Vivre et exister

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Entre le vivre et l'exister, qui sont les deux côtés indissolubles de nos êtres, des abîmes se creusent. Dans cette conjoncture étrange, que peut la philosophie ? Peut-elle affronter un problème majeur comme celui du nucléaire militaire qui, outre la menace qu'il fait peser sur nos vies, y instille la hantise d'être privés de postérité ? L'ouvrage traverse quelques-uns des nouveaux drames désormais noués entre le vivre et l'exister et réaffirme la possibilité d'une existence philosophique.
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
Lecture(s) : 72
EAN13 : 9782296475564
Nombre de pages : 594
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VIVRE ET EXISTER
À l’épreuve du nucléaire Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.



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philosophie. Des images du récit aux mots de la philosophie,
2011.
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MARTIN, Diane WATTEAU, L’école dans l’art, 2011.
Blaise ORIET, Héraclite ou la philosophie, 2011. Paul Aïm









VIVRE ET EXISTER
À l’épreuve du nucléaire











L’Harmattan



DU MÊME AUTEUR :
Où en sommes-nous avec le nucléaire militaire ?, L’Harmattan.


















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56371-1
EAN : 9782296563711 SOMMAIRE
INTRODUCTION ...................................................................................................................... 13
1 Un glissement dans notre conjoncture ....................................................................... 13
2 Puissance de vie, déficience d’existence ...................................................................... 19
LIVRE 1
L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE
À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
PREMIERE PARTIE
LES EXPLICATIONS..............................................................................................29
CHAPITRE 1
L’IMPÉRIALISME UNIVERSEL............................................................................................... 30
1 La guerre extrême rapportée à la volonté de dominer............................................. 30
2 Doutes et objections........................................................................................................ 38
3 De la guerre : fonction, structure et objectif.............................................................. 40
4 Des buts de guerre ........................................................................................................... 45
5 Domination et guerre selon le marxisme et le fascisme .......................................... 49
6 Selon le libéralisme ......................................................................................................... 53
Raymond Aron, un Clausewitz libéral .................................................................... 56
7 Interprétation de l’explication par l’impérialisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 62
CHAPITRE 2
LE BELLICISME EXISTENTIEL.............................................................................................. 67
1 La guerre comme vérité de l’homme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
2 De l’exubérance qui détruit........................................................................................... 69
3 De son attrait .................................................................................................................... 71
4 La guerre comme vérité de l’homme moderne ......................................................... 73
5 Réfutation et réaffirmation ........................................................................................... 74
6 Le nazisme comme bellicisme....................................................................................... 78
7 La solution finale interprétée comme holocauste ..................................................... 85
VivreetExister_FV.indd 7 11/10/11 14:49CHAPITRE 3
L’HÉGÉMONISME TRADITIONNEL........................................................................................ 94
1 L’évolution du sens de la guerre ................................................................................... 94
2 Une politique traditionnelle .........................................................................................102
3 Aux effets inédits et cachés ...........................................................................................106
DEUXIEME PARTIE
LE PROBLÈME ET SA SOLUTION ............................................................... 113
CHAPITRE 4
L’INHIBITION DU DÉSARMEMENT GÉNÉRAL . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .114
1 Critique du TNP ............................................................................................................114
2 La perspective utopique du désarmement ................................................................ 124
3 L’inhibition du désarmement par le droit................................................................. 129
4 Critique de la souveraineté du droit à la vie ..............................................................141
4a. Évidence du droit, critique de son réalisme.......................................................141
4b. Critique du droit comme tel...............................................................................144
CHAPITRE 5
STATUT DU DROIT À LA VIE ET DÉNUCLÉARISATION PLANÉTAIRE ................................149
1 Abord philosophique du droit .....................................................................................149
1a. Toute philosophie du droit le conçoit selon la nature.......................................149
1b. La nature peut être pensée diversement.............................................................149
1c. La nature humaine apparaît toujours divisée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .150
1d. Il faut penser dans la division . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .151
1e. Comment la volonté se divise .............................................................................152
1f. La dialectique de la vie et de l’existence rend la division
de la nature et celle de la volonté humaines152
1g. Deux cas de dialectique du droit....................................................................... 154
2 Dialectique des droits de l’homme161
2a. Transposition des droits de l’homme en droits de vie et d’existence...............161
2b. Peut-on régler leurs relations ?............................................................................164
2c. Priorité de l’existence : fondement philosophique ............................................165
3 Tableau de l’existence et de la vie.................................................................................166
3a. Exploration de leurs structures d’action . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .166
3b. Des modes d’existence et de leur rapport à la vie..............................................169
4 Comment régler la priorité de l’existence ..................................................................176
5 Un désarmement doublement légitime......................................................................181
6 Un désarmement réaliste...............................................................................................185
VivreetExister_FV.indd 8 11/10/11 14:49LIVRE 2
LA CIVILISATION DE LA LIBERTÉ
ET SES DÉSÉQUILIBRES VITAUX
PREMIERE PARTIE
CONCEPTIONS ET ÉTATS DE LA DÉMOCRATIE................................. 195
CHAPITRE 6
PRÉAMBULE : SURPUISSANCE ET SURGLOIRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .196
1 Pertinence des questions existentielles .......................................................................196
2 Autodestruction et déficience d’existence : première vue ..................................... 200
CHAPITRE 7
1945-1979 : PARADOXES DANS LE DEVENIR DE LA LIBERTÉ...................................... 209
1 1945-1968 : divorce de la liberté d’avec la puissance ............................................. 209
2 1968-1979 : révoltes libertaires dans les États libéraux ..........................................214
CHAPITRE 8
DE LA LIBERTÉ MODERNE.................................................................................................. 223
1 La notion double de liberté.......................................................................................... 223
2 La liberté faite contrat................................................................................................... 225
3 La liberté faite statut...................................................................................................... 228
4 Comment le régime statutaire de la liberté intègre sa dissension intime .......... 234
5 Du pouvoir comme assumption des dissensions entre volontés.......................... 239
CHAPITRE 9
INSTITUTION ET LIBERTÉ : LE CAS DE L’ÉCOLE............................................................... 244
1 Le pouvoir examinatoire : légitimité, difficultés et vices ...................................... 244
2 Autres épreuves et autres tendances erronées........................................................... 250
3 Conception de l’école démocratique ..........................................................................252
CHAPITRE 10
1991 : L’EFFONDREMENT DE L’UNION SOVIÉTIQUE ....................................................... 270
1 Défaite du soviétisme comme régime de liberté ..................................................... 270
2 Victoire du stalinisme comme régime d’oppression .............................................. 280
3 Pourquoi les tentatives de libéralisation ont échoué............................................... 283
4 Antinomie du soviétisme et de la démocratie...........................................................291
CHAPITRE 11
1979-2005 : UN MOMENT NÉOLIBÉRAL ......................................................................... 299
1 La prétention démocratique du néolibéralisme ...................................................... 299
2 Avancées, butée, deuxième poussée............................................................................301
3 La confrontation avec la social-démocratie...............................................................312
VivreetExister_FV.indd 9 11/10/11 14:494 Le possible démocratique à la lumière des années soixante...................................319
5 De la volonté de travail en démocratie ...................................................................... 328
6 Retour critique sur la prétention démocratique du libéralisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .337
DEUXIEME PARTIE
FRAGILITÉ DU MONDE ET REFONDATION ÉTHIQUE.................... 345
CHAPITRE 12
L’IMAGINATION DU DÉSASTRE ........................................................................................... 346
1 Appréhension et refoulement ...................................................................................... 346
2 Image .............................................................................................................................352
3 Autopsie .......................................................................................................................... 354
4 Indestructibilité des formations d’existence .............................................................358
5 Bouleversement ...............................................................................................................361
CHAPITRE 13
PREMIÈRE RÉACTION : UNE ÉTHIQUE DE LA SURVIE, JONAS ....................................... 367
1 Nécessité d’une éthique radicalement nouvelle ...................................................... 367
2 La peur, bonne conseillère ............................................................................................370
3 L’enseignement de la raison ......................................................................................... 372
4 Le principe responsabilité, éthique révolutionnaire................................................378
5 Critique de la métaphysique de Jonas.........................................................................381
6 Critique de son éthique ................................................................................................ 384
LIVRE 3
UNE RÉAFFIRMATION DE L’EXISTENCE
PHILOSOPHIQUE
PREMIERE PARTIE
DRAMES MAJEURS ............................................................................................ 395
CHAPITRE 14
PRÉAMBULE : UNE NOTION DE L’EXISTENCE .................................................................. 396
1 Son caractère................................................................................................................... 396
2 Ses réalités........................................................................................................................ 402
3 Son drame ....................................................................................................................... 407
VivreetExister_FV.indd 10 11/10/11 14:49CHAPITRE 15
CRISE DE LA VOLONTÉ DE PUISSANCE .............................................................................413
1 Affirmation et infirmités d’existence..........................................................................413
2 Épreuves de la volonté de puissance............................................................................416
2a. Traditions de la volonté de puissance ................................................................417
2b. La crise actuelle .................................................................................................. 423
2c. Son interprétation par Heidegger ..................................................................... 427
CHAPITRE 16
CRISE DE GLOIRE ................................................................................................................. 433
1 Configuration actuelle de la culture.......................................................................... 433
2 La philosophie à l’épreuve de son institution .......................................................... 438
3 Effets de surgloire ......................................................................................................... 447
4 L’art à l’épreuve de sa liberté .........................................................................................459
4a. Son abîme et son salut.........................................................................................459
4b. Son régime de vérité............................................................................................470
5 Gloire et surgloire dans la libre culture moderne. .................................................. 482
DEUXIEME PARTIE
L’AU-DELÀ HUMAIN 503
CHAPITRE 17
POSTÉRITÉ............................................................................................................................ 504
1 Conscience ...................................................................................................................... 504
2 Abord philosophique : Platon ..................................................................................... 508
3 Une notion .......................................................................................................................517
3a. Quatre enseignements tirés de Platon................................................................517
3b. Accommodation de Platon................................................................................ 520
3c. Aperçus depuis l’institution ...............................................................................522
3d. Déduction........................................................................................................... 526
4 Crise .............................................................................................................................531
4a. L’abîme .................................................................................................................531
4b. Penser les réactions..............................................................................................533
4c. L’état de santé de la postérité : critères ..............................................................537
4d. L’état de santé : bilan ......................................................................................... 545
4e. 11 septembre, 11 décembre................................................................................ 548
CHAPITRE 18
ÉTERNITÉ559
1 Comment nous soutenons notre finitude..................................................................559
2 Abord philosophique de la notion d’éternité............................................................570
VivreetExister_FV.indd 11 11/10/11 14:49VivreetExister_FV.indd 12 11/10/11 14:49INTRODUCTION
1 Un glissement dans notre conjoncture
Nous sommes vivants d’une vie que nous avons néanmoins à produire. Et
l’activité que nous y vouons, aussi pleine soit-elle, reste incertaine. Aussi
tend-elle à se doter de règles et d’outils. Arts et techniques sont de notre
condition et immémorialement constituent, en leur diversité, la variété des
métiers.
Tout métier comporte du savoir. Mais un savoir qui très longtemps n’est
qu’exceptionnellement à l’état de science. Au dix-huitième siècle encore, les
Encyclopédistes découvrent un monde des métiers au plus loin de celui des
sciences. De celui dont justement ils apportent les lumières jeunes ou renou-
velées et si vives que, tels ces archéologues qui pénétrant une grotte inconnue
virent des fresques s’évanouir sous leurs yeux, ils n’abordent le vieux monde
des métiers que pour l’investir, l’altérer, et bientôt l’effacer.
Les deux mondes s’intègrent aujourd’hui à proportion de la pénétration
réciproque des sciences et des techniques, qui ne cessent de s’engendrer, de
s’incorporer et de s’emporter les unes les autres dans leur développement. Qui
ainsi font la technologie. Et un énorme changement dans l’activité produc-
tive humaine.
Au fur et à mesure que la technique se métamorphose en technologie,
notre activité productive dispose d’une énergie qui, avec sa fausse simplicité
13
VivreetExister_FV.indd 13 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
et sa vraie unité, son homogénéité de milieu nourricier, et son aptitude par
cela même à devenir un constituant universel, acquiert le naturel d’un élé-
ment. L’élément technologie se répand sous nos yeux : il éclate dans les usines,
les ateliers et les bureaux, gagne les mines, les champs et les élevages, ainsi que
certains services, tandis qu’il s’annonce dans d’autres, dans les habitations et
les écoles. Nos lieux de travail prennent un air de laboratoire, comme se
transmet un trait héréditaire.
La royauté de la technologie, pas plus qu’une autre, ne s’élève sans une
traîne de prestiges. Nul doute pourtant qu’elle s’étende à raison de l’accroisse-
ment de puissance qu’elle confère à notre activité productive, comme à raison
des perspectives qu’elle déploie et qui, non moins que les réalisations, semblent
passer toute mesure antérieure. Sur fond d’augmentation du nombre de cher-
cheurs, elle-même due pour sa plus large part à la demande des métiers, des
événements scientifiques aux virtualités immenses sont annoncés de toutes
parts. Dans la seule dernière décennie du vingtième siècle, il en va ainsi de la
démonstration du dernier théorème de Fermat, de la fusion thermonucléaire
contrôlée dont l’expérimentation aurait réussi, promettant autant à la produc-
tion des biens que la fusion non contrôlée a obtenu pour la destruction, il en
va ainsi encore de la première carte du génome, qui fait étape vers l’avènement
de la thérapie génique. De plus, de tels résultats et leurs virtualités, qu’il s’agisse
de biologie, de physique ou même de mathématiques, ne s’imaginent plus que
tramés d’informatique, technologie elle-même si jeune et si évolutive que les
grandes dames de la science ont à l’attendre pour savoir ce que sera demain
leur pouvoir, si ce n’est leurs orientations.
À cette royauté ne fait pas non plus défaut la tension dramatique. Tout reste
si ardu que Wiles dut reprendre la démonstration qui couronnait trois siècles
d’efforts, qu’à l’inverse des doutes s’élèvent sur la maîtrise de la fusion contrô-
lée, des débats sur l’importance que prendra la thérapie génique : toutes incer-
titudes qui sont le prix de sa grandeur et la confortent. Mais ce qui signe son
installation, c’est que la nouveauté technologique elle-même n’est plus un évé-
nement : notre quotidien l’attend. C’est aussi que cette nouveauté pénètre la vie
sociale à très grande vitesse, comme on vient de le voir avec l’internet. C’est
donc un feu d’artifice continu, ce sont des fleurs de feu qui, en bouquets sériels,
étendent loin leur scintillement et parfois se communiquent leur éclat.
14
VivreetExister_FV.indd 14 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
La technologie est aujourd’hui l’élément flamboyant de l’activité produc-
tive humaine.
Pour autant ce feu roulant ne nous gratifie pas d’un émerveillement d’en-
fant. Aujourd’hui comme hier le sentiment est mêlé.
Hier c’était l’ère industrielle, que Marx a caractérisée, sous le nom de
capitalisme, comme un processus d’accroissement et accumulation de forces
productives, grandiose mais violent, puisqu’il concentrait en des mains de
moins en moins nombreuses ces forces dont il dépouillait le plus possible le
plus grand nombre possible d’hommes. Et, de fait, au début du vingtième
siècle, ce capitalisme entra dans une crise si grave qu’on crut sa fin arrivée,
une crise de surproduction qui manifestait un fonctionnement déséquilibré.
C’était comme Marx avait dit : ce système était non seulement injuste, mais
irrationnel. Il finissait par entraver le développement des forces productives,
par annihiler sa propre exubérance. Il tomba en dépression, mais se releva en
atténuant ses vices. Les classes moyennes gagnèrent considérablement en
importance, les systèmes de sécurité et d’assistance sociales prirent corps,
commençant la fin du prolétariat, de l’état d’homme dépouillé. La protec-
tion contre les misères ordinaires, la vieillesse, la maladie, les infirmités, et
aussi contre la menace de ne pouvoir subsister, faute de pouvoir faire usage de
ses compétences, qu’on appelle chômage, devint à un très haut degré fonction
sociale ou étatique. Ce fut un mouvement d’humanité au milieu même des
grandes guerres et des horreurs du siècle. Cette transformation valut au
monde industrialisé, après la Deuxième Guerre mondiale, les années que
Fourastié nomma « les trente glorieuses », une phase de développement
continu, une plage de santé.
Le système n’était pas pour autant devenu sage. Une nouvelle excita-
tion le gagnait. Il développa sous le nom de communication un art d’en-
traîner nos désirs, les plus nécessaires comme les plus rêveurs, dans des
satisfactions insignifiantes. Si brutal tant qu’il est vital, le capitalisme se
fait charmeur pour verser l’abondance. Injuste mais puissant il nous a
entraînés, futile mais luxuriant il nous séduit. L’acharnement au travail
qu’il a su provoquer et entretenir en faveur d’une vie plus puissante per-
dure dans la foire aux vanités qu’il tient continûment ouverte. Jusqu’où,
avec la puissance, croîtra la futilité ?… Ce système est un Protée, un être
15
VivreetExister_FV.indd 15 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
si versatile qu’il paraît insaisissable, et à ce jour aucun Ménélas pour en
maîtriser le dernier avatar.
Il est vrai qu’aujourd’hui bien des choses font glisser le souci.
D’abord nous voyons que l’ère technologique est entrée dans un autre
âge, nous disons : ère postindustrielle, sans la baptiser autrement – sans que
domine une interprétation. Ensuite nous sommes plus sûrs de notre mode
de production. Les sociétés qui se sont portées et adonnées à la technologie
sont beaucoup plus puissantes que celles dont elles sont issues et que celles
qui n’y sont pas venues. Inimaginablement plus. L’allongement des vies, à
lui seul, en témoigne suffisamment, tant il implique de progrès dans l’ali-
mentation, l’hygiène, la médecine. Enfin la contestation du premier âge
comme temps d’injustice faiblit, puisqu’elle a obtenu en partie
satisfaction.
Mais surtout, nous ressentons simultanément un nouveau déséquilibre
qui a de quoi nous préoccuper. La puissance des armes nucléaires rend
possible l’anéantissement de l’espèce. La même technologie nucléaire,
appliquée aussi à la production de biens, génère des foyers d’infection que
nous semons sous la peau terrestre. Sans qu’on se soit mis d’accord sur une
quantité à ne pas dépasser. Et pour des durées indéterminées puisque nous
ne savons pas si un jour nous saurons les réduire. Divers usages de la chimie,
et même la médecine, continuent à provoquer des affections qui longtemps
restent imperceptibles, et parfois ne se révèlent qu’irrémédiables. C’est
comme si nous exécutions un programme d’insécurisation.
Les hommes du passé ont bien pu imaginer que les déserts étaient des
terres épuisées par l’homme, ils n’ont guère pu avoir la sensation de rendre
un espace, un corps, stériles ou nuisibles – inhabitables, par la nature même
de leurs travaux ordinaires. L’impression se répand que l’homme mange sa
Terre. Vicie son atmosphère. Qu’il modifie à la légère la qualité des énergies
renouvelables. Et parfois la crainte l’envahit d’être empoisonné par son
milieu cultivé, et même par son milieu culturel, qui sont pourtant ses pro-
duits. Le sentiment d’insécurité tient donc à un nouveau déséquilibre.
Nous sommes plus forts et moins sûrs de notre force. Et notre puissance
s’inquiète de ses sources et milieux, vivants maltraités, détruits ou défigu-
rés, qui maintenant la menacent, comme des revenants.
16
VivreetExister_FV.indd 16 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
Des menaces qui prennent ainsi corps, deux sont inouïes : la mort de
l’humanité, l’inhabitabilité du monde. Aucune référence au passé, aucune
histoire de brutalité et d’inconscience humaine, d’épreuve terrible et pour-
tant passée, pour repousser la hantise qu’elles instillent.
Le souci se porte donc de nouveau sur notre mode de production qui,
aussi aguerri soit-il, épuise ou dénature son fond, et notre vie. Et tandis
qu’on continue à en accuser l’avidité de notre désir de vivre, la conscience se
fait jour que, même pour nos activités les plus légitimes, les mieux intention-
nées, la prudence doit augmenter. Car, avec notre puissance, croissent l’im-
prévisibilité et l’incalculabilité des effets que nous induisons. Nous aurions
oublié que la maîtrise de l’usage de nos forces est un coefficient essentiel de
leur croissance. Ne devons-nous pas en freiner le développement pour en
assurer la solidité, voire la durée ? Pour le dire à la manière de Kafka : dans
le corps à corps avec le monde, il serait temps de le soutenir, lui. Nous ne
pouvons continuer à nous accorder les mêmes latitudes que du temps où
nous pouvions si peu. C’était une pétulance d’enfant, nous n’y avons plus
droit. Nous, les roseaux pensants, il nous faut veiller à ne pas devenir les
chênes de la fable.
Encore avec cette manière de penser n’exprime-t-on pas la profondeur de
notre insécurité. Envisageons-nous la mort de l’humanité, l’inhabitabilité du
monde ? Au cœur de l’angoisse il y a stupéfaction. Si encore nous nous étions
égarés… Mais c’est en atteignant nos objectifs, et nos objectifs les plus sensés
dans la production des armes et des biens, que nous nous retrouvons dans
cette situation, que nous nous retrouvons face à ces états de choses… Nous
voulons la maîtrise génétique à fins thérapeutiques, à fin de santé, et nous
allons l’utiliser à cette fin. Mais en même temps nous devenons capables de
changer d’identité biologique, ce qui bouleverse notre sens même des fins
vitales. On dirait que l’accroissement de puissance met un jeu abyssal entre
les objectifs et leurs fins.
Sous le nom d’écologie sont successivement apparus une science et un
parti – n’est-ce pas la première fois qu’un parti et une science se retrouvent
sous un même nom ?… La science mute en technologie, selon la tendance
de notre temps, et, comme telle, entre dans la compétence de nombreux
métiers. Le parti s’autonomise en opposant à la brutalité de notre mode de
17
VivreetExister_FV.indd 17 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
production les exigences de ses milieux, et en mettant en cause la volonté
qui l’anime.
Pour autant il n’est pas dit qu’il faille baptiser du nom d’écologisme la
tendance dominante du devenir actuel. On peut penser que les problèmes
d’ordre écologique seront suffisamment prévenus et traités pour que d’autres
fassent davantage le visage du temps. D’autant que plusieurs d’entre eux
paraissent si graves et pressants qu’ils peuvent, en s’imposant, les résorber. La
relative stabilité qui a été obtenue à l’intérieur des sociétés développées par un
meilleur partage des richesses et par les procédures de répartition ne le sera
peut-être pas entre pays riches et pays pauvres. L’explosion démographique
ici, l’implosion là, peut finir par déséquilibrer la planète. Et le bouleverse-
ment de la division technique et sociale du travail, comme aussi et surtout de
sa place dans nos vies, peut déséquilibrer les esprits. Dans ces éventualités,
d’ailleurs plus ou moins impliquées les unes dans les autres, les pertes en
hommes seraient telles qu’elles affecteraient et la force et le droit du dévelop-
pement technologique, et donc réduiraient la gravité des problèmes
écologiques.
Il reste que tous ces autres problèmes s’analysent comme des conjonctures
de polarisation démesurée de la puissance et du pouvoir. Qu’ils éprouvent en
nous des esprits aguerris, et non sans ressorts. Que nous savons allier, du
moins jusqu’à un certain point, croissance et justice. Mais pour les problèmes
écologiques il n’en va pas ainsi. Cette combinaison n’est pas possible. L’allant
naturel qui nous fait courir à la puissance se trouve empêché. Freiné, quand
les scientifiques revendiquent de mettre eux-mêmes la mesure écologique
dans le monde de la production, de faire donc de l’écologie une technologie.
Interdit, quand les écologistes entreprennent de subordonner toute l’activité
productive à des fins qui lui sont étrangères, et qu’ils veulent supérieures.
Une nouvelle confusion des sentiments vient recouvrir la première et la
compliquer. La moralité marxiste bénissait la puissance et maudissait le
pouvoir. Et la moralité libérale n’est à cet égard guère différente. Les deux
grandes doctrines qui se sont disputé la direction politique de l’ère indus-
trielle ont fait également fond sur le développement de la puissance techno-
logique. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus seulement de rivaliser pour
l’obtention d’un meilleur partage de la puissance et du pouvoir, il s’agit
18
VivreetExister_FV.indd 18 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
d’établir un meilleur rapport à la puissance. Une moralité se cherche, qui
met en cause la puissance elle-même. Et elle se fait véhémente quand au feu
technologique, forges et foyers s’embrasent.
2 Puissance de vie, déficience d’existence
Dès lors qu’à évoquer comment et combien la technologie fait nos vies nous
nous retrouvons à constater que du fait de son ascension une nouvelle mora-
lité se cherche, ou à nous rappeler que son déploiement peut relever de droits
de produire divergents, nous voyons aussi que notre perception tend à se
dédoubler. Elle a en effet à se partager selon les aspects vitaux et existentiels
des faits. Elle doit s’écrire en partie double. Et de même toute appréciation
que nous voulons porter et toute orientation que nous voulons promouvoir
doivent juger distinctement de la puissance de vie et du sens de l’existence.
Le premier constat qui s’impose alors est que, non seulement nous consti-
tuons la technologie en médium universel de nos puissances de vie, comme
un nouveau règne de l’animal humain, une nouvelle animalité humaine,
elle aussi sauvage et turbulente, mais que notre activité productive est
aujourd’hui presque seule à faire événement dans nos existences. Hier les
révolutions politiques nous tenaient en haleine. Et les arts, mouvement après
mouvement, vibraient au diapason. Avant-hier, les guerres de religion,
qu’elles fussent expansionnistes ou schismatiques, obsédaient. Aujourd’hui
on n’attend guère des activités dont c’est le sens de manifester celui de la vie
qu’elles fassent événement par leurs moyens propres. Ni les arts et leurs
œuvres, ni les philosophies et leurs essais, ni les religions et leurs cultes ne
semblent pouvoir mener le monde. Le monde est occupé à développer le
moteur technologique. Presque partout c’est le souci principal. Avec un sen-
timent d’urgence vitale où prédomine, en Occident, le désir de garder de
l’avance. Un désir qui ne choisit pas entre l’aspiration à rayonner et le soula-
gement d’être le plus fort. Où prédomine, hors Occident, le désir de refaire
son retard. Un désir qui ne choisit pas entre l’aspiration à rayonner et l’an-
goisse d’être trop faible. Il n’y a actuellement que les pays d’Islam pour
nourrir significativement une espérance traditionnelle, tout en faisant eux
aussi la course technologique. Ailleurs il y a débat sur la démocratie, mais
19
VivreetExister_FV.indd 19 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
plutôt contraint, plutôt comme une complication inévitable pour l’effort de
développement. Et en Occident, nous continuons certes à croire en la démo-
cratie, nous voulons la conserver, la compléter, la diffuser. Mais l’aspiration
à un type supérieur, qui faisait la tension révolutionnaire et même réfor-
miste, est déprimée.
En revanche, avec les armes nucléaires et balistiques est venue au monde
la possibilité pour l’humanité de se détruire. Avec la floraison des systèmes
de télécommunication se forme le village global que Mc Luhan avait
annoncé dès que se furent installés les médias audiovisuels. L’électronique et
l’informatique ont approfondi l’inscription de ces événements dans la réalité
– les ont rendus plus marquants. Et d’autres, qui apparaîtront comme les
effets directs des machines d’ordre et de lumière, sont en gestation. Enfin les
biotechnologies, en même temps qu’elles annoncent une révolution médi-
cale, sont en train de nous faire accéder au pouvoir de muter, nous, humains,
qui venions tout juste d’apprendre que nous étions sujets à évolution.
Des inventions technologiques que notre effort pour exister n’a pas appe-
lées au monde, mais qui y sont venues comme moyens nouveaux pour une
fin vitale, affectent nos existences, et ces affections leur tiennent lieu d’évé-
nement. Nous ne nous sommes pas dit : il est avantageux et légitime de
modifier notre identité biologique, cherchons à le faire. Mais une meilleure
connaissance de cette identité nous a ouvert une carrière thérapeutique, de
même qu’une meilleure connaissance des autres vivants nous induit à les
modifier en notre faveur, et ouvre simultanément la question éthique de
savoir si nous allons muter. Quel événement de nature existentielle peut-on
attendre aujourd’hui dont l’importance se comparerait avec le pouvoir nais-
sant de muter, et pourrait susciter et promettre autant d’émotion ? Nous
comprenons que nous soyons réticents à caractériser notre époque : elle n’a
pas de caractère affirmé d’existence, c’est plutôt une période, comme aurait
dit Taine. Nos existences sont hors d’elles.
Et sans doute sommes-nous immédiatement portés à voir dans cette défi-
cience le contrecoup de l’énorme accroissement de notre puissance de vie,
puisque ce sont les effets de notre activité productive qui affectent nos exis-
tences. Mais que signifierait cela ? Que nos affirmations d’existence sont en
raison inverse de notre puissance de vie ? L’image des temps de décadence
20
VivreetExister_FV.indd 20 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
est plutôt celle de moments qui conjuguent affaiblissement vital et existen-
tiel. Surtout un même événement vital peut affecter de manière opposée
telle ou telle position d’existence : la possibilité pour l’humanité de se
détruire peut conforter un sens apocalyptique de son existence, et miner la
croyance à son progrès indéfini. Et ce même événement menace la vie avant
de troubler l’existence. Il nous donne, en nous détournant d’une guerre
majeure, une sécurité inouïe, mais qui a pour condition une fragilité elle
aussi inouïe. Nous l’avons vu pour le premier capitalisme : des processus qui
d’abord accroissent la puissance de vie la diminuent en se prolongeant. Dans
ces cas le trouble de l’existence est suscité par une contrariété interne à la vie.
D’aucune manière nous ne pouvons nous représenter la déficience de nos
existences en nous arrêtant à un schéma où elles seraient en raison inverse de
nos vies.
Dirons-nous que, si vie et existence ne s’opposent pas nécessairement
quant à leur force ou degré, elles rivalisent néanmoins comme soucis ? Que
l’impression générale est bien que nous nous sommes tellement livrés à la
vie, à sa promotion et à sa conservation, que nous avons négligé son sens, que
du coup tout domaine d’existence, par exemple la philosophie, se trouve
envahi, et voué au démembrement ou en tout cas à la dépendance, par ce
rival on ne peut plus entreprenant ? Ou encore que la méfiance tradition-
nelle des religions à l’égard de toute forme d’attachement à la vie qui
détourne d’elles est plus que jamais de mise ? Cet autre schéma d’opposition
se soutient mieux, puisqu’il rend compte de notre impression que d’im-
menses événements d’ordre vital privent nos existences de toute capacité
d’initiative, ou même d’intégration, que ceux-ci leur soient favorables ou
pas. Il confirme l’impression que nos existences sont ballottées plus
qu’appauvries.
Mais avec sa vraisemblance plus grande cette ligne explicative reste
courte. Car, si les soucis des deux ordres que nous voulons distinguer peu-
vent être alternatifs, ils ne se séparent jamais. Pas plus que puissance de vie
et affirmation d’existence ne sont en raison inverse, les soucis que nous en
avons ne sont en pure alternance. Nous ne faisons en effet rien de vital sans
lui conférer aussi un sens existentiel, et à ce sens adhère, au moins comme
possible, un souci ou volonté qui fait au mouvement vital une ombre portée.
21
VivreetExister_FV.indd 21 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
Comme la vie et son sens sont indissolubles, aussi clairement que nous assi-
gnons un processus à l’un ou l’autre ordre, de l’obscurité demeure. C’est au
point que l’exploration de tout processus peut en renverser la perception, le
faire passer d’un ordre dans l’autre quant à sa causalité. De ce jeu advient le
monde de nos interprétations, avec ses débats indéfiniment multipliés. Il se
peut qu’un fait que nous attribuons à une volonté de vie relève d’une orien-
tation d’existence qui depuis sa profondeur obscure le commande. Que ce
soit le cas pour le règne actuel de la technologie, comme le veut Heidegger.
Il se peut que ce qui nous apparaît comme déficience relève non d’une négli-
gence de nos existences mais de leur fourvoiement obstiné.
Mais si la causalité des devenirs humains relève des deux ordres et est
toujours en quelque manière partagée, il ne s’ensuit pas qu’elle est indis-
tincte. Dans nos devenirs actuels, c’est l’élément vital qui paraît principale-
ment actif, c’est par lui que les choses changent, c’est lui qui fait événement.
Qu’on puisse, par exploration d’un devenir, découvrir un principe de causa-
lité qui la détache de son plan d’inscription, ne confond pas nos deux grands
ordres mais tout au contraire en suppose la distinction. Vie et existence tout
à la fois s’impliquent et s’affectent réciproquement, et le sens des affections
reste assignable.
De son côté la pensée apparaît ainsi possible : nous avons pouvoir de
considérer la consistance de chaque ordre, et par suite de chacun des nom-
breux plis – ou plans de connaissance – qui se forment en lui, séparément de
leur mise en corrélation. Et la distinction entre vie et existence montre sa
puissance de régulation dès qu’on aperçoit que la mise en corrélation des
plans de connaissance réduit l’instabilité des interprétations en multipliant
les épreuves de correspondance. C’est proprement la puissance de la
théorie.
Essayons de nous familiariser avec les perspectives tracées dans l’espace
de questionnement ainsi ouvert.
Soit la vertigineuse croissance de la population mondiale, qualifiée géné-
ralement d’explosion, comment les scientifiques l’analysent-ils ? Ils l’ap-
pellent démographie de transition. Ils veulent dire que ce qu’un début de
développement – en Inde, en Chine, etc. –, à savoir les progrès combinés de
la production alimentaire et de la prévention médicale, a déclenché, la conti-
22
VivreetExister_FV.indd 22 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
nuation du développement y mettra fin. On attend une évolution analogue
à celle des pays déjà développés. Il y aurait une tradition, comme un ins-
tinct, de lutter contre la précarité de la vie en la multipliant, consacrée en
général par les religions, et il faudrait un temps d’adaptation, le temps d’une
prise de conscience, d’abord celle de la moindre mortalité des enfants, pour
que les comportements de reproduction changent.
La structure de cette explication manifeste tout à la fois qu’un change-
ment dans l’ordre de la vie ne se traduit pas nécessairement dans nos exis-
tences, qu’il peut même avoir comme condition leur inadéquation, et qu’il
peut aussi se résorber dès lors que nos dispositions d’existence – en l’occur-
rence nos mœurs en matière de reproduction – changent. La disposition à
reproduire autant que possible la vie combattait sa fragilité. Son renforce-
ment a rendu cette même disposition excessive. Mais celle-ci peut s’adapter,
en sorte que la perpétuation de la vie se trouve mieux assurée. Vie et exis-
tence sont des aspects de nos êtres aux devenirs distincts, et à la relation
inconstante. Parfois elles coopèrent à leur satisfaction commune, parfois
elles s’opposent. Indissociables, elles ne vont pas toujours de pair.
Cette même structure montre qu’un fait qui relève de la conjonction de
deux facteurs peut pourtant ne s’attribuer qu’à l’un d’eux en tant qu’événe-
ment. La population mondiale a crû très rapidement parce que la puissance
de vie est devenue plus grande, non parce que la tendance des humains à se
multiplier s’est renforcée. Celle-ci a contribué à produire le fait sans faire
l’événement. Vie et existence ont beau s’impliquer l’une l’autre, la causalité
les divise.
Elle indique encore le lieu où se forment les problèmes, où se trouvent les
conditions qui infléchissent la disposition à se reproduire ou au contraire la
tendent au point qu’entre elle et la puissance de vie se multiplient les contre-
coups. Si par exemple un désir de postérité s’oppose à une politique de limi-
tation des naissances, comme en Chine, ou si un impératif religieux tend à
interdire le contrôle de la reproduction, comme dans les pays de tradition
chrétienne. De l’interface entre les deux ordres émergent les problèmes, en
elle se déploient les analyses.
Elle laisse voir enfin comment s’ouvrent les questions. Elle induit celle de
savoir si le précepte religieux de se multiplier doit être abandonné dans une
23
VivreetExister_FV.indd 23 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
société développée et, plus radicalement, s’il s’y révèle antithétique de celui
de croître, lui qui en semblait le couronnement. Ou si au contraire il est
susceptible d’y révéler un nouveau sens. Mais elle laisse close, si elle n’inter-
dit pas de l’ouvrir, celle de savoir s’il n’est qu’un habit pour une disposition
qui relève de la lutte pour la vie, ce qui remettrait en cause le sens du partage
qui commande l’analyse. Dès que, dans la conjugaison de la vie et de l’exis-
tence, on remonte aux notions elles-mêmes et aux choix qui leur sont atta-
chés, on voit que la clarté des problèmes reste enveloppée dans l’obscurité
des questions.
Ainsi, ce qui rend possible une situation où la vie semble conquérante et
l’existence déficiente, c’est que les deux ordres qui nous composent s’impli-
quent nécessairement, ont à s’accorder l’un avec l’autre pour être satisfaits,
mais ne le sont que parfois. Il se peut en particulier que l’action qu’un ordre
exerce sur l’autre soit bien supérieure à celle qu’il subit en retour, et il appa-
raît alors comme l’agent principal de nos devenirs. Voire, comme le facteur
unique des changements qui les affectent.
Maintenant que nous nous sommes mis en état d’interroger le sentiment
que nos existences sont hors d’elles, pouvons-nous mieux le caractériser ?
C’est d’abord le sentiment d’une inversion : bien loin que tel ou tel sens
de l’existence mène le monde, tous semblent menés par lui. Mais à la vérité,
menés est trop peu dire. Il faudrait plutôt dire : rendus dérisoires, déjugés.
Et il y a bien là une impression singulière : non plus celle du mal essentiel à
nos existences de ne pouvoir être entièrement claires à elles-mêmes, ni celle
du mal coupable de ne pas soutenir ce qu’elles peuvent néanmoins affirmer
d’elles-mêmes, mais celle d’avoir perdu toute chance de se ressaisir, d’inté-
grer ce qui leur vient de la vie, tant ce qui leur vient de la vie est impression-
nant, semble décider aux lieux même où elles ont coutume d’élever leurs
prétentions, et les réduire au commentaire. Nous comprenons : nos existen-
ces sont menacées de la perte de la capacité de se mener elles-mêmes – une
sorte de destitution – et c’est cela qui constitue la singularité de notre impres-
sion. La philosophie par exemple a bien pu, presque tout au long de son
histoire, douter de sa propre possibilité, et le déclarer, parfois amèrement,
dans tous les cas ce geste restait souverain. C’est dans son élément, selon ses
critères de consistance, qu’elle appréciait sa faiblesse essentielle ou réelle. Et
24
VivreetExister_FV.indd 24 11/10/11 14:49 INTRODUCTION
cela n’allait pas sans possibilités corrélatives d’affirmation et de réaffirma-
tion. Maintenant des événements vitaux semblent réduire à néant le pouvoir
de nos modes d’existence, quels qu’ils soient, de se mener eux-mêmes, et les
désespérer.
En faveur d’une pensée qui réagisse selon son ordre et rentre en elle-
même, explorons d’abord un de ces événements. Arrêtons-nous à celui qui
est tel que nous ne pouvons pas en imaginer de plus important. Qui, là
depuis plus de trois décennies, a eu le temps de prendre forme.
25
VivreetExister_FV.indd 25 11/10/11 14:49VivreetExister_FV.indd 26 11/10/11 14:49LIVRE 1
L’HUMANITÉ
DEVENUE SUJETTE
À SE DÉTRUIRE EN
UN ACTE DE GUERRE
VivreetExister_FV.indd 27 11/10/11 14:49VivreetExister_FV.indd 28 11/10/11 14:49PREMIÈRE PARTIE
LES EXPLICATIONS
VivreetExister_FV.indd 29 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
CHAPITRE 1
L’IMPÉRIALISME UNIVERSEL
1 La guerre extrême rapportée à la volonté de dominer
C’est donc arrivé, c’est maintenant là : l’humanité peut se détruire, se réduire
à néant. Il est vrai que nous, humains, ne nous connaissons pas autrement
que mortels. Mais nous l’étions au monde, comme individus et générations.
Nous mourions, et il restait du monde. Maintenant nous pouvons nous sup-
primer comme monde. Sans que subsistent autour de nous d’autres indivi-
dus. Sans que suive une autre génération. Nous pouvons connaître une mort
qu’aucune vie humaine ne déborderait.
C’est là que l’événement touche à nos existences. Nous vivions au milieu
du monde, avec ses courants d’histoire, où nos vies pouvaient indéfiniment
prendre sens. Le sens pouvait manquer, mais non sa possibilité, elle était
assurée comme à un regard un horizon. Toute virtualité disposait d’un lieu
de réalisation humaine, qui semblait inaliénable, et qui se révèle dépendant
de nos actes. Contingent. Dirons-nous que nous n’avons perdu qu’une illu-
sion, et même qu’au fond nous le savions, que l’humanité peut ne pas être ?
Mais justement ce n’est plus un simple possible, c’est une virtualité. Et une
virtualité mise au monde par nos actions. Un acte commencé. Un acte qui
ébranle le monde, plonge dans l’inquiétude, propage une ambiance d’inhi-
bition. Et si, dans l’espoir sans doute de constater que nous pouvons faire
machine arrière, nous nous retournons en nous demandant comment nous
en sommes arrivés là, un trouble nous attend, qui redouble notre malaise.
Car cet événement nous ne l’avons pas voulu. Nous l’avons fait sans le vou-
loir. Nous n’avons pas davantage cherché à l’éviter. Ce n’est ni une réussite ni
un échec. Un changement stupéfiant vient de se produire inopinément dans
la condition humaine : nous avons mis au monde l’énergie de sa
destruction.
Aussi, avant de considérer de plus près comment nos existences s’en trou-
vent affectées, revenons sur cette action.
C’est une action politique. Des États, les plus puissants du moment – le
moment de l’après-Deuxième Guerre mondiale –, poursuivent une politique
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VivreetExister_FV.indd 30 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
militaire ordinaire, se dotent de l’armée la plus forte possible et, du fait de la
nature des armes inventées et de leur quantité, l’humanité entière peut bien-
tôt être détruite. Plusieurs fois, dit-on dès les années soixante, par chacun des
deux Grands, compte tenu de la puissance en mégatonnes d’explosif de l’arse-
nal thermonucléaire et du fait que la Terre serait rendue inhabitable par son
emploi massif. Et certes on a noté, à cette époque, une volonté exacerbée des
Soviétiques de se défendre. Ils fabriquaient toutes les sortes d’armes, dévelop-
paient toutes les sortes d’armées. Mais ce comportement, et d’autres, d’autres
États, ont tout au plus précipité les choses. Fondamentalement le facteur
technologique fait à lui seul l’événement, l’événement dans le fait qu’il ne fait
pas seul.
Il ne le fait pas seul, puisqu’il y faut la décision de se doter de l’arme
nucléaire. La technologie fait événement dans un fait qui reste politique.
Comme détermination d’existence, la politique contribue à un événement
qui se situe du côté de la vie. Nous découvrons une conjoncture analogue à
celle de la démographie : un grand changement dans l’ordre vital implique,
comme facteur, un comportement traditionnel. Et menace, dans les deux
cas, d’un désastre. Le déséquilibre est intérieur à l’ordre de la puissance, le
drame intérieur à l’ordre vital. Il suffit de se rappeler que toute production ne
garde son sens que sous la condition d’un équilibre entretenu avec son fond
et son milieu, et de considérer que cet axiome vaut également, qu’il s’agisse
de produire de la vie ou de la mort, pour que notre événement se caractérise
simplement comme la venue au monde d’un potentiel de destruction qui
dépasse la puissance de vie de l’humanité, et s’explique comme un aspect de
l’accroissement technologique de la puissance de produire.
Mais une interprétation qui déplace le facteur événementiel d’un ordre dans
un autre est toujours possible. Et en effet dans ce cas la tendance à le situer du
côté du politique est des plus affirmée. Car la conviction est grande que la poli-
tique moderne, y compris comme politique militaire, se spécifie par un surcroît
d’impérialisme. Une opinion qui se fonde très solidement sur nos doctrines
politiques elles-mêmes et les pratiques auxquelles elles donnent lieu.
Le marxisme pense l’État comme appareil de domination, et donc sa
croissance moderne comme aggravation de l’oppression et de l’exploitation.
Quand des partis qui s’en réclament accèdent au pouvoir, la politique qu’ils
31
VivreetExister_FV.indd 31 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
mènent, bien loin de faire dépérir le monstre, le nourrit sans cesse, si bien que
ce devenir apparaît bien moins comme une réfutation de la doctrine que
comme la capacité du monstre de charmer et emporter ses ennemis. Les
divers régimes que nous appelons fascistes, s’ils se réclament au contraire
d’une moralité de l’État si puissante qu’ils veulent, à partir d’elle, gérer au
maximum la société et la régénérer, n’en ont pas moins produit un effet com-
parable, puisqu’à travers leur moralisme ils ont excité l’autoritarisme, c’est-à-
dire une intense coercition des esprits et des corps, ont pris le caractère d’États
policiers et à l’extérieur ont pratiqué toutes les formes d’expansionnisme.
C’est l’effet qui dès la fin des années trente les fit qualifier de totalitarismes,
les dénonçant alors par la tendance même par laquelle celui d’entre eux qui a
fourni le nom commun, l’italien, nommait son idéal. Le libéralisme, s’il cri-
tique moins radicalement l’État que le marxisme, entretient comme lui une
suspicion de principe à son endroit. Sa nécessité est celle d’une instance de
pouvoir, il faut lui dénier cette vocation d’autorité morale qu’il tend à se faire
conférer. Aussi son affaire est de le limiter. Les pouvoirs doivent se maintenir
le plus possible au niveau des citoyens, où ils sont des libertés. Mais, comme
à ce niveau aussi on leur confère principalement une légitimité vitale, autre-
ment dit comme la morale ne les fonde pas, mais limite tout au plus leur
usage – ainsi de la légitime défense et du droit d’entreprendre –, c’est toute la
société qui se trouve empreinte d’une âpreté qui est celle de l’esprit de combat,
du droit de compétition, et de la lutte pour la vie. Les libertés alors se concré-
tisent comme une excitation réglée de la vie aux rapports de force – elles font
grand usage de la peur. Que par suite ces régimes s’octroient des possessions
par la force, dans cet esprit que le pouvoir est un facteur de vie, cela ne sur-
prend pas. Il n’apparaît pas illogique que le pays classique du libéralisme, la
Grande-Bretagne, ait formé le plus grand Empire de la modernité. Par là, le
libéralisme apporte lui aussi sa contribution à notre sentiment que le champ
politique organise pour l’essentiel des rapports de force. Quant à la tendance
qui, sous les noms divers, selon les pays et les moments, de républicanisme,
socialisme, et aujourd’hui social-démocratie, se caractérise comme réfor-
misme, en ce qu’elle s’oppose à la fois à la révolution, même quand elle se veut
marxiste, et au conservatisme, même quand elle adhère au régime économi-
que en vigueur, elle constitue certes un contre-courant, et historiquement
32
VivreetExister_FV.indd 32 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
sinon théoriquement puissant, mais surtout en politique intérieure, par son
anti-autoritarisme. Car elle a souvent partagé la volonté impériale et n’a guère
réussi à l’infléchir quand elle s’y est opposée. Aussi n’entame-t-elle pas sérieu-
sement l’impression massive que les conduites politiques de notre temps relè-
vent de la description machiavélienne : on veut le maximum de pouvoir,
quelles que soient les idéologies.
Naturellement cette impression n’est jamais autant assurée ni intense que
lorsqu’on considère la guerre et la paix. C’est là qu’elle se repère le plus aisé-
ment. Entendons-nous affirmer que l’équilibre de la terreur a assuré la paix.
Que nous le constations à regret, ou qu’au contraire perce une espèce de jubi-
lation, qui sans doute tout à la fois entérine la chance d’un effet heureux de
causes qui ne le promettent pas, et la satisfaction de vérifier qu’il n’y a pas lieu
d’attendre autre chose des hommes, on est au plus loin de la révolte, on s’in-
quiéterait que la paix aille chercher un autre fondement. On est fait à la
nécessité que la vie repose sur la terreur.
Sur ces fonds on a construit, l’opinion s’est structurée, est devenue savante.
Et elle a trouvé une élaboration aussi puissante que précoce dans la pensée de
von Clausewitz.
Clausewitz a en effet montré que son temps – qui est celui de la Révolution
française et de Napoléon, le temps des commencements de notre moder-
nité – connaissait une élévation du statut de la guerre. Les guerres étaient tout
d’un coup beaucoup plus grandes, sans que les pays européens aient accru
significativement leur puissance. C’était la politique qui avait changé. C’est
elle qui faisait de la guerre un droit et un devoir pour chaque membre du
peuple, et ainsi tendait à imposer la mobilisation de la force totale du pays.
C’est elle qui voulait passionnément réaliser ses idéaux tout neufs – ceux-là
mêmes qui faisaient de chaque membre du peuple un citoyen et un soldat, en
sorte que dans la levée en masse les nouveaux soldats réalisaient l’élévation de
leur dignité –, et ainsi versait une énergie paroxystique dans la guerre. C’était
la Révolution française donc qui y avait introduit une quantité et une inten-
sité de forces incomparables, contraignant ses ennemis à des investissements
équivalents. Une grande politique faisait de grandes guerres.
Mais une telle lecture des choses ne serait pas demeurée comme un prin-
cipe pour la compréhension de toute politique militaire si Clausewitz ne lui
33
VivreetExister_FV.indd 33 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
avait donné une profondeur théorique qui la détachait de la phase révolution-
naire qui en avait vu l’émergence et en faisait une contribution majeure à la
tendance générale à voir la politique moderne tout entière comme un pur
champ de forces, une pure tension vers le maximum de pouvoir.
Il expliqua que, dans la forme nouvelle qu’elle avait prise, la guerre devait
être considérée comme un phénomène accompli. Car sa réalité était mainte-
nant adéquate à son concept. Il s’agit en effet par une guerre d’imposer une
volonté, ce pourquoi il faut défaire l’ennemi, c’est-à-dire lui ôter tout moyen
de résistance, à tout le moins le désarmer complètement. La guerre est un acte
qui a une forme, celle que lui confère son objectif unique, détruire complète-
ment l’ennemi. C’est sa forme absolue, c’est-à-dire indépendante de la nature
et la grandeur des fins politiques auxquelles elle s’ordonne, comme la valeur
d’un nombre l’est du signe qui lui donne son sens. Or cette forme, on ne la
voit presque jamais se réaliser, les guerres sont en général des actes très rete-
nus, des événements embrouillés et apparemment informes. Les guerres
napoléoniennes ont ceci d’exceptionnel qu’elles appliquent tout simplement
la règle. On va droit au noyau principal de résistance ennemi, en engageant
d’un coup le maximum de ses forces, sans penser à la moindre trêve, etc. La
stratégie de la guerre éclair a la netteté d’une définition. Tout ce qu’on venait
de voir, une manière impitoyable, une volonté si tendue vers l’atteinte com-
plète de son objectif qu’elle invente une stratégie, et surtout cette mobilisation
d’énergies et de ressources incomparable, constituait une illustration adé-
quate du concept même de la guerre. Un modèle se trouvait dégagé, la per-
ception était entrée en conception.
Il est vrai qu’avec cette version théorique de l’élévation du statut de la
guerre surgissait une difficulté : pourquoi la guerre absolue est-elle une excep-
tion ? Autrement dit : pourquoi la guerre réelle correspond-elle si rarement et
si peu à son concept ? On peut alléguer que les hommes ne vont généralement
pas où leur raison les mène, et que les guerres comprennent tant de circons-
tances et si complexes qu’aucun modèle ne permet de les maîtriser. Mais cela
impliquerait encore qu’on s’y essaye, et qu’on ne s’oriente pas délibérément
vers des guerres minimales, comme on le faisait encore peu de temps avant la
Révolution française. Non, de tels écarts ne peuvent être imputés qu’à la
politique, qui veut les guerres et en use comme de moyens. N’est-il pas évi-
34
VivreetExister_FV.indd 34 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
demment légitime que la politique de la guerre en affecte l’acte ? La difficulté
se ramasse donc en ceci que ce qui est légitime ne paraît pas possible, puisque
la conception affirme le caractère absolu de l’acte de guerre. Elle tendit et
déploya la pensée de Clausewitz, l’installa dans le souci des rapports entre
politique et guerre, et sans fin, puisqu’il l’accepta comme une contradiction
insurmontée en rigueur théorique.
Après la chute de Napoléon, les puissances européennes, qui s’étaient
accordées sur une politique d’équilibre entre elles, cessèrent de s’affronter
pendant quelques décennies. Et la doctrine toute neuve de Clausewitz ne
jouit pas, semble-t-il, d’un grand crédit. Mais bientôt les victoires de la Prusse,
remportées en style napoléonien, puis le caractère extrême des guerres mon-
diales, remirent la pensée sur la voie qu’il avait ouverte. Sans que l’on s’obsé-
dât de ses difficultés théoriques. Était-ce qu’on se contentait d’user de
concepts confirmés par l’expérience ? C’était bien plutôt qu’entre-temps la
réalité de la politique telle qu’elle apparaissait, c’est-à-dire, nous l’avons vu,
justement comme realpolitik, avait rendu le souci désuet ou, si l’on veut,
imposait une solution qui, en effet, est au moins possible : si la guerre prise en
elle-même veut être extrême et, comme instrument de la politique, ne peut
que lui obéir, il suffit, pour qu’elle reste elle-même, qulitique n’ait pas
à exercer son pouvoir de la plier à ses fins, justement parce qu’elle veut ce que
la guerre veut, et lui confirme donc l’ordre qu’elle reçoit de sa nature. Il faut
que la politique veuille imposer absolument sa propre volonté, autrement dit
qu’elle ait pour fin dernière le maximum de pouvoir – la domination. C’est la
seule fin qui laisse l’acte de guerre uniquement tendu vers son objectif. Pour
que les guerres exceptionnelles qui sont notre lot se produisent, il faut donc
l’orientation terrible de la politique moderne. En suivant Clausewitz dans son
explication des guerres, on est ainsi amené à penser que la politique des États
modernes se spécifie par une volonté de domination devenue exclusive ou
suprême. Car, s’il était impossible d’ignorer que dans les temps antérieurs la
mise en esclavage et la conquête n’avaient nullement fait défaut, il était néan-
moins permis de penser que la volonté de domination s’était accrue dans
notre modernité, comme la volonté de guerre elle-même. Qu’elle s’était
comme dégagée, qu’elle avait quelque chose de plus décidé, même si elle
n’osait pas tout à fait se revendiquer comme telle. N’était-ce pas là un effet de
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l’émancipation de la politique par rapport à la religion ?… En tout cas, nos
guerres devenues extrêmes apparaissaient comme le signe probant que nous
avions autorisé davantage en nous la volonté de domination.
Cette thèse, déduite donc de Clausewitz sans être de lui, s’imposa avec
d’autant plus de force qu’il apparut toujours plus nettement que les idéaux
étaient engloutis dans une politique de domination, c’est-à-dire que l’expan-
sion de la liberté tournait à l’impérialisme et la réalisation politique de l’hu-
manité – la civilisation – au colonialisme. Comme le capitalisme manifestait
que l’État moderne était un appareil de domination au dedans, le caractère
des guerres modernes manifestait qu’il l’était au dehors. Il s’ensuivit même
qu’on ne pouvait plus s’en tenir à la position de Clausewitz, qu’on ne pouvait
plus penser que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres
moyens », car au fond des moyens ordinaires on trouvait encore et toujours la
guerre – les rapports de force. Il fallait penser que la politique tout entière
était habitée par l’esprit de guerre et, comme elle semblait, en sa jeune moder-
nité, s’imposer comme la forme suprême de l’existence humaine, l’esprit de
guerre ne manqua pas d’apparaître comme la nature et la vérité de l’homme,
ou tout au moins comme sa tendance irrépressible, aujourd’hui et peut-être
toujours dominante.
Quand la politique tout entière est perçue et pensée comme entreprise de
domination, animée donc par un esprit de guerre, il va de soi que la guerre
elle-même est et doit être absolue. Mais si ce bellicisme est existentiel, s’il
traduit, bien plus fondamentalement que la violence des intérêts de l’homme,
sa nature et sa vérité, la guerre est et doit être totale – selon l’expression qui
devait s’imposer au vingtième siècle. Elle fait plus alors que se vouer à l’as-
cension aux extrêmes, selon la formule qui chez Clausewitz résume le deve-
nir de la guerre extrême conforme à son concept. Elle doit être sans cesse,
puisqu’elle est l’élément de l’accomplissement de l’homme, son action par
excellence. Lüdendorff, théoricien de la guerre totale, dira qu’elle « est la
suprême expression de la volonté de vie », notion étrangère à Clausewitz. La
guerre totale est un but, homogène à la finalité essentielle de l’homme, tan-
dis que la guerre absolue reste un moyen, hétérogène à la politique qu’elle
sert. Celle-là est un état qui exprime la nature de l’homme et qu’il assume
plus ou moins selon la force de sa volonté, tandis que celle-ci est un mode de
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son action, destinée à n’occuper qu’un ou des moments de sa vie. Clausewitz
apparaît alors n’avoir eu qu’un sens restreint de l’extrême – il est dépassé. De
lui sont conservées la volonté de fer et l’action paroxystique, mais ces prin-
cipes ont changé de sens puisque c’est de l’essence de la vie, non de la guerre,
qu’ils émanent.
Et ainsi, que l’on s’enfonçât dans la critique de l’État, ou qu’au contraire
on s’emparât de lui comme de l’instrument le plus puissant pour réaliser la
nature guerrière de l’homme, jusqu’à l’oublier, autant qu’il est permis d’un
simple instrument, en se livrant au vertige, comme dit Caillois, au vertige
terrible de la guerre, mais recherché comme l’effet inévitable de l’exaltation
sans laquelle on ne s’approche pas de sa vérité, on était disposé à accueillir les
développements récents de la politique militaire comme naturels, logiques,
prévisibles. On en venait à penser, comme Caillois, que nos guerres aux
formes paroxystiques qui menaçaient de détruire la civilisation étaient
impliquées dans son développement même. Sur un tel fond, la course aux
armements nucléaires, qui a fait naître la virtualité de la destruction de l’hu-
manité, apparaît comme le simple effet, à la longue, de cette élévation du
sens de la guerre. Dans sa brutalité, la course aux armements ferait voir à
chacun que la guerre est absolue et, à vrai dire, que la politique elle-même
l’est, puisqu’elle montre deux idéologies spectaculairement opposées qui
n’en font pas moins la même chose. Comme course, et comme course sans
terme, elle manifesterait on ne peut plus nettement que la guerre absolue se
déploie comme mouvement à l’extrême, que ce mouvement est une ascen-
sion dont la nécessité est structurelle, puisqu’elle est l’effet de l’action réci-
proque des ennemis l’un sur l’autre. Le lecteur de Clausewitz y reconnaît sa
pensée, et il la reconnaît encore dans le fait que la course aux armements
illustre exactement un autre aspect de l’ascension aux extrêmes, celle que
provoque l’effort pour produire le maximum de forces mobilisables. C’est
l’aspect qui mène à l’extrême majeur, celui qui, sous forme de forces humai-
nes, avait rendu nécessaire une nouvelle pensée au temps de la révolution
française, et qui maintenant se réalise sous forme de moyens matériels. Une
théorie complexe et difficultueuse parut devenir l’évidence même.
Dans le mouvement aux poussées multiples qui finit par installer l’opi-
nion que la politique moderne est vouée à la domination, tranchant par là
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VivreetExister_FV.indd 37 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
avec celle des temps antérieurs où la volonté de dominer semble encore conte-
nue, les guerres napoléoniennes, par leur envergure et leur style, ont constitué
une incitation majeure. Elles ont brutalisé les esprits, les ont portés à la fois à
la lucidité et à l’ivresse, c’est-à-dire à une audace qui n’avait pas à se laisser
arrêter par la moralité ordinaire, et ainsi contribué à produire ce climat de
guerre sans bornes ni trêves qui s’installe avec le vingtième siècle, en même
temps qu’elles semblent rétrospectivement constituer un début de preuve de
ce que les guerres mondiales, puis la course aux armements nucléaires, paru-
rent rendre manifeste : seul un impérialisme déchaîné pouvait expliquer le
devenir monstrueux de nos politiques militaires.
2 Doutes et objections
Une politique absolue mènerait donc tout au long de notre modernité à la
guerre absolue, voire totale ? Un tel schème sous-tendrait sa réalité, comme il
soutiendrait l’épreuve de sa représentation ?
Cette manière de penser devrait d’abord s’inquiéter de ce qu’elle demande
à l’impérialisme d’expliquer à la fois les guerres mondiales et l’état de non-
guerre majeure dans laquelle nous sommes. Elle peut se satisfaire de la remar-
que que notre non-guerre est elle aussi l’effet d’une structure de terreur qui
s’active constamment dans l’ascension à l’extrême des armements. Et rajouter
que la révolution dans le système des forces n’a justement pas fait sortir les
États d’une politique de rapports de forces que cette course manifeste, et que
la conjoncture prouve encore l’éminence du politique. Mais alors comment
expliquer qu’entre grandes puissances nucléaires le mouvement se soit à un
moment renversé du surarmement au désarmement ? Les choses en étaient
venues au point qu’elles avaient l’une et l’autre intérêt à ce renversement ?
C’est ramener le principe de la recherche du maximum de pouvoir à l’action
au mieux des intérêts propres – au principe d’utilité. Et si c’est le principe
d’utilité qui commande encore toute volonté de dominer, il faudrait recher-
cher quelle variation dans son usage donne à cette volonté la place qu’elle
occupe dans nos déterminations politiques. Son règne ne pourrait s’éclairer
que du point de vue du principe dont elle est une expression. N’est-ce pas plus
vraisemblablement la puissance des armes nucléaires qui a déterminé succes-
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sivement la volonté de les développer au maximum, puis, compte tenu de la
situation que cela créait, de limiter et de réduire leur nombre ?
Mais regardons aux notions. Le propre d’une volonté de dominer n’est pas
d’user de la force, puisque d’autres volontés le font, par exemple celle d’édu-
quer. C’est de viser la maîtrise d’autres êtres, c’est-à-dire le pouvoir de s’exer-
cer sur eux souverainement. Dans une perspective d’accroissement vital, de
les contraindre à une action dont elle tire profit ou jouissance. Dans une
perspective de lutte pour la vie, de les détruire. En matière de guerre : la
recherche du maximum de pouvoir, ou souveraineté militaire, consiste à viser
un rapport de forces où l’on peut détruire l’autre sans qu’il puisse nous
détruire. Cette visée, qui semble évidente dans la phase de surarmement, est
aussi évidemment abandonnée dans la phase de désarmement. Voudra-t-on
dire qu’en l’occurrence la volonté de dominer est certes un peu empêchée,
mais que pour autant elle ne cède la place à aucune autre ? C’est reconnaître
cette fois que la révolution dans le système des forces a fait sortir les États
d’une politique de purs rapports de force. Nous voilà ramenés à l’interface
entre politique et guerre, où se nouent sensiblement des rapports bien plus
complexes que ceux d’une superposition de deux volontés d’imposer sa
volonté – celle qui se réalise dans la guerre en détruisant l’ennemi et celle qui
se réalise en politique en exerçant le pouvoir.
Et ce qui devrait retenir encore davantage d’attribuer à la spécificité de la
politique moderne, en tant qu’elle serait volonté de domination, notre
conjoncture militaire, c’est que cette thèse fait bon marché des moments de
grande croyance, comme justement la phase révolutionnaire initiale, où la foi
est éclatante, où les actions semblent obéir à l’attraction immédiate de la
cause qui se proclame, au plus loin de la volonté et des froides entreprises de
domination. Seul le fait qu’on ne connaisse pas de Révolution qui, dès qu’elle
le peut, n’use de la terreur, au dedans et au dehors, et qu’on ait associé les deux
notions – à tel point que personne, disait Arendt, pas même les Américains,
ne croit à la Révolution américaine –, explique qu’on soit passé sur de telles
différences. Qu’on se soit dit : les croyances, avant d’être mensongères, étaient
illusoires. Et qu’on ait obtenu cette égalisation, cet aplatissement du sens
politique moderne. Mais il y a une autre hypothèse que la fausseté voulue ou
subie de nos croyances pour expliquer que l’usage de la force soit universel,
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c’est qu’il relève d’un principe si profond qu’il commande en deçà de la
croyance et de la non-croyance. De plus, si l’acte de suspicion à l’endroit des
grandes causes de notre modernité, fondé sur leur usage de la force, est légi-
time, il ne l’est pas moins à l’égard de celles du passé – celles qui sont allé-
guées dans les guerres justes et saintes, comme la cause de Dieu – en sorte
qu’au cas où il nous apparaîtrait convaincant, il cesserait d’être pertinent,
puisqu’il vaudrait pour d’autres temps, et ne pourrait prétendre fonder ce
qu’il veut établir, que notre temps se spécifie par le règne sans partage de la
volonté de dominer.
Mais si, avec de telles questions et objections, on peut manifester l’arbi-
traire de cette manière de penser, on ne peut croire l’atteindre significative-
ment. Car, quand quelque fait nouveau vient à l’ébranler, elle a pouvoir de se
rétracter – de se replier et de persister dans l’affirmation de quelques principes
où elle se sent inattaquable, non sans raison, puisqu’autrefois ils ont été suffi-
samment élaborés pour pénétrer diversement les doctrines les plus diver-
gentes, voire adverses. Aussi laissons les faits et leurs interprétations, désertons
un instant les scènes immenses où ils se produisent, pour reprendre à notre
tour les choses notionnellement en faveur d’une plus grande stabilité des
interprétations, et d’abord savoir que penser de l’opinion devenue anonyme
et générale qui, au principe de nos discours, veut que la guerre se fasse aux
extrêmes, et tout uniment la voit s’y faire.
3 De la guerre : fonction, structure et objectif
Il y a un ordre vital, qui se comprend par ce que le vivant a à faire pour la vie,
et qui s’étend à toutes les actions, en tant qu’elles sont comprises par ces fonc-
tions. Comment définir la guerre comme phénomène d’ordre vital – indé-
pendamment de toute prétention ou tension d’existence ?
La fonction d’une guerre est de défaire un ennemi. Ennemi est pour le
belligérant celui qui nuit à sa vie. Le belligérant nuit à celui qui lui nuit, s’op-
pose à celui qui s’oppose à sa vie. Comment s’y oppose-t-il ? En s’efforçant de
le défaire, c’est-à-dire de réduire à néant ce qu’il y a de nocif pour lui, autre-
ment dit d’anéantir l’ennemi comme ennemi. Tout vivant, pour autant qu’il
veut vivre, a à anéantir ce qui est contraire à sa vie.
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La fonction de la guerre est le sens de toute action de guerre, de toute
l’action de guerre. L’action que nous nommons guerre consiste donc à défaire
un ennemi. Ce que nous pouvons dire aussi de manière plus abstraite, apte à
faire ressortir ce que nous comprenons : la guerre entre dans cette catégorie
d’actions dont le sens pour la vie est d’anéantir ce qui lui est contraire
– d’anéantir du nocif ou, plus largement, du nuisible.
Cette catégorisation permet-elle de situer la guerre comme phénomène
vital ? D’elle-même en effet elle induit à distinguer les actions dont le sens est
de s’opposer au nuisible et celles dont le sens est de rechercher le profitable, on
pourrait dire d’entrer en composition avec lui – de composer. Si nous posons
que tout ce avec quoi un être vivant entre en relation est soit bon soit mauvais
pour lui, autrement dit soit profitable soit nuisible, nous avons, avec ce par-
tage, une vue d’ensemble des fonctions vitales.
À ces significations conviennent les désignations courantes de ce que la vie
a à faire pour la vie : se conserver, s’accroître. Cette catégorisation opérée sous
l’aspect de la quantité se rapporte aux significations complémentaires entre
elles : s’opposer au nuisible, composer avec le profitable. Aussi maintenons-
nous ces désignations en les détachant de leur connotation quantitative. Ce
sont les deux modes du désir de durer, soit, plus concrètement dit, de la
volonté de durer, et, de la manière la plus notionnelle, de la volonté de vivre.
Et la volonté de vivre est distincte de toute disposition à l’égard de la quan-
tité, comme elle l’est dans sa signification de ses deux modes.
La guerre est une action pour conserver la vie. Peut-on la spécifier dans
cette catégorie ? En effet le vivant peut anéantir le nuisible, le mettre hors
d’état de nuire, soit en le détruisant, soit en l’évitant. La guerre appartient à
la première espèce d’actions de conservation de la vie. Elle se spécifie par son
mode d’action : défaire l’ennemi, qui est autre chose que s’en défaire. Celui
qui fuit cherche à se défaire de l’ennemi, celui qui fait alliance peut chercher
à le défaire comme à s’en défaire, mais celui qui fait la guerre s’efforce de le
défaire.
En considérant que la conservation pour un vivant n’est rien d’autre que
l’opposition au nuisible, qu’elle exprime la même fonction vitale, considérée
sous l’aspect de son objet ou but, nous en venons à dire que la guerre est une
action pour conserver la vie. Cette formule résonne étrangement. En effet,
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en faisant la guerre nous exposons notre vie. Mais ce n’est qu’un risque, et
ce risque une condition à travers laquelle nous visons l’objectif de nous
conserver en défaisant l’ennemi. Cet élément essentiel à la guerre ne touche
pas à sa fonction.
Cette formule résonne encore étrangement, car en général par la guerre
l’un s’accroît, l’autre est diminué. À coup sûr celui qui conquiert un territoire
manifeste une volonté de s’accroître. Dirons-nous pour autant que par la
guerre on peut chercher à s’accroître, voire qu’on le cherche toujours ? La
fonction de s’accroître peut être remplie par le moyen de la guerre, mais non
par la guerre elle-même, qui en elle-même n’accroît pas le belligérant, même
vainqueur. Au contraire dans la guerre et par la guerre tout belligérant est
diminué, comme Bouthoul l’a noté. Même la détermination de conserver la
vie par la guerre ne repose que sur la considération qu’elle sera moins dimi-
nuée par elle que sans elle. On peut faire une guerre pour s’accroître, mais
l’accroissement viendra comme un profit extérieur à la guerre. Il ne sera pas
son effet. Mais un gain extrinsèque et contingent. Une conséquence.
La fonction vitale de la guerre ainsi conçue ordonne-t-elle de la faire à
outrance ? S’il s’agit de se conserver en défaisant un ennemi, doit-on le défaire
entièrement ? En effet il le faut, puisque cette action a pour fonction de se
conserver, et que vouloir se conserver, c’est vouloir se conserver entièrement.
Si le principe défaire entièrement n’est que l’expression en action de la fonc-
tion se conserver, de la fonction de la guerre découle bien ce mot d’ordre
unique.
Mais si nous nous demandons quelle action satisfera à ce mot d’ordre,
nous constatons que des actions aussi différentes que tuer l’ennemi, le désar-
mer, l’inhiber, sont également adéquates. Chacune en effet dans son genre
peut être entière – est susceptible d’un extrême : on peut tuer jusqu’à exter-
miner, désarmer jusqu’à rendre inoffensif, inhiber jusqu’à paralyser. Et, par
chacune, nous défaisons l’ennemi, nous obtenons que le nuisible ne soit plus.
La pure logique interne à l’acte de guerre n’ordonne pas de détruire entière-
ment l’ennemi, mais sa nuisance. De défaire l’ennemi comme ennemi.
S’il s’agissait de détruire l’être de l’ennemi, le défaire serait le tuer. Le
désarmer, l’inhiber, le ferait moins. Mais il s’agit d’annihiler sa nuisance, et
l’inhiber, le désarmer, le font autant que le tuer. Dans le jeu d’échecs, où il
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s’agit de mettre à mort le roi ennemi, la victoire n’est pas moins acquise quand
aucune pièce de son armée n’a été mise hors de combat. Ce jeu de la guerre
représente adéquatement l’extrême souplesse de sa logique. On y voit que
l’extrême de l’hostilité n’est pas l’extrême de la destruction. Il ne conduit pas
à préférer par principe l’anéantissement des êtres à l’annihilation de leurs
moyens, ni celle-ci à la paralysie de leur volonté. On peut obtenir un meilleur
résultat en rendant une manœuvre de l’adversaire inefficace ou en réduisant
la mobilité de ses pièces qu’en les prenant.
Nous divergeons de Clausewitz au premier pas de la conception, non en
contestant qu’il est de l’essence de la guerre d’être extrême, car ce n’est que
réaliser autant que possible sa signification, mais en considérant que si en
toute guerre l’idéal est effectivement d’obtenir la maîtrise parfaite de l’en-
nemi, toute forme de maîtrise peut y parvenir, sans privilège de la
destruction.
Réflexivement nous voyons que cette divergence repose sur la modifica-
tion de sa signification, et que cette modification se soutient de ce que le
vivant n’a affaire à l’autre vivant jamais exactement en tant qu’être, mais en
tant que profitable ou nuisible, c’est-à-dire selon la relation qu’il entretient
avec lui. C’est pourquoi tuer est pour lui un moyen parmi d’autres d’annihi-
ler ce en quoi un être lui est nuisible. C’est pourquoi aussi la gradation des
formes de maîtrise – où inhiber, désarmer et tuer peuvent être dits mode
potentiel, réel et radical – n’est pas pertinente. C’est une gradation quant à
l’être.
Mais peut-être cette divergence se résorbe-t-elle dès qu’on considère l’acte
de guerre dans sa globalité, alors que jusqu’à présent nous ne l’avons envisagé
qu’unilatéralement. En effet Clausewitz n’a pas seulement fondé l’affirmation
que la guerre est par essence extrême dans la considération de sa fonction, il
en a trouvé confirmation dans sa loi de structure. Quand deux volontés iden-
tiques de destruction s’affrontent, chacune reçoit sa loi de l’autre. Elle a obli-
gation d’accroître autant que possible sa force et d’infliger plus de destruction
qu’elle n’en subit, en sorte que le mouvement est d’ascension et va à
l’extrême.
Supposons donc un stratège qui mène la guerre selon des modes, voire des
degrés d’hostilité variés, que trouvera-t-il en intégrant le point de vue de l’en-
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nemi ? La confirmation de son principe, à savoir qu’il fera tel acte ou s’en
abstiendra selon que cet acte affaiblira ou renforcera l’hostilité de l’ennemi
– et non sa capacité de destruction. Le principe de la guerre maximale, s’il
n’est pas reçu de la fonction attribuée à l’acte de guerre, s’il n’est pas établi par
sa signification, ne peut être induit par sa structure.
Cela peut s’observer plus formellement. Les deux volontés identiques qui
forment structure par leur réciprocité ne se modifient pas en s’intégrant l’une
l’autre. C’est même parce qu’elles ne changent pas qu’elles se chargent, redou-
blent, gagnent en intensité, deviennent plus grandes que lorsque ce qui nuit
n’est pas une volonté, n’a pas la volonté de nuire – n’est pas exactement un
ennemi. La structure ne fait que déployer la causalité de l’extrême. Sa consi-
dération n’est essentielle qu’en tant qu’elle fait comprendre comment elle, qui
est si simple, donne lieu à des processus très complexes.
Toute la pensée de Clausewitz lui-même s’ouvre et se laisse mener par
l’affirmation que dans la guerre il s’agit de défaire l’ennemi, par un acte entier
dont la signification exclut l’exécution modérée. Mais en même temps il
recouvre cette notion première par celle d’un mouvement de croissance aux
extrêmes qui oublie qu’il n’est que l’effectuation de ce qui se veut et se main-
tient entier – ou absolu. Ni la réserve dans la dépense d’énergie, ni le fait d’en
rabattre sur l’objectif, ni le recul devant l’effort tendant à augmenter au maxi-
mum l’énergie à dépenser, n’ont besoin de la dialectique structurale pour être
exclus. Ils le sont déjà par la simple volonté de défaire l’ennemi.
Si, au lieu d’aborder l’acte global de guerre par la mise en corrélation de ses
constituants, on le considère comme tel immédiatement, on voit encore sa
signification apparaître indépendamment de sa structure. Si en effet être
belligérant suppose un ennemi s’affirmant comme notre ennemi, être ennemi
et agir comme tel ne suppose nullement d’avoir été reconnu comme tel par
celui dont nous faisons notre ennemi. Le principe défaire l’ennemi ne relève
pas de la structure de la guerre où chacun fait la loi de l’autre. La structure de
la guerre n’est pas constitutive de sa fonction interne.
Il y a une fonction et une structure générales – disons : invariables – de la
guerre, il n’y a pas d’objectif qui le soit, contrairement à ce que veut Clausewitz.
Structure et fonction, l’une dans l’autre, exigent l’annihilation du nuisible,
non l’anéantissement de l’ennemi. Les deux exigences veulent une action
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idéellement entière, réellement maximale : le mouvement aux extrêmes. Mais
seule la recherche de l’anéantissement de l’ennemi fait de ce mouvement
ascension. Pour elle seule, tuer vaut plus que désarmer qui vaut plus que dis-
suader. S’il est un ordre entre les actions de guerre, l’une l’est par excellence.
Il s’ensuit que pour une fonction déterminée il y aura une action déterminée,
ce qui fait un objectif invariable. Mais si les différents types d’action hostile
sont également pertinents, il n’y a pas d’objectif invariable.
Bien loin que la considération de la structure résorbe la divergence que
nous avons avec Clausewitz, elle l’explicite, l’affermit. Car, soulignons-le, elle
fait voir que la croyance à un objectif théorique invariable de la guerre repose
sur le fait qu’à une fonction corresponde une action qui la réalise par excel-
lence, c’est-à-dire mieux que toute autre. Alors que de la signification de la
guerre, qui est celle de tout combat, on peut tirer seulement qu’il convient
d’obtenir la maîtrise de l’adversaire, ce qui fait un objectif de forme, qui ne
détermine ni l’action à entreprendre ni l’état de choses à atteindre. Un objec-
tif formel mais sans substance n’est pas réel.
4 Des buts de guerre
Éprouvons maintenant notre réponse en examinant si elle convient à la des-
cription des guerres réelles et si elle s’insère dans leur conception d’ensemble.
Nous verrons mieux comment elle diverge de l’opinion selon laquelle il est de
l’essence d’une guerre de se faire à outrance.
Jusque-là en effet, nous n’avons considéré du phénomène guerre que la
fonction et la structure. Or il suffit de le considérer empiriquement pour
s’apercevoir qu’il comporte aussi un but – but ou objectif de guerre – qui ne
se comprend pas par sa fonction et sa structure. Les buts de guerre sont variés,
ils ne peuvent être déduits d’une fonction unique. Deux ennemis peuvent
avoir des buts de guerre différents, ce qui ne peut s’expliquer par une struc-
ture de réciprocité. Les buts sont contingents, tant par rapport à la fonction
qu’à la structure.
Dans la tradition clausewitzienne, on reconnaît évidemment des buts de
guerre distincts de l’objectif invariable. Ils sont dits politiques, tandis que
l’objectif est militaire. C’est même l’affirmation qu’un objectif invariable
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s’impose, quel que soit le but de guerre, qui forme le paradoxe saisissant de
cette doctrine, et commande de faire toute guerre à outrance.
Si l’on remarque encore que les buts de guerre expriment en général un
intérêt vital – comme sauvegarder l’intégrité du territoire et acquérir des
esclaves – ou en comportent un – comme gagner des peuples à la civilisation
et augmenter le troupeau de Dieu en convertissant des infidèles, en ce qu’ils
visent à renforcer le camp de ceux qui vivent dans la vérité – on voit que non
seulement nous n’avons pas considéré globalement le phénomène guerre,
mais que nous n’avons même pas considéré la globalité de l’ordre vital, abs-
traction faite de la dimension existentielle.
Dans la conception que nous avons commencé de développer, peut-on
comprendre d’abord la globalité de l’ordre vital ?
Si la guerre est un acte de conservation de la vie, tout ce qui relève de son
accroissement est visé par elle hors d’elle. Mais, pour être hors de l’acte de
guerre, cette visée positive n’en apparaît pas moins essentielle à la guerre,
puisque sans elle, cet acte par lequel on détruit et s’expose à la destruction
serait insensé. À simple analyse, la guerre fait voir qu’elle n’est pas entière dans
son acte, qu’elle ne s’appartient pas ou encore qu’il n’y a pas de guerre sans
paix, puisque le but visé est celui qui, atteint, y mettra fin.
Que le phénomène guerre puisse associer un intérêt vital positif à la fonc-
tion négative – annihiler le nuisible –, cela ne saurait troubler notre sens vital.
Il nous est on ne peut plus familier de rechercher un profit par une destruc-
tion, et que cette destruction comporte une dépense qui est exactement le
contraire du profit – de l’accroissement que nous recherchons. Ainsi, pour se
nourrir il faut manger, et manger comporte une dépense d’énergie, de cette
même énergie que nous accroissons par cet acte.
Comprenons-nous pour autant, dans la logique où nous nous sommes
placés, le phénomène que nous avons sous les yeux ? Un acte d’opposition,
ayant un statut de moyen, doit être associé à un but, et ce but, lorsqu’il est
vital, remplit une fonction de composition – puisque toute fonction vitale
est d’opposition ou de composition. Une guerre pourrait associer une fonc-
tion vitale positive, constituant son but – but qui, atteint, prendra la forme
d’une composition ou acquisition – et une fonction vitale négative, qui la
constitue en moyen.
46
VivreetExister_FV.indd 46 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
Mais que dire alors des guerres d’autodéfense, où un État ne veut que main-
tenir son intégrité – autrement dit ne recherche aucune acquisition ? Et, à l’autre
extrême de l’agressivité, de cette autre possibilité, celle d’une guerre d’extermi-
nation qui serait de pure vengeance, où l’objectif est également atteint par l’acte
de guerre même – semble contenu en lui ? Dans ces deux cas, la fonction néga-
tive ou intrinsèque ne suffit-elle pas à la guerre ?
Mais se conserver, non moins que s’accroître, implique qu’on veuille durer.
On ne s’efforce de conserver que ce qui est jugé bon. Chez tout vivant l’action
contre le nuisible est action pour soi. Chez les humains, cette action comporte
une conscience, une affirmation de soi qui se projette en objectif : durer tel que
l’on est. Dans les deux cas considérés, dès que la guerre est gagnée, l’objectif est
atteint. Il est néanmoins clair que l’état de choses atteint n’est l’effet de la guerre
qu’après avoir été sa cause. Il remplit la fonction positive.
Dans toute guerre l’objectif se scinde : ces cas extrêmes, où objectif extrin-
sèque et intrinsèque ne se distinguent pas au premier coup d’œil, témoignent
eux aussi de leur irréductibilité. Comme de la nécessité de leur association. Une
guerre a toujours un sens positif qui n’est pas celui de son acte. Et quand il n’est
pas vital, il est existentiel. Ainsi, dans les guerres que l’on fait sans espoir de les
gagner, voire d’y survivre, les guerres pour l’honneur ou pour témoigner de son
Dieu. Une volonté de vivre ou d’exister y cherche satisfaction en associant
diversement ses modes de réalisation.
Son objectif réel est toujours positif : il est le dessein d’une position, nous
nous voulons tel dans tel état de choses. Mais, nous le voyons maintenant, ce
sens positif, quand il est vital, ne consiste pas toujours en un profit – une acqui-
sition. Mais en une affirmation de soi – une autoposition. S’il est vrai qu’une
fonction vitale est d’opposition ou de composition, elle ne l’est chaque fois
qu’en impliquant une autoposition. Cette autoposition peut exiger des actes de
composition, satisfaisant à des intérêts vitaux, comme une conquête de territoi-
res ou une appropriation de richesses. Elle peut ne pas en exiger. On peut s’af-
firmer sans s’accroître.
C’est pourquoi atteindre l’objectif positif ou extrinsèque d’une guerre peut
exiger des actes en plus ou ne pas en exiger.
C’est pourquoi une structure moyen-but peut associer des actions de
sens contraires. Cette association est indirecte – ce qui la rend possible sans
47
VivreetExister_FV.indd 47 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
absurdité. L’autoposition veut à la fois qu’on se diminue en s’engageant
dans une guerre et qu’on s’accroisse en la gagnant. Elle rend compossibles
les actions contraires. Qui fait la guerre s’efforce d’affirmer sa vie ou son
existence en s’opposant.
Notre premier plan de réponse s’insère dans une vue plus concrète qui le
met en perspective : si le vivant en guerre s’efforce de conserver sa vie en anni-
hilant du nuisible, par cet effort il se pose – s’affirme.
Le fait que l’effort d’un groupe humain pour réduire à néant quelque
chose de nuisible émanant d’un autre groupe humain dépende, quant à la
conscience et à la définition même de ce qui est nuisible chez lui, de ce qu’il
affirme de lui-même, c’est-à-dire de ce qu’il affirme bon de lui et pour lui,
absolu qui se fait principe et se projette en objectif, ce fait ne signifie rien
d’autre que ceci : la manière de faire la guerre dépend de son but. Et certes
nous avions déjà établi cette variabilité in ovo en montrant que les simples
conditions ontologiques de la guerre, c’est-à-dire le fait qu’on a affaire à des
groupes humains où se distinguent volonté, force, être, offrent des satisfac-
tions diverses au principe formel de la guerre, mais maintenant elle devient
éclatante, puisque nous concevons que la nature même des actions de guerre
n’obéit pas seulement à son principe formel, mais dépend aussi de cet autre
principe qu’est l’objectif réel ou but de guerre.
Il ne suffit pas de reconnaître, comme Clausewitz, la possibilité de buts de
guerre variés, en les assignant au politique. Car, si leur détermination est en
effet politique, il y a encore à distinguer entre buts vitaux et existentiels. Ces
derniers seuls devraient être appelés politiques, puisqu’en eux seuls l’enjeu est
politique ou plus généralement existentiel. D’où l’on voit encore que les buts
vitaux eux-mêmes, qui sont essentiels à la guerre, participent aussi de sa
variabilité.
La considération de l’ordre vital global renforce notre première réponse :
si le principe formel de toute guerre ne constitue ni ne détermine un objectif
invariable, ni donc un mouvement nécessaire, a fortiori son association
nécessaire avec un but particulier accroît la variabilité de l’acte de guerre.
Nous disons donc, contrairement à Clausewitz, que d’une manière géné-
rale la variabilité de la guerre exprime son concept. Et même ce qui lui appa-
raissait comme l’aspect informel ou « caméléon » des guerres, à savoir leur
48
VivreetExister_FV.indd 48 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
variation interne, reste conforme à leur concept, puisque rien dans ce concept
n’interdit le changement de but pendant l’acte de guerre. Ce qui veut dire
aussi que le concept de guerre ne commande pas d’ascension aux extrêmes.
La rigueur de la raison ne commande pas le maximum de destruction, ne
promeut pas une nouvelle cruauté, pas plus qu’elle ne s’accorde à celles que
l’esprit de vengeance ou une sublime autorité répandent dans le monde.
5 Domination et guerre selon le marxisme et le fascisme
Pour une représentation adéquate de la guerre, il y a encore à considérer sa
dimension existentielle qui, dans le monde moderne, se désigne comme fac-
teur ou aspect politique. Or pour notre propos, qui est de mettre à l’épreuve
la notion de guerre absolue, en tant qu’elle prescrit un objectif maximal inva-
riable, et peut être reçue comme le bras armé, pour ainsi dire, de toute politi-
que impériale, cette considération semble maintenant superflue. Nous nous
sommes suffisamment défaits de cette notion pour considérer que les rap-
ports entre politique et guerre doivent être abordés autrement. Que nous
n’avons plus à emprunter la voie qui va de la guerre absolue à la politique
absolue – entendue comme recherche du maximum de pouvoir – et qui la
fonde en retour sur elle. Cependant, nous l’avons vu, les conceptions moder-
nes du politique, en le mettant à l’ordre de la domination, ont concouru à
faire admettre que nos guerres sont et doivent être extrêmes. Il reste à vérifier
si cette corrélation est bien fondée. Nous serions le temps des guerres extrê-
mes, non parce que nous les ferions enfin selon leur rationalité propre, mais
au contraire parce que la politique les manierait à sa guise. Ces guerres
seraient extrêmes justement parce qu’elles ne seraient pas absolues. Visant la
domination, nos politiques exigeraient leur extrémisme du dehors et leur
donneraient une apparence d’absoluité. Aussi regardons de plus près com-
ment nos grandes doctrines politiques ont pensé leur rapport à celle de
Clausewitz.
Le marxisme, qui vouait la politique de notre temps à la domination, et
le fascisme, qui l’y vouait pour toujours, se sont trouvés en position de four-
nir un fondement à la thèse de Clausewitz. Mais maintenant que nous
avons rapporté la tension entre politique et acte de guerre à l’hétérogénéité
49
VivreetExister_FV.indd 49 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
des rationalités existentielle et vitale, le caractère paradoxal de cette com-
position saute aux yeux. Il est incompréhensible qu’une théorie qui ne fait
qu’expliciter notionnellement le principe « la guerre, c’est la guerre », lui-
même version élargie du « à la guerre comme à la guerre », constitue l’aliment
de doctrines qui veulent que la guerre soit le domaine où apparaît à l’évidence
que la politique commande, et qu’elle commande la domination. Car la
notion de guerre absolue se constitue dans ce que nous appelons l’ordre vital,
et exprime ses exigences absolues. De plus, elle le fait en montrant que l’acte
de guerre a une rationalité interne qui exige l’indifférence à son ou ses buts,
c’est-à-dire à la perspective où s’inscrit le facteur politique. Elle nous détourne
aussi d’imaginer toute formule où la politique elle-même commanderait
invariablement la guerre maximale. N’est-ce pas là un simple artefact de la
théorie, que Clausewitz a évité parce qu’il n’a jamais conçu une politique
absolue, à qui il aurait fallu reconnaître sa rationalité et avec laquelle il aurait
fallu débattre, mais dont il est vrai il n’était pas non plus entièrement dégagé,
parce qu’il n’a pas reconnu l’aspect existentiel de toute politique comme fac-
teur structurel de la guerre ? Nous vérifions que le marxisme et le fascisme ne
peuvent, à strictement parler, s’accorder à la thèse de la guerre absolue.
De fait ces doctrines reprennent Clausewitz pour l’avoir trouvé plus ou
moins intégrable à leur manière de penser. Elles le considèrent du dehors et
de haut – et confirment l’idée de guerre extrême à partir de celle qu’elles se
font du politique. S’il est apparu que ces positions constituaient une solution
de la difficulté majeure de la théorie de Clausewitz, ce n’est certes pas pour
l’avoir affrontée, mais pour l’avoir évitée. On intègre à une conception poli-
tique des éléments d’une théorie de la guerre qui, mieux pensés, en deviennent
une application.
Marx trouvait que Clausewitz avait déployé un bon sens quasi génial qui
lui avait ouvert une intelligence profonde de la guerre, mais tout de même pas
aussi décisive que s’il était parti de la lutte des classes, avait rapporté les struc-
tures politiques aux formes des luttes économiques selon les modes de pro-
duction, et déduit la place et la fonction des guerres. Un bon travail de
l’entendement, quand on ne dispose pas de la raison dialectique. Aussi, quoi-
que la lecture de Clausewitz ne permette nullement de prévoir ce que croyait
voir Engels, à savoir que « l’armée est devenue la fin principale de l’État, fin
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VivreetExister_FV.indd 50 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
en soi », Lénine la recommandait aux militants. Quant à Lüdendorff, chez
qui s’opère en toute netteté le tournant de la guerre totale, c’est bien malgré
son bellicisme existentiel qu’il conserve quelque chose de Clausewitz.
Toutefois, le marxisme manifeste un système d’affinités avec la théorie de
Clausewitz car, à la différence du fascisme, il ne subvertit pas le sens de la
domination en politique. L’extériorité n’exclut pas des analogies. Elles tien-
nent à ce que les deux théories se bâtissent à partir d’une fonction vitale tenue
pour réalité fondamentale, l’une, la production, l’autre, la destruction. Et
certes, la guerre n’a pas chez Clausewitz le statut ontologique qu’a l’instance
économique chez Marx. Mais dans les deux cas, la politique veut être pensée
à partir d’une nécessité vitale et doit s’en accommoder. Il s’ensuit que si le
politique se présente d’abord au théoricien comme un aspect distinct des
choses, sans doute seul capable de rendre compte du caractère généralement
informel des guerres, et donc facteur distinct dans le phénomène guerre, tout
de suite après, la conscience de la rationalité intrinsèque des guerres l’invite à
s’annuler. La guerre est un moyen parmi d’autres de la politique, mais un
moyen qui fait voir qu’il n’est pas comme les autres par ceci qu’une fois qu’on
l’a choisi, qu’on s’y est résolu, il fait la loi. La rationalité politique ne consiste
plus qu’à reconnaître et à suivre celle de la guerre. La primauté de fait et de
droit de l’ordre politique s’annule dans l’acte de guerre. En théorie, le chef
civil et le chef militaire doivent vouloir la même guerre. Sauf que, dans le
mouvement même où le politique s’annule, où il renonce à toute divergence
d’avec l’ordre militaire, il le couvre – il le recouvre entièrement. À quoi tient
cet étrange effet ? À rien d’autre qu’à ceci qu’il ne peut s’annuler à ce point
qu’il disparaisse comme ordre. Le politique se range à la rationalité militaire,
mais non sans en faire une rationalité politique. À partir de là, à la simple
condition d’oublier le sens de ce constat du recouvrement du militaire par le
politique, on peut dire et on dit que le politique fait tout, à tout le moins
commande tout. Car, qu’il y adhère avec enthousiasme ou s’y rende dans
l’amertume, il en fait un ordre politique.
Dans le marxisme, l’ordre politique, envisagé à partir de l’ordre économi-
que, apparaît comme une conscience et une action structurés par lui, et qui
l’exprime dans l’illusion comme dans la vérité, dans le mensonge comme
dans l’authenticité. Mais, à travers le recouvrement qui en découle, il apparaît
51
VivreetExister_FV.indd 51 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
inversement comme l’ordre destiné à recevoir l’événement majeur – la révo-
lution – qui, alors même qu’il renvoie en profondeur à la rationalité économi-
que, va en commander les mutations. Et cette versatilité de la doctrine
s’exaspéra dans la politique des États qu’elle inspirait, qui pouvait, comme on
le vit au temps de Mao Tsé Toung et de Brejnev, être tout ou n’être rien. Il y
a une contradiction de structure identique chez Clausewitz et Marx. Une
nécessité vitale s’affirme primordiale, relativise le politique, semble même le
réduire à un pur reflet. Mais comme on ne peut lui retirer le poste de com-
mandement, il arrive que guerre et économie lui soient soumises, et même
qu’on lise dans la réalité son action dominante.
Ce jeu impossible de la théorie n’empêchait nullement, exactement
comme chez Clausewitz, des analyses raisonnables, où le facteur politique
jouait un rôle distinct, et pouvait se voir attribuer une part mesurée de l’évé-
nement, autant qu’il est possible dans ce genre de choses. Mais il fallut long-
temps pour que la pensée marxiste se mît à un effort sérieux pour sortir de
cette loi du tout ou rien, et encore n’était-ce pas là où elle régnait. Et ce qui
fut fait dans ce sens aboutit à remettre en cause l’ontologie implicite du
marxisme, avec son expression doctrinale majeure, la détermination en der-
nière instance par l’économie, exactement comme une conception sensée de
la politique dans la guerre implique l’abandon de la thèse de la guerre absolue.
Il reste que si, avec le fascisme, et le plus nettement dans la version national-
socialiste, se fit une croyance franche à une politique absolue impliquant une
guerre absolue, et même totale, à laquelle on devait se livrer avec enthou-
siasme, dans le mouvement politique d’obédience marxiste cette croyance
devint obsessive, puisqu’on devait à la fois condamner cette position et s’y
inscrire, et qu’on dut endurer toujours davantage le malheur d’avoir à faire les
deux. On dut en effet non seulement opposer au capitalisme oppresseur et
impérialiste la dictature du prolétariat et l’usage de la guerre pour la libéra-
tion des peuples sous son emprise, mais réprimer les pays gagnés au camp
socialiste.
Ainsi deux des grandes idéologies de notre modernité ont livré ou cru
livrer l’ordre politique à la domination. Encore dans les deux cas dut-on biai-
ser avec cette idée, différemment mais de manière également significative. Le
national-socialisme en fit l’expression d’une conception de l’existence, bien
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VivreetExister_FV.indd 52 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
plus donc que le fin mot de la politique. Le marxisme y voyait une forme
détestable, à laquelle il fallait néanmoins sacrifier un temps, le nôtre, car elle
régnait absolument sur le politique. Faisons-en ici l’indice que la politique
absolue, non moins que la guerre absolue, est une fiction. Que le politique est
lui aussi une réalité composite. Qu’il n’est jamais la recherche exclusive du
maximum de pouvoir.
6 Selon le libéralisme
Le libéralisme ne le cède en rien à son rival républicain, le socialisme, même
marxiste, quant à la volonté de développer la vie. Qu’il s’agisse de produc-
tion ou de protection, y compris par le procès de destruction appelé guerre,
il faut vouloir le maximum de puissance de vie. Mais l’usage souverain ou
absolu par chacun de sa liberté à cette fin engendre des conflits qui produi-
sent l’effet contraire. Cet effet pervers apparaît le plus immédiatement et le
plus nettement dans le domaine de la protection ou conservation de la vie.
Rien n’est plus légitime que l’usage par un vivant de toute sa liberté pour
conserver sa vie, mais si tous le font les humains vont à leur autodestruc-
tion. Or la liberté est l’idéal du libéralisme, comme le mot l’indique. Cette
doctrine est donc immédiatement confrontée au discord de son idéal et de
la réalité qu’il investit : une liberté entière au service de la vie la détruit. Elle
bute d’emblée sur ce qui peut sans cesse se produire : que la liberté et la vie
ne s’accordent pas dans ce qu’elles veulent l’une et l’autre et l’une par l’autre
– s’accomplir.
Aussi la doctrine ne se construit-elle qu’en concevant un compromis.
L’usage de la liberté cesse d’être souverain, il y devient mesuré et accordé.
Et la vie accepte, même pour sa conservation, la médiation de l’institution
issue de cette limitation de la liberté. Or cette institution n’existe que si
chacun lui transfère de sa liberté et de sa puissance de vie. Elle naît de cette
aliénation de droit et de force. C’est une institution de la liberté : elle est
réfléchie et consentie – elle met en œuvre une convention. Et un service de
la vie : sa fonction primordiale est d’assurer sa conservation en instaurant
un état de paix – cette convention est un pacte. Ainsi conçu, le politique se
légitime comme instance de pouvoir où se concentrent droit et force. Mais
53
VivreetExister_FV.indd 53 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
le libéral entérine aussi que cette instance, une fois établie, peut, en se
retournant conformément à ses fonctions contre ceux qui l’ont instituée,
abuser de son droit et de sa force.
De cette genèse du politique, qui le légitime comme ordre dangereux
mais nécessaire, il suit que le pouvoir, qui dans notre modernité s’appelle
l’État, est une instance ambivalente. Sans lui pas de paix entre les humains,
ni aucun des bienfaits qu’il y a à faire société, mais avec lui le risque de l’ar-
bitraire et de l’oppression. Il n’y a pas, comme dans le marxisme, un rejet
théorique absolu de l’État, mais une méfiance constante à son endroit. C’est
un recours, dont il faut limiter autant que possible l’usage. Mais, comme
cette ambivalence lui est essentielle, il ne peut être question de mettre entiè-
rement la politique à l’ordre de la domination, ne serait-ce que pour une
époque donnée. Il faut aussi préserver et promouvoir à chaque instant la
réalisation de l’idéal de liberté. Par là, le libéralisme se distingue du fascisme
et du marxisme. Il n’y a pas chez lui adhésion ontologique ou politique à une
ligne générale de domination.
Les usages de la domination, y compris les entreprises qui recourent à la
guerre, seront légitimes pour autant qu’elles favorisent la vie et la liberté. La
constitution d’un Empire – la possession de dominions – se légitime par les
avantages militaires et économiques qu’on en attend, pour soi et par rapport
aux puissances rivales. Mais elle implique aussi qu’il y ait à la relation entre
dominant et dominé un avantage réciproque. La conquête a pour fonction
la colonisation, un apport de civilisation matérielle – une augmentation de
la puissance de vie. Elle permet l’exercice d’une tutelle en vue d’un apport
de civilisation spirituelle – le régime libéral lui-même ou démocratie.
Dans ce schéma le pouvoir, tout contraire qu’il est à la liberté, n’en est pas
moins un agent nécessaire. Il s’ensuit une politique qui a pour seule règle de
déterminer jusqu’où le pouvoir favorise la vie et la liberté. Une règle qui ne
peut s’assurer d’elle a priori. Qui trouve la mesure de son usage dans l’expé-
rience, au vu de l’évolution des choses. Et elle est sans cesse en proie à tous
les doutes quant à l’atteinte de ses objectifs. Par exemple : le développement
d’un Empire n’accroît-il pas les risques de guerre avec les puissances rivales ?
Ou encore : la mise en sujétion n’ôte-t-elle pas toute crédibilité à la préten-
tion de civiliser ? N’ayant pas ordonné le rapport entre liberté et vie, hésitant
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quand l’affirmation propre de son idéal entre en conflit avec son usage vital,
le libéralisme est voué au calcul. Et ce calcul est inquiet : de lui émane le
fond de terreur alternée que provoque la recherche déchaînée de la conser-
vation de la vie et la menace irréductible d’oppression que tout pouvoir
porte.
En revanche, comme l’expérience originelle d’où il prend son élan est
celle du discord entre son idéal et le réel qu’il a à informer, et qu’il n’attend
pas comme les autres grandes doctrines modernes leur parfaite adéquation,
il développe un art de penser, dont Mill disait qu’il caractérise la manière
britannique : ne jamais aller au bout d’un principe, admettre pour chacun
d’eux un dehors – une réalité hétérogène – qui le porte à attendre de l’expé-
rience qu’elle montre comment les composer au mieux. Son affaire, ou du
moins sa tendance la plus forte, est d’obtenir la puissance de vie la plus
grande avec le plus de liberté possible et le moins de pouvoir possible.
Si l’on ne porte attention qu’à la structure de pensée qui commande les
thèses que nous venons d’évoquer, ses affinités avec celle de Clausewitz res-
sortent. La raison de la vie y est primordiale, qu’il s’agisse de protection ou
de production. Même son idéal, la liberté, et sa contrainte, le pouvoir, sont
d’abord envisagés comme des coefficients de la vie. Quand leur service
devient négatif, à la fois dans l’effet sur la vie et dans leur rapport réciproque,
il convient d’en limiter l’usage. Mais la nécessité de donner consistance au
politique s’y trouve aussi : il se peut qu’il y ait à limiter le service de la vie
pour préserver de la liberté – à s’écarter de la raison de la vie. Qu’il y ait par
exemple à borner le droit d’entreprendre quand il mène au monopole et se
retourne contre lui-même, même si le monopole est avantageux du point de
vue de la production. Ou encore qu’il y ait à renoncer à l’Empire si, malgré
les avantages de puissance militaire et économique qu’il procure et les avan-
cées de civilisation qui s’y produisent, il provoque trop de révolte, dans les
dominions et a fortiori en métropole, et par suite trop de restrictions de
liberté et de répression. L’oscillation entre l’affirmation de son idéal et celle
de la vie reste la condition de cette doctrine.
Concernant la guerre, cette disposition générale conduit à la considérer,
comme Clausewitz, dans sa rationalité vitale d’abord. À la légitimer bien sûr
comme acte de conservation et d’accroissement de la vie, mais surtout à ne
55
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pas se l’interdire comme acte visant à la domination – comme guerre de
conquête. Et à ne rechercher qu’ensuite comment les exigences de l’idéal,
auxquelles tient la rationalité politique, peuvent s’y accorder.
Le libéralisme est une doctrine susceptible, non seulement d’intégrer les
thèses de Clausewitz, mais de reprendre son chemin. Et donc d’avoir à affron-
ter du dedans la difficulté majeure de la doctrine : la politique a beau se
donner la guerre comme un moyen, et constituer donc l’ordre souverain qui
dit la fin, du fait de ce qu’est la guerre, cette souveraineté semble s’annuler
dans son exercice, devrait logiquement abdiquer, reconnaître que la guerre
doit se faire absolument. Voyons où cela le mène quand il affronte le pro-
blème du nucléaire.
Raymond Aron, un Clausewitz libéral
Aron a consacré un grand effort intellectuel à défaire ce nœud (Penser la
guerre, Clausewitz, éditions Gallimard, 1976). Justement parce que, libéral,
il ne veut pas d’une politique qui rompe d’emblée avec la rationalité vitale et
surtout pas qui la renverse. Il ne veut pas être idéaliste, rejeter en pacifiste la
logique de la guerre.
Sa lecture de Clausewitz l’a convaincu qu’il n’est pas le « Mahdi des masses
et des massacres mutuels » que voyait le Britannique Liddell Hart, autrement
dit que la théorie de la guerre absolue ne découle pas de l’absolutisme. Il
constate que les stratèges américains de l’ère nucléaire qui se veulent et qui
sont des concepteurs non théoriciens le retrouvent pas à pas. Il fait cet effort
dans des circonstances dramatiques, celles-là même qui continuent à nous
solliciter ici. Celles où l’ère nucléaire est suffisamment établie pour rendre
l’humanité sujette à se détruire en une guerre. Celles où, nous l’avons rap-
pelé, la rationalité clausewitzienne semble épouser les faits de manière bien
plus étroite encore que lors des deux guerres mondiales. C’est l’époque de la
course aux armements, des modèles d’escalade, et d’une mise à l’épreuve au
Vietnam. Dans la préparation de la guerre comme dans la guerre, ce n’est
qu’ascension à l’extrême. Le caractère dramatique du processus est inédit : au
temps de Clausewitz, la guerre absolue a encore en commun avec les petites
guerres de faire un vainqueur et un vaincu. Napoléon gagne et perd, et la vie
continue. Le sens de toujours est là. Ce n’est plus le cas.
56
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Comment une politique militaire se refuserait-elle à la course aux arme-
ments ? Et comment, s’y adonnant, ne mènerait-elle pas à la catastrophe ?
L’ascension aux extrêmes ne semble se simplifier que pour s’imposer plus
brutalement. Conçue comme structure de l’acte de guerre, elle enveloppait,
certes, sa préparation : la tendance à produire le maximum de forces mobili-
sables s’imposait avant comme pendant la guerre. Mais nul ne craignait que
le mouvement d’investissement maximal soit lui-même exponentiel. La
guerre viendrait bientôt détruire une partie des forces accumulées. Maintenant
que toute l’ascension loge dans la préparation, on peut le craindre. Dans quoi
trouverait-elle son terme ou tout au moins sa scansion : dans l’établissement
d’une souveraineté militaire ? Ce serait la condition matérielle par excellence
d’une domination politique, dont un libéral ne veut pas. Et l’autre membre
de l’alternative est celui d’un mouvement sans fin, où l’on doit agir comme si
on recherchait la domination. Un cauchemar, et réservé aux politiques.
L’ascension semble s’être élevée, pour ainsi dire, au-dessus de la guerre, et
avoir rejoint d’elle-même l’instance politique.
Et si l’on cherche à fuir cette projection d’une politique militaire insensée
dans l’imagination d’un acte de guerre, à qui l’on demanderait le facteur
d’équilibre que tout réel finit par constituer, c’est au contraire la confirmation
de l’extrême aggravation de la situation qui nous saisit. Car Clausewitz avait
tiré de l’axiome de l’ascension à l’extrême l’affirmation de la supériorité de la
défense sur l’attaque, au sens où l’avait manifestée la campagne de Napoléon
en Russie, et déjà la force de la guérilla en Espagne, ou encore celle des armées
territoriales dans les pays alémaniques. Dès lors qu’une armée et son pays font
corps, sont ensemble dans l’effort de guerre, c’est le conquérant qui est exposé,
c’est l’attaque qui se fragilise au fur et à mesure qu’elle s’éloigne de ses bases
et de ses fondements – de ses idéaux. C’est alors que le stratège doit détermi-
ner avec la plus grande prudence « le point culminant de la victoire », que l’art
de la guerre exige une théorie, puisque le mouvement à l’extrême nous livre à
la mesure. L’état de la guerre menait tendanciellement à une situation oppo-
sée à celle que nous avons à affronter, cette situation d’aujourd’hui où, face à
l’attaque, il n’y a pas de défense, où la force de l’attaque réduit l’humanité
entière à n’être qu’un champ de bataille, et incapable de soutenir la guerre qui
s’y déroulerait. Où la supériorité structurelle de la défense est donc abolie,
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VivreetExister_FV.indd 57 11/10/11 14:49VIVRE ET EXISTER. À L’ÉPREUVE DU NUCLÉAIRE
sans que règne pour autant le principe contraire : où la substance du pro-
blème militaire est transférée aux politiques.
Aron reprend le dispositif conceptuel de Clausewitz pour essayer de
fonder une affirmation propre du politique. Il veut en somme que ce que
l’ère nucléaire contraint de penser, dès lors qu’on veut que l’humanité vive :
la politique de la guerre ne doit pas adhérer à une ascension aux extrêmes
– ait pu être dégagé du temps même où cette pensée n’était pas contrainte.
Fierté de penseur : il étudie l’évolution de la pensée de Clausewitz pour
montrer qu’elle allait dans ce sens, qu’elle était parvenue à ce dégagement
du politique, au temps même où la nécessité vitale ne l’imposait pas. Les
quelques thèmes de Clausewitz que nous avons traversés suffisent à ce que
nous le suivions dans ce sens. La maxime – qu’Aron appelle la Formule –
selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres
moyens » met la politique en position d’ordre majeur. Et cette hiérarchisa-
tion trouve son expression nue quand Clausewitz dit que la guerre « a sa
propre grammaire, mais non sa propre logique ». Nue et explicative. Car, si
un discours, qu’il veuille signifier une chose ou son contraire, doit passer
par la même grammaire, la grammaire d’aucune langue ne peut prétendre
déterminer le sens des discours qui s’y tiennent. De bien des façons en effet,
Clausewitz, à travers le mouvement oscillatoire caractéristique de son dis-
cours, tend à dégager une affirmation propre du politique. Mais c’est autre
chose de le fonder – de penser la connexion entre les deux ordres. Encore
une fois : que la politique échappe à la rationalité interne de la guerre telle
qu’il la conçoit, l’expérience le montre sans cesse. Mais qu’elle le fasse avec
raison, c’est ce qui semble impossible.
À vrai dire, la position à laquelle Aron aboutit témoigne encore, et malgré
lui, de cette impossibilité. Il y a « la possibilité d’un mouvement de sens
contraire à celui de l’ascension aux extrêmes, mouvement extrinsèque à la
guerre au sens étroit d’épreuve de force mais intrinsèque à la guerre selon sa
définition complète, non plus chose autonome mais fragment de l’ensemble
politique » (Préface, t. 1, p. 11). On le voit, la rationalité interne de la guerre
sort intacte de cet essai de la surmonter, autrement dit on n’en sort qu’en la
renversant du dehors, c’est-à-dire sans que la politique ait trouvé dans la ratio-
nalité interne à la guerre de quoi la modifier. Lui-même concrétise le partage
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VivreetExister_FV.indd 58 11/10/11 14:49LIVRE 1 L’HUMANITÉ DEVENUE SUJETTE À SE DÉTRUIRE EN UN ACTE DE GUERRE
qu’il opère, d’après Clausewitz, entre le point de vue restreint et le point de
vue général sur la guerre, d’une manière qui ne laisse pas de doute sur leur
différence de puissance logique : « Le mouvement d’ascension résulte néces-
sairement du schème du duel entre deux lutteurs dont chacun veut imposer
sa volonté à l’autre. Le mouvement de descente peut résulter de… » (t. 2,
p. 176). Aron continue à penser selon l’opposition entre objectif militaire et
fin politique.
Aussi, lors même qu’il évoque une situation où un passage entre politique
et guerre s’offre à lui, il n’en trouve pas la voie. Sa position théorique l’en
empêche. Cela apparaît le plus nettement quand il en vient au principal
conseil qu’il adresse aux concepteurs de la stratégie de « distinguer l’ennemi
diabolique qu’ils construisent en vue d’envisager abstraitement toutes les
hypothèses possibles, du rival réel auquel un pays s’oppose ici, avec lequel il
collabore là » (t. 2, p. 176). Nous y lisons que l’être absolument méchant qu’il
convient de détruire entièrement est une fiction, que l’ennemi avec lequel on
tisse certains liens n’est pas entièrement mauvais, et même qu’il faut le recon-
naître comme rival, c’est-à-dire lui accorder au moins la légitimité de la bonne
foi. Il est clair alors que l’hostilité maximale ne saurait viser l’entière destruc-
tion. Mais comme, dans la logique clausewitzienne où se situe Aron, il n’y a
aucune base notionnelle pour asseoir cette distinction sur la signification de
la guerre, il argue que ce conseil doit être suivi « à moins de se condamner
soi-même à vivre dans un climat d’angoisse » (idem). Puisqu’il écrit à l’ère
nucléaire, il aurait pu ajouter : « À moins de risquer la destruction de l’huma-
nité. » L’argument, qu’il se présente sous sa face subjective ou objective, veut
rompre avec la guerre absolue au regard des conséquences. C’est littéralement
une rupture de bon sens : échapper à l’angoisse à perpétuité – à la hantise du
nucléaire, pour parler exactement avec Glucksmann – comme au risque
insensé de détruire l’humanité. Mais cette rupture ne touche pas à la légiti-
mité de la terrible logique : que dira ce bon sens si on lui oppose qu’il vaut
mieux disparaître plutôt que d’être condamné au stalinisme ou au nazisme à
perpétuité ? Ou encore que l’angoisse vaut mieux que l’esclavage ou que la
mort ? Ce serait tout autre chose si Aron disait : croyez ou ne croyez pas au
diable, vous avez d’abord à vous régler, dans votre hostilité même, d’après ce
qui est bon pour vous, et donc à ne considérer chez votre ennemi que les
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