Université et Société aux Etats-Unis

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" Le progrès de la connaissance scientifique et de son rôle dans le développement social a remplacé les crises de socialisation par des conflits sociaux de portée générale, à travers lesquels commencent à se dessiner les rapports et les conflits de classes propres aux sociétés technocratiques. L'université, parce qu'elle est un centre de production et de diffusion de la connaissance scientifique, devient de plus en plus un lieu central des conflits sociaux de notre temps. "





L'université a eu successivement une fonction d'adaptation au changement économique et à l'intégration nationale, de consolidation d'une élite dirigeante, enfin, de production scientifique et technique. Cette dernière place l'université au coeur des forces et des rapports de production et lui donne un rôle politique. C'est contre sa participation au pouvoir de classe que s'est soulevé le mouvement étudiant de 1964 à 1970. Il a mis en cause les liens de l'université et des dirigeants, s'est mêlé au soulèvement des Noirs, a animé la lutte contre la guerre au Viet-Nâm, a exprimé le refus de "l'abondance".





Une contribution capitale au problème de la place du système d'éducation dans la société.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
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EAN13 : 9782021335026
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couverture

DU MÊME AUTEUR
AUX MÊMES ÉDITIONS

Sociologie de l’action

1965

 

La Conscience ouvrière

1966

 

Ouvriers d’origine agricole

(en collaboration avec O. Ragazzi)

1961

 

Le Communisme utopique (Le mouvement de mai)

1968 et 1972

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

La Société post-industrielle

Denoël-Médiations

 

L’Évolution du travail ouvrier aux usines Renault

C.N.R.S.

 

La Civilisation industrielle

(sous la direction de l’auteur)

La Nouvelle Librairie de France

 

Les Travailleurs et les Changements techniques

(sous la direction de l’auteur)

O.C.D.E.

 

Huachipato et Lota

(en collaboration)

C.N.R.S.

 

Les Ouvriers et le Progrès technique

(en collaboration)

Armand Colin

INTRODUCTION

Production, adaptation, reproduction


L’enseignement et, en particulier l’enseignement supérieur, a trois fonctions principales ou, plus exactement, se situe aux trois niveaux de fonctionnement d’une société.

Il ne s’agit pas, dans cette introduction générale à une étude sur les relations du système universitaire et de la société américaine, d’énumérer les divers aspects de l’activité des collèges1 et universités : recherche, diffusion de la connaissance, socialisation d’une partie de la jeunesse, etc., en suivant d’aussi près que possible les intentions et les formes d’organisation de divers types d’établissements, mais plutôt de s’interroger sur la société elle-même et sur le rôle qu’y joue l’enseignement supérieur.

Je distingue trois niveaux d’analyse car l’étude de la société doit :

1° d’abord considérer les orientations culturelles et les rapports de classes, c’est-à-dire des forces sociales engagées dans un conflit pour le contrôle de ces orientations culturelles et donc des modes d’action de la société sur elle-même ;

2° puis examiner les mécanismes par lesquels ces orientations et ces rapports de classes se transforment en décisions sociales ;

3° enfin descendre au niveau des organisations, qui sont le lieu à la fois de l’activité technique et des idéologies qui cherchent à intégrer l’ensemble social.

Recherche, enseignement général, formation professionnelle, socialisation de la jeunesse, chacun de ces aspects de la vie universitaire peut être examiné à chacun de ces niveaux et ne peut donc pas l’être successivement.

On aurait pu aussi étudier séparément divers types d’établissements, car il est évident que Harvard et un Junior College, un Liberal Arts College de moins de 1 000 étudiants et une grande université d’État n’ont ni les mêmes fonctions, ni les mêmes problèmes. Si cette solution a été complètement écartée, c’est parce qu’il a semblé indispensable de reconnaître l’unité du système universitaire, au-delà de la diversité des établissements. Cette unité n’est pas un fait d’observation, puisque l’organisation de l’enseignement supérieur ne répond pas à des directives centrales ; elle est seulement une hypothèse de travail qui découle directement de la perspective qui vient d’être indiquée, car il ne peut y avoir de séparation complète entre la production d’une société par elle-même, la gestion de ses changements et la reproduction de son organisation. La diversité des établissements indique la complexité des rapports entre ces fonctions et aussi la diversité ou les oppositions des catégories sociales dont les futurs membres participent — ou ne participent pas — à l’enseignement supérieur. C’est l’objet principal du livre qu’on va lire, d’essayer de montrer la nature de l’unité — changeante selon les époques — d’un système universitaire et donc sa place dans la société.

 

A. En premier lieu, l’activité universitaire contribue à la création du champ culturel d’une société. L’aspect le plus essentiel de cette activité est la constitution de modèles de connaissance. Il est fréquent que ces modèles aient été inventés en dehors des universités, mais aucune université ne peut être étrangère aux recherches et aux débats scientifiques qui permettent la création de tels modèles. Suivons ici les brillantes analyses de Michel Foucault2 et de Serge Moscovici3 en nous limitant à la période moderne. L’époque « classique », de Galilée à Descartes et à Newton, crée une « nature », c’est-à-dire une mise en forme culturelle du monde matériel, qu’on peut nommer mécanicienne, et dont le mode de pensée se retrouve aussi bien en grammaire, en biologie et en économie qu’en physique. Le XIXe siècle remplace cette « nature » par une autre, définie par l’évolution, donc par le triomphe d’une approche historique dont Darwin est le plus grand théoricien et qui commande la pensée des historiens, celle de Marx, de Spencer et des positivistes. On peut penser que notre siècle remplace cette vision du monde, qui est moins un corps d’idées qu’un ensemble de catégories intellectuelles, dont le sens et les implications ne sont pas nécessairement conscients, par l’analyse interne de systèmes qui, après avoir triomphé en physique, a renouvelé la biologie, la linguistique et l’économie. On ne peut s’interroger sur une université sans se demander d’abord si elle est intellectuellement créatrice, c’est-à-dire si elle participe à la création de l’un ou l’autre de ce que Moscovici nomme des « états de nature ».

A cette création de connaissance s’ajoute un autre rôle culturel fondamental. Une société, en même temps qu’elle développe une praxis de connaissance, se représente sa créativité et élabore un « modèle culturel » qui oriente son action sur elle-même. Dans les sociétés comme la nôtre, où l’action de la société sur elle-même est puissante, cette créativité est saisie « pratiquement » et c’est la science elle-même qui forme le modèle culturel de la société. Plus on s’éloigne de ces sociétés et plus les modèles culturels se dissocient de la pratique. La créativité peut être saisie comme celle d’un Dieu créateur, comme celle de l’État organisateur des échanges, comme celle du marché et de l’entreprise et chacun de ces modèles culturels est lié à un modèle de connaissance.

Quelles que soient les formes particulières d’organisation d’une université, celle-ci doit d’abord être située à l’intérieur d’un modèle culturel. Il n’est donc jamais satisfaisant de parler de l’évolution et de l’histoire des universités allemandes, américaines ou anglaises, comme si la continuité d’une institution indiquait celle d’une fonction sociale. Les professeurs croient volontiers que le développement des universités est commandé par le progrès de leurs conditions de travail, par leur propre professionnalisation. Ce n’est pas entièrement faux, mais la science n’est pas seulement une activité professionnelle, elle est d’abord un modèle culturel. Le développement de celui-ci est lié aujourd’hui à la capacité de notre société de retirer de la consommation une certaine partie de son produit pour le consacrer à améliorer la productivité du système. Le développement de la science dépend donc dans notre société de conditions analogues à celles qui permirent dans d’autres sociétés la construction des églises, des palais ou des grandes œuvres du capitalisme industriel du XIXe siècle, c’est-à-dire avant tout l’existence d’une capacité centrale de décision, d’un pouvoir central qui peut concentrer des ressources vers le type culturellement valorisé d’investissements. Si cette capacité centrale de décision n’existe pas, le progrès scientifique peut, dans n’importe quelle société, se développer, mais l’importance de la science ou de tout autre modèle culturel en est considérablement diminuée. Si on considère le XIXe siècle, on voit que la science s’y est développée encore en grande partie en dehors de l’université. Ni Darwin, ni Marx, ni Pasteur, n’appartenaient à des universités. En revanche l’organisation universitaire a reçu une grande importance là où s’exerçait une volonté centrale de développer un modèle culturel nouveau, un historicisme dont l’expression politique concrète fut l’État national. De là l’importance des créations de la Révolution française et de Napoléon et plus encore celle de l’université de Berlin, réponse à la défaite de la Prusse à Iéna et instrument de formation, tout au long du siècle, d’une conscience nationale allemande. On verra dans un instant qu’aux États-Unis aussi les collèges et universités ont eu ce rôle, mais il fut limité au XIXe siècle, du fait même de la faible intégration nationale de ce pays et du faible rôle de l’État national. Au contraire, dans une société et une culture différentes, alors que le modèle culturel prenait la forme de la science et de la croissance et non plus du « progrès » au sens du XIXe siècle, alors que l’université devenait matériellement le lieu principal d’élaboration d’un modèle de connaissance, les États-Unis, devenus un État national plus fort, ont créé un système universitaire, lieu d’invention du nouveau modèle culturel et d’une vigueur remarquable. Ainsi l’autonomie professionnelle des scientifiques est étroitement liée à la centralisation du pouvoir politique. Les États-Unis sont probablement un des pays où cette autonomie a été le plus souvent réclamée, s’est développée le plus lentement et a atteint ensuite, dans la période contemporaine, un de ses degrés les plus élevés.

Ces observations ne peuvent être séparées de celles qui concernent les rapports entre l’université et la domination de classe. Le modèle culturel d’une société n’est pas l’idéologie d’une classe dirigeante ; il est un élément essentiel du champ culturel dans lequel se forment des conflits de classes, et les classes antagonistes luttent pour l’appropriation du modèle culturel, comme pour celle des moyens de production. Mais l’université, comme tout agent de développement d’un modèle de connaissance et d’un modèle culturel, est d’abord liée à la classe dirigeante. Formation de l’élite sociale, diffusion de son idéologie, activité liée aux demandes de la classe dirigeante, autant d’aspects de ce lien, car la connaissance n’est pas neutre, dans la mesure où elle utilise des ressources sociales. Si les universités soviétiques résistent au développement des sciences sociales, c’est parce que le pouvoir technocratique issu d’une révolution populaire se sent menacé par un examen de sa politique qui ne se conformerait pas à son idéologie. Si moins de ressources ont été consacrées aux États-Unis à l’étude de nombreux problèmes sociaux qu’à la publicité, c’est aussi parce que celle-ci apporte plus de profits à la classe dirigeante. On verra dans un instant que ce lien n’est pas le seul qui unit le système universitaire à la domination de classe. Je ne considère ici que l’action exercée directement par la classe dirigeante, matériellement et idéologiquement, pour orienter l’effort de connaissance et de formation, donc l’œuvre productrice du système universitaire. Cette action est toujours limitée à la fois par l’autonomie du modèle de connaissance et par celle du modèle culturel. Mais elle est toujours présente, car ce modèle culturel n’est pas en dehors du champ conflictuel des classes sociales. Les rapports entre cette dépendance et cette autonomie de la production universitaire prennent des formes variables. Une classe dirigeante montante s’appuie sur un modèle de connaissance et un modèle culturel nouveaux pour combattre une ancienne classe dirigeante. D’autre part le pouvoir politique est plus ou moins étroitement lié à la classe dirigeante. De même qu’on vient de dire qu’un rôle important de l’État national renforçait le rôle de production d’un modèle culturel donné à l’université, on peut dire qu’il entraîne aussi une plus forte domination de la classe dirigeante sur l’université.

C’est une illusion de croire que les universités prospèrent dans une situation d’« indépendance » et que le respect par tous de la « citadelle du savoir », selon l’expression de J. Conant, est favorable au progrès d’une production intellectuelle désintéressée.

Les universités européennes ont bien connu cette liberté illusoire, qui n’a entraîné que la routine et la bureaucratisation corporative. Le développement universitaire n’est jamais indépendant de son engagement politique, au côté du pouvoir ou au côté des forces de transformation sociale.

Plus le modèle culturel d’une société est « pratique », plus la classe dirigeante s’efforce de le contrôler directement. L’autonomie sociale des universités est ainsi de plus en plus menacée ou, corollaire de cette affirmation, les universités deviennent de plus en plus un des terrains des luttes sociales.

Du XIXe siècle au XXe siècle le changement est éclatant. Mais il existe une différence importante entre les universités commandées par un État volontariste et celles qui, pour reproduire les expressions du XIXe siècle, sont plus liées à la « société civile » qu’à l’État. Beaucoup d’universités latino-américaines aujourd’hui, placées dans un milieu social et culturel proche de celui du mouvement des nationalismes du XIXe siècle européen, connaissent cette activité politique, entièrement liée au développement national, comme en témoignent les exemples célèbres des universités argentines au moment de l’arrivée au pouvoir d’Irigoyen, de l’université nationale de Montevideo sous Battle y Ordonez, de l’U.N.A.M. sous Cardenas au Mexique, de l’université du Chili sous la première présidence d’Arturo Alessandri. Ainsi la professionnalisation des scientifiques, le rôle important de l’État et la présence des luttes sociales dans l’université sont trois attributs du même type d’université, tandis qu’une faible professionnalisation, la domination d’une classe dirigeante faiblement associée à un pouvoir politique maintenu limité, et la soumission des étudiants à un modèle d’éducation insistant sur l’intégration sociale définissent un autre type. Les collèges et universités américaines ont d’abord connu le second type avant de connaître le premier et ses conséquences.

Tel est le premier niveau d’analyse sociologique du monde universitaire, celui qui le définit par rapport au modèle de connaissance, au modèle culturel et aux rapports de classes dans une société.

On verra qu’aux États-Unis, en ne considérant que ce niveau d’analyse, le système universitaire, tel qu’il se constitue dans le dernier tiers du XIXe siècle, ne joue pas un rôle central dans la société américaine. Celle-ci joue elle-même un rôle limité dans la création et le développement du modèle historiciste de connaissance qui doit beaucoup plus aux Anglais, aux Allemands ou même aux Français. La dépendance par rapport à la « société civile » est directe, ce qui limite l’autonomie professionnelle des enseignants.

Il en va tout autrement au milieu du XXe siècle, quand la créativité culturelle des universités américaines et leur dépendance à l’égard de l’État sont plus fortes et les placent au cœur des conflits politiques et des transformations sociales et culturelles.

Dans la période intermédiaire, créativité et dépendance sont faibles ; le système universitaire est davantage tourné vers lui-même et vers les problèmes d’éducation. On verra, en définissant le troisième niveau de cette analyse générale, que ce type de fonctionnement est associé à un autre type de lien avec le système des classes sociales.

 

B. Le deuxième niveau d’analyse concerne l’ensemble des mécanismes, nous dirons des institutions, par lesquels une société organise son changement, c’est-à-dire son adaptation à des modifications survenues à l’intérieur d’elle-même ou dans son environnement. L’université est un lieu de décision politique. Il arrive que la participation de l’université aux décisions qui la concernent soit faible. Ce sont alors des autorités politiques, centrales ou régionales qui, par des mesures législatives ou administratives, déterminent les changements à apporter à l’organisation universitaire pour qu’elle réponde convenablement à ce qu’on nomme les besoins de la société. Dans d’autres cas, au contraire, les universités elles-mêmes ont un véritable gouvernement, ou du moins il existe une forte interaction entre décideurs à l’intérieur et à l’extérieur de l’université, de sorte que d’importantes initiatives en matière de recrutement et de formation, de recherche et d’application sont à l’initiative de l’université.

On peut penser que plus une société est « mobile », plus sa composition professionnelle change rapidement, moins la transmission d’un héritage culturel et plus la formation de professionnels d’un nouveau type sont importantes, et plus aussi l’autonomie de décision de l’université est normalement grande. Mais ce ne sont pas les seuls déterminants à prendre en compte.

Plus le rôle de l’État national est grand, plus le système universitaire est organisé et plus aussi la capacité de décision interne de l’université est limitée. La rigidité et la centralisation peuvent être très favorables à la diffusion rapide de certains changements décidés au sommet, mais plus les changements de la société sont rapides et la société complexe et plus ce type de politique de changement est inefficace. Une forte soumission à la classe dirigeante plutôt qu’à l’État s’accompagne donc normalement d’une forte autonomie de décision pour l’université, à condition au moins qu’il s’agisse d’une classe réellement dirigeante, et non pas seulement d’une classe dominante, c’est-à-dire plus préoccupée du maintien de l’ordre social que du développement des forces de production dont elle dirige la gestion.

L’expérience française montre que la pire des situations est celle où un État national, nourri de traditions centralisatrices, s’est laissé peu à peu coloniser par des intérêts particuliers et surtout par des groupes économiques ou sociaux soucieux d’être protégés par l’État pour maintenir leur position traditionnelle plus que pour se lancer dans des transformations économiques ou culturelles. L’université risque alors de n’être plus gérée que par une alliance des bureaucrates de l’administration publique et des notables universitaires, au jour le jour, organisant une résistance générale à tout changement organisationnel.

Autant le système universitaire américain du XIXe siècle apparaît assez faible du point de vue de la créativité culturelle, autant sa capacité d’adaptation, d’invention organisationnelle et d’adaptation à des demandes sociales diverses et en rapide changement apparaît exceptionnelle. L’importance des présidents dans l’histoire académique américaine montre cette importance du système de décision interne de l’université. On peut prédire, à partir des observations précédentes, que cette capacité politique a diminué dans la période la plus récente, du fait même que le rapport à l’État national se faisait plus étroit et surtout du fait que les conflits politiques pénétraient dans l’université. Mais, même si de telles réserves doivent être faites, il demeure que la flexibilité et la capacité d’initiative de l’enseignement supérieur américain sont immenses, au point même de dérouter l’observateur étranger qui ne rencontre presque aucune règle générale d’organisation, qui n’arrive pas à définir le niveau des titres ou même un curriculum type pour une certaine formation professionnelle. Dans la dernière partie du XIXe siècle on assiste, en peu d’années, à une extraordinaire série de créations ou de transformations d’universités et, pendant cette période, le rôle essentiel de l’université est certainement d’accompagner et d’accélérer la transformation de la société, qui conduit à l’intégration nationale et à la formation d’une élite nationale.

On ne peut évidemment considérer que cette capacité politique s’exerce dans un vide social. Elle est au contraire d’autant plus grande qu’elle s’inscrit plus clairement à l’intérieur des limites fixées par une domination de classe. Mais elle ne se réduit nullement à la mise en œuvre d’une politique conforme aux intérêts de la classe dirigeante, expression si générale de toute manière qu’elle ne rend pas compte des différences considérables qui séparent les systèmes universitaires de divers pays capitalistes. La grande flexibilité du système américain est liée au fait qu’il fut à la fin du XIXe siècle et est à nouveau aujourd’hui beaucoup plus un instrument de formation d’un nouveau type de société qu’un moyen de reproduction d’un ordre social antérieur.

 

C. En troisième et dernier lieu, une université est une organisation, occupant un territoire, possédant un système d’autorité, utilisant certaines ressources en vue d’objectifs définis et selon certaines règles de fonctionnement ; or une organisation a toujours deux faces. D’un côté elle utilise des techniques et correspond à une certaine forme d’organisation du travail, plus ou moins différenciée. De l’autre elle possède des forces d’intégration qui ne sont que la projection dans un domaine technique d’un champ culturel et social, c’est-à-dire à la fois d’un modèle culturel et d’une domination de classe. Il faut insister sur la différence entre les deux liens du système universitaire avec les rapports de classes. Je reviendrai à plusieurs reprises sur cette distinction, qui doit être dès le début présente à l’esprit.

Au premier des trois niveaux d’analyse, le système universitaire sert directement la classe dirigeante, soit qu’il soit le véhicule de son idéologie, soit qu’il participe lui-même aux forces de production qui sont gérées par cette classe dirigeante.

Ici, au contraire, au niveau du système universitaire considéré comme une organisation, c’est beaucoup moins le contenu des orientations qui est important que la reproduction d’un ordre social, c’est-à-dire le maintien des distances et des barrières, la sélection, voire la ségrégation. Peu importe le contenu donné à l’éducation ; ce qui compte est la différence établie entre les classes sociales. Prenons un exemple extrême : dans la France du XIXe siècle, plus encore qu’aujourd’hui, existent une école du peuple et une école de la bourgeoisie. Même au moment où l’une et l’autre parlent de la patrie, de la science et du progrès, l’important est que le système scolaire repose sur des oppositions : travail intellectuel contre travail manuel, humanisme contre technique, expression verbale contre gestes, prouesse contre imitation, qui traduisent dans le domaine de l’éducation la séparation et la hiérarchie des classes sociales.

L’ensemble de ces catégories forme l’idéologie du système. Celle-ci n’est pas indépendante de l’idéologie de la classe dominante, mais la transcrit en termes « désintéressés », abstraits, voire techniques. Son rôle principal est d’organiser et d’interpréter la domination de la classe supérieure et la dépendance des classes populaires ; ainsi se constitue un modèle d’ordre et de répartition qui reproduit les inégalités.

Les conceptions les plus générales de l’éducation impliquent le plus souvent un type de hiérarchisation sociale. Cette idéologie peut ne pas être explicite ; elle ne peut pas être inconsciente. Elle l’est d’autant moins que la société est davantage en changement et que le système scolaire doit s’adapter à ces changements, c’est-à-dire combiner la séparation des classes et l’intégration de l’ensemble du système.

Mais il serait faux, à ce niveau aussi, de réduire les conduites et les représentations universitaires à l’idéologie du système des classes.

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