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Violence politique et conflits en Afrique : le cas du Tchad

De
485 pages
Ce livre a pour objet d'établir le lien entre la violence politique et les conflits au Tchad depuis l'indépendance. La violence politique d'Etat est à l'origine des conflits, du Président Tombalbaye au président Déby, du fait de la dictature et de l'autoritarisme qui caractérisent les régimes successifs. En réaction, la violence d'Etat génère une violence contre l'Etat (désobéissance civile, rébellions, mutineries, tentatives de coups d'Etat etc.). Dans ces conditions, faute de justice, la paix civile a bien du mal à s'installer au Tchad.
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Violence politique et conflits en Afrique: le cas du Tchad

site: WW\v.librairichannattan.conl diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattanl@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00079-7 EAN : 9782296000797

Moha1TIed T ététnadi Bangoura

Violence politique et conflits en Afrique. le cas du Tchad

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. SociaJes, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus

Nouhoum DIALLO, Le budget du Mali, 2006. Jean-Claude BERTHÉLEMY et Abdoullah COULffiAL Y (sous la dir.), Culture et développement en Afrique, 2006. Huenumadji AFAN, L'évangile Chaka, 2006. Kengne FODOUOP, Le marché de la friperie vestimentaire au Cameroun, 2005 Fortunatus RUDAKEMW A, L'évangélisation du Rwanda, 2005. Mamadou SECK, Les scandales politiques sous la présidence de Abdoulaye Wade, 2005. Révérend Francis Michel MBADINGA, Les Église du réveil fac à la crise de l'État en Afrique, 2005. René-Pierre ANOUMA, Aux origines de la nation ivoirienne, 2005. Dominique BANGOURA (sous la direction de), Quel avenir pour les jeunes de Guinée ?, 2005. Mubangi Bet'ukany GILBERT,Système social et stratégies d'acteurs en Afrique, 2005. Boniface GBA Y A ZOO, Problèmes de regroupement des villages bété (Côte d'Ivoire), 2005. Auguste TENE-KOYZOA, Histoire économique et politique du Centrafrique au xXme siècle, 2005. Augustin Germain MOSSO ATEBA, «Mémoire blessée» et «Eglise du peuple », enjeu de la seconde évangélisation de l'Afrique noire, 2005. Jean MPISI, Le cardinal Malula et Jean-Paul IL Dialogue entre l'Église «africaine» et le Saint-Siège, 2005. Timothée NGAKOUTOU, Les limites de la démocratie subsaharienne,2005. Gabriel MADZOU, Le pouvoir ethnique en Afrique, 2005. Alhassane CHERIF, L'importance de la parole chez les Manding de Guinée, 2005. M. A. BARRY, Le contrôle du commerce des armes en Afrique: utopie ou réalité ?, 2005.

Dédicace

Je dédie ce livre à tous ceux qui me sont chers,

Mes regrettés parents Yaya Jacques BANGOURA

et Tété CISSE

Mon épouse Dominique BANGOURA et nos enfants Amadou, Karim et Haïda Ma famille et mes proches

Mes amis d'enfance qui se reconnaîtront

Je dédie également cet ouvrage aux victimes de la violence politique au Tchad, en Guinée, et plus généralement en Afrique.

SOMMAIRE

Introduction générale

p.ll

Chapitre préliminaire: conflits tchadiens

Les orIgInes précoloniales

et coloniales

des p.63

Première Partie: Origines et évolution du conflit interne (1960-1980) p.123
Deuxième Partie: Régionalisation et internationalisation du conflit p.209

Troisième Partie: Violence politique et démocratisation: vers la fin du conflit au Tchad? (1982-2005) p.309
Conclusion générale p.403

Bibliographie Liste des sigles Liste des annexes Annexes Table des matières

p.407 p.433 p.435 p.437 p.471

9

INTRODUCTION

GENERALE

Avant d'aborder les aspects essentiellement politiques de la violence et des conflits qui se développent au Tchad depuis l'indépendance, il est important de présenter ce pays dans ses dimensions géographiques, physiques et humaines car, de par ces caractéristiques, le Tchad est un pays extrêmement diversifié. Les climats, l'environnement influent sur les modes de vie socio-économiques et culturels des populations. Tout en étant, au fil des siècles, isolé de par sa situation sur le continent et son enclavement, le Tchad a toujours été et demeure un pays de rencontres, un carrefour, un lieu d'échanges. Face à ces permettant hypothèses l'évolution données, il convient de se pencher sur les outils méthodologiques de saisir, parmi les paradigmes de la science politique, les de recherche et les concepts susceptibles d'expliquer les origines et de la violence et des conflits dans ce pays.

II

I. PRESENTATION DU TCHAD: UNPAYSCONTrnENTALFORTEMENTCONTRASTE
Situé à un carrefour de civilisations entre l'Afrique du Nord arabophone et l'Afrique noire subsaharienne, le Tchad se caractérise par une extraordinaire diversité géographique et humaine. A. Le Tchad: situation géographique et premiers peuplements 1. Situation et géographie physique Placé au cœur du continent africain!, le Tchad est un vaste territoire de 1284000 km2 classé de par sa superficie en quatrième position derrière le Soudan, la République démocratique du Congo et la Libye. C'est un pays continental, éloigné de plus de 1000 km du port maritime le plus proche. Il s'étend sous le tropique du Cancer entre les 8e et 24e degrés de latitude Nord2. N'Djaména, sa capitale se trouve approximativement au niveau du 12e degré ou parallèle. Il s'étire sur 1700 km du nord au sud et sur 1000 km d'ouest en est. Au cours de l'histoire, le Tchad a toujours été un pays charnière entre le nord et le centre du continent, un lieu d'échanges séculaires transsahariens, de passage obligé, de transition propice à l'établissement humain et au développement de cultures et de civilisations parmi les plus anciennes. Il fut un lien, plus qu'une barrière et aussi un espace pour l'expansion de l'islam. Le Tchad est entouré de six pays, au nord: la Libye, au sud: la République Centrafricaine, à l'ouest: le Niger, le Nigeria, le Cameroun, à l'est: le Soudan. Le Tchad s'étend dans la partie orientale de la cuvette du lac Tchad. La cuvette tchadienne est formée au centre et au sud d'amples plaines alluviales dont certaines sont en partie inondables dans les vallées du Logone et du Salamat. Ces plaines sont entourées d'ergs3 au nord dans la partie saharienne et de collines latéritiques au sud, en zone soudanienne. Le fond de la cuvette est localisé au sud-est de Faya-Largeau, dans le Djourab, à une altitude de 160 m alors que le lac Tchad se trouve à environ 280 m d'altitude.
1 Voir Annexe 1 : situation du Tchad en Afrique et données générales
2

3 Erg: dans les déserts de sable, vaste étendue couverte de dunes.

Voir Annexe 2 : situation du Tchad: les parallèles (degrés) et le relief

13

La cuvette est bordée au nord et à l'est de reliefs plus ou moins élevés. Au nord, le vieux massif du Tibesti a connu à partir du tertiaire une forte activité volcanique dont sont nés l'Emi Koussi (3414 m) et le Toussidé (3315 m). Au nord-est, le plateau des Erdi est séparé du massif de l'Ennedi par la dépression du Mourdi. L'Ennedi qui culmine à 1450 m est prolongé vers le sud par les massifs du Kapka et du Maraoné (environ 1200 m) ainsi que par les collines du Ouaddaï. Au centre de la cuvette, les massifs granitiques surgissent de la plaine avec des reliefs tels que le Mourgué dans le massif du Guéra (1613 m) et le Guédi (1506 111) ans la chaîne d'Abou Telfane. Au sud, se trouvent les monts de Lam et les d collines du Mayo-Kebbi. Le réseau hydrographique4, qui se réduit au fil des décennies, compte l'ensemble Chari-Logone et la Komadugu qui alimentent le lac Tchad, le réseau du Batha qui alimente le lac Fitri et le réseau du Mayo-Kebbi, un affluent de la Bénoué. Le seul réseau fluvial pérenne est celui que forment le Chari (1200 km) et le Logone (970 km). Toutefois, lors des sécheresses des années 1980-90, seul le Logone coula en permanences. 2. Les climats du Tchad Le principal facteur de différenciation géographique est le climat. Du sud au nord se succèdent tous les types de climats tropicaux. Au Tchad, l'alternance d'une saison sèche et d'une saison humide a lieu dans tout le pays, mais cette dernière est d'autant plus brève que l'on s'éloigne de la frontière méridionale. Trois sortes de climats se présentent. Dans le Nord, le climat saharien s'étend sur le Borkou-EnnediTibesti (BET) soit sur 580.000 km2, presque la moitié du pays. Les précipitations y sont rares et inférieures à 200 mm/an; il faut aussi compter avec de grands écarts de température entre le jour et la nuit et entre la saison sèche et la saison pluvieuse, du fait de l'extrême sécheresse de l'air et de l'intensité du rayonnement solaire; Dans le Centre, le climat sahélien se caractérise par une saison sèche de sept à huit mois et des pluies faibles (200 à 700 mm/an selon l'endroit). N'Djaména bénéficie d'un climat sahélo-soudanien

4 Voir Annexe 3 : les fleuves et principaux cours d'eau au Tchad 5 MAGNANT Jean-Pierre: «Tchad» Encyclopedia Universalis, Corpus 22, Paris, 1996, p. 87-93 14

légèrement plus arrosé et d'une mousson qui dure de juin à septembre, soit quatre mois 6 ; Dans le Sud, le climat soudanien comprend une pluviométrie de l'ordre de 1.200 mm/an en moyenne avec des pluies d'avril à novembre dans l'extrême Sud, soit pendant sept à huit mois. De grands écarts climatiques existent donc entre l'aridité du désert au nord et l'abondance des pluies au sud. Toutefois, la partie sahélienne entre les 12eet 16e parallèles fait la transition entre ces deux extrêmes. La grande diversité des paysages et de la flore avait permis l'épanouissement d'une gamme très diversifiée d'animaux avec tous les grands mammifères de la région. La faune fut protégée jusqu'en 1975 puis, avec la guerre et l'absence d'autorité publique, le braconnage a menacé de nombreuses espèces (oryx, adax) et le rhinocéros a disparu. 3. Origines du peuplement Le Tchad est une terre de vieille occupation humaine. Yves Coppens y a découvert en mars 1961 dans l'Angamma, le crâne d'un préhominien vieux d'environ un million d'années baptisé Tchadanthropus uxoris7. En juillet 2002, avec une équipe de chercheurs franco-tchadienne, il découvre Tournai',l'ancêtre de l'être humain qui aurait sept millions d'années. De très nombreux outils datant du Paléolithique ont également été mis à jour. En fait, le Tchad porte le nom du lac Tchad qui aurait succédé à une vaste mer paléontotchadienne environ 50.000 ans avant notre ère. Sa superficie aurait été de 330.000 km2 et sa longueur, de Bongor à Faya se serait étendue sur près de 1.000 km. Des hommes vivaient sur les rivages, les reliefs ou le long de fleuves puissants8. Le début de l'assèchement progressif et en plusieurs phases du lac Tchad provoque le déplacement des différents groupes humains et leur installation dans les plaines libérées, de sorte que certains peuples deviennent mobiles et que d'autres se sédentarisent plus ou moins.

6

ENCYCLOPEDIA UNIVERSALIS: «Tchad », CD Rom 1998 (Le pays et les hommes) 7COPPENS Yves: «Le Tchadanthropus» Anthropologie, 1. 70, 1966, p. 5-16 et: « Gisements paléontologiques et archéologiques découverts en 1961 dans le Nord du Tchad» Bulletin de l'IF AN, série B, 30, Dakar, 1968, p. 790-801 8 CHAPELLE Jean: «Le peuple tchadien, ses racines, sa vie quotidienne» Paris, L'Harmattan, 1980,p.9 15

Les riverains du nord de la mer paléontotchadienne suivent le retrait de l'eau et constituent un ensemble saharien central qui occupe actuellement la moitié nord du bassin tchadien9. Au cours du Néolithique, le peuplement est attesté par de nombreuses fouilles archéologiques dévoilant des gravures et peintures rupestres sur les parois rocheuses du Tibesti au Nord et de l'art pariétal dans le Ouaddaï ainsi que des poteries, des traces d'élevage et d'agriculture. Les Sao semblent être le peuple le plus ancien au Tchad. Avant même toute découverte archéologique, ils étaient connus dans tout le Sahel tchadien par des légendes qui les présentaient comme des « géants »10. Ils auraient occupé les alentours du lac Tchad et peut-être du lac Fitri dans le dernier millénaire avant notre ère. La civilisation sao est réputée pour ses céramiques; des centaines de sites ont été repérés. De nos jours, les Boudouma et les Kouri qui habitent la rive nord du lac Tchad ainsi que les Kotoko et les populations des bords du Logone et du delta du Chari, considèrent les Sao comme leurs ancêtres.
11 Tout comme leurs contemporains sao, les Mougo auraient été d'habiles potiers dont on retrouve encore des traces dans le Salamat. Au nord d' Am- Timam, quelques villages sont peuplés de descendants des Mougo. B. Diversité ethnique et clivages socio-économiques 1. La diversité ethnique et religieux

Les peuples des espaces sahéliens, sahariens et soudaniens forment une impressionnante mosaïque ethnique12. Ils sont répartis sur l'ensemble du territoire13 mais deviennent de moins en moins nombreux au fur et à mesure que l'on se dirige vers le Nord et l'extrême-Nord du pays. a) au Nord En zone saharienne dans le BET et dans la région frontalière avec la Libye et le Niger se trouve un ensemble ethnique connu sous le nom de Toubou14. Toutefois, les Toubou ne forment pas une unité et le vocable même de Toubou
9

CENTRE CULTUREL AL-MOUNA:
». Editions Sépia, 1996, p .18

« Tchad: conflit «Nord-Sud»:

mythe ou

réalité?
10
Il

12 Voir Annexe 4 : les ethnies au Tchad 13 Voir Annexe 5 : les 14 préfectures du Tchad 14 CHAPELLE Jean: « Nomades Noirs du Sahara: 1982, 449 p.

CHAPELLE Jean, op.cit. p. 29 HUGOT Pierre: « Le Tchad», Paris, Nouvelles éditions latines, 1965, p. 24

les Toubou»

Paris, L'Harmattan,

16

pose problème15. Les Toubou s'appellent entre eux « Téda» ou « Daza » selon qu'ils parlent la langue téda ou daza. Les Toubou Téda sont originaires de la partie septentrionale et montagneuse16 du Tibesti autour de Zouar, Aouzou et Bardaï. Cette catégorie ethnique ne reconnaît que l'autorité de son chef spirituel et temporel, le Derdeï (dont est issu Goukouni Oueddeï)17 et conteste toute forme de pouvoir central qui, à N'Djamena ne la prend pas suffisamment en compte. Pour des raisons géographiques et de proximité, les Téda trouvent dans les oasis libyennes du Fezzan des parents ou des proches ainsi que des débouchés naturels et des zones de repli en cas de nécessité, notamment au cours des nombreux combats des dernières décennies 18. Pour leur part, les Toubou Daza sont fixés dans la partie méridionale du BET, le Borkou et l'Ennedi. On en trouve également dans le Kanem et le Ouaddaï. Les Daza se divisent en plusieurs groupes. Le plus important d'entre eux est celui des Annakazza (dont fait partie Hissène Habré) qui sont installés dans la région de Faya-Largeau. Les Annakazza sont réputés pour leur ferme volonté d'indépendance. Dans le passé, ils se sont heurtés avec énergie aux différents envahisseurs du pays. Ils ont résisté au sultan du Ouaddaï et mené une guerre d'usure aux Ouled Sliman au cours du XIXe siècle. Ils se sont opposés aux membres de la confrérie religieuse Sénoussiya établis dans le Borkou en 1899 avant de faire cause commune contre la pénétration française. Les Kreda et les Kecherda sont d'autres sous-groupes des Daza. Les Kreda descendent d'un ancêtre commun «Kara» et forment la part la plus important et la plus homogène du groupe Daza. Les Kreda19vivent entre les I3e et ISe parallèles et entre les I6e et I7e parallèles. Moussoro est leur fief. Ils parlent le dazaga, la langue des Daza. Les Kecherda se situent dans le Kanem et le Bar-el-Ghazal. Au fil des siècles, les Toubou Daza ont établi des liens avec les Gorane, sahéliens, musulmans plus proches du Soudan et de l'Egypte et farouchement opposés aux confréries réformatrices et aux combattants sénoussi venus de Libye. Ces différences culturelles et spirituelles entre Toubou mais aussi le fait que les Téda se tournent volontiers vers le Nord, c'est-à-dire la Libye, alors que les Daza se montrent plus indépendants, peuvent expliquer partiellement les
15

BUIJTENHUIJSRobert: «Le Frolinat et les révoltespopulaires du Tchad: 1965-

1976» The Hague, Mouton, 1978, p. 42 16 LEBEUF Annie: «Les populations du Tchad (au Nord du 10e parallèle) » Paris, PUF, 1959, p. 14 17Le dernier Derdeï ayant exercé cette fonction, Oueddeï Khochideimi, le père de Goukouni Oueddeï, est décédé en décembre 1977 après onze ans d'exil en Libye. Le Derdeï est, dans la tradition, une autorité élue; son fils ne lui succède pas. 18 KLEN Michel: « La problématique tchadienne », Marchés tropicaux, 19 janvier 1996, p. 104-106 19 LE ROUVREUR Antoine: «Sahariens et Sahéliens du Tchad» Paris, BergerLevrauh,1962,p.246 17

rivalités et antagonismes opposant deux leaders politiques comme Hissène Habré et Goukouni Oueddeï au cours des conflits tchadiens après l'indépendance. A côté du noyau Teda-Daza qui forme l'ensemble toubou, gravitent d'autres ethnies liées aux Toubou soit par d'anciens liens de vassalité comme les Kamadja aujourd'hui affranchis et les Azza ou Haddad20 ; ou encore par des liens culturels comme les Bideyat et les Zaghawa21. Les Bideyat et les Zaghawa sont les autochtones de l'Ennedi dans le Nord-Est. Les Bideyat, dont est issu l'actuel Président Idriss Déby mènent le même mode de vie que les Teda et les Daza, mais ils parlent leur propre langue, le baélé. Ils sont établis dans la région de Fada. Les Zaghawa vivent aussi dans le Ouaddaï et dans le Darfour au Soudan.
b) au Centre

En zone sahélienne, entre le 10e et le 16e parallèle, plusieurs groupes ethniques cohabitent: les Kanembou, Ouaddaïens, Baguirmiens, Kotoko, Arabes, Hadjeraï.. . La région du Kanem est habitée par une multitude de populations et les Kanembou ne sont pas seulement localisés dans le Kanem; ils vivent entre le 13e et le 16e parallèles. Ce peuple a connu de nombreux brassages; il est reconnu pour sa vitalité, sa capacité d'adaptation. Les Kanembou entretiennent des relations avec leurs proches au Niger et au Nigeria. Ils sont polyglottes: ils parlent souvent le kanembou, le toubou-teda ou daza et l'arabe. Les Ouaddaïens se trouvent à Abéché, Biltine, Adré, Am-Dam, Goz-Beïda. Le Ouaddaï est une région peuplée du Sahel. Les Baguirmiens s'appellent entre eux « Barma ». L'emplacement de l'ancien royaume du Baguirmi détruit par Rabah au XIXe siècle, situé entre le Ouaddaï et le Borkou, fut leur fief. Actuellement les descendants authentiques sont rares: ils se trouvent à Massenya et dans ses environs.
Les Kotoko22 se trouvent sur les rives du Chari-Logone; des légendaires Sao. Ils furent tardivement islamisés. ce sont des descendants

20

21 ZELTNER Jean-Claude: « Pages d'histoire du Kanem, pays tchadien» Paris, L'Harmattan, 1980,p.30 22 Les Kotoko, descendants des Sao : CF : CABOT Jean, BOUQUET Christian: « Le Tchad» Paris, PUF, Que sais-je? ; 1973, p. 38 18

Haddid signifie: fer, en arabe. Les Haddad sont des forgerons

Les Boulala (ou BiIala) sont des Kanembou islamisés. Leur histoire est jalonnée de conquêtes. Ils ont fondé Fitri, un sultanat, dont l'organisation s'inspire du modèle ouaddaïen. Les Arabes, dans la chronologie des migrations au Tchad, sont les derniers arrivés. Leur mouvement migratoire se situe entre le XIVe et le XIXe siècle. Ce sont des éleveurs venus du Soudan. Ils jouent un rôle important de par la langue arabe et la religion musulmane qu'ils pratiquent. Parmi les autres peuples du Centre du Tchad il faudrait encore en citer de nombreux: les Boudouma, les Hadjeraï, les Dadjo, les Moubi, les Rounga, les Haoussa, les Peul (Bororo ou Foulbè)... Les Boudouma sont dispersés sur la rive nord et dans les îles du lac Tchad. On les rencontre aussi au-delà de la frontière tchadienne au Niger, au Nigeria et au Cameroun. C'est un peuple insulaire pour lequel le lac est une excellente voie de communication. Les Hadjeraï (en arabe: hadjer signifie montagne) se trouvent de nos jours dans la préfecture du Guéra. Ce sont des montagnards fétichistes. Les montagnes leur ont servi de refuge, de bouclier contre les invasions arabes et autres. Ils ont échappé à l'islamisation. L'instruction est faible dans cette zone où ne se trouvent que quelques écoles coraniques. Ces populations furent les seules du Centre à fournir à l'armée coloniale française d'importants contingents. Les Moubi sont un peuple méconnu qui a été le premier à déclencher une insurrection en 1965. Ils habitent des régions montagneuses dans la souspréfecture de Mangalmé dans le Guéra. c) au Sud Dans la partie soudanienne du Tchad, les groupes ethniques ne constituent pas davantage une unité culturelle ou ethnique. Le groupe le plus nombreux est celui des Sara dont est issu François Tombalbaye, le premier Président du Tchad. Ce groupe se subdivise en Mbaye, Ngambaye, Goulaye, Kaba... Dans le Mayo-Kebbi, vivent divers groupes parmi lesquels: les Moundang, Toubouri ... Il faut citer également les Kanouri, les Niellim et les Kotoko qui occupent le bas du fleuve Chari ainsi que les Arabes et les Rounga du Salamat. L'ensemble sara est certainement, en nombre, le plus important du Tchad: environ trente % de la population. Il est constitué d'une diversité de groupes riverains du Chari et du Logone situés dans la Tandjilé et dans le sud-ouest du Mayo-Kebbi. On en trouve également en République Centrafricaine et au Soudan. Les Toubouri sont attachés aux terres fertiles qu'ils cultivent et à la pêche. On en trouve aussi au Cameroun. 19

Les Moundang sont arrivés par vagues successives au Mayo-Kebbi en provenance du Cameroun, il y a environ deux siècles. Situés entre les ge et 1Oe parallèles, ce sont des populations animistes qui ont résisté dans le passé aux invasions foulbè (peul). Ils ont été obligés de se protéger contre les razzias des sultanats du Centre. La population tchadienne est donc très hétérogène, sans unité ni au Nord, ni au Centre ni au Sud23. Elle comprend plus de cent cinquante ethnies et une douzaine de groupes ethno-linguistiques24. Cependant, toute la population est de race noire. Ni la présence d'Arabes métissés, ni celle d'immigrants libyens du Fezzan ne sauraient autoriser une classification basée sur des critères raciaux, contrairement à d'autres populations comme au Mali, au Niger ou encore en Mauritanie. Plus précisément, les Arabes du Tchad se divisent en trois groupes: les Hassaouna, les Djoheïna et les Ouled Sliman. Les deux premiers groupes, arrivés au Tchad entre le XIVe et le XIXe siècles en provenance du Soudan sont des Arabes Noirs. Seule la troisième catégorie est de race blanche: les Ouled Sliman25 sont les derniers à être arrivés au Tchad en provenance de Libye au XIXe siècle. Actuellement, la population tchadienne est répartie dans les groupes linguistiques suivants: Sara: 27,7% ; Arabes soudanais: 12,3%, Mayo-Kebbi : Il,5%; Kanem: 9%; Ouaddaï: 8,7%, Hadjeraï: 6,7%; Tandjilé: 6,5%, Gorane: 6,3%, Fitri-Batha: 4,7%, Peul: 2,4%, Baguirmi: 1,5%, autres: 2,7%26. En termes de répartition: 58% de la population sont situés au sud du pays, 33% répartis au centre et 6,3% éparpillés au nord avec en outre 2,7 % de la population d'origines diverses. La population tchadienne est estimée de nos jours à 9,3 millions d'habitants27. Pourtant, en dépit de cette diversité ethnique et culturelle, que l'on retrouve d'ailleurs dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, beaucoup de Tchadiens s'accordent à reconnaître qu'avant la guerre civile de 1979, il n'y avait pas de problème particulier de cohabitation entre eux, qu'ils soient originaires de telle ou telle région ou qu'ils pratiquent telle ou telle religion. Pour preuve, la ville de N'Djaména dans la partie sahélienne, fut construite par

23

VARSIAKOVANA: « Précis des guerres et conflitsau Tchad» Paris, L'Harmattan,
op.cit. p. 41-44 l'un des compagnons du prophète Mahomet, chargé d'islamiser la UNIVERSALIS : «Chiffres du Monde »,1998, p. 437 générales: www.alwihdainfo.com d'après Courrier international

1994 p. 8 24CHAPELLE Jean: 25Sliman ou SiIiman, Tripo litaine. 26 ENCYCLOPEDIA 27 TCHAD: données du 15.01.2004

20

et pour des Tchadiens venus de tous horizons et de toutes confessions28. En d'autres termes, le conflit tchadien considéré uniquement sous l'angle culturel et du « clivage Nord-Sud» fréquemment véhiculé par les politiciens et certains médias ne traduit pas les réalités profondes29que sont le brassage, la pluralité, la cohabitation harmonieuse et pacifique. 2. Les modes de vie socio-économiques a) Des modes de vie différents du Sud au Nord avec une zone intermédiaire au Centre. La zone soudanienne au sud, bien irriguée et arrosée, est favorable à l'agriculture. Cette région agricole relativement riche permet de produire des cultures industrielles (coton, arachide) et des cultures vivrières ou de consommation courante: mil, igname, patate douce, légumes secs, riz, maïs, sorgho, mangues... Le coton est produit dans les préfectures du Sud-Ouest ainsi que dans le Salamat30. A l'extrême sud de la ligne Moundou-Sarh se développe une savane arborée où poussent le tamarinier, le rônier et le karité. Le Chari et le Logone sont par ailleurs deux fleuves poissonneux où vit un nombre important de pêcheurs. Les Tchadiens du Sud sont donc essentiellement agriculteurs et pêcheurs, à l'exception des Rounga et des Arabes du Salamat qui sont des pasteurs. La partie sahélienne constituée du Kanem, Guéra, Batha, Biltine, lac Tchad, Chari-Baguirmi, Ouaddaï est le domaine de la steppe épineuse, des acacias, gommiers, palmiers-doums et baobabs. Les cultures (coton, mil, blé) sont localisées dans les dépressions humides et le long des oueds. Le coton est cultivé dans le Ouaddaï, le Chari-Baguirmi, le Guéra. L'activité dominante reste toutefois l'élevage en raison des pluies capricieuses qui hypothèquent les récoltes. Les Zaghawa et les Ouaddaïens à l'Est élèvent des bovins et pratiquent la culture du « bérébéré » (sorgho) ; à l'Ouest les Boudouma et les. Kanembou élèvent le bœuf « kouri » aux longues cornes et sont de grands producteurs de produits maraîchers. D'autres cultures comme les arbres fruitiers dans le Ouaddaï, les oignons, le sésame et l'arachide dans la région de Biltine pourraient être plus rentables si la commercialisation suivait. De même, la production d'algues bleues très riches en protéines, dans la région du Kanem et dans les eaux saumâtres des lacs, gagnerait à être valorisée. Les Sahéliens sont donc principalement éleveurs et cultivateurs. En zone désertique, qui coïncide avec le BET, on ne rencontre qu'une rare végétation steppique saisonnière et des palmeraies fournissant des dattes dans
28

29 CENTRE CULTUREL AL-MaUNA: 30 VARSIA Kav ANA: op. cit. p. 9

CENTRE CULTUREL AL-MaUNA:

op. cit. p. 57
op. cit. p. 59

21

les points d'eau. La population est composée principalement de pasteurs, d'éleveurs de chameaux, nomades, semi-nomades et de sédentaires. Dans le Sahara, les activités pastorales prédominent. Globalement, les activités socio-économiques correspondent à ces trois zones climatiques. Il serait donc réducteur et abusif de voir un conflit entre le Nord et le Sud du Tchad en termes de nomades et de sédentaires. D'une part, parce que les vrais nomades constituent une minorité et que beaucoup d'éleveurs du Nord sont sédentaires ou semi-sédentaires. D'autre part, parce qu'au Centre, les Sahéliens pratiquent l'élevage et l'agriculture. En réalité, les conflits qui existent entre agriculteurs et éleveurs prennent, à certains moments, des proportions inquiétantes pour des raisons socioéconomiques. Les populations nomades sont amenées à se déplacer avec leurs troupeaux de bovins, ovins, caprins à la recherche de pâturages et de points d'eau qui se raréfient à certaines périodes de l'année et en cas de grande sécheresse. Des frictions sont observées à l'occasion de la transhumance dans les zones agricoles entre agriculteurs et éleveurs à la suite des ravages causés par la pénétration sauvage des troupeaux dans les champs. Ces conflits s'observent également dans d'autres pays africains du Sahel ou encore au Kenya entre Masaï (éleveurs) et Kikuyu (agriculteurs). Au Tchad, de tels problèmes ne se rencontrent pas seulement dans les préfectures du Sud; ils existent aussi en zone sahélienne dans le Kanem, le Guéra, le Batha.. . Les litiges provoqués par la divagation des animaux ne datent pas d'aujourd'hui. Dans le passé précolonial, les communautés et les autorités traditionnelles géraient et réglaient ces conflits à l'amiable. Depuis la guerre civile de 1979, les problèmes sont plus graves et plus fréquents, du fait des carences administratives, de l'absence d'autorité de l'Etat et de l'immixtion arbitraire des autorités civiles et militaires dans les conflits. En effet, avec la rupture de 1979, ces dernières n'ont cessé d'exacerber les particularismes ethniques et régionaux. De plus, une proportion plus élevée d'éleveurs possède des armes. Enfin, la protection et l'impunité de certains éleveurs, qui gardent les troupeaux des autorités au pouvoir, enveniment les relations parfois tendues31 entre éleveurs et agriculteurs.
b) Des ressources et industries inégalement réparties

Le coton est, jusqu'à ces dernières années, la plus importante source de revenus et représente 59,4% des exportations du pays. Il est l'activité principale de l'économie tchadienne. Au second rang des ressources viennent les bovins sur pied (10,9%), les moutons et les chèvres sur pied (4,9%). Il convient de
31

CENTRE CULTUREL AL-MOUNA : op.cit. p. 148 22

Inentionner également la gomme arabique dont le Tchad est le second producteur mondial. Les destinations de ces exportations, en 1996, sont: le Portugal (34,7%), l'Allemagne (11,3%), Costa Rica (6,5%), la France (5,6%), les Etats-Unis (5,6%), le Cameroun (6%) et la République démocratique du
Congo (60/0)32.

Les principales industries sont alimentaires, agro-alimentaires et textiles. La moitié est installée dans la zone de N'Djaména, 10% à Moundou et 8% à Sarh, soit dans le Centre et le Sud du pays. Parmi ces industries se trouvent les abattoirs frigorifiques, les huileries et savonneries, rizeries, laiteries, minoteries, pâtes alimentaires, brasseries, raffineries de sucre, complexe textile, tanneries. La manufacture de Sarh réalise la filature, le tissage, le blanchiment et l'impression du coton. Les autres secteurs: mécanique, menuiserie, imprimerie, bâtiment, chimie, énergie et eau sont peu développés33. Le secteur industriel est quasi absent du Nord, ce qui provoque un déséquilibre régional dans le développement économique du pays. Le sous-sol tchadien détient d'importantes ressources non exploitées ou insuffisamment mises en valeur. Des indices de bauxite dans le Logone occidental, de cassérite, de tungstène (Tibesti), de platine, d'étain, de nickel, d'or (production artisanale), d'uranium (nord du Tibesti) sont répertoriés. Des salines de natron sont exploitées dans le littoral septentrional du lac Tchad et dans le BET. Cette production, surtout utilisée pour les chameaux, est exportée en partie en Libye et au Soudan. S'agissant des ressources pétrolières, la Continental ail Company (CONOCO), consortium américain a effectué des recherches depuis 1969 dans la région de Doba (au Sud) et près du lac Tchad; elle a découvert d'importants gisements dans le pays en 1971. Actuellement, le pétrole ouvre de nouvelles perspectives pour l'économie tchadienne. En juin 2000, la Banque mondiale a donné son feu vert pour l'exploitation du pétrole de Doba, un projet qui prévoit le forage de 300 puits et la construction d'un pipeline de 1050 km vers le Cameroun pour l'exportation. Les réserves du Sud, estimées à trente années de production, devraient générer 80 millions de dollars de recettes par an34. Avant le démarrage de la production pétrolière, le Tchad est l'un des pays les plus pauvres de la planète. II vit surtout d'une économie de subsistance et du secteur informel. Il souffre de son enclavement, de quatre décennies de conflits qui ont ralenti, désorganisé et paralysé son développement économique et social. Les organisations non gouvernementales doutent de la bonne utilisation
32

ENCYCLOPEDIE UNIVERSALIS : «Chiffres du Monde» 1998, Tchad, p. 438

33

GALl NGOTHE Gatta: « Tchad: guerre civile et désagrégation de l'Etat» Paris,

Présence africaine, 1985, p. 111-117 34ATLASECO DU MONDE, Paris, 2001, MediaObs, Tchad, p. 202 23

de la manne pétrolière par le régime d'Idriss Déby et se mobilisent régulièrement pour informer l'opinion et pour suivre, contrôler ou contester la gestion de ces ressources par le Gouvernement. 3. Le clivage religieux Dans le domaine religieux ou des croyances, les Tchadiens sont répartis entre musulmans: 50% ; chrétiens: 25% ; animistes et autres: 25%35. Si l'opposition semble plus nette entre le Nord et le Sud du Tchad dans le domaine religieux, c'est parce que Nord et Centre sont regroupés dans l'appellation «Nord »et que l'islam y prédomine à 95%. Au Sud, en revanche, chrétiens et animistes sont fortement majoritaires. Pourtant, le Nord et le Centre réunis ne comptent pas uniquement des musulmans: on y trouve des poches de populations non islamisées comme les Hadjeraï dans les régions montagneuses du Guéra36.De même, tout le Sud n'est pas uni en bloc par la chrétienté ou l'animisme: on y compte des populations musulmanes comme les Kotoko, Kanouri, Niellim dans le Bas-Chari et les Arabes du Salamat. En conclusion, le Tchad s'avère être un pays fortement contrasté et diversifié, tant du point de vue géographique, humain, socio-économique que religieux. Cette situation n'implique pas nécessairement un cloisonnement entre les homInes et les régions et encore moins une nette césure nord-sud. La diversité est source de richesse, de complémentarité et d'échanges. L'histoire du Tchad rend compte de ces liens séculaires sociaux, commerciaux, familiaux, par-delà les barrières linguistiques, ethniques ou religieuses. Certes, 1'histoire rappelle aussi des périodes plus douloureuses faites de rivalités, de guerres entre royaumes sahéliens, d'esclavage et de razzias3? Les conflits qui ont frappé le Tchad depuis l'indépendance ont provoqué de profondes blessures et des ruptures. Il n'est cependant pas possible de séparer d'un seul trait le Tchad en deux38 : les clivages nord-sud se recoupent, s'imbriquent parfois ou se superposent sans que leurs lÎlnites respectives ne coïncident parfaitement. Il est vrai que les disparités sociales et économiques existent, que des antagonismes ou rivalités persistent
35

36BUIJTENHUIJS Robert: op. cit. p. 45
37

ATLASECODU MONDE: op.cit. p. 202 YEWAWA GBIAMANGO: «Les conflits tchadiens» Thèse de doctorat d'Etat en

Science politique, Université de Paris X, sous la direction de Jack Lang, 1988, p. 27 38MAGNANT Jean-Pierre: « Tchad: crise de l'Etat ou crise de Gouvernement? » in : MEDARD Jean-François (Dir) «Etats d'Afrique noire: formations, mécanismes, crise» Paris, Karthala, 1991, p. 186 24

entre le Nord et le Sud du pays. Cependant, il serait bien difficile d'établir par où passe la ligne de césure nord-sud; les deux parties distinctes sont reliées entre elles par le Centre qui fait fonction de zone de transition ou de tampon ayant toute son importance. Comme le pensent beaucoup de Tchadiens39, l'idée d'un conflit pérenne « Nord-Sud» au Tchad relève du fatalisme. Les conflits sont le plus souvent politiques (et non ethniques ou religieux) du fait des élites exacerbant ou exploitant les différences ethniques, économiques ou religieuses pour mieux assouvir leurs calculs politiciens.

39

CENTRE CULTUREL AL-MOUNA, op.cit. p. 13 25

II. METHODOLOGIE
«Ce qui caractérise le discours scientifique, ce n'est pas qu'il atteigne «au vrai », mais qu'il accède à une meilleure capacité d'élucidation grâce à des méthodes susceptibles à la fois d'affiner le regard et d'identifier les conditions de validité des résultats de la recherche. Le savoir savant, en effet, n'est jamais une « photographie du réel» mais une interprétation conditionnée par l'emploi des paradigmes retenus, des concepts mis en œuvre, des techniques d'investigation utilisées» 40. La démarche scientifique est jalonnée de problèmes méthodologiques: il convient tout d'abord de se poser la question du « choix des paradigmes» 4\ c'est-à-dire d'un «système de propositions fondamentales, de pratiques scientifiques et de méthodes d'investigation dont l'acceptation conventionnelle, dans tout ou partie de la communauté savante, constitue une tradition de recherche» 42. Il s'agit ensuite d'élaborer des hypothèses de recherche et d'utiliser les concepts appropriés. La recherche suppose l'identification d'un problème ou encore « la mise en place d'un système de questionnement autour d'une énigme à déchiffrer43. C'est ce qui, dans le langage contemporain s'appelle «construire l'objet ». Les problèmes méthodologiques apparaissent enfin au niveau des techniques d'investigation. Toute réflexion méthodologique doit affronter le problème de ce que signifie « comprendre» 44.Emile Durkheim privilégie la recherche des causes45. Celle-ci consiste à la mise en évidence de rapports de nécessité entre deux phénomènes de sorte que« si A..., alors B... ». Les sciences sociales ont recours à une autre
40

HERMET Guy, BADIE Bertrand, BIRNBAUM Pierre, BRAUD Philippe: « Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques» Paris, A. Colin, 1994,p.157 41 Paradigme: «L'historien des sciences et épistémologue Thomas Kuhn utilise le terme de paradigme d'une façon originale pour rendre compte de la manière dont se développent les sciences. Dans son ouvrage « Structure des révolutions scientifiques» (traduction française, Paris, 1972), il définit comme paradigme de la science à une époque donnée «un ensemble de convictions qui sont partagées par la communauté scientifique mondiale ». Paris, Encyclopedia Universalis, 1996, p. 2726 42HERMET Guy... : « Dictionnaire... » op.cit p. 158 43HERMET Guy... : « Dictionnaire... » op.cit p. 158 44HERMET Guy. .. : « Dictionnaire. .. » op.cit p. 160 45 DURKHEIM Emile: «Les règles de la méthode sociologique», Paris, PUF, 1990 (réédition) 27

modalité d'explication qui consiste à dégager des lois impliquant une certaine prédictivité des phénomènes: lois générales de l'Histoire, (Tocqueville, Marx) ou lois dégagées dans des domaines circonscrits. Cependant, l'extrême complexité en sciences sociales ne permet pas de parler de lois autres que tendancielles ou probabilistes46. Enfin, comprendre peut signifier « ce qui fait sens» pour les agents sociaux, comme le souligne Max Weber47 précisant qu'aucune interprétation valide ne peut se construire sur la méconnaissance des «représentations que les acteurs se font de leur activité sociale, des intentionnalités subjectives qui sont les leurs, des significations culturelles et psychologiques qu'ils y attachent »48. A. La question du choix des paradigmes Qu'il s'agisse de violence politique, de conflits politiques internes, de conflit inter-étatique, de conflit régionalisé et internationalisé, l'Etat, en l'occurrence celui du Tchad, est fortement concerné ou impliqué. Il importe donc de rechercher, dans les grilles d'analyse valides au cours de la période 1960-2005 les éléments capables de dévoiler, au-delà des apparences, la réalité de l'Etat africain postcolonial. Différentes méthodes d'analyse de l'Etat en Afrique apparaissent successivement au cours de ces quarante dernières années. Ce sont autant de paradigmes qui interviennent en quatre phases distinctes. La première, dans les années 1960, est dominée par l'analyse politico-juridique ou institutionnaliste qui, en raison de son formalisme, finit par montrer des limites. La seconde, dans les années 1960-70 est caractérisée par les théories développementaliste et dépendantiste qui, en tant que tentatives d'explication trop globales et extérieures aux sociétés africaines, sont en définitive écartées. La «troisième vague» 49 contestant les deux précédentes et survenant en France dans les années 1980, propose un retour à l'interne et la découverte du « politique par le bas» qui voit sa consécration dans l'ouvrage de Jean-François Bayart : «L'Etat en Afrique. La politique du ventre» en 19895°. Parallèlement, Jean-François Médard remet en lumière la thèse webérienne du patrimonialisme pour tenter d'expliquer le politique en Afrique. Cependant, les transformations politiques
46

HERMET Guy... : « Dictionnaire... » op.cit p. 161 47 Max WEBER: économiste et sociologue allemand (1864-1920) promoteur d'une sociologie « compréhensive» utilisant des « types-idéaux ». 48HERMET Guy... : « Dictionnaire... » op.cit p. 161 citant Max Weber: « Essais sur la théorie de la science» Paris, Plon (traduction), 1965 49 MEDARD Jean-François: «L'Afrique et la science politique» in: COULON Christian, MARTIN Denis-Constant (Dir) : «Les Afriques politiques» Paris, La Découverte, 1991,p.278 50BA YART Jean-François: «L'Etat en Afrique. La politique du ventre» Paris, 1989, 439 p. 28

qui se manifestent au tournant des années 1990 en Afrique, avec les transitions et les tentatives de démocratisation des régimes politiques, prennent de cours les théoriciens. Si bien que la science politique africaniste connaît dans les années 1990 une «remise en cause méthodologique »51 et recherche de nouveaux paradigmes pour mieux saisir les défis auxquels les Etats et les sociétés se trouvent confrontés.

1. L'analyse institutionnaliste
La plupart des travaux publiés dans les années soixante sont marqués par l'influence du droit de par les conditions d'émergence de la science politique dans les universités françaises. Très souvent, ils s'attachent à la description des structures juridiques et des mécanismes constitutionnels, même s'ils consacrent quelques développements à la présentation des régimes politiques52. Les auteurs, en tant que politistes de formation juridique, sont naturellement conduits à utiliser leurs méthodes d'analyse et les concepts qui leur sont familiers. Ils privilégient les phénomènes d'intégration nationale et de construction institutionnelle ainsi que certains éléments des systèmes politiques. Ils considèrent que les partis uniques, les élites modernes, les armées nationales constituent les principaux facteurs de transformation sociale. Pourtant, une « première carence des études de science politique consacrées à l'Afrique est l'importance démesurée accordée aux éléments qui semblent constituer a priori le cadre de tout système politique. Le modèle de référence est celui de l'Etat-nation moderne. On ne recherche que rarement l'impact ou la signification de ces institutions dans la société. Cette approche est présentée comme l'élément constitutif du politique. Or, si l'Etat existe sur le papier, il ne dépasse pas, aux yeux du sociologue, le stade de projet; son impact sur la société étant virtuel et non réel »53. La seconde carence tient à ce que 1'« analyse institutionnaliste, envisageant les institutions à partir de ce qu'elles prétendent être, voit son intérêt fortement diminué dès lors que l'on s'aperçoit que la réalité diffère visiblement du
51BOURMAUD Daniel: «La politique en Afrique », Paris, Montchrestien, 1997, p. 131 et 133 52GONIDEC Pierre-François:« Les Constitutions des Etats membres de la Communauté» Paris, Sirey, 1959 LA VROFF Dimitri-Georges; PEISER Gustave: « Les Constitutions africaines: l'Afrique noire francophone et Madagascar» Paris, Pedone, 1961 MABILEAU Albert, MEYRIAT Jean (Dir) : «Décolonisation et régimes politiques en Afrique noire» Paris, Presses de la FNSP, 1967 MERLE Marcel: « L'Afrique noire contemporaine» Paris, A. Colin, 1968 53COULON Christian: « Système politique et société dans les Etats d'Afrique noire. A la recherche d'un cadre conceptuel nouveau» Revue francaise de science politique, 1972, p. 1052 29

droit »54.Faute de reconnaître la spécificité du politique en Afrique et ses liens avec des sociétés autres qu'occidentales, les politistes institutionnalistes se trouvent devant une impasse. Ces limites favorisent l'essor temporaire des théories développementaliste et dépendantiste. Le succès du développementalisme au lendemain des indépendances s'explique par l'inaptitude des méthodes et concepts de la science politique africaniste55 classique à pouvoir rendre compte des problèmes du tiers monde.

2. L'analyse développementaliste
Par leur nature globalisante, les théories développementaliste et dépendantiste peuvent être rapprochées l'une de l'autre. Ces approches, nord-américaine pour la première et latino-américaine pour la deuxième, influencent grandement les travaux en langue française. Au départ, des théoriciens américains56 n'hésitent pas à transposer la notion de développement économique au domaine politique. Selon eux, aux diverses étapes de la théorie du développement conçue par Rostow57 correspond une échelle de développement politique: despotismes archaïques, dictatures modernisées, délTIocratiespluralistes. Dans ce contexte, les pouvoirs autoritaires se justifient, car ils semblent les mieux en mesure de mobiliser les ressources en vue de « rattraper les retards »58.Dans cette optique, l'Etat incarne l'instrument, « le levier du changement ». Le changement est présenté comme un processus cumulatif à la lumière des conceptions occidentales. Le basculement dans la prospérité économique et la démocratie résultent, selon les schémas développementalistes, de combinaisons variables qui sont autant de prérequis59. C'est ainsi que les identifications et allégeances traditionnelles, les solidarités communautaires, les pratiques économiques endogènes sont perçues de
54

MARCRESIN Philippe: « Science politique et développement. Un lent maisfécond

mûrissement» in: CROQUET Catherine, DOLLFUS O., LE ROY Etienne, VERNIERES M. : « Etat des savoirs sur le développement. Trois décennies de sciences sociales en langue française» Paris, Karthala, 1993, p. 98
55

L'expression est de Gérard CONAC : « L'Afrique et la sciencepolitique» Mondes et

cultures, XLI, 20 novembre 1981, p. 711-733 56ALMOND G. A., COLEMAN James, « The politics of developing areas» Princeton University Press, 1960; ALMOND G.A., PAUWELL B.: «Comparative Politics: A Developmental Approach» Boston, Little Brown and Co, 1966 57ROSTOW Walt Whitman, économiste américain né en 1916. Il publie: « Les étapes de la croissance économique» Paris, Seuil, 1960 (traduction). Les étapes sont les suivantes: société traditionnelle, conditions préalables au démarrage, démarrage, marche vers la maturité, ère de consommation de masse. 58MARCHESIN Philippe: op.cit p. 100 59BOURMAUD Daniel: op.cit p. 49
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l'extérieur comme des freins aux transformations nécessaires. Les différences culturelles observées ici et là représentent une «résistance obscurantiste» susceptible de s'effacer sous la «poussée de la modernité» importée d'Occident. En définitive, la théorie développementaliste se caractérise par une tendance excessive à la globalisation, gommant la diversité des sociétés du Sud. « La science politique ne s'y décline que de manière universaliste, selon l'étalon de la modernité nord-américaine »60. Cette vision teintée d'ethnocentrisme suscite de nombreuses critiques. Tout d'abord, en légitimant les autoritarismes par les impératifs de la modernité, le développementalisme n'a pas toujours su éviter les pièges inhérents aux modèles d'interprétation totalisants61. Les développementalistes ne s'étonnent ni de la personnalisation ni de la concentration du pouvoir politique africain. Le recours à la coercition, le culte du chef considéré comme l'artisan de l'unité à construire et l'arbitre des valeurs entre tradition et modernité, apparaissent à ces politistes comme inéluctables mais provisoires, les progrès de la modernisation devant ouvrir la voie à une libéralisation par étapes62. Ensuite, du point de vue de son rapport aux valeurs, le développementalisme dérive, chez certains auteurs, vers une conception prométhéenne des sociétés: les typologies esquissent un sens de l'Histoire dont l'implacable mouvement conduit au stade suprême constitué par le couple « démocratie-marché» incarné par le modèle américain. Dans la dialectique de la tradition et de la modernité, il privilégie la seconde, ne voyant dans la première qu'un obstacle à l'émergence des indispensables transformations63. Or, comme le montre C. Coulon, il semble erroné de raisonner à partir d'un dualisme rigide, tradition et modernité ne formant pas des entités entretenant des relations à sens unique64. Finalement, en affirmant que le champ politique émerge d'une seule matrice (d' inspiration occidentale), les théoriciens du développement se voient contredits par les faits. Les Etats du Sud, dans leur diversité, construisent une vie politique qui, loin de renvoyer à un canon universel et unique, met en avant des mécanismes d'invention du politique. Par ailleurs, les développementalistes se sentent contraints de prendre acte des mauvaises performances des régimes
60

61BOURMAUD Daniel: op.cit p. 51 62CONAC Gérard, op.cit p. 721 63 Seuls certains auteurs comme David Apter rejettent la dichotomie simpliste entre tradition et modernité et pensent que plusieurs politiques de modernisation seraient possibles: les politiques de mobilisation autoritaires, centralisatrices et animées par une idéologie officielle et les politiques de conciliation respectant certaines diversités de groupes et se nourrissant de compromis et de négociation. CF: CON AC Gérard, op.cit p.721, citant D. APTER: «The Politics of Modernization» Chicago, University of Chicago Press, 1967 64COULON Christian: « Système politique » op.cit p. 1049-1073 31

MARCHESINPhilippe: op.cit p. 100

autoritaires, que ce soit sur le plan politique, économique et social. Dans les faits, il s'avère que ce n'est pas parce que l'Etat est autoritaire qu'il devient nécessairement efficace.

3. L'analyse dépendantiste
La notion de dépendance est conçue en Amérique latine (ou par des chercheurs latino-américanistes) puis appliquée à l'Afrique par des économistes, dans un premier temps65. Elle reçoit un large écho en France et dans d'autres pays francophones au cours des années 1960-7066.Cette approche militante entend réagir contre l'optimisme du développementalisme. Dans son ouvrage« Le développement du sous-développement »67 A.G. Franck affirme que l'irruption des régimes militaires, la violence, la paupérisation, la corruption ne sont pas de simples étapes malheureuses sur la voie du développement politique mais le produit de la dépendance vis-à-vis de l'impérialisme68. Les premiers travaux insistent sur la dépendance économique et ses effets pervers: détérioration des termes de l'échange, exploitation des Etats périphériques contraints de s'insérer dans le capitalisme mondial. Contrairement à la vision développementaliste, la théorie de la dépendance n'envisage pas le sous-développement et le développement comme deux stades successifs mais comme deux fonctions opposées d'un même système. Elle souligne le caractère global de la dépendance dans le cadre du système international. L'accent est mis sur le caractère planétaire de l'opposition entre la bourgeoisie impérialiste et ses alliés locaux aux classes ouvrières et paysannes exploitées de par le monde69. Politiquement, l'approche dépendantiste est développée par tout un courant de la science politique africaniste qui s'attache à souligner l'absence d'autonomie des nouveaux Etats dominés par l'impérialisme et le néocolonialisme. Sur le plan politique interne, le thème de l'intégration nationale est critiqué comme visant à désamorcer l'opposition fondamentale entre les masses et les élites et à faire porter aux diversités ethniques la responsabilité de l'antagonisme entre exploiteurs et exploités 70.
65

C'est le cas d'AMIN Samir : « Le développement inégal» Paris, éditions de Minuit, 1973 66DUMONT René: « L'Afrique noire est mal partie» Paris, Seuil, 1966 BENDT Yves: « Idéologie des indépendances africaines» Paris, Maspéro, 1969 ZIEGLER Jean: « Main basse sur l'Afrique» Paris, Seuil, 1978 CAMPBELL B. : «Eléments pour la révision des thèses marxistes de l'impérialisme en fonction du rôle de l'Etat et de l'établissement des rapports néo-coloniaux» Etudes internationales, vol. VIII, n03, septembre 1977, p. 429-446 67FRANK A.G. : « Le développement du sous-développement» Paris, Maspéro, 1970 68MARCHESIN Philippe: op.cit p. 102 69AMIN Samir : op. cit. p. 316-317 70CONAC Gérard, op. cit. p. 726
32

La sociologie politique de la dépendance place, quant à elle, le concept d'Etat au centre de ses analyses. L'Etat n'est pas le formateur de la nation que définissent les fonctionnalistes 71 et les développementalistes. L'Etat est un appareil de contrainte, le continuateur du pouvoir colonial. C'est un ensemble regroupant l'armée, la police, l'administration, manipulant les moyens de communication et dissimulant sa propagande dans une idéologie plus ou moins structurée. C'est par cet Etat que se consolide et se perpétue le contrôle oligarchique des masses72. L'Etat est aussi l'enjeu de la dynamique politique interne: c'est lui qui permet d'accéder à la puissance et à la richesse. A l'extérieur, la puissance tutrice ne peut rester insensible à ces conflits: elle cherche à les utiliser ou à les maîtriser en fonction de sa propre stratégie. Le néocolonialisme soutient et tolère les despotes qui lui paraissent complaisants et utiles73.L'Etat tuteur, s'il ne veut pas laisser sa place à un concurrent, doit agir à terrain découvert, d'où la recrudescence des interventions militaires, notamment françaises. La dépendance est aussi prise en compte de manière réaliste par des auteurs qui raisonnent en fonction des données contemporaines de la géopolitique mondiale. Ce qui intéresse ce courant, c'est la rivalité de deux hégémonies politiques, l'antagonisme des Etats-Unis et de l'Union Soviétique dans la recherche de l'extension de leur zone d'influence. Selon cette thèse, l'Afrique décolonisée est l'enjeu et le champ privilégié de la guerre froide. Dans cette partie impitoyable, les superpuissances disposent de pions: les pays africains74. La théorie de la dépendance tend donc elle aussi à une globalisation excessive, occultant à l'instar des excès du développementalisme, les particularités du Sud. Le déterminisme économique postulé à l'échelle internationale masque la vitalité des sociétés africaines ainsi que la part d'autonomie des acteurs africains. La multiplicité des héritages précoloniaux, les singularités historiques sont gommées au profit d'une «homogénéité par aplatissement »75. La principale limite de l'analyse dépendantiste tient donc à son aspect caricatural, le cadre formel négligeant la complexité des situations propres à chaque pays. La seconde critique est liée à l'idéologie, en l'occurrence marxiste, qui soustend bon nombre de ces thèses et qui retire le caractère scientifique de certaines argumentations. Il convient toutefois de distinguer dépendantisme et marxisme et de ne pas nier certains Illécanismes de la dépendance, étant entendu que « la dépendance du
71

72

EASTON David: «Analyse du système politique» Paris, A. Colin, 1974, 488 p.

73 CONAC Gérard, op. cit. p. 726 74 LAÏDI Zaki : « Les superpuissances et l'Afrique rivalité» Paris, La Découverte, 1986 75 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 45 33

CONACGérard, op. cit. p. 726

(1960-1985).

Les contraintes

d'une

continent africain est un fait, mais qu'il serait illusoire de voir dans ces réalités l'explication ultime des phénomènes politiques en Afrique» 76. Dans les années quatre-vingts, dans leur recherche d'une méthode d'analyse du politique en Afrique, les chercheurs veulent dépasser le triple obstacle des approches institutionnaliste, développementaliste et dépendantiste. A ce stade, ils rejettent à la fois une conception trop étroite du politique et une conception privilégiant exagérément les dynamiques du dehors. 4. Le «politique par le bas» et la «sociologie historique de l'Etat» en Afrique L'appellation «politique par le bas» se veut une méthode d'analyse des sociétés africaines en même temps qu'une théorie sociale et politique »77. Considérant avec Marcel Mauss78 le politique comme «un fait social total », elle se refuse à en faire un monopole disciplinaire relevant de la seule science politique. Sont ainsi associés à l'entreprise de recherche l'ensemble des spécialistes des sciences sociales: historiens, géographes, linguistes, sociologues, anthropologues, politologues. Inaugurée en France avec le lancement de la revue Politique africaine en 1981, le « politique par le bas» se dote d'outils et de références théoriques inspirés d'auteurs emblématiques de l'analyse des sociétés occidentales, tels que Michel Foucault et Antonio Gramsci79. Le « politique par le bas» conteste « l'image délibérément moniste des régimes africains» en vertu de laquelle l'accent est mis sur « la domination politique qui s'exerce à l'encontre des masses présumées passives ou tout au moins impuissantes» 80. Ce courant accorde une attention prioritaire aux mécanismes par lesquels les dominés manifestent leurs «capacités d'innovation, de résistance et de contestation de l'ordre établi ». En d'autres termes, le politique par le bas cherche à restituer les « dynamiques propres» des sociétés africaines non plus passives mais actives, non seulement «objets mais sujets et productrices
BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 52 77BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 46 78 Marcel MAUSS: le père de l'anthropologie française (1872-1950) 79 Michel FOUCAULT: philosophe français né en 1926 a publié notamment: «Les Mots et les choses» (1966), « Surveiller et punir. Naissance de la prison» (1975) Antonio GRAMSCI: (1891-1937) membre du Parti communiste italien, arrêté en 1926, apporte par sa théorie du prolétariat et ses écrits en prison, une contribution importante à l'histoire et à la pensée marxistes. 80 BAYART Jean-François: «Le politique par le bas en Afrique. Question de méthode» Politique africaine, n01 janvier 1981, p. 53 34
76

d'Histoire »81. Le fait politique est alors appréhendé en dehors du champ traditionnel de la science politique. L'observation du terrain: la rue, la mosquée, le marché... en prise directe avec la société, nourrit cette nouvelle approche du politique. Le concept de « modes populaires d'action politique» (MPAP) créé en 1980 par Jean-François Bayart s'interroge sur la face cachée des situations politiques, délaissant les tenants du pouvoir au profit des acteurs subordonnés. Ces pratiques de «déconstruction des autoritarismes» amènent les politistes à s'intéresser de plus en plus à des «objets politiques non identifiés» (OPN!), selon l'expression de Denis-Constant Martin, comme la musique, la sorcellerie, la religion... Le politique par le bas draine dans son sillage un grand nombre de travaux et culmine en 1989 avec la publication de «L'Etat en Afrique. La politique du ventre» de Jean-François Bayart. Certains points sont reprécisés ou développés ensuite dans l'ouvrage collectif: «Le politique par le bas en Afrique noire »82. Pour J.-F. Bayart, il importe de rompre avec les conceptions occidentalocentrées qui, à un titre ou à un autre ont prévalu jusque-là dans l'analyse du politique en Afrique. Il convient de procéder à une sociologie historique de l'Etat africain, seule à même de mettre en évidence l'originalité des processus politiques au sud du Sahara ou 1'« historicité propre» des sociétés africaines, selon l'expression de l'auteur. Considérant que les Etats africains contemporains sont sensiblement altérés par rapport à leur souche européenne, J.-F. Bayart voit dans l'Etat subsaharien une construction originale autour d'un « bloc historique postcolonial» 83. Reprenant les concepts du marxiste italien Antonio Gramsci, J.-F. Bayart cherche à montrer les scénarii d'une « nouvelle hégémonie» où s'affrontent les différentes élites traditionnelles et modernes. Entre les scénarii extrêmes de la « modernisation conservatrice» caractéristique du Nigeria et de la « révolution sociale» typique du Rwanda, l'auteur envisage un scénario intermédiaire autour duquel se fonde, dans la plupart des cas, l'ordre politique africain: celui de l' «assimilation réciproque des élites» 84. L'Etat devient ainsi le «lieu primordial d'engendrement de l'inégalité ». Par les ressources auxquelles il donne accès, l'Etat aiguise les convoitises et la compétition exacerbée des acteurs, du haut comme du bas. En somme, l'auteur voit dans la corruption la clé explicative du politique en Afrique.

81 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 53 82BAYART Jean-François, MBEMBE Achille, TOULABOR Comi : « Le politique par le bas en Afrique noire. Contributions à une problématique de la démocratie)} Paris, Karthala, 1992, 268 p. 83BAYART J.-F. : « L JEtaten Afrique... )}op.cit p. 241-256 84BAYART J.-F. : op.cit p. 193-226

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Récusant les conceptions trop étroitement institutionnelles, J.-F. Bayart avance l'expression d'« Etat-rhizome ». Comprendre l'Etat revient, selon lui à se déplacer en direction du terreau social sur lequel il se fonde, c'est-à-dire cette multiplicité protéiforme de réseaux dont les tiges souterraines relient les points épars de la société85. Cette conception de l'Etat en Afrique ne manque pas de susciter interrogations et critiques, tant internes et qu'externes à ce courant africaniste. Sur la forme tout d'abord, Robert Buijtenhuijs, initialement proche de ce courant, s'étonne de l'utilisation de formules telles que les « « modes populaires d'action politique» qu'il qualifie d'appellations-gadgets pour nommer des «phénomènes connus depuis longtemps »86, le tout étant noyé dans un « langage hermétique et codé inaccessible au profane ». Sur le fond ensuite, le concept d'Etat tel qu'il est utilisé renvoie à une « perception extensive de l'Etat» 87, à une dilatation du concept au point que l'Etat devient imprécis quant à son domaine et à ses frontières. Il en résulte une « dilution du concept» 88,ce qui fait dire à Cristopher Clapham que, vu sous cet angle, « l'Etat en Afrique a peu à dire sur lui-même »89. Une autre critique de fond a trait, selon Daniel Bourmaud, à la marginalisation du rôle des institutions dans le fonctionnement des autoritarismes90. Or, l'autoritarisme n'est pas seulement un mode de domination; c'est aussi une technique de pouvoir pour s'y maintenir. En outre, l'importance accordée à la symbiose entre la société et les détenteurs du pouvoir à travers la fonctionnalité des relations de clientèle, semble excessive. Non seulement, elle relativise les mécanismes d'exploitation et de domination au point de les estomper, mais elle ignore ou feint d'ignorer à quel point les sociétés africaines sont touchées par une misère à courbe exponentielle dans toutes les couches sociales des villes et des villages. En réalité, L'Etat,
BAYART J.-F. : « L'Etat postcolonial vit comme un rhizome, comme un ensemble de tiges souterraines dont les parties aériennes, les institutions politiques, sont moins importantes que les racines adventives, leurs correspondances multiples avec les diverses forces sociales et notamment dans les provinces, les hiérarchies des terroirs historiques. En même temps que la coercition dont il fait volontiers usage, il repose sur des négociations et des compromis permanents entre toutes ces forces; en d'autres termes, il reste étroitement tributaire des performances individuelles de ses acteurs ». CF : « L'Etat» in : « Les Afriques politiques », op.cit. p. 218 86BUIJTENHUIJS Robert: « Les hauts et les bas de la politique par le bas» Politique africaine, n046, juin 1992, p. 150-153 87BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 56 88BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 56
89 85

90BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 57

Cité par BOURMAUDDaniel: op.cit. p. 56
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politique du ventre surestime la couverture des pratiques clientélistes dans la société. De plus, s'agissant du phénomène d'accumulation, à la base de la corruption, il faut rappeler que le mode de production locale en Afrique précoloniale repose sur une économie de subsistance et non sur une économie d'accumulation. Cette dernière fait son apparition au cours du processus historique de rentes minières, agricoles et pétrolières lié à la colonisation. Le mécanisme d'accumulation n'est donc pas une spécificité historique de l'Afrique. Une critique de la notion d' « historicité propre» des sociétés africaines vue par J.-F. Bayart est faite de l'extérieur par Bertrand Badie 91 et par Mwayila Tshiyembe92. Selon ce dernier, J.-F. Bayart est un adepte de l'école de la « table rase », quoi qu'il s'en défende, puisqu'il nie l'idée d'Etat traditionnel ou précolonial africain. I.-F. Bayart écrit en effet: « L'idée d'une culture africaine qui présiderait à une organisation de la société et à une conception du pouvoir spécifiques s'en trouve aussitôt ruinée, bien qu'elle figure en bonne place dans le sottisier contemporain »93. I.-F. Bayart poursuit: la dynamique de l'Etat contemporain en Afrique noire est « orpheline d'une grande tradition étatique similaire à celles de l'Occident, de l'Asie Centrale, de l'Extrême Orient ». Ce qui lui fait conclure que «l'Etat instauré par le colonisateur ad' emblée fait l'objet d'appropriation de la part des peuples qu'il s'était soumis. D'une part, il a été investi par les acteurs sociaux autochtones au mieux de ce qu'ils pensaient être leurs intérêts. De l'autre, il a été interprété par ceux-ci en fonction de leurs représentations culturelles. De ce double point de vue, l'Etat contemporain en Afrique est doté d'une historicité propre »94. Pour M. Tshiyembe, I.-F. Bayart pense, de façon ethnocentrique, que l'Afrique n'a de salut qu'en demeurant l'otage de l'Etat postcolonial95. Or, l'Afrique en général et le Tchad en particulier connaissent dès l'époque précoloniale des formes de pouvoir variées comprenant des sociétés à pouvoir minimal, des chefferies politisées et des Etats, monarchies ou sultanats. Finalement, comme le souligne D. Bourmaud: «en voulant redresser une approche du politique trop exclusivement centrée sur une conception occidentalisée de la science politique privilégiant les structures au détriment des

BADIE Bertrand: « L'Etat importé. L'occidentalisation de l'ordre politique» Paris, Fayard, 1992, p. 223-225 92 TSHIYEMBE Mwayila: «La science politique africaniste et le statut théorique de l'Etat africain: un bilan négatif» Politique africaine, n071, octobre 1998, p. 109-132 93 BAYART Jean-François: CF : « L'Etat» in : «Les Afriques politiques », op.cit. p. 214 94BAYART J-F. : op.cit. p. 214 95TSHIYEMBE Mwayila, op.cit. p. 113
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sociétés, la politique par le bas est probablement allée trop loin »96en sens inverse97. Pour Daniel Bourmaud, «la politique est par définition, le lieu de jonction entre des gouvernants et des gouvernés; l'un n'a de sens que par rapport à l'autre; le haut et le bas ne peuvent s'exclure ». Dans ces conditions, l'auteur constate que: «l'observateur se trouve, dès lors, privé d'un outil d'analyse nécessaire à la compréhension du politique aujourd'hui en Afrique »98. 5. Le néopatrimonialisme Les échecs, tant de l'Etat africain postcolonial que des paradigmes utilisés pour l'appréhender orientent progressivement la réflexion sur la nature de cet Etat. Parallèlement aux interprétations anthropologiques de J.-F. Bayart sur le clientélisme ou la corruption, Jean-François Médard trouve une explication du politique en Afrique dans le néopatrimonialisme99. Selon Max Weber, « le patrimonialisme est un concept élaboré pour définir un type de domination traditionnelle dans lequel l'administration et ses agents tendent à être la « propriété» du détenteur du pouvoir. Celui-ci jouit alors d'un droit personnel absolu, tant sur les biens que les personnes, exerce ses prérogatives sur le mode de l'arbitraire et du favoritisme, tout en construisant sa puissance en s'appuyant sur des esclaves, des colons ou des mercenaires» 100. Le patrimonialisme repose sur une confusion du public et du privé de la part du titulaire du pouvoir. Dans son chapitre consacré aux «types de domination distingue trois: la domination traditionnelle, la domination la domination charismatique. Ce qui les différencie, légitimation mis en œuvre. La domination traditionnelle coutumes sanctionnées par leur validité immémoriale », Max Weber en légale-rationnelle et c'est le mode de se fonde «sur des et par l'habitude

96BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 139 97 COURADE Georges: «Les paris et les ajustements de Politique africaine », Politique africaine, n061, mars 1996, p. 3-5. La revue Politique africaine elle-même, sous la plume de Georges Courade affirme qu'après quinze ans de publications, elle est à la « recherche d'un ajustement» ; il parle de « remettre sur le métier l'ouvrage» et se demande: « N'avons-nous pas cédé à certaines modes intellectuelles» ? 98BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 138 99 MEDARD Jean-François:« L'Etat néo-patrimonial en Afrique noire» in: J.-F. MEDARD (Dir) : «Etats d'Afrique noire: formations, mécanismes et crises» Paris, Karthala, 1991, p. 323-353 100 WEBER Max: «Economie et société» Paris, Plon, 1971 cité par HERMET G., BADIE B., BIRNBAUM P., BRAUD Ph. : «Dictionnaire de la science politique... » op. cit. p. 211 38

enracinée en I'homme de les respecter» 101. domination légale-rationnelle est La liée à la prééminence de l'Etat moderne. La domination charismatique se situe à un niveau de plus forte implication affective. Le leader démocratique ou traditionnel peut compter pour s'imposer sur cette « remise de soi» qui pousse les assujettis à l'abandon né de l'enthousiasme, de la nécessité ou de l'espoir. Le néopatrimonialisme proposé par J.-F. Médard vise à donner une interprétation du politique ou de l'Etat à partir de ces catégories webériennes de domination. Le préfixe néo leur permet de dépasser les configurations historiques à partir desquelles M. Weber construit ses types-idéaux. Pour J.-F. Médard, le néopatrimonialisme est une variante du patrimonialisme. Ce n'est pas un type-idéal mais un type mixte qui renvoie à la forme la plus couramment rencontrée de l'Etat africain postcolonial. Ce dernier se caractérise par son « hybridation », c'est-à-dire par son mélange de traits patrimoniaux et néopatrimoniaux. «Le néopatrimonialisme correspond donc à une situation de dualisme où l'Etat se caractérise par un phénomène de patrimonialisme et de bureaucratisation » 102. Les paradigmes de la politique du ventre chez J.-F. Bayart et du néopatrimonialisme chez J.-F. Médard conduiraient à identifier les invariants, les caractéristiques propres de l'Etat africain. La confusion qui s'opère entre le domaine public et privé, la perméabilité des frontières entre le politique et l'économique, les mécanismes d'accumulation résulteraient, selon ces auteurs, d'une spécificité du pouvoir en Afrique. Face à ces analyses, des critiques apparaissent. Tout d'abord, M. Tshiyembe remarque qu' «en dehors du royaume du Lesotho et de l'empire d'Ethiopie Gusqu'en 1974), aucun autre Etat d'Afrique noire n'est dirigé par un chef traditionnel ou fondé sur une domination traditionnelle selon le canevas de Max Weber »]03. Il est donc difficile de qualifier l'Etat postcolonial de néopatrimonial. Dans ce prolongement, le même auteur regrette que J.-F. Médard n'ait pas davantage prêté attention à une variante de la domination patrimoniale prévue par Max Weber: le sultanismeI04. En effet, la domination patrimoniale repose sur un pouvoir personnel qui s'appuie sur un mélange de tradition et d'arbitraire. Mais quand la domination patrimoniale, dans la manière dont elle est administrée, se meut principalement dans la sphère de l'arbitraire non liée à la tradition, Max Weber parle de sultanismel05. Pour M. Tshiyembe, le sultanisme est bien « la toile de fond de ces deux théories de l'Etat, politique
101

102 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 62 103 TSHIYEMBE Mwayila : op. cit. p. 116 104Le sultanisme désigne un système politique de type patrimonial qui, "n'étant pas fondé sur des normes traditionnelles repose uniquement sur l'arbitraire". 105 MEDARD J.-F. : op. cit. p. 326 39

WEBER Max: « Le savant et le politique })

du ventre et de I JEtat néopatrimonial» car l'arbitraire est à la fois «le fondement de la légitimité de l'Etat postcolonial et le fondement de la 06. confiscation de ses ressources» 1 Pour cet auteur, il n'y a aucun lien de cause à effet entre le « devoir moral de redistribution» lié à la culture communautaire africaine et la prédisposition au détournement relevant de la corruption. Ensuite, contrairement à J.-F. Bayart qui croit avoir trouvé l'origine de la corruption dans le passé négro-africain, plus précisément dans « l'invisible »107, le chercheur Yves Mény estime que la corruption émane du système politique. Selon lui, en France par exemple, «la corruption prend appui sur des mécanismes, des valeurs, des règles parfaitement intégrées et légitimées par le système politique» 108.Les affaires politico-judiciaires suivies et débattues par les juges en Europe et ailleurs dans le monde montrent amplement que la corruption n'est pas une spécificité africaine du politique. Par conséquent, devant les limites, les critiques ou le rejet, le cas échéant, des différents paradigmes qui, de 1960 à la fin des années 1990, tentent d'expliquer l'Etat et le politique en Afrique, la vague de démocratisation qui déferle sur le continent surprend plus d'un théoricien. Face à ce constat, Daniel Bourmaud affirme que les transformations politiques en Afrique imposent une « remise en cause méthodologique» et « la recherche de nouveaux paradigmes» 109.Les systèmes politiques doivent être « soumis à réévaluation dans le souci de pouvoir prendre en compte les changements en cours au sud du Sahara» IlO. Devant de tels défis, la présente étude va tenter d'interpréter la violence et les conflits au Tchad, tout au long des quarante-quatre dernières années, dans le cadre des mécanismes liés au pouvoir sans tomber dans les pièges des anciens paradigmes. Elle va essayer de contribuer à l'analyse du présent en cherchant les outils adéquats.

106 TSHIYEMBE Mwayila: op.cit p. 112 107BAYART J.-F. : «L'Afrique invisible» Politique internationale, n070, hiver 199596, p. 287-297 108 MENY Yves: « De la corruption comme objet d'étude» Revue francaise de science politique, août 1993, p. 690-697 et du même auteur: « La corruption de la République» Paris, Fayard, 1992 109 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 131 110 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 133

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B. Hypothèses de recherche et concepts retenus Dans le domaine de la méthodologie, tirer les leçons du passé consiste à opter pour une étude classique de l'Etat et du politique en Afrique. S'intéresser à l'Etat implique de se pencher sur les régimes, les institutions politiques et sur leur fonctionnement. Il ne s'agit pas de revenir à la lecture positiviste ou formaliste des années 1960, lecture que les juristes eux-mêmes récuseraient de nos jours. Il importe plutôt d'identifier les mécanismes de la violence politique qui ont cours dans le cadre des autoritarismes et qui sont à l'origine des conflits au Tchad depuis le début des années 1960. 1. La violence politique: autoritarisme et violence d'Etat

Etant donné que le pouvoir postcolonial en Afrique est le plus souvent classé dans la rubrique des autoritarismes et que le Tchad, qui fait l'objet de cette étude, est gouverné sans discontinuité par des régimes autoritaires depuis l'indépendance, il convient de s'interroger sur la façon dont l'autoritarisme fonctionne au plan des structures institutionnelles. Cette approche doit permettre d'examiner les dynamiques à l'œuvre sur le terrain, notamment en termes d'action et de réaction. Cette analyse de l'autoritarisme souhaite rompre avec les paradigmes développementalistes (qui ne voyaient dans les sociétés que des masses passives face à l'activisme de l'Etat) et dépendantistes (qui s'attachaient à démontrer l'absence d'autonomie des nouveaux Etats et de leurs élites dominés par l'impérialisme et le néocolonialisme). Le régime autoritaire est défini comme un régime politique « caractérisé par le refus de tolérer l'expression publique de désaccords politiques importants. L'opposition légale est donc soit interdite, soit encadrée et surveillée» Ill, dans les limites du parti unique notamment. Un tel régime utilise « la coercition pour se faire entendre et la répression à l'encontre des adversaires déclarés ou supposés» 112. La nature des dirigeants (civils, militaires), le degré de compétition politique (absence de concurrence, concurrence limitée), le respect ou non des libertés (régimes tyranniques qui les nient, autoritarismes tempérés dans leur arbitraire) constituent autant de variables contribuant à faire de l'autoritarisme «une catégorie complexe par essence ». Le dénominateur commun des autoritarismes réside dans les modalités de succession au pouvoir: le titulaire du pouvoir suprême ne quitte ses fonctions que par un processus relevant de la contrainte113.
I11HERMET Guy...: « Dictionnaire de la science politique... » op.cit p. 235 112HERMETGuy... : « Dictionnaire de la science politique... » op.cit p. 236 113 BOURMAUD Daniel: op. cit. p. 70
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Au Tchad, l'autoritarisme se manifeste tout d'abord par le parti unique. Le Parti progressiste tchadien (PPT) puis le Mouvement national pour la révolution culturelle et sociale (MNRC) sous le régime Tombalbaye et, dix ans plus tard l'Union nationale pour l'indépendance et la révolution (UNIR) du Président Habré se révèlent d'emblée comme « un bâillon à l'expression de toute autre force politique authentique capable de contribuer à l'édification nationale» 114. Dès l'éclatement de la première crise politique majeure à propos du partage du pouvoir (1963), le Président Tombalbaye s'appuie sur le parti unique qui lui

octroie tous les pouvoirs coercitifs115. La promptitude et la fermeté de l'action
répressive à l'encontre des dissidents et opposants politiques concourent à donner « un caractère traumatique au règlement de cette crise »116.Puis, l'action répressive se combine avec l'action militaire, cette fois à l'encontre de la rébellion. Parti unique et répression caractérisent les régimes autoritaires «à tendance hypertrophiée» ou à trop grande autorité des Présidents Tombalbaye et Habré, en comparaison avec le régime autoritaire «à tendance hypotrophiée »117c'est-à-dire à l'absence de leadership du général Malloum. S'agissant du critère de succession politique, force est de constater. qu'au Tchad, aucune succession depuis l'indépendance ne se réalise sans violence politique: coup d'Etat de 1975 renversant F. Tombalbaye, coup de force de 1979 renversant le général Malloum, victoire militaire d'Ho Habré en 1982 chassant G. Oueddeï, victoire militaire d'I. Déby en 1990 à l'encontre d'Ho Habré. En définitive, les régimes autoritaires qui se succèdent au Tchad reposent sur la violence politique. Le recours à la violence est instrumental; il vise des cibles déterminées ou des groupes de population; il s'étend peu à peu à l'ensemble du pays. Plus généralement, «les autoritarismes durs» 118 comme ceux des Présidents Tombalbaye et Habré n'hésitent pas à arrêter les gens de façon arbitraire, à les enfermer indéfiniment en prison sans jugement, à torturer, à liquider les suspects sans scrupule. « Tous ces abus font partie des règles du jeu. Ce sont de véritables régimes policiers dans lesquels les services de sécurité et de répression sont les administrations qui fonctionnent le mieux» 119.
114

NEBARDOUM Derlemari: «Le labyrinthe de l'instabilité politique au Tchad»

Paris, L'Harmattan, 1998, p. 90 115LANNE Bernard; «Plaidoyer pour Tombalbaye» Le mois en Afrique (2e Partie) n0251-252, 1987, p. 150 116 NEBARDOUM Derlemari : op. cit. p. 81 117NEBARDOUM Derlemari : op.cit. p. 103. L'auteur utilise cette distinction en se référant à l'hypertrophie de l'exécutif dans les régimes présidentiels et semiprésidentiels. CF : DUVERGER Maurice: « Etudes politiques» Paris, Gallimard, 1967, 564 p. 118 MEDARD Jean-François: «Autoritarismes et démocraties en Afrique noire» Politique africaine, n043, Les chemins de la démocratie, octobre 1991, p. 99 119 MEDARD Jean-François: op.cit. p. 99 42

Dans ce contexte, la violence politique est d'abord la violence d'Etat. Elle est liée aux mécanismes du pouvoir mis en place dans le sillage des indépendances africaines, en vue de la « recherche hégémonique des appareils étatiques» 120. Cette recherche hégémonique implique la structuration du pouvoir de l'Etat autour de la fonction publique, du gouvernement, du parti unique, de l'armée, parfois de forces armées concurrentes. Cette apparente uniformité des processus d'institutionnalisation politique met en jeu des stratégies et des systèmes d'alliances auxquels participe une gamme diversifiée d'acteurs, comme c'est le cas au Tchad. Les membres de l'élite au pouvoir ont tendance à monopoliser les ressources de l'Etat, y compris son potentiel de coercition « pour en assurer la survie ou leur propre survie» 121. Cependant, la violence politique est un concept qui revêt une signification plus large. Il faut retenir, « sous la même définition, les manifestations de la violence d'Etat et les violences contestataires: à la fois parce qu'elles sont fréquemment en interaction mais aussi par souci de neutralité scientifique» 122. Ainsi conçue, la violence politique comprend la violence d'Etat, la contreviolence ou violence contre l'Etat qui est la violence protestataire voire contestataire et la violence à signification politique dans la société du fait des
carences de I'EtatI23.

La violence politique est inhérente à toute vie en société, quelle qu'elle soit. Dans les démocraties européennes occidentalesl24, le concept de violence politique signifie au sens large toute forme de contrôle social. Il s'agit d'une violence faite à des individus contraints de renoncer à la satisfaction de certaines de leurs attentes. C'est une violence structurelle qui produit selon les termes de Johan Galtung «une différence négative entre les possibilités d'accomplissement des individus et leurs réalisations effectives» 125. Cette violence symbolique ne doit pas être confondue avec la violence stricto sensu ou la violence physique. Les systèmes politiques contemporains occidentaux cherchent tous à faire prévaloir la monopolisation, au profit de l'Etat, du recours légitime à la force.
120

LEMARCHAND René: «La violence politique» in: COULON C., MARTIN

Denis-Constant (Dir) : « Les Afriques politiques» op.cit. p. 206 121 LEMARCHAND René: op.cit. p. 206 122 HERMET Guy... : « Dictionnaire de la science politique... » op.cit p. 274 123LE ROY Etienne, VON TROTHA TR. (Dir) : «La violence et l'Etat. Formes et évolution d'un monopole» Paris, L'Harmattan, 1993, 272 p. BERTRAND Michel, LAURENT Natacha, TAILLEFER Michel: «Violences et pouvoirs politiques », Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, 244 p. 124BRAUD Philippe (Dir) : «La violence politique dans les démocraties européennes occidentales» Paris, L'Harmattan, 1993, 415 p. 125 HERMET Guy... : « Dictionnaire... » op.cit p. 273 43

Enfin, en Occident, la violence politique (c'est-à-dire les manifestations de violence de l'Etat et les violences contestataires) peut aussi être envisagée comme menace ou comme recours et constituer une « ressource» qui s'intègre à côté d'autres moyens d'action concomitants dans les logiques de négociation qui traversent la vie politique. L'Etat moderne dispose d'une nette supériorité tant du point de vue technique que symbolique, mais sa violence est censée être utilisée seulement pour faire respecter le droit. De Thomas Hobbes à Carl Schmitt en passant par Max Weber, se déploie une théorie qui fait du pouvoir politique le régulateur des conflits dans la société et le monopolisateur de la violence physique permise. Pour Max Weber, le pouvoir politique se caractérise par le « monopole de la violence physique légitime »126.Tout recours à la force dans les rapports sociaux est donc un défi potentiel à l'autorité de l'Etat qui, le cas échéant, engage rapidement sa légitimité. C'est là la différence fondamentale avec l'usage de la violence physique dans les régimes autoritaires où l'utilisation de la force, c'est-à-dire de la coercition est arbitraireI27 «car issue d'un pouvoir politique illégitime voire illégal, de surcroît inefficace à usage externe car frappée d'incapacité opérationnelle lorsqu'il s'agit de défendre l'intégrité territoriale» 128. Même si de nos jours, « les démocraties européennes occidentales peuvent, à juste titre, passer pour des havres de paix au regard d'autre régions du monde ravagées par une violence ouverte (guerres civiles, tensions ethniques ou religieuses, brutalités policières, défis armés à l'autorité de l'Etat...) le problème de la violence politique mérite une sérieuse attention pour deux raisons »129. D'abord, parce qu'on ne saurait oublier un proche passé particulièrement dévastateur (dont le paroxysme a été la période du nazisme et du fascisme), ensuite parce que la violence politique persiste sous d'autres formes: revendications nationalistes (Ulster, pays basque), réactions xénophobes (Allemagne, Autriche, France, Grande-Bretagne), criminalité mafieuse (Italie), luttes revendicatives (paysannes), terrorisme... Dès lors, il s'agit moins, dans le cadre de cette étude, d'appréhender la cohérence particulière de chacune des formes de violence que de tenter de situer le statut global de la violence politique dans les relations et interactions entre Etat et société.
126

WEBER Max: «Le métier et la vocation d'homme politique» (1919) in : COLAS

Daniel: « La pensée politique» Paris, Larousse, Textes essentiels, 1992, 190 p. 127Arbitraire: selon le Larousse, signifie: « adjectif: qui dépend de la seule volonté, souvent aux dépens de la justice ou de la vérité; nom: autorité qui n'est soumise à aucune règle. » 128BANGOURA Dominique: «Etat et sécurité» Politique africaine, Besoin d'Etat, n061, mars 1996, p. 40 129 BRAUD Philippe: op.cit. p. 9
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Dans l'Etat africain postcolonial, la violence politique est multiforme et polysémiquel30. En raison de son contenu multidimensionnel, elle recouvre des formes aussi variées que la répression, les crimes et assassinats politiques, les dissidences, les résistances, les rébellions, les coups d'Etat, les émeutes, les insurrections, la guerre civile, cette dernière représentant le paroxysme de la violence politique. La violence politique, émanant d'un régime autoritaire contient les germes d'une contre-violence ou, pour le moins, d'une violence protestataire. Au Tchad, la violence caractérise la vie politique au cours de toute la période étudiée (1960-2005). Dictature et répression riment avec révoltes et rébellions. La violence d'Etat appelle une violence contre l'Etat, culminant en 1979 et 1980 avec une guerre civile particulièrement meurtrière. Le concept de violence politique semble donc pertinent pour analyser le politique dans ce pays. L'expression tire sa richesse sémantique et son intérêt scientifique du fait qu'elle englobe l'ensemble des acteurs et leurs interactions, d'où « la pluralité des régimes de violence »131.Ce concept a aussi pour avantage de donner les moyens de dépasser les interprétations répandues mais réductrices des conflits au Tchad en termes d' « opposition ou d'antagonisme Nord-Sud ». Car, sous les Présidents Tombalbaye et Malloum originaires du Sud, la violence politique, la répression ne visent pas que des opposants du Nord; tous deux s'attaquent aux contestataires d'où qu'ils viennent; inversement, sous les Présidents Habré et Déby originaires du Nord, la dictature ne s'en prend pas qu'aux opposants civils et armés du Sud. Sur le terrain, la situation s'avère beaucoup plus complexe et ce sont ces fils imbriqués qu'il conviendra de dénouer. Enfin, le concept de violence politique devrait permettre de donner une signification aux tentatives de réconciliation nationale des Présidents tchadiens qui, de Tombalbaye à Déby, en passant par G. Oueddeï et H. Habré, ont toutes échoué. 2. La violence politique: contre l'Etat révoltes, rébellions, coups d'Etat ou la violence

Au Tchad, au début des années soixante « l'appareil d'Etat a contribué par son action. .. à raviver les plaies mal cicatrisées et les tensions de l'époque coloniale. La violence étatique, l'arbitraire administratif ont été d'autant plus mal tolérés par les populations du Nord, qu'ils succédaient au paternalisme déjà pratiqué vis-à-vis d'elles par le colonisateur et que les fonctionnaires, pour la plupart d'origine sara (sud) apparaissaient comme les acteurs d'une «contre130

131MBEMBE Achille: «Pouvoir, violence et accumulation» in: BAYART J.-F., MBEMBE A. : « La politique par le bas... » op.cit p. 248 Voir également: Politique africaine, « Le pouvoir de tuer» nO?, septembre 1982, p. 580 45

LEMARCHANDRené: op.cit. p. 201

domination », renversant les rapports anciens de subordination. L'Etat ne pouvait récolter que résistance et rébellion, à la mesure de son autoritarisme ».132 De plus, ce ne sont pas seulement des violences «par le bas» qui vont se manifester mais aussi une « violence par le haut» avec le coup d'Etat de 1975. a) La « violence par le bas» Le concept de violence politique qui distingue violence et contre-violence donne la possibilité d'appréhender l'analyse des révoltes et des rébellions qui se déclenchent au Tchad, en réaction à l'autoritarisme des premières années du régime du Président Tombalbaye. Comme le fait remarquer P. Chabal, la violence dont il s'agit est tantôt la «violence du pouvoir constitué », tantôt la «violence de la société qui lui répond ». Il apparaît nettement et rapidement que la violence de l'Etat engendre nécessairement une réaction de la part de ceux qui la subissentl33. Cette analyse conduit à rejeter les théories erronées provenant des « modèles occidentaux» du développementalisme et du dépendantisme, celles ne voyant dans la violence politique que la manifestation d'une «violence tribale» et celles considérant cette violence comme l'expression d'un « conflit de classes ». L'argumentation tribaliste ou ethniste ne résiste guère à l'examen. Loin d'être une «sécrétion des sociétés primitives », la compétition politique qui s'intensifie à partir des années 1960 s'inscrit dans le cadre de la lutte et des enjeux de pouvoir, dans un champ où se déchaînent les affrontements entre groupes d'origine ou d'obédience différentes 134. Alors que l'interprétation tribaliste met l'accent sur le face à face entre tribus ou ethnies, la réalité sur le terrain est toute autre. S'il est vrai que dans de nombreux cas, et notamment au Tchad, l'ethnie offre un espace de mobilisation politique, les leaders ou les protagonistes n'en sont pas les représentants légitimes ou les chefs traditionnels d'une part, et d'autre part, une fois arrivés au pouvoir, ils ne se réclament pas ou ne gouvernent pas au nom de telle ou telle ethnie, mais en tant que chef de l'Etat ou de Gouvernement, au-dessus de ce type d'appartenance. L'argumentation marxiste repose sur l'existence, certes peu contestable de clivages socio-éconolniques au sein des sociétés africaines. Faut-il pour autant

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CHEVALLIER Jacques: Préfacede: « Tchad, l'Etat retrouvé» d'Abderahman
Politique

DADI, Paris, L'Harmattan, 1987, p. 7 133 CHABAL Patrick: «Pouvoir et violence en Afrique postcoloniale» africaine, n042, Violence et pouvoir, juin 1991, p. 57 134 LEMARCHAND René: op.cit p. 201
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en conclure, comme le font certains auteursl35, que la violence politique en Afrique est symptomatique des contradictions entre classes dominantes et dominées? Selon R. Sklar, la mobilisation des ethnies est destinée à masquer les affinités de classe entre dirigeants. Deux objections s'opposent à cet argument: d'une part, une telle hypothèse n'explique pas pourquoi, malgré leurs affinités de classe, ces mêmes dirigeants font preuve des plus grandes rivalités au sein de leurs ethnies respectives; d'autre part, elle cache une réalité qui fait de l'appartenance ethnique un trait d'union irréductible entre nantis et déshérités. De plus, l'idée de conflits de classes ne résiste pas à la réalité du pouvoir, comme l'explique R. Buijtenhuijs ainsi que d'anciens militants du Front de libération nationale du Tchad (FRaLINA T) : le FRaLINA T, c'est « l'échec d'une révolution africaine par la non-application de son programme politique une fois arrivée au pouvoir ». L'auteur constate que ni H. Habré Premier ministre (1978-79), ni le Gouvernement d'union nationale et de transition (GUNT) de 1980 à 1982, ni les Forces armées du Nord (FAN) d'Hw Habré de 1982 à 1990 n'ont mis en œuvre de politique globale que l'on pourrait qualifier de progressiste» 136. Le cas du Tchad au début des années soixante illustre non pas un conflit de classes mais un conflit politique dans lequel, à la faveur de la compétition politique, sous l'effet de diverses stratégies de mobilisation pratiquées par les dirigeants des partis politiques, se «cristallise une nouvelle conscience des identités différentielles, phénomène qu'avive également l'émergence de nouveaux enjeux: les perspectives d'accès au pouvoir et aux nouvelles ressources mises à la disposition des détenteurs du pouvoir» 137. Dans la mesure où, comme c'est le cas au Tchad, la lutte pour le pouvoir met en jeu les intérêts et parfois la survie de groupes défavorisés (ou se jugeant comme tels soit par le nombre, soit par la faiblesse de la réussite sociale), la contreviolence apparaît comme l'ultime recours face aux menaces de domination d'un autre groupe. En d'autres termes, les pratiques autoritaires du régime Tombalbaye auxquelles s'ajoutent les luttes pour le pouvoir de la part de leaders provenant des communautés délaissées ou se considérant comme telles, ouvrent la voie à une violence protestataire et à la contestation du pouvoir: il s'agit des émeutes de Mangalmé en 1965 et de la naissance du FRaLINA T en 1966. Ici, le concept de violence politique permet de montrer, contrairement aux affirmations des

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SKLAR Richard: « Political science and National Integration:

a Radical

Approach » Journal of Modern African Studies 5 (2), 1967, p. 2-13

BUIJTENHUIJS Robert: « Le Fro/inat à l'épreuve du pouvoir. L'échec d'une révolution africaine» Politique africaine, n016, décembre 1984, p. 15-29 137 LEMARCHAND René: op.cit. p. 204
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développementalistes, que les masses populaires ne restent pas passives face aux pratiques autoritaires du régime au pouvoir. Puis, avec le renforcement de l'autoritarisme touchant aussi bien les groupes marginalisés que les élites, se déclenche en 1975 une « violence par le haut» 138 provenant d'un groupe d'officiers à l'origine du renversement du Président Tombalbaye. b) La violence « par le haut» Dans les années 1960, les théories développementalistes tentent d'expliquer l'irruption des militaires sur la scène politique. Les travaux de Samuel Huntington139 qui procèdent de ce paradigme font ressortir que «l'absence d'harmonie entre les processus de mobilisation sociale et de participation politique d'une part et le processus d'institutionnalisation d'autre part sont parmi les principales sources de tensions dans les pays du tiers monde» 140.S. Huntington pense que les causes essentielles de l'accession des militaires au pouvoir ne sont pas de nature militaire mais bien de nature politique. Cette pensée, qui a pour principale source d'explication des interventions militaires, la nature des institutions socio-politiques et économico-culturelles, a pu s'imposer sur la base des travaux de science politique comparative de l'après-guerre, à une époque où il était difficile de réunir suffisamment d'informations sur les organisations militaires en question. Malgré son intérêt, sa limite est de ne trouver d'explication des interventions que dans les facteurs externes, soit dans l'environnelnent socio-économico-politique, au détriment des facteurs internes, c'est-à-dire le rôle de l'armée. Autrement dit, la thèse de S. Huntington montre bien les causes de l'intervention mais elle ne précise pas pourquoi ce sont les militaires qui interviennent. Or, c'est cette distinction que pose Samuel Finer lorsqu'il sépare 1'« opportunité d'intervenir» d'une part et « la disposition à intervenir» d'autre part141.Pour Morris Janowitz142, les causes de l'intervention militaire dans le domaine
138 L'expression est de Gérard PRUNIER: « Violence et histoire en Afrique )}Politique africaine, juin 1991, n042, p. 12
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HUNTINGTONSamuelP.: « Political Order in Changing Societies)} New Haven,

Yale University Press, 1968; « Civil-Military Relations)} in : SILLS D. (Ed): International Encyclopedia of the Social Sciences, New York, The Macmillan Company, 1968, p. 493 140 Cité par: MARTIN Michel-Louis: « La militarisation des systèmes politiques africains (1960-72) )}Sherbrooke, Editions Naaman, Canada, 1976, p. 12 141FINER Samuel E.: "The Man on Horseback: the Role of the Military in Politics" London, Pall Mall Press, 1962 142 JANOWITZ Morris. : « The Military in the Political Development of New Nations» Chicago, The University of Chicago Press, 1964; « The Professionnal Soldier": A Social and Political Portrait» New York, Free Press, 1964 48

politique se trouvent dans les caractéristiques de l'establishment militaire. Il établit une corrélation entre les militaires, leur sens du service public, leurs capacités techniques, leur cohésion, leurs origines sociales modestes et leur propension à intervenir dans les affaires politiques. Pourtant, la pratique des régimes militaires a amplement démontré par la suite que ces derniers ne sont pas forcément de meilleurs gestionnaires des Etats que les civils qu'ils ont remplacés. Pour Michel L. Martin, la première phase des coups d'Etat qui suit les indépendances (dans les années 1960-70) revêt d'abord un «fondement corporatiste» 143s'inscrivant dans une tradition revendicative assez lointaine dans I'histoire militaire coloniale. Parmi les questions généralement en jeu se trouvent: l'érosion des budgets militaires, l'immixtion des autorités politiques dans les affaires intérieures des armées (promotions, Etats-majors), ou encore l'entretien de forces paramilitaires concurrentes. Des considérations matérielles et d'ordre interne peuvent également intervenir: l'avancement, le traitement, le commandement. Ces interventions ont ensuite des origines politiques, en ce sens où l'armée prend le pouvoir pour, selon elle, « mettre un terme à une impasse politique, à une crise sociale ou à l'impéritie économique des civils» 144.La militarisation demeure néanmoins un «phénomène réactif qui se veut provisoire et se dit apolitique. Le mode de gouvernement est de type gestionnaire et bureaucratique, un peu comme on dirige un camp militaire. Les leaders ne cherchent pas à mobiliser les populations ni à susciter leur participation, sauf dans quelques secteurs de la bureaucratie civile. Toute idée de compétition politique est absente. Enfin, ce type de régime évite tout engagement impliquant le futur» 145. Au Tchad, les motivations corporatistes et politiques des militaires sont effectivement présentes. Pour R. Lemarchand, le coup d'Etat qui met fin aux jours du Président Tombalbaye en avril 1975 est sans doute dû aux « rancoeurs et colères suscitées chez certains officiers sudistes par l'incurie du régime et son incapacité à faire face à la rébellion» 146.

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MARTIN Michel-L.: «Armées et politique: le cycle de vie du militarisme en

Afrique noire francophone» in: BACH Daniel C., KIRK-GREENE Anthony A. : «Etats et sociétés en Afrique francophone» Paris, Economica, 1993, p. 91. Selon cet auteur, « le militarisme en Afrique noire évolue selon un cycle ternaire très analogue à celui de certains phénomènes relevant également de la violence politique» : p. 90 144 MARTIN Michel -L. op.cit p. 92 145 MARTIN Michel -L. op.cit p. 93 146 LEMARCHAND René: op.cit p. 209
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A ce stade de la méthodologie, le concept de violence politique permet donc de rendre compte des facteurs socio-politiques à l'origine de l'intervention militaire et des facteurs militaires qui ont conduit au coup d'Etat. S'agissant de l' hypothèse de recherche, il faudra s'interroger et voir si, une fois arrivé au pouvoir, le général Malloum privilégie la répression ou la réconciliation pour tenter de Inettre fin au conflit et à la rébellion. Car, c'est de l'échec ou de la réussite de l'une de ces deux options politiques que dépend l'avenir du Tchad en termes de guerre civile ou de paix civile. 3. Conflit interne et guerre civile Pourquoi la violence politique, qui contient les germes d'un conflit interne, dégénère-t-elle en 1979 au Tchad en guerre civile, la forme paroxysmique de cette violence? N'était-il pas possible de l'éviter? Pour pouvoir répondre à cette question, il convient d'adopter un cadre d'analyse susceptible d'« aborder les conflits politiques internes à partir de regards croisés sur leur expression et leur résolution» 147.Le registre de leur mode d'expression permet d'accéder, dans un premier temps, à l'analyse des causes, des enjeux, des acteurs en présence, de leurs motivations, de leurs méthodes, moyens ou comportements. Le domaine de leur résolution amène, dans un second temps, à traiter des questions liées aux trajectoires de sortie de crise. Toutefois, avant d'aborder les modes d'expression et de résolution des conflits, Daniel Bach, met en garde contre trois illusions pouvant fausser la logique de compréhension des conflits internes parfois appelés aujourd'hui « nouveaux conflits» ou « conflits postbipolaires »148: a) Trois illusions à propos des conflits en Afrique: la première illusion consiste à « ériger la fin de la guerre froide en ligne de démarcation radicale ». Il ne s'agit pas de nier que le monde de l'après guerre froide est un contexte international nouveau pour l'Afrique et la théorie des relations internationales libérée de la bipolarité. Il importe cependant de ne pas oublier que la plupart des conflits internes actuels en Afrique ont une histoire qui remonte souvent bien avant l'année 1989. Ainsi en est-il du Rwanda ou du Burundi par exemple, ou encore du Soudan et bien évidemment du Tchad. D'un point de vue analytique, la fin de la bipolarité est-ouest souligne à nouveau le déclin de l'analyse dépendantiste des conflits
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BACH Daniel, SINDJOUN Luc: « Ordre et désordre en Afrique })Polis, vol.4, n02, BACH Daniel, SINDJOUN Luc, op.cit. p. 1 50

novembre 1997, 9 p.