Vivre pour ne pas végéter

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Il est grand temps de se rebeller contre les voleurs de vie, les coupables de cette crise débordante qui met en cause l'avenir des êtres humains, la caste des "bureaux profitiques". Voilà le message de cet essai. Message composé à partir du quotidien contemporain et du vécu personnel. Message ouvrant sur des voies praticables pour une raison mondialisante apte à l'emporter en bâtissant la convergence dans la diversité des nombreuses résistances et luttes contre la malvie.
Publié le : dimanche 1 mars 2009
Lecture(s) : 102
EAN13 : 9782296221062
Nombre de pages : 112
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Avant-propos
Cet essai se veut défiant. Honte aux voleurs de vie ! Défi à ceux qui condamnent autrui à végéter, des milliards d’autrui ! Cet essai se veut encourageant. Bonjour à ceux qui revendiquent pour eux-mêmes et pour autrui le droit et le fait de vivre en dignité humaine ! C’est leur cause que défend le grand rassemblement altermondialiste. Cet essai prend le parti de ce dernier. Il présente les contours d’un outil destiné à mieux dépister les chemins de la libération humaine – l’outillage d’un penser et agir à la hauteur de notre temps. Des chercheurs engagés y contribuent depuis les années 1990. Pour eux il s’agit de revoir et de renforcer les notions que l’on se fait de la bonne vieille raison et de mettre celle-ci au service des résistances et des luttes populaires. Ils ont déjà déposé bon nombre de leurs résultats dans la collection « Raison mondialisée » des éditions L’Harmattan *. Merci à tous nos coauteurs. Pour continuer notre œuvre nous ouvrons ici la collection « Raison mondialisante ». Ce nom soulignera nos contacts plus étroits, plus actifs avec les altermondialistes. Une nouvelle génération de spécialistes nous permettra de rajeunir nos rangs et d’élargir la gamme de nos recherches. Cet essai servira d’ouverture. Responsable de la « Raison mondialisante » comme je l’étais de la « Raison mondialisée », conseillé par d’éminents savants comme Samir Amin et Jean-Marc Gabaude, je vais ici offrir un tour d’horizon de nos efforts précédents et signaler les accents novateurs qui devront caractériser la collection nouvelle. Joachim Wilke, Doctor philosophiae, Diplômé ès sciences sociales Chercheur associé CNRS

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Cf. Joachim Wilke, Jean-Marc Gabaude, Michel Vadée (éds.), Les chemins de la raison. XXe siècle : la France à la recherche de sa pensée. Préface de Bernard Bourgeois, Paris, L’Harmattan, 1997, collection « Ouverture philosophique » ; Enrique Dussel, L’éthique de la libération à l’ère de la mondialisation et de l’exclusion. Traduit par Albert Kasanda Lumembu. Préface de Joachim Wilke, Paris, L’Harmattan, 2002, Collection « Raison mondialisée » ; Oward Ferrari, Philosophie ou barbarie. L’Europe de la raison (du logos) et l’Europe de la trahison, ibid., 2002 ; Michel Clouscard, Refondation progressiste face à la contre-révolution libérale, ibid., 2003 ; Arnaud Spire, Quand l’événement dépasse le prévisible. Critique de l’horloge déterministe, ibid., 2006 ; Charlie Galibert, L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation, ibid., 2007.

I. Qu’est-ce que vivre ?
Métro, boulot, dodo… Qu’en pense-t-on ? C’est la vie, celle que partage la grande majorité, la vie moyenne dans nos contrées. La vie ? Quand je côtoie, assez tard au soir, coincé dans la rampe, le personnel des grandes surfaces de La Défense, de Sartrouville, du Boulevard Hausmann retournant chez soi, je vois ces yeux privés d’éclat, ces visages d’où ne parle que la fatigue, ces sursauts trahissant la douleur des pieds surmenés. Avec cela, on va donc faire le ménage, la cuisine, la vaisselle, contrôler les devoirs des gosses, et ainsi de suite. Est-ce ce qui s’appelle vivre ? Ailleurs c’est certes autrement amer. Pour beaucoup il faut remplacer « boulot » par chômage ou activité dite informelle, y compris la vente de la drogue sous la tutelle du caïd. Le « Métro », enfin, reste le grand inconnu partout où la mère marche longtemps à travers la poussière ou la boue des pistes, allant chercher de l’eau pour la famille. Son quotidien ne connaît que peu de « dodo ». À l’autre pôle de l’échelle, nous trouvons tel spécialiste passablement aisé confronté aux calamités dont nous parlent les 99 francs de Beigbeder, tel gérant nanti placé devant les conséquences d’une « concurrence à coupegorge ». L’ensemble se joue devant un horizon d’angoisse. Avec ses divers contenus, est-ce que cela peut s’appeler vivre ? À mon avis, ces malaises-là ne desservent pas l’intitulé de la vie, d’une vie humaine. À leur égard, je propose d’utiliser un autre terme. Là, on se trouve devant ou dans la malvie. Malibu ? Mumbai ? Monaco ? Manille ? Le contraste de vie et de malvie semble déchirer le monde de nos jours. Cela nous inquiète, moi-même et mes amis, vraie amicale de chercheurs socialement engagés au service des grandes majorités qui œuvrent pour passer du second terme au premier terme du contraste. En commun nous

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voulons leur offrir l’arme d’une « Raison mondialisante », bien terrestre, non plus désintéressée, abstraite, planant aux cieux comme un ballon des minorités gouvernantes en place, mais défendant les intérêts des majorités victimisées par ces voleurs de la vie. Ce texte-ci y constituera ma contribution personnelle. Je pars de mon propre vécu et du quotidien contemporain pour mieux faire le point du contraste susmentionné et marquer des pistes vers des issues viables. En route, je vais joindre mes impressions, visions, propositions à un choix de nos résultats collectifs et individuels ainsi que de questions, de problèmes, de défis qui se posent à nous tous. À des degrés certes divers une « mondialisation » libérale débridée a en effet laissé au XXIe siècle un héritage principal : la généralisation de la malvie, de ses multiples formes, autour de la planète. Inutile d’en peindre les dimensions, c’est chose faite ; il me suffit de renvoyer aux multiples travaux de notre conseil Samir Amin et d’Enrique Dussel qui ouvrit notre collection précédente, celle de la « Raison mondialisée ». Africain l’un, Sud-américain l’autre, ils sont les témoins bien autorisés de la malvie planétaire. Moi-même je vois plutôt l’envers de l’étoffe. J’ai devant moi les beaux quartiers et le centre pompeux de la capitale allemande. Ils me démontrent ad oculos que le globe contemporain se pare néanmoins de ces jardins où la vie douce bat son plein, de Malibu près de Los Angeles jusqu’à Doha, en passant par Bad Homburg, Monaco et Er Riad. Mais là aussi, loin des bidonvilles de Mumbai ou de Manille, le ton a changé. Du Malaise dans la civilisation freudien, sorte de névrose collective des nantis, on tombe dans la paranoïa se greffant sur la mégalomanie. De plus en plus on se retranche dans les résidences gardées, on instaure des zones interdites autour des sièges administratifs ou diplomatiques, jusqu’à leur prêter une ceinture de barricades ; la nouvelle ambassade des États-Unis à Berlin en donne l’exemple ridicule. Ainsi on accentue le « besoin élevé de sécurité ». Le 11 septembre 2001 souligna, sans en être la cause, le délire qui hante les enclaves du luxe. S’il y reste toujours la pénombre autour de l’attaque des « Boeing », les administrations n’avaient qu’à ouvrir leurs tiroirs pour implanter les plans dits de sécurité 1, aptes à transformer lesdites enclaves en ghettos dorés et leurs pays en remparts où règne une sorte d’état de siège. La démocratie, la liberté en payent l’addition d’autant plus coûteuse que le délire se répand autour du globe. Mutée en psychose du fanatisme aux

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Ces plans ne prévenaient pourtant pas le crash d’un aéroplane civil en panne d’essence contre une tour de New York en octobre 2006, ce qui mit en cause la valeur et le sens des mesures dites de sécurité.

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couleurs ethniques ou religieuses, la folie atteint l’Irlande du Nord, la Corse, les Balkans, le Proche-Orient, l’Asie centrale et méridionale, l’Afrique et les quartiers défavorisés des métropoles riches. Cette expansion-là ne date pas du 11 septembre 2001. Née sur fond de crise pendant les années 1970, elle se mit à pousser avec la « victoire du Monde Libre » de 1989-1990 et la tentative d’instaurer un « Nouvel ordre mondial ». Perspicaces, l’économiste Samir Amin et le philosophe Jacques Derrida dénonçaient celui-ci aussitôt comme l’avènement d’un Empire du chaos qui met « le temps hors de ses gonds » 2. D’autres voix raisonnables s’élevaient, parfois conjointement, contre le danger imminent d’une éruption irrationnelle ; vers la fin du siècle révolu, je pouvais énumérer une gamme d’initiatives tant intellectuelles que populaires qui prirent la défense d’un développement sain et paisible 3, socle d’une vie vraiment humaine. Trop isolées les unes des autres, ces actions devaient pourtant reculer quand un nouvel accès maniaque déchira les vestiges de la fédération yougoslave en 1999. Un mélange explosif de nationalismes concurrents et d’intérêts étrangers non seulement réamorça le feu aux Balkans, mais sema aussi le désarroi, la division et la perplexité parmi les esprits de bonne volonté. À la confusion, l’aube du IIIe millénaire ajouta l’horreur quand derrière un rideau de fumée émanant des braises de plus en plus nombreuses, les voltigeurs d’un terrorisme organisé en réseaux allaient servir d’accoucheurs au terrorisme d’État. Terrorisme du plus puissant État du monde qui se place lui-même hors la loi internationale. Terrorisme visant à étouffer, par des moyens illégitimes, toutes les résistances et objections qui s’élèvent contre ses désirs. Terrorisme provenant, à y voir de plus près, d’une clique douteuse qui a usurpé le pouvoir de cet État. Terrorisme militaire et des services spéciaux, certes, mais aussi diplomatique, économique, financier et notamment psychologique. Son armement principal n’est pas le nucléaire, mais la désinformation, le mensonge, la calomnie, le mauvais goût, l’appel aux instincts brutaux que répand son machinisme médiatique. Le feu roulant de cette machine d’enfer devance et accompagne chaque mauvais coup infligé au reste du monde,

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Cf. Samir Amin, L’empire du chaos, L’Harmattan, 1991 ; Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993. 3 Cf. Joachim Wilke, « Les tourmentes de la raison » et « Cultiver la raison », dans Les chemins de la raison, Paris, L’Harmattan, 1997. Le plus important était le programme stratégique de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire. Il indique les tâches les plus urgentes à résoudre à l’échelle mondiale et il définit plusieurs horizons-limites temporaux où ces tâches devraient être accomplies. En attendant, la course du monde a brûlé les premiers de ces feux rouges.

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