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Un monde transnational est possible

De
272 pages
Dire qu'un monde transnational est possible, c'est inviter à transformer cette possibilité en réalité. Comment des acteurs de la société civile et diverses organisations intergouvernementales donnent-ils corps à cette réalité ? En participant à l'exercice d'un pouvoir qui se veut plus souple et transnational que celui auquel recourent les autorités étatiques dans l'exercice de leur souveraineté. Le défi est toutefois grand car le système international est issu de l'interaction d'Etats peu enclins à partager leurs prérogatives.
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UN MONDE TRANSNATIONAL EST POSSIBLE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Derniers ouvrages parus LUONG Cân-Liêm, Conscience éthique et Esprit démocrate. Essai sur l'harmonie et le politique, 2010. Gérard LEFEBVRE, Quelques considérations sur l'attente, 2010. Philippe POITOU, La misère. Analyse sociologique, philosophique et politique, 2010. Claude CEBULA, Discours sur la guerre ou la fatalité nécessaire,201O. Alain PENVEN, Ville et coopération sociale, 2010. Jean-Pierre GIRAN, La République impudique, 2010. Santiago LOPEZ PETIT, Aimer et penser. La haine du vouloir vivre,2009. Santiago LOPEZ PETIT, Horror vacui. La traversée de la Nuit du Siècle, 2009. Robert DE ROSA, Utopie et Franc-Maçonnerie, 2009. Éric FERRAND (dir.), Quelle République pour le xx! siècle ?, 2009. Fred DERVIN et Yasmine ABBAS (dir.), Technologies numériques du Soi et (co- )constructions identitaires, 2009. Henri DE FRANCE, Peut-on penser l'économie après Marx et Keynes? Sous la crise économique, une crise des fondements, 2009. Claude MEYER, Le blues du prof de fac, 2009. Arno MÜNSTER, Réflexions sur la crise: éco-socialisme ou barbarie ?, 2009.

Benoît VIROLE, Surdité et sciences humaines, 2009.

Daniel Tremblay

UN MONDE TRANSNATIONAL EST POSSIBLE
Mutation des frontières internationales

L'Harmattan

@L.Harmattan. 2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 http://www.librairieharmattan.com di ffusi on. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-] 1182-0 EAN : 9782296111820

Paris

À Dominique, pour ce qui nous échappe.

Le discours sur la mondialisation incite, il est vrai, à la théorie pure, au retour de la métaphysique au cœur de la science sociale empirique. Ulrich Beck

Il n'y a aujourd'hui pas plus de raison ni pour l'optimisme que pour le pessimisme. Tout reste possible, mais tout demeure incertain. Immanuel Wallerstein

L'absence d'alternative conduit à un acquiescement sans adhésion: on n'adhère pas à la pesanteur. y yes Michaud

Puisque toutes choses, écrit Foucault, ont été faites, « elles peuvent être défaites à condition qu'on sache comment elles ont été faites ».

Paul Veyne

...

TABLE DES MATIERES

Liste des abréviations...
Avant-propos:
Introduction:

...

... ... 13
15
. . . . . . . . . . . . . . . . . ...19

pratiquer la théorie
par-delà puissance et résistance.

1. 2. 3. 4.

Une analyse politico-cognitive Croisements disciplinaires Hypothèse Objectif Société civile et relations transnationales Citoyenneté et société civile La société civile: objet de bavardage,
d'enthousiasme et d'étude.

22 27 34 35 .3 ..39

I.
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. II. 1. 2. 3. 4.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42

Définitions, typologies et centres d'intérêt. Le pouvoir de la société civile Le pouvoir: toujours situé, toujours daté
La « nature sociale»

46 110 ..125 133 135 137 ..138 147

du pouvoir.. .. .. .. . ... . .. .. .. . . . .. . .. .. . .. 129

Pourquoi le pouvoir? Un État « autre» ? L'émergence d'un alterÉtat En amont de la souveraineté et de la gouvernementalité, le pouvoir. Les figures de la gouvernementalité : du libéralisme au néolibéralisme, au post-providentialisme Savoir agir, pouvoir agir: la citoyenneté, la société civile et l'État à travers le prisme des politiques publiques 11

153

5. 6.
III.

Retour sur l'alterÉtat Gouvemementalité, non-gouvemementalité et intergouvemementalité L'espace politique des organisations intergouvernementales Néogouvemementalité? Extragouvemementalité?.. Au-delà du nihilisme, du nominalisme et du relativisme: l' « internationalisme» et le «gouvemementalisme »... ... Les organisations intergouvernementales: potentialités et contraintes de l'ambiguïté L'ambiguïté, vecteur de changement: institutionnaliser le réseautage Communication: «inter» ou« trans» ? Ambiguïté et opportunité(s) Le développement social, figure de la « gouvemementalisation » du monde
L'espace « biopolitique » des organisations intergouvernementales

174 176

...179 180

1. 2.

182 189 .193 196 200 203
214

3.

4. 5. 6. 7. 8.

Conclusion:

stratégie(s) sans projet(s)

221 225 261

Références bibliographiques Notes

12

LISTE DES ABRÉVIATIONS

ALENA: AMI: APD: ASEAN: AIT AC: AZLN: BBC: BM: CAD: CNN: CNUCED:

Accord de libre-échange nord-américain Accord multilatéral sur l'investissement Aide publique au développement Association des nations de l'Asie du Sud-Est

Association pour la taxation des transactions financières pour

l'aide aux citoyens Armée zapatiste de libération nationale British Broadcasting Corporation Banque mondiale Comité d'aide au développement Cable News Network Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement CPI: Cour pénale internationale Forum économique mondial FÉM: FMI: Fonds monétaire international FSE: Forum social européen FSM: Forum social mondial MERCOSUD : Marché commun du Sud NTIC: Nouvelle technologie de l'information et de la communication Organisation à but non lucratif OBNL: OCDE: Organisation de coopération et de développement économiques OGM: Organisme génétiquement modifié Organisation internationale / Organisation intergouvernementale 01: OIT : Organisation internationale du travail OMC: Organisation mondiale du commerce OMS: Organisation mondiale de la santé ONG: Organisation non gouvernementale ONGI: Organisation non gouvernementale internationale ONU: Organisation des Nations Unies OSBL: Organisation sans but lucratif OSC: Organisation de la société civile PAS: Plan ou Programme d'ajustement structurel PNUD: Programme des Nations unies pour le développement UA: Union africaine UNESCO: Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture UNICEF: Fonds des Nations unies pour l'enfance UNRISD : United Nations Research Institute for Social Development 13

Avaut-propos:

pratiquer la théorie

Dire d'un objet qu'il est en état d'apesanteur, au sens physique du terme, c'est dire qu'il échappe à la « loi de la gravitation ». Au sens métaphorique du terme, celui du moins qui lui sera donné dans cet ouvrage, le mot « apesanteur» correspond à une intuition initiale: le monde dans lequel nous vivons présentement, et plus particulièrement depuis ce qu'il est convenu d'appeler la fin de la guerre froide, est un monde où cohabitent des acteurs (aussi bien individuels que collectifs, informels qu'institutionnels ou locaux que transnationaux) qui, tout en se côtoyant constamment et tout en étant fortement interdépendants, donnent souvent l'impression de se mouvoir dans un espace où ils s'observent et se coudoient sans obéir aux mêmes « lois». Notre monde est donc complexe et difficile à saisir. Il change à un rythme qui n'a pas souvent été vu dans le passé. Nous sommes peut-être au cœur d'une phase de transition historique. Chose certaine, les fossés et les décalages sont nombreux et considérables entre ce qui se produit dans les domaines économique, technologique, politique, démographique et culturel, entre ce que vivent les populations du Nord et du Sud, celles des villes et celles des campagnes, celles qui sont instruites et celles qui sont analphabètes, etc. La « loi de la gravitation» s'imposait de façon assez évidente au cours de la guerre froide. Elle était politique et même géopolitique, militaire, idéologique. Sans que cela ne transparaisse nécessairement, elle était également à peu près toujours économique. Depuis la fin de la guerre froide, notre monde n'a certainement pas rompu de façon radicale avec l'ensemble des éléments qui caractérisaient l'ordre bipolaire. Cependant, il s'en distingue nettement. Que l'on s'en inquiète ou que l'on s'en félicite, il y a là matière à réflexion. 15

Le présent ouvrage est une contribution à cet effort de réflexion. Cette contribution se veut modeste. Ce n'est, comme on dit, qu'un «essai ». Il n'est guère à la mode présentement, du moins dans le milieu universitaire et surtout dans les milieux où se décident les priorités en matière de recherche, de se limiter à la réflexion théorique. À lire certains travaux, on peut même éprouver le sentiment que la théorie n'est devenue qu'un passage obligé. Apparemment, si l'on pouvait faire avancer la connaissance sans y recourir, on le ferait volontiers. On peut même arriver à se convaincre qu'il est effectivement possible de le faire, ce qui revient à adopter une position théorique qui refuse de s'assumer... Chose certaine, la science appliquée n'a jamais été aussi valorisée. Une autre façon courante d'appréhender la théorisation consiste à dire que le test ultime de toute théorie passe inévitablement par l'empirisme. De ce point de vue, une théorie digne de ce nom doit pouvoir être soumise à l'épreuve de la vérification ou de la réfutation. Cette façon de voir les choses est déjà plus intéressante. En tous les cas, elle découle d'une vision de la recherche moins utilitariste que la précédente. Dans le champ des sciences sociales, la pertinence d'une théorie, selon nous, est aussi fonction de son aptitude à répondre aux besoins et aux attentes de ceux qui sont engagés dans l'action. Une théorie, en d'autres termes, est en partie valable lorsqu'elle peut aider à faire progresser la connaissance, mais en partie aussi lorsqu'elle peut aider des acteurs sociaux à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent, le monde qu'ils font et le monde qui, au même moment, fait d'eux ce qu'ils sont. La théorisation, idéalement, devrait donc les aider à se donner des projets et à les réaliser de façon plus réfléchie. Cela ne suffit jamais à leur donner tous les moyens nécessaires pour y arriver, mais il nous semble que l'illusion de posséder spontanément ces moyens est plus perverse que celle de croire qu'il suffit de réfléchir et de rêver pour les obtenir. C'est pourquoi, comme le suggèrent certaines des citations placées en exergue à cet ouvrage, nous estimons utile de contribuer à l'effort de «théorie pure» (Ulrich Beck) que commande la compréhension du monde dans lequel nous vivons, un monde dans lequel le possible occupe une place de plus en plus importante et dans lequel les 16

différences seront appelées, espérons-le, à cohabiter de façon de plus en plus enrichissante pour tous. Un monde «fait» peut aussi être « défait» (Michel Foucault). Dans sa fameuse «XIe thèse sur Feuerbach», que nous paraphrasons ici, Karl Marx soutenait que l'essentiel est moins
« d'interpréter le monde, que de le transformer ». Nous pensons pour

notre part que ces deux activités sont inséparables. «Interpréter» le monde, c'est aussi le «transformer» et c'est déjà contribuer au changement. Il serait absurde d'envisager ce dernier sans s'appuyer sur une « interprétation» quelconque de ce qu'est ou devrait être le monde. Il y a, dans le projet qui sous-tend la réflexion et l'analyse qui suivent, une volonté qui relève à la fois de la spéculation et de l'empirie. Nous pensons en effet que dans un monde secoué par de profonds changements, une contribution théorique à l'effort de compréhension de la réalité, c'est aussi une contribution à l'intelligibilité de cette réalité (Fillion, 2005) et à l'amélioration des conditions de vie qu'elle réserve à ceux et celles qui y sont exposés. Marx, en reprochant aux «philosophes» de n'avoir «fait qu'interpréter le monde », a été bien sévère, y compris d'ailleurs à l'égard de lui-même (Châtelet, 1992). En réalité, si l'on voulait dresser la liste des « philosophes» qui ont concrètement contribué à «transformer le monde », on aurait vite fait de constater qu'elle est inépuisable.

17

Introduction: résistance

par-delà

. pUissance et

L'une ne va pas sans l'autre, et pourtant les notions de puissance et de résistance sont souvent utilisées comme si elles étaient incompatibles ou allergiques l'une à l'autre. C'est du moins l'impression que laisse la lecture de bien des études consacrées aux relations internationales et transnationalesl contemporaines. Pourquoi un acteur, et plus particulièrement un État chercherait-il à se montrer puissant s'il n'était persuadé que la poursuite de ses intérêts se heurte ou pourrait se heurter à la résistance d'au moins un autre acteur, que ce dernier soit également un État ou, comme c'est de plus en plus fréquemment le cas aujourd'hui, un autre type d'acteurs? Dans toute relation sociale, pour utiliser les termes de James C. Scott, les « rapports de

domination» sont aussi des « rapports de résistance» (Scott, 1990:
45). Sur la scène internationale, les conflits entre puissances étatiques sont considérés, du moins par le paradigme réaliste, comme étant habituels, voire normaux (Battistella, 2003 ; Dunne, Kurki et Smith,2oo7). Selon ce point de vue, il serait en quelque sorte dans la nature des choses que des puissances poursuivant leurs intérêts nationaux respectifs soient régulièrement amenées à se faire face. À quelques occasions, et même si de telles situations ont été relativement rares dans le passé, elles ont tout de même été à ce point marquantes sur le plan historique que la scène internationale pouvait, dans son ensemble, alors être taxée de bipolaire. C'est la situation qui, comme nous le savons tous, a prévalu durant la majeure partie de la seconde moitié du XXe siècle (1947-1991). L'imaginaire contemporain, à supposer qu'une telle chose existe, a été profondément marqué par cette bipolarité.

l

Les notes sont regroupées en fin d'ouvrage. 19

Il était peu courant, jusqu'au début des années 1990, d'envisager les notions de puissance et de résistance comme on le fera ici. De fait, les deux superpuissances qui s'affrontaient au cours de la guerre froide ne se contentaient pas de résister à leur vis-à-vis. Elles cherchaient réciproquement à faire la démonstration de leur supériorité, sur le plan militaire d'abord, mais aussi de façon parfois un peu plus subtile sur les plans économique, technologique, politique, culturel, sportif... Pour utiliser la formule de Maurice VaÏsse, on se trouvait dans une situation où, si: «L'opposition idéologique rend impossible une véritable paix, l'équilibre nucléaire rend improbable la guerre» (VaÏsse, 2004: 133). Cette situation ne prévaut plus depuis la disparition de l'une des deux puissances concernées. Il y a eu « victoire» de l'une des deux puissances sans que le conflit ne dégénère en guerre mondiale. Comme on aime dire les choses de nos jours, un modèle (libéral) laisse l'impression d'avoir fait la preuve de sa supériorité sur un autre (socialiste)... On se concentrera ici sur des questions qui ne relèvent que partiellement et indirectement de l'étude des relations internationales. Selon la thèse bien connue de James Rosenau (1990), l'environnement dans lequel nous évoluons aujourd'hui peut être divisé en deux «mondes », celui des «États» auquel s'intéressent depuis longtemps les spécialistes des relations internationales et un «monde multicentré» qui connaît depuis quelques décennies une expansion rapide. Les théories et les travaux empiriques des spécialistes des relations internationales restent bien sûr très utiles pour étudier les relations au sein du «monde des États», mais leurs analyses sont généralement d'une utilité plus limitée pour comprendre comment se nouent les relations entre ce dernier et le «monde multicentré». D'autre part, les théoriciens des relations transnationales sont un peu à l'image de la réalité qui les intéresse, en ce sens que l'ensemble de leurs productions est très hétérogène. Dans le corpus des travaux consacrés aux relations internationales, on peut encore distinguer assez facilement les paradigmes et les courants théoriques: réalisme et néoréalisme, idéalisme, libéralisme... Par contre, les travaux qui s'intéressent au «monde multicentré» forment un ensemble beaucoup plus diversifié. On y trouve par exemple un immense pan 20

de littérature portant sur les aspects économiques, technologiques et culturels de la globalisation (Castells, 1999; Hirst et Thompson, 1996; Teeple, 20041, un corpus très éclaté d'écrits sociologiques ou militants sur ce que certains appellent la société civile internationale ou même mondiale (Centre for the Study of Global Governance, années diverses), d'autres ouvrages plus réflexifs ou philosophiques qui mettent l'accent sur la place et le rôle de l'individu ou de la notion de communauté dans le monde contemporain (Berten, da Silveira et Pourtois, 1997), des enquêtes d'envergure internationale portant sur les transformations culturelles qui affectent les sociétés contemporaines (Inglehart, 1997 ; Inglehart et Welzel, 2005 ; Norris, 1999; Putnam, 2002). Ces travaux, en plus de porter sur des sujets extrêmement différents et qui se situent sur des échelles sans commune mesure (l'individu et son quotidien face à un monde présenté comme un faisceau de réseaux interconnectés et en perpétuel mouvement), ont une grande pertinence par rapport à l'objet auquel ils s'intéressent respectivement. Par contre, il est difficile d'en tirer les éléments qui nous permettraient d'avoir une vision globale des choses. Peut-être, en fait, est-il devenu impossible de voir les choses globalement? On s'efforcera néanmoins, dans les pages qui suivent, d'apporter notre contribution au défi que pose l'analyse des relations internationales et des flux transnationaux dans un contexte où, audelà de la thèse des deux mondes que Rosenau mettait de l'avant au début des années 1990, se met en place un espace mondial (Strange, 1996, 1997). Ce dernier est certes habité, perçu et vécu d'une manière bien concrète (i. e.localisée et datée) par chacun (Drainville, 2004). Il est exploité ou subi d'autant de façons qu'il existe d'individus, mais il se présente pour chacun d'eux comme un seul monde. Les moyens dont nous disposons individuellement pour cerner ce dernier sont extrêmement variables en quantité et en qualité (Cf. niveaux d'instruction, accès à l'information, filtres culturels, sentiments d'appartenance, convictions personnelles, etc.), mais ils sont globalement plus importants qu'ils ne l'ont jamais été. Il est loin d'être certain que l'on puisse en tirer la conclusion qu'il se fait présentement jour une citoyenneté mondiale ou universelle à l'échelle planétaire. Par contre, ce qui ne fait aucun doute, c'est que nous disposons collectivement de beaucoup plus de ressources que naguère 21

pour participer à la définition et à la construction du monde dans lequel nous vivons. Les inégalités sont loin d'être disparues. En plusieurs domaines (revenu, santé, éducation...), elles seraient même en voie d'accentuation (Weisbrot, Baker, Kraev et Chen, 2002). Rien n'est moins certain, à nos yeux, que l'innovation technologique ou la montée de la société civile suffiront à renverser cette tendance. Ce n'est cependant pas une raison pour renoncer à comprendre comment s'articulent aujourd'hui les efforts des acteurs (étatiques, intergouvernementaux et transnationaux) qui s'emploient malgré tout à tenter d'infléchir le cours des choses, ce qui présuppose une volonté de le faire ou tout simplement le goût de participer à la construction d'un « autre monde ».

1.

Une analyse politico-cognitive

Pour pousser plus loin le raisonnement, on fera principalement appel ici aux concepts et outils d'un paradigme qui n'est propre ni au champ des relations internationales ni au corpus des écrits portant sur les flux transnationaux. D'inspiration constructiviste, il est utilisé dans plusieurs disciplines des sciences sociales. Les postulats sur lesquels il repose sont d'ailleurs de nature à favoriser les échanges et les débats transdisciplinaires (Wiener, 2003). On y recourt, par exemple, dans l'analyse des politiques publiques à partir du moment où ces dernières ne sont plus uniquement vues comme des instruments servant à résoudre des problèmes, mais aussi comme des «cadres d'interprétation du monde» (Muller, 2000 : 189). Puisque les États, en dépit de tout ce qui se dit depuis une vingtaine d'années sur la globalisation ou les politiques publiques transnationales, restent les acteurs les plus importants et certainement les plus visibles dans ce domaine, ce paradigme a inspiré des études empiriques et sectorielles qui ont généralement pour cadres les frontières nationales (Baumgartner et Jones, 1993 ; Sabatier et Jenkins-Smith, 1993). Il s'applique cependant à l'analyse de réalités dont les frontières ne correspondent pas à celles découlant du principe de souveraineté. On s'en est servi, par exemple, pour analyser des politiques issues d'une volonté d'intégration politique trans ou supranationale, principalement dans le contexte de la construction européenne (Schmidt et Radaelli, 2004). 22

Le paradigme constructiviste est également fort présent dans le champ des relations internationales, particulièrement depuis une vingtaine d'années (Barnett, 2005 ; Battistella, 2003 ; Dunne, Kurki et Smith, 2007; MacLeod et O'Meara, 2007). Il n'occupe pas la position dominante dans le corpus théorique de ce champ d'étude, mais sa place y est de plus en plus importante, certains auteurs allant jusqu'à parler d'un «tournant constructiviste» dans les écrits consacrés aux relations internationales depuis la fin des années 1980 (Risse-Kappen, 1995). Notons que le paradigme constructiviste fait également sentir son influence sur d'autres grilles d'analyse, ces dernières faisant un usage éclectique des postulats constructivistes. De nombreux travaux récents, particulièrement ceux portant sur les relations transnationales, empruntent une partie substantielle de leurs outils d'analyse à ce paradigme (Tarrow, Keck et Sikkink...). Pensons, par exemple, aux travaux évoquant les fonctions de cadrage (framing) et d'agenda (agenda setting) qu'exercent diverses organisations de la société civile (OSC) ou des médias alternatifs lorsqu'ils sensibilisent l'opinion publique internationale à des réalités aussi diverses que le recours aux manipulations génétiques ou l'existence des ateliers de misère (sweatshops). Il va de soi que notre cadre d'analyse, que l'on qualifiera de politico-cognitif, est loin d'être le seul qui puisse être utilisé pour étudier les réalités internationales et transnationales contemporaines. Ce cadre d'analyse enrichit le corpus des théories et méthodes existantes, mais n'a aucunement la prétention de s'y substituer. Le cadre politico-cognitif, s'il est retenu ici, l'est principalement parce qu'il facilite l'articulation des éléments les plus divers de la réalité qui façonnent aujourd'hui la formation et la construction du monde dans lequel nous évoluons. Ce dernier ne peut plus être vu comme la simple résultante d'actions de nature essentiellement politique, diplomatique ou militaire. Les acteurs qui participent à la construction d'un espace mondial issu de l'interaction des relations internationales et des flux transnationaux sont aussi bien des individus (du «touriste à l'activiste », en passant par l'entrepreneur en quête de nouveaux marchés ou le «blogueur» en quête d'interlocuteurs interactifs), des communautés (ethniques, religieuses, épistémiques...), des organisations de la société civile locales, nationales et transfrontalières, des institutions intergouvernementales 23

(mondiales, régionales, généralistes, spécialisées...), des entreprises transnationales (industrielles ou commerciales), des opérateurs financiers (investisseurs, gestionnaires de fonds...) et, bien sûr, des États aux régimes politiques et aux ressources très variables. Le monde contemporain, en d'autres mots, met en contact des acteurs qui sont de plus en plus interdépendants et qui, bon gré mal gré, sont tous devenus des voisins (Commission on Global Governance, 1995). Adopter une grille de lecture politico-cognitive signifie que l'accent sera mis, dans les pages qui suivent, sur l'apport de ces différents types d'acteurs à la fabrication de l'espace dans lequel ils évoluent. Cet espace est certes habité, les ressources qu'il offre sont utilisées par chacun en fonction de ses intérêts et des moyens dont il dispose, mais cet espace est aussi produit. Ce qui signifie qu'il est issu d'un processus auquel chaque acteur, doté de potentialités mais aussi embarrassé de contraintes de toutes sortes, participe de manière plus ou moins active ou passive. Participer de manière active à ce processus, c'est se montrer capable de faire des choix et d'y donner suite? Ce qui peut se faire aujourd'hui d'innombrables façons: s'informer, s'exprimer, se joindre à un groupe, une association ou une coalition, s'intégrer à une manifestation, produire, consommer ou investir avec un souci d'équité, chercher à se faire élire, faire preuve de désobéissance civile, gouverner... L'option de la participation passive peut aussi emprunter plusieurs formes: celles par exemple de l'ignorance, de l'irréflexion, du conformisme, du silence, de la
soumISSIOn...

Convenons que le fait de présenter les choses d'une façon aussi dichotomique peut paraître caricatural et, surtout, bien ingrat pour les acteurs associés à l'option de la passivité. Il est par contre plus facile d'admettre que les choses puissent être présentées de cette façon si l'on ajoute, comme il se doit, que les possibilités et les ressources nécessaires à une participation active sont très inégalement réparties entre les acteurs. Nous partons du principe que cette situation n'est toutefois pas une fatalité et que tous les acteurs, même ceux qui sont confinés dans des modes de participation relativement passifs (se livrant à des activités qui vont de la simple survie jusqu'à la surconsommation), participent effectivement à la construction de l'espace physique et symbolique dans lequel ils évoluent. Cette 24

capacité d'intervenir ou de s'abstenir volontairement, qui est étroitement liée à la capacité qu'ont les acteurs sociaux de savoir, de réfléchir et de comprendre, est globalement beaucoup plus répandue et importante aujourd'hui qu'elle ne l'était autrefois (Giddens, 1994 ; Hirschman, 1995). Et le fait d'adhérer à une telle vision des choses ne présuppose aucunement que chaque acteur soit systématiquement rationnel et cohérent dans ses comportements. Après tout, et paradoxalement par sentiment d'insécurité, il n'est pas rare aujourd'hui que l'on se surprenne à circuler au cœur d'un centre-ville à bord d'une grosse cylindrée, tout en se disant par ailleurs préoccupé de la qualité de l'air que l'on respire et des effets des changements climatiques.. . Un cadre d'analyse qui se veut politico-cognitif, c'est d'une part un outil de travail pour chercher à comprendre comment les acteurs (individuels ou collectifs et nouant des rapports informels ou institutionnalisés) perçoivent, interprètent et produisent la réalité. Ils s'approprient cette dernière par le biais de dispositifs plus ou moins conscients qui leur permettent de percevoir et de connaître, mais aussi de catégoriser, d'apprécier, de critiquer, d'adopter, de rejeter telle ou

telle dimension de cette réalité. Le mot « cognitif », en effet, évoque
la notion de connaissance et, plus indirectement, celles de perception, de représentation, de conceptualisation, de symbolisation (Andler, 2004)... Mais un cadre d'analyse politico-cognitif, c'est aussi un outil de travail par lequel on peut chercher à comprendre comment les acteurs, en fonction de leur perception et de leur interprétation de la réalité, se positionnent face à cette dernière. Le mot «politique », dans ce contexte-ci, présuppose que ces acteurs ne peuvent percevoir et interpréter la réalité de manière purement apathique. C'est une position analogue que soutient à sa façon Alain Touraine lorsqu'il écrit, par exemple, que: « Ceux qui consomment la société au lieu de la produire et de la transformer sont soumis à ceux qui dirigent l'économie, la politique et l'information» (Touraine, 1992: 271). Les acteurs participent bien à la construction de la réalité. Même l'inaction, en un sens, est toujours susceptible d'être perçue et interprétée par un autre acteur comme une forme d'action. La connaissance n'est jamais neutre et ne se suffit pas à elle-même. Elle 25

est politique parce que normative et que les usages et pratiques qui en découlent n'en sont jamais indépendants, même lorsqu'ils échappent à la volonté et parfois même à la rationalité des agents cognitifs que nous sommes tous. Le corpus des travaux théoriques et empiriques auquel on associe l'expression « relations internationales» abonde d'exemples correspondant à ce genre de situations. Le déclenchement de plusieurs guerres peut être analysé sous cet angle. Les relations transnationales ont pour leur part été moins systématiquement étudiées, du moins jusqu'à récemment, mais elles comportent elles aussi leur lot d'exemples découlant du même principe. La« bataille de Seattle» (Barlow et Clarke, 2002), pour le courant altermondialiste, est un événement d'importance non seulement parce qu'il a fait déraper les négociations qui se déroulaient au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), mais aussi parce qu'il a permis à cette mouvance de progresser plus rapidement dans la construction de son identité sur la scène mondiale. Moins de deux ans plus tard, elle pouvait par exemple atténuer l'image potentiellement négativiste qu'elle véhiculait en se donnant l'occasion de paraître plus proactive avec la tenue du premier Forum social mondial (FSM). Ce dernier s'institutionnalisera rapidement par la suite comme c'est souvent le cas dans les processus par lesquels se construit le monde depuis la fin de la guerre froide. L'alternatif n'y est alternatif que pendant un court laps de temps. Par définition, il est condamné à se retrouver rapidement aux oubliettes ou à emprunter la voie d'une certaine institutionnalisation. Il y a certes des limites à la capacité qu'ont les acteurs, même les plus puissants, de construire le monde. Adopter un cadre d'analyse politico-cognitif n'équivaut nullement à présupposer que ces limites sont strictement physiques, matérielles ou financières. Elles relèvent aussi de l'aptitude dont font preuve ces acteurs dans leur effort pour cerner, définir, présenter et interpréter la réalité. Ils y mettent aujourd'hui un soin particulier et historiquement inédit, que ce soit pour étaler leur puissance ou, au contraire, pour démontrer leur volonté et leur capacité d'y résister. Nous assistons - et participons souvent... - depuis quelques décennies à l'expansion d'un phénomène dont les racines sont loin de n'être que politiques, économiques ou 26

idéologiques. Sans prétendre qu'ils soient universels et que leur élargissement soit nécessaire et linéaire, les fondements de cette évolution, comme le soutient Ronald Inglehart en utilisant l'expression «mobilisation cognitive» pour y faire référence, sont largement culturels (Inglehart, 1993).

2.

Croisements disciplinaires

Après avoir précisé que notre cadre d'analyse se veut d'inspiration politico-cognitive, il convient d'ajouter que l'on fera également appel, de manière éclectique et à des degrés variables, à des apports théoriques provenant d'au moins trois disciplines: la sociologie, la science politique et les sciences de la communication. Pour ce qui est de la sociologie, ce sont principalement des travaux consacrés à l'action collective et aux organisations qui nous guideront. De fait, une bonne partie des écrits abordant les thèmes qui retiendront notre attention porte sur ce qu'il est convenu d'appeler la société civile. Il faudra revenir longuement sur cette notion, mais il est certain que les travaux théoriques et empiriques de la sociologie des organisations, de la sociologie des mouvements sociaux, de la sociologie de l'action collective et des mobilisations, surtout si l'on parvient à les conjuguer judicieusement, représentent une source d'inspiration importante pour appréhender les réalités qui nous intéresseront ici sous un angle politico-cognitif (Buechler, 2000; Dubet et Lustiger Thaler, 2004; Hamel, Lustiger-Thaler, Nederveen Pieterse et Roseneil, 2001; McAdam, Tarrow et Tilly, 2001; Melucci, 1996 ; Neveu, 2005). C'est en approfondissant la réflexion sur la notion de société civile et en exploitant quelques-uns des travaux qu'y a consacrés la sociologie au cours des dernières années que l'on pourra apprécier l'utilité de ce champ de recherche. Cette contribution permet, entre autres, de mieux comprendre comment s'articulent les rapports entre les individus, lesquels rapports aboutissent éventuellement à la création d'organisations qui, à leur tour, aboutissent éventuellement à l'émergence de sociétés civiles. Sans écarter la possibilité que ces sociétés civiles puissent être en voie de« transnationalisation », ce 27