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Un imaginaire européen

De
202 pages
Existe-t-il un imaginaire européen ? Sommes-nous des citoyens européens ? Quel "nous" justifie l'énoncé de ces citoyens ? Y a-t-il au contraire dans chacun des pays qui composent l'Union européenne un imaginaire d'Europe différent ? Quelle patrie habite l'imaginaire des "émigrés" portugais qui sont confrontés à la société française ? Quelle est la patrie de ces Portugais que les Français imaginent et méconnaissent ?
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UN IMAGINAIRE EUROPÉEN

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13085-2 EAN : 9782296130852

MARIA ISABEL BARRENO

UN IMAGINAIRE EUROPÉEN

Essai sur l’identité européenne et les imaginaires nationaux des Portugais et des Français

Traduit du portugais par Madalena Guerra et Annick Moreau avec la participation de l’écrivain

Préface de Maria Graciete Besse

L’harmattan

Du même auteur
En français : Nouvelles lettres portugaises, avec Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta, Paris : Le Seuil, 1974. La disparition de la mère, Paris : Des Femmes, 1983. « La mer », Lisbonne n’existe pas, Cognac : Le temps qu’il fait, 1996, pp. 35-56. Le cercle vertueux, Éditions Fíndakly, 1998. « L’envoyé », Des nouvelles du Portugal 1974-1999, Paris : Éditions Métailié suites, 2000, pp. 165-172. Les Veilles oubliées/As Vésperas Esquecidas,édition bilingue, Éditions Fíndakly, 2004. En portugais (ouvrages cités) : De Noite as Àrvores são Negras, Publ. Europa-América, 1968. Novas Cartas Portuguesas, com Maria Velho da Costa e Maria Teresa Horta,Estúdios Cor, 1972. A Morte da Mãe, Morais editores, 1979. O Senhor das Ilhas, Editorial Caminho,1994. O Círculo virtuoso, Editorial Caminho,1996. As Vésperas Esquecidas,Caminho de Abril, 1999. A Ponte,sob o pseudónimo de Ricardo Caeiro, Lisboa: Publicações Dom Quixote, 1998; 2a ed. sem pseudónimo, 2004.

Titre original: Um Imaginário Europeu, Lisbonne, Caminho, 2000. © Maria Isabel Barreno, 2000 Traduction française © L’Harmattan, 2009

PRÉFACE MARIA ISABEL BARRENO, UNE ARCHÉOLOGIE DE LA MÉMOIRE

Le rôle majeur joué par Maria Isabel Barreno dans la littérature portugaise contemporaine n’est plus à démontrer. Née à Lisbonne en 1939, elle fait paraître son premier roman en 1968 (De Noite as Árvores são Negras). En 1972, elle est surtout connue comme l’une des porte-parole du mouvement d’émancipation féminine grâce au fameux livre Nouvelles lettres portugaises, écrit en collaboration avec Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta. Cet ouvrage, qui a déclenché un immense scandale suivi d’un procès imposé par la censure fasciste, a marqué profondément les consciences et obtenu la solidarité internationale des mouvements féministes. Les « trois Marias » osaient y proposer rien moins qu’une vision incisive de la féminité confrontée à la violence patriarcale ainsi qu’une dénonciation subtile de la guerre coloniale. Après des travaux de type sociologique et la publication de contes et de nouvelles – on connaît en français La disparition de la mère (Éd. des Femmes, 1983), Le cercle vertueux (Éd. Fíndakly, 1998) et Les Veilles oubliées (Éd. Fíndakly, 2004) –, Maria Isabel Barreno a poursuivi une brillante carrière d’essayiste et de romancière, faisant quelques incursions dans le domaine de l’Histoire. Son dernier roman, O Senhor das Ilhas (1994), tissé sur un fond de colonisation portugaise au Cap-Vert, renouvelle singulièrement la tradition du roman historique. Un imaginaire européen (2000), qui paraît aujourd’hui en français, se présente comme un mixte d’essai, de poésie, d’autobiographie et de chronique où la mémoire est patiemment sondée par le biais de la question identitaire et des différences culturelles.

Le caractère hybride de ce livre annonce d’emblée la qualité mouvante des frontières génériques sous l’égide d’une identité problématique. Il nous offre une sorte de terrain expérimental où s’élabore une perception du monde fondée sur l’expérience individuelle de la narratrice, confrontée au destin collectif des immigrés portugais en France. À la fin des années 90, Maria Isabel Barreno arrive à Paris, chargée par le gouvernement de Lisbonne de la coordination de l’enseignement de la langue portugaise auprès de l’Ambassade. Ce séjour professionnel va se révéler très fécond, lui permettant de démystifier une certaine image de la France, mais également de découvrir « la souffrance » de ses compatriotes, caractérisée par un manque profond d’estime de soi. La motivation de l’écrivain se trouve dans ce constat douloureux, accompagné d’une question fondamentale : « comment peut-on enseigner le portugais à des enfants qui ont honte d’être portugais ? ». Même si ce trouble touche en particulier les premières générations d’immigrés, il est vrai que leurs enfants révèlent parfois des symptômes d’une crise identitaire qui peut prendre plusieurs visages, allant du sentiment d’humiliation à l’arrogance ou affirmant tout simplement la volonté d’intégration qui se conjugue souvent avec la fierté d’être portugais. Il semble donc intéressant de questionner l’anatomie de la crise afin de mieux comprendre les implications culturelles et psychiques à l’œuvre dans ce type de conflit dont la source se trouve à coup sûr dans le déracinement et la confrontation des cultures. C’est en grande partie ce que nous propose Un imaginaire européen. L’ouvrage présente une structure kaléidoscopique rigoureusement construite à partir d’une introduction suivie de cinq séquences, précédées chacune d’un court poème. Elle fonctionne comme un jeu d’échos et de miroirs, donnant à voir dans toute sa complexité la relation entre le réel et la fiction, le continu et le fragmentaire, l’individuel et le collectif. La discontinuité et l’éclatement de l’identité textuelle conviennent parfaitement à la tonalité légèrement grinçante des réflexions d’ordre sociologique, tantôt subjectives, tantôt objectivement argumentées, dévoilant en filigrane un certain imaginaire européen et revisitant l’espace culturel selon trois axes essentiels : la crise identitaire des immigrés portugais, la

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déconstruction des mythes sur la France et enfin le questionnement du concept d’Europe. Il est indéniable que l’expérience migratoire a eu des répercussions importantes sur l’identité de la population portugaise, arrivée massivement en France dans les années 60 pour échapper au salazarisme et à la misère. Définie d’abord par son invisibilité, cette première génération d’immigrés, originaire surtout des régions rurales du nord du Portugal, connaît d’assez mauvaises conditions matérielles en région parisienne et traverse ce que certains sociologues appellent « les années de boue ». L’importante vie associative qu’elle développe par la suite lui permet de retrouver ses racines, sans toutefois éviter la création de ghettos. Partagés entre deux espaces, les Portugais s’ouvrent néanmoins à la société d’accueil dans un échange dont bénéficient surtout les femmes et les enfants. Cependant, ils n’échappent pas à la crise identitaire, aggravée par un déficit d’instruction scolaire et la dévalorisation sociale dont ils sont victimes dans l’espace urbain. Les déterminations socioculturelles contribuent fortement au manque d’estime de soi et à la blessure narcissique traduite par une forme de vulnérabilité. C’est certainement là que l’on peut identifier, du moins en partie, la source du sentiment de honte éprouvé par les enfants évoqués par Maria Isabel Barreno. Au carrefour du réel et de l’imaginaire, la narratrice interroge sa propre cartographie intérieure mettant en lumière la délicate question des frontières et l’importance de l’entre-deux, avec la certitude que la question identitaire figure au centre de toute articulation culturelle, définissant le rapport à l’Autre et relevant volontiers de l’indéfinissable. Souvent invoquée, l’identité est par essence mouvante, elle se tisse dans la relation et résulte de multiples stratégies d’inclusion, d’exclusion, de projection et d’imagination, n’étant jamais donnée d’emblée ni définitivement conquise. Le discours de Maria Isabel Barreno nous montre clairement cette métamorphose toujours en devenir qui renvoie à une notion de culture hybride, particulièrement liée à un territoire en expansion continue. Lors de son expérience parisienne, la romancière découvre que l’épaisseur historique du « nous » portugais, fondée sur le

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fabuleux siècle des grandes découvertes maritimes, est mise à mal par l’image négative que les Français transmettent des Portugais. De même, son expérience du quotidien dans la capitale française la conduit à démystifier l’image idéalisée de Paris, élaborée dans sa jeunesse grâce à des séjours touristiques et à des programmes culturels. Dans une sorte d’inventaire à la Prévert, la narratrice met le doigt sur les particularismes, les clichés, les ressentiments, en stigmatisant à plusieurs reprises l’arrogance des Français. La modalité de l’expérience empirique débouche ainsi sur l’examen des rapports qu’entretiennent les identités, la mémoire et l’Histoire de chacun des pays avec la notion d’imaginaire européen. Mais existe-t-il vraiment ? Parler d’imaginaire européen n’est pas anodin. Le monde intellectuel a toujours affirmé qu’une identité européenne existait, avec ses valeurs, ses images, ses peurs et ses espoirs. En revanche, pour Maria Isabel Barreno l’Europe est un concept vide de sens. À son avis, la géographie « liquide » du continent semble dessiner plutôt une opposition entre le centre et la périphérie, en oubliant ostensiblement les régions ultrapériphéries. S’il existe, l’imaginaire européen doit être capable de conférer un sens à l’Histoire, d’être créateur d’art et de culture, d’éthique politique, de citoyenneté et d’éducation communes. Dans Un imaginaire européen, Maria Isabel Barreno propose au lecteur un itinéraire sensible qui revisite l’Histoire récente et lointaine du Portugal, les images réciproques des Français et des Portugais, afin de mieux comprendre leur culture au quotidien, c’est-à-dire les manières d’être et de faire, les non-dits, les stéréotypes, là où s’élabore un rapport singulier à l’identité mais aussi à l’altérité. Bâti sur fond de malaise identitaire, le discours de Maria Isabel Barreno laisse percevoir une constante négociation entre souvenirs individuels et mémoire collective, déployant une pensée du Temps qui devient au fil des pages une archéologie du présent et une véritable interrogation sur l’imaginaire européen défini comme un mouvement, un devenir, un rapport dynamique loin de toute catégorisation réductrice. Maria Graciete Besse Université de Paris-Sorbonne

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AVANT-PROPOS DE L’AUTEUR

J’ai travaillé durant plusieurs années aux services de l’enseignement à l’ambassade du Portugal à Paris. Lors de cette expérience professionnelle, j’ai constaté le peu d’estime d’euxmêmes qu’ont les immigrés portugais, et c’est cet élément principal qui m’a poussée à écrire ce livre. Le dialogue avec la civilisation française, dans les zones industrielles et urbaines où les immigrés s’étaient majoritairement installés, n’avait pas favorisé leur enrichissement humain. Comparés à leurs concitoyens restés au Portugal, les immigrés semblaient figés dans le temps. Cette constatation m’incita à mener différentes réflexions. L’existence d’un pays – ou d’une nation, ou d’une communauté – exige toujours l’existence d’un imaginaire collectif. C’est cet imaginaire qui rend légitime un sujet collectif et permet des énoncés comme « nous, les Portugais », « nous, les Français », etc. Ce même sujet collectif conduit à la conception de « l’autre » ou des « autres » et à la construction des imaginaires ─ « bons » ou « mauvais » ─ qui leurs sont attribués. J’ai réfléchi sur les imaginaires nationaux des Portugais et des Français, et sur les imaginaires des Portugais sur les Français et vice-versa. Ainsi que sur l’évolution des imaginaires : qui changent ou peuvent changer. Lentement, mais ils changent. Aujourd’hui, si certains détails de mon expérience et de mes réflexions ne sont plus tout à fait actuels, mon livre demeure,

dans son ensemble et dans son essence, opportun. Plus que jamais peut-être. Certes, il y a eu des changements en Europe et dans le monde. Mais l’Europe des citoyens est encore lointaine, et plus lointaine encore une « communauté de citoyens ». Les imaginaires nationaux, basés davantage sur ce qui sépare les différents peuples de l’Europe que sur ce qui les unit, demeurent antagoniques et concurrents. Une connaissance mutuelle est nécessaire pour une union. Une connaissance des liens entre les histoires des différents peuples, des contributions apportées par chaque peuple à l’héritage et aux valeurs communes. Ce n’est ni avec des ignorances arrogantes ni avec des ressentiments silencieux que nous parcourrons le chemin jusqu’à l’indispensable sujet collectif. C’est peut-être là que se trouve la principale contribution de cet ouvrage : un exemple des réflexions à faire, des dialogues nécessaires entre « nous, les Européens ».

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INTRODUCTION

1 Un espace de néant

Par déplacement intime du sujet Vers les espaces d’autrui Naissent les catastrophes humaines Et les merveilleuses aventures Entre catastrophe et aventure Un espace de néant Un néant de temps Des variations de l’être

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2 Premier mouvement

Comment enseigner le portugais à des enfants qui ont honte d’être portugais ? Comment leur ôter cette honte quand celle-ci leur est inculquée simultanément par la société française, où ils sont nés et grandissent, et par la société portugaise qu’ils côtoient et entendent à travers la famille, les amis, les relations et les inconnus ? Beaucoup diront que j’exagère. Ou que j’aborde la question par son angle le plus négatif. La majorité des enfants portugais ou lusodescendants qui vivent en France n’ont pas – ou n’ont plus – honte de leur origine portugaise, dit-on. Même quand ils se sous-estiment, quand leurs résultats scolaires sont médiocres, les enfants entendent désormais parler du Portugal, ou connaissent ce pays, différemment, ajoute-t-on. C’est possible. Mais dès mon arrivée à Paris en 1997, pour diriger les services de la coordination de l’enseignement de la langue portugaise en France, je me suis rendue compte, comme tous ceux qui viennent travailler ici, de l’image négative du Portugal en vigueur sur les terres gauloises. Une image dont le contenu est encore essentiellement nourri de stéréotypes construits en se fondant sur l’immigration massive des années 1960-70, jamais réactualisée ensuite : un pays totalement rural, d’une pauvreté et d’une résignation extrêmes, que les habitants doivent fuir pour atteindre des niveaux de vie moins tiersmondistes. Il est évident que cette image cache deux raisons qui, si elles devaient inspirer de la honte à quelqu’un, ce ne serait certainement pas aux enfants portugais (ou lusodescendants) : le traditionnel chauvinisme français, doublé d’une tendance à

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ignorer tout ce qui se passe hors de France, et la propension de tout groupe humain à créer des stéréotypes sur les autres groupes humains. Mais dans l’image du Portugal que re-transmettent les Français sont également reconnaissables les traits de l’image définie et exportée par l’idéologie de la dictature de Salazar – la ruralité, la pauvreté bienheureuse, l’humilité, le fado –, une image qui subsiste de nos jours parce que nous, les Portugais, n’en n’avons pas encore produit d’autre sur nous-mêmes. Cette dernière affirmation peut paraître injuste et inexacte. Il y a eu, dans les dix ou quinze dernières années, un effort de diffusion de la culture portugaise à l’étranger, de la littérature en particulier. Et cet effort a déjà porté quelques fruits. Paradoxalement – est-ce symptomatique ? – je n’ai entendu que des Français louer la politique portugaise de diffusion culturelle. Parce qu’il existe bien entendu des Français qui connaissent la littérature, l’histoire et la culture portugaises. Il y a des chaires de portugais en France, des chercheurs et des spécialistes. Mais évidemment, tous ces connaisseurs, des universitaires pour la plupart, quelques journalistes ou des personnes d’une intense curiosité, constituent une minorité presque invisible parmi les soixante millions de Français, et les articles ou les livres qu’ils écrivent sont une goutte d’eau dans l’océan de mots édités en France. Manifestement aussi, les efforts déployés pour divulguer la culture portugaise ont été sporadiques, partiels (hormis quelques perspectives récentes plus globales, encore épisodiques), fréquemment animés de tendances réductrices et passéistes. Partiels parce qu’il n’existe toujours pas de politique commune aux différents organismes qui présentent ou représentent le Portugal à l’étranger, pas plus qu’il n’existe une conscience de la nécessité d’une « image » globale. Les organisations économiques et touristiques, les signataires d’accords internationaux dans les domaines de l’éducation, des sciences et de la technologie, les « culturels » enfin, tous travaillent dans leur coin. Les « culturels » tendent à réduire la culture à ses aspects les plus classiques

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(en particulier la littérature, et un certain cinéma. On pourrait relever dans les dernières années quelques cycles de conférences ou des expositions sur des aspects historiques et sociaux, sur l’architecture et, plus timidement, sur un peintre ou un musicien. Mais ces ouvertures restant étroites, je les mets entre parenthèses. En demeurant, par exemple, dans le giron du département commercial de l’Institut du commerce extérieur du Portugal, le design en général et le design de mode en particulier n’ont pas encore été promus au rang de « culture »). Cette dernière forme de découpage engendre une absence de « lieu où » pourrait être insérée et divulguée la culture portugaise actuelle dans sa totalité. Cette forme de découpage est passéiste aussi : par cette présentation essentiellement « classique » de notre culture nous donnons de nous une image démodée. Un pays peut être tiers-mondiste et avoir une excellente littérature et une demi-douzaine de bons cinéastes. Le passéisme devient « incontournable » quand nous nous essayons à des thèmes plus globaux, comme le rôle du Portugal dans l’histoire européenne et mondiale, les caractéristiques essentielles de la culture portugaise. Ou le tourisme. Ou « l’identité nationale ». Sur tous ces thèmes nous nous grisons de grandes découvertes, de monuments historiques, de fado, ajoutant une note sur la fondation du pays et sur le sébastianisme, lorsque le menu requiert quelques condiments supplémentaires. Je pose deux simples questions : pourquoi l’Institut du commerce extérieur du Portugal n’a-t-il aucune affiche montrant des œuvres de Siza Vieira ? Pourquoi le monument aux Découvertes est-il le seul édifice de tout notre patrimoine architectural moderne représenté sur les affiches de l’ICEP ? Nous nous mésestimons, voilà le fond du problème. Nous n’avons (encore) présentement aucune estime de nous-mêmes, nous ne nous estimons pas assez pour avoir une image positive et affirmative de nous, les Portugais. Et je reviens ainsi à la honte. Aurais-je exagéré ? Tous les enfants veulent-ils égaler leurs pairs, tous les émigrés souffrent-

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ils d’identité éclatée ? Non, je n’exagère pas quand je dis que, lors de leurs séjours au Portugal, ces enfants n’entendront pas grand-chose qui puisse les encourager à s’enorgueillir de leurs origines portugaises. Bien que nous ayons brisé notre isolement, que nous connaissions mieux le monde, que nous soyons moins provinciaux, le ton dominant au Portugal est (encore) aux lamentations, à l’autoflagellation, au « c’est mieux là-bas », « il y a rien de bien dans ce pays ». La honte a différentes formes, différents degrés. La colère, la timidité, l’introspection obsédante et accusatrice grandissent derrière la honte non dissimulée des enfants. Au fil des années, j’ai eu fréquemment l’occasion d’analyser les réactions multiples et confuses, y compris les miennes, des Portugais qui vivent en France face à l'image négative du Portugal. Un sentiment général d’indignation face à l’arrogance et l’égocentrisme français, mêlé – est-ce une surprise ? – d’autoflagellation. Une autoflagellation où coexistent étrangement l’impuissance totale – « c’est comme ça, on ne se refait pas » – et l’illusion d’omnipotence la plus irréelle – « c’est nous (le Portugal ou le gouvernement) qui sommes coupables », coupables de tout, même de l’ignorance française. À partir de là, les réactions se répartissent par « classes ». Ceux qui ont atteint un niveau culturel et économique confortable s’efforcent de se dégager de l’image négative par les modes d’affirmation individuelle les plus variés. Les autres, les « concierges » et les « maçons »1 se défendent en s’enfermant dans un collectif – la « communauté », les associations –, en réinventant les folklores et les traditions, en confondant l’identité nationale et les microcosmes régionaux, en rêvant d’un Portugal qui n’existe plus. Et j’arrive à l’un des points névralgiques qui m’a poussé à écrire ce livre : la souffrance. Ma motivation pour tenter de transformer en un texte de réflexion et de vécu, de raison et de sentiment, des notes éparses, sans objectif précis. La souffrance des immigrés, que peu de gens semblent remarquer. Leur perte d’identité. Leurs efforts pathétiques pour
1 En français dans le texte.

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assembler les morceaux qu’ils ont éparpillés durant leur va-etvient sur la route de l’« intranquillité ». Invitée par les autorités françaises, j’ai assisté à une remise de prix qui se déroulait dans un hôpital pédiatrique. Des classes dans plusieurs écoles françaises avaient travaillé sur un pays européen de leur choix. Comme l’initiative impliquait aussi une solidarité avec les enfants hospitalisés, l’hôpital avait été choisi comme lieu de la fête. Une classe qui avait travaillé sur le Portugal (avec un professeur français) ayant remporté un prix, je venais la féliciter. – Pourquoi avez-vous choisi le Portugal ? demandai-je à l’enseignant. Étant en France depuis plus d’un an, je posai ma question sans grand espoir de recevoir une réponse intéressante ou encourageante. – Parce que j’ai beaucoup d’élèves d’origine portugaise, me répondit-il. Ils ont une si piètre estime d’eux-mêmes que j’ai pensé que ce travail pourrait les aider ! J’ai regardé les enfants qui quittaient la salle la séance terminée. Leurs visages tristes, récompensés mais tristes. Aussi tristes que la tristesse de cet hôpital pour enfants malades. – Maintenant ce sont les Arabes qui nous protègent, me dit à une autre occasion un adulte portugais, fils d’immigrés. La xénophobie française s’est canalisée majoritairement contre eux. Quand j’étais gosse, c’était horrible. Piètre consolation de victimes du deuxième rang. Pourquoi enseigner le portugais à des enfants qui ont honte d’être portugais ? Nous devrions – nous si autocritiques, si autodépréciatifs – réfléchir sur cette question, si nous voulons libérer notre « identité » d’une sorte de schizophrénie, qui va de la culpabilité mégalomane au vain orgueil. Bien entendu, le manque d’estime est un choix que chacun est libre de faire (s’il le fait effectivement librement) : manque d’estime pour son pays, sa famille ou soi-même. Je n’éprouve

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envers la patrie aucun sentiment « sacré » qui me pousserait à penser que le manque d’estime serait une sorte de « péché ». Mais nous devrions, me semble-t-il, être cohérents et honnêtes lorsque nous affrontons les conséquences de nos choix : nous ne pouvons pas dire constamment du mal de nous-mêmes et, dans le même temps, pleurnicher ou nous irriter parce que le monde ne nous acclame pas. Sans entrer dans les détails concernant mon travail en France, j’aborderai néanmoins certains aspects généraux. L’enseignement du portugais en France a été, et est encore, conçu à l’intention exclusive des Portugais ou des lusodescendants. Il est conçu ainsi tant du côté portugais (dans les écoles primaires) que du côté français (dans les collèges et les lycées). Les destinataires, de nationalité française ou autre, sont pensés, vus et considérés comme des cas rares, surprenants. C’est ainsi que s’est constitué le ghetto du portugais en France. Avec des enfants au « bilinguisme mal vécu »1, mal acquis, qui vivent la honte d'une moitié de leur être. Avec une politique française traditionnelle dans les domaines de l’éducation et de l’assimilation des immigrés entre autres ; (pas une politique d’intégration comme celle que pratique actuellement le Portugal, qui est devenu un pays d’immigration) avec un pourcentage élevé d’enfants d’origine portugaise qui obtiennent de mauvais résultats scolaires, évidemment. Le système français d’enseignement étant très compétitif (les « bons » établissements ne veulent que de bons élèves et, désireux de préserver leur bonne réputation, ne veulent enseigner que des langues « prestigieuses » comme l’allemand), le portugais a été « mis au placard » dans les mauvais collèges,

1 Note de l’auteur : « Le mépris ou l’ignorance de la langue maternelle par l’école, surtout dans les premières années, lorsque la langue n’est ni suffisamment acquise ni consolidée, peut conduire à ce que le professeur Dulce Pereira appelle un "bilinguisme mal vécu" dont les conséquences sur l’identité et le succès personnel, scolaire et social sont connues de tous. » – Adelina Maina Gouveia e Manuela D. Vieira e Sousa, « Coelho, kuedju, conejo, rabbit… », Noesis, n° 51, Juillet/ Septembre 1999.

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dans les mauvais lycées, dans les mauvaises classes. Les bons élèves lusodescendants ont fui le portugais. Les associations se sont attribué l’enseignement privé, elles ont accueilli tous les fugitifs dans un vase clos de lusophonie intime, protégé des regards hostiles : ceux qui fuyaient le ghetto, ceux qui fuyaient la mauvaise qualité, ceux qui fuyaient la honte. Elles ont aussi accueilli ceux qui cherchaient, et ne trouvaient pas, parce que les cours proposés par les autorités françaises ne suffisaient pas à satisfaire la demande. Tous, ceux-là et d’autres, ont été accueillis par les associations. Avec des résultats et des succès divers. J’ajouterai, pour être juste, qu’il y a eu – et qu’il y a – des deux côtés, français et portugais, des tentatives pour briser ce cercle vicieux. J’applique des mesures, j’en ai proposé d’autres qui ont été fort bien acceptées et qui sont en cours, pour encourager les étrangers à apprendre le portugais. Mais dans l’ensemble, la lusophonie continue à être pensée – implicitement – par nous, les Portugais, comme un monde fermé. Récemment encore, dans le numéro déjà cité de la revue Noesis, publiée par le Ministère portugais de l’Éducation et ayant pour thème l’enseignement du portugais langue étrangère, Maria de Lurdes Crispim attirait l’attention sur cette question. Entre autres exemples, elle rappelait les objectifs exprimés dans les « grandes options du plan pour 1998 – chapitre Sciences et technologie, société de l’information » et reprenait les termes employés : « maintenir l’identité portugaise vivante dans le monde, assurer la continuité, renforcer les relations entre les différentes communautés de langue portugaise et resserrer les liens qui nous unissent, seront une ligne d’action privilégiée » ; « espace lusophone » ; « réseau de la lusophonie » ; « dans l’espace lusophone ». Elle concluait que tout continue à être pensé « de nous à nous ». Nous ne nous estimons pas. Nous nous contentons de nous défendre. C’est pourquoi le portugais reste, exclusivement, une langue affective. Il n’est ni une langue d’affaires, une langue de valorisation professionnelle, ni une langue véhiculaire.

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