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VERS UN CAPITALISME COGNITIF

288 pages
Depuis les années 70, le développement du capitalisme a connu un tournant. La diffusion à grande échelle des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, la montée du niveau général des connaissances, le développement des activités de services se conjuguent pour impulser une dynamique de développement largement décentrée par rapport aux régularités macro-structurelles observées durant les "Trente Glorieuses ". Le concept de " capitalisme cognitif " reflète l'émergence d'un nouveau type de développement du capital, fondé sur la connaissance et articulé sur la force collective sociale, coopérative de la société.
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Chrisrian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE (eds.)

VERS UN CAPITALISME COGNITIF
Entre mutations du travail et tem"toires

CHRISTIAN

AZAÏS, GIUSEPPE Cocco,

ANTONELLA CORSANI,

MARCOS DANTAS, PATRICK DIEUAIDE, YVES DUPUY, ANDREA FUMAGALLI, JEAN-PIERRE GILLY, JEAN-LoUIS GIRARD, JEAN-PIERRE GIRARD, PASCAL JOLL/VET, MAURIZIO PHILIPPE SYLVIA OSTROWETSKY, JEAN-LoUIS
PRÉFACE POSTFACE BERNARD PAULRÉ

LAZZARATO,

MOATI, YANN MOUL/ER-BOUTANG, WEISSBERG

CHRISTIAN PALLOIX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0922-2

VERS UN CAPITALISMECOGNITIF
Entre mutations du travail et territoires

/

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Michalis LlANOS, Le nouveau contrôle social, 2001. Zhenhua XU, Le néologisme et ses implications sociales, 2001. Jean-Louis FABIANI, Le goût de l'enquête, 2001. Marcel BOLLE DE BAL, La sociologie de langue ji-ançaise : un enjeu, un combat, 2001. Isabelle RIGONI, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, 2001. Gabriel GOSSELIN, Jean-Pierre LAVAUD (éds), Ethnicité et mobilisations sociales, 2001. Frédéric de CONNICK, L 'homme flexible et ses appartenances, 2001. Jean-Yves DARTIGUENA VE, Rites et ritualité, 2001. François SICOT, Maladie mentale et pauvreté, 2001. Aude MOUACI, Les poètes amateurs, 2001. Jean-Olivier MAJASTRE et Alain PESSIN, Vers une sociologie des œuvres, 2001. Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADJEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001.

Cet ouvrage est le fruit d'une réflexion collective menée sous l'égide du laboratoire CNRS Matisse-Isys de l'Université de Paris I, dirigé par B. Paulré, et de l'ERSI, Equipe de Recherche sur les Systèmes Industriels (devenue CRIISEA en 2000) dirigée par C. Palloix. Nous adressons un chaleureux remerciement aux contributeurs ainsi qu'aux exposants, rapporteurs et tous ceux qui ont pris part aux premières discussions ouvertes en octobre 1998, lors d'un colloque qui s'est tenu à Amiens, dans les locaux de la Faculté d'Economie et de Gestion de l'Université de Picardie. Le colloque a bénéficié du soutien financier de la Direction de la Recherche, Département des Sciences de la Société, du Ministère de l'Education, de la Recherche et de la Technologie. Nous remercions vivement M. Roger Frydman, Directeur Scientifique et Professeur de Sciences Economiques à Paris X Nanterre. Nous remercions également l'Université de Picardie Jules Verne et le Pôle SHS pour l'aide financière qu'il nous ont accordée. Grand merci enfin à L. Gonzalez et A. Papathéodorou qui ont assuré respectivement la correction des textes et la maquette du livre.

PRÉFACE

Le capitalisme cognitif
Un nouveau programme de recherche

BERNARD P AULRÉ

L'ouvrage que nous proposent A. Corsani, P. Dieuaide et C. Azaïs repose sur l'observation que le capitalisme contemporain connaît une mutation profonde. On lira les contributions des différents auteurs à la lumière d'une ambition commune, qui est de caractériser et souligner les conséquences de cette transformation dans les domaines particuliers du travail et du territoire. Nous allons les mettre en perspective en posant le problème de la nature du nouveau capitalisme en cours d'émergence depuis une vingtaine d'années, que l'on peut baptiser de capitalisme cognitif. Pour cela, nous allons caractériser d'abord le type de développement en cours de formation, puis la forme nouvelle du capitalisme, avant d'évoquer les tensions inhérentes à cette double évolution. Nous limitons ici notre propos à quelques considérations générales. Chacun des points évoqués mériterait une argumentation plus détaillée. Mais notre seule ambition est de proposer ici un regard sur l'ouvrage. Les articles le composant constituent autant d'éléments et de points de vue illustrant de façon à la fois pertinente et nuancée la portée et les problèmes que soulève cette hypothèse de travail.

BERNARD PAULRÉ. Matisse-Isys, Email: paulre@univ-parisljr

Université

de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

I. VERS UNE SOCIÉTÉFONDÉE SUR [ACCUMULATION DES CONNAISSANCES La première question à laquelle est évidemment confronté l'analyste des sociétés contemporaines, dès lors qu'il accepte la thèse d'une mutation en cours, est celle de savoir à l'apparition de quel nouveau type de développement nous assistons. C'est ensuite que l'on peut aborder le problème des transformations plus ou moins profondes dont le système capitaliste est le siège du fait des tensions que suscite la montée de ce nouveau type de développemene. Très généralement, on peut aborder la première question de deux façons différentes. Ou l'on part d'une approche plutôt structurelle. Ce qui implique qu'au travers la notion de type de développement on caractérise la dynamique d'ensemble du système socia1. Ou l'on cherche à isoler ou identifier un facteur ou un élément dont on pense qu'il pèse d'un poids déterminant dans cette dynamique, et qu'il est responsable quasiment à lui seul de l'évolution du système. C'est la deuxième voie que suivent généralement les économistes. Ainsi, la périodisation des modes de développement se fonde souvent sur le principe du changement d'un facteur essentiel de la production de richesse: la terre (société primaire), le capital et le travail vus solidairement (capitalisme industriel), puis l'information et/ou les nouvelles technologies (société postindustrielIe). On peut imaginer que le fait de s'engager dans cette voie s'explique simplement par l'habitude qu'auraient prise certains économistes de considérer l'évolution de la technologie comme un phénomène exogène. Selon cette vision, la transformation du mode de développement en cours, c'est-à-dire le passage d'une société industrielle à un autre type de société que l'on nommerait, par défaut, société post-industriel1e, s'expliquerait par un double phénomène: l'apparition d'une nouvelle technologie et la diminution rapide et très importante du prix de cette ressource ou de ce facteur que constitue l'information2. Le débat récent sur la New economy s'est engagé sur cette base: les NTIC (Nouvel1es Technologies de l'Information et de la Communication) sont-elles ou non responsables de la croissance et de l'augmentation significative des gains de productivité? Il

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illustre bien: (i) le principe de détenninisme technologique auquel adherent assez spontanément un certain nombre d'économistes et, (ii) l'opération de « naturalisation» par laquelle l'information, assimilée et/ou réduite aux investissements en NTIC, est traitée comme un facteur de production et un bien marchand. Or, le déterminisme technologique est une these tres discutable (cf. p. e. Bijker W. E. et alii, 1989). Par ailleurs, l'information n'est pas une ressource « naturelle ». Elle ne peut être traitée comme un simple facteur matériel, même si son développement ou sa « production» repose sur une infrastructure et des appareillages. Plus globalement, il n'est pas possible de traiter des transformations économiques et sociales comme de simples faits matériels mesurables. La technologie a un sens qui déborde ou dépasse la description et l'énumération des objets matériels au travers desquels elle se manifeste, lesquels nous renvoient à un ensemble de relations économiques et sociales. L'information, au sens pragmatique du terme, ne se mesure pas comme se mesure l'information au sens de la théorie de la communication (Shannon c., Weaver w., 1949). Si la caractérisation du nouveau type de développement ne peut être abordée à partir du rôle qu'y jouerait unilatéralement la ressource informationnelle, cela signifie que nous devons nous écarter de ce type d'approche monocausale, et nous engager dans l'autre direction. Ce qui nous conduit à caractériser le systeme à partir des nouvelles régulations et de la dynamique d'accumulation nouvelle qui se mettent en place. Pourquoi privilégier l'accumulation? Parce que la notion de régime d'accumulation, prise en un sens large c'est-à-dire comme la manifestation du « travail créateur » et de la direction dans laquelle se réalise la dynamique de progres de la société nous paraît centrale. Le cœur de la question est bien la nature des investissements dominants et des activités nouvelles. Sur ce point, nous restons apparemment proche d'une analyse en terme de ressources ou de facteur. Mais contrairement à une approche naturaliste, nous partons du principe que nous devons réintégrer ce nouveau type d'investissement dans une logique sociale plus globale, seule apte à faire ressortir les mobiles et les rationalités qui l'orientent et le déterminent.

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Raisonner en termes d'accumulation conduit à raisonner en terme de processus ce qui nous mène à la rencontre de l'organisation et du social. L'accumulation met en jeu des ressources, mais elle est portée par des relations sociales et économiques. Elle se réalise dans un système, et notamment dans cette institution « cardinale» qu'est l'entreprise. Cette dynamique n'est pas purement technique. Elle est sociale et économique dans sa constitution même. Insistons sur le fait que nous utilisons la notion d'accumulation en un sens large dans la mesure où la nature de ce qui est accumulé fait partie du problème. Il y a mutation du type de développement dans la mesure où la nature des fins et des orientations qui président aux investissements au travers desquels se réalise le progrès change. On assiste à une double extension du capital: quantitative et qualitative. On accumule plus et différemment. La question devient donc celle, double, de savoir ce qui est accumulé et quelle est la nouvelle logique d'accumulation. Et c'est à ce stade du raisonnement, précisément, que la notion de développement cognitif ou d'accumulation fondée sur la connaissance nous paraît devoir trouver sa pertinence. La connaissance peut être considérée comme la forme nouvelle du capital au travers de laquelle s'exprime la capacité créatrice des sociétés modernes. Mais cette hypothèse ne vient pas seule. Le nouveau régime d'accumulation, centré sur la connaissance, va en effet de pair avec la mise en place d'un régime d'innovation permanente. D'où la question de la forme nouvelle du capitalisme. II. LANOTION DE CAPITALISMECOGNITIF Nous désignons par capitalisme cognitif une forme historique émergente de capitalisme dans laquelle l'accumulation, c'est-àdire la dynamique de transformation économique et sociale de la société, est fondée sur r exploitation systématique de la connaissance et des informations nouvelles. Cela signifie que les investissements majeurs sont ceux qui portent sur l'accroissement et l'exploitation des connaissances. Ils s'inscrivent dans la logique d'une double captation. La captation des profits tirés de la détention et de l'exploitation des connaissances d'une part. Celle qui porte sur les facteurs et les sources de connaissance, ainsi que sur les

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groupes ou les acteurs qui peuvent jouer un rôle important dans leur production et leur circulation, d'autre part. I.:accumulation cognitive porte sur des éléments aussi divers que les compétences, les capacités technologiques, les diverses formes d'implication dans les réseaux où circule la connaissance, les investissements juridiques et institutionnels qui encadrent la production, la valorisation et la propriété des connaissances. Les matériels informatiques et de communication sont des supports pour la mise en œuvre de ces compétences, de ces capacités et de ces droits. Ils ne les assurent pas. La connaissance n'est plus un phénomène extérieur à l'économique. Elle devient endogène. Le capitalisme cognitif peut simultanément être caractérisé comme un régime d'accumulation fondé sur un rythme soutenu d'innovation, celle-ci occupant désormais une place centrale dans la concurrence entre firmes. Les profits potentiels et les parts de marché sont au moins autant le résultat d'une systématisation des stratégies d'innovation et d'une intensification de leur rythme, que de la protection issue des droits de propriété. La logique d'innovation du capitalisme cognitif est d'une autre nature que celle dont Schumpeter a fait la théorie, du moins de cette logique que l'on impute au« premier» Schumpeter, celui de la théorie de l'évolution économique. Selon celle-ci, l'innovation est un phénomène subordonné à quelques facteurs internes au système économique (capacités entrepreneuriales et conditions monétaires) mais de caractère erratique, sinon exceptionnel. Dans la nouvelle logique, l'innovation est davantage endogénéisée et le mouvement d'ensemble est déterminant. Certes, les innovations radicales sont tout autant imprévisibles. Mais les innovations dites mineures (ou s'inscrivant dans le cadre d'un paradigme technologique existant) sont nombreuses, et grande est la capacité à se fixer des objectifs, à programmer le changement, à mettre en place des dispositifs techniques complexes et performants. Les capacités sont amplifiées par le niveau de connaissance atteint, par la mobilisation vers des objectifs techniques et de changement, par la volonté d'exploitation systématique et ambitieuse de l'ensemble des technologies disponibles. Le dynamisme et le rythme du mouvement d'ensemble sont à la mesure des incitations fournies par les « rentes» et par l'intensité de la concurrence. Le mouvement d'accumulation et de mobilisation de la connais-

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sance nourrit, et est stimulé en retour par le rythme de l'innovation et l'intensité de la concurrence par l'innovation. Les compétences en matière de gestion, d'organisation et de montage juridique et financier sont cruciales. Le régime d'accumulation fondé sur les connaissances est aussi étroitement lié à une logique d'innovation permanente pour d'autres raisons. D'une part, on observe des comportements de « fuite en avant »car les droits de propriété ont des limites et les volontés d'imitation sont fortes. Un rythme d'innovation soutenu est souvent la seule réponse possible au risque d'imitation et à celui, corrélatif, d'une disparition de la « rente» qui compromettrait la position de leader3. D'autre part, toute expérience nouvelle est riche en informations et en connaissances nouvelles. Elle permet des effets d'apprentissage, au sens le plus fort du mot. La routine n'engendre pas de connaissance ou, du moins, ne produit que des connaissances « marginales ». Toute expérience réellement nouvelle crée un effet d'opportunité pour un saut en avant supplémentaire. C'est pourquoi nous pouvons considérer le capitalisme cognitif comme un hypercapitalisme. En effet, alors que l'innovation est une caractéristique nécessaire (donc normale) de tout système capitaliste4, on assiste, dans le capitalisme cognitif, à une accélération sensible de son rythme. D'exceptionnelle elle devient banale. Elle deviendrait routinière, conformément à la seconde théorie de l'innovation de Schumpeter, si le capitalisme cognitif ne semblait aller de pair avec la résurgence d'un capitalisme de petites unités. Il semble d'ailleurs que nous assistons à la mise en place d'un dispositif original dans lequel les grands groupes se nourrissent, par rachats et alliances, des innovations créées dans les start up ou les unités plus petites5. On notera enfin que dans le capitalisme cognitif, les mêmes objets techniques, les mêmes appareillages et infrastructures, les mêmes éléments et les mêmes opérations sont sollicités ou mis en œuvre dans les activités de production et dans celles de consommation. Les technologies sont générales ou génériques. On dit aussi que ce sont des G PT : General Purpose Technologies. Faisant appel souvent aux mêmes technologies, aux mêmes compétences et relevant du même procès global de dévelop-

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pement, ces activités s'imbriquent et se renforcent mutuellement. Leurs frontières se brouillent. Nous caractérisons le capitalisme cognitif par un type d'investissement (ou une forme d'accumulation) et par un type de stratégie c'est-à-dire, ici, par un mobile et un type d'action récurrente. Cette forme se caractérise donc par un nouveau type de capital qui se manifeste non seulement au travers des connaissances accumulées (un « stock» 6) mais aussi par des places occupées dans des réseaux de production de connaissance, dans l'accumulation et le contrôle de sources ou des facteurs de connaissance, dans la capacité à apprendre et à tirer parti des informations nouvelles (deutero learning). Cette dernière forme de capital est relationnelle et en partie institutionnelle ou contractuelle. L'accumulation des connaissances concerne aussi bien les connaissances d'organisation et de gestion, que les connaissances scientifiques et techniques utiles à la conception des produits et des procédés, et à la transformation. L'économiste doit s'intéresser aux formes d'organisation dans la mesure où elles ont une incidence sur le rythme et l'importance de la production de richesse. A. Chandler, par exemple, a contribué à mettre en évidence la nature et l'importance des investissements dans les formes organisationnelles associées aux évolutions stratégiques des grandes entreprises nord-américaines (Chandler A., 1972). On assiste aujourd'hui à de nouvelles innovations organisationnelles intra et/ou inter entreprises. Ce nouveau capitalisme, comme tous les capitalismes, suppose aussi des types d'organisation et d'arrangements institutionnels destinés: (i) à organiser la responsabilité du rythme, et de l'orientation du progrès technique et des innovations, (ii) à mettre en place les formes de contrôle, de partage ou d'assomption des risques, de partage et d'imputation des bénéfices. Il est intéressant à ce propos, d'étudier en quoi l'incertitude, l'opportunisme et les spécificités des actifs associés à un nouveau régime d'accumulation fondé sur les connaissances, bouleversent les logiques fondant les governance structures. D'autres propositions visant à qualifier et caractériser le nouveau capitalisme ont été formulées auparavant: société post-industrielle (D. Bell), société de services, capitalisme technologique

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(L. Karpik, M. Beaud, Thore), société programmée (A. Touraine), société de réseaux (M. Castells), régulation patrimoniale (M. Aglietta, R. Boyer), société légère ou de l'immatériel (D. Quah, Coyle). La notion de New economy peut être rangée dans cet ensemble. La notion même de capitalisme cognitif n'est d'ailleurs pas absolument nouvelle. Un économiste italien, E. Rullani l'a développée voici plusieurs années. Néanmoins le sens et l'interprétation que nous en livrons nous sont propres (Rullani, 2000). Nous n'allons pas développer ici une comparaison entre toutes ces notions dont les recoupements et les parentés sont nombreuses. On observera seulement que cette conception d'un nouveau capitalisme se distingue sensiblement de celle de capitalisme technologique même si, évidemment, certains éléments sont communs. Si l'on suit la définition de L. Karpik, le capitalisme
technologique
dustriel

«se caractérise par la domination
de la grande entreprise

du capitalisme

in

-

[et la] supériorité

technologique

[qui] re

pose sur le volume de capital argent qu'elle peut contrôler grâce à l'au tofinancement..., l'impuissance des petits actionnaires et la passivité des actionnaires institutionnels» (Karpik, 1972). Ce type de capitalisme

technologique, qui illustre selon nous le modèle développé par Schumpeter, au pessimisme près, en 1942, s'inscrit encore dans le cadre du fordisme et ne doit pas être confondu avec celui que nous avons présenté. Nous nous interrogeons cependant, comme le lecteur vraisemblablement, sur le fait de savoir si l'expression de capitalisme cognitif constitue la meilleure qualification possible du capitalisme en cours d'émergence. Ne serait-ce que parce que la connaissance est ancienne et qu'elle a toujours joué un rôle dans le développement capitaliste. Souvenons-nous de Taylor. Le taylorisme était aussi un système de gestion des connaissances, en ce sens qu'il instaurait une division du travail entre ceux qui réfléchissent et conçoivent (les ingénieurs et les bureaux d'étude) et ceux qui exécutent (les ouvriers). On peut être tenté d'écrire que la période actuelle est qualitativement différente parce que les outils techniques et les capacités en jeu sont différentes ou parce que « l'immatérialité », la convergence ou encore la digitalisation changent la donne (D. Shiller). Mais, ce faisant, nous risquons de retomber dans une sorte de fétichisme ou de déterminisme technologique. Or ce qui est

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nouveau, ce sont moins les objets techniques eux-mêmes que les mobiles, les logiques d'accumulation et les valorisations sociales. Ce qui est original, c'est le fait que la société toute entière est tournée vers ce changement, vers l'innovation, l'accumula-

tion de connaissances, vers leur mise à l'épreuve et leur

«

expé-

rimentation », vers les activités culturelles et informationnelles. Il existe un système techno-économique nouveau qui englobe autant la sphère de la production, la sphère des échanges, que la sphère de la consommation et des loisirs. L'accumulation des connaissances est globale. Elle traverse toute la société au sens où toutes les activités sont concernées et impliquées dans ce procès qui met en jeu le même type d'équipements et de dispositifs organisationnels. Cela est très différent de la période fordiste ou de la période de la société industrielle dans la mesure où une certaine connaissance (relative à la gestion et l'organisation de la production) était mobilisée localement (dans l'entreprise) pour la production de biens matériels. La notion de capitalisme cognitif est-elle suffisamment éclairante et spécifique? L'argument que nous mettons en avant concerne autant le formidable développement des activités informationnelles et des investissements matériels correspondants, que le rythme soutenu d'innovation. D'exceptionnelle et de perturbatrice, l'innovation devient courante et quasi permanente sinon planifiée. C'est l'absence d'innovation qui devient exceptionnelle. Ce nouveau régime d'innovation, qui concerne un grand nombre de secteurs et d'individus, traduit une mutation du capitalisme qui est un système dans lequel, justement, l'innovation est une activité cardinale.

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III. QUELQUES OBSERVATIONS SUR LANOUVELLEACCUMULATION ET LES TENSIONS DU CAPITALISMECOGNITIF Nous n'avons pas pris la peine de définir jusqu'à présent ce qu'on appelle connaissance. Cela est cependant nécessaire car (i) la littérature économique a fortement tendance à privilégier la notion d'information et à confondre ces deux notions et, (ii) la connaissance possède des propriétés spécifiques qui rendent sa marchandisation difficile. Ce qui explique certaines des tensions caractérisant le capitalisme cognitif naissant. Selon J. Mélèse, « est information pour un être vivant (ou un au tomate) tout signal, tout message, toute perception qui produit un ef fet sur son comportement ou sur son état cognitif» (Mélèse, 1979). Comme l'écrit G. Bateson, «une unité d'injànnation peut se dtijinir comme une différence qui produit une autre différence» (Bateson, 1977). L'information ne doit pas être confondue avec la notion de donnée c'est-à-dire avec «la trace laisséepar un événement» (Ibid.),
éventuellement enregistrée «dans un code convenu selon un grau

-

-

pe social» (Mélèse, 1979). La connaissance d'un individu est modifiée lorsque, sous l'effet d'informations nouvelles, sa représentation d'une certaine si-

tuation est 1éorganisée. Dit d'une autre façon, « lesavoirestune
manière pour le sujet d'être en relation avec son monde. Il n'y a de sa voir que de quelque chose pour quelqu'un. Connaître c'est être en re lation avec le monde, s'imprégner d'une image, d'un rljlet du monde» (Schlanger, 1978). Cette définition doit être précisée car l'idée de reflet du monde a une connotation empiriste: « Le reflet du mon de
n'est

pas ce que le monde donne au sujet, mais ce que le sujet per
et est donc fonction du sujet tout autant que du mon

çoit et constitue,

-

de» (Ibid). Nous proposons: la connaissance est une organisation de la représentation en tant qu'elle permet l'organisation de l'action (extérieure ou internalisée en pensée). La connaissance et l'information sont de nature relationnelle. Une donnée ne devient information que par l'effet qu'elle est susceptible de produire sur un comportement. Néanmoins, soulignera-t-on, une procédure, un plan, une représentation peuvent être schématisés, modélisés et codifiés et perdre ainsi ce caractère relationnel. Mais il faut alors observer que, ce faisant,

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ils changent de nature. Ils peuvent en effet se déplacer non comme connaissance, mais comme données. Ils ne valent comme connaissance que dans la mesure où ils peuvent être interprétés et utilisés. Une connaissance dite « codifiée» n'est véritablement une connaissance qu'en tant qu'elle est assimilable et utilisable par un sujet pour réorganiser ou compléter une connaissance préalable. Concluons, fut-ce provisoirement, sur ce point, en notant que lorsque l'on évoque l'immatérialité des connaissances, il faut généralement comprendre l'immatérialité des données, sous peine de retomber dans une autre « naturalisation » de l'information et des connaissances. Parmi les propriétés originales de la connaissance, au regard des activités auxquelles s'intéressent habituellement les économistes on relèvera les propriétés suivantes: Les connaissances conditionnent l'accroissement des connaissances. Toute réorganisation des représentations résulte du traitement d'informations nouvelles par le sujet, en fonction de la connaissance dont il dispose. Il existe une récursivité de la connaissance. Son évolution obéit à un processus de path dependency. Les connaissances comportent des indivisibilités au sens où les opérations mises en jeu dans une activité quelle qu'elle soit, s'agencent en structures plus vastes, ont une cohérence qui rend impossible ou limitée une certaine décomposition du système. Même utilisée dans un cadre privé, toute connaissance comporte des éléments renvoyant à des connaissances communes, à un niveau de développement des connaissances scientifiques ou techniques dont le sujet« utilisateur» n'est pas totalement responsable, dont il ne peut revendiquer la « production» complète. Dans la mesure où toute activité est potentiellement porteuse d'informations nouvelles, la connaissance possède une capacité d'extension infinie. Sauf à s'engager dans un système composé exclusivement d'activités programmées ou «routinisées », répétitif au point de ne jamais pouvoir engendrer de l'accidentel, des erreurs ou des écarts, toute activité peut et doit générer de la nouveauté. En termes plus cybernétiques, on doit considérer que la variété des états du système excède largement ses capacités de programmation ou encore qu'elle est, pourrait-on dire, sans cesse accrue par son activité même (propriété d'auto-organisation).

.
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Dans le contexte où nous nous situons, on s'intéresse en fait à une connaissance élaborée et différenciée. Il s'agit de la connaissance technique aux fins de production. Il s'agit aussi de la connaissance nécessaire au management. Nous pouvons ici distinguer par exemple les savoirs de nature commerciale, des savoirs proprement organisationnels (compétences en matière de gestion de projets par exemple). On observera également que le caractère stratégique des savoirs de nature juridique croît ou se transforme. Il en est de même des savoirs relatifs aux opérations financières. Nous englobons donc manifestement sous le même terme générique un ensemble de savoirs intervenant dans des sphères différentes et obéissant vraisemblablement à des logiques distinctes. Tous jouent un rôle dans la dynamique d'accumulation du système. Encore faut-il distinguer entre les savoir-faire et les savoirs théoriques ou les connaissances générales relatives à un domaine. Ainsi qu'entre les savoirs dits tacites ou incorporés et les savoirs « codifiés ». L'une des caractéristiques de la connaissance, telle qu'on l'a abordée longtemps en économie, est de ne pas être toujours le produit d'investissements spécifiques. Il existe certes des processus « dédiés » de production de connaissances comme les processus de R & D et les investissements éducatifs. Mais, à côté de ces investissements, la connaissance s'accroît aussi du simple fait de la pratique et de l'usage, c'est-à-dire par l'apprentissage. Si bien que, dans ce second cas, elle constitue en quelque sorte un « produit joint» ou une retombée plus ou moins spontanée d'une certaine activité. Telle est la dichotomie qui semble avoir fondé la façon dont les économistes ont pendant longtemps abordé l'accumulation des connaissances (Paulré, 1976). Or si la théorie enseigne que plus l'activité cumulée du système est élevée, plus, mécaniquement, la connaissance s'accroît (learning curve), les managers observent que l'accroisse-

ment des connaissances par apprentissage « sur le tas» (learning by doing) n'est pas spontané et qu'il nécessite une certaine attention. On peut suggérer que rune des caractéristiques du capitalisme cognitif est de conduire à la rationalisation des possibilités d'apprentissage existantes et à l'extension de cette accumulation comme activité organisée, valorisée, voire instituée. Dans ce régime, l'accroissement des connaissances ou

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des capacités cognitives résulte plus systématiquement d'investissements spécifiques et délibérés. Sur un plan plus strictement économique, nous devons retenir les éléments suivants, qui illustrent les tensions existant entre un système d'accumulation des connaissances et la nature capitaliste de la forme sociale au sein de laquelle il s'inscrit: La connaissance ou le savoir sont des phénomènes par nature collectifs (biens publics). Ce sont des «biens }}dont la production résulte souvent d'un processus collectif implicite ou patent et dont la diffusion révèle le caractère de bien public (non rivalité). Dans une économie de marché, des arrangements institutionnels (droits de propriété, brevets...) assurent un usage ou une exploitation privative de la connaissance, une captation des « rentes }}. Ils se traduisent par une « transformation de sa nature. Cette exploitation peut se réaliser aussi au moyen d'autres arrangements ou d'autres stratégies (accélération du rythme d'innovation; mise en place de systèmes permettant une exploitation plus rapide et efficace; caractère tacite et incorporé à l'organisation ou à des individus; absence volontaire de dépôt de brevet...). L'arrangement institutionnel peut disparaître au profit

.
.

}}

de la stratégie

et l'accumulation des connaissances supposent, outre des arrangements institutionnels, la mise au point d'appareillages, de systèmes d'organisation et de réseaux qui permettent leur captation, l'encadrement de leur usage et de leur stockage. Bref, des procédés qui visent à s'en assurer le contrôle et l'exploitation productive, de préférence de façon exclusive. Les phénomènes d'indivisibilité, les coopérations et les externalités bornent la capacité des arrangements institutionnels à limiter ou à réglementer strictement l'usage et la diffusion des connaissances. D'où des situations conflictuelles. Dans un contexte où la concurrence se réalise davantage par l'innovation que par les prix, la logique de concurrence « hétérogène fondée sur l'exploitation des connaissances prend le pas

. I.:exploitation

« pure

}}.

.

.

}}

sur d'autres considérations et devient la stratégie la plus répandue. . Ce qu'écrivait Braudel (<< I.:organisation...continue à tourner le
marché}} Braudel, 19857) est accentué dans un régime d'accumulation (capitaliste) de la connaissance du fait de son caractère stratégique et des barrières juridiques érigées.

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Pendant longtemps la connaissance était incorporée. Ce qui signifie qu'elle était échangée et véhiculée lorsque les supports qui l'incorporaient se déplaçaient. Ce qui rendait le contrôle de la circulation et de l'utilisation plus facile. L'économie de la connaissance pouvait se réduire à une économie des supports. La codification s'est aujourd'hui à la fois homogénéisée (digitalisation) et étendue (en capacité de représentation et en quantité). Un nombre considérable de données circule d'une façon qualifiée de« dématérialisée ». Les coûts de reproduction et de circulation sont particulièrement faibles. Les possibilités d'imitation ou de copie non autorisée sont nombreuses. L'ouvrage qui nous est proposé illustre sur bien des points l'avènement du capitalisme cognitif, les transformations au travers desquelles il se manifeste et les tensions qu'il génère. Nul ne s'étonnera, compte tenu de l'émergence seulement récente de l'hypothèse du capitalisme cognitif, que les analyses proposées présentent un caractère exploratoire et ne puissent immédiatement se présenter de façon articulée et parfaitement cohérente. Telle est la rançon du courage, sinon de la témérité qu'ont eue les auteurs et les éditeurs d'entreprendre ce travail. Et telle est aussi l'explication de son caractère extrêmement stimulant et vivant.

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BIBLIOGRAPHIE

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(I) La distinction entre le type de développement et la forme sociale est analytique. [étude des relations entre les transformations du type de développement et celles de la forme sociale est donc dialectique ou systémique : on ne doit pas plus considérer que la forme sociale s'adapte à un nouveau type de développement que celui-ci s'inscrit nécessairement dans le cadre du capitalisme existant et est contraint par lui. (2) Ainsi: « Dans chaque nouveau paradigme [techno-économique), un input particulier ou un ensemble d'inputs peut être considéré comme le « facteur clé »... caractérisé par des coûts relatifs décroissants et une disponibilité universelle. Le changement contemporain de paradigme peut être vu comme le passage d'un paradigme fondé principalement sur des inputs d'énergie bon marché, à un autre basé sur des inputs d'information bon marché...» (Freeman c., 1988: 10). (3) Intel est l'exemple le plus frappant de cette stratégie de first mover systématique. (4) Elle est nécessaire pour assurer l'autopoïèse du système (c'est-à-dire la reproduction de ses éléments constitutifs) en régénérant les possibilités de profit. (5) Nous avons baptisé ce modèle « Schumpeter III », après le modèle Schumpeter l (la création d'entreprises innovantes qui prennent progressivement la place des grandes), et le modèle Schumpeter II (l'innovation réalisée par les grandes entreprises grâce aux résultats de leur activité de R & D). Ce modèle original est l'objet d'une recherche en cours (cf. Paulré B., novembre 1999). (6) Nous ne sommes pas favorable à l'assimilation des connaissances à un «stock ». Cette métaphore est utile pour opposer connaissance et information, mais elle est trompeuse dans la mesure où l'accumulation des connaissances implique des réorganisations et des structures nouvelles. (7) Les italiques sont de F. Braudel.

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Présentation générale de l'ouvrage
CHRISTIAN AZAÏS ANTONELLA CORSANI PATRICK DIEUAIDE

Si l'on pouvait encore hésiter à la fin des années soixante, en ce début de millénaire, le doute n'est plus permis: le capitalisme industriel a vécu et, avec lui, un certain nombre de conceptions qui s'y rattachent. Sous l'effet conjugué d'une révolution technologique considérable (démocratisation et socialisation des nouvelles technologies de l'information et de la communication), d'une élévation sans précédent du niveau des connaissances, mais aussi du développement des activités de service, on assiste aujourd'hui à une modification en profondeur des conditions économiques et sociales d'organisation et de développement de la production. Chemin faisant, le capitalisme aurait franchi durant la décennie 70, une «barre de seuil », un «stade de développement », en abandonnant progressivement, mais de manière irréversible, les principes fordistes d'organisation et de gestion des rapports de travail. Ce tournant devait ouvrir une période de profonde instabilité des économies débouchant une trentaine d'années plus tard sur un renversement complet de séquence: à la verticalité des relations de pouvoir dans les processus de décision et de gestion des entreprises succède désormais une légitimité fondée sur l'initiative et l'expertise; à une logique de la répétition et de la massification, une logique de l'innovation et de la différenciation; à une logique du profit fondée sur la production et l'échange de biens matériels, une logique de la rente fondée sur le contrôle de la production et de la circulation des connaissances et des accès

à l'information; à une logique de la concentration spatiale, une logique de réseaux... On pourrait ainsi multiplier à l'envie ce genre d'oppositions, témoignant de l'émergence d'une dynamique de développement largement décentrée par rapport aux régularités observées durant les Trente Glorieuses. Aussi bien, est-ce le parti pris méthodologique des différents contributeurs à cet ouvrage que de s'ériger contre les dichotomies, qui loin de faciliter la compréhension de la réalité la travestissent, tout comme celui de reconnaître le caractère inédit et singulier de la configuration d'ensemble du capitalisme contemporain en insistant tout particulièrement sur deux évolutions majeures: l'impact du développement des technologies de l'information sur les mutations du travail et du rapport salarial d'une part; la prise en compte de la mutation organisationnelle des firmes sur la structuration de l'espace d'autre part. Ces deux évolutions concourent à la constatation de la complexité de la dynamique territoriale, prise entre les feux de processus divergents et complémentaires, dans lesquels le travail émerge comme catégorie privilégiée d'analyse des phénomènes de déterritorialisation et de reterritorialisation. Dans la première partie de cet ouvrage, les différentes contributions mettent en évidence comment, dans un nombre sans cesse croissant de secteurs, le travail s'enrichit de nouvelles fonctions (expertise, évaluation...), revêt une dimension immédiatement coopérative, requiert de nouveaux savoirs. Le travail se présente comme une activité allant bien au-delà de la mobilisation des facultés physiques et intellectuelles des individus selon une logique d'effort et de lutte contre le temps. Le travail apparaît toujours plus comme un puissant vecteur de socialisation de la force de travail, en appelant notamment au développement des capacités cognitives, relationnelles et communicationnelles des individus. Une part de plus en plus importante du temps de travail est désormais consacrée à se former et s'informer, à communiquer, à circuler continûment au-dedans comme au-dehors des entreprises, à produire et échanger des connaissances formelles ou informelles. La formation, la communication, apparaissent aujourd'hui comme faisant partie intégrante de la production de richesse. En particulier, cette nouvelle nature et ces nouveaux contenus du travail

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conduisent à s'interroger sur la pertinence des normes salariales d'évaluation, de contrôle et de rémunération du travail. Avec les NTIC, le travail gagne également en autonomie pour

se (re) déployer « hors les murs» des grandes organisations (multi) fonctionnelles, hiérarchiques (bureaucratiques le plus souvent) héritées de l'ère fordiste. Cette «fuite » du travail peut être appréhendée sous des formes multiples: recul des créations d'emploi dans les entreprises de grande taille, montée concomitante du travail indépendant, création nombreuse de petites ou très petites entreprises. Cette tendance exprime, sinon une rupture, du moins un net infléchissement quant aux formes d'organisation, de gestion et de contrôle de la main d'œuvre. A la relation de subordination vis-à-vis de l'employeur, directe et explicite dans le cas type d'un contrat de travail à durée indéterminée, se substitue progressivement et plus ou moins formellement une relation de services où le travailleur, précarisé et payé à la prestation, fait valoir le plus souvent un haut niveau de compétences ou de technicité. Que recouvre précisément cette « autonomisation » du travail vis à vis du capital dans la production? A quelle directive, à quelle norme le soumettre dès lors qu'il peut de moins en moins être évalué à partir d'un résultat observable et matériellement mesurable? Les auteurs qui ont contribué à la deuxième partie de cet ouvrage apportent chacun une réponse, bien que partielle, à ces questions. De fait, la possibilité d'organiser plus librement les formes collectives du travail humain au sein des entreprises questionne ouvertement les supports institutionnels et organisationnels de la production qui, du temps de l'ère triomphante du fordisme, garantissaient une certaine stabilité des normes de production et d'échange dans l'industrie. Par ailleurs, les difficultés d'opérer une distinction entre travail et non-travail, entre temps libre et temps de formation, mettent en évidence l'interpénétration croissante des rapports entre les pratiques du travail et les pratiques sociales «hors travail ». S'ouvre dès lors tout un éventail de situations de travail caractéristiques d'une mutation profonde du salariat, mutation que certains auteurs n'ont pas hésité à mettre en avant pour légitimer l'hypothèse du passage vers un « capitalisme cognitif» et qualifier ainsi le changement d'état des économies des principaux pays industrialisées en ce début de XXIe siècle.

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Dans les conditions d'un changement technologique rapide, de portée planétaire, et d'une interpénétration croissante des sphères d'activités marchandes et non marchandes, les transformations du travail ne sont pas non plus sans incidence sur la structuration et la dynamique des territoires. D'un côté, la formation et la distribution de la main d'œuvre et des revenus sont de plus en plus déconnectées des entreprises pour dépendre directement des institutions d'Etat, des villes et autres collectivités territoriales. De l'autre, la qualité des infrastructures (d'éducation, de formation, d'apprentissage) et des réseaux d'échanges devient une variable décisive pour permettre non seulement une production et une diffusion maximale des savoirs, des compétences mais aussi pour assurer une meilleure coordination des programmes de production et de développement des firmes. Ces évolutions appellent une conception renouvelée du territoire productif, au carrefour de trois dimensions: les réseaux, les institutions, les relations de proximité. Les territoires productifs en réussissant à s'affranchir pour partie de la souveraineté des Etatsnations, se trouvent de plus en plus impliqués dans les processus de différenciation spatiale et sociale. A la fois soumis et contribuant aux processus de déterritorialisation et de reterritorialisation, les activités économiques cherchent dans la ville et plus encore dans la métropole des lieux de valorisation et, par là-même, participent de la construction territoriale. Cette dernière obéit à des temporalités multiples, mettant en évidence la spécificité territoriale, car les territoires sont à la fois le produit des sujets qui y vivent et y travaillent et le produit des tensions et des conflits qui lui confèrent sa spécificité. Telle est l'hypothèse qui se dégage des contributions à la troisième partie de l'ouvrage. Notons, pour conclure cette présentation générale, que la question faisant débat aujourd'hui n'est pas tant celle de la recherche d'éléments symptomatiques d'une évolution nouvelle des économies de la Triade que de leurs interprétations dans le cadre d'une vision d'ensemble qui les ferait apparaître dans toutes leurs singularités. Cette difficulté, d'ordre théorique et méthodologique tient, croyons-nous, à deux raisons au moins: . La mutation du capitalisme est radicale au point que le sens et la portée explicative des catégories d'analyse les plus fon- 25-

damentales de l'économie politique s'en trouvent affaiblis. En contrepoint, une expérimentation de concepts qui intègre un certain nombre de réalités nouvelles (présence à distance, extemalités, décloisonnement des temps sociaux, émergence de nouveaux territoires...), bien que nécessaire, apparaît toujours comme une entreprise hautement périlleuse. La mutation du capitalisme est globale dans la mesure où c'est tout l'édifice de la société industrielle qui se trouve être mis en cause: la culture, les institutions, les valeurs, le temps... Cette érosion se lit dans le flou des frontières qui jadis séparaient nettement l'Economique et le Social, le Social et le Politique, le Politique et le Culturel. En particulier, l'information, l'éducation ou la consommation sont liées plus étroitement qu'avant au domaine de la production. Il en résulte une interpénétration de la vie sociale et productive éminemment problématique du point de vue des fondements de la valorisation capitaliste. En d'autres termes, la fin du capitalisme industriel nous ferait découvrir un nouveau continent où le capital, peu ou prou, fonctionnerait comme un fait social total. Telle est, sur le fond, l'hypothèse centrale qui émerge de cet ouvrage.

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PREMIÈRE

PARTIE

Mutations technologiques
Nouvelle nature du travail et nouvel ordre productif