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VERS UNE DÉMOCRATIE UNIVERSELLE

De
206 pages
Aujourd'hui, il est techniquement possible de satisfaire l'essentiel des revendications humaines dans le monde. Mais les conditions économico-politiques actuelles entravent leur réalisation. Une nouvelle démocratie, la démocratie universelle est indispensable à la résolution de cette contradiction. La démocratie universelle est articulée autour de deux concepts une démocratie participative locale, utilisant massivement les réseaux, et une démocratie délégataire basée sur l'égalité et la responsabilité de tous ses représentants.
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Vers une démocratie universelle

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Antoine DELBOND, Éloge de la fraternité. Pratique des solidarités, 2000. Jean GIARD et Daniel HOLLARD, A la recherche du citoyen, 2000. Charles DURIN, Psychologie et sociologie dufascisme, 2000. Olivier LLUANSI, Du projet européen, 2000. Gilles MARIE, La solution passe par l'erreur, 2000. Frédéric MONNEYRON, La nation aujourd'hui, 2000. Bertrand de KERMEL, Libéralisme et pauvreté,2000. Laurent HOTTIAUX et Joanna LIPONSKA-LABEROU, La politique européenne de défense, 2000. Noël CANNA T, Pour un tissu social vivant. La réduction des distances, 2000. Yves CITTON, Portrait de l'économiste en physiocrate. Critique littéraire de l'économie politique, 2000.

Jean TERRIER

Vers une démocratie universelle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

«) L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9762-4

Remerciements.

Je remercie Monsieur Charles Durin et Monsieur Daniel Parrochia pour leurs encouragements et pour leur aide amicale et efficace. Ils ont su me donner des conseils très pertinents qui ont eu des répercussions importantes sur ce travail.

Introduction.

INTRODUCTION.

Quand l'impossible devient possible. Ce que l'on peut dire de l'avenir tient à notre capacité à discriminer le possible de l'impossible. Or, parmi les mondes qui nous semblaient impossibles, certains deviennent accessibles grâce au développement sans précédent des connaissances et à la maîtrise des techniques. Les rêves les plus fous de l'humanité deviennent techniquement du domaine du possible. Il faut cependant que les hommes sachent vouloir "l'impossible" qui est bien souvent, un possible jusqu'alors refusé et dont l'avènement pourrait bouleverser la vie des hommes. La grande avancée apportée par les sciences du vivant, comme le génie génétique, l'agronomie, les biotechnologies..., est liée au contenu libérateur de ces technologies. Elle ouvre une nouvelle espérance au rêve de bonheur pour tous les hommes. Mais ce bonheur semble, contradictoirement, rester une utopie inaccessible. C'est l'utopie d'un monde où régneraient l'harmonie de la maîtrise des comportements humains et la possibilité de résoudre démocratiquement les contradictions liées aux grands problèmes mondiaux. L'utopie d'un monde assurant la maîtrise des conditions naturelles et sociales. L'utopie d'un monde où l'esprit humain sera débarrassé de tous les obscurantismes, où chaque individu aura accès au savoir et aux conditions nécessaires pour dominer sa destinée.

Vers une démocratie universelle.

Ce qui empêche la réalisation de ces utopies ne relève plus aujourd 'hui, que de conditions liées à la volonté des hommes, à leur volonté politique. Car s'accumulent à la fois les plus grandes potentialités de développement que le monde n'ait jamais connues et les plus fortes oppositions à leurs réalisations. Cette utopie ne s'incarnera en une démocratie universelle que si les hommes sont capables de surmonter les contradictions qui s'opposent au développement maximum de leur individualité, s'ils peuvent mettre en place des institutions qui inversent les exigences privilégiant l'argent au détriment de l'homme; s'ils trouvent un équilibre entre l'efficacité technologique et l'épanouissement maximum des capacités de chaque individu. C'est une lutte sans merci contre toutes les forces qui risquent de réduire l'individu à un nouvel esclavage, si on les laisse faire: l'esclavage économique à travers une marchandisation de tous les éléments de la vie. L'utopie a toujours été un refuge, une sorte de société idéale dont on rêve pour compenser les malheurs du monde. En cela, elle est aussi critique sociale, manière de dire que la réalité n'est elle-même qu'un mauvais rêve dont il faut sortir pour parvenir au bonheur. Toutes les utopies du XIXemeiècle étaient caractérisées par s la valorisation de la communauté (sous toutes ses formes), au détriment de l'individu dont le sort ne pouvait être que celui de la communauté tout entière tendant, au mieux, vers une sorte de paradis terrestre. Il en est naturellement résulté le concept d'abolition de la propriété privée, lié à celui de recherche d'une société idéale, sans inégalités et sans contradictions. En fait, ces concepts issus d'une mystification quasi religieuse du social, où la dynamique des situations est remplacée par la statique des attitudes, où l' absolutisation des structures tient lieu d'argument, contenaient en puissance la marque de l'échec futur de ces utopies.

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Introduction.

LA FIN D'UNE ÉPOQUE.

Nous vivons une époque où finissent un certain nombre de périodes considérées comme "éternelles": celle où la domination et la contrainte sans partage étaient considérées comme éléments nécessaires du progrès; celle où la massification des individus s'efface devant le développement de leur personnalité; celle où le fatalisme s'oppose à l'ouverture des possibilités humaines.. . Aujourd'hui, un sentiment de fin d'un monde domine dans les représentations communes. Une rupture s'établit avec nos valeurs morales, avec l'idée d'une société susceptible d'apporter le bonheur aux hommes malgré eux, indépendamment de leurs désirs concrets... En fait, notre fin de siècle voit aussi s'achever plusieurs cycles de notre histoire sociale. La fin du capitalisme industriel. Pour faire face à ses contradictions, le capitalisme d'après guerre s'est fait "keynésien", en mariant l'initiative privée et l'intervention de l'État. Cet équilibre est entré en crise à la fin des années 60. La croissance s'est ralentie dans les principaux pays industriels, le chômage s'est fait massif. La sphère financière s'est accrue de façon désordonnée. Depuis quelques années, on élargit la maîtrise des marchés à l'échelle planétaire et l'on accélère la rotation du capital, notamment sous sa forme financière. Mais surtout, l'apparition de l'informatique et de la robotique vient donner au système productif dans son entier, un caractère foncièrement nouveau, bouleversant toutes les données antérieures. Les activités économiques glissent du productif simple vers l'informatif. L'activité productive est bouleversée par l'importance accrue des dimensions intellectuelles du travaiL Le poids de l'information perturbe radicalement les règles de la gestion et de la décision.

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Vers une démocratie universelle.

La fin d'une certaine conception de la démocratie. Le suffrage universel et l'État Providence dégagent, après la Guerre, les cadres d'une démocratie relativement apaisée, capable d'insérer les classes populaires dans le jeu politique et de définir des méthodes de régulation sociale assez souples, atténuant la blessure des inégalités. Cet équilibre entre aussi en crise en 1968. De nos jours, l'évolution des capacités individuelles relance le désir de participation et souligne les limites de la démocratie représentative traditionnelle inventée par la Révolution française. De toutes parts, l'individualité surgit comme une donnée irrépressible dans toutes les dimensions de la société. Elle exige d'être prise en compte à travers tous les problèmes qui concernent la vie sociale ou individuelle. Elle refuse de plus en plus toute délégation de pouvoir, voulant participer directement aux décisions qui la concernent. En cela, elle ne se retrouve plus dans les institutions qui nous gouvernent. Et cette contestation déborde même sur l'ensemble des institutions internationales. La libération de l'individualité est indispensable au progrès Le Vingtième siècle qui a cherché à réifier les utopies du siècle précédent a été celui des masses. Il n'a pas pour autant ralenti la montée de l'individualisme qui sera le concept fondamental du siècle que nous entamons. Jusqu'alors, l'individu n'existait pas, parce qu'il était fondu dans les communautés qui l'enserraient: celle du village ou du pays, de la religion ou du métier. Le territoire perd de son importance et l'État national n'a plus le même enjeu stratégique que jadis. L'émergence de la personnalité n'entraîne pas la disparition des appartenances, mais elle fait reculer les appartenances fusionnelles. Les fanatismes ne sont que réflexes désordonnés face à une société qui fait de l'autonomie et de la liberté, des valeurs fondamentales, alors que l'obéissance et la conformité étaient les bases de la société de jadis. L'espace de l'individualité se construit, il suppose des bases matérielles aussi bien que l'évolution du droit, bref un environnement qui assure à chaque individu les conditions primordiales de 12 .

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Introduction.

sa liberté. Notre époque voit donc culminer les contradictions. La liberté d'user de son être est affaiblie parce que l'homme luimême se fait marchandise. L'individu se retrouve seul face à la barbarie du marché. Si le temps de I'homme mondial est arrivé, il n'a de sens et d'intérêt que s'il fait de l'Homme la mesure de toute chose. Là se situe l'enjeu majeur des années qui s'ouvrent.

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Lafin

d'une certaine conception du communisme.

Le communisme avait hérité de cette culture sociale qui valorise le "nous" protecteur, au détriment du "je". Le drame est venu de ce que la "révolution" n'a pas su valoriser tous les possibles qu'elle avait fait naître et qu'elle devait encourager. Elle a absolutisé le système au détriment de l'aspiration démocratique et du développement individuel, malgré la croissance très rapide d'un système d'éducation de masse. La primauté du collectif sur l'individu a eu la portée d'une évidence! Alors que pour des millions d'hommes et de femmes, l'engagement communiste était une prise de parti individuelle sur le monde et une volonté de projection rationnelle dans l'avenir, leur identité politique se disait avec les mots de la foi et de l'obéissance. Le communisme a fait l'expérience de ce qu'une espérance peut produire de grand, et de ce qu'elle peut contenir de tragédie quand l'espoir renonce, ne serait-ce qu'un seul instant, aux valeurs humaines qui le fondent. Le communisme est fils de la révolte et du désir d'égalité: cet idéal est toujours d'actualité. Qu'il ait été source de tragédie, n'annule pas le fait qu'il ait été une grande espérance. Il doit faire de cet espoir un projet à travers une profonde mutation. Marx écrivait que "le libre développement de chacun est la clé du libre développement de tous". Ses héritiers ont souvent entendu le contraire. Peut-être le moment est-il venu de revenir à l'intuition première: le communisme comme avenir de l'individu (quand il pensait qu'il serait celui d'une classe).

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Vers une démocratie universelle.

. La fin d'une certaine fonne de pensée scientifique. Les grandes questions que se posaient les hommes ont été, pour l'essentiel, résolues ou sont en passe de l'être (même si des zones d'ombre subsistent): l'origine de l'Univers, de la vie, de I'homme, la structure intime de la matière, des protéines, etc. Si bien que la science, présente à tous les stades dans notre vie quotidienne, ne peut plus être négligée. Aucune conception humaine ne peut ignorer son importance sans se couper du monde lui-même. Mais le monde humain où l'obscurantisme (religieux et autre) continue de faire des ravages dramatiques d'un autre âge, n'est pas encore prêt pour accepter et valoriser cette révolution scientifique. Aujourd'hui, la pensée scientifique ne doit plus rester l'apanage de quelques spécialistes, mais doit devenir la propriété d'une large majorité de la population à travers une éducation exigeante. Même dans la définition de notre démocratie universelle, la science doit avoir un rôle central, un rôle qui lui a toujours été contesté. Nous sommes ainsi arrivés à un tournant de l'histoire de l'humanité et notre responsabilité est immense. Il nous faut imaginer un autre monde où l'homme trouvera les possibilités d'un plein épanouissement de sa vie, de sa personnalité. Une telle utopie est dès aujourd 'hui à notre porté à travers la réalisation d'une démocratie universelle. Critique des utopies du passé. Toutes les utopies sont parties de l'idée que I'homme pourrait être un jour parfait, qu'il pourrait agir sans égoïsme et sans contraintes dans une société auto régulée. Elles imaginaient qu'il suffirait de créer les conditions adéquates, pour que I'homme vive effectivement dans une société idéale. Une sorte de paradis terrestre où il serait délivré de toutes les contraintes extérieures, où il n'aurait plus pour seule fin que de jouir de la nature et d'une vie idyllique. Cette idée, profondément enracinée dans et

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"'11II

Introduction.

par le christianisme, est étrangère à la réalité concrète de I'homme, de sa vie, de son devenir. L'homme, l'individu se développe à partir d'un grand nombre de contradictions qu'il doit résoudre. "L'homme est né des contradictions" disait Marx. C'est seulement à partir des contradictions entre ses besoins et les conditions sociales, entre ses désirs et ceux de ses semblables, entre son idéal et ses possibilités réelles, que se forment, en assimilant les expériences des générations passées, le caractère, la personnalité, l'intelligence. Supprimer les contradictions, c'est supprimer la vie ellemême. L'autorégulation de la société est un concept idéaliste qui ne prend pas en compte les nécessaires contradictions issues des profondes différences entre les hommes ou entre les pays. Toute régulation ne peut qu'être issue d'une autorité, d'une institution supérieure à l'individu, même si celle-ci est unanimement acceptée et respectée. Car, et heureusement, à travers des êtres biologiques très semblables quant à leur constitution et à leur métabolisme, nous sommes tous différents dans nos caractéristiques physiques aussi bien que dans notre être psychologique et social: dans nos conceptions, dans nos réactions, dans nos possibilités. Et si nous sommes tous différents, nous sommes forcément inégaux vis-à-vis du monde, vis-à-vis des autres. Nous devons tirer parti de ces inégalités initiales qui sont à la racine même de l'existence de la personnalité. Cette diversité est à la fois complémentarité et source d'enrichissement. Nous touchons ici à un second élément caractéristique de toutes les utopies, c'est la notion d'égalité où la distinction entre l'égalité de fait et l'égalité de droit n'est jamais abordée clairement. L'égalité ne peut être qu'une égalité de droit, une égalité de dignité. L'égalité doit se trouver au départ, mais non à l'arrivée qui ne peut être que différente pour chacun suivant ses goûts, suivant son travail, suivant ses capacités. C'est en faisant de l'égalité un absolu que les utopies ont nié implicitement l'individualité et sombré dans un égalitarisme qui les a conduits à l'échec.

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Vers une démocratie universelle.

Dans la démocratie universelle, la notion d'égalité doit être remplacée par celle du développement maximum de chaque personnalité dans une situation donnée, dans une société déterminée. D'abord cela permet de remplacer un concept statique (l'égalité), par un concept dynamique (le développement maximum), puis de substituer à une uniformité tellement décriée, une notion intimement liée à l'infinie variété des individualités. Dans la devise "liberté égalité fraternité", l'égalité n'est pas celle d'une utopie, elle est bien l'égalité des droits et des devoirs devant la loi. En ce sens, elle garde toute la valeur révolutionnaire que lui ont donnée les hommes de 1789. En ce sens encore, elle contient la condamnation de tout racisme, de toute discrimination arbitraire dont souffrent encore des milliards d 'hommes. Cette égalité-là est fondamentalement progressiste. Au contraire, l'égalité développée à travers toutes les utopies est profondément archaïque, profondément opposée à l'individualisation de l'être humain.
« Charbons ardents. »

Il n'est pas dans mes habitudes de titrer mes références d'un film, car celui-ci est généralement circonstanciel et romancé. Et puis surtout, il est toujours délicat d'en parler à quelqu'un qui ne l'a pas vu. Cependant ce film de Jean Michel Carré, tourné avec les mineurs de Tower Colliery, (au nord de l'Angleterre) me semble caractéristique de tous les essais d'autogestion effectuée jusqu'ici, de leurs insuffisances et de leurs limites. Il raconte une histoire réelle qui n'a pas encore connu son épilogue. Son intérêt va bien au-delà des événements relatés. Sans le syndicaliste qui a pris la tête du sauvetage de la mine, et dont les idées et la volonté à toute épreuve, dans le respect des autres et surtout dans celui de la démocratie, toute l'entreprise pourrait s'écrouler comme un château de cartes. Tout le film est hanté par cette éventualité qui pèse comme une épée de Damoclès sur l'avenir de la mine.

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Introduction.

La difficulté de fonctionnement autogestionnaire de la démocratie se heurte aux contradictions des intérêts divergents de ses membres. La transparence des décisions est le seul ciment de cette démocratie dont la lourdeur de fonctionnement semble un handicap générique. On ressent profondément qu'il serait totalement impossible de généraliser le fonctionnement de cette collectivité à un ensemble bien plus important. La dimension universelle du travail interdit aujourd'hui totalement, que cela plaise ou non, le développement d'un tel système. Malgré toutes les bonnes volontés, on a de grosses difficultés à préserver le petit monde qui a été créé par les solidarités et les amitiés qui se sont nouées. «Ils travaillent beaucoup (bien plus que les autres mineurs, mais ils travaillent pour eux-mêmes, et le fruit de leur travail est démocratiquement réparti), mais ils s'amusent beaucoup ». Le respect de toutes les personnalités, de leurs désirs, de leurs intérêts (artistiques et autres), aide à épanouissement de chacun et cimente les volontés. Mais dans le fond ils payent cher leur façon de retrouver que la dispersion de l'information, et le développement des relations humaines sont la véritable clé du bonheur. Ce petit monde replié sur lui-même, oubli le "monde extérieur", celui où finalement tout se joue et se décide, car on a escamoté la destination finale du charbon extrait, "les exigences du marché" auxquelles on ne peut échapper. À travers la réussite de l'entreprise, on oublie l'épuisement des filons, qui entraînera tôt ou tard la fin de l'exploitation. Il faudrait y préparer les travailleurs à travers une nécessaire reconversion dont les mineurs ne veulent pas entendre parler. Tous les énormes efforts du secrétaire syndical butent sur l'incompréhension de la majorité des travailleurs et sur l' évolution des situations personnelles qui entrent en contradiction avec les efforts à long terme qu'entraînerait I'hypothétique reconversion. Le problème du pouvoir, de son partage démocratique n'est pas résolu mais seulement déplacé, masqué à travers l'énorme sympathie qui rejaillit de la personnalité du responsable. Cependant, la sympathie n'est pas un argument économique. Elle risque à tout moment d'être submergé par une "fatalité extérieure", qui 17

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ne serait en fait, que le véritable révélateur de contradictions internes insurmontables. Deux éléments finiront un jour ou l'autre par emporter ce sympathique îlot de démocratie: . L'absence d'une véritable hiérarchie seule capable d'imposer à une multitude d'intérêts plus ou moins contradictoires une décision nécessaire à la survie du système et donc en fin de compte bénéfique à chacun. . Le manque de connaissances et d'instruction de bien des travailleurs pour analyser une vision à long terme. On touche ici du doigt, le fait que tout système social ne peut évoluer qu'en même temps que les individus qui le composent. Vouloir modifier! 'un sans l'autre est source de contradictions insurmontables, conduisant à la faillite de l'un et de d'autre. Plutôt que de masquer les divergences d'intérêt, il faut les mettre en pleine lumière, afin que les intéressés puissent dépasser leurs contradictions, raisonner en termes de processus plutôt que de programme, restituant ainsi à chacun, la responsabilité des transformations à effectuer. Ce n'est qu'a posteriori que le pouvoir peut se partager ou être partiellement contesté pour chercher un compromis, non a priori. Vers une démocratie universelle. Une telle démocratie doit nécessairement partir de l'analyse de notre société. Elle doit tracer des perspectives à long terme non pas idylliques, mais empreintes d'un réalisme raisonnable, s'appuyant sur des prospectives scientifiques. Cette démocratie universelle restera pour un temps une utopie dans la mesure où la vision correspondante du monde reste inachevée. La recherche du bonheur pour l'ensemble des individus restera le but, la visée ultime de cette utopie. Il s'agit de promouvoir la réalisation de chaque personnalité à travers des conditions matérielles satisfaisantes, et grâce au développement d'une vie pleine et riche du maximum de possibilités que lui offre la société. Car il est désor-

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Introduction.

mais théoriquement possible de produire en qualité et en quantités suffisantes les éléments matériels nécessaires à la réalisation des principaux projets individuels. Comment faire passer la théorie dans la pratique? Telle est la préoccupation de cette étude. Le plus important est de partir non d'une idée, mais de l'analyse concrète de la réalité, de la nature contradictoire de I'homme. Vouloir supprimer les contradictions dans lesquelles il évolue, par lesquelles il se construit, c'est nier l'existence même de sa vie, les possibilités de réalisation de sa personnalité. L'homme doit apprendre à utiliser ces contradictions pour dominer les conditions de sa vie. Il doit participer activement aux choix qui s'offrent à lui. Toutes les utopies ont imaginé que I'homme pouvait être illuminé par un esprit supérieur (à défaut d'être divin). En fait, l'homme n'est ni bon ni mauvais, ni ange ni bête. Il est un être vivant qui lutte pour sa vie et d'abord pour sa survie. Cette lutte peut prendre aujourd'hui des dimensions plus humaines, plus douces que celles que nous connaissons dans la jungle du monde capitaliste. Elle n'en reste pas moins l'essence de la formation de toute personnalité. Éliminer la lutte, la contestation, c'est tuer la personnalité. La dignité de l'homme est et restera toujours dans le refus du monde existant, dans le refus des conditions, telles qu 'il les a trouvées toutes faites, dans le monde social dans lequel il baigne. Chacun cherche, et c'est là tout le sens de sa vie, à développer au maximum sa personnalité, à transcender ses possibilités, sans toujours savoir quel est le meilleur chemin pour y parvenir. Cette transcendance implique effort contre soi-même, courage et abnégation, qualités qui se développent à travers une compétition sans concession, même si elle fait souvent appel à la solidarité avec les autres. L 'homme se heurte en cela au désir analogue de tous ses semblables. C'est alors qu'il est nécessaire de faire des compromis, pour chercher la meilleure solution possible. Le problème consiste à passer d'une contradiction antagoniste: c'est toi ou c'est moi, à une contradiction dialectique: c'est tous les deux qui, tantôt s'appuyant l'un sur l'autre, tantôt s'opposant l'un à l'autre, 19

Vers une démocratie universelle.

cherchons à progresser ensemble. Il est souvent nécessaire de pouvoir s'adresser à une "autorité supérieure" pour mettre de l'ordre dans ce chaos et pour imposer la décision la moins injuste, tout en respectant la dignité de chacun. Le pouvoir de l'entraîneur d'une équipe sportive, par exemple, est une nécessité qui s'impose à tous et que tous doivent respecter, même si c'est parfois difficile à accepter. Sans ce pouvoir fort, l'équipe végétera dans un flou où personne ne trouvera plus le plaisir de jouer. Que cette autorité soit démocratiquement désignée, c'est ce que nous discuterons plus loin, mais cela n'en occulte pas moins la nécessité de cette autorité. Politiquement, la disparition de l'État serait une régression considérable. L'autogestion est un système impraticable car elle élimine la contradiction entre le pouvoir du patron ou de celui qui, dirigeant l'entreprise, (et qui a nécessairement une vue différente, plus globale de sa situation) et le pouvoir des travailleurs souvent très corporatistes. Ce ne sont pas les patrons qu'il faut éliminer, mais ceux qui gagnent un argent considérable sans travailler, ou sans faire participer leurs capitaux au développement des potentialités sociales. Ce qu'il faut éliminer, c'est l'absolutisme de leur pouvoir, l'irréversibilité de leurs décisions. Ce qu'il faut éliminer surtout, c'est la primauté de l'argent sur l'individu, du profit sur le développement humain. Cela impose de nouveaux critères de production sur lesquels nous reviendrons longuement. Ce n'est pas l'autogestion qu'il faut rechercher mais la cogestion. Elle se trouve à deux niveaux: celui de l'entreprise à travers la contradiction patron-employés, celui de la société à travers la contradiction public-privé, (voir plus loin). Une suite à mon premier livre. Pour pouvoir dégager les éléments fondamentaux sur lesquels cette démocratie universelle sera basée, il est nécessaire d'étudier à la fois les éléments déterminants de l'individualité et

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Introduction.

les lois objectives auxquelles obéissent les systèmes sociaux. Ce fut l'objet de mon premier livre: Vers une philosophie scientifique publié par les éditions L'Harmattan. Il sera donc nécessaire de commencer par une sorte de résumé concernant les notions essentielles à la compréhension de ce nouvel ouvrage, pour quelqu'un qui n'aurait pas lu ce premier livre. Pour garder à cette étude un aspect aussi objectif, aussi scientifique que possible, il faut dépasser toutes les utopies du passé et notamment la pensée marxiste qui a marqué tout notre siècle et qui, bien que contenant quelques éléments positifs, s'éloigne beaucoup trop de la pensée scientifique pour apporter l'interprétation valable du monde à laquelle elle prétendait. La littérature contemporaine contient une multitude d'ouvrages scientifiques, mais il est difficile de sélectionner ceux qui permettent de faire avancer une telle perspective. La revue "Pour la science", dont je fis mon livre de chevet, présente une telle diversité de sujets, qu'il est toujours possible d'y trouver quelque chose en rapport avec ses préoccupations. À travers la présentation remarquable de ses articles, et la richesse de ses bibliographies, j'ai pioché pendant de nombreuses années les connaissances nécessaires à l'élaboration de mes livres. La rédaction du présent ouvrage, devrait montrer que les concepts utilisés ont été au maximum dépoussiérés d'une gangue idéologique toujours présente. Même si bien des points restent incomplets ou insuffisamment approfondis, un essai d'objectivité reste un souci permanent de cette étude. Notre but n'est pas de donner une vérité toute faite, aussi indiscutable que la vérité scientifique, mais de présenter un certain nombre de concepts afin de provoquer une discussion aussi large et aussi positive que possible.

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