Un néo-fascisme à la française

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Cet essai s'interroge sur notre paysage politique qui voit apparaitre un nouveau FN certes dédiabolisé mais développant toujours des thématiques propres au fascisme. L'auteur révèle les fondamentaux de cette extrême droite et se demande dans quelle mesure ils remettent avec actualité d'anciennes thématiques sur le devant de la scène. Celles-ci s'inspirent autant de l'héritage socialiste que de la tradition nationale dans une synthèse originale qui présente tous les traits d'un néo-fascisme à la française.
Publié le : mardi 15 septembre 2015
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EAN13 : 9782336390611
Nombre de pages : 264
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Questions contemporaines UN NÉOFASCISME
Philippe NadinÀ LA FRANÇAISEQ
Faut-il avoir peur ?
QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
UN NÉOFASCISME
À l’heure où le FN enregistre toujours de nouveaux succès, il est plus que QQQ À LA FRANÇAISEjamais nécessaire de s’interroger sur ce parti avec le recul de l’historien.
Or, bien que le nouveau FN apparaisse aujourd’hui dédiabolisé, il n’en Faut-il avoir peur ?
développe pas moins paradoxalement des thématiques qui furent celles
du fascisme historique. En effet, le fascisme, abstraction faite de son aspect
totalitaire, était aussi une doctrine cohérente qui pouvait apparaître à certains
comme une troisième voie médiane. En cela même qu’elle se proposait d’être
une alternative aux méfaits conjugués du capitalisme et du communisme.
La lecture de cet essai peut être utile à tous ceux, indépendamment de leurs
sensibilités, qui s’interrogent sur notre paysage politique. Il révèle quels sont les
fondamentaux d’une droite extrême et dans quelle mesure ceux-ci remettent
avec actualité sur le devant de la scène des anciennes thématiques que l’on
croyait oubliées. Celles-ci s’inspirant autant de l’héritage socialiste que de la
tradition nationale, dans une synthèse originale qui présente tous les traits
d’un néo-fascisme à la française.
Philippe Nadin, agrégé d’Histoire et spécialiste de l’Antiquité
grecque et romaine, montre un intérêt croissant aujourd’hui
pour les questions contemporaines. Il prépare en ce moment
un autre ouvrage sur le même thème concernant la montée
des populismes en Europe.
Questions contemporaines
ISBN : 978-2-343-06792-6
27 €
Philippe Nadin
UN NÉOFASCISME À LA FRANÇAISE








UN NÉO-FASCISME
À LA FRANÇAISE FRQWHPSRUDLQHV 4XHVWLRQV
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud
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0RUJDQH&28$3(/ L’éthique, une si belle utopie, 2015.
3DVFDO 81,(5 Plaidoyer pour une démocratie populaire

3KLOLSSH-285'$, 1 Pour un humanisme durable
0LFKHO 0(1($8/7 -HDQ&ODXGH $8=28; Pour une aide au
développement enfin efficace et durable
$UQR 08167(5 Jean Jaurès : un combat pour la laïcité, la
République, la justice sociale et la paix
$ODLQ '8/ 27 Impasse de l’école. Réflexions sur une institution
en panne
Les sociétés foncières entre finance et ville
durable
0LFKHO 0$1$9(//$ L’individu : raison d’être de l’humanité,
Pour un anarchisme humaniste,
6WHYH *$'(7 Dieu et la race aux Etats-Unis : Le pouvoir
politique de l’Eglise Noire
/RXLVH ),1(6 Le jeu de la collusion, Entre sphères légales et
réseaux illégaux
-HDQ 3(7,7 La bataille de Notre-Dame-des-Landes, éléments de
langage
7KLHUU\ +$5/(6 Les nouvelles perspectives de la souveraineté

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Un néo-fascisme
à la française
Faut-il avoir peur ?
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$50$77$1« Je vomis les tièdes » ... « et parce que tu es tiède, et que tu
n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »
(Apocalypse 3, 15-16)AVANT-PROPOS

Un néo-fascisme français s'il n'existe pas dans la lettre l'est peut-être déjà
dans l'esprit. Mais il y a fort à parier que ce nom se retrouvera sous la plume
des historiens des temps futurs pour désigner une idéologie dominante dont
nous connaissons les prémices, ou qui sans doute est déjà en œuvre.
Nul ne peut dire la direction que prendra ce vaste mouvement qui a
déjà gagné la bataille des idées et fait l’unanimité dans les cœurs, en tant
que nouvelle idéologie de masse. Le plus surprenant étant à coup sûr que
cette mutation s'est produite de façon insidieuse mais profonde et cela sans
même que les acteurs en aient clairement conscience. Est-ce à dire que
nous serions tous déjà, à notre corps défendant des néo-fascistes en
puissance ?
Le pire comme le meilleur pourrait alors advenir. Qu'il prenne la forme
d'un retour en arrière, ou qu'il soit l'occasion d'inventer des nouvelles
formes du vivre ensemble. Dans tous les cas de figure, l'ampleur de tels
bouleversements n'aurait certainement que des précédents très lointains.
Actuellement, l’émergence d'un nouveau populisme, voulant balayer les
traditionnels clivages entre la gauche et la droite ouvre une interrogation
majeure, car elle pourrait être de nature à précipiter ces changements.
Mais tout est peut-être à craindre, selon qu’on s’achemine vers un
impérialisme déshumanisé ou que l’on s’isole dans la peur et ses imparfaits
remèdes.

Dans le cas français bien sûr, ce populisme a un visage, celui du nouveau
Front National et de son icône Marine Le Pen.
Tel père, tel fils a-t-on coutume de dire. Mais le proverbe se vérifie-t-il
dans le cas de la fille de Jean-Marie Le Pen ? En dépit des apparences et
d’un héritage revendiqué, les divergences entre père et fille sont loin d’être
anodines et participent même plus profondément d’une recomposition à la
fois idéologique et stratégique de l’extrême droite française sur l’échiquier
politique, à l’image de ce qui se produit un peu partout en Europe. Tout
cela étant de nature à redéfinir de fond en comble les orientations qui
étaient jadis celles du FN, de telle sorte que Jean-Marie Le Pen, à l’image
d’une vraie mère poule n’y retrouverait même pas ses petits !
Toutefois, le discours de Marine Le Pen même s’il est, comme celui de
son père parfaitement articulé semble à certains si démagogique qu’il en
paraît insincère. Au-delà des différences de forme, le parti n’aurait-il donc
changé qu’en apparence et la stratégie actuelle de dédiabolisation ne
9 consisterait-elle donc qu’à revêtir d’habits neufs une vieille idée qui
n’aurait guère changé ? A savoir le fascisme...

Pour bien appréhender ce concept de néo-fascisme, cela suppose
évidemment de comprendre la nature exacte du phénomène fasciste. Tâche
plus complexe à priori qu'il n'y paraît, tant il est presque encore toujours
impossible d'en faire une lecture dépassionnée. Le néo-fascisme
contemporain n'est pourtant pas le fascisme et il serait fort réducteur de les
confondre.

Depuis peu, l'on ne parle plus d’extrême droite, mais de partis
populistes pour désigner cette nébuleuse européenne contestataire qui
emprunte ses thématiques autant à la gauche qu'à la droite. On l'aura
compris, sous nos climats c'est le FN qui en est le porte-drapeau. Pourtant
on peut s'interroger sur le sens à donner à ce mot populiste et surtout s'il
est légitime d'y rattacher le mouvement de Marine Le Pen ?
En effet le populisme, loin d’être avant tout un mouvement revendicatif
a tendance selon une évolution récente à inspirer à nos gouvernants leur
politique, lui conférant des traits bien spécifiques. Le premier d'entre eux
se caractérise par un opportunisme absolu, fondé sur la démagogie
permanente en vue de flatter les électeurs et de répondre à leurs attentes
(au moins au niveau du discours). L'autre trait majeur de ce populisme qui
se veut surtout un mode de gouvernance est qu'il affiche une prédilection
cynique pour conquérir et conserver le pouvoir, appuyé en cela sur tout un
appareil médiatique. C’est justement à ce dernier titre qu'il peut paraître
impropre d'appliquer cette définition au FN. En effet, ce parti n'a pas
(contrairement aux apparences), vraiment pour perspective immédiate
d'obtenir le pouvoir et surtout ne s'en donne nullement les moyens, en
refusant obstinément toute alliance avec d'autres forces politiques.
Cantonné au rôle tribunitien d'un éternel trublion, le parti de Marine Le
Pen se condamne à l’impuissance, rêvant à un sursaut national qui
l’amènerait miraculeusement au pouvoir, porté par une lame de fond
populaire. Bien plus que pragmatique, ce discours est mystique.
S'il n'est pas vraiment populiste pourrait-on pour autant classer le FN à
l’extrême droite ? Là encore cette référence est contestable tant la réalité
de cette famille politique est diverse. Bien que ce livre se propose d'ouvrir
plus de questions qu'il ne prétend apporter de réponses, on peut toutefois
s'accorder à reconnaître une origine et une inspiration fascistes dans le
discours de Marine Le Pen. Cela dit ne répond vraiment pas à tout, car une
fois admis cet héritage fasciste assumé, la question demeure de s'entendre
10 sur ce que fut vraiment le fascisme. Et à cet égard, il apparaît en maintes
occasions qu'il est plus qu'abusif d'en faire une doctrine d’extrême droite.

Le fascisme historique se proposait avant tout d’être une voie médiane, à
mi-chemin entre le communisme et le capitalisme. Positionnement qui
dans le contexte actuel trouve un regain d'actualité et a tout pour séduire
les nombreux orphelins de ces deux idéologies. Dans la nouvelle synthèse
préconisée par le FN qui se veut une alternative autant au socialisme qu'au
libéralisme, la nouveauté du discours d’extrême droite par rapport à ses
racines historiques réside dans le fait d’apparaître rigoureusement
compatible avec la démocratie. Rien de si étonnant en soi, quand sous
l'effet d'une évolution similaire, la gauche abandonna toute référence au
marxisme autoritaire, qui était pourtant sa source d'inspiration majeure.

Bien davantage que de néo-fascisme ne serait-il pas plus juste de parler
d'un post-fascisme, converti aux bienfaits du système démocratique, tout
en n'oubliant rien de ses fondamentaux...
La source en est claire, comme dans le cas du premier fascisme, le FN
est avant tout un parti nationaliste et même jacobin, tout imprégné de
l’héritage de la Révolution française et surtout de l'esprit de 93.

Les points forts en sont le nationalisme bien sûr, l'anticléricalisme, dirigé
contre ces ennemis d'hier qu'étaient les catholiques et contre ceux
d’aujourd’hui qui sont les musulmans, au nom d'une défense farouche de
la laïcité. Anticléricalisme qui par extension peut dévier vers
l'antisémitisme, là encore une idée de gauche à l'origine, qui prend de nos
jours la forme de l'antisionisme.
Si l'on s'admet à reconnaître dans le FN la postérité d'un idéal fasciste,
sous une forme atténuée et consensuelle, cela est d'autant plus vrai depuis
la présidence de Marine Le Pen. Il est remarquable avec elle de constater
en quoi ce néo-fascisme français renoue avec ses origines révolutionnaires,
dans une fidélité sans failles et se rapproche ainsi de l'esprit de ce que fut
vraiment le fascisme authentique.
En cela, ce courant de pensée offre un troublant mélange d’archaïsme
et de modernité qui a toujours été le signe distinctif de l’extrême droite.
De telles contradictions sont aisément surmontables pour une idéologie qui
se veut avant tout un moyen terme. On pourrait même y voir de bonne foi
la marque d'un certain bon sens, voire d'un courant politique d'esprit
modéré, cherchant partout le compromis.

11 Tous ces traits relevant de la politique pure semblent bien appartenir au
fascisme en tant qu’idéologie de substitution. Il n'en va pas de même d'une
autre famille de l’extrême droite appelée à une postérité surprenante et qui
elle s'appuie sur l'irrationnel le plus profond : le nazisme.
En dépit des apparences ce courant non seulement a survécu, mais dicte
à l’heure actuelle l'essentiel de ses thématiques, non seulement à l’extrême
droite, mais par extension à la droite elle-même, voire bien au-delà. Il se
prolonge ainsi dans cet enjeu majeur qu'est la question raciale autour de
l'immigration, laquelle par les passions qu'elle suscite monopolise presque
l'essentiel du débat politique en déterminant des positionnements
extrêmement clivants, dans un climat affecté par un manque cruel de
sérénité.
Le nazisme s'est avéré à ce point fécond qu'il a su réveiller de façon
presque inconsciente toute une réflexion sur les races que l'on croyait à
jamais condamnée. On peut dire que cet enjeu racial définit aujourd’hui
consubstantiellement toute l’extrême droite et s'impose même à toute une
partie de l'opinion.
Mais pour ce faire, il a du bien sûr lui aussi s'adapter et déporter sa
vocation strictement nationale sur le terrain plus large de l’Europe, voire
de l'Occident. Si la race est désormais mise en avant au lieu de la nation
(ce qui est le legs du nazisme), ce nationalisme sera surtout ethnique,
européen et par extension occidental. Quant au racisme il ne sera plus
fondé sur des considérations biologiques comme par le passé, mais sur le
constat à vrai dire non moins rassurant (mais largement partagé),
d’inégalités culturelles. Il s'agit donc d'un racisme culturel, sur lequel on
peut donc intervenir en prônant l'assimilation, dans l'esprit d'un désir
républicain d'unité du corps social. Il n'a donc plus ce caractère de fatalité
dans le meilleur des cas et peut même être modulable, ce qui le légitime
en quelque sorte.
Toutes les questions ainsi soulevées trouvent leur expression dans cette
récente et vague recherche d'identité qui inspire nombre de nos
contemporains. Ses manifestations diffuses ne font en fait que traduire un
mal-être et une inquiétude larvée, face à la perception d'un inéluctable
déclin, auquel nous condamneraient l'Europe et la mondialisation.

Les conclusions qui se dégagent pour surprenantes qu'elles soient ont des
raisons d’être alarmantes. Le moindre des paradoxes étant de constater la
vitalité de cette pensée conservatrice et à quel point elle s'est emparée du
débat idéologique, jusqu'à le dominer en grande partie.

12 Les causes en sont identifiables et tiennent à l'évolution de nos sociétés. A
plus forte raison depuis les grandes mutations sociétales survenues dans la
foulée de mai 68.
Le développement sans précédent d'une classe moyenne instruite,
jouissant de ses nouveaux acquis dans le cadre d'une relative prospérité
s'est accompagné de curieuses retombées qui suffisent à rendre compte
paradoxalement de l'essor de cette nouvelle pensée réactionnaire.
L'individualisme toujours plus revendiqué de ces générations a ainsi
favorisé un hédonisme décomplexé qui tend partout à se manifester, en
imprimant à la société les caractères d'une féminisation et d'un infantilisme
croissants. Ces évolutions ne seraient pas mauvaises en soi, si elles
n'avaient pour effet une déresponsabilisation des citoyens modernes
devant le fait public et une dépolitisation, qui comme toujours profite aux
éléments les plus conservateurs. La recherche permanente d'un bien-être
privé, qui se vérifie surtout en matière de défense des acquis sur le terrain
des mœurs accompagne donc et rend compte de ce phénomène de
droitisation de nos sociétés, maintes fois souligné. Là encore, ce qui peut
s'apparenter en quelque sorte à une crise d'autorité et à une révolte
symbolique contre le père révèle à quel point nos sociétés sont encore
redevables de l’intermède fasciste. Cette droitisation vécue souvent de
façon diffuse, plus que militante prospère aussi de par la démission d'une
gauche inaudible, qui n'a plus de message à proposer aux foules et qui ne
saurait représenter une véritable alternative.

Pour expliquer cette curieuse résurgence d'un bagage idéologique
d’extrême droite, il nous faut bien admettre la persistance dans les
consciences d'un très ancien substrat, que l'on pourrait qualifier de
romantique et païen. Le paganisme est en effet étroitement lié au fait
national. Comme le révèle l'exemple juif, où une religion tutélaire est
associée la première fois à un peuple et plus près de nous, dans cette
Allemagne, toujours tentée par ses démons archaïques avec l'esprit de la
Réforme protestante, qui est la première expression nationaliste chez le
peuple germanique. Ainsi s'explique qu'aux sources culturelles de
l’extrême droite on voit cohabiter fièvre nationaliste et mystique
religieuse, comme le montre le cas du nazisme qui se revendique encore
parfois d'un néo-paganisme folklorique. L'exaltation étroite de la nation
est dirigée dans cette optique contre tous les universalismes. Que ce soient
la religion chrétienne, mais aussi musulmane, voire l'esprit cosmopolite
des Lumières, fondé sur le culte de la raison.
13 Une certaine vision du christianisme, bien éloignée de son esprit
authentique est pourtant récupérée par une certaine extrême droite pour
justifier et fonder son nationalisme. Mais les traits qu'elle en retient la
rattachent là encore à une perception toute païenne et archaïque du fait
religieux. Elle ne fait que suivre en cela d'ailleurs une dimension qui existe
bel et bien dans le christianisme et le rattache de plain-pied à une religion
de type indo-européen, bien plus que sémite, par un processus de
divinisation héroïque. Cette conception idéale et somme toute
profondément irrationnelle survit au titre de représentations enfouies dans
la mémoire collective, mais qui n'ont pour autant rien perdu de leur force,
ni de leur attrait. Mobilisées autour de la figure d'un chef charismatique,
elles peuvent transposer sur un plan séculier des affects qui jadis se
seraient déportés sur un terrain sacré. Volonté pathétique de
réenchantement d'un monde où la nostalgie demeure certes, mais qui peut
aussi faire le lit de tentatives insolites de pouvoir personnel.

La personnalisation croissante du pouvoir que l'on observe avec l'adoption
par certains de nos gouvernants d'une forme de néo-populisme contribue à
nous rendre toujours plus familière l'idée d'un exercice solitaire du pouvoir,
auquel nous pourrions par jeu nous identifier. Tel est bien le nouveau
développement de la société du spectacle. Et c'est là aussi où l'on peut
mesurer tous les dangers par lesquels un post-fascisme pourrait être tenté
de renouer avec ses aspects les plus sombres. Un pouvoir individuel,
même charismatique et bienveillant n'en est pas moins par nature
antidémocratique. Le devenir de nos démocraties pourrait, sans qu'on y
prenne garde accuser une semblable évolution...
Aristote, ce père de la pensée politique l'avait en son temps déjà
compris, lui qui ne connaissait que trois formes de gouvernements
possibles : l'oligarchique, détenue par les meilleurs, soit une petite élite qui
à tous égards ressemble à celle qui nous gouverne ; la démocratique,
fondée sur le pouvoir de tous et la solitaire, qu'elle soit le fait d'un roi ou
d'un tyran. Il va de soi dans son esprit que seule la première était la plus
autorisée, en tant que représentante d'un équilibre, cher à son idéal de
moyen terme. Les deux autres formules d'ailleurs étant disqualifiées par
leur caractère utopique, tant il est vrai que jamais dans l'Histoire elles n'ont
l'une comme l'autre exercé leur pouvoir sans partage, ni nuances.
Pourtant, dans son refus affiché d'une pensée binaire polarisée à droite ou
à gauche, dans son rejet de toute catégorisation, le FN héritier en cela d'un
fascisme authentique se propose lui aussi d’être une synthèse. Troisième
voie et seule alternative véritable, son analyse ne manque pas non plus de
14 pertinence. Entre une petite élite dominatrice, fondée sur le dogme du
capitalisme libéral et un chimérique pouvoir populaire, autour de l'espoir
d'un socialisme défunt, la place reste libre à tous les ambitieux, rêvant
peutêtre un jour d'un pouvoir sans partage.
15 CHAPITRE I : QUE FUT LE FASCISME ?
Résumé du chapitre : La nation, un thème de gauche ; La gauche n'a jamais
été durablement au pouvoir ; L'internationalisme cause du divorce entre la
gauche et la droite ; Diversité du fascisme ; Les tyrans grecs ; la Grande
Guerre et la brutalisation des sociétés européennes ; L’héritage du fascisme
est constitutif de notre société moderne ; Par l'Etat-providence et le Welfare,
mais aussi le meurtre rituel et symbolique du père ; Les fascismes ont précipité
l'évolution démocratique ; Le fascisme ne peut apparaître que dans des pays
relativement développés et avec une classe moyenne ; L’intégrisme musulman
ne saurait donc être assimilé à un fascisme ; Considérations sur la société du
spectacle ; Le fascisme est une religion séculière et en définitive un
archaïsme ; Le modèle spartiate et médiéval.

Le fascisme est-il de gauche ?

Le fascisme est-il de gauche ? Paradoxale de prime abord, cette question
peut néanmoins paraître légitime. En mettant en avant la nation, le
fascisme ne s’écarte en effet pas de la grande tradition de la Révolution
française qui reste le creuset et la référence à jamais incontournable de
toute idéologie véritable de gauche. La nation reste au centre des
préoccupations de tous les révolutionnaires de tout temps et de tous pays,
combattant au nom de sa liberté contre ses oppresseurs. Elle a donc été
comme elle l’est encore de nos jours, récupérée comme un thème porteur
par les rebelles du monde entier, comme l’illustre le cas des Palestiniens
ou des divers insurgés des minorités nationales du tiers monde.
Les deux grandes idées majeures du XIXème siècle furent le socialisme
et le nationalisme. Rien d’étonnant à ce titre qu’on les retrouve réunies
dans l’expression la plus aboutie du fascisme au XXème siècle, le nazisme.
C’est au nom de la patrie en danger que la terreur fut mise à l’ordre du
jour en 1792, justifiant les crimes de cette période, vivant dans la peur du
retour à l’Ancien Régime et anticipant les massacres encore plus inouïs des
nazis, qui en furent à plus d’un titre les lointains héritiers.
Socialiste, le fascisme l’est par ses origines, Mussolini avant la Grande
Guerre est la principale figure de l’aile révolutionnaire la plus à gauche du
Parti socialiste italien, alors marxiste. Hitler fait ses premières armes au
sein du Parti ouvrier des travailleurs allemands du serrurier Anton Drexler.
La rhétorique employée par l’un et l’autre pour arriver au pouvoir était
propre à séduire les classes ouvrières et le programme des faisceaux
italiens de combat à cet égard en 1919 est clairement d’inspiration
socialiste et révolutionnaire.
17 Ainsi, il est bon de rappeler ici quelles furent les mesures à l'actif du
régime mussolinien :
Création de la Sécurité Sociale Italienne (1925)
Droit de vote des femmes
Suppression de la Bourse de Rome
Nationalisation de l'industrie
Congés payés (1925) (12 jours)
Semaine de 40 heures (1925)
Comités d'entreprise (appelés "Dopolavoro", 1925).
En matière de recrutement et pour résoudre le problème du chômage, les
bureaux de placement étaient établis sur une base paritaire, sous le contrôle
des organes corporatifs de l'État. Les employeurs avaient l'obligation
d'embaucher les travailleurs par le biais de ces bureaux. Ils avaient la
faculté de choisir parmi les inscrits sur les listes, avec préférence affichée
à ceux qui appartenaient au parti et au syndicat fasciste, suivant
l'ancienneté de leur inscription. Dans les entreprises, le travailleur avait
droit en cas de cessation de travail par licenciement sans faute de sa part,
à une indemnité proportionnelle à ses années de service. Une telle
indemnité était due aussi en cas de mort du travailleur. Aucune grande
démocratie occidentale à l'époque n'est allée aussi loin en matière de
législation sociale.
Plus près de nous certains aspects du programme économique et social
du FN de Marine Le Pen ont de quoi susciter de légitimes interrogations
sur l’appartenance à la droite authentique de sa famille politique et ses
orientations ont de quoi surprendre d’authentiques conservateurs.
En premier lieu la droite capitaliste a depuis longtemps renoncé à
s’emparer du thème national au profit d’une adhésion sans nuances à un
ultra-libéralisme cosmopolite et se jouant des frontières, n’ayant d’autres
règles que celles du grand capital et de l’économie de marché. Marine Le
Pen quant à elle, prône la sortie de la France de l’euro ce qui aurait pour
inéluctable conséquence la fin de l’UE, sous sa forme historique,
désormais privée de l’axe franco-allemand et vidée de son sens. Le FN
défend le protectionnisme, la retraite à 60 ans, la lutte contre les
délocalisations et entend réserver les bénéfices des allocations sociales aux
seuls français.
Ce programme n’est assurément en rien révolutionnaire, contrairement
à celui de ses devanciers, mais l’époque il est vrai a changé. Il n’en reste
pas moins qu’il s’oppose farouchement aux tenants de l’ultra-capitalisme
18 libéral, tel qu’il sévit et règne sans partage sur le monde occidental depuis
la décennie des années 80 et à ce titre ne peut assurément pas être considéré
de droite.
N’est-il pas surprenant de dépister des profondes similitudes avec le
programme de son rival antithétique, le Front de gauche qui joue vis-à-vis
du FN le rôle de frère ennemi ? Hormis la question du statut des immigrés
et de la sortie de l’Europe qui restent des lignes de fracture, les programmes
des deux partis sont par bien des points presque interchangeables, celui de
Marine Le Pen étant sans conteste le plus révolutionnaire, dans sa volonté
farouche de quitter l’UE et de s’affranchir du capitalisme libéral dans ses
aspects les plus outranciers.
On peut néanmoins rester dubitatif sur la sincérité réelle de la dirigeante
du FN quand on voit rétrospectivement avec quelle facilité les régimes
fascistes antérieurs ont abandonné leurs idéaux révolutionnaires une fois
parvenus au pouvoir pour se rallier au grand capital. L’opportunisme
serait-il une tradition récurrente de l’extrême droite dans sa stratégie
d’accession au pouvoir ? Et malgré sa coloration socialisante, le fascisme
ne serait-il qu’un valet aux mains du grand capital, ou encore comme le
pensaient les théoriciens marxistes, son instrument pour conserver le
pouvoir ?

Il n’en demeure pas moins que la nation reste inscrite dans le programme
génétique, ou dans le logiciel des hommes de gauche, comme on le dirait
de nos jours. Il suffit qu’une nation singulière, comme ce fut le cas de la
France en 1792 ou de la Russie en 1917 s’oppose farouchement au reste
du monde dans la proclamation de ses idéaux, pour que ce thème
nationaliste agisse comme un puissant ferment propre à mobiliser les
esprits. En témoigne le débat qui divisa l’URSS entre Trotski théoricien
internationaliste de la « révolution permanente » et Staline, qui sut pour le
malheur de son peuple, concilier nationalisme et communisme au nom de
sa théorie toute pragmatique, d’une redoutable efficacité, du « socialisme
dans un seul pays ».
Il apparaît même presque comme une fatalité que les idéaux généreux
portés par une idéologie de gauche soient condamnés sauf en de très
éphémères périodes, à ne jamais voir le jour ou à n’être réalisés que dans
le cadre d’un régime autoritaire. Ainsi Napoléon, qui exporta à sa manière
dans l’Europe dominée par ses rêves impérialistes les idéaux de la
Révolution française. Il supprima ainsi partout où il le put dans les pays
asservis les vestiges de la féodalité et imposa partout le Code civil français.
Sa grande erreur toutefois et qui lui fut fatale étant d’avoir reculé à abolir
19 le servage dans la Russie tsariste, pays qu’il jugeait encore trop
conservateur pour ce genre de réforme.
L’Histoire nous enseigne qu’à l’époque contemporaine, jamais les
réformes et idéaux proposés par les forces révolutionnaires de gauche
n’aboutirent, hormis dans l’éphémère parenthèse où ils parvinrent au
pouvoir et toujours dans la plus parfaite illégalité. Ainsi dans la France de
1792, ou la Russie de 1917. Pas plus que le régime de Robespierre et
SaintJust ne survécut à Thermidor, le communisme ne survécut pas à 1921 et
Lénine lui-même par pur pragmatisme l’abandonna avec sa NEP (Nouvelle
Politique Économique), que vantaient même les conservateurs anglais.
Mussolini abandonna pareillement le programme ultra révolutionnaire des
faisceaux qui l’avaient porté au pouvoir pour un tournant libéral. Que ce
soit pour la France en 1848 ou 1870 avec la Commune, les nobles idéaux
qui avaient animé ces révolutions furent très vite étouffés par les germes
de la réaction ou sous ceux d’un régime despotique, comme celui de
Napoléon III en 1851.
Il devait appartenir à des régimes modérés, mais après toutefois une
longue période sanctionnée par le temps, de permettre à certaines avancées
sociales de voir le jour, mais toujours dans un sens réformiste et non
révolutionnaire.
L’origine du divorce actuel entre l’extrême droite et la gauche ne résulte
pas tant d’une différence de nature, car le fascisme est bel et bien issu de
la mouvance idéologique révolutionnaire. Ce divorce prend sa source dans
certaines circonstances, celles qui ont amené la gauche devenue
essentiellement marxiste à s’afficher internationaliste, ce qui
reconnaissons-le la rattache paradoxalement aujourd’hui aux idéaux du
néo-capitalisme libéral. Le marxisme des origines s’est ainsi édifié par
opposition au nationalisme qu’il pressentait naturellement comme un rival,
pouvant lui disputer les suffrages des masses.
Ainsi le fameux slogan de Marx « Prolétaires de tous les pays
unissezvous » devait-il devenir l’emblème et le mot d’ordre des valeurs présidant
à la fondation de la première Internationale des travailleurs en 1864.
C’est encore ce clivage qui domine la vie politique française. Même s’il
est largement occulté et vécu comme tabou par la gauche, il n’en reste pas
moins une ligne de fracture majeure par l’entrée en scène de ces nouveaux
ennemis de la nation que sont les immigrés.
Il s’en faudrait pourtant de peu, pour que la gauche qui a définitivement
abdiqué l’internationalisme marxiste au profit d’une adhésion sans réserve
aux idéaux de l’économie libérale, ne connaissant pas de frontières pour
20 les hommes ou les marchandises, se rallie dans un désir de retour à ses
origines aux thèses du FN.

Le fascisme est divers

Parler du fascisme de nos jours comme d’une idéologie homogène et
cohérente n’a aucun sens. Quoi de commun, en effet entre le franquisme
espagnol, dictature catholique, le fascisme laïc italien et le nazisme
racialiste et néo-païen ? Plutôt que de parler de fascisme, il vaut mieux
avec l’historien Pierre Milza évoquer les fascismes, correspondant à autant
de situations variées, dépendant des conditions géographiques et
1temporelles . Divers selon les pays considérés, le fascisme le fut aussi
dans le temps. On peut ainsi distinguer différentes phases du fascisme : un
premier fascisme, révolutionnaire ; un deuxième fasciste, allié avec la
bourgeoisie pour accéder au pouvoir, libéral ; un troisième fasciste,
totalitaire, interventionniste et autarcique ; et enfin, une quatrième phase,
marquée par un raidissement totalitaire et des velléités de retour aux
sources révolutionnaires et sociales plus authentiques, que Milza appelle
le « Full fascism » et souvent le plus terrible. Le phénomène présente donc
un caractère composite qui est le reflet de ses origines mitigées.
Les choses ne sont pas si simples on le voit. Le fascisme n’apparaît pas
comme une idéologie construite et les ralliements furent souvent très
fluctuants en fonction des circonstances. A l'appui de la thèse contraire on
peut citer l'historien italien Emilio Gentile, pour lequel le fascisme loin
d’être réduit à un césarisme opportuniste présente les caractères d'une
véritable idéologie qui se rattache à un corps doctrinal cohérent2.

Ces mêmes caractéristiques diverses sont consubstantielles tout au long de
l’Histoire aux expériences de tyrannie. Ainsi la première apparition d’une
forme de pouvoir illégitime et violent, se retrouve avec les tyrans grecs,
dont par bien des aspects le régime s’appuyait sur l’adhésion des masses
populaires. Le développement économique de la Grèce des cités, lié à
l’invention récente de la monnaie avait eu pour corollaire, tout comme dans
l’Europe industrialisée du XIXème siècle, une montée des inégalités
sociales. Les tyrans qui étaient des hommes nouveaux et ambitieux ont su
exploiter ce mécontentement et se sont affichés la plupart des temps

1 Pierre MILZA, Les Fascismes, Point Seuil, 1991
2 Emilio GENTILE, Qu'est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation,
Gallimard, 2004
21 comme des démagogues sans scrupules. Leur pouvoir s’est substitué à
celui des aristocraties locales et a souvent été une étape intermédiaire vers
l’accession à la démocratie. Toutefois, comme l’a montré l’historienne
Claude Mossé, le phénomène de la tyrannie présente des traits aussi divers
3 qu’il y eut d’individus . C’est là un point commun avec le fascisme
contemporain. Si la plupart de ces despotes furent portés au pouvoir avec
l’assentiment du peuple, ils initièrent des politiques parfois fort
divergentes, selon qu’elle favorisait les intérêts de l’aristocratie ou ceux du
peuple aspirant à la toute jeune démocratie. La plupart en tout cas furent
cruels, même s’ils se révélèrent comme Pisistrate à Athènes ou Denys à
Syracuse d’excellents administrateurs. Dans tous les cas leur pouvoir
n’excédait pas celui d’une ou deux générations, car ils avaient tous à cœur
de le transmettre à leurs héritiers qui n’avaient pas toujours leur charisme.
Avec l’épreuve du pouvoir, certains de ces tyrans se sont transformés en
alliés des possédants, tout en conservant leur rhétorique révolutionnaire.
Le fait n’a pas échappé à Sparte, la grande puissance de l’époque alliée de
l’oligarchie et qui toujours les a soutenus, tout comme les USA de nos jours
ont soutenu les dictatures populistes d’Amérique latine. Par ailleurs, ils
furent très vite reconnus comme des ennemis de l’idéal démocratique, en
dépit de ce que leur régime affichait de coloration populaire et des
avancées sociales qu’il permit parfois. Le mot tyran finit par devenir,
comme le mot fasciste, le pire opprobre que l’on puisse imaginer pour
qualifier un homme politique. Et il l’est resté encore de nos jours.
Le rôle de la Première Guerre mondiale apparaît déterminant dans
l’éclosion du fascisme contemporain. A cet égard il faut rappeler les
travaux de l’historien germano-américain George Mosse (à distinguer du
précédent), pour lequel les régimes fascistes ne sont pas une parenthèse,
mais bel et bien correspondent à une étape essentielle d’une forme de
parachèvement du sentiment national moderne, créant un sentiment
4d’appartenance à travers tous les aspects de la vie sociale . Cet état
d’aboutissement de la construction des identités nationales qui était encore
imparfaitement abouti au XIXème siècle, fut précipité de façon massive et
dans des conditions inouïes par l’épreuve du premier conflit mondial. Dans
l’univers de tranchées, la proximité d’un danger constant, la camaraderie
liant des hommes d’horizons sociaux et géographiques si divers joua le
3 Claude MOSSE, La Tyrannie dans la Grèce antique, PUF, 1969
4 George L. MOSSE, La Révolution fasciste. Vers une théorie générale du fascisme,
(recueil de textes de 1961-1996), Seuil, 1999
22 rôle d’un puissant ciment pour leur donner le sentiment d’une
appartenance commune à cette nation qui restait encore pour beaucoup
d’entre eux une lointaine perspective. C’est ce phénomène embrassant tous
les aspects de la vie sociale et culturelle d’une collectivité nationale que
Mosse nomme la « brutalisation ». Brutalisation qu’il reconnaît en œuvre
dans les sociétés dès avant 1914 et dont le fascisme ne serait que
l’application et l’expression politique.
Si l’on devait reconnaître une unique et immédiate matrice au
phénomène fasciste tel qu’il se développa dans les années 30, fédérant les
multiples aspects d’une idéologie protéiforme, le poids de la Grande
Guerre apparaît fondamental.

Le phénomène majeur du XXème siècle

Il peut paraître aberrant et paradoxal de le proclamer, mais l’héritage du
fascisme est constitutif de nos sociétés modernes.
En tant qu’il est l’acte de naissance de la société dite de consommation,
nous lui en sommes redevables, tout autant qu’à un père, immolé par ses
enfants ingrats sur l’autel du bien-être.
Cet héritage à plus d’un titre est loin d’être liquidé. Il survit en chacun
de nous, sous la forme d’une mémoire indélébile, dont les effets sont
quotidiens dans notre vie, mais que nous nous refusons à voir par l’effet
d’un gigantesque tabou.
La statue totémique du commandeur, correspondant au père vénéré et
5haï dans l’œuvre célèbre de Freud a laissé place déboulonnée de son socle,
à une nuée de microscopiques Don Juan ou de Sancho Panza des deux
sexes, uniquement préoccupés de leur jouissance égoïste. Il en résulte un
lent processus de refoulement envers tout ce que nous devons à cette idole
qui nous a donné naissance, mais que nous ne voulons reconnaître.
Le totem en l’occurrence a toute la figure d’un monstre et en
revendiquer l’héritage serait nous dénaturer. Pourtant, son action
souterraine est toujours présente et l’humanité contemporaine ne pourra
s’en libérer que du jour où elle acceptera vraiment d’assumer cette trouble
filiation.
Nous voyons tous les jours la trace de cet héritage dans la frénésie de
plaisirs qui s’empare de nos contemporains. Comme s’ils revivaient
toujours la fête permanente qui les a libérés de leur oppresseur. A l’instar

5 Sigmund FREUD, Totem et tabou, 1913, rééd. Payot, 2001
23 des Hébreux, qui lassés de Moise adoraient le veau d’or, ils ne font
qu’échanger une servitude pour une autre. Celle de la tyrannie du plaisir et
de la fièvre consumériste.
Notre actuelle société de consommation a en effet son mythe fondateur,
et celui-ci est fondé sur une mise à mort sacrificielle, celle de ce père honni
représenté de façon symbolique sous les traits des dictateurs et du plus
redouté d’entre eux : Adolf Hitler.
La signification de ce mythe qui est comme réactivée dans cette fête
éternelle qu’est la société du spectacle est polysémique et complexe. La
société du spectacle, dont a parlé Guy Debord est une dramatisation qui
reproduit incessamment un schème fondateur, par lequel l’individu soumis
à des processus identificatoires, s’en libère de façon cathartique en les
transférant sur l’image, quitte à se déresponsabiliser et abdiquer pour le
plaisir sa propre souveraineté.
6 Comme toute entreprise sacrificielle, ainsi que l’a montré René Girard
, cette mise à mort du père symbolique est ambiguë. En renouvelant par
l’anathème le meurtre rituel originel, elle pérennise d’une certaine manière
le statut de la victime et en fait perdurer les effets. L’être ainsi immolé est
donc à la fois rejeté dans le passé et adoré, du fait des effets bénéfiques
induits par sa mise à mort. C’est là le processus du bouc émissaire,
superbement mis en lumière par René Girard.
Le refus du totalitarisme se traduit bel et bien par la volonté affichée
des peuples de l’après-guerre de céder aux sirènes de la société de
consommation, selon les principes d’un hédonisme qui s’oppose
radicalement aux mâles valeurs défendues par les régimes fascistes.
Mais dans le même temps, les effets du totalitarisme, bien qu’occultés dans
les esprits conditionnent encore une grande partie de notre quotidien dans
ses manifestations les plus élémentaires.
7 Les théories du fondateur de la sociopsychanalyse , Gérard Mendel
peuvent aussi servir d'illustration pertinente à ce propos. Avec la fin de la
société patriarcale et de son corollaire l’autorité, cet auteur constate le vide
cruel laissé par la disparition de la relation d’autorité comme modèle
structurant des rapports sociaux. L'impossible retour de cette forme
fantasmée car absente, s’avère aujourd’hui plus infantilisant que
préparatoire à l’autonomie et à la responsabilité, livrant l'individu à un

6 René GIRARD, La Violence et le sacré, Grasset, 1972 et du même : Le Bouc
émissaire, Grasset, 1982
7 Qui comme son nom l'indique s'articule entre la sociologie la psychanalyse
24 narcissisme et à une nostalgie préjudiciables à son émancipation. La
révolte contre le père a eu donc pour paradoxe d’entraîner dévirilisation et
8féminisation. En plein accord en cela avec les leçons du mythe œdipien .
Ces caractères étant eux-mêmes sujets à alimenter une demande nouvelle
d'autorité, que ce soit à travers l'homosexualité, ou l'adoption d'une
9psychologie féminine, peut-être par nature plus docile et conservatrice .
Dans un esprit voisin, le psychanalyste Jean-Louis Maisonneuve a
quant à lui tenté une intéressante application de ces théories pour rendre
compte de la personnalité d’extrême droite, à travers le trouble mélange de
répulsion et de fascination qu'elle inspire. Avec une grande intelligence il
en analyse les causes profondes, marquées par l'absence du père qui
10déterminent selon lui l’éclosion de ce profil psychologique .

En dépit des apparences et d’une rhétorique formelle, le monde moderne a
parfaitement intégré ces valeurs du fascisme que sont la toute-puissance de
l’état et l’embrigadement de l’individu au sein d’un ensemble, qui à la fois
le protège et l’asservit.
La raison de ce succès posthume tient aux nouvelles formes prises par
le capitalisme après-guerre. Les idéaux capitalistes individualistes pour se
perpétrer durablement ont évolué jusqu’à insérer l’individu dans des
réseaux d’interdépendances de plus en plus étroits à tous les niveaux.
L’homme seul, qu’il domine sur ses semblables ou qu’il soit exclu de
la communauté n’existe pas à notre époque, où chacun d’entre nous est
toujours redevable à un autre. Qu’il s’agisse du patron d’une entreprise,
d’un salarié, ou d’un bénéficiaire de minima sociaux, aucun de ces
hommes ne pourrait se vanter de jouir d’une totale indépendance, alors que
tous pourraient le croire et souvent ne s’en cachent pas. Le grand patron
sera dépendant de ses actionnaires, le salarié de son patron et l’allocataire
ou le fonctionnaire de l’état, et par son intermédiaire ou la redistribution,
chacun le sera de tous les autres à la fois. Qu’il s’agisse d’une entreprise

8 Rappelons que la malédiction d’Œdipe provient de la faute originelle de son père
homosexuel. La fin de la saga s'achevant par l'extinction de sa lignée, frappée donc de
stérilité par le duel fratricide de ses deux fils.
9 Gérard MENDEL, La Révolte contre le père. Une introduction à la
sociopsychanalyse, Payot, 1974. Homme de gauche, il tire aussi des applications
pratiques de sa théorie dans : Pourquoi la démocratie est-elle en panne ? Essai sur la
démocratie participative, La Découverte, 2003
10 Jean-Louis MAISONNEUVE, L’Extrême droite sur le divan. Psychanalyse d'une
famille politique, Imago, 1992
25

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