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VILLAGES DE REFUGIES RAPATRIES AU LAOS

De
238 pages
Depuis le début des années 1990, au Laos, 29 villages ont été aménagés par le HCR pour les réfugiés rapatriés de Thaïlande et de Chine. Les rapatriés ont pu construire eux-mêmes leurs villages. Ils ont reproduit des schémas d'architecture et de répartition des espaces, propres à leurs cultures.
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VILLAGES DE RÉFUGIÉS RAPATRIÉS AU LAOS

Collection Points sur l'Asie dirigée par Alain Forest

Déjà parus
Laurent METZGER, Les sultanats de Malaisie, 1994. Richard SOLA, Birmanie: la révolution kidnappée, 1996. Laurent METZGER, Stratégie islamique en Malaisie, (1975-1995), 1996. Firouzeh NAHAVANDI, Culture du développement en Asie, 1997. Frédéric GRARE, Le Pakistanface au conflit afghan, 1997. Kham VORAPHETH, Chine, le monde des affaires, 1997. Jacques HERSH, Les Etats-Unis et l'ascension de l'Extrême Orient.. Les dilemmes de l'économie politique internationale de l'après-guerre, 1997. Kham VORAPHETH, Asie du Sud-Est, 1998. Jérôme GRIMAUD, Le régionalisme en Asie du Sud, 1998. A. WILMOTS, La Chine dans le monde, 1998. Patrice COSAERT, Le centre du Viet Nam: du local au global, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-7479-9

@ L'Harmattan,

Fabrice MIGNOT

~

~

VILLAGES DE REFUGIES RAPATRIES AU LAOS
~

L'Harmattan 5-7, rue de rÉcole Polytechnique 7S00SParis-F~CE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ces travaux sont dédiés à la mémoire du Pr Joël Bonnemaison, décédé, lors d'une mission en Nouvelle Calédonie le 6 juillet 1997.

AVANT-PROPOS

«

La géographie par la plasticité et la diversité de

ses approches, par sa sensibilité aux paysages et à la personnalité des espaces est une discipline -ou tout au moins une forme de l'esprit- qui répond bien aux exigences de l'étude des identités collectives, qu'elles soient ethniques, régionales ou nationales. La relation au territoire considéré non pas seulement comme un contenant mais comme un contenu, chargé de sens, de mémoire et de mythes, a servi de fil conducteur à ma démarche. » Joël Bonnemaison, terre Gens de pirogue et gens de la

Cet ouvrage est le texte remanié d'un mémoire de maîtrise de géographie, dirigée par feu le Pr Joël Bonnemaison, et soutenue en novembre 1997 devant un jury composé de M. Sacha Casella, ex-directeur de la Direction d'Asie du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, M. le Pr Christian Huetz de Lemps et M. le Pr Olivier Sevin. Les études de terrain au Laos se sont déroulées en janvier, février, mars, mai, juin 1997 et en mars, avril 1998, à l'occasion d'un congé-formation accordé
7

par le directeur de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides. Au niveau technique, les plans des trois villages du site de Na Sa-at, ceux des jardins et des champs, ont été réalisés selon la méthode classique de triangulation avec une boussole Chaixet un topoftl de spéléologie (l'original est à l'échelle 1 : 2 oooe . J'ai aussi utilisé les cartes du Service de géographie de l'Etat lao, rédigées en français, et basées sur des relevés aériens de 1981 (cartes au 1 : 200 oooe et au 1 : 100 oooe ) et de 1983 (carte au 1 : 10 oooe ) . Un questionnaire simple de deux pages rédigées en lao a été auto-administré, en 1997, auprès de la population des deux villages de réfugiés et du village d'accueil de Na Sa-at, méthode adoptée sur la suggestion du maire lao soung. Un questionnaire de six pages en lao a été administré, en 1998, par l'auteur et deux enquêteurs (réfugiés rapatriés lao loum) dans les deux villages de réfugiés rapatriés, dans les deux villages lao theung et dans un village lao loum ; il a été, à nouveau, auto-administré dans le village lao soung sur initiative des autorités de ce village. Les résultats de ce dernier questionnaire (1 675 personnes concernées) ne seront que partiellement utilisés dans cet ouvrage, car ils se rapportent à des travaux en cours, orientés sur des questions de géographie sanitaire. Je n'ai pas pu séjourner directement sur le site «pour des raisons de sécurité », et à cause de l'endémie palustre, mais j'ai pu m'y rendre à ma guise, accompagné en moto ou en taxi collectif, au départ de Thakhek, et converser librement avec les villageois. A ce propos, j'ai essentiellement communiqué en langue lao dans la province de Khammouane (en anglais avec le maire hmong et avec l'ingénieur lao de Concern).

8

J'utilise, dans ce livre, le terme Thaï Lao qui était jadis employé par Eric Pie1rantoni et Solange Thierry. Les termes de Lao Loum (Lao d'en bas) sont 1rop peu précis, et celui de Lao (ou Laotien) a l'inconvénient de confondre la nationalité et le groupe ethnique. J'ai restitué le « h » au mot Thaï, car cette lettre désigne un souffle d'expiration pour la 1ranscription du lao en lettres latines; sans «h », ce mot peut signifier « sud ». Il semble que nombre d'auteurs aient adopté la 1ranscription 1ronquée «Tai» pour éviter la confusion avec les citoyens du pays qui s'est rebaptisé «Thaïlande» en 1938, sous l'influence de la politique d'expansionnisme pan thaï, inspirée de ses alliés l'Allemagne et le Japon. Les Thaï du bassin de la Ménam étaient depuis longtemps désignés comme les «Syam », ainsi que l'atteste un bas-relief du XIIe siècle d'un temple d'Angkor, et le Jinakalamini, chronique de 1516. Georges Coedes note à ce propos en préliminaire à sa 1raductlon de ces chroniques d'un bonze, publiée en 1925: «Syama, forme palisée du nom donné par les é1rangers aux Thais du moyen Ménam ». Au Laos, les groupes thaï sont de différentes cultures. C'est la langue qui les rapproche, plus que l'existence d'une grande civilisation commune et unifiée. Le système de la monarchie lao les avaient aussi unisdans le con1rôle du territoire. Ainsi, en 1376, menacé par les Birmans, le roi du Laos avait fait recenser les hommes pouvant porter les armes et avait pris, au vu des résultats de cette vaste enquête, le nom de «300 000 Thaï» (Sam Sen Thaï), même si avaient été aussi comptés 400 000 non Thaï, appelés « serviteurs» (Kha). Le terme de Thaï-Lao me paraît donc particulièrement approprié pour éviter les confusions.

9

Cette étude m'a conduit à visiter un village sek, de population au dialecte thaï archaïque, mais dont le mode de vie ressemble plus à celui des montagnards qu'à celui des gens des plaines. J'ai donc cherché à préciser le terme évoquant une famille linguistique par le mot employé par l'ethnie pour se désigner, et « lao» signifie, selon une habitude répandue à la surface du globe, «lui» ou «il », identifiant ainsi l'individu à sa collectivité.

REMERCIEMENTS

.

Pour la mise en place administrative de l'étude de terrain : Mme Elizabeth Dorier-Aprill (Université d'Aixen-Provence) et M. Luc Cambrézy (ORSTOM) ; Mlle Marie-France Sevestre (Déléguée du HCR au Laos), Mme Gin Jones (HCR Paris), Mlle Nadine Puechguirbal (HCR Vientiane), Mme Françoise Muller (HCR Genève), Mme Shannon Kahnert (HCR Vientiane) ; Mme Latda Pathammavong (Chef de la Division des Nations Unies au Ministère des Affaires Etrangères, MAE, lao), M. Chanpeng Inthavanh (Directeur de la Division d'Europe Occidentale au MAE lao) ; M. Damdan Chanthala, vice-ministre de l'Education lao, M. Ouam Sengchandavong (Directeur du Département du planning et de la coordination au Ministère de l'Education, ME, lao), Mme Khonsamot (Chef de la Division de la coopération au ME lao), M. ..Sivong Inthavong (Directeur provincial des services du ME dans le Khammouane); 10

M. Somchay Soulimath (Directeur provincial des services du Ministère du Travail et du Bien-Etre, MTBE, dans le Khammouane); M. Hervé de Charrette (Ministre des Affaires Etrangères), M. François Dopffer (Directeur de la Division d'Asie et d'Océanie au MAE), M. Roland Bréjon (Premier Conseiller à l'ambassade de France au Laos), M. Jacques Pellet (Chef du Bureau du Laos au MAE) ; M. Bernard Pons (Ministre de l'Equipement) ; Mme Françoise L'Hostalier (Ministre de l'Enseignement Scolaire) ; * Pour leurs conseils et leurs informations au Laos: Mlle Marte-France Sevestre (HCR Vientiane), M. Inthalack Chayavong (ingénieur HCR Vientiane), M. Poudel (ingénieur HCR Vientiane), M. Bidur Kathrt (agronome HCR Vientiane) ; M. Jan Rotte (directeur de Concern Worldwide au Laos), M. Sybounheung Phandanouvong (ingénieur Concern Thakhek), Mme Khamla Phandanouvong (Concern Thakhek) ; M. Colin Haskins (consultant Concern) ; M. Sichampa Souvannalat (Chef des services du MTBS du district de Thakhek), M. Maitry Kongsaysy (Chef du Bureau de la réintégration des réfugiés au MTBS), M. Chanbounmy (adjoint au chef des services du MTBS du district de Thakhek) ; Mme le Dr Douang Chanh Sihalathavong (Institut de la protection maternelle et infantile de Vientiane) , M. Chanthakhath Paphassarang (Conseil des Sciences Médicales), Mlle Gnokdala Sanoulat (dispensaire rural de Na Sa-at) ;

Il

M. Prasith Detphommathet (Directeur national du Fonds européen d'aide aux réfugiés, FAR) ; M. Daniel Benoît (démographe ORSTOM Laos), M. Yves Goudineau (ethnologue ORSTOM Laos) ; * Pour les conseils en informattque : M. Franck Le Boulicaut (informaticien Commission des Recours des Réfugiés) ; * Pour leur aide dans les villages: Les habitants de Tat Thong, en particulier, M. Kham (ex-maire) et sa femme, M. Sakhone Sokh1l1 (maire, enquêteur), M. Vieng Kham (enquêteur), M. Phoumi Sommala et sa femme, M. Bounthalong ; Les habitants de Sisomlack, en particulier, M. Vue Toua (maire) et sa femme, M. Vang Vue (enquêteur), M. Yang Wa Ma (adjoint au maire), M. Yang Xue Vue, M. Vue Neng Lor,

M. Yang Yeng, M. Bouang Vang Chang

;

Les habitants de Na Sa-at, en particulier, M. Thone Phana (maire) et sa femme, Mme Phoy Ly, M. Néramit, M. Nouphay, M. Hat Siphagno ; Les habitants de Dongkasen, en particulier, M. Khamxay Pangna (maire) et sa femme, M. Phomdi Sengsoulignadala (directeur du groupe scolaire de Dongkasen) ; Les habitants de Nakoum, dont M. Het (maire) ; Et aussi: M. Vong (maire de Kèngkhèn), M. le maire de Khamdokmaï, les habitants de Khokxang, M. Somsy Douang Nabo (Lao Phoxay) et le maire de Lao Phoxay ; l'hospitalité et leur * Pour l'héb~rgement, gentillesse: Mme Manivane Sombat, M. Thongvanh Sithongma, Mlle Kèo Sombat, et aussi Lème, 12

Mète. Solasin. Manola. Manichane. Choy et les enfants : Mme Vieng Chanh et M. Sichampa Souvannalat, Mlle Phetsamone Souvannalat. et les enfants ; Pour l'apprentissage de la langue 1ao : * M. le Pr Lamvieng Inthamone et M. Thouma Thammachak ; * Pour leur patience ou leur soutien: Mlle Isabelle Mérian et nos trois enfants ; M. le Dr René Knockaert et Me Danielle Mérian.

TABLE DES SIGLES

CIA : FAO: FAR : HCR: OFPRA : ONG: PNUD : PRPL : RN 13 : USAID :

Agence centrale d'intelligence Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et le développement Fonds d'aide aux réfugiés de l'Union européenne Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés Office français de protection des réfugiés et des apatrides Organisation non gouvernementale. Programme des Nations Unies pour le développement Parti révolutionnaire du peuple lao route nationale 13 Agence internationale des Etats-Unis pour le développement

13

INTRODUCTION
Depuis les années 1970, le nombre des réfugiés n'a cessé de croître dans le monde: le HCR en dénombrait 1,4 million en 1960, il en comptait 20 millions en 19941 . Ces personnes traversent les frontières des Etats pour échapper à des persécutions politiques, ethniques, religieuses ou sociales, au sens de la convention de Genève du 28 juillet 1951. Après ces départs souvent précipités, elles sont, en général, très démunies, et nécessitent une assistance humanitaire. Ces migrations massives prennent de plus en plus un caractère collectif: des villages, des communautés religieuses et même des ethnies entières choisissent parfois la fuite vers l'étranger. Les migrations de ces populations affectent profondément les espaces: dans leurs pays d'origine où les territoires abandonnés sont réappropriés; dans les pays d'exil où elles tentent de démarquer un territoire propre. Les réfugiés ne sont pas des migrants comme les autres. Leur iconographie n'est pas destinée à préserver un ensemble de traditions folkloriques, tel un sas culturel, prélude psychologique à leur intégration dans leur pays d'accueil. Les réfugiés cultivent la mémoire de leur exil forcé et de leur identité mise à mal. Les collectivités de réfugiés cherchent non pas à se fondre dans une autre
1

MENDULICE José Maria (1995) : «L'ONU et l'aide aux

réfugiés », in Bernard ADAM (dir.), L'ONU dans taus ses états, GRIP-information, p.127. 15

communauté culturelle, mais à partager une dynamique de groupes qui se traduit par la constitution de réseaux de diasporas à l'échelle du globe. Cet échange entre ces groupes dispersés peut déboucher sur la création d'organismes paraadministratifs, voire paramilitaires, et à l'extrême, à la création de micro-entités politiques et même à de véritables Etats comme Taïwan. Par cette relation affective et structurée à leur territoire d'origine, les groupes de réfugiés déplorent leur exil et manifestent leur aspiration au retour. La disparition des causes de l'exil incite au rapatriement. En pratique, les choix sont plus aléatoires. Certains exilés ne rentrent pas, malgré les nouvelles conditions politiques régnant dans leur pays d'origine; d'autres se font rapatrier, alors que le régime qui avait provoqué leur départ, n'a pas changé de nature. A l'instar des mouvements de réfugiés, le rapatriement est devenu un phénomène massif: en 1993, le HCR a aidé plus de 1.8 million de réfugiés à
regagner leur pays d' origine2

.

Pour

organiser

les

opérations de rapatriement. le HCR a élargi ses prérogatives: à la demande d'Etats de réintégration financièrement démunis, il est devenu un acteur du développement en participant lui-même à la réinsertion spatiale des réfugiés rapatriés collectivement. Au Laos, la réinsertion spatiale des réfugiés atteint des sommets: le HCR, institution internationale. modèle le paysage en créant des nouveaux villages. En effet, des communautés rurales lao exilées ont demandé à être rapatriées sans être divisées, dans des espaces propres. 29 nouveaux villages ont été imaginés à leur intention au Laos. A ces communautés rurales, soudées par des liens
2

ibid., p.12S. 16

ethniques et lignagers, ont été agglomérés des individus qui avaient souhaité bénéficier des avantages de cette procédure, pour obtenir une maison, des champs et diverses fournitures. La création de nouveaux villages n'est pas un simple déplacement de population. Il s'agit d'une opération très complexe dont la résolution fmale se pose en termes de spatialité : la construction d'équipements collectifs à l'intention des villages des alentours en est le signe le plus manifeste. En outre, tous les villages de réfugiés rapatriés au Laos, ont été greffés sur un village existant. Dans le cas étudié, le site de Na Sa-at, le village existant était même de création récente et spontanée. Quelles sont donc les clés de l'insertion de ces nouveaux villages dans l'espace lao ? Et pourquoi les rapatriés restent-ils sur ces sites? La création de nouveaux villages pluriethniques, dans cette nation qui compte des dizaines d'ethnies, est un défi dans la configuration de l'espace culturel lao. Pour comprendre les logiques actuelles de réinsertion, les prismes géographiques que sont la distribution des territoires et les réseaux d'allégeance, conduisent à une exploration pertinente de cet espace culturel lao si particulier, et de ses lignes de fracture contemporaines. Une telle optique, rarement employée, présente l'avantage de permettre une observation plus profonde de l'exode des réfugiés lao après 1975, et du retour d'unè partie d'entre eux dans un pays dont la nature du régime n'a pas fondamentalement changé. A la lumière de ces analyses générales, il devient possible de tenter d'appréhender les processus d'appropriation du site de Na Sa-at dans la province de Khammouane, où doivent désormais cohabiter trois groupes ethniques très différents.

17

Un village nouveau de réfugiés rapatriés a-t-il une spécificité originale ou bien s'intègre-t-il dans l'espace culturellao comme une pièce dans un puzzle? Cette question de géographie culturelle est au coeur du processus de la création de ces nouveaux territoires. Elle pourrait être refonnulée de la manière suivante: Ces territoires, à la physionomie nouvelle, constituée de proximité ethnique, de réseaux de diasporas et d'activités pionnières, peuvent-ils néanmoins participer à une allégeance nationale et à des synergies locales de développement? La réinsertion spatiale n'est pas une sinécure, elle est un dur combat pour la survie. Malgré l'accueil favorable et l'aide matérielle reçue, les réfugiés doivent redoubler d'effort et d'imagination pour tirer parti de leurs ressources. Ils doivent aussi forcément s'entendre entre eux et avec leurs voisins. La plupart des réfugiés rapatriés au Laos, ont passé plus de quinze ans en l'exil, mais ils ont finalement choisi de retourner dans leur pays qui est l'un des plus pauvres du monde, rejetant les offres de réinstallation dans de riches pays occidentaux. Le rapatriement au Laos est avant tout un paradoxe culturel.

18

PREMIERE PARTIE
L'ESPACE CULTUREL LAO

CHAPITRE I

L'ESPACE

CULTUREL

TRADITIONNEL

1. Plaines et montagnes
La montagne figure presque toujours dans les paysages lao En effet, le Laos s'étend le long d'un arc de type alpin trouvant son origine dans la chaîne de l'Himalaya3. C'est une montagne d'altitude moyenne dont le sommet culminant n'atteint que 2 800 mètres au mont Bia dans la province spéciale de Xaïsomboun au centre du pays. Mais horsts et pitons rocheux, masses sombres et compactes surgissant de la plaine, se profilent à l'horizon avec un aspect inquiétant. La montagne lao est un ensemble tourmenté de blocs gréseux et schisteux soulevés, basculés, cassés, et de massifs calcaires vigoureusement plissés. Les sommets sont lourds et aplanis; les vallées sont très

encaissées mousson
5,

4

et les fleuves ont des tracés à angles a accentué l'aspect abrupt du relief. Des

droits. L'érosion, fort active dans un climat chaud de

plateaux subhorizontaux ou lourdement plissés s'élèvent lentement du bassin du Mékong vers la chaîne annamitique, dont la crête forme la frontière
3 Durand-Dastès (1988): L'Asie du sud et de l'est, p.3. 4 Delvert Jean (1975): « L'Asie du Sud-Est », in Géographie régionale, p.325. 5 Chandler David P., et al.(1987): In search of Soutb East Asia, chap.2. 21

avec le Vietnam. «Les grès, forts importants à l'Ouest

de la Chaîne Annamitique, ont tendance à prendre les formes qu'on leur connaît ailleurs: opposition de la platitude des sommets et de la verticalité des escarpements» 6. Les plaines sont rares; elles bordent le Mékong, troisième fleuve d'Asie et frontière principale avec la Thaïlande, et ses affluents majeurs. La montagne apparaît comme le siège d'un milieu répulsif, difficilement pénétrable. «Les massifs calcaires donnent naissance à un paysage particulier: ce ne sont que des pitons abrupts pouvant atteindre plusieurs centaines de mètres d'altitude relative7... La surface de ces calcaires est souvent découpée de profondes entailles; les pitons sont le plus souvent recouverts de grands arbres: l'accès difficile de ces rochers a interdit aux hommes d'exploiter la forêt.

Un pareil relief est évidemment hostile à l'homme

».8

Sans accès maritime et recouvert de montagnes tourmentées, le Laos a peu attiré les hommes et a conservé un paysage. sauvage. Les escarpements semblent infranchissables et annoncent la lisière de la forêt dense, peuplée d'animaux peu recommandables pour l'homme comme le tigre, l'ours, les moustiques paludéens, les sangsues, les scorpions et autres serpents venimeux. Mais, les véritables motifs de cette fracture spatiale sont avant tout culturels. La population des plaines considère que la montagne est le siège d'entités surnaturelles hostiles. Les montagnards tentent de se concilier celles-ci. Mais les plaines alluviales ne sont, elles-mêmes, que partiellement
6

Gourou Pierre (1940): L'utilisation du sol en Indochinefrançaise,

f.22. entre Thakhek et Dong Hoi au Vietnam, ils forment une masse compacte. 8 ibid., p.22.
22

nord
1

LAOS: ALTITUDES
E!3 c:=J de 0 à 200 m de 200 à l 000 m au-dessus de 1 OOOm

échelle 1: 10 000 000 e

d'après la carte du Service géographique nattonallao

23

défrichées: la forêt claire alterne avec les rizières inondables. La forêt occupe 46 % de la superficie du Laos.9. Même dans les villes, la végétation sylvestre s'insinue partout: les arbres contribuent à maintenir l'atmosphère paisible du milieu urbain lao.
.

Gens des plaines et montagnards ont modelé le
paysage de façons si différentes que l'on distingue des frontières bio-culturelles dans le paysage. Les montagnards occupent en général les terres situées au-dessus de 150-200 mètres d'altitude. Ils sont entourés de forêts, de savanes et d'escarpements rocheux. Ils ont défriché pour pratiquer la culture sur brûlis, créant des forêts secondaires ou des savanes d'herbes imperata. Les gens des plaines ont coupé les arbres pour faire place à la riziculture inondée et pour construire des villes. Les montagnards appartiennent aux familles ethniques môn-khmère, tibéto-birmane, miao-yao et thaï. Ils pratiquent principalement les cultes des

ancêtres et des esprits de la nature 10. Les gens des
plaines sont issus principalement de la famille thaï, ce sont des Thaï-Lao qui se sont souvent métissés aux Môn-Khmers!l. Le HCR a établi ses statistiques en ventilant ces deux ensembles de population dans les catégOries «hill tribes» et «lowland lao ». La typologie officielle lao instauré depuis le changement de régime en 1975, reconnaît trois groupes. Les Lao des plaines sont appelés «Lao d'en bas »(en lao: «Lao loum ») mais à ce groupe sont rattachés tous les membres de la famille thaï, y compris des

9 information que m'a communiqué un fonctionnaire de la direction des eaux et forêts de la province de Khammouane à Thakhek en février 1997. 10noté « religion des esprits» sur les cartes d'identité lao.
Il

GoudineauYves, entretienmai 1997.
24

montagnards -qui se sont installés dans les vallées12. ce qui en fait le groupe majoritaire en nombre. Les montagnards non thaï sont divisés entre les Miao-Yao dits «Lao d'en haut »(en lao: «Lao soung ») et les autres désignés comme «Lao du dessus »(en lao: «Lao theung» ). Ces derniers se répartissent entre 150 et 1 000 mètres d'altitude, laissant les hauteurs supérieures aux Miao-Yao. Le dernier recensement lao, réalisé en 1995. prend en compte le nom véritable des ethnies13. Le Laos est habité par une soixantaine d'ethnies très différentes, tant par la langue que par les coutumes sociales et culturelles. Ces ethnies répugnent à se mélanger, se définissent donc des territoires propres et aménagent les territoires selon les exigences des esprits de la nature. maîtres du sol, pour les montagnards lao theung. selon des principes de géomancie pour les gens des plaines, et aussi en fonction des confessions religieuses: « Christianized Mien and other Christianized hilltribespeople typically established separated villages away from the natal residence groups» 14. Singulièrement, ces territoires sont insulaires. car ils sont délimités par les courbes de niveau, et ils ne forment pas de zones homogènes en raison des contraintes d'une orographie complexe et de déplacements réguliers induits par la culture sur brûlis15. Chez les peuples de la forêt en Asie du Sud12J'ai logé à Vientiane chez un Thaï Rouge (en lao : Thaï Deng) venu 13National Statistical Centre (1995) : Lao census 1995, Preliminary Report 2, p.39. Le questionnaire indique 47 noms d'ethnies et un code « autres nationalités». 14Waters Tony (1990) : « Adaptation and Migration among the Mien people of South East Asia». 15Ce type d'agriculture n'implique pas forcément un déplacement des villages, comme chez les Dayak de Kalimantan. 25

de la province de Houa Phan, classé chez les Lao Loum .