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Unification du monde ou conflits de civilisations ?

De
130 pages
Après la victoire des Alliés en 1945 et la création de nouvelles institutions mondiales, jamais les perspectives d'unification du monde n'avaient semblé aussi prometteuses. Pourtant, la guerre froide a contredit les espoirs, la course aux armes a repris. L'espoir de paix l'a emporté avec la chute du mur de Berlin. Hélas, les protagonistes des relations internationales ont tourné le dos à ce monde unifié. Dès lors l'idée d'un "conflit de civilisations" n'a cessé de s'imposer, centré particulièrement autour des messages religieux.
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Sommaire
Introduction Jean François-Poncet ........................................................... 7 Vues françaises, vues britanniques John Rogister ....................................................................... 9 État des lieux aux Nations unies Alain Dejammet................................................................. 19 L’inconscience de l’Occident Claude Moisy..................................................................... 31 Débat ................................................................................. 39 Perspectives des conflits : chocs de quoi ? dialogue entre qui ? John Crowley ..................................................................... 47 Le commencement d’un monde Guy Carron de La Carrière ................................................ 61 Le monde de la peur : intégrisme, violence et terrorisme Renaud Girard.................................................................... 79 Débat ................................................................................. 91

Révolution numérique de la communication, effets sur la vie internationale Henri Pigeat ..................................................................... 105 Le rôle de l’information John Thornhill.................................................................. 115 Débat ............................................................................... 119 Vers de nouvelles relations internationales Dominique Moïsi ............................................................. 123

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Introduction
Jean François-Poncet Sénateur, ancien ministre Mesdames et Messieurs, Le rôle du président d’un colloque ne consiste pas à se substituer aux intervenants. Je ne me lancerai donc pas dans un exposé de mes propres vues sur le thème qui nous réunit. Je me bornerai à quelques observations que m’inspire le titre de notre colloque. « Unification du monde » n’est pas synonyme de mondialisation. Celle-ci évoque une réalité objective, que nous vivons quotidiennement. Elle est le résultat du développement des technologies de la communication, des transports mais aussi de la politique de libre-échange conduite depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale par le GATT et l’OMC et qui a peu à peu abattu ou réduit les obstacles aux échanges commerciaux et aux déplacements des hommes. « Unification du monde » est, au contraire, un concept politique. Il évoque une volonté d’organisation de la planète. L’ONU et l’ensemble des institutions internationales qui en dépendent en sont une expression très imparfaite, certes, mais dont l’objectif est de progresser vers une gouvernance mondiale. De même, « conflits de civilisations » n’est pas l’équivalent de « choc des civilisations ». C’est un universitaire américain bien connu, Samuel Huntington, qui a développé le thème du « choc des civilisations ». Le « choc » sera-t-il surmonté, comme nous l’espérons tous, ou débouchera-t-il sur des « conflits » comme le suggère le

libellé choisi par les organisateurs du colloque ? Grave question qui ne comporte pas, à ce stade, de réponse certaine. Excusez ces observations qui ne relèvent pas d’un scrupule sémantique déplacé mais du souci de poser clairement les questions auxquelles nos différents orateurs vont, chacun à sa façon, répondre avec brio. Nous avons, en effet, la chance ce matin d’écouter un grand professeur britannique : John Rogister ; un éminent ambassadeur de France : Alain Dejammet ; un grand journaliste qui a longtemps dirigé l’Agence France-Presse : Claude Moisy ; et enfin, il en fallait un, un chercheur britannique en sciences politiques : John Crowley, dont les observations seront, j’en suis certain, marquées au sceau de la rigueur. Je donne la parole au professeur John Rogister.

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Vues françaises, vues britanniques
John Rogister Membre correspondant de l’Institut Mon point de départ doit être naturellement la constatation faite par le président Le Breton dans le texte qui a servi de justification à la tenue de ce colloque. Cette constatation, ou plutôt les différents constats dont ce texte fait état, commence par l’effondrement de l’Union soviétique : victoire de la démocratie et des droits de l’homme, ou retour aux nationalismes du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle ? Ensuite, allons-nous vers une société sans classe « dans laquelle le phénomène national aurait perdu de son poids et de son caractère tragique » : deuxième échec ? Troisième constat : « fruit des valeurs des droits de l’homme, de la liberté de l’information et des responsabilités planétaires, le monde s’oriente-t-il vers l’unité ? » Les institutions qui œuvrent pour cela manquent de moyens. Partout dans le monde, il y a des crises. Enfin, le « choc des civilisations » est-il un mal, ou une fatalité ? Doit-on imposer des règles de conduite à des peuples qui ont forgé leur identité différemment et qui y sont attachés ? Le poids de l’histoire est lourd. Comme le dit fort bien Jean-Marie Le Breton, « beaucoup d’hommes de notre temps sont convaincus que l’avenir, pour eux, passe par les droits de l’homme et l’édification de la démocratie ». Mais beaucoup d’autres choisissent la force et la violence. Voilà les constats, les données de notre sujet. Quelles sont les réflexions des Français et des Britanniques sur ces questions ?

Il faudrait peut-être inclure, parmi les données du problème, la question de l’actualité du rôle de la religion. On ne peut pas nier, pour commencer par là, que le fondamentalisme islamique est lié au terrorisme international, expression violente du conflit de civilisations. Le marxisme a négligé l’influence de la religion sur les hommes. Or celle-ci reste puissante, surtout en Afrique et en Asie, mais aussi en Europe, à cause de l’immigration venue de ces deux continents. Une certaine historiographie libérale a aussi tendance à négliger le facteur religieux, lequel est parfois incompatible avec les principes démocratiques, ou bien avec les droits de la femme, même dans la société occidentale. Le christianisme a lui-même été souvent en conflit avec la modernité et le matérialisme. Mais le christianisme s’est adapté depuis le XIXe siècle à la société issue de la Révolution française, et, depuis le dernier quart du XXe siècle, son emprise s’est affaiblie sur le continent européen, tandis que l’islam militant demeure une force qui s’en prend au matérialisme qu’il considère comme l’expression d’une société occidentale corrompue et décadente. Son hostilité à l’existence même de l’État d’Israël le met aussi en conflit avec l’Occident libéral, qui garantit l’existence de cet État. Le militantisme islamique, pour qui la démocratie à l’occidentale n’est pas aussi importante que les principes religieux, a pris l’aspect d’une véritable idéologie politique. Le problème islamique va bien au-delà de la question du terrorisme. D’abord, pas plus qu’on ne peut parler d’une seule forme de christianisme, il n’y a pas non plus une seule sorte de musulman, tant en Afrique et en Orient qu’en Europe. Chez nous, beaucoup de jeunes musulmans s’intègrent dans la société, leur religion devenant une affaire privée. Mais il y a une minorité non négligeable, et parfois 10

dangereuse, de musulmans orthodoxes, islamistes, et de salafis, qui résistent au processus d’assimilation. Cette minorité adopte des stratégies de résistance à l’intégration, se servant de moyens modernes de communication tels que l’Internet, ainsi que de la mosquée devenue centre de ralliement et point focal de leur activité. L’exigence que les femmes doivent porter le voile, le soutien aux Palestiniens, la haine envers les États-Unis et le recours à la violence ont aussi pour but d’obliger les musulmans à se défendre dans une société occidentale considérée comme hostile, et à affirmer leur identité religieuse et culturelle1. La réaction britannique a été le développement de ce qu’on appelle le multiculturalisme ou l’acceptation de la variété culturelle et ethnique jugée enrichissante pour tous. On ne peut pas dire que cette politique ait eu un grand succès. Les musulmans anglais sont souvent, pour employer la phrase de M. E. Yapp, « des demi-Britanniques qui conservent des passeports pakistanais et bangladeshis et qui peuvent vivre leur existence pratiquement sur deux continents ». Le conflit des civilisations se déroule tout autant en Angleterre qu’en Orient2. Les problèmes du multiculturalisme sont également ressentis en France. En 2004, Blandine Kriegel, présidente du Haut Conseil à l’intégration, déclarait que « les multiculturalistes ont raison de prôner l’ouverture à la différence culturelle. Ils ont tort d’exhorter à rompre avec

1. Voir l’article de M. E. Yapp, « In the Land of War », dans The Times Literary Supplement, 28 janvier 2005, p. 10. Sur la multiplicité des groupements islamiques, voir l’analyse perspicace de Mohamend Cherkaoui, Morocco and the Sahara. Social Bonds and Geopolitical Issues (Oxford, 2007) : « It is known that terrorism leaves no stone unturned, and that it exploits misinterpretations of Islam. Therefore one must beware of any tendency to lump together different trends. » 2. Ibid.

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notre tradition d’intégration »1. Avec près de 173 000 nouveaux immigrés légaux en 2003, la France s’engageait à donner une formation civique à ces nouveaux immigrés et à leur enseigner les lois de la République que, de leur côté, on leur demandait de respecter. Les incidents lors du match France-Algérie, au cours duquel on avait sifflé le drapeau français (genre d’incident qui a été répété par la suite au sujet de La Marseillaise) indiquent bien le chemin qui reste à parcourir pour faire partager le sens d’appartenance à la France à certains milieux d’immigrés. En Angleterre, l’homme politique conservateur, Lord Tebbit, déplorait que lors de matches de cricket entre le RoyaumeUni et le Pakistan, certains immigrés soutenaient l’équipe pakistanaise. D’un autre côté, si un État ou une nation se définit par son histoire, par ses traditions politiques et religieuses, par sa culture ou par son influence passée dans le monde, comment cette intégration de communautés fondamentalement différentes sous tous ces aspects peut-elle se faire ? Comme le souligne Bhikhu Parekh : « “Nous” ne pouvons pas “les” intégrer aussi longtemps que “nous” restons “nous” ; le “nous” doit se resserrer afin de pouvoir créer un nouvel espace commun dans lequel “ils” peuvent être accommodés et faire partie d’un “nous” nouvellement reconstitué »2. Dans son ouvrage sur Léon l’Africain, l’historienne américaine Natalie Zemon Davis nous a montré une nouvelle fois comment, même au XVe siècle, les ponts n’étaient jamais rompus entre musulmans, chrétiens et juifs. Les

1. Propos recueillis par Alexis Lacroix dans Le Figaro, 11-12 décembre 2004, p. 12. 2. Bhikhu Parekh, Rethinking Multiculturalism. Cultural Diversity and Political Theory (Londres, 2001), cité par Charles Taylor dans The Times Literary Supplement, 20 avril 2001, p. 4.

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échanges intellectuels, tout autant que les échanges commerciaux, étaient des réalités de cette époque. On était conscient de ce que les trois religions avaient en commun1. Cet esprit n’est pas mort : c’est même un signe d’espoir. Au sujet du rôle de la religion, il faut cependant établir un cas particulier pour l’hindouisme. En effet, l’hindouisme moderne, l’hindutva, ne promeut pas tellement la religion que la réussite matérialiste pour ceux qui pratiquent l’hindouisme. Hindutva n’a aucun problème, ni avec la modernité, ni avec la civilisation occidentale2. La question du conflit des civilisations est donc liée, en partie, à un facteur religieux. Géographiquement, ces conflits se situent en Afrique et en Asie, mais la présence de communautés musulmanes grandissantes en Occident leur donne un prolongement européen qui pèse de plus en plus lourdement sur la vie politique de nos deux pays. * La chute de l’Union soviétique a-t-elle été une victoire pour la démocratie, ou bien marque-t-elle un retour aux nationalismes du passé ? Les dangers qui guettent les journalistes d’opposition en Russie indiquent clairement que le nouveau système démocratique de ce pays laisse encore beaucoup à désirer. L’ingérence russe en Géorgie et le soutien apporté à l’Ossétie révèlent la force latente des différents nationalismes à l’intérieur d’un nouveau pays. Quant au problème russe, il est assez simple et a été très bien analysé par Thérèse Delpech : « Il s’agit de reconnaître la fin de l’empire… pour admettre que, depuis maintenant trois siècles, la Russie est
1. Natalie Zemon Davis, Trickster Travels. In Search of Leo Africanus, a 16th-Century Muslim between Worlds (Londres, 2006). 2. Amit Chauduri, « The Suborning of Saffron. How Hinduism became a Rich Man’s Religion », The Times Literary Supplement, 31 mai 2002, p. 14-15.

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