Une Afrique, un espoir

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 260
EAN13 : 9782296331433
Nombre de pages : 144
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

UNE AFRIQUE, UN ESPOIR

@ L'Harmattan,

1996

ISBN:

2-7384-4929-8

Dans la collection POINTS DE VUE

IGNACE

KISSANGOU

UNE AFRIQUE, UN ESPOIR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

" Il n'y a pas de bon vent pour celui qui ne sait pas où il va " Proverbeafricain

AVANT-PROPOS L'Organisation de l'Unité africaine est sans conteste un idéal noble mais cet idéal n'a pas su répondre de manière satisfaisante aux deux défis majeurs du développement et de la paix. La plupart du temps, le lyrisme révolutionnaire et les incantations pour l'unité ont été suivis d'un fractionnement continu des Etats, d'actions fragmentées et disparates, d'une désagrégation des solidarités acquises et d'une flambée d'affrontements nationaux. Nous n'avons pas fait l'union, la guerre a proliféré, la haine a triomphé, les intégrismes ont refleuri sur le terreau des divisions et de la misère. Je souffre quand je repense à ces frères Rwandais, victimes expiatoires de décennies aveugles. Je partage la douleur de ces centaines de millions d'africains qui payent un tribut chaque jour un peu plus lourd à la tenace incapacité des institutions africaines à se réformer. Quelque chose me fend le coeur quand je vois l'Afrique reléguée et jugée de manière réductrice. Mais je refuse l'idée selon laquelle, il ne nous reste plus qu'à contempler, la rage au coeur, le déclin d'une Afrique que nous méritons d'aimer. Nous n'avons pas beaucoup progressé, or le monde a changé plus vite que nous. De nouveaux défis arrivent et il faut les relever. Celui de l'unité africaine aujourd'hui est de retrouver le sens de sa mission, de renationaliser son histoire. Et ce défi est lancé à tous les citoyens africains: il n'est pas l'affaire de chacun dans son coin poursuivant ses buts, encore moins celui des seuls gouvernants ou des experts qui brillent trop souvent par leur valse-hésitation entre leurs pensées et leurs arrières pensées. Ce défi est proprement fondamental, une affaire de tous les citoyens. L'Afrique ne peut être "notre" Afrique que si, ensemble nous faisons tout pour la reconquérir par nos acteurs et nos valeurs, si nous renationalisons notre histoire. Lorsque l'on tente de penser, de relir et de réinterpréter la période des origines de l'unité africaine, à la lumière des mutations géopolitiques d'aujourd'hui, on s'aperçoit combien l'idéal panafricain fut la première source dans laquelle 9

UNE AFRIQUE, UN ESPOIR

les peuples africains ont fondé leurs espoirs; et, combien il a constitué un outil d'identification pour fonder une grande Afrique de prospérité économique, de tolérance et de totale liberté. Mais, l'on découvre aussi -avec sans doute le risque d'un regard sur le passé un peu trop rationnel- combien ce vieux rêve d'une Afrique unie fut sans précédent par sa capacité à inspirer, après les indépendances, les principaux enjeux de l'Afrique autour d'un mot d'ordre pour la réappropriation du continent. Le début des années 60 marque l'entrée des pays anciennement colonisés dans l'indépendance. Il apparaît d'emblée que la décolonisation a laissé les africains sans recours idéologique, ce que détestent. tous les peuples par dessus tout. Epuisée, déboussolée, l'Afrique etait au tapis. La préoccupation majeure des pays du tiers monde etait de promouvoir un nouvel ordre mondial. L'ultime problème est alors: sur quel socle s'appuyer pour mettre en oeuvre ce nouvel ordre mondial? Ainsi, c'est dans le panafricanisme que les peuples d'Afrique vont d'abord fonder leurs espoirs. L'élan du panafricanisme est d'abord venu du côté des hommes vivant hors d'Afrique: le noir américain W.E.BURGHARDT DU BOIS (fondateur en 1908 de l'association nationale pour la promotion des gens de couleur), l'Antillais Henry Sylvestre Williams et le jamaïcain Marcus GARVEY, le Haïtien Price Mars (1876-1969). Au fil des années, cette idéologie va se développer, se raffiner et se propager dans les milieux africains. Nos poètes les plus talentueux ou des hommes politiques, comme le futur Président du Nigeria N.Azikwé, rêvent alors, à son exemple, de remplacer l'Afrique ignorée pendant la colonisation par une démarche porteuse d'espoir, celle d'une renaissance culturelle du continent noir. C'est le temps de l'adhésion à la culture négro-africaine, à l'unité culturelle de l'Afrique. Léopold Sédar SENGHOR, fort de son style poétique, délivre aux africains émancipés le message de la communauté culturelle qu'il appelle l'africanité : un lien qui, au delà de 1'histoire, est enraciné dans la préhistoire et tient à la géographie, à l'ethnie et par conséquent à la culture; un lien antérieur au christianisme, à l'islam et à toute civilisation. 10

A V ANf -PROPOS

De l'antillais Aimé CESAIRE, qui célèbre l'Afrique et la Négritude mère de la civilisation antillaise et source d'énergie et d'espérance, (1) au poète Claude McKay en passant par Franz Fanon, (2) ces penseurs d'avant-garde s'adressent aux populations exploitées. La culture négro-africaine prétend non seulement dénoncer cet état de fait mais aussi contribuer à son dépassement. On prône d'abord le soutien à la lutte de libération des peuples. Le panafricanisme, pénétré de l'esprit de progrès et de liberté, se déclare le creuset d'un mode de développement fondé sur l'unité économique de l'Afrique. On a pu constater combien auteurs et hommes politiques ont également plaidé en faveur d'une unification économique du continent africain. L'Afrique, objet de pensée après les indépendances, tend à vouloir se libérer du morcellement colonial du continent issue de la conférence de Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. La mesure de ce problème revêt un caractère fondamental pour l'Afrique. Certains expriment, entre autres ambitions, celle de répondre au double défi de la fragmentation et de la création de richesses par une sorte de volontarisme supraétatique. Déjà, on parlait d'exigence économique impliquant une refonte des frontières plus respectueuse de la géographie que l' arbi traire découpage poli tique des anciennes puissances coloniales. La réalisation de l'unité n'a de raison d'être que parce qu'elle s'inscrit dans un représentation préconçue du progrès et de la croissance, du bien être et de la liberté. L'économie de l'ouest africain, conçue par certains auteurs marxistes, exprimait cette ambition d'une Afrique unie. On y voyait le moteur d'un développement de la production qui a souvent besoin de vastes marchés, une entité africaine qui permettrait de disposer d'une vraie puissance de négociation et de créer un grand espace nécessaire à l'indépendance totale du continent. Enfin, derrière la grande quête de l'unité culturelle et
(1) Aimé CESAlRE, Cahier d'un retour au pays natal, Paris, Ed.Présence Africaine, 1g]3. (2) Franz FANON, Les damnés de la terre, Paris, Ed. François MASPERO, 1968. Il

UNE AFRIQUE, UN ESPOIR

économique montait un besoin d'édification politique. Le panafricanisme aspire à changer la condition africaine et à concrétiser la solidarité entre les noirs dispersés à travers le monde. De la même façon que l'appel au retour en Afrique-mère patrie lancé par le jamaïcain Marcus GARVEY en 1920 avait rencontré la sympathie de certains dirigeants des mouvements d'émancipation des noirs d'Amérique, la seconde guerre mondiale émancipa les esprits. A cela s'ajoute tout le renforcement du courant d'idées favorable à l'unité politique de l'Afrique auquel cette prise de conscience donna lieu. Cette prétention à fixer un cap donnera naissance à une forte demande de finalité. Cela permet aux thèses de G. PADMORE - futur conseiller du Président ghanéen NKRUMAHde se hisser très haut dans les pays africains. Comme en témoigne la parution de son ouvrage Pan-Africanism or Communism? publié à Londres en 1955 et traduit en France en
1960. (1)
-

Le panafricanisme sera un outil d'identification certes, mais on se contentera de récupérer les querelles idéologiques qui présidaient aux destinées des anciens colonisateurs. La scène africaine va se transformer en un défoulement collectif. Ces querelles vont assombrir I'horizon que l'on avait à dessiner, la vision de l'avenir que l'on avait à faire partager. Cet héritage n'a pas seulement provoqué un renforcement des divisions dans un continent où l'indépendance totale ou partielle des Etats-nations était une dangereuse utopie. Il a également causé la destruction du rêve d'union politique. C'est au moment où l'espace africain s'élargit de manière spectaculaire - depuis le premier congrès panafricain de 1919 jusqu'au VIe Congrès panafricain de 1953 où l'on réclame l'indépendance de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc et où l'on se déclare favorable à l'unité de l'Afrique occidentale qui devait
(1) Cf. G. PADMORE, Pan-Africanism or Communism? The Coming Struggle for Mrica, London, D.Dobson, 1955 ~voir également la traduction française de l'ouvrage: Panafricanisme ou Communisme. Paris, Ed. Présence africaine, 1960.
------------

12

A V ANT-PROPOS

seIVirde vecteur à l'unité de l'Afrique toute entière- que les outils africains de lecture de l'ordre mondial se réduisent en peau de chagrin. Le rêve panafricaniste se rétrécit au moment où les menaces de la guerre froide pèsent sur les peuples africains. Certes, il n'y a jamais eu une et une seule philosophie de l'Afrique, si par là on entend la manière de penser l'Afrique unie en tant que réponse aux questions de finalité que se posaient les africains. Mais, de Senghor à Ousmane Soce en passant par NKRUMAH et Boganda, Fulbert YOULOU et Félix Tchicaya, le devenir de l'Afrique a été une préoccupation majeure même si cette dernière a été interprétée ou systématisée selon des modalités diverses. Senghor et Ousmane Soce ont plaidé la cause d'une Afrique indépendante et unie devant le Conseil de l'Europe en 1950. Dans cet ordre d'idées, E.JOUVE a souligné, qu'en réalité, il a fallu attendre les premières indépendances (en particulier, celle de la Gold Coast en 1957, aujourd'hui Ghana) pour que le Président NKRUMAH en vint à valoriser ce projet comme instrument de la transformation du continent. (1) Le panafricanisme engendra aussi des projets concurrents comme l'appel à la création des Etats Unis d'Afrique latine lancé de Brazzaville, en 1957, par Barthélemy Boganda ; l'idée des Etats-Unis d'Afrique centrale de Fulbert YOULOU et la République aéfienne de Félix Tchicaya. Et, c'est surtout avec l'echec de la Fédération du Mali que toute la richesse de l'élan fédéraliste s'est évaporée. L'effondrement de la fédération du Mali a marqué non seulement la rupture avec le symbole du regroupement de la diversité en Afrique francophone mais l'épuisement d'une Afrique: celle du rêve d'une union politique. Cet épuisement va nuire à la genèse d'un nouvel ordre africain, amplifier la crise de l'avenir et attiser les querelles. Cette crise de l'avenir fut marquée par une double perte: celle du destin de l'Afrique et celle de l'axe du pouvoir. Au Panafricanisme en crise succéda un destin brouillé. La longue période qui suivit
(1) E. JOUVE, L'Organisation de l'Unité universitaires de France, 1984, p. 25. africaine. Paris, Presses

13

UNE AFRIQUE, UN ESPOIR

fut une simple transposition des querelles idéologiques des anciennes métropoles, conflits que les leaders et les groupes se sont réappropriés pour fonder leur légitimité ou leur quête de stabilité politique interne. Dès novembre 1958, les premiers pays à s'unir furent la Guinée et le Ghana, mais cette union demeura à l'état de promesse tant leurs différences etaient manifestes. (1) Cette divergence comportera de fâcheuses conséquences. La HauteVolta et le Dahomey, le Soudan et le Sénégal se fondirent en 1960 dans la " Fédération du Mali", à l'image d'un ancien empire fondé par la dynastie de KElT A au XIIIe siècle. Le vieux projet de SENGHOR des "Fédérations primaires" ne pourra alors aboutir puisque Dahomey et Haute-Volta vont s'orienter plutôt vers la Côte-d'ivoire, quittant ce qui allait devenir l'Etat du Mali présidé par Modibo KEITA. Ce dernier appréciait peu l'esprit pro-occidental du Sénégal et l'attitude de la France dans la guerre d'Algérie. Avec le temps, le discours se sophistique un peu mais va dans le même sens. Par ailleurs, à l'initiative de Félix Houphouët-Boigny avait été crée un groupe rival "l'union BéninSahel" regroupant autour de la Côte-d'ivoire, le Dahomey, la Haute- Volta et le Niger. De cette dynamique naîtra un Conseil de l'entente: une évolution peu féconde, car elle sapera les bases mêmes de la vie politique en compromettant l'équilibre des institutions et, plus encore, l'union des Etats qui pouvait être la meilleure garantie d'une vie démocratique et indépendante. Léopold SEDAR SENGHOR finira par se résoudre à l'idée que l'Unité africaine n'est pas pour demain, pas même sous la forme des Etats Unis d'Afrique. (2)La lucidité des leaders comme N'KRUMAH, appelant l'Afrique au devoir d'unité, (3) dans une union qui serait l'affaire des trois communautés de
(1) Cf. en ce sens, Pierre et Olivier MILZA, L'enjeu africain, dans les dossiers de l'histoire, n° 25, mai-juin 1980. (2) Léopold SÉDAR SENGHOR, Liberté. Nation et voie africaine du socialisme. Tome 2, Paris, Seuil, 1971.p. 304. (3) Kwamé KRUMAH, L'Afrique doit s'unir, Paris, Editions Présence Africaine, réédition 1995.

14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.