international. La question des minorités magyares est vite devenue centrale, en raison de l'activisme de la Hongrie. Cette dernière profite à plein de son image positive et de celle, trouble, de certains de ses voisins, au premier rang desquels Yougoslavie et Roumanie. La Hongrie concentre d'ailleurs son attention sur la Roumanie et, à partir de la mi-1992, sur la Slovaquie, en passe de devenir indépendante, et ce pour plusieurs raisons: d'une part, la Roumanie et la Slovaquie sont les deux pays qui comptent le plus de Magyars: plus de 1,6 million dans un cas et 600 000 dans l' autre2. D'autre part, les coopérations bilatérales sur la question sont moins développées qu'avec ses autres voisins. En 1993, la Hongrie a signé, ou est sur le point de le faire, des traités bilatéraux incluant des dispositions sur les minorités avec la plupart de ses voisins. Des accords du même type n'existent pas avec la Roumanie ou avec la Slovaquie. 1993 est une année charnière, celle des prémices du Pacte de stabilité dont l'un des objectifs est d'aboutir à un règlement bilatéral global des relations hungaro-slovaques et hungaro-roumaines. 1993 est également, et c'est le point qui retiendra notre attention, l'année de l'admission de la Slovaquie, puis de la Roumanie, au Conseil de l'Europe. C'est à partir de cette évolution essentielle que vont se cristalliser les débats intérieurs slovaques et roumains au cours des années suivantes. Roumains et
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Par souci de clarté, nous utilisons ici les chiffres tels qu'ils ressortent des recensements
établies par

effectués en 1991. Nous ne mentionnons pas les estimations (très) divergentes différentes ONG, partis ou mouvements magyars, hongrois, etc.

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Slovaques inaugurent alors une période de confrontation à des difficultés identiques et qui les concernent exclusivement: elles tiennent à l'évolution des normes minoritaires au plan interne sous l'effet cumulé des obligations contractées auprès du Conseil de l'Europe et des conséquences potentielles de la signature des traités avec la Hongrie. Dès lors, le problème minoritaire (et son prolongement, le rapprochement des deux États avec la Hongrie) quitte le seul domaine interne ou l'approche bilatérale de règlement des différends. Il participe du processus de redéfinition d'une politique de sécurité continentale. C'est dans ces termes qu'il est abordé par les organisations européennes et paneuropéennes qui imposent ce cadre aux trois États concernés. La question majeure pour les Roumains comme pour les Slovaques devient alors de définir une politique leur permettant de satisfaire aux exigences posées par l'Europe, sans créer au sein de leur population le sentiment d'abandonner leur capacité d'expression souveraine. Le mouvement de va-et-vient entre internationalisation et approche locale et spécifique de la question minoritaire est une partie de la problématique. L'appartenance à des structures internationales impose, dans une plus ou moins large mesure, des obligations, de nature politique ou juridique, à des États qui entendent par ailleurs recouvrer une marge de manœuvre dans la conduite de leurs affaires intérieures. Slovaques comme Roumains estiment en avoir été trop souvent privés dans leur histoire récente pour consentir de bonne grâce à un contrôle international qui s'exerce particulièrement dans le domaine minoritaire. Pour tenter de mettre en évidence les éléments fondamentaux de la résolution de ces difficultés, nous aborderons deux grands thèmes, selon une double analyse, chronologique et thématique, qui prendra la forme suivante: L'aspect interne de la question minoritaire dans les deux États et son traitement rhétorique et législatif par les gouvernements locaux seront analysés dans un premier temps. Cela nous permettra de répondre aux questions suivantes: quelles sont les modalités d'expression des formations magyares locales? Comment s'inscrivent-elles, ou non, dans la codification internationale à l' œuvre au niveau continental? La (les) réponse( s) apportée( s) par les champs politiques nationaux (par opposition aux formations magyares) corresponde ent)-elle( s) aux demandes exprimées au plan interne? À défaut, peut-elle (peuvent-elles) se revendiquer elle(s)-même( s) d'une filiation européenne? Quelles sont les approches à l' œuvre, dans chacun des deux États, du traitement de l'altérité ethnique? Existe-t-il un discours dominant? Si oui, quelle est sa 16

nature, quels sont ses fondements, ses conséquences? reçu?

Comment est-il

L'idée directrice est de déterminer dans quelle mesure les expressions combinées de l'ensemble des acteurs politiques locaux (<< nationaux» et magyars) correspondent aux objectifs initiaux de la codification minoritaire, de pointer les réticences et les incompréhensions qu'ils traduisent au sein des élites politiques et, le cas échéant, au sein des populations, tant dans le cadre du débat interne que dans les implications de l'internationalisation du débat minoritaire. Pour répondre à ces questions, nous étudierons les acteurs minoritaires dans leurs structures et dans leurs programmes. Nous analyserons ensuite les dispositions constitutionnelles et législatives les concernant à la veille de l'internationalisation de la problématique minoritaire, ainsi que les discours produits en réponse aux demandes exprimées et leurs conséquences éventuelles sur l'opinion publique. Enfin, nous observerons les résultats législatifs des premiers mois de coopération avec les organisations internationales, afin d'identifier les bénéficiaires éventuels du processus. Il sera alors possible d'établir si les conditions générales de traitement de la question minoritaire dans les deux États sont liées à sa (ses) spécificité( s), ou si elles sont l'un des aspects du traitement plus global de tout conflit politique par un segment déterminé ou non des champs politiques et sociaux locaux. La volonté mimétique prégnante dans les débats des deux États, volonté qui les conduit à rechercher l'inscription du pays dans les processus continentaux, n'est-elle pas obérée par la quête initiale d'une légitimité, fondée presque exclusivement sur le national et par une conception de l'altérité, quelles que soient les formes qu'elle prenne, qui conduit à une surévaluation de la menace? Cette surévaluation, motivée en apparence par la conscience du caractère tragique des histoires nationales, n'est-elle pas instrumentalisée à des fins de contrôle intérieur, légitimé lui-même par l'affirmation d'un indépassable « spécifique» ? Nous ne pouvons terminer la présentation de notre sujet sans évoquer les difficultés qu'il comporte. L'écueil le plus important est la conjonction d'une identité des thèmes et de différences dans les modalités de règlement et dans le calendrier. Plus largement, les différences dans la périodisation entre Roumanie et Slovaquie pouvaient rendre confuse l'analyse comparée des évolutions des deux États. En effet, alors que la Roumanie ne connaît, pour simplifier, qu'une seule période de domination d'un bloc politique entre 1990 et 1996, la Slovaquie connaît 17

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dans la même période, cinq changements de gouvernement d'importance inégale (1990, 1991, 1992 et deux fois en 1994). Par suite, alors que les Roumains sont confrontés aux choix finaux des premières vagues d'intégration en juillet et en décembre 1997 avec un gouvernement qui ne peut être tenu pour responsable des échecs de ces processus, les Slovaques vivent très précisément la situation inverse. Ainsi, alors que 1996 représente, en Roumanie, l'année des espoirs d'un possible changement, d'une réelle rupture, les Slovaques voient au cours de cette même année se concrétiser toutes les craintes qu'inspiraient le gouvernement de V. Meciar. Il est donc délicat de se repérer de manière strictement chronologique. L'autre difficulté tient à l'imbrication très étroite entre l'aspect purement interne et l'aspect bilatéral ou international de l'ensemble des questions traitées ici. La mise en perspective des évolutions et décisions de politique étrangère, ainsi que des approches dont elles font l'objet, nous interdit de faire l'économie de rappels et d'analyses des évolutions intérieures. Nous ferons en outre le plus souvent référence aux discours et pratiques gouvernementales, dans la mesure où, comme il nous sera donné de le montrer, l'opposition parlementaire dispose de peu d'influence ou de moyens de pression au cours de ces années. Lorsque nous utilisons l'expression de « discours et pratiques gouvernementales », nous n'entendons pas nous cantonner à l'analyse des déclarations, mémorandums, discours et autres textes officiels ou émanant d'autorités gouvernementales. Dans le sens où nous l'entendons ici, le discours gouvernemental inclut également des productions écrites et orales de certaines personnes déterminées en fonction de leurs liens avérés avec les gouvernements en question, etlou en fonction d'accointances d'ordre intellectuel et!ou économique que nous indiquerons le cas échéant. Il y a donc lieu d'inclure également l'ensemble des textes produits dans les publications périodiques les plus significatives qui émanent de formations gouvernementales ou d'organisations satellites. Dans le cas slovaque, par exemple, le choix s'est porté sur le quotidien Slovenska Republika et les hebdomadaires Slovenské narodné noviny et Zmena, mais également sur des séries de publications gouvernementales dont nous détaillerons la nature le moment venu. Précisons enfin que ce travail n'a pas pour objet de déterminer les torts et les mérites des différents acteurs, mais celui d'identifier les fondements de leurs actions, leurs objectifs et les logiques propres et divergentes qui les animent.

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TITRE PREMIER
ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES plurielles

Entre conceptions unitaires et représentations

Afin de préciser les enjeux auxquels doivent faire face l'État slovaque et l'État roumain au cours de la période antérieure à 1993 et immédiatement postérieure à cette date, il nous apparaît particulièrement nécessaire d'insister sur les acteurs magyars locaux. Dans le contexte conflictuel que nous évoquerons, la seule approche des acteurs «roumains» et « slovaques », même si elle permet de mesurer la nature et les fondements de leurs réticences, est largement insuffisante à la compréhension du cadre général. Plusieurs éléments doivent être pris en compte pour que nous évitions de brosser un tableau trop manichéen du développement des formations politiques magyares. En premier lieu - élément de différenciation fondamental dans l'approche comparatiste de la situation dans les deux pays -, alors que la représentation politique magyare de Roumanie offre un visage, sinon une réalité, unitaire, les partis magyars de Slovaquie sont multiples et leur positionnement dans l'espace politique local témoigne de stratégies différentes. Second élément de différenciation, la formation «unitaire» des Magyars de Roumanie, représentante exclusive de la communauté magyare locale, s'impose comme la formation la plus cohérente, jusqu'en 1992 au moins, dans l'opposition au pouvoir roumain en place. Sur la scène tchécoslovaque, en revanche, les formations magyares sont globalement favorables à l'organisation politique existant jusqu'à cette date. Leur opposition au gouvernement ne deviendra très nette qu'à partir de l'indépendance, dès lors que l'interlocuteur unique devient le gouvernement slovaque. Un élément rapproche néanmoins les partis magyars des deux pays: encouragés par la politique normative audacieuse de Budapest en matière minoritaire, ils maintiennent une approche osée, «progressiste» de l'évolution de leur statut, et trouvent à s'appuyer sur des organisations internationales réceptives à leurs demandes. Cet encouragement direct ou indirect concerne au premier chef les deux formations dominantes à l'époque: l'Union démocratique des Magyars de Roumanie (UDMR) en Roumanie, et Coexistence en Slovaquie. La domination de ce mouvement sur les deux autres formations parlementaires magyares slovaques déséquilibre durablement les relations entre les gouvernements slovaques successifs et les Magyars. Ce n'est que progressivement, selon un
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ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

processus que nous observerons, que l'approche plus pragmatique du Mouvement démocrate-chrétien magyar de Slovaquie (MKDH) s'imposera. Les termes des débats qui constituent le nœud de la problématique minoritaire s'imposent très rapidement. Au risque de présenter un visage exclusivement minoritariste de leur action politique, les représentations magyares ont traité en priorité des problèmes de la communauté au cours des cinq premières années de leur existence. L'étude de ces programmes permettra d'en déterminer les fondements idéologiques, techniques et juridiques. Nous observerons ainsi les perspectives que ces programmes sont censés ouvrir à la communauté magyare, à l'État dont ils sont citoyens, et, puisque le débat est presque immédiatement placé sur ce terrain, à l'architecture européenne en voie de redéfinition. Il y a lieu ici d'observer que l' «européanité» du programme politique a fonction de sésame, de marque de modernité, et s'impose comme moteur de la négation de la légitimité du discours qui s'y oppose. En raison de l'implication de plus en plus grande des normes européennes en la matière et des obligations qui pèsent peu ou prou sur la Roumanie comme sur la Slovaquie - du fait, notamment, de leur appartenance au Conseil de l'Europe -, les organisations magyares fondent en grande partie leurs demandes sur ces normes. Cet aspect des options politiques magyares est loin d'être neutre, dans la mesure où l' « européanité » proclamée des exigences magyares implique un réflexe d'autodéfense de la part des États concernés qui se dressent systématiquement contre l'immixtion dans les affaires intérieures dont ils seraient victimes, et affirment dans le même temps l' «européanité » de leurs propres positionnements. Les aspirations inscrites dans les

programmes seront observées autour de deux thèmes importants

-

questions culturelles et organisation administrative - qui concentrent l'attention et le travail des Magyars. Afin de simplifier cette présentation, nous étudierons les principales caractéristiques des partis magyars avant de nous pencher sur le problème-clé des programmes qu'ils adoptent progressivement.

La première partie de cette étude sera consacrée aux représentations politiques magyares dans leur environnement interne. Il est impossible de prétendre dresser un portrait exhaustif de ces partis et de leurs activités au cours de ces cinq années, et nous nous contenterons d'insister sur les rapports qu'ils entretiennent entre eux comme avec le reste du champ 22

politique. Un des points essentiels du «contentieux» latent entre les deux parties du spectre politique, tant en Roumanie qu'en Slovaquie, est en effet le positionnement des Magyars dans leurs activités, et la part que prennent celles qui sont dirigées vers l'extérieur. La tentation est grande pour les Magyars de se tourner vers l'étranger, notamment vers Budapest, en cas de difficulté à faire prévaloir ses options au plan interne. Cette question de l'équilibre entre le volet purement interne, «étatique », de l'activité politique et son aspect plus « national» est au cœur du problème magyar; dans les deux pays qui nous intéressent ici, ce mouvement de balancier entre politique autonome et appel à l'aide de structures extérieures accentue le problème de lisibilité des politiques des mouvements magyars. En dépit de leur volonté de se démarquer de toute critique concernant leurs aspirations «révisionnistes» ou « irrédentes », ces mouvements agissent souvent dans des conditions qui entretiennent le doute sur leurs intentions réelles. Ce problème se double de celui des les forces politiques que nous qualifierons, improprement, de « nationales », soit l'ensemble des formations non magyares. La question des activités politiques magyares, en Roumanie comme en Slovaquie, s'inscrit donc dans un double cadre intérieur/extérieur, nationallinternational. Il existe toutefois des différences importantes entre les cas roumain et slovaque, liées à l'évolution politique générale, au rapport au fait national et à l'affirmation par les deux États de leurs spécificités, différences expliquant les difficultés auxquelles les représentations politiques des Magyars sont confrontées. Pour ce qui est de l'expression politique magyare, il existe indiscutablement des éléments communs dans l'évolution des partis et de leurs rapports avec les autres formations politiques: les Magyars n'ont jamais participé de façon active à l'exécutif. À l'exception d'une courte période en Roumanie, ils se sont retrouvés le plus souvent dans l'opposition, de façon active ou plus indirecte, adoptant une ligne politique d'autonomisation ou tentant de s'insérer dans des structures de l'opposition parlementaire. Dans les deux pays, les relations entretenues avec leurs partenaires ont été conflictuelles, allant parfois jusqu'à la rupture. En dépit de ces importants points de rapprochement, il existe une différence fondamentale, déjà évoquée, celle de l'existence d'une représentation magyare unitaire mais diverse en Roumanie et, à l'inverse, multiple et relativement bien définie d'un point de vue idéologique en Slovaquie. Au sein de l' «unitaire» UDMR, des conflits tactiques et 23

possibilitésde coopération- et, le cas échéant,sous quelles formes - avec

ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

personnels brouillent le message général, provoquant tour à tour ou simultanément des réactions de défiance ou ouvrant des possibilités de coopération. Certaines des trois formations magyares slovaques qui se structurent peu à peu ont un objectif de coopération avec les formations dont elles sont idéologiquement proches sur une base qui dépasse le strict aspect minoritaire, ou s'arc-boutent sur ce thème minoritaire au risque d'une marginalisation improductive. L'un des éléments permettant de comprendre les attitudes politiques magyares est la permanence du dilemme inclusion-exclusion de la vie politique nationale. Les Magyars louvoient, et l'évolution de leur politique n'est pas linéaire (c'est particulièrement vrai pour l'UDMR), mais possède plutôt un caractère réactif qui provient, autant qu'il provoque, des phases de tensions avec l'ensemble du spectre politique national.

24

1 L'UDMR,
structure unitaire des Magyars de Roumanie

L'UDMR, pour des raisons conjoncturelles autant que structurelles ou psychologiques, a eu beaucoup de difficultés à trouver un équilibre entre ses exigences particulières, ou particularistes, et une participation efficace au jeu politique national. Fondamentalement opposée aux différents gouvernements roumains de 1990 à 1996, elle a longtemps bénéficié d'une coopération instable avec l'opposition parlementaire, coopération qui cessera au début de l'année 1995. L'UDMR est fondée sur le principe de la décentralisation de son organisation territoriale. C'est une organisation complexe, complétée par des plates-formes 9ui regroupent différents partis, associations culturelles et professionnelles. Elle laisse à ses différentes organisations une large marge de manœuvre, mais les contrôle par l'intermédiaire de quatre instances: le Conseil des représentants, le Conseil de coordination, le Conseil exécutif et le Présidium. Selon les propres termes de ses dirigeants, l'UDMR a pour objectif la représentation des intérêts territoriaux, politiques et des organisations spécifiques de la minorité magyare en Roumanie, tant au niveau national que local. Son objectif fondamental est la préservation des spécificités culturelles magyares à travers l'autodétermination dans le cadre des frontières roumaines (<< ...az allamhatarokon belüli onrendelkezés »). L'Union se considère par ailleurs comme l'expression politique exclusive de la population magyare de
1

Voir Edith Oltay, « The HDFR : Structure, Agenda, Alliance », RFE/RL (Research
19 juillet 1991, pp. 29-36.

Report),

ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

Roumanie, attitude justifiée dans ses documents par le caractère massif du vote en sa faveur!. Sa stratégie consiste à obtenir l'autodétermination, considérée comme droit fondamental de la communauté magyare de Roumanie. Les questions culturelles ne sont invoquées que comme découlant du principe d'autodétermination dont le postulat est politique. Il repose sur la déclaration dite «de Cluj» du 25 octobre 1992. Le primat de l'aspect politique des plates-formes de l'UDMR donne du poids aux arguments roumains sur le caractère déstabilisateur de l'action de l'Union et le peu de cas qu'elle ferait de la situation réelle de la communauté magyare. On pourrait en effet analyser l'attitude de l'UDMR comme tendant à obtenir un pouvoir local le plus étendu possible, la défense de la minorité n'étant que le moyen d'y parvenir. L'attitude de l'UDMR nourrit parfois cette analyse: dans les conditions post-révolutionnaires de 1990, elle a tenté une coopération avec le pouvoir comme avec l'opposition. Cette coopération fut facilitée, a priori, par son rôle politique central. Elle est alors la première force d'opposition au Parlement, et ses dirigeants de l'époque entretiennent de bonnes relations avec les hommes au pouvoir. L'échec progressif d'une politique de conciliation a conduit à la définition d'un programme basé sur l'autodétermination. L'UDMR a connu, sur le plan de son évolution politique, des phases de radicalisation et de conciliation vis-à-vis des formations politiques roumaines. Si l'évolution des rapports de force au sein de l'Union en est la cause directe, il ne faut pas négliger le terreau sur lequel se jouent ces renversements de tendance: il est en effet frappant qu'à chaque durcissement nationaliste des partis roumains correspond une phase de durcissement du discours magyar. C'est en gardant à l'esprit ces éléments que nous observerons le caractère réactif de l'action de l'UDMR.

Élaboration

du programme et radicalisation

progressive

L'UDMR est créée le 23 décembre 1989. Les dirigeants d'alors, Géza Domokos notamment, ont fait partie de l'élite dirigeante communiste et connaissent certains des membres du Front du salut national (FSN). Dans sa première déclaration, l'UDMR exprime d'ailleurs son soutien explicite au FSN et à son principal dirigeant, Ion lliescu. Signe de cet accord
1

Voir UDMR, Documents

- 2, Cluj, 1994, pp. 10 et 15.

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L 'UDMR, structure unitaire des Magyars de Roumanie

politique initial, Karoly Kiraly devient vice-président du Comité du Front de salut national (CFSN). Les événements de Tîrgu Mure~ de mars 1990, conséquences d'une certaine maladresse de l'UDMR sur la question scolaire, qui fut très bien utilisée par le pouvoir, constituent le point de rupture de la coopération avec le pouvoir. Dans un premier temps, néanmoins, les hommes à la tête de l'Union restent les mêmes. Lors du 1er congrès d'avril 1990 à Oradea, un affrontement de taille a lieu entre deux courants: le pasteur Tôkés, figure emblématique des événements de Timi~oara, soutient Géza Szôcs sur un programme d'opposition à ceux qui prônent la nécessaire concertation avec Iliescu. Les premiers bénéficient du soutien de l'extérieur (Budapest). Un peu plus d'un mois après les événements de Tîrgu Mure~, Jozsef Antall devient Premier ministre en Hongrie, et cette élection influencera très fortement l'évolution de l'UDMR jusqu'en 1994. Les représentants de cette ligne plus radicale bénéficient tous du prestige moral et de l'autorité que leur confère la «lutte» contre le régime communiste. Ils possèdent une légitimité que n'ont ni Kiraly ni Domokos, et jouissent en outre de l'appui sans faille de Budapestl. À la veille du lIe congrès de l'UDMR, à la fin du mois de mai 1991, des dissensions en son sein se font plus violentes: l'aile la moins radicale, dirigée par Géza Domokos, voit sa politique remise en cause par les « durs» de l'Union. Les représentants de la première avaient opté pour une politique dite «des petits pas» : obtention progressive de droits collectifs aux minorités grâce à des compromis occasionnels avec la « majorité ethnique» et le gouvernement roumain; l'objectif est alors de participer et de peser sur le processus de démocratisation, conçu comme un phénomène global. Les radicaux, pour leur part, dirigés entre autres par le pasteur Laszl6 Tôkés et le vice-président Géza Szôcs, critiquent cette politique qui créerait des frustrations chez les Magyars. Ils estiment qu'aucune des demandes initiales de l'Union n'a été satisfaite et que la situation antérieure à la révolution s'est perpétuée. La solution, jamais écartée, de la participation au pouvoir est également un échec. C'est lors de ce congrès de 1991, au cours des débats constitutionnels, qu'apparaît l'idée de «nation hongroise comme facteur constitutif de l'État». Cette définition induit que les Magyars ne se considèrent pas eux-mêmes comme minorité avec toutes les conséquences juridiques que cela impliquerait quant à leur statut. Les conséquences de cette définition
l

organisation

Horatiu Pepine, «UDMR - organizatie umbrela sau partid disimulat ?» [L'UDMR parapluie ou parti dissimulé ?], Siera Politicii, n° 18 (juin-juillet 1994), pp. 6-7.

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ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

n'ont pas échappé aux dirigeants de l'UDMR qui, à cette date, considèrent encore le statut de minorité comme dépréciatif. Ces tensions internes et de fortes pressions qui se font j our entre les multiples organisations brouillent le discours de l'Union. Cette dernière semble alors partagée entre un discours émotionnel, affectif et un langage plus juridique ou mesuré, tenant compte d'autres éléments que la seule appartenance à la nation hongroise. L'année 1992 constitue incontestablement un tournant dans la vie de l'UDMR. Ses options initiales ont échoué; le débat constitutionnel a montré les limites des tentatives de conciliation avec le pouvoir. L'adoption de la Constitution et les résultats des élections locales de février 1992 convainquent une partie de l'UDMR d'adopter une ligne plus radicale 1. Selon les radicaux, l'alternative à cette politique consiste à imposer l'idée de l'autodétermination. Un groupe un peu plus radical encore, l'Initiative magyare de Transylvanie, rassemblée autour de Katona Adam, se prononce pour l'autonomie territoriale qu'il n'a de cesse de vouloir inclure dans le programme de l'Union. Le thème sera repris et popularisé au printemps 1992. La situation est mûre, à l'été, pour que commence une nouvelle phase: en août 1992, le gouvernement Antall a rendu publique une déclaration de soutien aux aspirations à l'autonomie des membres des minorités de l'extérieur. Sur la base de ce soutien ouvert, l'UDMR a pris la responsabilité d'adopter la déclaration dite «de Cluj» en octobre 19922. Après de longues discussions sur la nature de l'autonomie à demander, elle formalise un projet de loi (dont cette déclaration est le premier temps) qui sera complété dans la déclaration finale du congrès de Bra~ov de janvier 1993. En ces occasions, l'UDMR exprime clairement pour la première fois ses aspirations: elle insiste sur la notion de subsidiarité, n'évoque pas l'autonomie au sens large et se contente de réclamer une autonomie destinée uniquement aux minorités3.

l

M. Shafir, « Transylvanian Shadows, Transylvanian Lights », RFE/RL (Research

Report), vol. l, n° 26, 26 juin 1992, pp. 28-33. 2 Traduit à partir du texte publié in Magyar kisebbség, n° l, mai 1995, pp. 15-16. Cf. C. Durandin, Histoire de la nation roumaine, Bruxelles, Complexe, 1994, pp. 134-135. 3 Sur ce point, voir la contribution de Kolumban Gabor dans les actes de la conférence sur l'autonomie organisée par la SzDSz, le parti libéral néerlandais, et la fondation allemande Friedrich Neumann à Budapest du 18 au 20 novembre 1993. Cette contribution a été publiée

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L'UDMR, structure unitaire des Magyars de Roumanie

La déclaration a pu être analysée comme témoignant de la prise en main de l'Union par les éléments les plus radicaux et comme son premier élément doctrinal d'importance. Elle commence par un constat d'échec qui se double d'une critique de l'attitude de l'Union comme des partis politiques roumains: il n'y existerait aucune volonté politique de régler la question minoritaire. Le texte réaffirme la volonté des Magyars de vivre sur leur terre natale, avec leur particularisme culturel, et de lutter contre toute volonté d'assimilation. Dans un second temps, la communauté magyare de Transylvanie est définie comme « facteur constitutif de l'État» et, à ce titre, titulaire des mêmes droits que la nation majoritaire. Constatant le blocage politique et se fondant sur l'expérience d'autonomie 1918), l'UDMR affirme que la solution réside dans l'auto-organisation interne [be/sa onrende/kezés]. Les intentions et le modèle sont précisés dans l'avant-dernier paragraphe de la déclaration: « Nous sommes convaincus que l'autogouvernement [onkormanyzat] des communautés mène au renforcement de l'État de droit et des structures de la société civile et, par suite, fait partie intégrante du processus de démocratisation 1.» La déclaration se conclut par un appel aux forces démocratiques du pays pour convertir cette «tâche fatigante» dans l'ordre constitutionnel et légal. Les bases théoriques sont posées: elles visent, semble-t-il, à trouver une solution pour la seule Transylvanie, se fondent sur la reconnaissance de particularités ethniques et sont conçues comme éléments du processus de démocratisation. Cette ligne restera inchangée par la suite. Il est apparu assez vite que Géza Domokos était peu disposé à accepter cette déclaration, imposée par Tôkés et son groupe. Dans ces nouvelles conditions, le troisième congrès de l'UDMR est très attendu: il doit clarifier la position de l'Union et permettre de juger des rapports de forces entre radicaux et modérés. Le renoncement de Tôkés à la présidence de l'UDMR est analysé comme un élément positif, mais les résultats du Congrès, malgré l'élection du « modéré» Béla Marko, traduisent les difficultés de l'UDMR à définir clairement son orientation; l'option de l'autonomie sur une base d'autodétermination interne ne fait pas l'objet de modification. C'est autour de cette autodétermination que vont se cristalliser les tensions entre l'Union et son partenaire de l'opposition parlementaire, la Convention démocratique de Roumanie (CDR).
sous le titre Autonomia, A tudasalapu tarsadalom felé [Autonomie, sur la connaissance], Budapest, Ferenczy Books, 1994, pp. 26-38. 1 Magyar kisebbség, n° 1, mai 1995, précité, p. 16. vers une société basée

de la Transylvanie ainsi que sur la déclarationd'Alba Iulia (1er décembre

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ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

UDMR et opposition: un partenariat conflictuel
Entre 1990 et 1995, les relations entretenues par l'UDMR avec l'opposition, surtout parlementaire, sont marquées par des phases successives de rapprochement et de prise de distance, par des fluctuations dans les capacités de coopération et par de nombreux calculs. En 1993, Béla Marko résume très justement la nature de ces relations et prédit déjà la crise de 1995. Il explique que l'UDMR a participé dès le début aux discussions liées à la création de la Convention démocratique mais que, ultérieurement, sa présence dans ce groupe de l'opposition, ou l'éventuel abandon de cette coalition, est devenue une pierre de touche de la démocratie roumaine, stimulant même à de nombreuses reprises une situation de crise à l'intérieur de la Convention démocratique. Le maintien du pacte entre l'UDMR et la Convention démocratique est rendu difficile, selon lui, par des différences fondamentales de conceptions. À l'époque (août 1993), elles sont générées par des motifs nationaux, affectant le chapitre spécifique du programme de l'UDMR, qui vise l'amélioration de la situation de la minorité magyare de Roumanie et la structuration d'un cadre juridique adéquat. Il ne peut être nié, poursuit B. Marko, que la mentalité liée à l'État national marque de son empreinte non seulement les partis de gouvernement, mais également les partis de l'opposition de la Convention démocratique. Chaque fois qu'il faudrait passer du domaine des accords individuels à celui des accords de droits collectifs, naissent des contradictions aiguës, qui tracent nettement la limite de ce que l'opposition est en mesure d'accepter relativement aux droits des minorités nationales. Cette limite est celle de l'autonomie qui, pour la Convention démocratique, représente la notion-clé 1.Anticipant la crise de 1995, Marko affirme enfin que « tant qu'il existe des divergences essentielles entre la Convention démocratique et l'UDMR sur la nation, mais plus encore sur l'État, cette relation peut être interrompue à n'importe quel moment, et plus encore au cas où ne se produirait pas un processus de clarification dans ce sens, un dialogue sincère et ouvert dans le cadre de la Convention démocratique, tôt ou tard l'interruption de cette relation deviendra une réalité2. » Ce faisant, le dirigeant de l'UDMR met en évidence les faiblesses et les incohérences de l'opposition roumaine dans les années 1990-1995.
l Magropress, 2 In ibid. août 1993(8), « Marko, l'UDMR et la CDR ».

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L 'UDMR, structure unitaire des Magyars de Roumanie

Aux élections législatives de mai 1990, l'UDMR se retrouve dans une position inconfortable: premier parti d'opposition avec 7,2 % des voix à la Chambre des députés (41 députés) comme au Sénat, elle se trouve en première ligne face au président Iliescu et au gouvernement de Petre Roman. Cette situation est liée, notamment, au désintérêt des opposants au régime pour le combat parlementaire. Les structures d'opposition «roumaine» au FSN, même faibles, existaient; elles n'ont pas été utilisées à des fins politiques. Suite au scrutin de 1990, les Magyars nouent des liens avec ces forces extraparlementaires qui vont peu à peu se structurer: du Groupe pour le dialogue social (GDS) et de l'Alliance civique naîtra bientôt la Convention démocratique de Roumanie, alliée de l'UDMR aux législatives de 1992. En dépit du «consensus moral» UDMR-opposition qui a suivi les événements de mars 1990 et de la première minériade de juin, la Convention démocratique est traversée de fractures qui passent, mais pas seulement, par le positionnement à l'égard des activités de l'UDMR ; les considérations tactiques ou divergences plus profondes, liées à la définition de l'État roumain, tendent cycliquement les relations entre les deux partenaires, pourtant fondées sur des valeurs communes autant que sur l'opportunisme. Elles fluctuent au fur et à mesure que les acteurs précisent leur positionnement. Ainsi, les déclarations hongroises d'août 1992 et la déclaration de Cluj d'octobre entraînent une contestation du bien-fondé de l'alliance au sein même de celle-ci. Les difficultés de la coopération sont centrées autour de deux thèmes: d'une part, celui, de plus en plus utilisé, selon lequel la coopération est nuisible électoralement à la CDR 1 et, d'autre part, celui des activités internationales de l'Union, de plus en plus critiquées. La question de l'alliance avec l'UDMR est d'ailleurs l'un des motifs officiels du départ du Parti national-libéral (PNL) de la CDR en avril 1992. Le PNL, son dirigeant Câmpeanu en tête, est persuadé que l'alliance avec l'UDMR est «troublante» pour les Roumains et nuisible électoralement. Son idée est que le PNL a tout à gagner à se détacher d'un « conglomérat» qui inclut l'UDMR. Ce calcul sera insuffisant pour éviter une débâcle électorale en 1992 : lors des législatives de septembre, le PNL de Câmpeanu ne franchit pas la barre des 3 % et est exclu de la représentation parlementaire.
1 Selon une enquête menée au cours de 1992, 60 % des électeurs d'Iliescu et 30 % de ceux de Constantinescu déclarent que « le fait que l'UDMR soit alliée à la CDR fait [qu'ils n'ont] pas une bonne opinion de la Convention ». Enquête IMAS d'avril et août 1992, publiée et analysée par M. 1. Galat et M. Kivu, « Schimbarea care nu s-a produs » [Le changement qui ne s'est pas produit], Siera politicii, n° Il (novembre 1993), pp. 20-21.

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ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

Au-delà des considérations d'opportunités tactiques qui constituent une grande partie de l'activité de l'opposition roumaine de l'époque, les divergences de fond entre les deux partenaires sont très importantes. Les deux blocs ne sont finalement unis que dans la dénonciation du régime Iliescu. Il n'existe, sur le reste, que des constats de divergences liées, pour l'opposition, à l'attitude irresponsable de l'UDMR, mais qui traduisent, pour cette dernière, une forme d'arriération doctrinale de l'opposition démocratique roumaine. Le point de tension central de la relation concerne le programme «autonomiste» de l'Union, qui remet en cause un élément considéré comme indiscutable par l'essentiel des forces politiques roumaines: le caractère unitaire et, surtout, national de l'État roumain. Si pendant longtemps elle n'a pas souhaité critiquer de front les options de l'UDMR, la Convention n'envisage pas l'autonomie sous les mêmes formes que son partenaire. L'option de la plupart des partis qui la composent consiste en une décentralisation globale, sans établissement d'un statut spécial pour les régions à forte population magyare. À partir de la fin de 1993, la clarification des concepts aidant, toute relative qu'elle soit, la Convention est conduite à s'opposer de plus en plus souvent aux options udéméristes sur l'organisation administrative. Avant même les événements de février-mars 1995, l'opposition a beaucoup de mal à se démarquer du discours national, y compris sur la question scolaire où les tensions étaient attendues. Lors du débat à la Chambre des députés sur la loi sur l'éducation que nous examinerons, la CDR s'est montrée avare de son soutien à l'UDMR. Le projet, présenté à En dépit de dispositions manifestement destinées à réduire les droits des minorités à recevoir un enseignement dans leur langue, une très importante partie de la CDR (notamment le Parti national-paysan, PNTCD) a voté en faveur du texte. Seuls les députés du PL'93 ont voté contre, les députés du Parti de l'alliance civique (PAC) et du Parti de la socialdémocratie en Roumanie (PSDR) s'abstenant. Ce vote a montré que le clivage opposition-pouvoir n'est pas nécessairement opératoire sur les questions minoritaires. L'adoption par la commission mixte du Parlement roumain de la version finale de la loi, le 28 juin 1995, a montré, dans un contexte politique tout autre cependant, la persistance du clivage 1. Sur le plan des activités internationales de l'Union, des difficultés sont apparues à la suite de son mémorandum sur l'entrée de la Roumanie au Conseil de l'Europe. Ce texte demandait que l'admission de la Roumanie
I Voir Revista 22, n° 27/1995 (5-11 juillet 1995), p. 4.

la chambre le 1er juin 1994, a été immédiatementcontesté par l'UDMR.

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L 'UDMR, structure unitaire des Magyars de Roumanie

soit repoussée aussi longtemps que cette dernière n'aurait pas pris un certain nombre de mesures législatives relatives aux droits des minorités nationales 1. La réaction de la CDR a traduit l'embarras de l'opposition roumaine devant les prises de position de son partenaire. Le PAC a qualifié l'initiative de « faute politique grave », tandis que d'autres partis s'en dissociaient, affirmant qu'ils n'avaient pas été consultés, le PNT-CD réagissant un peu plus durement que les autres membres de la Convention2. Soumise aux très fortes pressions de ceux qui dénoncent l'alliance CDR-UDMR, voire CDR-UDMR-PD, l'opposition parlementaire se doit de donner le change sur un certain nombre de thèmes à caractère consensuel dans la société roumaine, et, en particulier, tenir tête à l'exigence magyare d'une nouvelle organisation administrative qu'elle rejette presque unanimement. Si, au moment de l'adoption de la Constitution, le modèle républicain avait provoqué quelques réserves, le caractère «national et unitaire» de l'État roumain suscite, en revanche, l'adhésion complète. C'est d'ailleurs sur cette question que se déroulera la crise majeure de janvier 1995. Il serait plus exact de dire que c'est l'instrumentalisation de cette question qui est à l'origine de la crise. Les considérations purement politiques ne doivent, en effet, pas être négligées. La séparation n'est que la conséquence d'une ambiguïté jamais résolue entre deux «programmes» dont les postulats sont trop différents dans le contexte politique de l'époque. Les événements de janvier-février 1995 ont confirmé l'attitude de l'opposition sur l'aspect indiscutable du caractère unitaire et national de l'État roumain. Il faut s'arrêter sur les commentaires que suscitent les propositions magyares dans l'opposition. Le parti sans doute le plus virulent au sein de la CDR est le PNT -CD pour lequel tout concept d'autonomie territoriale ou de discrimination positive est inacceptable3. Par la voix de son président, il explique que tout peut être discuté sauf «ce qui est indiscutable, c'est-à-dire le caractère national de l'État roumain, son intégrité territoriale et son indépendance nationale4 ». Allant plus loin, et rejoignant en cela les thématiques des radicaux, le PNT -CD prétend parfois que cette autonomie aboutirait à recréer les privilèges magyars de la période stalinienne. Dans les premiers mois de 1995, le
I

2 Sur ces points, voir Rompress, 6 septembre 1993 in SWB EE/1788 B/4-5 (8 septembre 1993) et in ibid 1789 B/8-9 (10 septembre 1993). Radio roumaine, 16 janvier 1995, SWB EE/2204 B/2 (18 janvier 1995) et Ion Ratiu communiqué à Rompress, 14 février 1995, SWB EE/2230 B/5-6 (17 février 1995) sur le caractère individuel des droits de l'homme. 4 C. Coposu cité par Rompress, 23 janvier 1995, SWB EE/2210 B/3 (25 janvier 1995).
3

Mémorandum

de l'UDMR in RMDSz Documents

1, Cluj 1994, pp. 3-6.

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ACTEURS ET PROGRAMMES MINORITAIRES

PAC s'est également opposé à l'autonomie sur base ethnique, et a très fermement enjoint la CDR de faire de même. Dans les deux cas, ces partis considèrent que l'établissement d'un statut spécial pour les Magyars est attentatoire à l'unité du pays 1. Cette position est également celle du Parti démocrate (PD) et, avec une vigueur moindre, d'autres membres de la CDR : le PL'93, par exemple, garde au moment de la crise de janvier une position prudente, plutôt hostile au développement d'un discours calqué sur celui des formations au pouvoir. L'ensemble de l'opposition considère que seule une décentralisation effective et efficace peut résoudre les problèmes minoritaires. La position de la CDR est constante sur ce point dès 1992. Pour son président, Emil Constantinescu, la mise en place de gouvernements locaux forts est de nature à satisfaire les demandes magyares, sans entrer en conflit avec les intérêts roumains2. C'est de cette position que découle l'union sacrée qui s'est établie autour du pouvoir lors des discussions sur le traité de base, et notamment lors du débat concernant l'inclusion ou non de la Recommandation 1201(1993) du Conseil de l'Europe dans le traité. Les circonstances politiques du début de l'année 1995 se sont révélées propices au déclenchement d'une crise qui couvait depuis plusieurs mois. L'ultimatum traduit une volonté de distanciation vis-à-vis de l'UDMR de la part d'une CDR sujette alors à une profonde crise interne3. Une des raisons probables de la soudaine crise entre la CDR et l'UDMR est l'approche des élections législatives et présidentielle de 19964. La question de fond ne relève pas uniquement de « l'inacceptabilité» du partenariat avec l'UDMR, mais plutôt d'une tentative de cristallisation des forces constituant jusqu'alors la CDR. Dans le contexte politique de début 1995, il apparaît à certaines formations de la CDR que le moment est opportun pour provoquer une remise à plat, par laquelle chacun pourrait se compter et délimiter son espace politique: outre la séparation UDMR-CDR, une scission importante se produit au sein de la Convention, ultime étape des dissensions qui la minent depuis sa création.
1 Rompress, 23 janvier 1995, précité. Radu Vasile in Rompress, 2 février 1995, SWB EE/2219 B/4-5 (4 février 1995). Ion Ratiu in Rompress, 14 février 1995, précité, et Revista 22, n° 13/1995, (29 avril 1995), pp. 6-7. 2 Constantinescu in Radio hongroise, 26 juillet 1993, SWB EE/1754 B/4 (30 juillet 1993). 3 Liana Ionescu, « UDMR, 0 criza previzibi1a» [UDMR, une crise prévisible], Siera politicii, na 25 (février 1995) p. 25. 4 L. Ionescu, « Partidele în blocstarturi» [Les partis dans les starting-blocks], Siera politicii, na 28 (juin 1995), pp. 41-42, et Liviu Man, « The Crisis of Opposition in Romania », Uncaptive minds, printemps 1995.

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L'UDMR, structure unitaire des Magyars de Roumanie

Ce double processus de crise est intéressant: l'UDMR, en effet, n'était pas seule visée par la décision du PNL de quitter la CDR en 1993 ; le PAC est également l'objet de violentes attaques de la part des libéraux. Le principal dirigeant du PAC, Manolescu, reproche alors à Câmpeanu son échec à l'élection présidentielle de 1990 et, dès décembre 1991, se déclare candidat à l'élection présidentielle de 1992, décision qui créera d'importantes tensions au sein de la CDR. Par ailleurs, suite à la crise du PNL, le PAC et le Parti libéral '93 avaient envisagé la formation d'un pôle libéral fort. Le PL '93 apparaît suffisamment bien implanté aux élections de 1992, et surtout mieux organisé que le PAC. L'option de certains membres du PAC était alors de fusionner les deux formations afin de faire contrepoids au PNT-CD au sein de la CDR. C'était l'option de Stelian Tanase, qui tente de démettre Manolescu, chef du PAC, lors du congrès de Timi~oara de septembre 1993. L'opération manquée renforce Manolescu et provoque la démission de Tanase, qui rejoint le PL'93 avec quelques députés du PAC. L'idée d'unification, jamais abandonnée, conduit le PAC, le PL'93, le PNL et le PNL-CD à former l'Alliance civique libérale (ACL), le 28 décembre 1994, fusion des partis libéraux finalement repoussée par le PAC en avril 1995. Les quatre partis souhaitent former un groupe parlementaire commun début janvier, date à laquelle le PL '93 lève son opposition à l'entrée du Parti national libéral de Quintus (PNL-Q, fruit d'une scission du PNL en 1992) dans la Convention, espérant peut-être fédérer autour de lui les formations libérales pour faire contrepoids au PNT -CD et à Constantinescu dans la perspective des élections de 1996. L'opération est un échec, puisque Quintus soutient immédiatement la déclaration de candidature à l'élection présidentielle de Constantinescu alors que, la veille, le PL'93 avait demandé un changement dans la direction de la Convention. Le PAC et le PSDR critiquent l'attitude de Constantinescu tandis que le PNT -CD se félicite de sa candidature. Les divergences qui conduiront à la scission de mars sont en place; la pression sur Constantinescu grandit à propos de l'attitude à adopter vis-àvis de l'UDMR. Suite à l'adoption d'un protocole additionnel au statut de la CDR le 17 février 1995, quatre formations font sécession: il s'agit de l'UDMR, du PAC, du PSDR et du PL '93. Leur départ est lié à cette modification de statut qui fait de la CDR une structure électorale unitaire. L'acte additionnel au protocole de la CDR, adopté en l'absence de l'UDMR, du PAC, du PSDR et du PL'93, consiste en effet essentiellement en la

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modification de l'article 13 du Protocole portant organisation de la CDR 1. L'opération est clairement destinée à imposer la candidature d'Emil Constantinescu, soutenue par le PNT -CD, au détriment de toute autre candidature de personnalités issues des rangs des partis non historiques2. En raison de cet éclatement, l'ACL disparaît le 30 mars mais tente de réapparaître le 6 avril, sans le PAC mais avec le PNL, le PNL-CD et le Groupe politique libéral (GPL), agrégat des «dissidents» du PAC et du PL'93. Le PNL et le GPL fusionneront le 13 mai 1995. Un accord est trouvé le 27 mai pour un rapprochement au sein de la CDR dans le respect de l'égalité et de la parité3. La crise entre l'UDMR et la CDR se déroule parallèlement à ce processus de restructuration. L'UDMR a donné à la CDR le prétexte pour provoquer une crise: lors d'une réunion à stantu Gheorghe, mi-janvier 1995, est mis sur pied un Conseil des maires et conseillers locaux de l'Union dont les compétences sont essentiellement consultatives et dont l'objectif principal est I'harmonisation des politiques locales des élus de l'Union. Cette initiative, perçue très négativement car considérée comme dangereuse du point de vue roumain, va provoquer une réaction en plusieurs temps de la CDR, probablement liée à la crise interne qu'elle connaît. Dans un premier temps, la CDR a soutenu l'UDMR, arguant que la structure mise en place à stantu Gheorghe était une structure interne au parti, du même type que celles existant dans toutes les formations parlementaires. Le communiqué du conseil de la CDR du 30 janvier affirme que «toutes les formations de la CDR, y compris l'UDMR, soutiennent sans réserve l'intégrité territoriale de la Roumanie, sa souveraineté et le caractère unitaire de l'État roumain, le développement de l'autonomie administrative locale dans des conditions identiques pour tous les départements du pays et la résolution des problèmes des minorités dans l'esprit de la proclamation de la Grande Assemblée nationale du minorités nationales ». Le point 5 du communiqué précise néanmoins
1 Dans sa version initiale, cet article disposait qu' « ayant en vue les nécessités électorales, le comité exécutif et le conseil de la Convention peuvent approuver la demande d'une formation pour qu'elle se présente aux élections sur des listes séparées ». Suite à l'acte additionnel au protocole adopté en séance du comité exécutif du conseil de la CDR, l'article 13 est ainsi modifié: « Les formations composant la CDR participent aux élections parlementaires et aux élections pour l'administration locale sur des listes communes et présentent un candidat unique à l'élection présidentielle. » (Archive de l'auteur.) 2 D. Petre, « Desprinderea din CDR, 0 analiza» [Une analyse de la séparation de la CDR], Siera politicii, n° 27, juin 1995, pp. 49-52. 3 Revista 22, n° 22/1995.

1er décembre 1918 d'Alba Iulia, de la Convention-cadre pour les

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que, « entre l'UDMR et les autres formations de la CDR, des divergences se sont manifestées concernant le concept d'État national, d'autonomie sur des critères ethniques et d'autonomie régionale! ». La situation va se modifier en raison de la pression mise par l'Alliance civique libérale sur la direction de la Convention. L' ACL adopte une « position commune sur l'UDMR» dans laquelle elle se désolidarise du communiqué de la CDR, appelle les représentants des Magyars de Roumanie à cesser les initiatives qui blessent «les sentiments patriotiques de la majorité de la population du pays2» et précise que toute discussion avec l'UDMR devrait être précédée de la reconnaissance explicite du caractère unitaire et national de l'État roumain3. Le PAC propose quelques jours plus tard la restructuration de la CDR, menace de s'en retirer si elle n'avait pas lieu, et annonce la suspension sine die de ses relations avec l'UDMR4. Le PNT-CD, de son côté, réaffirme l'unité de la Roumanie et condamne les « errements» de l'UDMR, tandis que Emil Constantinescu tente de calmer le jeu et envisage l'hypothèse d'une déclaration par laquelle l'UDMR s'engagerait à respecter la Constitutions. La CDR, menacée d'implosion, modifie sa position quelques jours plus tard. Le Il février, dans un communiqué, elle met l'UDMR en garde: « La collaboration de la Convention démocratique avec l'UDMR sera conditionnée dans le futur par une déclaration claire et sans équivoque de la part de [sa] direction... à s'engager à respecter dans toutes ses actions la Constitution de la Roumanie, tout renoncement ultérieur à cet engagement [devant] être immédiatement sanctionné par la CDR6. » Elle impose un terme pour la signature du protocole additionnel. La déclaration supplémentaire de respect de la Constitution et des lois du pays s'impose, selon Constantinescu, parce que, «d'une manière dissimulée, l'UDMR tend à l'autonomie locale sur critères ethniques ». Il ne néglige cependant pas de fustiger l'inertie du pouvoir roumain sur le dossier de l'administration locale, le rendant responsable de cette situation en raison de «l'absence d'un cadre législatif qui matérialiserait le principe de l'autonomie locale et les droits des personnes appartenant aux minorités nationales établis par la Constitution. La majorité parlementaire et le gouvernement portent
I er A de vèiru l, 1 février 1995. Cf. également Radio roumaine, 30 janvier 1995, SWB er EE/2217 B/4 (2 février 1995) et Andrei Cornea, in Revista 22, n° 5/1995 (l -7 février 1995), pp. 3-4. 2 Adevèirul, 4-5 février 1995. 3 Radio roumaine, 2 février 1995, SWB EE/2219 B/4 (4 février 1995). 4 Communiqué issu de la convention nationale du PAC à Sinaia les 5 et 6 février 1995, Rompress, 6 février 1995, in SWB EE/2221 B/1-2 (7 février 1995). 5 L. Ionescu, « UDMR, 0 criza previzibila », art. cit. 6 Adevèirul, 13 février 1995.

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l'entière responsabilité de cet état de confusion parce qu'ils ont systématiquement bloqué tout débat au Parlement, tant sur le projet de loi relatifs aux budgets locaux que sur ceux concernant les minorités nationales 1.» La précision ne change rien au retournement de position de la Convention qui va provoquer la séparation avec l'UDMR, suite à l'ultimatum posé par la CDR quelques jours plus tard, le 17 février 1995. Cet ultimatum a pour unique but de mettre l'UDMR au pied du mur, l'obligeant à se renier ou à quitter la Convention. La CDR lui demande de reconnaître officiellement le caractère national de l'État roumain ainsi que son caractère unitaire et non fédéral. Elle exige donc l'acceptation par écrit de l'article 1 de la Constitution, article contesté par l'UDMR depuis 1991. En outre, les conséquences des modifications du statut de la CDR empêcheraient l'UDMR de présenter ses propres candidats aux élections nationales2. Inacceptable pour ces deux raisons, l'ultimatum implique le départ de l'UDMR. Il est annoncé le 2 mars.

L'idée récurrente qui veut que l'alliance CDR-UDMR soit contrenature et constitue une aide de taille au maintien au pouvoir de la coalition « néo-communiste » est surtout développée par les politiciens et commentateurs d'opposition qui refusent de considérer que l'alternative politique puisse se fonder sur une alliance entre l'opposition et ceux qu'ils considèrent comme des ennemis du pays. L'idée n'est pas systématiquement formulée dans ces termes; elle est l'objet de périphrases et de sous-entendus dont le sens est limpide pour le lecteurélecteur roumain qui, dans sa grande sagesse, ne peut comprendre et/ou admettre l'alliance avec le parti magyar ethnique. En effet, «d'un point de vue électoral, la prise de distance avec l'UDMR pourrait être un gain clair pour la CDR, si l'on garde à l'esprit les attentes des électeurs, ce dont tout parti sérieux doit tenir compte3 ». Malgré l'échec du PNL en 1992, la presse d'opposition, unanime sur ce point, salue donc la rupture CDR-UDMR, considérant que leur collaboration constituait une entrave au développement électoral de la Convention. Le retrait de l'UDMR de la CDR est ainsi décrit: « [C ' est] une décision bénéfique pour la coalition délivrée du poids d'un partenaire qui lui a causé plus de désagréments que
I

l'UDMR avait toujours présenté ses propres listes dans les régions de forte implantation magyare, en raison de sa plus forte capacité d'attraction sur l'électorat magyar. 3 R. Iordache, « Cele patru partide separatiste sunt ... doua» [Les quatre partis séparatistes sont ... deux], România libera, 4-5 mars 1995.

2 Jusqu'alors,

In ibid.

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d'avantages1.» Car «l'UDMR ne se comporte plus comme un parti politique mais comme une structure d'État dans l'État... l'idée d'une collaboration, fut-elle par le biais d'un partenariat, entre la CDR et l'UDMR est malheureuse... L'intransigeance de la direction de la CDR à l'égard des autres partis qui n'ont pas signé le protocole pour des motifs procéduraux est incompréhensible, alors qu'elle accepte un partenariat avec l'UDMR qui soulève un problème de fond: la reconnaissance ou la non-reconnaissance du caractère national unitaire de la Roumanie... Je le répète, un partenariat CDR-UDMR serait une faute politique grave aux conséquences désastreuses2. » Deux hypothèses sont envisageables : soit la CDR a adopté une ligne politique ayant pour objet de capter les voix nationalistes au premier tour des élections en durcissant son discours, soit elle se découvre une envie de «défendre les intérêts nationaux ». Les deux hypothèses ne sont pas exclusives l'une de l'autre, tant il semble alors, en plein débat sur le traité de base, que pour réussir le premier objectif, il faille adopter une position nationale intransigeante à l'égard de l'UDMR. Le fond du problème réside dans le programme de l'Union, qui reste le même. En dépit de résultats pratiques inexistants, elle maintient la ligne fixée en 1992 qui sera réaffirmée lors du IVe Congrès de mai 1995. La fin de la collaboration institutionnelle entre l'UDMR et la CDR et le durcissement des positions au printemps 1995 laissent l'UDMR dans une situation délicate. Impliquée pour partie dans une crise dont elle ne pouvait maîtriser tous les éléments, elle s'aliène alors ses seuls soutiens potentiels, encore que peu actifs aux moments-clés, sans qu'aucune issue ne semble pouvoir être trouvée dans ses rapports conflictuels, depuis 1990, avec la majorité gouvernementale et parlementaire.

L'UDMR et le régime Iliescu : l'opposition intégrale
Il est impossible de dresser une liste exhaustive des difficultés du dialogue entre le pouvoir et l'UDMR. L'inaptitude des deux parties à
l

B. Burileanu, « Cât nu e înca totul pierdut. » [Tant que tout n'est pas encore perdu],

România libera, 8 mars 1995, p. 3. Voir également du CDR de Cluj, in Szabadsag, 5 avril 1995 : Radu Sârbu estime que les voix perdues en raison du départ du PAC, du PSDR et du PL'93 seront compensées par l'effet positif du départ de l'UDMR.

2 A. Uncu, « Partenariat inaceptabil » [Partenariat inacceptable], România libera, 8 mars 1995, p. 1.

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dialoguer est une constante qui conduit à une situation de conflit ouvert ou latent quasi permanent. On pourrait même considérer que ces oppositions sont entretenues à dessein, instituées comme éléments d'autodéfinition des deux parties. Le maintien de lignes rigides de part et d'autre n'a de sens que pour démontrer le caractère profondément et naturellement hostile de l'autre partie, et justifier ainsi le maintien de positions antagonistes. Existant dès 1990, ces conflits ont progressivement gagné en intensité. Ils sont particulièrement nets sur les questions institutionnelles et culturelles. Les relations entre le pouvoir et 1'Union sont marquées par un contentieux de double nature: les oppositions de l'UDMR à la politique de Bucarest se traduisent en effet par une hostilité qui se répercute aussi bien dans le pays que vis-à-vis de l'extérieur. Ces conflits ont un caractère permanent et multiforme. Deux dossiers témoignent des relations entretenues entre le pouvoir et l'UDMR entre 1992 et 1995 : la question des préfets et celle du Conseil pour les minorités nationales. La question des préfets intervient après les élections municipales et la très forte poussée du PUNR en Transylvanie. Elle traduit une très nette dégradation des rapports entre le pouvoir et l'UDMR et, d'une manière générale, les problèmes de la politisation des fonctions administratives en Roumanie, problèmes auxquels se superpose, en Transylvanie, le caractère ethnique très marqué du débat. Deux éléments en particulier permettent d'expliquer cette crise: d'une

part, la grande passivité du préfet du département Uudef] de Cluj, Grigore
Zanc, qui s'abstient de prendre les mesures pour limiter les actions antimagyares du maire de Cluj, Gheorghe Funar. D'autre part, la destitution par le gouvernement Stoloj an, en juillet 1992, des deux préfets, magyars, de Covasna et Harghita. Les réactions de 1'UD MR et de ses alliés de la Convention sont immédiates. Dix jours plus tard, le gouvernement retire sa décision et nomme deux préfets, l'un magyar l'autre roumain, dans chacun des départements. Cette décision est modifiée, le 26 mai 1993, le gouvernement arguant de son illégalité. Ce sont alors les deux préfets magyars qui sont démis. Le gouvernement argue de ce que le Préfet étant un représentant de l'État, il serait déraisonnable de confier cette fonction à des Magyars alors

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que leurs représentants s'opposent au gouvernementl. Utilisant jusqu'à l'absurde l'argument de l'UDMR sur la représentation complète de la communauté magyare, le pouvoir mêle dans le même opprobre tous les Magyars pour asséner le sophisme suivant: les Magyars sont tous udemeristes, l'UDMR est hostile au pouvoir, donc tous les Magyars sont hostiles au pouvoir. Le gouvernement accuse en outre l'UDMR de fonder ses exigences sur les critères ethniques, alors que, de toute évidence, c'est également sa propre démarche. Les personnalités des nouveaux préfets roumains témoignent par ailleurs de l'entente informelle entre le gouvernement et les partis nationalistes. Le nouveau préfet de Covasna, Vlad Adrian Ca~unean, nie appartenir au PUNR mais reconnaît, dans un entretien accordé peu après sa nomination, être membre de Vatra Româneasca et un fervent admirateur de C. V. Tudor et d'Adrian Paunescu2. À la suite de ces événements, les plus modérés de l'UDMR dénoncent une entreprise de «nettoyage ethnique », expression qui fait fureur à l'époque (et dont la paternité appliquée au cas roumain revient à Tôkés) mais qui est fermement critiquée par la direction de l'Union. .Une autre crise vient se superposer à celle des préfets: presque concomitante à la première, elle a pour cause la mise en place d'un Conseil pour les minorités. En mai 1993, la commission politique de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe avait repoussé jusqu'à juin toute décision concernant l'admission de la Roumanie. Le rapporteur Konig souhaitait voir introduite une loi sur les minorités nationales et que soit amendé le proj et de loi sur l'éducation. Le Conseil pour les minorités fut d'abord envisagé comme un organe consultatif du gouvernement roumain et fut coordonné par le secrétariat général du gouvernement. Toutes les minorités refusèrent ce rattachement direct, de peur de voir le conseil devenir un simple organe d'enregistrement des décisions gouvernementales. Cette crainte était renforcée par les termes du communiqué initial du 24 mars, qui prévoyait que le conseil des minorités « entérine» les décisions du gouvernement. Les Magyars précisent que leur participation au Conseil sera conditionnée par les règles de vote, procédure qui sera révisée début mae. En dépit d'un certain nombre de
1 Michael Shafir, «Minorities Council Raises Questions », RFE/RL (Research Report), vol. 2, n° 24, Il juin 1993, pp. 35-40. L'auteur signale que les deux Magyars démis n'appartenaient pas à l'UDMR. 2 Evenimentul Zilei, 1er avril 1993. 3 Regulament de funclionare a consiliului pentru minoritalile nationale - conform H. G. 137/1993 [Règlement du fonctionnement du Conseil pour les minorités nationales - d'après

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