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VIETNAM-CAMBODGE

De
176 pages
A l'heure de la " fin des territoires ", il est encore des frontières qui posent problème. Tel est le cas de celle entre le Vietnam et le Cambodge, longue de 1137 km et objet d'un contentieux qui n'est toujours pas résolu. Un litige qui est en grande partie responsable d'un conflit contemporain, la guerre entre le Vietnam socialiste et le régime khmer rouge, le Kampuchéa démocratique, à la fin des années 1970.
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VIETNAM-CAMBODGE: Une frontière contestée

Collection POi/lts sur l'Asie dirigée par Alain Forest

Déjà parus
Laurent METZGER, Les sultanats de Malaisie, 1994. Richard SOLA, Birmanie: la révolution kidnappée, 1996.

Laurent METZGER, Stratégie islanlique en Malaisie, (1975-1995), 1996. Firouzeh NAHAVANDI, Culture du développen1£nt en Asie, 1997. Frédéric GRARE, Le Pakistanface au conflit afghan, 1997. Kham VORAPHETH, Chine, le monde des q{faires, 1997. Jacques HERSH, Les Etats-Unis et l'ascension de l'Extrême Orient.. Les dilemmes de l'économie politique internationale de
l'après-guerre, 1997. Kham VORAPHETH, Asie du Sud-Est, 1998. Jérôme GRIMAUD, Le régionalisme en Asie du Sud, 1998. A. WILMOTS, La Chine dans le monde, 1998. Patrice COSAERT, Le centre du Viet Nan1,: du local au global, 1998.

Fabrice MIGNOT, Villages de réfugiés rapatriés au Laos, 1998. Jeilll-Jacques PLUCHART, La crise coréenne. Grandeur et décadence d'un modèle {leperforn'lance, 1999.

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8070-5

Michel Blanchard

VIETNAM-CAMBODGE:
Une frontière contestée

Préface de Jean-Luc Domenach

L'Harnlattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

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REMERCIEMENTS

Ce travail a bénéficié des conseils de M. Bertrand Badie, responsable du cycle Relations internationales du DEA de Sciences Politiques à l'Institut national de Sciences politiques de Paris, de l'aide de Raoul lennar, chercheur et directeur du Centre d'études sur le Cambodge contemporain, et des encouragements de JeanLuc Domenach, directeur des études à Sciences Po et Joséphine Frantzen. Qu'ils en soient chaleureusement remerciés, ainsi que toutes les personnes que nous avons rencontrées ou sollicitées et les amis cambodgiens, vietnamiens et français qui ont rendu cette démarche possible.

Préface

Le livre que Michel Blanchard offre au public est fidèle à deux grandes traditions, l'une professionnelle, l'autre intellectuelle. C'est en effet l'une des plus belles traditions du journalisme occidental que celle qui consiste à irriguer les professions voisines. Certains journalistes se sont construit une réputation littéraire bien méritée. D'autres ont préféré contribuer à la connaissance d'un domaine ou d'une région qu'ils avaient" couverts" au cours de leur trajectoire professionnelle. Ce qui passionne Michel BlancharcL c'est l'Asie orientale, et en particulier l'Indochine, où il s'est souvent rendu. fi aurait pu se contenter de la décrire. Ce qu'il a choisi est plus difficile et plus rare: reprendre le chemin de l'université et profiter de ses enseignements pour donner plus de substance à sa connaissance empirique de l'Indochine. C'est ainsi qu'il s'est dirigé vers l'Ecole doctorale de Sciences Po, et en particulier vers sa filière de relations internationales que dirige Bertrand Badie. Ce demier s'intéressait à la question du territoire dans la politique mondiale. Michel Blanchard s'orienta donc vers l'une des questions préférées par son inspirateur: celle des, frontières, et en particulier celles du Vietnam et du Cambodg~. Telle est l'origine du travail qu'il présente ici. Tel est aussi le risque sympathique pris par son auteur: combiner un questionnement théorique sur les relations internationales avec une remarquable connaissance du terrain. C'était un vrai risque. En effet, comment marier l'expérience de nombreux séjours et une seule année de recherches? Comment échapper au dilemme entre la théorie et le terrain ?

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Michel Blanchard ne s'est pas trop posé de questions, et en un sens il a eu raison. Car il a intelligemment profité de la discipline universitaire pour établir ses hypothèses, nourrir ses démonstrations, affermir ses conclusions. Il nous livre ici un travail à la fois détaillé et réfléchi, qui fait le point sur une question centrale des relations khmèro-vietnamiennes, et qui conclut justement sur la faiblesse de la construction nationale khmère, que les développements récents ont encore soulignée. Ce faisant, Michel Blanchard contribue à une deuxième tradition, celle-là bien mal en point: la tradition des études françaises sur l'Indochine. Il fut un temps où cette région du monde n'était vraiment étudiée qu'en France; il est presque oublié et ce sont aujourd'hui les travaux en langue anglaise qui font autorité. Alors que nos meilleurs experts se dirigent vers la retraite, on a du mal à discerner la relève. En ce sens aussi, le travail de Michel Blanchard est important car il établit un point complet sur la querelle de frontières khmèrovietnamienne, en tirant parti de l'ensemble des travaux sur la question -les uns français (dont la thèse de Raoul Jennar) et les autres en langue anglaise. fi nous rappelle ainsi à nos devoirs intellectuels à l'égard d'une région du monde où les Français ont exercé des responsabilités pratiques et où il leur reste une responsabilité intellectuelle - celle de comprendre. Puisse son exemple être suivi.

Jean-Luc DOMENACH

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Introduction
Lors des élections législatives de juillet 1998 au Cambodge, les premières hors contrôle de l'ONU, l'un des principaux ténors politiques khmers, le prince Norodom Ranariddh, fils du roi Sihano~ s'attira les applaudissements enthousiastes de ses auditeurs, lors d'un meeting électoral1, en fustigeant les traités ftontaliers avec le Vietnam, demandant leur annulation. " Si le Vietnam veut avoir de bonnes relations avec le Cambodge, il doit respecter son indépendance, sa souveraIDeté et son intégrité territoriale, et il doit cesser d'envoyer ses citoyens vivre au Cambodge ", a affinné le prince Ranariddh, qui s'est défendu d'être

" raciste".

.

Le thème récurrent de l' "envahisseur vietnanùen", me fois de plus, faisait sa réapparition, à l'aube de l'an 2000, dans le débat politique intérieur cambodgien, son succès étant assuré auprès des milieux populaires. Le Vietnam ne s'y est pas trompé, qui le lendemain répliquait par we déclaration du porte-parole du ministère des Affaires étrangères qualifiant les propos princiers, loin d'être isolés, de "mal intentionnés ". Plusieurs incidents anti-vietnamiens avaient par ailleurs été notés à la même époque. A I'heure où certains croient voir venir la" fin des territoires", il est en effet des frontières qui continuent à poser problème, mais aussi à faire sens. Tel est le cas de celle entre le Vietnam et le Cambodge, objet d'un contentieux qui semble inextinguible et qui n'est toujours pas résolu. Un litige qui fait régulièrement, par ses conséquences, la "we" de la presse. Un litige qui est en très grande partie responsable d'un con:tlit récent, la guerre entre la République socialiste du Vietnam et le régime khmer rouge, le Kampuchéa démocratique, à la fin des années 1970. Un contentieux complexe, aux multiples facettes, mais qui est d'une certaine façon exemplaire dans la mesure où il concerne deux
l

AFP, 1er juillet 1998.

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Etats ex-coloniaux en pleine construction, 1'00 "fort ", l'autre " faible", séparés par une frontière elle-même "ftagile", et s'inscrit dans les luttes d'empires. Un phénomène typique, en somme, des Etats émergents. En l'étudiant, on retrouve aussi la constante qu'est la persistance des nationalismes à l'heure de la mondialisation, et d'une façon plus générale la question identitaire. TItouche aussi la problématique de la relation entre souveraineté nationale et flux migratoires. TI témoigne enfin combien l' "image" de la frontière reste importante dans l'inconscient collectü: d'où l'utilisation qui peut être faite de l'enjeu territorial en politique intérieure dans des perspectives nationalistes. TI va de soi que, outre l'angle purement intemationaliste, plusieurs lectures peuvent être faites de ce contentieux, au carrefour de plusieurs disciplines, de plusieurs méthodes d'analyse. TI est possible d'utiliser une approche juridique bien sûr, que nous ne ferons qu'effleurer, mais aussi des perspectives géopolitique, historique, sociologique. Nous verrons aussi que la ftontière a W1 aspect technique mais aussi émotionnel . "L'idée de la frontière dépend d'un ensemble de facteurs politiques, économiques socia~ juridiques, culturels, démographiques, alors que le support dépend essentiellement de facteurs géographiques et techniques" 2. La frontière vietnamo-cambodgienne, malgré son rôle dans l'histoire contemporaine de la région du bassin sud du Mékong, a été peu étudiée. Peut être parce que la situation semble s'être figée. La commission mixte dont la création a été décidée en 1996 par les deux pays ne s'était toujours pas réunie deux ans et demie plus tard. Pourtant, l'entrée du Cambodge dans l'ASEAN (Association des Nations du Sud-est asiatique) va entraîner ce pays de façon plus nette, quasi irréversible, dans une régionalisation en cours d'organisation, et dont les effets ne sont pas toujours mesurés sur place par les élites politiques. Le règlement du problème frontalier avec le Vietnam, lui-même déjà membre de l'ASEAN, prend ainsi une nouvelle dimension. Longue de 1137 km, la frontière khmèro-vietnamienne s'étend, légèrement incurvée vers l'est, de la région des "trois frontières" au nord, au golfe de Thaûande au sud. Côté vietnami~ elle est bordée par les provinces de Kien Giang, Dong Thap, Long An, Tay Ninh, Song
2 Paul GUICHONNET, Claude RAFFESTIN. Géographie des frontières. Paris: PUF, 1974. 8

Be, Dac Lac, Kon Turn et: Gia Lai, et côté Cambodgieh,par les
provinces de Kampot, Takeo, Kandal, Prey Veng, Svay Rieng, Mimot, Kompong Cham, MondoIkiri, Ratanakiri. Le différend porte officiellement à la fois sur des questions de tracé, des problèmes de cartes, de populations et d'échanges marchands, et souffre du fait que la frontière n'est pas reconnue intemationalement. Par ailleurs le contentieux frontalier entre le Vietnam et le Cambodge comporte deux "volets ", 1'00 terrestre, l'autre maritime. Nous avons choisi de traiter tmiquement du premier, qui est à notre sens le plus signifiant. La frontière maritime, qui a souvent fait l'objet de textes et de négociations séparées, fait intervenir d'autres données. La frontière terrestre a en fait déjà été détenninée par des documents officiels, contrairement à la frontière maritime, pour laquelle seul W1 accord provisoire a été trouvé sur son administration, mais non sur la souveraineté des îles. Les dossiers d'archives les plus intéressants d'un point de we méthodologique ont disparu, ce qui entrave sérieusement une recherche poussée. Les croquis et rapports de délimitation sur le terrain pendant la période coloniale manquent notamment. Ceux-ci, qui étaient entreposés en France, ont été retirés du fonds des Archives des Etats Associés, à Aix-en-Provence, en 1949, sans doute pour préparer la Conférence de Pau portant sur les accords d'indépendance entre les Etats indochinois, et n'y furent jamais replacés. Les cartons sont vides, et il manque également les cartes portant sur les mêmes questions. De même les textes des conventions ne peuvent être commtmiqués. Tous ces documents seraient à Paris dans des locaux dépendant du ministère des Affaires étrangères, mais non classés et donc inaccessibles, selon des sources concordantes. On est donc obligé de se contenter de documents épars, ou d'une étude partiale comme celle de M. Sarin Chhak, commandée par l'Etat cambodgien dans les années 1960. Un autre document, qui aurait pu éclairer les chercheurs, est introuvable, le rapport que l'inspecteur français Pilastre avait rédigé après l'instauration du protectorat. Cet inspecteur avait reçu mission de délimiter la frontière avec le Cambodge, mais son travail a disparu. On sait seulement qu'il a été repris par la suite par l'officier de marine et explorateur Ernest Doudart de Lagrée. Ces "trous" dans les archives sont bien connus. TImanque même, bien que ce soit extérieur à notre sujet, l'original de la fameuse lettre Brévié, qui fixe la ligne qui pose tant problème aujourd'hui pour la délimitation de la frontière maritime.

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Toutefois, nous avons pu travailler sur le fonds général concernant la théorie des frontières et les relations internationales, principalement les écrits de MM. Michel Foucher et Bertrand Badie, et sur des articles de périodiques. Sur l'Asie, nous avons utilisé les travaux de MM. Jean-Luc Domenach, Christian Lechervy, François Godement, François Joyaux et Daniel Hémery notamment. Enfin nous nous sommes penchés sur les quelques ouvrages, plus ou moins récents, se rapprochant de notre objet Nous avons notamment utilisé le travail sur les frontières du Vietnam publié sous la direction de Pierre-Bernard Lafont aux éditions de L'Hannattan, et tiré profit des travaux de Raoul Jennar, aussi bien ceux déjà parus comme l'étude" Clés du Cambodge" (Maisonneuve et Larose), que sa thèse de doctorat pour l' INALCO, soutenue en 1998, dont il avait bien voulu nous communiquer par avance certaines parties. Nous avons coosulté les principaux auteurs sur le sujet, y compris les travaux de M. Sarin Chhak et les mémoires rédigées par le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, ainsi que plusieurs thèses publiées au Vietnam. Nous avons dépouillé les dépêches de l'AFP, la presse française, vietnamienne et cambodgienne, la Far Eastern Economie Review de Hong Kong. Nous avons étudié les principales cartes dressées à travers l'histoire, et selon les diverses projections utilisées. Certaines reproductions ont été jointes en annexes, ainsi qu'une chronologie. Nous avons complété ce travail par des entretiens semi-directifs sur le terrain (voir annexes), à la fois en France, au Cambodge et au Vietnam,en tête à tête dans tous les cas et sans contrainte extérieure. Nous avons pu avoir accès aux principaux responsables intéressés par la question frontalière, historiens, juristes, responsables gouvernementaux, que nous avions contactés par avance. La plupart ont été interviewés sur leur lieu de travail, et en France, pour certains, à leur domicile. Leur liste détaillée se trouve également en annexe. Nous avons par ailleurs effectué une visite à deux points de passage frontaliers, côté cambodgien et côté vietnamien, sur la RN1 entre Phnom Penh et Sa~ mais aussi côté cambodgien dans le nord-est, dans la province de Ratanakiri, à Oyadaoh, dans les Hauts-plateaux. En première partie nous esquissons tme indispensable approche des théories générales sur les frontières, à la fois ligne de séparation, mais

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aussi de contacts, d'échanges, entre deux Etats, deux territoires. L 'histoire des frontières a évolué avec l'internationalisation croissante des fI~ notamment économiques. En Asie du sud-est, il existe par ailleurs we contradiction entre l'aspect fonnalisé, juridique, de la frontière, intemationalement reconnue ou non, mais cartographiée, définie, et: des forces multiples, des données qui l'ignorent. La notion même de frontière est souvent très différente d'un pays à l'autre, loin parfois de la théorie des relations internationales. C'est le cas entre le Vietnam et le Cambodge. Les facteurs historiques, dans ce cas précis, sont prépondérants, et c'est pourquoi nous leur consacrons me place importante dans notre travaiL en fin de première partie et en amorce de deuxième partie. Un empire en pleine croissance, le Vietn3.l1\ s'est constitué aux dépens d'mt autre, le Cambodge, lui même conftonté à l'ouest avec les visées expansionnistes du Siam. La conquête pour le Vietn3.l1\ la défense du territoire pour le Cambodge, sont des constantes de leurs histoires et ont

durablement façonné leurs mentalités et leurs relations bilatérales. L'époque coloniale marquera également profondément la configuration des deux pays. En cela, une difficulté résulte de la rigidité de l'application du concept français de linéarité de la frontière, hérité de la Révolution et de l'Empire, alors que les écoles allemande, expriméepar Friedrich Ratzel notamm~ mais aussi anglaise, s'attachent davantage à la notion de zone, plus proche de la réalité et qui correspondrait davantage à la tradition en Asie du sud-est. Nous nous attachons ensuite dans la deuxième partie, grâce notamment à m travail de terrain, à établir une photographie de la situation à l'aube de la régionalisation, en reprenant les données telles qu'elles sont établies par les responsables locaux, et les principaux points en litige. Nous examinons également le blocage du dossier
pendant plus de trois m111:ées. Dans une troisième partie, nous nous attachons à cerner l'image de la frontière pour les deux pays, à travers notamment l'héritage colonial et la dimension identitaire, mais aussi les flux migratoires. Nous verrons que l'attitude et la situation des deux Etats sont en la matière très différentes, en raison tant de leur histoire que de leurs poids démographique ou socio-économique. Le Cambodge, dont l'attitude varie d'ooe frontière à l'autre, fait face à de nombreuses contradictions, en raison principalement de l'utilisation de politique intérieure qui y est

Il

régulièrement:fàite du contentieux. C'est pourquoi le Cambodge est plus longuement étudié que le Vietn311\ où par ailleurs l'unité, au moms de façade, est plus grande sur le sujet. En conclusion, nous tentons de définir les raisons de la pennanence de ce contentieux et des difficultés à le résoudre malgré sa simplicité technique relative. La frontière, dans ce cas, apparaît comme W1abcès de fixation des frustrations du passé, et devient un prétexte et un enjeu de politique intérieure à fort penchant nationaliste. Mais, quelque part aussi, avoir des " limites ", c'est exister: la nécessité de frontières sûres avant l'ouverture économique et la régionalisation apparaît évidente. Le temps, croyait-on autrefois en Asie, a la vertu de tout résoudre. Mais aujourd'hui, une course de vitesse est engagée avec l'entrée du Vietnam et du Cambodge dans l'ASEAN. Les problèmes de frontière doivent être réglés d'urgence, et ce sera certamement l'une des premières tâches du ministre des Affaires étrangères nommé en 1998 dans le nouveau gouvernement, M. Hor Nam Hong. Ces problèmes en effet ne relèvent plus du seul intérêt des deux pays en cause. Leur résolution sera 1'00 des tests de passage de ceux-ci dans le monde contemporain, sinon moderne.

PREMIERE PAR TIE

DONNEES ~rllliORlQUES ET mSTORIQUES

Cette première partie entend présenter le cadre théorique du différend frontalier entre le Cambodge et le Vietnam, au travers des problématiques constituant la base de travail en ce domaine. Elle s'attache notamment à examiner le problème des frontières sous l'angle des conséquences de la décolonisation. Elle aborde également les interprétations différentes qui sont faites de part et d'autre de la notion de frontière, et rappelle les grandes données historiques qui ont conduit à la situation actuelle. L'analyse historique fait notamment la distinction entre les responsabilités incombant au pouvoir colonial et celles qui lui sont antérieures et qu'il n'a fait que valider.

CHAPITRE I

Qu'est ce qu'une frontière?
La notion de frontière En droit international public, la définition de la frontière date du début du 20ème siècle: la frontière marque" le point où expire la compétence territoriale" (précis Dalloz). La ftontière, "enveloppe continue d'un ensemble spatial, d'un Etat ", a d'abord une fonction interne: délimitation d'ordre fiscal, politique, idéologique, symbolique. Elle joue aussi un rôle de "séparation-contact" avec l'extérieur. Un principe régit son statut en droit, celui de l' intangibilité, lentis posibilitas uris, datant de l'époque coloniale. Une donnée d'abord acquise en Amérique latine lors de la décolonisation, puis en Afrique dans les années 1960. Deux textes de base font force de loi: la Convention sur le Droit des Traités (y compris frontaliers) de Vienne, du 29 mai 1969; le Projet de convention sur la succession des Etats en matière de traités (non adopté, mais ayant une valeur coutumière), qui évoque la possibilité de remise en cause des traités coloniaux, sauf pour les frontières. Du point de vue des relations internationales, "Le mot " frontière", n'apparut qu'en 1315 dans un acte royal pour désigner la zone des châteaux construits face à la Flandre, tandis que notre acception moderne de la frontière correspondait, durant tout l'Ancien Régime, à l'usage du mot " limite" ,,1. Ainsi, frontières zonales et frontières linéaires coexistaient, au gré des circonstances historiques et géographiques. Le traité de. Verdun avait, dès 843, mis en place un partage de l'empire de Charlemagne qui amorçait la conception moderne de la frontière, utilisant notamment les bornages physiques que représentaient l'Escaut ou la Meuse. Le terme français de frontière, souligne pour sa part Michel Foucher, est d'abord apparu comme l'adjectifféminin du substantif
1

Bertrand BADIE, lAfin des territoires. Paris: Fayard, 1995, p. 32.

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" front": frontier, frontière. fi remplace le terme de "marche" employé jusqu'à Philippe Le Bel. TI comporte de fait dans son étymologie la notion d'affrontement. La frontière est particulièrement riche d'enjeux matériels et symboliques, relèvent Bach et Leresche2. Lieu de production identitaire privilégié, qu'elle soit présente ou passée, elle contribue à un emboîtement des identités qui s'inscrit en filigrane de toute réflexion sur les équilibres frontaliers ". La frontière, ajoutent-ils, coupe autant qu'elle soude ". Si actuellement le concept de frontière est généralement matérialisé sur la carte par une ligne continue, celle-ci est selon eux caractéristique des Etats modernes, et ce ne fut pas toujours ainsi à travers l'Histoire. fi convient toutefois de rappeler, ajoutent-ils, que même aujourd'hui, entre la carte et le terrain, la matérialisation de la ligne-frontière peut parfois perdre beaucoup de sa précision. Sur le terrain, le démarquage peut demeurer flou, approximatif: et devenir source de revendications et de conflits. L'Asie, selon un autre auteur, "a donné l'exemple de ces vastes constructions impériales, bâties parfois autour d'une capitale, mais aux limites incertaines, variant au gré d'une domination. La territorialité entre alors dans une certaine confusion, se dilue dans l'acceptation, la soumission ou la fidélité à un conquérant ,,3. Le premier modèle d'organisation territoriale fut la cité. La limite frontalière était vague, un espace" sauvage" souvent laissé à la forêt. Puis vint le temps de la délimitation, avec la persistance d'enclaves, de découpages complexes. A partir de la seconde moitié du 17e siècle, les conquêtes militaires sont traduites sur des cartes. Peu à peu, la frontière se linéarise, et aujourd'hui la frontière linéaire est devenue le référent unique et obligé, y compris, malgré sa nature exogène, dans les Etats du Tiers-Monde. " Instrument d'émancipation, écrit Bertrand Badie, le territoire est aussi une arme de. sécurité: la frontière, le marquage territorial deviennent sources de protection". Mais la ftontière protège de l'ennemi autant qu'elle le crée. Elle définit autant la sécurité qu'elle génère l'insécurité. Plus encore, elle peut faire de l'appétit
2 Daniel BACH, Jean-Philippe LERESCHE. A nouveaux espaces, nouvelles segmentations. Frontières et espaces transftontaliers. Revue internationale de folitique comparée. Décembre 1995. MRONCAYOLO. Tenitoire. Territoires ~l. Paris: Laboratoire de Sciences sociales de l'Ecole normale supérieure, 1983.

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territorial une menace pour l'autre: le territoire est faiseur de paix et de guerre. " La complexité du phénomène de la frontière apparaît dans la multiplicité des défmitions qui en ont été proposées, notent Guichonnet et Raffestin4. Aujourd'hui, soulignent-ils, quelques traits prédominent: le principe de la séparation linéaire, la frontière " naturelle" est l'idéal de "bonne frontière ", la frontière, conçue par des diplomates et des militaires, est " séparante", le type de " boundary" l'emportant sur le type de '''frontier ", qui a une connotation de zone de contact, de liaison. Enfin, la frontière est " sacralisée". Toutefois, pour reprendre Michel Foucher, les espaces ne sont que des supports, et non des acteurs de l'histoire. Le géographe accorde au concept de frontière plusieurs acceptions. A côté de la frontière linéaire séparant deux nations, on parle de frontière pionnière, celle-ci pouvant se définir comme le point de rencontre entre" le sauvage et le civilisé ". Il s'agit dans ce cas, qui nous le verrons correspond particulièrement à notre étude, d'un "espace en cours de transformation et en attente d'une intégration "s. La frontière, selon une autre défmition citée par Foucher, est une " structure spatiale élémentaire", une discontinuité géopolitique, à fonction de marquage réel, symbolique et imaginaire'''. D'une façon générale, selon le même auteur, une frontière est produite en trois étapes: l'allocation de territoire, la délimitation d'une frontière, et la démarcation du tracé. La première étape est réalisée sur des cartes à très petite échelle, couvrant parfois de larges portions de régions ou de continents en fonction d'intérêts politiques globaux. La seconde étape implique des négociations plus précises, menées généralement à des échelles moyennes: on s'accorde sur des" grandes lignes" et on nomme des commissions de démarcation. La dernière phase, menée sur le terrain par ces commissions, très technique, nécessite l'usage ou la réalisation de cartes à grande et très grande échelle (1/100.000 à 1/50.000e). Le tracé final, souligne Foucher, "n'est pas toujours rigoureusement conforme aux décisions arrêtées à des échelles plus générales. D'où, au moment de la démarcation, de multiples problèmes
4 Bertrand BADIE. Ibid, p. 82-83. 5 Jean-Pien-e RENARD et Patrick PICOUET. Docwnentation ftançaise, avril1993.

Frontières

et territoires.

Paris: La

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