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Valeur financière et vérité

De
184 pages
"Lindustrie financière a pris une place prépondérante dans léconomie globale depuis une trentaine dannées. Au nom du dogme de lefficience des marchés, elle détermine la valeur des entreprises cotées en bourse à laide dune méthodologie standardisée dinspiration néolibérale cautionnée par la réglementation financière. La valeur des entreprises aurait ainsi une « vérité » établie par les experts de la finance, faisant de ces derniers les arbitres de la distribution des ressources monétaires à léchelle mondiale et, partant, de la justice sociale.
Lauteur, anthropologue, sest immergé dans le monde de la finance pendant plusieurs années, travaillant comme analyste au sein dentreprises financières à Paris et à New York. Son regard sur les pratiques et les vécus quotidiens des brokers, traders et autres gérants de fonds quil restitue parfois crûment montre à quel point la « vérité de la valeur » quils énoncent pose en réalité problème. Loin des utopies libérales auxquelles elle se réfère, elle est le produit dinjonctions et de procédures multiples et contradictoires, suivies par des personnes qui travaillent dans des relations de concurrence et de complémentarité, à la fois entre elles et entre les entreprises qui les emploient.
À travers lexemple de la finance, une réflexion critique sur les processus de création des hiérarchies globales contemporaines."
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Couverture
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Valeur financière et vérité

Enquête d’anthropologie politique
sur l’évaluation des entreprises
cotées en bourse

Horacio Ortiz

 

Catalogage Électre-Bibliographie (avec le concours de la Bibliothèque de
Sciences Po)

Valeur financière et vérité : enquête d’anthropologie politique sur l’évaluation
des entreprises cotées en bourse
/ Horacio Ortiz. – Paris : Presses de Sciences
Po, 2014.

ISBN papier 978-2-7246- 1535-7
ISBN pdf web 978-2-7246- 1536-4
ISBN epub 978-2-7246- 1537-1
ISBN xml 978-2-7246- 1538-8

RAMEAU :
– Finances : Aspect politique
– Finances : Aspect psychologique
– Valeur
– Sociétés cotées
– Anthropologie politique

DEWEY :
– 306.2 : Comportements politiques
– 332 : Économie financière

Photo de couverture : © Andrew Gombert/Corbis

La loi de 1957 sur la propriété individuelle interdit expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit (seule la photocopie à usage privé du copiste est autorisée).

Nous rappelons donc que toute reproduction, partielle ou totale, du présent ouvrage est interdite sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC, 3, rue Hautefeuille, 75006 Paris).

© Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2014.

Introduction

Dans la forêt de tours de Midtown Manhattan, où se concentre le gros de l’industrie financière, un immeuble de vingt-six étages accueille à son sommet les bureaux de Brokers Inc. Vers neuf heures du matin, comme tous les matins depuis quelques semaines cet été 2002, je présente ma carte d’employé au gardien, qui me laisse prendre l’ascenseur pour gagner le dernier étage. L’activité a commencé vers une heure du matin à Brokers Inc., peu avant l’ouverture des bourses européennes. Je m’assieds à mon bureau, en face de Frédéric, jeune vendeur d’analyse financière, aussi appelé un sales. Il est en train d’enregistrer un message de vingt secondes sur un répondeur téléphonique, expliquant, sur un ton enthousiaste, que l’entreprise Dupré va sans doute annoncer prochainement des résultats positifs, conséquence d’une stratégie commerciale agressive qui paraît porter ses fruits. L’interlocuteur absent est invité à rappeler Frédéric pour obtenir plus d’informations.

Frédéric répétera ce message tout au long de la matinée, effectuant des dizaines d’appels téléphoniques, la plupart sans réponse ; ces brèves analyses financières qu’il laisse sur les répondeurs de ses clients, potentiels ou actuels, concernent des entreprises cotées à Euronext et se basent sur des informations produites par ses collègues analystes de Brokers SA, basés à Paris. Auparavant, vers six heures du matin, il a commencé à lire la presse financière de la journée et à vérifier des données auprès du bureau parisien. Il prolongera ses appels téléphoniques par l’envoi d’emails, utilisant le réseau de communications Bloomberg, qui connecte les terminaux de milliers de professionnels financiers du monde entier.

Frédéric doit compléter et filtrer les informations fournies par les analystes de Brokers SA, en conformité avec des procédures de traitement et d’interprétation de données, enseignées dans le cadre de programmes universitaires et d’écoles de commerce. Une entreprise cotée en bourse est analysée comme une promesse de revenus futurs pour l’actionnaire, qu’il s’agisse des dividendes ou des variations du prix des actions. Elle est par ailleurs comparée à d’autres entreprises cotées, afin d’établir une hiérarchie entre les possibles objets d’investissement. La méthodologie qu’utilisent Frédéric et ses collègues pour cette évaluation, obligatoire à son poste selon la réglementation qui reprend la théorie financière standard, est inscrite dans les contrats de travail des employés et dans les contrats commerciaux qui lient leurs employeurs.

Selon cette théorie en vigueur dans son milieu professionnel, Frédéric doit produire une opinion originale, apportant son point de vue personnel via l’utilisation de méthodes standard. L’analyse financière doit s’efforcer d’approcher au plus près la vraie valeur des entreprises cotées, celle que le prix de marché reflétera à terme. Si le prix actuel est trop élevé par rapport à l’opinion qu’il en a, Frédéric conseillera à ses clients de vendre avant que le marché ne se corrige. Il recommandera d’acheter dans le cas cas inverse. Toujours selon la théorie standard, ce mécanisme, dit de marchés efficients, doit faire en sorte que le prix, contenant toute l’information disponible sur l’entreprise cotée, serve de signal pour une allocation optimale des ressources.

Frédéric, diplômé d’une prestigieuse école de commerce française, a effectué des stages en entreprise, puis il a travaillé comme analyste financier pendant quelques mois à Paris avant de s’installer à New York comme vendeur. À 27 ans, ayant passé avec succès, il y a un peu plus d’un an, l’examen d’habilitation requis par les autorités financières américaines, il peut désormais vendre des services financiers et il est officiellement autorisé à participer aux activités de front-office de l’industrie : l’analyse financière, le trading, la vente d’information ou la gestion de fonds.

Le dépôt d’un message de vingt secondes sur un répondeur constitue un moment très important dans la tentative d’attirer une clientèle – que le jeune vendeur doit encore se constituer. Ses clients, actuels et potentiels, sont des gérants de fonds basés aux États-Unis qui achètent des actions cotées en Europe pour le compte de leurs propres clients, par exemple des adhérents d’un plan de pension par capitalisation ou des épargnants dans des fonds mutuels. Pour l’instant, la plupart des interlocuteurs de Frédéric n’ont pas, ou peu, rappelé. Les quelques clients qu’il a déjà fidélisés pour Brokers Inc. fournissent à l’entreprise plus d’un million de dollars de revenus, et Frédéric espère recevoir, en cette année 2002, près de 200 000 dollars au titre de son salaire et de son bonus. Ces flux d’argent sont censés rémunérer la qualité de l’information fournie par le vendeur.

Vers midi, à New York, l’activité des vendeurs se ralentit car les bourses ont fermé en Europe. Frédéric prend alors le temps de lire des analyses financières, de chercher de l’information sur internet et dans la presse spécialisée, ou par le biais de discussions avec ses collègues, vendeurs comme lui, traders ou analystes. Sa journée de travail se termine vers dix-huit heures – s’il n’est pas de sortie avec des clients pour aller au restaurant, assister à un match de hockey ou à un spectacle de striptease au frais de Brokers Inc. Frédéric me confie qu’il découvre encore les enjeux de son travail, mais qu’il n’envisage pas d’y consacrer toute sa carrière. Son salaire lui permet de « bien gagner sa vie, mais pas de devenir riche » et il espère gravir les échelons dans la profession pour accéder à terme au statut d’associé dans une autre entreprise.

Brokers Inc., avec ses vingt-cinq employés, est une entreprise de très petite taille pour l’industrie financière. L’information que Frédéric fournit à ses clients n’est qu’une des multiples sources que chaque gérant de fonds doit utiliser selon les termes de son contrat de travail. La plupart de ces gérants sont employés d’une entreprise de gestion de fonds pour compte de tiers, qui investit non seulement en Europe, mais aussi aux États-Unis et dans d’autres régions du monde. Ces fonds d’investissement captent principalement l’épargne des classes moyennes des pays riches et l’orientent vers des instruments (actions, obligations, dérivés de crédit, entre autres) émis par des entreprises provenant d’abord de ces pays, mais aussi du reste du monde.

À l’époque de mes observations à Brokers Inc., au milieu de l’année 2002, les prix des actions cotées dans les grandes bourses, américaines et européennes, commencent à remonter. Frédéric, comme ses collègues et ses clients, retrouve un certain optimisme. Tous pensent être enfin sortis de la « bulle internet », marquée par la forte hausse suivie de l’effondement des prix des entreprises de nouvelles technologies de communication entre 1996 et 2003 et décrite à l’époque comme la plus grave crise financière survenue depuis 1929. L’industrie financière semble revenir vers la normalité, situation dans laquelle l’allocation optimale des ressources sociales doit permettre une croissance économique, incitant à une augmentation des fonds investis et donc des commissions dont vivent des employés comme ceux de Brokers Inc.

La décision d’allouer ces fonds à une activité plutôt qu’à une autre doit se fonder sur des évaluations financières telles que les fournit Frédéric. La vérité de la valeur des entreprises cotées que l’analyste cherche à obtenir fait ainsi partie d’un dispositif global, à travers lequel l’industrie financière soutient certaines activités aux dépends d’autres, établissant une hiérarchie d’accès au crédit qui trouve sa justification politique en tant que résultat de l’« efficience des marchés ».

— L’industrie financière au centre d’une distribution
de ressources globale

L’émission d’actions et d’obligations est devenue aujourd’hui l’une des premières sources de financement des entreprises dans les pays riches1. Ces titres financiers sont produits, évalués et mis en circulation par les employés de l’industrie financière qui travaillent notamment pour des banques d’investissement, pour des brokers, pour des fonds d’investissement, pour des agences de notation et pour des compagnies d’assurance2. Leurs activités sont réglementées par différentes agences étatiques, et se coordonnent à travers les juridictions à l’aide de pratiques communes. Via les fonds qu’elle capte et alloue dans le monde entier, l’industrie financière détient un budget largement supérieur à celui des États ou d’autres acteurs. Elle joue un rôle politique, que les crises révèlent sans le remettre en cause et dont la légitimité trouve sa formulation dans le discours libéral et néolibéral sur l’organisation de la société à travers l’activité marchande. On ne peut comprendre les pratiques de Frédéric et de ses collègues sans les considérer comme partie intégrante de ce processus historique et social.

L’industrie financière s’est constituée au cours d’une histoire longue de plusieurs siècles. Depuis leur création, aux XVIIIe et XIXe siècles, les États-nations ont eu une relation à la fois conflictuelle et symbiotique, tant du point de vue réglementaire que symbolique, avec l’administration des flux financiers globaux par des entreprises privées3. En Europe, ces États-nations se sont formés en même temps que les grandes banques privées chargées de gérer des flux financiers globalisés sur les territoires des empires coloniaux. Jusqu’à la première guerre mondiale, l’établissement de l’étalon-or et sa gestion commune par les banques privées et par les gouvernements se sont inscrits dans une relation de collaboration qui n’empêchait pas toujours les conflits entre industrie financière et puissances coloniales. Même si le rapport de forces a changé pendant la première guerre mondiale, quand les États en conflit ont gagné du pouvoir sur l’industrie financière en contrôlant sérieusement les flux financiers, cette dernière est parvenue à déstabiliser sérieusement les politiques monétaires dans l’entre-deux guerres.

Les administrations étatiques ont repris la main pendant la deuxième guerre mondiale. Après 1945, les gouvernements se sont attribué le pouvoir de diriger le crédit en vue d’influer sur l’activité économique, en proximité avec les théories de Keynes en Europe et aux États-Unis, avec les théories socialistes dans les pays du bloc soviétique, et avec les théories du développement appliquées aux pays les plus pauvres par des organismes comme la Banque mondiale. Il était alors entendu que les États devaient jouer un rôle central dans l’orientation de l’activité économique en faveur de la croissance. Cela a été fondamental pour l’investissement non seulement dans l’éducation et la santé, mais aussi dans la recherche technologique et dans les infrastructures de transport ou de communication. Dans ce contexte, l’industrie financière, qui s’est souvent retrouvée nationalisée, devait être un outil de la politique gouvernementale, sur la base d’un consensus issu du nouveau rapport de forces qui s’était établi, en Europe et ailleurs, à l’issue des conflits armés. Dans les années 1970, cet équilibre politique s’est de nouveau transformé en Europe et aux États-Unis, avec comme point d’inflexion l’augmentation du prix du pétrole. C’est également à cette époque que l’accumulation des eurodollars a fait disparaître le système de Bretton Woods et la prétention des États à maîtriser les taux de change via le contrôle des flux internationaux de capitaux non étatiques.

À partir des années 1970 et 1980, les États américains et européens ont mis en œuvre des politiques appuyées sur des théories néolibérales, s’instaurant officiellement les garants des règles d’un jeu dans lequel ils ne devaient pas prendre partie4. Le but explicite des nouvelles règles financières était alors de permettre à des investiseurs indépendants cherchant à maximiser leur gain individuel de se rencontrer dans des marchés considérés comme libres. L’efficience des marchés devait permettre au prix de refléter toute l’information disponible sur les activités sociales financées, dont ils diraient la « vraie valeur ». Les prix pourraient ainsi fonctionner comme signaux pour orienter l’allocation des « ressources sociales5 » de manière optimale, aboutissant à une « création de valeur ». La certitude affichée jusque-là par les États quant aux effets sociaux de la régulation macroéconomique fut alors remplacée par un discours sur la « vérité » produite par les marchés financiers.

La réglementation a aboli les oligopoles qui détenaient les licences permettant d’échanger des titres financiers, ainsi que les privilèges en termes de nationalité6. Cela s’est accompagné d’une concentration dans l’industrie financière, souvent re-privatisée mais soutenue par les États, les entreprises devant atteindre les tailles jugées nécessaires dans une compétition qui devenait globale. Les banques centrales sont un bon indicateur des va-et-vient qui se sont opérés durant toute cette période. Alors qu’elles étaient restées des sociétés privées de la fin du XIXe siècle, à l’époque de leur création, jusqu’au début du XXe siècle, nombre d’entre elles furent nationalisées pendant ou après la deuxième guerre mondiale, avant d’atteindre le statut ambigu d’« indépendance » vis-à-vis des gouvernements qu’elles ont de nos jours. Dans les années 1990, ce mouvement s’est étendu, en se transformant, au Japon, en Inde, en Chine, au Brésil et dans nombreux pays pauvres ou issus du bloc soviétique qui venait de s’éffondrer7.

La réglementation qui régit aujourd’hui l’industrie financière reprend en grande partie une série de principes et de méthodes formalisés dans une théorie financière devenue standard. Cette dernière est le produit de l’assemblage de différentes traditions intellectuelles, en particulier le libéralisme et le marginalisme en économie8, mais aussi l’étude des probabilités et le positivisme nés à la fin du XIXe siècle9. Elle ne s’est stabilisée qu’à partir des années 1950, aux États-Unis, à la faveur des échanges entre les milieux universitaires et l’industrie financière, via des personnes et des institutions partageant des méthodes et des concepts10. Légitimée par le fait que certains de ses auteurs ont reçu le prix Nobel, la théorie financière a progressivement acquis un statut plus ou moins scientifique, ce qui a renforcé son rôle normatif.

Dans presque toutes les juridictions, les réglementations mettent en avant la notion d’investisseur « qualifié » ou « sophistiqué », désignant un agent ayant connaissance des méthodes d’évaluation et d’investissement établies dans la théorie financière standard, ainsi que des moyens suffisants pour les mettre en œuvre et à qui il est donc permis de s’engager dans des activités considérées comme dangereuses pour les autres11. Par ses présupposés, cette notion recouvre, de manière générale, les employés de l’industrie financière tels que Frédéric, et recouvre ainsi un ensemble plus large que celui composé par ce que l’on appelle les investisseurs institutionnels – terme qui désigne surtout les fonds de pension, les fonds mutuels, les entreprises d’assurance, les banques et autres véhicules d’investissement12. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a récemement adopté le terme de client professionnel, mettant encore plus en évidence le rôle des pratiques de l’industrie financière dans la détermination des standards.

C’est au sein de cette dernière que se concentrent les plus gros volumes de transactions. Dans ce cadre réglementaire et organisationnel, les propriétaires légaux des fonds investis, comme l’acheteur d’une part de SICAV ou le souscripteur à un fonds de pension, ont généralement une connaissance faible ou nulle des procédures et des calculs effectués par les employés des entreprises auxquelles ils délèguent la gestion de leur argent. Cette disparité des connaissances est supposée justifier tant la délégation que les salaires versés aux employés comme Frédéric. Dans les juridictions influencées par la tradition du common law, les contrats de délégation, sous la forme du trust, interdisent même aux délégateurs d’influencer la décision du délégataire, lequel est réputé mieux à même de défendre les intérêts de ses clients que ne le feraient ces derniers eux-mêmes13. Un gérant de fonds n’est investisseur que parce qu’il représente des clients individuels, dont les intérêts sont définis de manière contractuelle comme étant l’application de la théorie financière. Et ces clients ne sont investisseurs que parce qu’ils ont délégué à un expert qualifié le pouvoir d’agir avec leur argent. Les « investisseurs » et les « marchés efficients » qu’ils sont supposés constituer n’existent ainsi que dans un rapport de représentation, institué par la réglementation ; selon cette compréhension de l’industrie financière, les prix des actifs financiers refléteraient une « vérité » sur la « valeur » qui serait cruciale pour l’allocation optimale des ressources sociales14.

La réglementation s’établit au sein de processus sociaux complexes, impliquant des organismes étatiques, l’industrie financière et différents groupes de lobbying. L’orientation commune établie depuis trente ans s’est renforcée, à travers des événements catégorisés comme crises financières et qui ont fonctionné comme des moments de rappel des normes et de renforcement de la voie suivie. Ce consensus, établi dans un rapport de forces, dépasse largement les compétences variées des agences de contrôle ou de surveillance, qui s’arrêtent généralement aux frontières étatiques tout en créant une géographie fragmentée de juridictions. À travers ces frontières, le réseau commercial établi par les entreprises de l’industrie financière s’articule et se coordonne à l’aide de procédures standardisées. Ces dernières s’imposent à tous les employés dans leurs différentes tâches et constituent les règles pratiques selon lesquelles les rapports de crédit peuvent être établis, perpétués et transformés. L’épargne des classes moyennes européennes finance des entreprises basées en Indonésie, des fonds provenant de Chine sont investis dans le pétrole latino-américain, les fonds de retraites des États-Unis sont investis dans des bons d’État japonais. Les actions cotées font partie d’un ensemble plus large de produits financiers et d’activités financées, à travers des obligations, des dérivés de crédit ou d’autres types de contrats15. Cette distribution concerne essentiellement de l’argent qui provient des pays les plus riches et qui a tendance à y rester. Elle concentre néanmoins les plus gros volumes globaux de source de crédit, et touche la quasi-totalité du globe.

Ces rapports de crédit constituent, perpétuent et transforment les rapports de force. C’est en mettant en avant les bienfaits attendus des marchés efficients que, dans les années 1980 et 1990, les bailleurs de fonds du FMI et de la Banque mondiale ont exigé des pays pauvres qu’ils privatisent les services et les entreprises publiques – il en va de même aujourd’hui pour quelques pays européens16. Les exigences des investisseurs, reflétées dans la vérité qui serait énoncée par les prix des actifs financiers, sont régulièrement mises en avant dans les conflits sociaux au sein des entreprises cotées en bourse. Elles y servent souvent à justifier des réductions de la masse salariale, avec parfois pour conséquence une réorientation complète de l’organisation de l’entreprise au service de sa capacité à accéder aux ressources monétaires détenues par l’industrie financière17.

L’industrie financière occupe ainsi un rôle central dans la distribution de ressources, au sein d’un espace global des flux financiers qu’elle contribue à constituer en y administrant les inégalités, les rapports de forces et les conflits. L’objectif de cet ouvrage est précisément d’analyser la manière dont est produite cette vérité de la valeur financière dans un tel espace organisationnel.

— Une anthropologie politique
des pratiques financières

La recherche d’une vérité par les analystes, au moyen de l’évaluation d’une entreprise cotée, serait ainsi un acte technique, conçu comme l’application d’une méthodologie spécifique à des données comptables ou autres afin de déterminer un flux d’argent qui pourrait être perçu dans le futur. Mais, selon le cadre réglementaire qui en valide la méthode, il s’agirait aussi d’un acte politique, en ce qu’il contribuerait à orienter le crédit de manière plus juste dans un espace global18. Pour comprendre le sens des pratiques quotidiennes des employés qui disent la vérité de la valeur financière, il est donc utile de mobiliser les réflexions de chercheurs qui se sont intéressés au rapport entre savoir, pouvoir et pratiques de la monnaie.

L’approche adoptée ici consiste à ne pas tenir pour acquise l’idée que les prix reflèteraient une vérité particulière, mais à comprendre comment elle fait sens dans le quotidien de ceux qui l’utilisent. Une telle approche suppose de questionner de manière similaire les concepts attachés à cette idée, tels ceux d’investisseur, de marché efficient et de valeur financière. Cela permet de formuler une critique de ces concepts qui ne les situe pas dans leur espace épistémologique propre – celui de la théorie financière – mais les place plutôt au cœur de la distribution des ressources monétaires contemporaine. En effet, du fait de leur importance, le rôle de ces concepts dans les pratiques de l’industrie financière participe de la manière dont on rend compte de cette activité et dont on la légitime.

Depuis les travaux de Marcel Mauss au moins, l’anthropologie a mis en évidence que la valeur monétaire d’un échange s’inscrivait dans des rapports sociaux et se définissait selon des imaginaires multiples au sein desquels le raisonnement économique, lorsqu’il est présent, ne constitue qu’un élément et n’est parfois que le produit de la distinction analytique du chercheur19. Mauss prit notamment pour exemple une pratique d’échange telle que la kula, en Nouvelle-Guinée. Dans les cercles de la kula, des groupes vivant dans des îles différentes échangent entre eux des biens de consommation, des colliers et autres objets symboliques, qui les obligent dans des dettes de long terme. Le droit de participer à un circuit d’échange, et les devoirs qui lui sont attachés, diffèrent selon les positions occupées dans la hiérarchie sociale à l’intérieur du groupe et entre groupes. Les biens de l’échange font sens au sein des règles déterminant qui peut les utiliser et comment, et qui définissent les identités sociales non seulement par rapport aux ressources elles-mêmes, mais aussi par rapport au groupe, à la vie et à la mort. Mauss montrait de la sorte comment l’échange, considéré comme purement économique, se constituait en réalité dans une circulation au travers de laquelle les hiérarchies et les identités sociales étaient produites, reproduites et transformées, en mobilisant des imaginaires plus ou moins partagés qui n’étaient pas seulement économiques mais aussi moraux, politiques et religieux.

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