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À mon père, dont l’insatiable curiosité historique
n’a cessé d’enrichir notre amour de la France.

Introduction


« Quand il y a des affaires, disait François Hollande dans son interview télévisée du 14 juillet 2014, cela abîme la République. Cela touche à l’esprit civique1. »

Le président de la République parlait avant tout de son prédécesseur Nicolas Sarkozy et de l’affaire Tapie-Lagarde en particulier. À l’heure où nous écrivons, François Hollande n’a été directement mis en cause dans aucun scandale d’État. Il est le premier dans ce cas depuis Georges Pompidou. Mais la « République exemplaire » qu’il appelait de ses vœux n’est pas épargnée.

Mis en cause par Mediapart, le ministre délégué chargé du budget Jérôme Cahuzac quitte le gouvernement en mars 2013, après avoir menti devant l’Assemblée. Il est mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale après avoir reconnu sur son blog en avril 2013 avoir détenu un compte bancaire à l’étranger.

En mars 2014, Yamina Benguigui est écartée du gouvernement. La ministre déléguée à la Francophonie et conseillère de Paris est soupçonnée d’avoir menti sur sa déclaration de patrimoine. Elle risque trois ans de prison.

En avril 2014, le conseiller de l’Élysée Aquilino Morelle, en charge du pôle communication de l’Élysée, est écarté après que Mediapart a révélé des conflits d’intérêts : il travaillait dans le même temps pour l’Inspection des affaires sociales et pour un laboratoire pharmaceutique. Le grand public retient les goûts de luxe de l’homme qui faisait cirer ses chaussures à l’hôtel Marigny. En juin, Jean-Marie Le Guen est accusé d’avoir sous-évalué son appartement parisien dans sa déclaration de patrimoine. En septembre 2014, Thomas Thévenoud, secrétaire d’État chargé du commerce extérieur, du développement du tourisme et des Français de l’étranger, quitte le gouvernement où il n’a passé que neuf jours, entre le 26 août et le 4 septembre 2014 : le temps que Mediapart, encore, ne s’aperçoive qu’il croulait sous les impayés, notamment au fisc. Il a conservé son siège de député de Saône-et-Loire. En novembre, Kader Arif démissionne du secrétariat d’État aux Anciens combattants alors que la justice enquête sur des passations de marchés de la région Midi-Pyrénées avec des entreprises appartenant à sa famille. En décembre 2014, Faouzi Lamdaoui, ancien conseiller de François Hollande, est poursuivi pour abus de biens sociaux. En juin 2015, le voyage de Manuel Valls en jet de la République accompagné de deux de ses enfants crée l’émoi2. Il s’est officiellement envolé pour évoquer l’Euro 2016 avec Michel Platini, mais, selon l’opposition, c’était pour assister à la finale de la Ligue des champions opposant le FC Barcelone à la Juventus de Turin.

Ces affaires ne sont pas toutes jugées : leur mention ici ne présume donc pas de la culpabilité des responsables politiques mis en cause, mais leur accumulation montre à quel point les affaires envahissent, voire saturent, l’actualité.

Les affaires étouffent aussi le bilan, la campagne et l’image de Nicolas Sarkozy. À la veille de l’été 2015, l’ancien chef d’État est cité dans pas moins de neuf affaires. En marge de l’affaire Bettencourt, il est soupçonné d’avoir tenté d’obtenir auprès d’un magistrat des informations couvertes par le secret de l’instruction. Il est visé par une enquête judiciaire pour avoir fait régler par l’UMP des pénalités qu’il aurait dû payer lui-même après l’invalidation des comptes de sa campagne présidentielle de 2012. La justice se penche encore sur les contrats passés en 2010 entre la France et le Kazakhstan pour près de 2 milliards d’euros. L’affaire Bygmalion renouvelle le scandale des fausses factures des partis politiques au profit de l’UMP. Dans l’affaire des sondages de l’Élysée, les juges s’interrogent sur la légalité d’importantes commandes sans appels d’offres à neuf instituts de sondages. L’affaire Tapie-Lagarde et les doutes sur les tractations précédant le versement de 400 millions d’euros à l’homme d’affaires en juin 2008 occupe toujours les magistrats…

Sur la période récente, il devient difficile d’être exhaustif.

Certes, nous n’avons pas sur ces événements de 2015, le recul de l’histoire. Se souviendra-t-on que cette année, l’ancien ministre Éric Woerth a été blanchi par la justice, comme DSK dans l’affaire du Sofitel ou que Roland Dumas est jugé pour « recel de détournement de fonds publics » à Nîmes ? Bien des soubresauts de la vie politique au début de la Ve République sont tombés dans l’oubli. Il n’empêche, la France de ce début du XXIe siècle danse au rythme endiablé des affaires.

Depuis l’affaire Elf, close le 31 janvier 20073, les Français se sont perdus dans les méandres de l’affaire Clearstream. Ils ont suivi avec stupéfaction les révélations syndicales de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM). Ils ont vu passer dans les années 2010 l’affaire de l’hippodrome de Compiègne, celle du Carlton de Lille, l’affaire Guerini, l’affaire Buisson. Ils assistent, navrés, aux rebondissements de l’affaire Bettencourt, accompagnée de gros soupçons de financement politique. Ils ont vu disparaître de la scène politique nationale, du jour au lendemain, comme dans les trappes des théâtres de Guignol, les plus brillants potentiels de la République. Cahuzac, mais aussi le jeune ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie Hervé Gaymard, par exemple. Accusé par Le Canard enchaîné d’avoir logé sa famille dans un duplex parisien de 600 m2 aux frais de l’État, Gaymard démissionne en février 2005.

Inflation des affaires

Dans son ouvrage de référence sur Les Scandales de la République4, Jean Garrigues note « l’accélération extraordinaire dans le rythme des affaires à partir des années 1990 ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’attentat de l’Observatoire, première grande affaire de la Ve, survient en 1959, peu après la mise en place du régime. Trois affaires troublent la quiétude des années 1960 : l’affaire immobilière du Point du jour en 1961, la disparition de Ben Barka en 1965 et La Villette en 1969. Cinq grandes affaires, essentiellement politiques, agitent les années 1970 : La Garantie foncière, les affaires Stehlin, de Vathaire, de Broglie et les diamants de Bokassa. Elles sont une vingtaine durant la décennie 1980, des écoutes de l’Élysée à l’affaire Urba, en passant par le Carrefour du développement, l’affaire Luchaire, l’affaire Botton ou la mort de Robert Boulin. Les années 1990 font surgir une cinquantaine de dossiers (les affaires Boucheron, de la Mnef, de la mairie de Paris, des HLM de Paris, des ventes d’armes à l’Angola, Tibéri, Crédit lyonnais, Gifco, Pétrole contre nourriture, etc.). Les mêmes effets produisant les mêmes causes, les années 2000 sont bien parties pour accélérer encore cette course infernale.

Entre-temps, ces affaires ont changé de nature. La politique, omniprésente au moment de l’Observatoire a laissé une place croissante à l’argent ou aux mœurs : l’affaire du Sofitel de New York (déclenchée en mai 2011), au retentissement planétaire, ou celle du Carlton de Lille (de 2011 à 2015), impliquant toutes deux Dominique Strauss-Kahn, ne sont pas des affaires d’État politico-financières à proprement parler. Mais elles attaquent elles aussi le statut du politique, l’image que les Français se font de leurs élites et donc l’image que la France a d’elle-même – sans parler de sa réputation en dehors des frontières.

 

En réalité, lorsqu’on évoque « les affaires » sous la Ve République, le mot réunit deux acceptions. Il s’agit d’abord d’une situation plus ou moins complexe qui fait l’objet d’un examen, d’une enquête ou d’une certaine publicité : c’est l’affaire prise sous son angle médiatique. Le mot recouvre aussi une situation délictueuse dont le règlement est confié à la justice : elle est alors prise sous son angle judiciaire. Les affaires confrontent et entrechoquent en effet trois grands acteurs dont le rôle évolue dans le temps : le journaliste, le juge et, au centre, objet de tous les regards, le politique. L’évolution trépidante de ce ménage à trois a écrit une histoire parallèle de la Ve République, un feuilleton qui surpasse l’imagination du plus doué des scénaristes. Une saga où se croisent élus, chefs d’État, grands patrons, mafieux, bandits, intermédiaires, avocats, juges vedettes, journalistes et écrivains. Un roman à la Alexandre Dumas avec ses coups de théâtre, ses farces, ses drames, ses récits rocambolesques, ses coups de feu et ses coups de sang, ses calculs politiques et ses courses-poursuites dans Paris, ses crises de rires et ses crises politiques, ses fuites aux confins du monde et ses procès retentissants. Un drame où des femmes hors du commun, Christine Deviers-Joncour, Louise-Yvonne Casetta, Dominique Prieur, croisent des hommes d’État traqués et des hommes d’affaires dans tous les sens du mot, surtout les plus louches. Un scénario incroyable où, pourtant, tout est vrai.

Les gouvernants aux abois se révèlent dans un climat politique incandescent. Ils ont perlé de mots historiques les soubresauts de la Ve République. « Rien que de vulgaire et subalterne », lance de Gaulle au plus fort de l’affaire Ben Barka. « J’oppose un démenti catégorique, et j’ajoute, méprisant », laisse tomber de toute sa hauteur Valéry Giscard d’Estaing pris dans l’affaire des diamants, quelques années avant que Jacques Chirac ne dénonce les histoires « abracadabrantesques » de la cassette Méry. Il y a derrière chacune des affaires qui ont secoué le régime quelque chose de tragique et de romanesque. Elles placent sur la lame du temps un homme ou une femme seuls. C’est seul que l’accusé répond au juge. C’est seul qu’il sort gracié ou condamné de la salle d’audience. L’affrontement est comique ou pathétique avant que le magistrat ne tranche pour l’histoire.

Ce feuilleton à rebondissements a accouché de la France dans laquelle nous vivons. Un homme a pourtant tout fait pour éviter au pays l’épreuve des affaires. C’est de Gaulle.

L’origine des maux du pays

L’homme de Londres a une vision historique de la France. Il l’a vue vaciller sous les scandales de la IIIe République. L’affaire des décorations en 1887 précède de trois ans sa naissance. Il naît deux ans avant l’éclatement du scandale de Panama en 1892. L’affaire Dreyfus a suivi en 1894. De Gaulle a 14 ans quand démarre l’affaire des fiches en 1904, 18 ans pour Thalamas en 1908, il suit les emprunts russes, Crawford, l’affaire Marthe Hanau qui éclabousse le Cartel des gauches, Oustric en 1929, Stavisky qui a amené la République à étendre quinze morts sur le pavé de la place de la Concorde à Paris le 6 février 1934… Les secousses ont attristé cette famille profondément patriote. Dans le même temps, 105 gouvernements se sont succédé en soixante-dix ans, affichant une moyenne de huit mois consécutifs au pouvoir. Pour de Gaulle, ce poison lent a participé à l’affaiblissement du pays, jusqu’à la capitulation honteuse de Montoire et à l’Occupation.

 

Le 16 juin 1946, sur la place du Château de la vieille ville de Bayeux, le général ramasse ainsi en deux phrases la cause du désastre de 1940 :

Au cours d’une période de temps qui ne dépasse pas deux fois la vie d’un homme, la France fut envahie sept fois et a pratiqué treize régimes, car tout se tient dans les malheurs d’un peuple. Tant de secousses ont accumulé dans notre vie publique des poisons dont s’intoxique notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles.

Pour de Gaulle, ces poisons sont l’un politique, l’instabilité gouvernementale, l’autre judiciaire et médiatique, les affaires. Appuyées sur quelques cas retentissants, répétées dans le temps, assorties de l’impunité fréquente des personnalités mises en cause, les affaires ont attaqué le contrat social qui lie les Français à leurs élus. Elles ont dissous en partie cette fiction institutionnelle qui fait d’un député l’émanation juridique de celui qui l’a élu comme de celui qui a voté contre lui. Elles ont peu à peu sapé l’autorité du pouvoir et sérieusement entamé le prestige du politique.

De Gaulle a quitté le gouvernement provisoire. Le PC et la SFIO, largement majoritaires avec 261 députés, se dirigent vers le rétablissement d’un régime parlementaire. Les Français éliront leurs députés qui désigneront un président du Conseil, lequel ne laissera qu’un pouvoir infime au président de la République.

À la veille de l’été 1946, deux ans après la libération de Bayeux, l’homme qui défilait dans la gloire sur les Champs-Élysées le 8 mai 1945 voit ainsi revenir le spectre des maux qu’il tient pour responsables du malheur du pays. Alors il reprend ses arguments, relève l’idéal d’une France forte parce que stable. Il l’a dit à Bayeux, puis lors de sa conférence de presse le 19 septembre, puis dans son discours d’Épinal le 29 septembre et encore dans un nouveau discours le 9 octobre : la France affaiblie, diminuée, blessée par la guerre va se priver du seul outil capable de porter son redressement, un exécutif stable, libéré des alliances incertaines à la Chambre, apte à décider en fonction de l’intérêt général, celui du pays et de ses habitants, dans le sens de ce que cet officier aux valeurs chrétiennes appelle, à la suite des papes, « le bien commun ». Le pays appelle un président solidement installé au sommet de l’État, nécessairement conscient de son rôle et du symbole qu’il représente, et de ce fait débarrassé des tentations vénales comme des vulgaires manigances de la politique au petit pied. De Gaulle entre en campagne.

La rivalité des partis revêt chez nous un caractère fondamental qui met toujours tout en question et sous lequel s’estompent trop souvent les intérêts supérieurs du pays, explique-t-il à Bayeux. Il y a là un fait patent, qui tient au tempérament national, aux péripéties de l’Histoire et aux ébranlements du présent, mais dont il est indispensable à l’avenir du pays et de la démocratie que nos institutions tiennent compte et se gardent, afin de préserver le crédit des lois, la cohésion des gouvernements, l’efficience des administrations, le prestige et l’autorité de l’État.

Ce sera le rôle de nos institutions de compenser « les effets de notre perpétuelle effervescence politique ». Mais les Français ne l’écoutent pas. Le 13 octobre 1946, 9,3 millions d’entre eux approuvent le projet de constitution de la IVe République, 8,1 s’expriment contre. De Gaulle s’éloigne du pouvoir et entame sa traversée du désert.

Longtemps plus tard, en 1958, le bilan de la IVe République lui donne raison. Avec vingt-six gouvernements en douze ans, elle présente les handicaps de la IIIe… en pire.

 

Cette fois, les convictions de Bayeux s’imposent. La Ve est conçue par Michel Debré, qu’on dit plus gaulliste que de Gaulle lui-même, sur un modèle quasi militaire. Le scandale n’a pas cours au régiment : les rôles, les responsabilités et la hiérarchie ne laissent guère aux affaires l’opportunité de surgir, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. Il y va de la défense du pays. La Ve gaullienne a, comme l’armée, soigné la chaîne hiérarchique. Sa conception même, ce président élu pour sept ans qui nomme son Premier ministre, doit arrêter les affaires à la porte de l’Élysée, les tenir à distance du père de la nation. Le président de la République aura le pouvoir, l’indépendance et l’autorité suffisantes pour dominer les miasmes de la vie politique. De Gaulle installe une constitution anti-affaires. L’ancien professeur d’histoire à l’École militaire spéciale de Saint-Cyr dote la France d’un monarque républicain aux pouvoirs sans précédents depuis l’apparition de la République. Ce n’est pas tout. En 1962, de Gaulle renforce la suprématie du président sur l’ensemble des institutions en imposant l’élection au suffrage universel. Un opposant ne s’y trompera pas.

Dans Le Coup d’état permanent5, jeté comme un pavé révolutionnaire après six ans de pouvoir gaullien, François Mitterrand fait de la Ve République elle-même un scandale. Régime « anachronique », « dictature parce que tout compte fait, c’est à cela qu’il ressemble le plus », « de Gaulle plus la police », régime « personnel », violation permanente de l’esprit républicain : le futur président a tapé fort avant de se draper dans la constitution de la Ve pour régner sans partage sur la vie politique française quatorze ans durant.

Le général-écrivain qui lançait ses Mémoires de guerre par ces mots célèbres, « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », est convaincu que la Ve tournera la page de l’instabilité et des affaires et… qu’elle ne lui survivra pas. De Gaulle se trompe. La Ve va durer et se déliter. Les constitutionnalistes sont des spécialistes de la politique et du droit, pas des experts des médias. Ils ont misé sur des médias tranquilles, respectueux, déférents… et pour cause.

Mutation médiatique

Le quatrième pouvoir est sorti laminé de la guerre. De nombreux journaux ont été arrêtés à la Libération, d’autres sont passés aux mains de résistants sans savoir-faire et sans capitaux. Parmi ces titres fragilisés, le papivore Robert Hersant fera ses emplettes pour construire, à partir de rien, son empire de papier. La télévision et la radio sont en 1958 rassemblées dans l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), lui-même soumis au pouvoir. Dans l’océan bien calme du paysage médiatique de l’après-guerre, les pères de la Ve République n’ont pas prévu la montée en puissance des médias. L’arrivée de de Gaulle, la mise en place d’une constitution nouvelle, l’écrasante personnalité de ce personnage historique ont encore retardé le retour du quatrième pouvoir à sa place d’animateur de l’offensive contre le pouvoir en place. Le renouvellement des rédactions et des titres à la Libération a eu un effet discret : la culture de l’investigation s’est perdue.

Or, pas de scandales sans un quatrième pouvoir fort et libre. Les affaires sont à cet égard un signe de bon fonctionnement de la démocratie, une preuve de la liberté de la presse. La presse est puissante à la fin du XIXe siècle, lorsqu’éclate l’affaire Dreyfus. Elle est puissante entre les deux guerres lorsque l’affaire Stavisky agite la rue. Elle l’est moins sous la IVe République où peu d’affaires viennent troubler un climat politique marqué par l’instabilité gouvernementale. Les journaux qui avaient lancé les scandales de la IIIe et de la IVe Républiques, L’Intransigeant de Rochefort, L’Action française de Maurras, L’Humanité de Jaurès, n’ont pas d’héritiers de ce point de vue sous la IVe ni au début de la Ve République. La presse, puis la radio et la télévision, vont peu à peu gagner leur autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Ils jouent d’abord le rôle du chœur dans le théâtre antique : reflétant les réactions de leur lectorat, ils assistent au drame, l’expliquent, le racontent, le commentent, l’analysent à la lumière des opinions qu’ils professent, relaient les acteurs impliqués. Mais ils investiguent peu.

En 1958, personne n’imagine que, seize ans plus tard, un journaliste seul ou presque provoquera la destitution du président des États-Unis lors de l’affaire du Watergate en 1974.

Il faudra attendre cette lutte emblématique, modèle pour les journalistes d’investigation du monde entier, pour relancer la vieille guerre entre le premier et le quatrième pouvoir. L’affaire des diamants en 1979 lance le Canard enchaîné contre le président de la République lui-même. La Ve République a alors passé le cap des vingt ans. Les juges s’appuient sur la puissance nouvelle de ces médias émancipés. Ensemble, médias et juges cherchent la vérité, traquent, dénoncent. Cette redoutable mâchoire médiatico-judiciaire éclabousse tour à tour tous les partis et remonte l’échelle des responsabilités jusqu’à l’Élysée. Une ère nouvelle s’ouvre, marquée par la traque du politique.

Le poison des affaires raconte la lente dérive de l’édifice gaullien et du prestige de l’élu. Il explique pourquoi les coups de plus en plus lourds portés au pouvoir et à ceux qui l’exercent ont hypnotisé les lecteurs, auditeurs et téléspectateurs des cinquante dernières années. Il raconte comment les affaires ont peu à peu transformé ces fissures dans le contrat social en lézardes, et ces lézardes en d’impressionnantes crevasses. Comment elles ont paralysé les institutions et façonné l’univers politico-médiatique contemporain.

 

J’ai souhaité regarder les affaires de la Ve République avec un œil personnel, sous l’angle de l’évolution de ces miroirs fascinants que sont nos journaux, télévisions ou radios. J’ai tenté de suivre l’évolution de la politique et de l’opinion, au fil de ces déflagrations parfois oubliées. Car ces grands moments de la vie nationale ont construit la société française contemporaine.

Le large éventail des affaires

Mais, lorsqu’il se penche sur les affaires sous la Ve, l’observateur est confronté à une difficulté et à un choix : leur explosion à compter des années 1980. Les dénombrer avec précision paraît difficile. L’exercice imposerait de faire la part des « petites » et des grandes affaires sur des critères subjectifs. Par ailleurs, les grandes affaires se subdivisent elles-mêmes en différentes branches. L’affaire Bettencourt par exemple présente des ramifications très larges. Faut-il compter une seule affaire ou différencier l’affaire Woerth-Bettencourt de l’affaire François-Marie Banier ? Le recul de l’histoire permettra de dégager les grandes lignes d’une actualité foisonnante. Face à l’accumulation des affaires, un choix s’impose entre un traitement rapide de l’ensemble des affaires et un récit de quelques-unes d’entre elles. Nous ne traitons pas en détail les affaires des écoutes de l’Élysée, du Carrefour du développement, les affaires Luchaire, Urba, les emplois fictifs de la mairie de Paris, ni les plus récentes, comme l’affaire Karachi ou l’affaire Cahuzac. Nous avons considéré que les micros du Canard enchaîné illustraient la curiosité de l’État, thème que l’on retrouve dans les écoutes de l’Élysée. Que les affaires Mnef à gauche et des HLM de Paris et des Hauts-de-Seine à droite étaient emblématiques des scandales de financement et de corruption politique. Et que l’affaire Elf, close en 2007, symbolisait les liaisons dangereuses entre les grandes entreprises et les élus au plus haut niveau. Cet ouvrage se termine donc sur la saga Elf qui résume à elle seule beaucoup d’affaires modernes mêlant étroitement à différents échelons la politique et l’argent. Comme dans les affaires Karachi, Tapie-Lagarde, Bygmalion, etc., l’affaire Elf brasse des sommes considérables, éclabousse des grands patrons et implique des personnalités politiques de premier plan. Au terme de cet ouvrage, à la conclusion de l’affaire Elf, le lecteur aura approché les principales typologies de ces grandes secousses politiques, médiatiques et judiciaires sur lesquelles l’actualité continue de tisser d’infinies variations. Les affaires intervenues entre 1958 et les ultimes jugements de l’affaire Elf sont donc simplement mentionnées dans le fil d’un récit qui démarre avec le régime.

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