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VIOLENCE POLICIÈRES

De
336 pages
La police est à l'honneur dans les sciences sociales anglo-saxonnes, au point d'avoir produit des sous-disciplines autonomes et prolixes. L'étude de l'emploi de la force par les policiers en est une dont la richesse en France est soupçonnée. Tous ceux qui tiennent les pratiques policières pour un enjeu central de la vie démocratique, touveront ici matière à leurs réflexions.
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Les violences policières
État des recherches dans les pays anglo-saxons

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

MOQUAYPatrick, Coopération intercommunale et société locale, 1998. BOISSEAU DU ROCHER Sophie, L'ASEAN et la construction régionale en Asie du Sud-Est, 1998. AL WARDI Sémir, Tahiti et la France. Le partage du pouvoir, 1998. JULIEN Christian, Les politiques régionales de formation professionnelle continue, 1998. LEIBFRIED S., PIERSON P., Politiques sociales européennes, 1998. IHLOlivier, Cérémonial politique: les voyages officiels des chefs d'Etat, 1998. KALUSZYNSKI Martine, WAHNICH Sophie (dir.), L'Etat contre la politique? 1998. SAVARESE Eric, L'ordre colonial et sa légitimation en France métropolitaine, 1998. KINGSTON de LEUSSE Meredith, Diplomate, une sociologie des ambassadeurs, 1998. ENGUÉLÉGUÉLÉ Stéphane, Les politiques pénales (1958-1995),1998. BRECHON Pierre, CAUTRES Bruno (dir), Les enquêtes euro.baromètres : Analyse comparée des données socio-politiques, 1998. BORRAZ Olivier, Les politiques locales de lutte contre le sida, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-7496-9

@ L'Harmattan,

Fabien JOBARD

Les violences policières
,

Etat des recherches dans les pays anglo-saxons

Préface de Pierre FAVRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements
L'état des travaux anglo-saxons que l'on va lire répond à une commande de l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (Paris). Mes remerciements s'adressent en tout premier lieu à son directeur, JeanMarc Erbès, qui a fmancé la réalisation de cette recherche et autorisé sa publication sous la forme d'ouvrage. Barbara Jankowski, alors en charge de la recherche à l'I.H.E.S.I. et Jean-Claude Salomon, en charge de la documentation, m'avaient assuré un soutien d'une grande fiabilité: qu'ils en soient eux aussi remerciés. Ma gratitude est grande, également, à l'égard de Clifford Shearing, directeur du Center of Criminology de l'Université de Toronto, qui m'a accueilli durant quelques semaines afm de dépouiller l'immense littérature que recèle son précieux centre de documentation. Sans l'accueil du centre, sans l'extrême disponibilité des chercheurs et des documentalistes, cet état des travaux n'aurait pas pu voir le jour. De même, le secours technique et le savoir-faire des personnels du Centre d'études de la vie politique fiançaise (Paris, CNRS), où j'ai eu l'honneur d'être accueilli pendant quelques années au titre d'allocataire de recherche, ainsi que du Centre Marc Bloch (Berlin, CNRS), m'ont été très précieux. Qu'ils trouvent ici témoignage de ma plus sincère reconnaissance. Je tiens enfm à remercier Jean-Paul Brodeur et Pierre Favre pour l'assistance et les conseils qu'ils ont eu la gentillesse de m'apporter durant la réalisation de ce travail, dont les lacunes et les erreurs restent bien entendu entièrement et seulement miennes.

Préface

Sur la nature et l'usage des états des travaux
Pierre Favre

On connaît le texte où Paul Lazarsfeld fait mine de déplorer que certaines enquêtes sociologiques s'attachent à établir des régularités statistiques qui apparaissent immédiatement au lecteur sans intérêt parce qu'évidentes: à quoi bon dépenser tant d'énergie et déployer tant de précautions méthodologiques pour aboutir à des constats si communs! ! Lazarsfeld emprunte ses exemples à des études conduites auprès de soldats américains, durant la seconde guerre mondiale. Faut-il tant de recherches, s'inquiète-t-il, pour apprendre que les ruraux habitués à une vie plus rude supportent mieux le service militaire que les citadins, que les soldats originaires du sud supportent mieux la chaleur (n'y sont-ils pas accoutumés ?), que ceux qui ont un niveau scolaire élevé soient davantage sujets à des troubles psychologiques pendant la guerre (les intellectuels y sont prédisposés...), et que - est-il besoin de le justifier - les soldats soient plus impatients de revoir leur patrie alors que la guerre fait rage qu'après la fin de hostilités? On pourrait extraire des études américaines sur l'usage de la force par la police, que Fabien Jobard présente excellemment dans ce livre, des propositions de la même évidence. N'est-il pas ainsi normal que les policiers usent davantage de leurs armes lorsqu'ils interviennent dans une situation pour laquelle le central les a averti du danger qu'ils couraient? Ne tombe-t-il pas sous le sens que lorsque des renforts de police viennent aider un policier en difficulté, l'arrivée des forces fasse décroître la dangerosité de la situation? N'est-il pas aisément explicable que lorsqu'un policier

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LAZARSFLED, Paul, "The American Soldier. An Expository Review", The

Public Opinion Quarterly, XIII, 3, 1949, p. 379-380 (traduction in BOURDIEU, Pierre, CHAMBOREDON, Jean-Claude, PASSERON, Jean-Claude, Le métier de sociologue. La Haye: Mouton, (1968), p. 141-142).

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intervient dans un lieu public et en présence du public, il fasse preuve de prudence et hésite à sortir son arme? Ou encore, y a-t-il besoin d'une savante enquête pour établir que les policiers noirs traitent mieux les suspects noirs que leurs collègues blancs? Ou pour démontrer que les commissions de discipline composées uniquement de policiers proposent en moyenne des sanctions moins sévères à l'égard des policiers fautifs - solidarité de corps aidant que les commissions mixtes policiers-civils? Ou encore que al présence d'un avocat lors de l'interrogatoire fasse chuter le recours des policiers aux pressions à l'encontre des suspects? On se souvient de la malice de Lazarsfeld à l'égard de son lecteur et de la chute de son texte. Certes, il paraît évident que les ruraux supportent mieux le service militaire, que les soldats du sud supportent mieux la chaleur, que les soldats soient plus impatients d'être rapatriés pendant les combats qu'après la défaite, etc. Certes, cela paraît évident... la seule difficulté est que l'enquête sociologique établit que c'est le contraire qui se passe. Les ruraux supportent moins bien le service militaire, les soldats du sud supportent moins bien la chaleur, les soldats peu instruits sont davantage sujets aux troubles psychologiques que leurs collègues instruits et les combattants sont plus impatients de retrouver leur patrie après la guerre que pendant les combats... Lazarsfeld montre qu'en réalité autant une proposition que son inverse paraissent évidentes si l'on prend soin de l'assortir du commentaire approprié. L'esprit humain est assez imaginatif pour trouver l'explication de n'importe quelle corrélation: l'enquête, elle, dit quelles régularités peuvent effectivement être observées dans le réel social. Tout comme Lazarsfeld, nous avons tout à l'heure égaré le lecteur. Les six propositions que nous avons rapportées sont démenties par l'enquête, alors même qu'elles paraissaient aller de soi. Aux États-Unis, statistiquement, un policier averti du danger qu'il va courir sort moins souvent son arme que s'il est surpris par un péril non prévu, la venue de renforts policiers accroît le risque que des tirs se produisent, un policier sort davantage son arme en présence d'un public qu'en son absence, les policiers noirs ont en moyenne un comportement plus hostiles aux Noirs que leurs IV

collègues blancs... On découvre également au fil des pages de ce livre que les commissions disciplinaires composées uniquement de policiers sont plus sévères à l'égard des policiers fautifs que les commissions mixtes constituées de policiers et de civils pou que (contrairement à ce que donnent à voir tous les films ou romans policiers) la présence d'un avocat aux côtés de l'inculpé ne modifie pas la nature du recours à la pression, parfois vive, sur le suspect lors des interrogatoires.

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Le lecteur imagine peut-être que cet apologue calqué sur celui de Lazarsfeld est le prélude à une défense de l'empirisme: "voyez ce que l'enquête nous apprend: voyez comme elle contredit les présupposés du sens commun" ! Il n'en est rien et en tout premier lieur pour la raison simple qu'il serait fort inexact de qualifier "d'empiriques" toutes les enquêtes dont Fabien Jobard rapporte ici les résultats. En fait, nous avons détaché d'enquêtes différentes, partant de problématiques différentes et construisant leur objet différemment, des propositions énonçant des problématiques différentes et construisant leur objet différemment, des propositions énonçant des relations constatées en un lieu donné entre des variables (et qui ne sont même pas tout à fait ce que Merton nomme des généralisations empiriques "résumant des relations constantes entre variables,,2). Nous souhaitons en fait dans cette brève préface attirer l'attention sur une question plus générale, si générale qu'elle n'est peut-être pas toujours spontanément posée, celle de la nature et de l'usage d'un état des travaux comme celui que Fabien Jobard a brillamment effectué et dont il rapporte les résultats dans le livre qu'on va lire. La première réponse est si évidente qu'elle n'appelle pas de développements. L'état des travaux recense le plus systématiquement possible les recherches existantes dans un domaine déterminé. C'est un tel recensement qui est fait dans cet ouvrage, où sont présentés et analysés les nombreux travaux que la
2 ln Éléments de théorie et de méthode sociologiques. Paris: Plon, 1965, p. 38. v

sociologie anglo-saxonne a consacrés aux usages policiers de la force. Alors qu'en France, les études scientifiques sur ce terrain sont pratiquement inexistantes et laissent toute place aux écrits polémiques ou militants, les sociologues surtout nord-américains ont fait de ces recherches sur la police une des branches majeures de la sociologie3. On ne saurait trop souligner l'importance de l'état des travaux effectués par Fabien Jobard, qui donne enfin à voir, dans sa variété et sa complexité, une abondante littérature encore très imparfaitement connue ici. On laissera le lecteur découvrir les multiples résultats des enquêtes rapportées, tant s'agissant de corrélations globales (qu'on considère le graphique mettant en parallèle le nombre de policiers tués ou blessés en service et la taille de la ville correspondante) que d'analyses de situations. Il serait fastidieux d'énumérer tous les aspects qui retiennent l'attention: sur les propensions différentes à user des armes à feu, sur la perception policière des dangers et l'importance de la phase d'anticipation, sur la difficile question du racisme policier, sur les modalités de l'interrogatoire des suspects, sur les effets de la réglementation quant à l'usage policier des armes. Notre présentation initiale" de propositions qui semblaient aller de soi et sont démenties par le recueil des données et la recherche des corrélations montrait déjà la richesse de l'état des travaux et l'utilité de mettre au jour des résultats contre-intuitifs. Il serait cependant naïf de penser qu'un état des travaux de cette nature apporte les solutions aux questions que l'on se pose. Il existe peut-être au contraire une aporie de ce type de recensement selon laquelle plus la recension est systématique et plus il est difficile d'en faire un usage raisonné.

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Il ne serait pas sans intérêt de se demanderà quelles différencessociales renvoie

le fait qu'en France, c'est la sociologie de l'éducation qui est restée jusqu'à une période récente le terrain privilégié des sociologues. On se gardera d'oublier que le foisonnement américain des recherches sociologiques sur la police tient en premier lieu à un facteur institutionnel, et non pas culturel. : les corps policiers aux ÉtatsUnis sont innombrables et décentralisés, ils peuvent donc accueillir des sociologue sans en référer à une décision prise au plus haut de l'État central? Sur les 14 000 corps de police existants, le sociologue parviendra bien à en convaincre un de l'intérêt d'un projet d'observation... VI

Les résultats des enquêtes étudiées par Fabien Jobard peuvent ainsi apparaître comme souvent contradictoires et non cumulatifs, et c'est le découragement qui s'empare du lecteur ballotté de propositions en proposition sans que rien ne puisse le tirer du doute. La question des effets du racisme policier quant il est avéré, est exemplaire: personne ne semble en mesure de maîtriser les variables en jeu et chaque nouvelle étude amène à davantage de perplexité. L'interrogation sur les données est de même récurrente: peut-on travailler sur la base des plaintes alors qu'elles sont ellesmêmes le produit de transactions sociales? Peut-on travailler sur la base des sources policières? Fabien Jobard note quelque part qu'après tout, calculer le rapport entre le nombre de balles tirées par les policiers et le nombre des tués et blessés ne mesure que... l'adresse au tir des policiers. Il n'est pas de données neutres, "objectives", entièrement dégagées des conditions sociales de leur production, et sans doute encore moins dans le domaine policier qu'ailleurs, compte tenu des considérables enjeux sociaux en cause. Fabien Jobard prend parfois un malin plaisir à démonter les enquêtes pour en faire voir les failles, à confronter les résultats pour en montrer les contradictions, au point que plus rien ne demeure assuré aux yeux du lecteur; Mais il faudrait se garder de pousser à la limité cette nécessité de la critique méthodologique, car elle pourrait être auto-destructive. Il est certes possible de rêver à des enquêtes qui, de manière répétée, apporteraient étude après étude les mêmes résultats indépendamment des terrains choisis. Mais il est bine rare que ce soit le cas, non pour des raisons conjoncturelles, mais parce qu'il doit par nature en être ainsi. Plusieurs auteurs viennent avec raison de souligner qu'il est dans la réalité sociale un part irréductible de contingence, que les enquêtes successives ne sont jamais superposables, que jamais deux situations ne sont entièrement comparable, que la connaissance sociologique ne peut donc pas être entièrement cumulative4. Le pire serait d'ailleurs peut
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Cf. PASSERON, Jean-Claude, Le raisonnement sociologique. L'espace non-

popperien du raisonnement naturel. Paris: Nathan, 1991 et SCHWARTZ, Olivier, "L'empirisme irréductible", post-face à Nels Anderson, Le Hobo. Sociologie du sans-abri. Paris: Nathan, 1993. VII

être de souhaiter parvenir à un résultat unique qui signifierait en réalité que les enquêtes se reproduiraient les unes les autres. Dans beaucoup de domaines où l'on pense parvenir à des résultats assurés, n'est-ce pas parce qu'on n'y dispose que d'une seule enquête dont les propositions sont érigées en vérité? Les incertitudes, les contradictions des résultats de l'état des travaux qu'on va lire sont l'effet inévitable et d'une certaine façon bénéfique de l'étendue et de la vigueur du domaine de recherche inventorié. Le constat ne doit pas inciter au pessimisme. On a trop édulcoré, dans la vulgate sociologique, la première "étape" de la recherche, présentée comme simple rupture avec les représentations spontanées, le fameux "conquis", contre les évidences du sens commun, de la triade bachelardienne (le fait doit être conquis, puis construit, avant d'être constaté). La "conquête" du sociologue est en fait aussi celle des questions qu'il découvre au contact des faits, par l'immersion dans le réalité sociale, par une connaissance immédiate et provisoire. Au reste, on ne voit guère comment des questions pertinentes pourraient surgir en l'absence d'une première connaissance, aussi intuitive, du terrain. Il faut redéfinir l'étape de la "rupture" et l'élargir à tout ce qui concerne "les rapports entre l'expérience et la plus immédiate et les abstractions de la science"s. Par delà la multiplicité des résultats et parfois leur incompatibilité, l'étude de Fabien Jobard a l'immense mérite de permettre de faire surgir les questions qu'il faut poser et qu'il faut poser dans le cadre français. Ces bonnes questions ont trait par exemple à la localisation de ce qui peut être déterminant dans l'issue d'une confrontation entre policiers et "civils" (au sens de la littérature anglo-saxonne). La question nouvelle sera ainsi celle de l'influence du comportement de la victime sur le comportement du policier tireur (question qui pour n'être pas "politiquement correcte" n'en est pas moins centrale). Question encore que celle du poids relativement

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Gilles Gaston GRANGER, La science et les sciences Paris: P.D.F., coll. "Que Sais-je ?", n02710, p. 70. L'auteur donne précisément à l'épistémologie comme première tâche de décrire et d'analyser ces rapport, les deux étapes suivantes portant sur l'élaboration des théories et les procédures de validation (donc sur le "construit" et le "constaté" bachelardiens).

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moins central des variables sociologiques (âge, sexe, appartenance sociale ou ethnique) par rapport aux variables écologiques (le niveau local de criminalité» et aux variables situationnelles (les formes du dialogue qui s'établit avec le suspect, par exemple). Question également du rôle des normes professionnelles, et de l'autorité qui en surveille l'application, dans la variation, selon les lieux, de la propension des policiers à user de leur arme. Un état des travaux n'est en réalité que le préalable à l'étape la plus féconde de la recherche. Au recensement doit succéder la classification des problématiques en présence. : la contradiction des résultats ne tient-elle pas pour partie à la divergence des fondements théoriques qui son. à la base des différentes enquêtes? Il ne faut cependant pas surestimer le phénomène: l'histoire de sciences sociales montre avec constance que les problématiques et les terrains d'enquête varient simultanément. Durant une période, on fait porter l'investigation sur tel terrain avec telle problématique. A la période suivante, la problématique change mais aussi le domaine empirique auquel on applique l'interrogation. Une piste s'ouvre alors, dont Jean-Claude Chamborédon a montré dans un article ancien la fécondité en même temps que la subtilité, et qui consiste à arracher à chacune des problématiques en présence moins ce qu'elles révèlent que ce qu'elles occultent. "Chaque construction théori2ue implique l'ignorance systématique de ce qui n'est pas construit" , toute problématique est en même temps mise au jour d'un système de propositions et ignorances de toutes les autres. Et ces ignorances peuvent parfois en apprendre davantage que ce qui est mis en avant. Il est déjà un terrain où l'ouvrage de Fabien Jobard éclaire de manière décisive le débat. On sait que les sociologues s'opposent quant à ce qui pourrait être le trait distinctif de l'activité policière. Pour les uns, qui se situent dans la ligne des réflexions d'Egon Bittner, l'activité policière a ceci de spécifique qu'elle est autorisée à user de la force coercitive. Pour les autres - Manning, Ericson,
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CHAMBOREDON, Jean-Claude, "La délinquance juvénile. Essai de construction d'objet", in Revuefrançaise de sociologie, XII, 1971, p. 335-377.

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Reiss ou Brodeur - l'essence de l'activité policière doit être recherchée ailleurs que dans l'usage de la contrainte physique7. On se gardera de croire qu'il y a à ce débat une réponse empirique. Les éléments statistiques ne signifient guère par eux même de dehors du système où ils prennent sens. Deux chiffres en donnent un exemple élémentaire. Le premier témoigne que le recours de la police à la force n'est pas un vain mot: il y a aux États-Unis près de deux personnes par jour qui meurent des suites d'un usage policier de la force. Un tel chiffre atteste de la réalité de l'usage de la "violence légitime" si on la considère à l'échelle de la société toute entière8. Mais si l'on traduit ce chioffre en termes microsociologiques il change de nature. Ainsi, en moyenne, un policier new-yorkais devrait travailler... 694 ans pour être amené à tuer un civil, et il faudrait à un enquêteur suivre une ronde dans cette même ville pendant 97 ans pour être le témoin d'une mort violente administrée par la police9. cette dernière statistique alimente évidemment la critique récente des thèses de Bittner par Jean-Paul Brodeur: un policier fait généralement tout autre chose qu'user de. la force. Il reste, sans que la discussion puisse être argumentée ici, que le recours à la force demeure constitutif du travail policier, à condition d'en spécifier les modalités et les limites. Certes, la police n'use pas normalement de la force, amis elle est la seule qui puisse la mobiliser à long terme lorsque les circonstances paraissent l'imposer, la seule aussi qui dispose des capacités de réserve que lui donne le fait d'être un corps constitué de l'État. Si la police a une activité moins répressive qu'organisatrice de l'ordre social, si elle peut donc dans de nombreux cas décider ou non d'intervenir par la force, il reste qu'il est des situations où elle est socialement
BRODEUR, Jean-Paul, "Police et coercition", Revue française de sociologie, XXXV, 3, 1994, p. 457-485. 8 Autre chiffre allant ans le même sens: sur une statistique portant sur 15 640homicides commis aux États-Unis, 1418 personnes (soit 9%) sont mortes des suites de tirs policiers. 9 Les deux chiffres ne sont compatibles que si une patrouille est composée de deux policiers et que les brigades se succèdent toutes les huit heures sans interruption... On ne dissimulera pas que de tels chiffres, spectaculaires, sont fondées sur des calculs dont la signification est hasardeuse, et que d'ailleurs ils varient, parfois considérablement, selon les auteurs.
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contrainte de recourir à la coercition (par exemple en cas de troubles publics flagrants ou de violences individuelles incontrôlées). En cela, l'étude des usages policiers de la force, telle qu'elle est présentée dans cet ouvrage, est et demeurera un objet central de la sociologie de la police.

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Introduction

La sociologie de la police présente un curieux paradoxe. La réalité politique de l'institution policière ne fait en effet aujourd'hui plus de doute. Cette reconnaissance s'est construite autour d'une axiomatique wébérienne qui a rassemblé, et rassemble encore, les chercheurs intéressés par la police: la police est considérée comme l'une des institutions privilégiées en charge du monopole de la violence physique légitime et jugée à l'aune de l'efficacité de sa mise en oeuvre. Dominique Monjardet fait de cette axiomatique le point de départ de toute compréhension de la police. Faire la sociologie de la police, écrit-il, c'est nécessairement faire "une sociologie des usages sociaux de la force et de la légitimation du recours à la force dans les rapports politiques"l. Cette définition de la sociologie de la police poursuit deux ambitions. La première est par nature interactionniste, au sens où "les usages sociaux de la force", qui se déploient sur fond de "rapports politiques", imposent la description fine de l'échange entre le destinataire de la force et le policier. Ne serait-ce pas le cas, la notion de force n'aurait alors qu'un sens métaphorique, et non plus physique ("action d'un corps sur un autre"). Ceux qui acceptent une définition matérielle de la force comme point de départ (nous reviendrons sur le contenu cette définition) s'imposent une sociologie des interactions. Mais la "sociologie des usages sociaux de la force" exige également une étude des propriétés des moyens employés, examen de la morphologie de la force en question, plutôt qu'une sociologie des acteurs (l'institution policière, par exemple). Cette définition du programme de recherche impose donc, nécessairement, une phénoménologie de la force à l'œuvre. C'est sur ce point que se manifeste le paradoxe de la sociologie française (nous devrions dire francophone) de la police. La position weberienne énoncée ci-dessus n'a pas impliqué la mise en oeuvre d'une sociologie weberienne de la force publique et, en l'état actuel de la recherche, n'est pas parvenue selon nous à dépasser le stade d'une simple position de principe. L'enjeu de cet ouvrage est donc de tenter de lever cette difficulté et de nourrir une
1 MONJARDET, Dominique, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique. Paris: La Découverte, coll. "Textes à l'appui/sociologie", 1996, p. 8. 9

sociologie politique de la force publique des éléments empiriques qui lui font défaut. Pourquoi, à notre sens, la sociologie de la police n'a pas dépassé la position de principe lorsqu'elle pense s'inscrire dans la continuité des travaux de Max Weber? Lorsqu'ils entendent substituer une sociologie des usages sociaux de la force à la sociologie de la police, les travaux existants retrouvent en réalité une sociologie de la police, et non de la force publique, en définissant la police comme "pure relation"! : une relation d'identité est établie entre police et violence (ou police et force). Faire sienne la position weberienne conduit à reconnaître que la police jouit de tout l'arsenal disponible à quiconque est en charge du monopole de la violence physique légitime. On estime ainsi que la police peut puiser dans des "réserves quasi-inépuisables de force"2 pour mener ses missions à bien. S'opère alors un glissement, d'un objet de recherche à un autre. Ce ne sont plus "les usages sociaux de la force et de la légitimation du recours à la force dans les rapports politiques" qui constituent le cœur de la recherche, mais la police comme catégorie spécifique de la force. La force devient l'horizon "ultime"3 des activités policières. Ultime, et de ce fait trop lointain pour être l'objet d'un examen empirique. Aussi, la description de l'ensemble des activités policières et des modes d'inscription de la police dans le système socio-politique prétend-elle épuiser l'analyse des usages sociaux de la force. Si l'on suppose en effet la confusion de la police et de la force, on rejette alors dans une même indifférence la diversité des
! Nous reprenons ici l'expression tout à fait bien venue de Dominique Monjardet, dans l'ouvrage précité. 2 Nous avions employé cette expression avec Pierre Favre, in "La police comme objet de science politique", in Revue française de science politique, vol. 47, 2, p. 204 - 211. Tous font le même constat de la puissance de la police: LOUBET DEL BAYLE, Jean-Louis, La police.. op. cit., 1992, p. 19, MONJARDET, Dominique, Ce que fait la police.. op. cit., 1996, p. 21-22 et même BRODEUR, Jean-Paul, "Police et coercition", Revuefrançaise de sociologie, XXXV, 3,1994, p. 477-478. 3 Jean-Paul BRODEUR emploie cette expression dans son article précité "Police et coercition", 1994, p. 477-478.

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formes de l'usage de la force. Or, de cette diversité, qui embrasse aussi la multiplicité des actes, des acteurs, des circonstances, naît pourtant la complexité de la question du rôle de la force publique et des représentations qu'elle engendre chez ceux qui la subissent et chez ceux qui la portent. Définir la police comme force, en taisant la diversité de ses usages, c'est faire de la police l'instrument aveugle d'une force inexpressive. A l'opposé de cette démarche, il nous a semblé indispensable de rendre compte, à l'intention des lecteurs français chez qui ils sont le plus souvent ignorésl, des travaux anglo-saxons extrêmement nombreux qui se bornent à décrire les interactions policières violentes. Il Y a naturellement une explication à cet écart entre la profession de foi weberienne et la pratique actuelle de recherche. L'explication tient aux "apories bittneriennes" de l'analyse de la police. Le point de départ de la sociologie contemporaine de la police est la définition bien connue proposée par Egon Bittner: n(...) le rôle de la police se définit comme un mécanisme de distribution d'une force coercitive non négociable, mis au service d'une compréhension intuitive des exigences d'une situation"2. Jean-Paul Brodeur, dans un article fondamental, a montré le "contresens"3 qui selon lui se trouve au fondement de cette définition et le caractère aporétique d'une telle définition de la police. C'est cet obstacle qui facilite le déplacement des perspectives de recherche.
1 On pourra s'en assurer à la lecture de DIEU, François, "Éléments pour une approche socio-politique de la violence policière", Déviance et société, 19, 1, 1995, qui ne fait référence qu'à deux ou trois travaux américains parmi ceux que l'on rapporte ici. 2 Cette définition est extraite de la réédition de 1990, aux éditions Northeastern University Press, de l'ouvrage de BITTNER, Egon, The Functions of Police in Modern Society. sous le titre cette fois de Aspects of Police Work, p. 131. On peut retrouver traduit par Dominique MONJARDET un extrait décisif de cet ouvrage, dont est issue la citation présente, in "De la faculté d'user de la force comme fondement du rôle de la police", Cahiers de la sécurité intérieure, n03, 1991, p. 224-235. 3 BRODEUR, Jean-Paul, "Police et coercition", op. cit., 1994, p. 462. 11

La contribution de Bittner est en effet curieuse, ce que Brodeur met en évidence. Elle prétend caractériser la police par la force, mais répète que la police se manifeste bien plus par un mécanisme de distribution virtuelle de la force coercitive que par l'usage effectif de la force, ce qui de curieuse manière revient à définir un objet à partir d'éléments virtuels. Bittner, à partir des observations de rondes de policiers dans les bas-fonds de NewYork, avait relevé la très faible fréquence des violences, même de faible intensité. Il en conclut que si la police se définit par la force, celle-ci est en réalité une force possible (et si possible évitée). JeanPaul Brodeur conclue à l'impossibilité empirique de la proposition de Bittner: "Si ce n'est rien dire d'une chose que de dire ce qu'elle n'est pas, est-ce en ajouter beaucoup plus que de révéler ce qu'elle peut faire (en précisant qu'il est concevable que la faculté qui lui est attribuée ne soit jamais effectivement exercée) ? (00.)la police est en puissance un mécanisme pour exercer la puissance"l. L'appréhension de la police centrée sur la force est alors réputée impossible: la force est un objet insaisissable2. On comprend mieux alors le glissement de la police entendue comme somme de relations, à la police entendue comme somme d'activités, dans lesquelles la force n'est qu'un instrument possible, instrument de "dernière instance", pour reprendre le terme employé par Brodeur. Admettons la rareté effective de l'emploi de la force (il faut prouver toutefois cette rareté: nous verrons que ce n'est pas une mince affaire). Ce que nous contestons est la valeur d'usage de ce constat empirique dans la sociologie de la police. Tout se passe comme si cette rareté invitait à un surinvestissement théorique, accompagné d'une démission empirique (mouvement peu commun, on en conviendra volontiers). Car rien n'est su des situations dans lesquelles cette force, pour rare qu'elle soit, est employée. Il semble donc à ce stade que toute perspective visant à la marginalisation du
1 Ibid., p. 469. Les passages soulignés le sont par Brodeur. 2 Ce faisant, les auteurs se situent dans une longue tradition de refus de définition de la violence en soi, depuis Hegel jusque Weber. 12

rôle de la force dans le travail policier (ou à son invérifiable omnipotence explicative, qui veut que la police soit force) pêche par prétention: nous ne savons pas quand ça se passe, et encore moins ce qui se passe quand ça se passe. Or, faire le choix d'une recherche sur la violence policière centrée sur l'étude des rapports de force, permet de dépasser les obstacles trop tôt posés par l'ignorance des situations concrètes, au premier rang desquels l'opposition entre l'acte et la puissance. Cette opposition est stérile, comme le souligne Brodeur, si on confond comme Bittner ce qui est observable (la force) et ce qui ne l'est pas (la force inactivée). Mais elle ne l'est plus si l'on considère la violence comme mode particulier de relation, dans une double perspective compréhensive et dynamique. Car la proposition anti-bittnerienne replace curieusement la puissance au centre de l'analyse, au lieu de se consacrer à l'acte. Si la police a toujours la faculté de construire les situations de telle manière qu'elle puisse utiliser la force, le lecteur n'est pas plus avancé sur la question du passage à l'acte, même s'il sait qu'il doit désormais la rendre plus complexe en considérant que les données objectives sont en concurrence avec les constructions subjectives des acteurs. Enfin, cette conception dénote une appréhension trop stricte de la rencontre, réduite au moment visible de l'interaction. Prolonger l'enquête sur les suites, par exemple judiciaires, d'un emploi de la force donné permet d'inscrire l'épisode violent dans un ensemble qui lui donne son sens. Tout un ensemble d'institutions, de mécanismes Guridiques et anthropologiques) de sanction et de réparation existent qui font comprendre combien les usages sociaux de la force publique ne se bornent pas aux brutalités visibles. La sociologie actuelle de la police va bien vite en besogne sur le plan théorique lorsque l'examen empirique des situations reste encore en friche. L'objet du présent ouvrage sera donc de rendre compte de ce que l'on sait de ces situations dans lesquelles la force est employée. Une sociologie particulière, principalement aux

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États-Unis, s'est déployée autour des interactions policières violentes, en marge des travaux sur la police en générall. La morphologie de la relation qui unit le policier à son interlocuteur éventuel est l'objet de ces travaux. Ils permettent d'abord de revenir sur le commun accord empirique qui unit ceux qui prennent par aux conflits autour de la définition de la police: la rareté effective de l'emploi de la force. On peut en effet supposer que mesurer la rareté n'est pas l'activité la plus simple à laquelle un chercheur puisse se livrer. D'un simple point de vue méthodologique, on pourra tirer profit des savoir-faire mis en œuvre, et des débats que suscitent à la fois leurs conditions d'exécution et leurs résultats. Et puis, il faut le dire d'emblée, le lecteur aura pu être surpris de lire que les auteurs américains s'accordent à juger les violences policières peu fréquentes: aux États-Unis (où Bittner a enquêté et "observé" la rare violence), les policiers tuent par balles dix personnes en moyenne chaque semaine, et dans le même temps blessent trente personnes par balle et tirent sur une soixantaine d'autres, sans les toucher2. Parler de
1 Ces derniers travaux sont connus depuis une quinzaine d'années des lecteurs français, depuis LOUBET DEL BAYLE, Jean-Louis, Guide des recherches sur la police. Toulouse: Presses de l'LE.P., 1987, JOURNES, Claude, "Les recherches en sciences sociales sur la police en Grande-Bretagne. Esquisse d'un bilan", Les Cahiers de la sécurité intérieure, janvier 1990, p. 241-249 et GLEIZAL, JeanJacques, GATTI-DOMENACH, Jacqueline, JOURNES, Claude, La police. Le cas des démocraties occidentales. Paris; P.U.F., 1993, p. 289-311, notamment. Distribuées par des maisons d'édition à grand tirage et par des revues disponibles en France, ces contributions ont bénéficié d'une large réception parmi les spécialistes français. Ce n'est pas du tout le cas des travaux sur les violences policières (catégorie dont on s'emploiera à décrire l'homogénéité) et dont on peut dire dès à présent qu'ils n'ont pas été (sauf très récemment) portés par les mêmes circuits de publication (voir aussi, sur cette méconnaissance, nos remarques dans "La police comme objet de science politique", op. cit., avril 1997, p. 204-210 et "La police aux États-Unis et les violences illégitimes. Présentation d'un texte de A.J.Reiss", Cahiers de la sécurité intérieure, 26, 4è trimestre 1996, p. 177-192). 2 A titre de comparaison, on peut estimer que de telles données sont, en France et en Allemagne par exemple, atteintes en "seulement" un an; et non pas une semaine (voir notre article "Tôdlicher SchuBwaffeneinsatz franzosischer Polizeibeamten (1986-96)", Bürgerrechte und Polizei, 1999 (à paraître). Les données américaines 14

"rareté de l'emploi de la force" relève-t-il du tour de passe sociologique, du coup de force méthodologique? La recension des travaux que nous proposons ici a également pour ambition, au-delà des débats propres à la sociologie de la police, de rendre compte dans le détail de ces complexités méthodologiques. Ensuite, avec les travaux anglo-saxons ou à leur propos, les premières explications relatives à l'émergence et les propriétés des violences se feront jour. Il nous appartient en effet de savoir si l'emploi de la force est d'abord lié à des déterminations particulières, pour discerner quelles logiques spécifiques amènent ou au contraire interdisent son occurrence. Les travaux anglo-saxons (américains, canadiens et anglais, plus rarement australiens ou irlandais) que nous présentons permettent d'envisager le rapport de forces que met en scène l'interaction violente comme une relation, comme un affrontement entre deux individus qui ont possibilité de recourir à la violence et qui en font ou n'en font pas l'usage. Les études anglo-saxonnes ont l'avantage de présenter des perspectives compréhensives, qui tentent de saisir les multiples facteurs qui précèdent la rencontre, et qui peuvent être liés à la nature de la situation, la définition des acteurs, le contexte juridique, etc. et qui considèrent la force dans sa morphologie propre. D'autre part, ils présentent également des interactions dynamiques, pour comprendre les modifications des perceptions au cours de l'échange, et les agencements nouveaux dans la structure de la rencontre, nés de ces modifications. Cette perspective résolument empirique (nous verrons que l'empirisme constitue une revendication commune de ces travaux) minimise les effets de censure propre au partage institué entre puissance et violence, en centrant l'analyse sur les conditions de possibilité du passage à l'acte et en considérant que celles-ci définissent, précisément, les logiques sociales spécifiques de l'emploi de la violence. Cette perspective est ambitieuse car elle impose de saisir à la fois les conditions externes de possibilité, la morphologie de l'événement et les perceptions des acteurs.
sont tirées de GELLER, William, SCOTT, James, Deadly Force. What We Know. Washington DC: Police Executive Research Forum, 1992, p. 71. 15

Il reste à lever une difficulté, qui est celle de ce que l'on entend par "force" et par "violence", compte-tenu du fait qu'en outre, nous avons employé jusqu'à présent indifféremment l'un et l'autre de ces deux termes. Cet effort de définition nous invitera dans le même temps à préciser la nature et le cadre de cette étude. La difficulté que pose l'objectivation des violences policières n'est pas seulement liée à l'opacité des organisations policières. Le secret est, on le sait depuis longtemps, un élément consubstantiel à la policel. Toutefois, cette opacité n'explique pas à elle seule la faible attention portée jusqu'à lors par les sciences sociales à la question des violences policières. Il y a d'une part l'émotion collective suscitée par des actes de violence, surtout s'ils sont le fait d'agents publics. Cette émotion se marie avec réticence à la nécessaire distanciation que le chercheur a pour souci d'établir par rapport à son objet de recherche. Mais l'ambition d'un recensement des violences se trouve également contrariée par la résistance propre de l'objet, et d'abord par la difficulté qui consiste à en donner une définition stricte et opératoire. L'analyse des violences policières consiste d'ordinaire en une accumulation de faits hétérogènes, de par la double difficulté à définir la violence, puis à préciser les activités policières que l'on entend décrire. Les efforts déployés par les sociologues, les démographes et, nous y reviendrons, les policiers, ont permis de faire dépasser la compréhension des brutalités policières de cette première approche, insatisfaisante à tous égards. C'est la raison pour laquelle l'ouvrage que l'on va lire s'emploie seulement à présenter ces travaux, dans une perspective de restitution critique2.
1 Ce secret entoure l'ensemble des pratiques policières, comme l'ont montré les pionniers de la sociologie de la police (WESTLEY, William, Violence and the Police. A Sociological Study of Law, Custom, and Morality. Cambridge: MIT, 1970 - la thèse dont est tiré l'ouvrage date de 1950 ; SKOLNICK, Jerome, Justice Without Trial. New-York: Wiley, 1966 - voir aussi BRODEUR, Jean-Paul, "La police. Mythes et réalités", Criminologie, 1984). 2 Cet état des travaux n'a pas d'autre ambition, comme son nom le dit bien, que de présenter les études qui se rapportent à ce souci de description empirique des violences. Mais il se doit également de veiller à la critique des méthodes et des 16

L'expression "violences policières" est, d'emblée, grosse d'un jugement de valeur, qui la distingue de "l'usage de la force par la police"t. Il faut d'une part proposer une définition de la violence qui soit rende claires les dimensions normatives qui lui sont constitutives, soit l'en dépouille totalement. A cette difficulté propre à l'objet "violence" s'ajoute celle de l'épithète "police". Il faut en effet poser les critères de l'objet police, obscurci par la réunion de sa dimension instrumentale (ou, pour employer le vocabulaire juridique, "matérielle" - la police désignée comme ensemble d'activités) et de sa dimension organique (ou "formelle" la police désignée comme institution). Philippe Braud a rappelé de manière claire l'obstacle propre à la distanciation nécessaire du chercheur par rapport à l'objet spécifique qu'est la violence. "Les distinctions violence/coercition, ou encore violence/force, qui mobilisent deux lexiques, l'un dramatisant, l'autre euphémisant, permettent de creuser un fossé de légitimité entre l'usage institutionnalisé de la contrainte matérielle au service de l'ordre politique et les usages protestataires ou contestataires. Cela encourage clairement des biais idéologiques au détriment de la recherche"2. "Violence" et "force" renverront autant que possible dans cet ouvrage à une définition instrumentale, sans souci de distinction normative entre les deux termes. Force et
problématiques, pour ne pas tomber dans le piège qui consiste à faire siennes les questions des études que l'on rapporte. C'est cet objectif qu'entend satisfaire l'effort critique de la recension; il ne dépassera jamais, dans l'ordre des propositions et des hypothèses, ce qui est exigé pour la compréhension des travaux anglo-saxons. 1 Le terme plus simple de "bavure" pose lui aussi problème, car il mêle au jugement de valeur qui a donné naissance à ce terme un jugement de fait sur l'ampleur du phénomène: par métaphore, les violences policières sont considérée comme une irrrégularité, une imperfection résiduelle d'un mécanisme qui fonctionnerait par ailleurs parfaitement bien (voir "Bavure", in Histoire et dictionnaire de la police française. Paris: Robert Laffond, 1999). 2 BRAUD, Philippe, "La violence politique. Repères et problèmes", in BRAUD, Philippe (dir.), La violence politique dans les démocraties européennes occidentales. Paris: L'Harmattan/Cultures et conflits, 1993, p. 17. 17

violence seront conçues, là encore autant que possible, comme les modes opératoires spécifiques d'une relation. Une définition commune à l'ensemble des travaux anglo-saxons identifie la violence au résultat de son action: "l'atteinte à une personne ou à des biens", définie comme "l'atteinte à l'intégrité physique ou psychique", l'attaque à "la personne et [aux] biens des autres" ne posent, en première lecture, aucune difficulté. Naturellement, l'intégrité et l'autonomie de l'individu sont définies par des normes. Travaillées par la relativité des subjectivités, ces normes se rapportent à ce qu'autrui, cible de l'action violente, définit lui-même comme "sacré", pour reprendre le terme de Yves-Alain Michaud 1. Les travaux que nous rapportons ont pour point commun une telle définition, qui satisfait bien sûrpar sa généralité. Les auteurs anglo-saxons n'abordent pas les violences policières comme catégorie unifiée: on ne trouve pas de réflexion sur les violences policières comme technique politique à part entière (nous reviendrons sur ce point), mais plutôt comme un ensemble d'études distinctes sur différentes catégories d'atteintes, voire de préjudices. Les décès et blessures par armes à feu sont ainsi privilégiés dans cet ouvrage; non pas en vertu d'une hypothétique valeur exemplaire à l'égard de toutes les formes d'emploi de la force, mais par la facilité (d'identification et de décompte, notamment) que ce matériel offre à l'analyse empirique. Mais nous évoquerons, également, les suicides en cellules de police, les coups et blessures et les voies de fait exercés par les policiers, tous les registres d'atteinte aux individus qui, de manière matérielle, altèrent vivement leur sensibilité. Le terme de "voie de fait" pose bien entendu problème ici. Le droit pénal français retient comme critère discriminant la "matérialité de l'acte". Le fait de violence est donc identifié par sa visibilité: il faut qu'il y ait eu comportement (ou absence matérielle et préjudiciable de comportement), pour qu'il y ait violence. Nous suivrons également, comme grille de sélection des travaux anglo-saxons, la jurisprudence française, qui a établi de longue date que "en visant les violences et voies de fait exercées
1 MICHAUD, Yves-Alain, La violence. Paris: 1973, introduction. 18 P.U.F., colI. "Dossiers Logos",

volontairement, le législateur a entendu réprimer notamment celles qui, sans atteindre matériellement la personne, étaient de nature à provoquer une sérieuse émotion". Cette définition rencontre une contradiction évidente entre l'aspiration positiviste qui la sous-tend et le caractère indéfini de l'émotion, que vient à peine corriger l'épithète "sérieuse", C'est pourquoi la définition de la violence proposée par Yves Alain Michaud reste, pour embrasser les travaux présentés ici, la plus pertinente. Elle emporte avec elle cette contradiction, et la primauté accordée aux victimes et victimes putatives de violence. Nous retrouverons toute l'imprécision qui caractérise "l'atteinte" au "sacré" ou aux "participations symboliques de l'individu", notamment dans les travaux qui tentent de faire du "préjudice" le critère objectif d'identification d'un acte violent1. La définition matérielle de la violence par ses effets doit donc être considérée comme une exigence idéale, trahie, on le verra, par un certain nombre (limité, bien entendu) des travaux que nous présenterons. L'imbrication mutuelle du fait vécu et de sa représentation pose des problèmes considérables. Car elle renferment, précisément, une partie de ce que l'on cherche à connaître, et qui touche à la notion de politique, démontrée par les

l La possibilité d'une définition instrumentale, ou non normative, de la violence, dépasse le cadre de cette introduction. On pourra toutefois renvoyer les lecteurs aux remarques méthodologiques de BRAUD, Philippe, L'émotion en politique. op. cit., 1996, p. 229-241 et à l'excellente présentation de POREE, Jérôme, "Mal, souffrance, douleur", in CANTO-SPERBER, Monique (dir.), Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale. Paris: P.U.F., 1997. Voir également ROYER, Jean-Pierre, "La traduction de la douleur en 'espèces sonnantes et trébuchantes' : origines historiques, méthodes, statistiques, doctrine et jurisprudence, ancienne et contemporaine, judiciaire et administrative", in DURAND, Bertrand, POIRIER, Jean, ROYER, Jean-Pierre (dir.), La douleur et le droit. Paris; P.U.F., 1997. Nous avions consacré à la définition "objective" de la violence policière quelques pages de notre thèse de doctorat, auxquelles nous nous permettons également de renvoyer (L'usage de la/oree par la police. Sur quelques aspects de la mise en oeuvre du monopole de la violence physique légitime par la police nationale dans la France contemporaine. Paris: Institut d'études politiques, 1998, p. 18-32). 19

investissements subjectifs des auteurs et des victimesI. Pour des raisons que nous développerons, ces dimensions ne sont pas exploitées par les auteurs que nous rapportons. La tâche est plus simple, en revanche, en ce qui concerne la définition de l'épithète "policières". Toutefois, elle impose de préciser à la fois les dimensions formelles et matérielles de ce que J'on entend par "police". D'un point de vue formel, les textes que nous avons choisis sur la police se rapportent aux corps de sécurité publics définis comme tels par les textes légaux des pays concernés; La multiplicité des services ("departments", aux États-Unis), par exemple, ne pose ici aucune sorte de difficulté, ni la superposition, dans les plus grandes agglomérations américaines, par exemple, des services du Comté, du Shérif, de la ville, de J'administration fédérale et du Président (les "T-Men", ou "Hommes du Trésor", policiers chargés de la protection du Président des États-Unis et de la répression des infractions liées au faux-monnayage). Nous considérerons les activités des policiers, définis comme tels, même lorsque ceux-ci commettent des violences hors-service, par exemple comme employés dans des entreprises de sécurité privée (cas de figure fréquent aux États-Unis et au Canada). Plus difficile, en revanche, est la questions des activités policières que nous retiendrons ici. Nous voudrions rapporter les études qui évoquent les violences policières routinières, pour deux raisons. La première touche à notre ambition de témoigner de la fréquence de J'emploi de la force et de valider l'idée commune quant à sa rareté Nous ne pourrions y parvenir en ne rendant compte que des situations, peu ou prou, exceptionnelles. Mais nous voudrions également livrer le matériel nécessaire pour penser "l'utilité sociale" quotidienne de J'emploi, par les policiers, de la force physique2.
I Cette dimension est développée dans notre thèse de doctorat, L'usage de la/oree par lapoliee., op. cit., 1998. 2 Georges SIMMEL explique que le conflit n'est jamais réductible à une simple bagarre gouvernée par les nécessités tactiques: vaincre ou perdre. Si le conflit 20

Aussi, nous ne rapporterons pas les travaux qui ont trait aux événements exceptionnels. Ces événements sont d'abord ceux qui mobilisent des forces spécifiques des polices évoquées. Parmi ces forces spécifiques, on trouve les services spécialisés dans la prévention ou la répression des activités visant la sûreté de l'État. Ces événements exceptionnels sont ensuite ces conjonctures de "fluidité politique", définies par le repositionnement réciproque de divers secteurs de l'espace social et parmi eux la policel. Le deuxième élément de repérage est donc le suivant: les violences que nous étudierons seront celles qui ne mettent jamais en cause l'équilibre de la structure sociale dans laquelle la police s'inscrit. A cet titre, nous exclurons toutes les activités policières qui ont pour fin d'assurer la cohésion des agencements intersectoriels. Aussi, toutes les activités liées aux luttes d'indépendance (Irlande du Nord) ou sécessionnistes (secte Waco aux Texas, milices américaines, terrorisme québécois ) seront rejetées. Pourtant, ces éléments d'objectivation de sélection des sources ne sont pas suffisants. Tout d'abord, on sait que l'une des fins de la police est, par exemple, et en certaines circonstances, de criminaliser l'opposition politique, au point que le partage entre la délinquance ordinaire et l'événement politique, est aussi un construit de l'action policière. Ensuite, la qualification de l'événement est précisément constitutive de sa nature et de sa postérité: pour prendre un exemple familier, si les assassinats du 17 octobre 1961 s'étaient inscrits dans une conjoncture plus favorable à leur mise en lumière et, par voie de conséquence, s'ils avaient pesé (comme plus tard l'affaire Ben Barka) sur l'équilibre institutionnel, ils n'auraient pas pris place dans notre corpus2. Il y a

éclate, s'il perdure, c'est en raison d'une "utilité sociale" propre qui procède de la structuration du champ social (Le conflit. Bruxelles: Saulxures, 1990, traduit de l'Allemand). 1 Nous empruntons cette définition introductive aux conjonctures de crise à DOBRY, Michel, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations intersectorielles. Paris: Presses de la F.N.S.P., 1986, p. 38-41. 2 Brigitte GAITl montre avec pertinence tout ce que l'examen des "conditions d'organisation de l'oubli" révèle de l'événement que l'on cherche à assigner aux 21