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UN SIÈCLE DE COMBAT POUR UN MONDE HUMANISTE

De
220 pages
La vie d'Henry Cassirer épouse si bien celle du XXe siècle que chaque étape représente un des grands chapitres de l'histoire contemporaine. D'origine juive mais né protestant en 1911 à Berlin, il vivra la montée du nazisme les yeux grands ouverts en opposition engagée et partira pour Londres dès 1933. Il annonce la déclaration de guerre britannique au peuple allemand, quitte le vieux continent et arrive à New-York en 1940, où il se retrouve à la Radio CBS. En 1952, il entre à l'UNESCO à Paris et se donne pour mission de développer le rôle socio-éducatif de la radio et de la télévision. Son livre est le témoignage d'un citoyen du XXe siècle les deux pieds dans le monde entier.
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Un siècle de combat pour un monde humaniste
Témoignage

Du même auteur
La télévision dans le monde La télévision et l'enseignement
Unesco, 1953 Unesco, 1961

Les moyens de l'information dans un contexte africain. Etudes et Douments de l'information. Unesco 1974
Kommunikation und die Zukunft der Bildung. Deutsche Verlagsanstalt Stuttgart, 1974 Seeds in the winds of change through education and communication. Peter Francis Publishers. 1989 Und alles kam anders. Universitatsverlag Konstanz. 1992

Nombreux études et articles sur la communication et l'éducation

Films
Men of our age. The sculpture of Jo Davidson, New York 1951 BUMA, African sculpture speaks. New York, 1952

Exposition photo et montage audiovisuel :Le handicap à travers le monde. (à l'occasion de l'année internationale des personnes handicapées.) Unesco 1981

Henry Cassirer

UN SIÈCLE DE COMBAT POUR UN MONDE HUMANISTE
Témoignage
Une vie consacrée à l'éducation et à la communication de par le monde

L'Harmattan 5-7, rue de j'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hona;rie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalla Via Bava. 37 10214 Torino ITALIE

2000 ISBN: 2-7384-9918-X

@ L'Harmattan,

REMERCIEMENTS
Ce livre n'aurait pas vu le jour sans le fidèle soutien et les observations critiques d'amis français et étrangers. Qu'ils soient ici remerciés pour leur contribution qui n'atténue évidemment en aucune manière ma responsabilitépour le produit final Depuis que mes archives professionnelles ont été acceptées sous le nom de "fonds Cassirer" par l'Institut de la Communication et des Médias de l'Université Stendhal à Grenoble 3, je n'ai eu de cesse de publier un livre destiné au public français. Mes ouvrages antérieurs en anglais et en allemand sont épuisés ou impossibles à trouver en France. Quand j'ai parlé de ce projet à Jean de Lagarde, ingénieur, informaticien et polyglotte, il a immédiatement proposé de le traduire, ajoutant que mon français, bien que parfaitement courant pour la conversation, n'était pas suffisant pour l'expression écrite. Son aide qui lui a pris beaucoup de temps, s'est révélée inestimable et m'a aussi permis de maîtriser les complexités de l'ordinateur. C'est avec cette assurance que j'ai entrepris l'écriture du livre en profitant beaucoup des commentaires critiques d'autres personnes, parmi lesquelles je voudrais particulièrementmentionner Alain Priem, Gérard Ménachimoff,journaliste, Francine Violle, institutrice d'enfants handicapés et citoyenne vigilante de la ville voisine de Cran-Gévrier, Brian Groombridge, remarquable éducateur d'adultes en Grand Bretagne, mon vieil ami et ancien collègue à CBS Chester Burger de New-York et mon jeune émule du mouvement des personnes handicapées, Jean-Luc Simon à Paris. Coopération à longue ponée qui a été rendue possible grâce au Fax et au courrier électronique (email), de sorte que la technologie des communications a joué un rÔlecrucial dans ce livre précisément consacré aux divers aspects de cette discipline.

I AU SON DES SALVES ET DES CLAIRONS L'éveil à un monde en convulsion
Né à Berlin, mon éveil au siècle s'est fait à Strassburg. La ville, alors allemande, retentissait du bruit des troupes martelant le pavé et des salves trouant la nuit. Né le 2 septembre 1911, âgé d'à peine trois ans quand éclata la guerre en 1914, mes premiers souvenirs évoquent un monde où le désir légitime d'un "chez soi" et l'aspiration à la paix, étaient remis en cause et objets de doute. Cette "Strassburg" allemande destinée à redevenir Strasbourg, est le symbole même de la transition des Etats-Nations à l'Union Européenne et de l'éveil à une plus large conscience civique. J'ai vu le jour dans ce monde en gestation. Mon père Kurt était né à Berlin dans une bonne famille patriotique et protestante d'origine juive. Il servait dans l'unité d'élite des hussards et fut affecté en Alsace en 1914 au moment où la guerre éclata. Sa mission était d'assurer l'approvisionnement en vivres et en munitions des troupes avancées cantonnées dans les Vosges. Ma mère Eva, était une jeune beauté d'esprit littéraire. Jeune amie de Rilke, passionnée de Goethe et des classiques allemands, elle me donna le nom de Reinhard en souvenir du prénom de Rilke, Rainer. Tout petit, ne pouvant ou ne voulant accepter ce prénom, je m'appelais moi-même Heiner, un nom qui m'accompagna en famille durant toute mon enfance et devint finalement Henry ou Henri, une manifestation de plus de cet âge du changement. Ma mère était un esprit profond et indépendant. Avec ce dédain des règlements officiels qui devait marquer toute son existence, elle s'entêtait à rester contre toute règle au-

près de son mari avec son premier enfant dans la zone des opérations militaires. Je me revois au balcon, fasciné, en train de regarder les troupes qui marchaient au son du "Deutschland, Deutschland über alles", ou la nuit, tombé de frayeur au pied de mon lit, au bruit des bombes qui m'avait réveillé (mais n'était-ce pas plutÔtdes tirs antiaériens ?) et finissant, apaisé, par me rendormir sur le plancher où notre bonne, Anna, me retrouvait le matin. Les attaques aériennes étaient si rares que la curiosité l'emportait sur la peur: je me souviens qu'après avoir trouvé abri dans le soussol au mugissement des sirènes, Anna se précipitait dehors en fin d'alerte en me tirant par la main en haut de l'escalier extérieur, pour tenter d'apercevoir les avions français. Me parlant sur ses vieux jours de son expérience de ce temps de guerre, mon père, qui fut plus tard affecté au gouvernement militaire de la Belgique, rappelait avec fierté qu'il avait passé les quatre années de guerre dans l'armée sans tirer un seul coup de fusil. Son caractère profondément humain lui avait gagné sous l'occupation la sympathie des Belges au point que, me racontait-il avec un petit sourire narquois quand je l'interrogeais sur cette période, ils l'invitèrent à revenir après la guerre, boire une bonne bouteille de vin avec eux. Son père, Max Cassirer, l'avait élevé dans une tradition de droiture. Membre du parti démocrate, il fut à Berlin Charlottenburg un conseiller municipal remarqué et dès lors, toute sa vie durant, on ne s'adressa plus à lui que sous le titre de "Herr Stadtrat". Pendant la première guerre mondiale, on lui confia la charge d'administrateur de la compagnie municipale de gaz qui était propriété britannique. Il remplit cette fonction si scrupuleusement, qu'il s'acquit la reconnaissance des vainqueurs anglais, ce qui lui sauva la vie quand, plus tard, il dut s'échapper en catastrophe de l'Allemagne nazie pour gagner l'Angleterre. Max, benjamin de 12 garçons et filles d'un aubergiste de Silésie, était un solide gaillard, d'esprit rapide et adorant les enfants. J'admire encore son habileté à conter des histoires amusantes et à animer les groupes dont il était le centre. Il rejoignit ses frères dans une entreprise en pleine croissance dans l'industrie du bois, de la cellulose et du papier. Il s'établit d'abord à
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Dantzig (aujourd'hui Gqansk) puis finalement à Berlin où, homme d'affaires émérite, il devint président du syndicat allemand de la cellulose. L'ascension de la famille Cassirer dans les affaires correspondit à ce qu'on appelait la "Granderzeit" (temps des fondations), une période durant laquelle la puissance et la richesse de l'industrie allemande s'affinnèrent dans la création de myriades d'entreprises dans tous les domaines industriels. La richesse accumulée par cette génération de Cassirer posa les bases économiques de l'émergence d'une autre génération d'éminents intellectuels!. L'ascension et le déclin de cette famille Cassirer, parvenant au sommet de la vie économique et intellectuelle de l'Allemagne, pour être ensuite expropriée et dispersée à travers le monde par le nazisme, est caractéristique et symbolique de la montée de la puissance et de la prospérité allemandes et de leur chute au cours de la période 1871-1945. Grand-père Max consacrait ses "loisirs" aux affaires municipales de Berlin et sa richesse à aider sa fille et son gendre, Edith et Paul Geheeb, à créer la "Odenwaldschule" qui deviendrait le cocon de mon éducation humaniste. La conversion de ses enfants au protestantisme et l'enrôlement de son fils dans le régiment d'élite des hussards, fut pour Max une suite logique de son dévouement à la mère-patrie. Dirigeant de l'industrie allemande de la cellulose, Max Cassirer était conscient de ses responsabilités sociales et politiques. Je me rappelle son accès de rage, à l'une de mes visites à sa maison de Berlin en 1931/32, quand il ouvrit une lettre l'informant que les ouvriers de son usine de Ziegenhals exigeaient une fenneture
Ernst Cassirer, éminent philosophe et président de l'université de Hambourg jusqu'à ce que le nazisme le fasse fuir en Suède, puis aux universités de Yale et de Columbia; Paul Cassirer, négociant d'art, ami de Renoir et pionnier de l'impressionnisme en Allemagne; Richard Cassirer, neurologue, pionnier de la chirurgie du cerveau sur les victimes de la guerre et ayant à ce titre découvert des fonctions essentielles du cerveau; Bruno Cassirer, éminent éditeur littéraire et artistique; Edith Cassirer, ma tante, éducatrice d'avant-garde; Kurt Goldstein, psychologue de renommée mondiale; Fritz Cassirer, chef d'orchestre et bien d'autres de moindre renom, y compris mon père, historien d'art et négociant en découvertes de l'art italien. Très peu, dans cette deuxième génération, entrèrent dans les affaires ou dans l'industrie. 11 1

Henry Cassirer, âgé de deux ans, entre ses deux grands-parents dans le jardin de leur villa en 1913

le premier mai pour célébrer la fête du travail. Je le revois encore dans le spacieux bureau qu'il s'était aménagé dans sa résidence, tempêtant contre l'insolence des travailleurs, alors que ma sympathie allait clairement de leur côté et du côté des communistes dont la pression était à mes yeux le seul rempan contre la montée du nazisme. Les conceptions grand-paternelles sur la discipline civique et sociale et mon propre engagement à combattre contre la puissance des patrons et de leurs troupes d'assaut de droite, engagement dont j'évitais soigneusement de faire état dans la famille, étaient séparés par un abîme qui m'apparut en un éclair. Ma vie d'étudiant de gauche à l'Université de Francfon et mon premier amour pour ma camarade étudiante, Marga, fille d'un ouvrier d'une usine de Berlin, militante marxiste et sympathisante communiste, m'avait engagé dans cette direction. La solidarité de la classe ouvrière contre le pouvoir de la bourgeoisie et sa domination sur la société, m'apparaissait la seule barrière possible contre le fascisme qui montait en puissance. L'avenir de l'Allemagne était un souci aussi grand pour moi que pour mon grand-père, mais nos routes commencèrent à diverger sous la

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pression de la crise économique mondiale et de la montée de violence qui menaçait de détruire les idéaux mêmes auxquels j'avais été initié dans l'école financée par Max Cassirer.

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II LE SIÈCLE DE L'ENFANT
C'est en 1902 que l'éducatrice suédoise Ellen Key publia son livre THE CENTURY OF THE CHILD qui appelait les parents et les éducateurs du monde entier à "apprendre aux jeunes esprits à choisir leur propre voie et à s'y engager. Qui soupçonnerait que l'aspiration vers des orientations vraiment personnelles soit si intense qu'elle puisse faire de l'enfance toute entière une torture secrète quand, souple

ou contraignant, s'impose le moule uniforme de l'éducation."

I

Paul Geheeb, pionnier allemand de ce qu'on appela par la suite "l'éducation nouvelle" fut l'un de ses disciples. Avec sa barbe abondante et ses mollets nus sous les culottes courtes qu'il portait habituellement, Paul généralement connu sous le nom de Paulus, par ailleurs pionnier de l'égalité des sexes, était éducateur à Wickersdorf, dans un pensionnat installé en pleine campagne, un Landerziehungsheim ainsi qu'on le désignait en allemand. D'apparence unique, excitant par son érudition et son enthousiasme, Paul Geheeb faisait beaucoup d'effet sur les enfants et les adultes, particulièrement sur les femmes; l'une d'elles, ma tante Edith tomba sous le charme dès qu'elle fut à Wickersdorf. Edith, étudiante, avait suivi les cours d'une école d'assistantes sociales créée à Berlin par Alice Salomon. C'est là qu'elle rencontra la ravissante et sensible Eva Solmitz, fille du banquier Selmar Solmitz, une femme fortement déterminée, sœur aînée de trois garçons et romantique au point d'aspirer à s'émanciper de la tutelle familiale, mais qui se vit refuser de suivre un cursus uni~
1 Ellen Key: Das lahrundert des Kindes Berlin. S. Fischer Verlag, 1902, Page 118

versitaire, considéré comme inconvenant pour la fille d'un respectable bourgeois juif. Edith présenta Eva à son frère Kun, ce qui fit jaillir entre eux. l'étincelle de l'amour et aboutit en 1910 à un mariage dont, un an plus tard je devais naître le 2 septembre 1911. La personnalité dynamique d'Edith se cherchait un avenir aux plus vastes perspectives. Souffrant de l'étroitesse de son milieu bourgeois dominé par la poigne autoritaire de sa mère, Edith aspirait à un autre monde où sa nature chaleureuse et expansive pourrait s'épanouir pleinement. Celle qui devait devenir pour moi une sorte de seconde mère, exerçait autour d'elle un attrait irrésistible. On disait que si Edith voyageait quelques heures dans un train, elle en descendait à l'arrivée, entourée d'une bande d'enfants fascinés par son rire étincelant et son esprit pétillant. Alors qu'elle était à la recherche d'un horizon plus vaste, elle avait entendu parler de Wickersdorf comme d'un endroit où les enfants pouvaient grandir dans une atmosphère de libené et d'épanouissement personnel. Intriguée par cette communauté passionnante, Edith quitta sa famille et chercha un endroit où exercer ses talents. Bien que ses compétences dans le travail social, ne lui aient pas donné le droit d'enseigner, elle fut vite accueillie dans cette école codirigée par Paul Geheeb et Gustav Wyneken. Paul était déjà marié, mais il tomba irrésistiblement sous le charme de la beauté et de l'intelligence d'Edith. Un divorce en résulta et ce campagnard en sandales et col ouven, se rendit à Berlin pour demander à Max Cassirer la main de sa fille. Planté dans le luxueux salon couven de tapis orientaux, et décoré dans un style princier, Paulus avait l'air de sonir d'un autre monde. Mon grand-père dont l'amour pour sa fille ne s'était jamais démenti sa vie durant, ne savait pas quoi faire de ce phénomène tombé du ciel dans sa maison.

- Et avec quoi comptez-vous faire vivre ma fille? t-il à sa manière directe.

demanda-

- C' est votre problème lui répondit Paul avec franchise et sans la moindre honte. Paul aimait Edith, mais les conventions bourgeoises sur les responsabilités d'un mari lui étaient parfaitement étrangères. A 16

Max Cassirer dans l'Odenwaldschule

sa manière finaude, il perçut vite que son futur beau-père pourrait lui offrir l'occasion de réaliser le rêve de sa vie: un nouveau type d'école conforme aux idéaux d'Ellen Key, un home où les enfants pourraient, en grandissant, faire éclore le "siècle de

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l'enfant". Déjà en conflit avec son associé Wyneken, Paul décida de saisir l'occasion offerte par son nouveau mariage pour quitter Wickersdorf. Capable de séduire non seulement les femmes, mais aussi les hommes influents et bien placés, Paul imposa sa vision à ceux d'entre eux qui pouvaient faciliter la réalisation de son rêve. Rôdant à travers l'Odenwald dans la ravissante campagne située entre Heidelberg et Francfort, non loin de centres intellectuels et artistiques tels que Darmstadt et Mannheim, Paul et Edith trouvèrent une auberge à acheter à Oberhambach, avec beaucoup de terrain attenant, et qui paraissait convenir pour abriter l'embryon de l'école qu'ils rêvaient de créer. L'esprit d'entreprise de Max Cassirer et son talent de constructeur trouvèrent là à s'exercer et l'amenèrent à réaliser pour sa fille un groupe de bâtiments magnifiquement construits dans un style architectural rustique mais moderne, qui devaient abriter toutes mes années d'enfance.

Vue de l'Odenwaldschule,

nichée dans les bois au bout de la vallée, éloignée mais accessible

La guerre avec la France, que beaucoup prévoyaient très brève, s'éternisait et ma mère dat se rendre à l'évidence: elle ne pourrait plus suivre son mari et résider en Alsace. Pressée par Edith de la rejoindre dans l'Odenwald, elle s'installa en 1915 avec notre bonne Anna dans une petite maison proche de l'école qui devint de ce fait la maison Cassirer. Paulus avait baptisé les autres bâtiments de l'école des noms de ses héros: Goethe et Schiller, Herder et Humboldt, Platon et Pestalozzi, véritable flori18

lège de l'idéalisme et de l'humanisme allemand ou suisse, où la "Cassirer Haus" faisait figure de modeste exception. C'est là que Paulus créa ce qu'il appela un "laboratoire pédagogique", lieu d'expérimentation de nouvelles formes d'éducation et d'enseignement. Le simple fait que c'était une école mixte où les enfants des deux sexes vivaient en "familles" chacune placée sous la conduite d'un professeur (dénommé Mitarbeiter ou collaborateur), constituait en 1910 une innovation de nature à scandaliser les traditionalistes et les défenseurs de la religion et de la morale. Et pourtant Paulus était un homme profondément religieux qui avait consacré de nombreuse années à préparer une carrière de pasteur protestant, par des études assurant une base solide de philosophie, de religion, de médecine, de langues classiques et de littérature et de pensée allemandes. Rejetant le schéma classique consistant à répartir les enfants en classes d'âge et à contrôler leurs progrès par des examens en calquant l'enseignement sur des programmes officiels, Geheeb

Paulus avec ses élèves

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conçut une approche nouvelle de l'éducation dans laquelle chaque enfant pourrait progresser à son propre rythme dans ses propres domaines d'intérêt. "Werde der Du bist" - deviens ce que tu es - tel était le mot d'ordre que Paulus, citant le poète grec Pindare, insufflait d'une voix inspirée à la communauté assemblée pour les repas. Traduire une telle ambition pédagogique en actes concrets dans le contexte du système éducatif allemand en vigueur, avec ses examens et ses qualifications professionnelles, représentait une tâche de portée immense et pleine d'obstacles, qu'il ne saurait être question de détailler dans ce bref récit personnel. Comme tous les enfants, je devais passer l'examen de

Paul et Edith Geheeb avec leur biche

fin d'études ou Abitur, à titre d'externe dans un lycée d'Etat. N'ayant jamais passé un seul examen, dans toute ma scolarité, je tremblais à l'idée d'une telle épreuve, mais je la réussis pourtant du premier coup en 1930 tout comme mes jeunes camarades. Le fait que l'examen dût être passé dans un lycée d'Etat, 20

montre bien le scepticisme dont faisaient preuve les autorités envers cette nouvelle conception de l'enseignement2o.Paulus avait été capable de rassembler autour de lui de jeunes et audacieux professeurs qui exerçaient leurs facultés novatrices sur le groupe d'élèves appelé Heiner Gruppe. Martin Wagenschein3,jeune professeur de mathématiques et de physique aux allures d'ascète, avec son haut front dégarni, son nez proéminent éclairé d'un sourire amusé, et ses manières sans prétention, saisit avec enthousiasme l' occasion d'explorer de nouvelles voies pédagogiques pour l'enseignement des sciences, où l'étude intensive de thèmes choisis remplaçait la mémorisation et le survol rapide de nombreuses disciplines. En réfléchissant Martin W agenschein avec le recul à ce que Wagenschein appelait sa méthode d' "exemplarisches Lemen" (apprentissage par l'exemple), je réalise que ce qu'il me transmettait n'était pas tant une compréhension de la science et des mathématiques (pour
Ultérieurement, l'école obtint le droit d'organiser l'Abitur de fin d'études dans ses propre locaux en présence d'examinateurs extérieurs 3 TImourut en 1988 à l'âge de 92 ans après une vie au cours de laquelle il fut le premier à mettre en œuvre sa "méthode exemplaire" à la "Odenwaldschule", et entraîna ensuite les professeurs de l'enseignement public, d'abord à l'école normale d'instituteurs de Hessen et plus tard comme professeur honoraire à l'université de Tübingen puis à la "Technische Hochschule" de Darmstadt 21 2

lesquelles je n'ai jamais eu un don particulier) qu'une méthode de journalisme! Son enseignement répondait à la critique que faisait Goethe de "l'éducation générale" qui surcharge les programmes scolaires dans un vain effort pour faire place à la masse d'informations considérées comme essentielles pour un étudiant moderne. Paulus citait fréquemment ces mots de Goethe:
tl "v otre éducation générale" et tous les efforts pour y parvenir, ne sont qu'une pure folie. Ce qui importe à l'être humain, c'est de comprendre à fond une chose, de pouvoir la réaliser à la

perfection mieux que quiconque dans son entourage proche... Connaître et pratiquer une chose convenablement procure une meilleure éducation que la demi connaissance de centaines de sujets." Appliquant la maxime de Goethe telle qu'elle était citée par Paulus aux jeunes professeurs, Wagenschein ne nous entraînait jamais à croire ou à apprendre par cœur une règle ou un principe tant que nous n'avions pas discuté et compris sa justification, en partant d'observations simples mais significatives, pour découvrir ensuite les relations ou les principes généraux qui les gouvernaient. Cela préparait nos esprits à un réalisme pragmatique, à une irrespectueuse indépendance de jugement et à une analyse raisonnée. Une telle approche de la physique ne pouvait être accessible à nos jeunes esprits sans faire appel dans un langage familier et vivant, à des réactions "simples", à l'étonnement devant les merveilles de la nature. Des leçons de Wagenschein, j'ai retenu dans ma vie un manque de respect pour l'autorité, les principes et les vérités reçus, et le rejet des complications inutiles dans l'expression au profit d'un langage compréhensible "même pour un enfant". .
4 Soixante ans plus tard, en 1985, Martin Wagenschein reçut le prix pour "Pflege der Reinheit der deutschen Sprache" (Culture de la pureté de la langue allemande), récompense plutôt inattendue pour un professeur de sciences naturelles. Il fallut que je fasse l'expérience de la distorsion de l'allemand par les Nazis et la découverte du caractère direct et vivace de l'américain, pour apprécier pleinement l'enseignement linguistique de Wagenschein qui a eu un impact profond sur mon style de journaliste. 22

Walter Brenning, notre professeur d'histoire, allemand jusqu'à la moelle, ressemblait plus à un jeune entraîneur sportif qu'à un enseignant quand il apparaissait plein d'énergie en culottes de cuir et en sandales. Lui aussi fit bon usage du Kurssystern, selon lequel nous n'étudions pas plus de trois ou quatre sujets sur un mois entier, consacrant chaque jour une heure et demie d'effort soutenu à un sujet unique. Les divers champs du programme scolaire furent donc couverts successivement plutôt que simultanément, en mettant l'accent sur l'approfondissement et la méthodologie, sur un travail de recherche individuel ou en petits groupes, plutôt que sur la mémorisation de faits à partir de manuels résumés (ces manuels étaient proscrits dans la bibliothèque de l'école). En histoire, cette méthode nous incitait à puiser aux sources, rudimentairement il est vrai, afin d'atteindre la compréhension d'une époque sans s'encombrer de noms et de batailles. Brenning partageait avec Wagenschein un trait de non-intellectualisme qui toucha en moi une corde sensible. Je me souviens d'une discussion sur la signification de la culture dans laquelle Brenning, laissant tomber tout enseignement livresque et toute complication, décrivit à titre d'exemple une famille de paysans enracinés dans la nature et le passé de leur village et profondément attachés à la sagesse de leur propre monde et de leur milieu. Ma pensée vagabonda immédiatement vers le paysan Arnold, notre voisin et ami (j'ai encore des relations amicales avec sa fille Eugénie). Sa dévotion à la foi catholique, à la droiture et à l'amour du prochain devait plus tard l'immuniser contre la propagande nazie qui l'incitait à haïr ma famille. Combien de membres de l'élite enseignante devaient succomber à la "Blut und Boden" (sang et sol) d'Hitler alors que le petit peuple avec sa culture propre et une instruction élémentaire, allait sentir d'instinct ce que cela avait d'inhumain. De tels rêves firent naître en moi le désir d'avoir une perspective historique sur les événements contemporains et de découvrir leurs "Zusammenhiinge", c'est-à-dire les interrelations de faits et de tendances cachés derrière des événements isolés et dispersés ou derrière leurs causes matérielles. C'est ainsi que j'ai ressenti une première attirance vers les études historiques, vers l'appréciation des forces de la société et finalement vers le jour23

nalisme au sens le plus large. L'absence du répétitif et de la mémorisation favorisa chez moi l'examen critique des faits et des théories. J'ai appris à ne rien tenir pour assuré. Plus tard, j'ai constaté qu'il y avait aussi le revers de la médaille, en ce sens que j'étais insuffisamment entraîné à mémoriser les faits pour les évoquer à volonté, à pouvoir citer des textes ou des poèmes. Le "par cœur" en vue de l'examen était rejeté à juste titre, mais son absence laissait forcément un vide. Quand j'évalue aujourd'hui, l'impact d'une telle éducation sur le citoyen devenu adulte, je réalise que ce qui me prépara le mieux à la vie active fut la capacité acquise de programmer moimême mon propre apprentissage et les responsabilités que j'eus à assumer au sein de la communauté scolaire. Le développement du sens des responsabilités était un point essentiel dans les vues de Paulus sur l'éducation. Quel poids cela faisait-il peser sur nos épaules! Il était hors de question de se laisser-aller ou de s'abandonner à la satisfaction de lubies ou d'impulsions (quelles qu'en puissent être les conséquences), de céder à des émotions incontrôlées, à la haine ou à la passion. C'est la responsabilité qui devait modeler l'enfant, canaliser ses désirs, fixer sa place parmi ses semblables, être l'influence civilisatrice qui transformait le petit animal en être humain. Inscrite profondément darts mes réflexes, elle devint une véritable boussole dans mes relations avec autrui, l'accomplissement de mes tâches sociales, au point même de se révéler parfois un frein à la joie et à la spontanéité. C'est toutefois beaucoup plus tard que le revers de la médaille "responsabilité" se fera jour en moi sous forme de la crainte qu'on me tienne rigueur d'une conduite inconsidérée. Et c'est seulement à travers des expériences pénibles, que je me rendis compte qu'il ne peut y avoir de responsabilité envers les autres sans responsabilité envers soi-même, que la crainte de blesser et la culpabilité qui peut en résulter, sont compensées bien au delà par le devoir de réaliser ses propres besoins et ses aspirations essentielles qui sont la condition sine qua non d'une conduite responsable en société. Ce qui s'imposa pour moi, camarade de 24