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Valeur et Prix

De
244 pages
La chute du mur de Berlin, en 1989, suivie de l'effondrement de plusieurs des régimes politiques qui se réclamaient du marxisme, a constitué pour plusieurs la faillite de la pensée de Marx. Les années 1990 et 2000 n'ont pas marqué l'essoufflement d'un débat commencé en 1867 avec la publication du premier livre du Capital, portant sur la théorie de la valeur et des prix. Les économistes recherchent toujours à résoudre un problème qui, outre ses dimensions économique et mathématique, recèle un enjeu politique.
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B i B l i o t H è q u eH i s t o r i q u ed um a r x i s m e
Gilles DostAler
Valeur et Prix
HISTOIRE D’Un DébàT
NOUvELLE éDITIOn RévISéE ET àUgMEnTéE
AvanT-pROpOS dE MIchEL BEaud
Valeur et Prix Histoire d’un débat
nouvelle édition révisée et augmentée
B I B L I O T H È Q U EH I ST O RI QU ED UM AR X I S M E
COLLECTION FONDÉE ET COORDONNÉE PARÉRICPUISAIS&EMMANUELCHUBILLEAU
DANS LA MÊME COLLECTIONGeorges SOREL Œuvres I. ESSAIS DE CRITIQUE DU MARXISME ET AUTRES ESSAIS SUR LA VALEUR-TRAVAIL
Patrick GAUD DE LA VALEUR-TRAVAIL À LA GUERRE EN EUROPE
Jacques D’HONDT
L’IDÉOLOGIE DE LA RUPTURE
B I B L I O T H È Q U EH I ST O RI QU ED UM AR X I S M EGilles Dostaler
Valeur et Prix Histoire d’un débat
nouvelle édition révisée et augmentée
Avant-propos de Michel Beaud
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00981-0 EAN : 9782343009810
Avant-propos
C’était dans les années 1970 à Vincennes, au Département d’économie politique, dans l’unique bureau affecté à la vingtaine d’enseignants qui y travaillaient. Un grand jeune homme, très gentil, très poli se présenta à moi. Il venait du Québec. Il voulait faire une thèse sur l’impérialisme. J’ob-jectais que ce n’était pas un sujet pour une thèse : bien trop large. Il parut désappointé. Cela se passait dans un incessant brouhaha d’allées et venues, d’étudiants qui cherchaient un enseignant et de collègues qui venaient me saluer, mais qui avaient justement quelque chose à me demander... Il se leva, me remercia et partit. Je crois avoir eu l’impression qu’il ne revien-drait pas. Il revint plusieurs fois, toujours avec des sujets qui découlaient du précé-dent et que toujours je trouvais trop amples. Il revint avec une nouvelle proposition : le problème de la transformation de la valeur en prix de pro-duction chez Marx. Un sujet que je connaissais mal et auquel j’étais aller-1 gique . Je le lui dis. Il m’écouta avec attention et maintint sa demande. Je lui nommais deux ou trois enseignants de la place de Paris qui pouvaient le diriger sur ce sujet. Il sourit avec une parfaite sérénité: il les avait déjà
1. En fait, mais je ne le lui ai pas dit alors, depuis que je travaille en économie, j’ai exclu la valeur, donc tous les débats sur ce concept, du champ de l’économie, estimant que cela rele-vait de la métaphysique, donc de la philosophie ou de l’anthropologie. N’étant pas marxiste (même si je juge considérable l’apport de Marx pour l’analyse du capitalisme, et des modes de production) ni marxologue, je me sentais incompétent face à un débat séculaire que je n’ai jamais cherché à aborder. À mes yeux, pour les économies de marché et donc le capitalisme, les seules grandeurs pertinentes et mesurables sont les coûts monétaires et les prix du marché.
IIValeur et Prix – Histoire d’un débat
rencontrés, ils étaient prêts à suivre ses travaux, mais c’était avec moi qu’il voulait faire sa thèse. Sa résolution me parut entière. J’acceptai à condition qu’il travaille avec les meilleurs connaisseurs du sujet. Il fit une thèse excellente, acceptée avec la meilleure mention et toutes les félicitations souhaitées. Un éditeur approché par lui trouva que c’était un travail beaucoup trop important : il en fit deux livres, dont celui-ci. Je n’ai jamais su pourquoi il avait voulu faire sa thèse avec moi. Je ne le lui ai jamais demandé.
Dans les années 1980 à Montréal, Gilles Dostaler était devenu profes-seur ; il avait milité pour l’indépendance du Québec ; avec ses collègues il pourchassait encore les anglicismes ; il avait milité et exercé des responsa-bilités comme syndicaliste à l’UQAM – Université du Québec à Montréal, créée comme Vincennes après 1968 et qui fonctionnait aussi en petites unités d’enseignement. En tant que syndicaliste, il avait négocié – avec la direction de l’Université et avec les représentants des étudiants – une charte : un impressionnant document qui réglait presque tous les moments de la vie universitaire, qui était respecté et permettait d’éviter que des situations litigieuses dégénèrent. Il m’avait fait inviter à l’UQAM pour donner un cours sur la politique économique du gouvernement de gauche en France. Avec l’Association d’économie politique, dont il avait été un cofondateur, Gilles Dostaler organisait chaque année un colloque sur un auteur contemporain. De mon côté, j’avais créé à Vincennes un troisième cours d’HPE – Histoire de la pensée économique, sur ses développements depuis Keynes. Nous déci-dâmes de travailler ensemble sur ce domaine. Invitations réciproques pour des enseignements, des séminaires ou des colloques : c’est de là qu’est né notre projet de livre commun. J’avais plus de métier et de publications. Lui avait une bien meilleure connaissance des pensées et des théories économiques contemporaines. Nous ne l’avons jamais explicité, mais c’est, je crois sur ces bases que nous avons décidé de nous partager le travail de préparation et de rédaction à égalité, chacun prenant en charge la moitié des chapitres de l’historique et la moitié des auteurs du dictionnaire. La liste des auteurs et le plan de l’historique ont été établis ensemble et les contenus des chapitres discutés. Le style devait être sobre. Chaque texte était envoyé à l’autre qui le ren-voyait annoté et avec des propositions de corrections – l’auteur du texte en établissant la version définitive. Il n’y eut ni retard, ni tension, ni le moindre accrochage. Après avoir pris connaissance deLa Pensée écono-mique depuis Keynes. Historique et dictionnaire des principaux auteurs, Edmond Blanc, directeur de collection au Seuil, avec qui j’avais déjà publié quatre livres et qui avait d’emblée accepté notre projet, nous a dit : « J’ai joué au petit jeu d‘essayer de deviner qui avait écrit quoi. Sans succès ». De mon point de vue, ce fut une collaboration quasi-parfaite. Au cours de ces années, j’ai pu apprécier beaucoup des qualités de Gilles : rigueur, préci-sion, ampleur des connaissances, un mélange d’exigence et de souplesse,
Valeur et Prix – Histoire d’un débatIII
de solidité et de modestie, et une double capacité de concentration et de vision d’ensemble. Ensuite, avec ses travaux sur les libéralismes, Hayek, Keynes et tant d’autres auteurs, Gilles Dostaler s’est imposé comme le plus important auteur francophone en la matière, avec à mes yeux cette immense qualité : de ne jamais rester enfermé dans les limites de l’économie. Il m’est arrivé de regretter de ne pouvoir comme étudiant aller l’écouter. Sur l’économie politique, la science économique, les grands économistes son œuvre est immense: elle s’enracine dans quatre décennies, des dizaines de milliers d’heures – probablement plus de cent mille... – de tra-vail, de lectures, d’analyses, de réflexion, de recherches, de vérifications, de discussions, de débats, d’enseignements, de remises en cause, de recons-truction, d’écriture et de réécriture, bref de pensée. Car, dans l’immense domaine des activités intellectuelles, Gilles Dostaler a non seulement été un éminent spécialiste, sur certains domaines un éru-dit, mais à mes yeux avant tout, un penseur. Penser le verbe, pensée le substantif : je vais maintes fois employer ces mots ; je précise donc d’emblée. Dans le travail de penser, ce n’est pas seulement le cerveau qui est concerné, mais l’être entier. La pensée ne peut se réduire au jeu ou au tra-vail sur les mots, les idées, les phrases ou les modèles mathématiques ; elle ne se réduit pas non plus aux domaines du discours ou de la connais-sance ; elle implique, outre le travail intellectuel, l’éthique, le jugement, la responsabilité, les processus de choix, la capacité de décider, la volonté d’agir... Penser, c’est donc générer des représentations et des formulations, mais aussi des analyses, des jugements, des perspectives d’action et des déci-sions. À la limite, comme l’a écrit Albert Camus en 1942, « Penser, c’est 2 avant tout, vouloir créer un monde » . En 2011, je recevais un texte de psychothérapeutes de Poitiers : ils s’in-quiétaient de ce que, en « emboîtant le pas à la science », leur discipline ne soit « devenue acéphale », dès lors qu’« il ne s’agit plus de réfléchir, mais seulement de compter, d’évaluer ». C’est une crainte que je nourris depuis bien des années pour l’écono-3 mie :une discipline envahie d’un côté par la formalisation, la mathémati-sation, la modélisation, d’un autre par la glose et la disputation théoriques, et d’un autre encore par le diagnostic et la préconisation pour le service du Prince. Tout cela mené sans que la pensée soit en situation de maître d’œuvre. Or, dans un monde où la place de la pensée se restreint sans cesse, Gilles a opiniâtrement, obstinément pensé: dans son travail comme dans ses
2. Albert Camus, «La Création absurde », 1942, inEssais, NRF, La Pléiade, (1965) 1967, p. 177. 3. « Y a-t-il encore place pour la pensée dans l’univers des économistes universitaires ? », in L’Économie, une science pour l’homme et la société,Mélanges en l’honneur d’Henri Bartoli, Publications de la Sorbonne, Paris, 1998, p. 21-36.
IVValeur et Prix – Histoire d’un débat
conversations, à son bureau comme dans ses marches. Il a toute sa vie été animé par le désir de penser. Et il l’a notamment été dans ses travaux en économie :échappant aux normes académiques, à l’embrigadement dans des écoles ou des chapelles, à l’enfermement dans des constructions théo-riques – trop souvent des boîtes à outils vite obsolescentes –, il a choisi de penser en liberté. Et, liberté suprême dans un temps qui privilégie tout à la fois l’idéologie, le pratico-pratique et la formalisation, il s’est consacré à penser la pensée économique, récente ou lointaine, avec ses continuités et ses ruptures. Non pas l’histoire de la pensée économique des programmes universitaires – quand elle était encore au programme –, trop souvent réduite à un inventaire de théories, d’analyses et de constructions idéologiques ; mais la pensée de l’économie telle qu’elle s’est forgée dans quelques œuvres majeures. Car, quitte à penser, Gilles Dostaler a choisi de le faire avec les plus grands :Marx, Keynes, Hayek notamment. Il s’est immergé dans leurs œuvres, sans jamais s’y enfermer. Car il cherchait à en comprendre tous les aspects, des racines aux conditions – individuelles, sociales, politiques – de leur production; des lignes de forces aux points d’hésitation, de contradiction ou de révision; des convergences (parfois avec des adver-saires) aux discordances (parfois avec des proches). La pensée de ces auteurs il la saisit, la comprend, la restitue de la manière la plus ample, la plus profonde, la plus compréhensive possible.
Avec le recul, la thèse de Gilles Dostaler – et doncValeur et prixqui en est issu – s’inscrit parfaitement dans ce qui sera le travail de sa vie : avant celles de Hayek et de Keynes, c’est la pensée de Marx qu’il a, en premier, cherché à percer; son travail sur le débat sur la transformation s’inscrit dans cette démarche: les commentaires qu’il formule dans sa préface de cette nouvelle édition en témoignent. Trente cinq ans après lui avoir consacré un travail approfondi, Gilles Dostaler reste comme bien d’autres fasciné par ce «problème »,cette « énigme » ; en même, temps, il reconnaît que ses « positions sur ces ques-tions ont évolué ». Au début des années 1970, il était, écrit-il, « à la recherche du vrai Marx, auquel aurait correspondu un authentique marxisme, qui ne serait pas vicié par le révisionnisme ou le gauchisme». Mais, 35 ans après, il constate que «Marx était un être fait de chair et de sang, complexe et contradictoire, comme nous le sommes tous. Cela se traduit par une œuvre qui plonge ses racines dans la vie de son auteur. Marx a été témoin d’une série d’événements, certains qu’il a vécus du reste très intensément, qui l’amenèrent à opérer des virages parfois abrupts aussi bien dans ses orientations politiques que théoriques ». Et il a ce jugement : « Je ne dirais pas pour autant que tout se vaut chez Marx. II y a des forces et des fai-blesses, des intuitions fulgurantes, des thèses d’une extraordinaire fécon-dité en même temps que des erreurs manifestes et des prédictions
Valeur et Prix – Histoire d’un débatV
fausses ». Et quand on trie pour dégager des cohérences, on doit « garder en tête que ce que l’on reconstruit alors n’est pas le vrai Marx, mais une lecture teintée par nos propres lunettes, notre propre vision du monde ». Quand il travaillait à sa thèse, il opposait « une méthode marxiste irré-ductible aux processus d’investigation mis en œuvre par les économistes, et plus généralement par les théoriciens des autres sciences sociales » et il affirmait « que la théorie de la valeur de Marx est irréductible à celle de Ricardo, les deux auteurs ne s’inscrivant pas dans le même cadre méthodo-logique ».35 ans après, il reconnaît qu’il s’agit «d’une opposition illu-soire, qui a mené à des aberrations telles que les idées de sciences “bourgeoises” et “prolétariennes”. Il n’y a pas deux manières irréductibles l’une à l’autre de penser selon qu’on se réclame ou non du marxisme […, mais] diverses méthodes d’approche suivant les problèmes sous inves-tigation ». Il continue à penser « que les positions de Marx ont évolué et qu’il s’est montré de plus en plus critique vis-à-vis de Ricardo ». Mais il ne soutient plus «l’idée qu’il y a un Marx marxiste radicalement opposé au Marx ricardien ». Au delà, il observe «des convergences importantes entre Marx et Keynes, qui feignait de le mépriser tout en lui empruntant beaucoup » et même «quelques atomes crochus entre deux figures que tout semble opposer de prime abord, Marx et Hayek ». On le voit, même ce retour sur « une question en apparence aussi ésoté-rique » que celle de la transformation a été pour Gilles Dostaler l’occasion de poursuivre sa réflexion sur les pensées des plus grands. Or, les œuvres de ces quelques géants sont immenses. Aucune ne se borne à l’économie. Bien plus, pour la plupart, l’économie n’est pas la dimension majeure de la compréhension du monde, le lieu des principaux enjeux donc des nécessaires solutions. Et c’est, malgré les apparences et l’opinion commune, encore le cas aujourd’hui. C’est pourquoi, selon moi, parmi les grands intellectuels du tournant du siècle, à l’instar d’un Michel Foucault, Gilles Dostaler est un des très rares penseurs : il est le principal penseur contemporain de la pensée économique. Ce qui me donne l’occasion de formuler ces deux vœux : 1. D’abord que plusieurs thèses ou autres ouvrages lui soient consacrés, à lui, sa vie, son œuvre, sa pensée – en utilisant la démarche et la méthode qu’il a conçues et appliquées dans son étude des grands auteurs ; 2. Ensuite, qu’avec le soutien de l’UQAM et si possible aussi d’une université française, soit engagée et réalisée l’édition des œuvres complètes de Gilles Dostaler.
Michel BEAUD Professeur émérite d’économie de l’Université Paris 7