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Virer de bord. Plaidoyer pour l'homme et la planète

De
140 pages
Avec bientôt 9 milliards d'habitants, il est utopique d'espérer laisser à nos enfants la Terre de nos ancêtres. Pour la maintenir habitable, changer de cap ne suffira pas, il nous faut "changer de bord" : ce livre cherche à faire comprendre la nécessité de jeter aux oubliettes le thermomètre du bonheur qu'est censé être le PIB et de payer le juste prix, celui qui inclut le travail honnêtement rémunéré des hommes et les dégradations de l'environnement. A ce prix, la survie de l'humanité sera assurée.
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Virer de bord

Biologie, Ecologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l’Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille
Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l’avenir des milieux naturels et de l’homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie. Déjà parus Maurice Bonneau, La forêt de Guyane française, 2010. Michel GAUDICHON, L'homme au miroir de la science, 2010. Jacques RISSE, L’élevage français. Évolutions et perspectives, 2010. Louis TSAGUE ; La Pollution due au transport urbain et aéroportuaire. Caractéristiques et méthodes de réduction, 2009. Marie-Françoise MAREIN, L’agriculture dans la Grèce du IVe siècle avant J.C, 2009. Jean-Claude LACAZE, Le christianisme face à la crise écologique mondiale, 2009. Michel BRAUD, Paysans du monde. Parcours d’un agronome au service de la terre, 2009. Jean-Claude GALL, Des premières bactéries à l’homme. L’histoire de nos origines, 2009. Groupe de Bellechasse, L’Alimentation du monde et son avenir, 2009. Maurice BONNEAU, Forestier dans le Haut Atlas. Maroc 1952-1956, 2009. Alain GIRET, Le Quaternaire : climats et environnements, 2009. René LETOLLE, La Mer d’Aral, 2008. René JACQUOT, Souvenirs d’un forestier français au Maroc (19521968), 2008. Bonaventure DOSSOU-YOVO, L’Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud. Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones, 2008. André G. RICO, Connaître la vie pour saisir le futur, 2008. Jean-Louis LESPAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L’agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVÉ, L’agriculture russe, 2007.

Guy Jacques

Virer de bord
Plaidoyer pour l’homme et la planète

Ouvrages récents du même auteur
Le changement climatique (avec H. Le Treut), Unesco, 2004. Explique-moi…Le climat, Unesco/Nane, 2004. Écologie du plancton, Lavoisier, 2006. Les puits de carbone (avec B. Saugier), Lavoisier, 2008. Qu’est-ce que l’écologie ? Une définition scientifique, Vuibert, 2010.

© L’HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13851-3 EAN : 9782296138513

Avant-propos
Virer de bord, Plaidoyer pour l’homme et la planète n’est pas un livre purement scientifique. Il s’agit d’un guide de la conduite à tenir pour maintenir habitable notre planète, établi à partir de faits scientifiques. J’imite la démarche du botaniste Francis Hallé qui dans La Condition tropicale rappelle qu’à soixante-dix ans, il s’estime autorisé à porter un regard global sur l’existence. Je le suis encore en reprenant une citation d’André Gide qui, en 1927 dans Voyage au Congo écrit : Heureux le sociologue qui ne s’intéresse qu’aux mœurs ; le peintre qui ne consent à voir du pays que l’aspect ; le naturaliste qui choisit de ne s’occuper que des insectes ou que des plantes ; heureux le spécialiste ! Vivrais-je une seconde vie, j’accepterais, pour mon bonheur, de n’étudier que les termites. Je suis convaincu de l’importance capitale d’une des missions du chercheur, permettre au public de s’informer le plus objectivement possible pour forger sa propre opinion sur les grands problèmes de société. Une autre conviction m’habite. Un scientifique ne peut pas être un militant sans perdre sa crédibilité ou, pour prendre un exemple, un écologue ne peut être écologiste. J’emprunte donc une voie étroite ; établir et expliquer des faits. Affirmer qu’un réchauffement climatique est en cours et qu’il est dû aux activités humaines est un fait avéré. Souligner que les ressources de la planète sont entamées et que la situation se dégradera encore lorsque l’humanité comptera trois milliards de personnes supplémentaires paraît peu contestable. Si le lecteur est convaincu que l’augmentation continuelle de la consommation est inéluctable, que l’homme n’est en rien responsable du changement climatique, qu’éoliennes et voitures électriques sauveront le monde et que, finalement, tout est la faute de la Chine, alors il risque de bouder cet ouvrage. Il aurait tort ! Si, au contraire, il est prêt a faire table rase des tabous en acceptant de discuter des avantages et des limites du nucléaire, des énergies renouvelables, etc., alors il appréciera ce livre qui lutte contre la pensée unique affirmant que la science solutionnera tout. Cet ouvrage doit relever un autre défi : convaincre le lecteur qu’il doit agir sans attendre des signes venus d’ailleurs ou d’autrui. Ce n’est pas facile. La Terre comptera prochainement neuf milliards d’humains qu’elle devra et qu’elle pourra nourrir. Notre planète
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n’en sortira pas indemne mais il est de notre responsabilité que les générations futures puissent vivre sainement et agréablement. Une seule condition : remettre en cause la sacro-sainte société de consommation. Les chercheurs ne sont plus la seule source d’information du public sur les problèmes de société. Leur parole tend à être confisquée par des explorateurs, photographes, navigateurs : Florence Arthaud, Yann Arthus Bertrand, Jean-Louis Étienne, Nicolas Hulot, Érik Orsenna, etc. Plus grave encore, certains avancent masqués. Des tenants de l’écologie profonde, des défenseurs de la cause animale, s’abritent derrière un pseudoscientisme pour défendre des causes parfois inavouables. Le monde n’a pas attendu la crise climatique pour se préoccuper du déséquilibre entre Nord et Sud, entre riches et pauvres. À quelque chose crise est bonne…Le souhait des pays développés de voir les pays en développement limiter leurs émissions de gaz à effet de serre va les obliger à les aider. Rappelons que l’État américain le moins peuplé, le Wyoming, avec ses 500 000 habitants, émet plus de CO2 que soixante-dix pays en développement ! Un tel déséquilibre ne peut perdurer. On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré affirmait Albert Einstein. Il va donc falloir apprendre à voir le monde autrement. Mais comment demeurer positif quand fleurissent les anti—OGM, anti—mondialistes, anti—capitalistes ? Ces anti—s’appuient sur un frein considérable au progrès quand il est utilisé sans discernement, le principe de précaution. Or, il n’y a pas de solution d’avenir si l’on accepte pas de soupeser objectivement avantages et inconvénients de toute application d’une découverte scientifique. Peut-on espérer nourrir neuf milliards d’habitants sans améliorer le rendement de certaines plantes vivrières ? Est-il raisonnable d’attendre des énergies renouvelables plus qu’elles ne peuvent donner ? Doit-on s’interdire toute forme de géoingénierie ? Comme aucune énergie massive de remplacement aux fuels fossiles ne se profile, nous sommes contraints, dans un monde qui comptera demain neuf milliards d’habitants, à modifier notre mode de vie pour réduire de manière drastique notre consommation…de tout.

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Vivre à l’anthropocène
Le XIXe siècle, évolution ou révolution ?
À l’évidence, l’homme a modifié son environnement dès qu’il a occupé une place prépondérante dans l’écosphère voici quarante mille ans, au moment où Homo sapiens arrive en Europe sur le territoire occupé par les Néanderthaliens. La population compte environ cinq mille habitants durant trente mille ans avant de s’élever à trente mille âmes grâce au réchauffement climatique post glaciaire, entre –11 000 et –7 000 ans. Un changement remarquable s’opère à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Quelques scientifiques, dont le néerlandais Paul Crutzen, prix Nobel de chimie 1995, proposent de créer une nouvelle ère géologique faisant suite à l’holocène : l’anthropocène. Le philosophe Michel Serres fixe un peu différemment la frontière en estimant qu’en France le néolithique s’est achevé en l’an 2000 ; la société française, aux trois-quarts rurale au début du XXe siècle, est devenue urbaine dans la même proportion en l’an 2000. Est-ce logique de mettre fin à une période géologique aussi brève que l’holocène qui débute il y a un peu plus de dix mille ans et, si tel est le cas, quand est né l’anthropocène ? Je partage le point de vue de Crutzen car les conséquences des activités humaines commencent à avoir autant d’importance que des bouleversements géologiques ! Le réchauffement climatique en est la preuve la plus tangible : en quelques décennies l’élévation de la concentration en gaz à effet de serre due aux activités industrielles entraîne un changement climatique que seule une modification du rayonnement solaire reçu par la Terre semblait capable d’opérer. L’entrée dans l’anthropocène a deux causes, l’une technologique, l’autre démographique ; s’agit-il d’une évolution ou d’une révolution ?
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La révolution industrielle et les Trente Glorieuses
Le passage d’une société agraire à une société industrielle est qualifié de révolution industrielle en 1837 par l’économiste français Jérôme-Adolphe Blanqui. Cette transition débute dans la seconde moitié du XVIIIe siècle en Grande-Bretagne et en Belgique, puis gagne la France au début du XIXe siècle, les États-Unis et l’Allemagne au milieu du siècle et, enfin, la Russie et le Japon à la fin du XIXe. Industrie textile, charbon, machine à vapeur, acier sont à l’origine d’un essor industriel remarquable. L’ère industrielle entraîne une consommation croissante d’énergie. Jusqu’à la domestication du feu, il y a cinq cent mille ans, la seule énergie disponible est celle de notre propre corps qui fournit cent watts au repos et près d’un kilowatt pendant un effort intense. Une population d’un million d’individus ne peut constituer une menace pour la planète à cette époque. Aujourd’hui, sept milliards d’hommes disposent d’une puissance moyenne de deux kilowatts et demi, l’équivalent de dix « esclaves » des temps modernes pour Jancovici et Grandjean1 : chauffage central, moteurs électriques et thermiques, ampoules, etc. Il nous faut rappeler qu’un Français dispose de vingt équivalents esclave, un nord-américain de cinquante. Cette consommation d’énergie, décuplée depuis le début de l’ère industrielle, définit l’action de l’homme sur la planète. En domestiquant le feu, nous quittons le destin commun des autres êtres vivants, nous dirigeant vers un Homo industrialis, l’homme des monopoles, des fumées et du bruit. Hypnotisé par le scientisme et dépendant étroitement des productions matérielles, l’homme se place au dessus de la nature. De l’après-guerre à 1975, le monde connait expansion économique et plein emploi dans les pays industrialisés. L’économiste français Jean Fourastié baptise cette période les Trente Glorieuses en écho aux Trois Glorieuses, journées révolutionnaires des 27, 28 et 29 juillet 1830 qui voient la chute de Charles X et l’instauration de la Monarchie de juillet de Louis-Philippe Ier. Ces trois décennies sont marquées par une élévation du niveau de vie, l’accès des femmes au travail, le baby boom et l’allongement de la durée de vie, l’équipement des foyers, le recul de l’activité agricole au béné1 Le Plein s’il vous plait !, Seuil, 2006 chap.1, § 1.

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fice de l’industrie et des emplois du secteur tertiaire. Cette révolution silencieuse, rattrapage technologique vis-à-vis des États-Unis, favorise les pays à fort potentiel mais aux infrastructures en ruines et aux économies dévastées, comme la République démocratique allemande, l’Italie et le Japon, les grands vaincus de la Seconde guerre mondiale. Le Royaume-Uni et les États-Unis connaissent une croissance plus faible parce qu’initialement plus développés. En France, l’indice de production industrielle, arbitrairement de cent en 1938, est de quatre-vingt-dix-neuf en 1947 avant d’atteindre deux cent quatre en 1957, trois cent trente-huit en 1967 et quatre cent cinquante-deux en 1973, à prix constant. Le plan Marshall, lancé en 1947, n’est évidemment pas étranger à ces performances. Cependant, l’interprétation de cette période ne fait pas l’unanimité. Pour les tenants de l’ultralibéralisme, c’est le marché qui entraîne l’économie quand il n’est pas freiné par le dirigisme d’État. Pour les sociaux-démocrates, ce sont les politiques de redistribution et les sacrifices consentis par les partenaires sociaux qui expliquent cette croissance plus marquée dans les pays aux économies non règlementées. Pour les socialistes, cette croissance résulte de la prédation des oligarchies des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, qui compte aujourd’hui trente pays) à l’égard du tiers-monde et d’une politique de paix sociale par un partage relatif avec les travailleurs des richesses produites ou captées. Nées dans un contexte de guerre froide entre États-Unis et URSS, les Trente Glorieuses prennent fin en 1973 avec le renchérissement du coût du pétrole, énergie à la base de cette expansion. En revanche, cette période voit l’accentuation des inégalités entre pays riches et pays pauvres et entre riches et pauvres au sein d’un même pays, le développement du travail à la chaîne, l’augmentation du coût de la vie. L’homme comprend que cette période euphorique est terminée quand paraît, en 1972, le rapport rédigé à la demande du Club de Rome2 qui souligne que la croissance perpétuelle conduira à un effondrement du monde avant 2100. Au Sommet de la Terre de Johannesburg, en 2002, le prési2 Limits to Growth, Universe Book, 1972, publié en français sous le titre Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1973, enrichi de Enquête sur le Club de Rome par la traductrice de l'ouvrage, Delaunay J.

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dent de la République française, Jacques Chirac, aura cette formule choc : La maison brûle, et nous regardons ailleurs. Elle décrit malheureusement bien la situation en ce début du XXIe siècle.

La révolution verte
La démographie galopante pouvait-elle éviter que l’homme opte pour une amélioration des rendements ? Certainement pas. S’appuyant sur la révolution industrielle, l’agriculture connaît également, avec quelque décalage, ses trente glorieuses entre 1960 et 1990. L’agronome américain Norman Borlang, prix Nobel de la paix 1970 pour ses recherches sur les blés à haut rendement, est considéré comme le père de cette révolution. À son décès en septembre 2009, la directrice du Programme alimentaire mondial de l’Organisation des Nations unies (Onu), Josette Sheeran, estime, avec l’emphase des oraisons funèbres, qu’il est l’homme qui a sauvé le plus de vies humaines dans l’histoire. De quoi s’agit-il ? La révolution verte est une politique de transformation des pays en développement fondée sur l’utilisation de variétés de céréales à haut rendement cultivées avec des engrais minéraux et des produits phytosanitaires et qui profite de la mécanisation et de l’irrigation. Indubitablement, l’accroissement spectaculaire de la productivité agricole permet de subvenir, certes inégalement, aux besoins de quatre milliards d’habitants supplémentaires et d’éviter des famines. Aujourd’hui, un habitant du tiers-monde bénéficie d’un apport calorifique supérieur d’un quart à celui qui sévissait avant cette révolution qui touche l’Asie, le Moyen-Orient, l’Amérique latine et l’Afrique du Nord. L’Afrique subsaharienne est peu concernée, probablement parce que la mise en œuvre de ces techniques nécessite des conditions qui ne sont pas réunies dans cette région : irrigation contrôlée et qualité des sols. Avec l’aide des fondations Ford et Rockefeller, plusieurs centres internationaux de recherche sont créés : l’Institut international de recherche sur le riz aux Philippines en 1959, le Centre pour l’amélioration du blé et du maïs au Mexique en 1963, le Centre international d’agriculture tropicale en Colombie en 1967, le Centre international de la pomme de terre au Pérou en 1971 et l’Institut de recherche sur les cultures en région tropicales et semi-arides en Inde en 1972. Ces centres, ainsi qu’une dizaine d’autres dans le monde, coordonnent leurs actions par une organisation internationale, le Groupe consultatif pour la recherche
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agricole internationale fondé en 1971 par la Banque mondiale sous le parrainage conjoint de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), du Fonds international pour le développement agricole et du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud). La révolution verte naît au Mexique dès 1943 grâce à la collaboration entre le président mexicain Manuel Ávila Camacho et la fondation Rockefeller. Camacho profite du travail de son prédécesseur, Lázaro Cárdenas del Río, qui soutient la constitution de la Confédération nationale paysanne et redistribue quinze millions d’hectares au bénéfice de sept cent cinquante mille familles pauvres. Mais l’arrivée de Camacho est à l’origine d’un important changement car il souhaite que l’agriculture mexicaine accompagne l’urbanisation et l’industrialisation du pays. Le vice-président de Franklin Roosevelt, Henry Wallace, perçoit les avantages de cette solution pour l’économie et les intérêts militaires américains. Il est indéniable que les promoteurs de cette révolution voient dans cette politique une manière de maintenir la paix sociale et de limiter les risques d’une révolution communiste dans la plupart des pays où elle est mise en œuvre. Au Mexique, le rendement du blé à l’hectare passe de moins de sept cents kilos en 1930 à deux mille quatre cents dans les années 1970. Le Mexique devient autosuffisant en blé en 1951 et exportateur dès l’année suivante alors que sa population augmente. L’Inde peut faire face à la croissance de sa population sans subir les famines récurrentes quelle avait connues dans les années 1960. Le Pendjab, aride et pauvre dans les années 1950, est aujourd’hui l’une des régions les plus riches de l’Inde. Cette remarque est valable pour l’Indonésie et les Philippines, quasiment autosuffisants, et pour le Vietnam, troisième exportateur mondial de sucre. Malheureusement, cela ne signifie pas la disparition de la malnutrition car le coût des semences et des équipements est prohibitif pour nombre de paysans. Au Mexique, l’exode rural s’accentue. Mécanisation et industrialisation réduisant l’offre d’emplois, une partie de ces anciens paysans rejoint les bidonvilles, ce qui accélère l’émigration vers les États-Unis où elle demeure légale jusqu’en 1964. La Thaïlande fait exception car l’augmentation de la production s’est faite par extension des surfaces cultivables et non par utilisation massive de variétés à haut

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rendement. Avec ce système de culture extensif, la Thaïlande est le premier exportateur mondial de riz. Pour ses défenseurs, la révolution verte est un succès. En 1977, le Pnud déclare qu’elle a contribué à sortir de la pauvreté des millions de petits exploitants agricoles et de consommateurs urbains grâce à des percées technologiques dans la culture du blé, du maïs et du riz dans des zones à fort potentiel agricole. L’exemple de l’Inde est emblématique, ce pays ayant vu sa production de riz tripler et celle de blé décupler. Ses détracteurs critiquent de nombreux aspects de cette révolution limitée à la zone tropicale humide. Le premier est la baisse de la diversité ; la production basée sur le riz, le blé et le maïs, délaisse le manioc, le sorgho et le quinoa. Alors qu’autrefois les paysans indiens plantaient, dit-on, trente mille variétés de riz, la récolte actuelle provient, pour les troisquarts, d’une dizaine de variétés. Quelques autres exemples confirment ce fait : mille variétés de blé en Chine contre dix fois plus en 1950, quatre-vingts pour cent des variétés de maïs mexicain perdues depuis 1930 et soixante-sept pour cent des champs de blé du Bangladesh emblavés avec une seule variété en 1983. On voit pourtant mal quelle autre solution s’offrait à l’humanité que le choix de variétés à haut rendement, même si la destruction de la quasi-totalité des pommes de terre en Europe au XIXe siècle par le champignon Phytophtera infestans, les dégâts considérables dans les rizières du Yunnan par le champignon Magnaportha grisea (pyriculariose) illustrent l’inconvénient de la monoculture. Quel parti prendre ? Les cultivateurs appliquent dans les années 19981999 la stratégie préconisée par le professeur Chris Mundi de l’université de l’Oregon qui consiste à insérer une rangée de riz gluant au milieu de quatre rangées de riz hybrides, plus résistants et plus productifs. La première campagne réduit l'impact de la pyriculariose sur le riz glutineux à un pour cent au lieu de vingt pour cent en monoculture, et en double presque le rendement. Une autre critique de la révolution verte vise la politique étatique de subventions pour l’utilisation d’intrants chimiques et l’achat de semences ; de plus, cela exige une irrigation massive puisant dans les ressources fossiles. Amartya Sen, économiste indien et prix Nobel dans cette discipline en 1998, ainsi que Jean Ziegler, rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, unissent leurs voix pour rappeler que les famines ne sont pas dues à une baisse de la production
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alimentaire mais à des inégalités dans la redistribution de la nourriture. Même si elle est légèrement exportatrice de céréales, l’Inde compte encore trois cent millions de personnes souffrant de la faim en raison de la faiblesse de leurs revenus ; ce phénomène concernerait six cent millions d’agriculteurs du tiers monde. La transition d’une agriculture traditionnelle vers le modèle prôné par la révolution verte nécessite de lourds investissements. Elle fragilise de nombreux petits agriculteurs parfois contraints de vendre aux banques et aux grands propriétaires terriens les terres reçues lors de réformes agraires. Il s’agit d’un recul car la redistribution des terres est essentielle, même si elle suscite d’énormes résistances politiques. Réalisée en partie au détriment de biens communs (pâturages, forêts), profitant aux plus pauvres, la révolution verte introduit une technologie que les agriculteurs ne maîtrisent pas, ce qui crée une dépendance technologique vis-à-vis de l’industrie agroalimentaire du Nord. Enfin, la baisse de la diversité n’est pas le seul impact négatif ; l’augmentation des rendements accentue la sensibilité aux maladies, appauvrit et contamine les sols qui se salinisent sur de vastes étendues.

Démographie, une vérité qui dérange
Le porte-parole de Greenpeace lors de la préparation de la conférence de Copenhague sur le changement climatique en décembre 2009 déclare : Le débat entre les pays industrialisés et ceux qui le sont moins est si sensible et si gangréné par la méfiance qu’y introduire une question comme la croissance démographique ne ferait que susciter la colère. Même si la solution n’est pas d’éluder les sujets délicats, il m’est difficile de donner tort à cette organisation non gouvernementale (ONG). En effet, tapis dans l’ombre, certains, souhaitant le maintien de leur mode de vie, auraient brandi leur solution idéale : pas de limitation des émissions de gaz à effet de serre ; il suffit que les pays en développement contrôlent leur démographie. En effet, si le taux de fécondité s’est abaissé en une soixantaine d’années de près de cinq à moins de trois enfants par femme, il s’agit d’un sujet tabou, de peur de réveiller le souvenir des stérilisations forcées en Inde dans les années 1970 ainsi que de la politique de l’enfant unique en Chine. Pour les générations futures, il serait utile que des mesures démographiques non
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contraignantes soient prises qui impliqueraient une meilleure éducation des jeunes filles et l’accès à la contraception des cent quarante millions de femmes à travers le monde qui n’en ont pas les moyens. C’est pourtant un enjeu moral dans la lutte contre la misère puisque la quasi-totalité des quatre-vingt millions d’enfants qui s’ajoutent chaque année à la population mondiale naissent dans des pays les moins susceptibles de les accueillir.

Malthusianisme, quand tu nous tiens
Ma première intention fut de débuter cette histoire par les écrits du pasteur anglais et économiste Thomas Robert Malthus (17661834). Puis le souvenir de la Cité platonicienne me revint : Platon ne serait-il pas le précurseur de la pensée démographique ? Sa Cité idéale de 5 040 habitants (Platon est fasciné par les mathématiques ; or, 5 040 est divisible par tous les nombres entre 1 et 12, 11 excepté, ce qui permet de multiples combinaisons), pas un de plus pas un de moins, constitue un modèle utopique et une construction sociale. Elle doit permettre l’accomplissement de toutes les fonctions économiques et politiques. Confronté au problème du pouvoir et de la justice, il propose ainsi de rétablir l'harmonie au sein de l’entité politique que représentent la Cité et ses citoyens qui assurent des charges tournantes. Pour maintenir constant ce nombre, Platon propose qu’un seul enfant hérite du lot et il envisage une régulation des naissances et du mariage en agissant par des honneurs, des disgrâces, des avertissements jusqu’à l’envoi dans des colonies. Pour certains Malthus n’est pas loin alors que d’autres estiment que ces propos renvoient seulement à une conception de l'homme bien différente de la nôtre. Puis vint donc Malthus3 qui tente d’abord d’appliquer les idées de son maitre, William Godwin, influencé lui-même par JeanJacques Rousseau qui croit à un progrès sans limites. Puis il se révolte contre ses idées prédisant que la population augmentant de façon exponentielle ou géométrique et les ressources de façon arithmétique, la Terre ne pourra longtemps subvenir aux besoins de ses habitants. Sa pensée est logique car il est impossible à cette époque d’envisager un début de réduction volontaire des naissances ni les progrès de l’agriculture, de l’élevage et l’industrialisation
3 An essay on the principle of population, John Murray, 1805.

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