Zaïre, le pouvoir à la portée du peuple

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La situation au Zaïre n'a pas cessé de se dégrader depuis le coup d'Etat de 1965. L'auteur, qui est avec Patrice Lumumba un des pères fondateurs de la République du Zaïre, analyse cette situation et suggère des solutions. Son voeu le plus cher est que son ouvrage puisse "servir de dynamisation, de prise de conscience pour accélérer le renversement du régime de Mobutu"
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296163713
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« L'indéPendance du Congo a été

proclamée dans l'unité et l'intégrité de son territoire. Nous défendrons

cette unité.

)~.

Patrice Lumumba, le 19 août 1960.

CLEOPHAS KAMIT ATU-MASSAMBA

ZAIRE
Le pou voir à la portée du peuple

..

Librairie - Editions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 PARIS

DU MÊME AUTEUR

La grande mystification Maspero, 1971.

du Congo-Kinshasa,

Editions François

I.S.B.N. 2-85802-024-8

Introduction

Lorsqu'en 1971, je décidais de publier La grande Mystification du Congo-Kinshasa (aujourd'hui Zaïre) aux Editions François Maspero, je pensais répondre à un besoin latenf des Congolais, surtout de ceux résidant au-dedans, qui étaient abreuvés à longueur d'années d'informations officielles unilatérales et unilinéaires. Aujourd'hui, en publiant ce nouvel essai, je réponds à une soif immense du Peuple du Zaïre, qui ne sait pas depuis au moins trois années, où le conduit la politique des à-coups contradictoires, dont il est le témoin impuissant et la victime résignée. Chasse et déclaration fracassante contre l'Etat d'Israël à l'O.N.V. en 1973; soutien manifeste à Israël à Naïrobi en 1976, sans aucune explication à son « Peuple» ; campagne verbale intensive contre la République Sud-Africaine pour sa politique d'apartheid et revendication de la dignité de l'homme noir... ; alignement sur les positions de l'Afrique du Sud dans l'affaire angolaise, sans compter le développement considérable d'échanges commerciaux - à conditions hautement favorables - avec l'Afrique du Sud. Certaines méchantes langues rapportent que John Vorster aurait été ,reçu, secrètement, dans un village zaïrois, récemment aménagé pour des séjours présidentiels prolongés. Zaïrianisation (quel barbarisme ?), si l'on se rappelait que l'idée, comme le mot, ont pris naissance, à partir du Nigeria, qui avait décidé la « Nigérianisation ». Du même coup le mimétis-

me conduit à la « Zaïrianisation » de toutes les entreprises mo5

yennes et petites détenues par des étrangers... puis radicalisation (étatisation impréparée) d'une centaine d'elles; pour « occuper» des remuants, ou fournir des moyens économiques et financiers à quelques favoris. .., enfin rétrocession déradicalisation (privatisation) au profit des anciens propriétaires étrangers. Ceux-ci, aspirant à récupérer le capital immobilisé et le manque à gagner depuis trois années, posent des conditions de reprise extrêmement humiliantes pour les pouvoirs publics. Aux discours redondants sur l'indépendance économique et financière du Zaïre, ont succédé les missions de mendicité qui ont vu, à deux reprises, Henry Kissinger, débarquer à Kinshasa, avec une aumône de 60 millions et 30 millions de dollars afin de sauver du naufrage financier, non point la République et son Peuple, mais la politique de la stabilisation de l'ami, combattant anticommuniste, dont la présence à la tête de l'Etat est une garantie de l'équilibre des forces en Afrique, du moins selon la doctrine américaine de Kissinger et sans doute, également de ses successeurs. Le Peuple du Zaïre ne sait plus, il ne suit plus. TIa soif de savoir. C'est afin de répondre à cette attente que - forcé et contraint - je reprends l'unique arme dont je dispose, pour soutenir la confiance populaire. Contraint et forcé. Je pensais en effet, que l'appel que j'avais lancé par la publication de la Grande Mystification et qui fut largement entendu, (15 000 exemplaires du livre ont été vendus, plus de 10 000 commandes sont en cours), serait répercuté par d'autres ouvrages zaïrois solides, explicitant ou complétant le mien. Or, cinq ans se sont écoulés. Seul, Maître Jules Chomé a prolongé la réflexion que j'avais entreprise. Moi-même, amputé dans mon temps par mes études et la préparation de ma thèse de doctorat; menacé d'expulsion, à laquelle je n'ai échappé que grâce à la mobilisation convergente des amis nombreux en France, de mes camarades de Sciences Po à Paris ainsi qu'à la célérité avec laquelle le Conseil d'Etat m'a reconnu le statut de réfugié politique, je ne pouvais guère consacrer du temps à une nouvelle analyse de la situation zaïroise. Au demeurant, qu'aurais-je pu apporter de sérieux sur les données d'un pays, dans lequel je n'étais plus retourné et dont toutes informations utiles m'étaient coupées ? TIfallut donc attendre... espérer qu'un de mes compatriotes,
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toujours grognard sur la mauvaise marche du pays, sur la dégradation inimaginable de la situation dans tous les domaines, dans tous les secteurs, se décide à informer, de façon systématiq\le, ses concitoyens sur leur état et sur les résultats vers lesquels on les conduisait... Rien n'est venu à ma connaissance, apporter ce témoignage. Désintérêt? Peur? Lassitude? Résignation? Démission ou Complicité? Peut-être, tout cela à la fois. Ces sentiments ne me sont pas étrangers à moi-même. Mes proches me le répètent as-

sez pour que j'en prenne mon parti. « Tu as des enfants, desfrères au pays, des proches qui te côtoyent. Tu sais bien que si tu élèves la voix, tout est fini pour eux. On leur saisira tout, en attendant de te faire disparaître toi-même, et cette fois... définitivement. » Ce discours m'étreint. Je ne suis pas un héros. l'adore mes enfants, ma femme, mes proches. Souvent, à cause d'eux, je me suis arrêté en chemin. Combien de fois n'ai-je pas bloqué des actions entreprises, même lorsque je savais qu'elles avaient 1 chance sur IOde réussir, malgré des « espions-boîteux » placés au travers de mon chemin? Je suis donc conscient de l'enjeu. Une fois encore, il est de taille, nonpaspour moi, mais pour le ZAIRE. Si l'enjeu est tel pour le peuple du Zaïre, chacun doit opérer un choix, assumer des risques réels et non seulement imaginaires ou académiques. Pour ma part, j'ai à opter entre trois hypothèses: rallier purement et simplement le régime, comme on me l'a proposé à plusieurs reprises, depuis bientôt deux ans. Je suis convaincu qu'avec une petite dose d'habileté, je me ferais à la nouvelle situation et je pourrais, sous le patronage du guide, exercer une ou plusieurs fonctions de responsabilité. Pourquoi cela ne me tenterait-il pas, après un exil aussi long et aussi dur, dans un dénuement pitoyable? m'installer confortablement dans un des pays occidentaux ou dans un pays africain. Après tout, mon doctorat obtenu, je pourrais me faire une situation d'enseignant ou de direction enviable. Les occasions sont si nombreuses. TIn'est pas évident que je deviendrais malheureux au plan personnel. Alors pourquoi ne pas saisir une si belle aubaine? 7

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enfin, il me reste la troisième voie: celle des épines et des ronces mais la seule qui puisse soutenir l'espoir et la confiance du Peuple zaïrois. D'autres que moi, et ils sont heureusement assez nombreux, ont entrepris un autre type d'action pour soutenir la résistance du Peuple. Qu'il s'agisse des opérations militaires de Kabila à l'est du Zaïre, du détachement de nos forces armées stationnant en Angola (très largement diversifié et nationalisé pour échapper à l'étiquette de gendarmes katangais) ou des préparatifs qui se dessinent dans tout le pays contre l'incurie du pouvoir actuel, nous participons tous, chacun à sa manière et dans son secteur, à un même mouvement de conscientisation de l'opinion nationale et internationale sur le sort qui est fait au Peuple zaïrois. Un S0ft ignominieux, puisqu'il pousse les habitants vers un retour accéléré à l'état sauvage.

Le contenu de ce livre répond à cette recherche de conscientisation. fi était temps de systématiser à nouveau les éléments conjoncturels défaillants et éventuellement positifs du régime. En 1971, empruntant une formule célèbre de de Gaulle, sur les effets (inéluctables) de la dictature, j'égrenais un certain nombre de décisions insensées dont le Peuple zaïrois, au moment de la chute de la dictature, payerait les conséquences désastreuses. Les thuriféraires du régime, les profiteurs intérieurs et extérieurs de tout acabit, ne me ménagèrent pas. Al' époque, le cours du cuivre était très élevé et l'on considéra comme un combat d'arrière-garde, mon analyse et mes mises en garde. Aujourd'hui, de nombreux alliés ou anciens alliés au régime, reconnaissent la pertinence du diagnostic émis à l'époque. La dictature est irrémédiablement engagée dans le processus de sa chute. A terme, rien ne pourra plus la sauver. Le Peuple zaïrois et tous les Peuples qui luttent contre la dictature, peuvent accélérer sa chute. La première partie de ce livre, qui traite de la conjoncture zaïroise en 1977, et qui rappelle la pérennité des vraies réalités zaïroises, se donne pour objectif, de fournir une analyse solide, fondée sur des faits (lois, décisions, statistiques officielles, etc.). fi ne sera guère difficile de tirer la conclusion et d'observer comment, en 12 années, les gouvernants en place, ont dégradé le patrimoine national et ont fait du Zaïre, un objet de honte qui 8

démontre leur incapacité à gouverner et à gérer. Le résultat de l'action gouvernementale aurait peut-être été différent, si les gouvernants s'étaient imposé la discipline d'obéir à une action cohérente, qui, de ce fait, se serait constituée en système. Or, la règle du régime fut et reste, le non-système. Je sens bien, qu'on m'objectera que le régime du Zaïre pouvant s'identifier « à une dictature de droite» (?), il semble erronné de parler de non-système, alors qu'en réalité, il s'agit d'une variante du capitalisme avec encadrement et oppression des masses pour permettre à l'oligarchie de réaliser le maximum

de profits exportables. n faut d'ailleurs préciser « qu'exportable » ne vise pas que des étrangers. Je partage globalement cette analyse. Je pense cependant, que ce qui paraît exorbitant au Zaïre, c'est l'incapacité du régime à respecter même sa propre cohérence. Politique d'incohérence totale dans tous les secteurs, sauf dans un seul: tout concourt au maintien au pouvoir. Si pour cela, il faut désarticuler les structures de l'Union Minière. pour l'amener à la concupiscence, c'est faisable. Si la structure de l'Université devient une menace, il faut casser l'Université. C'est l'Eglise qui menace, pense-t-on en haut lieu? La voilà désarticulée et en instance de désagrégation. n en va de même, du petit commerce, du mouvement encouragé pourtant des femmes zaïroises, etc. L'unique critère de cohérence semble être l'atteinte par chaque institution d'un tel degré de faiblesse que l'on ne constitue plus aucune menace réelle ou potentielle contre le maintien au pouvoir du « Timonier». Que des structures faibles ou affaiblies soient impuissantes à assurer un pouvoir qui se dit et qui se veut fort, importe peu. C'est dans cette perspective que j'ai suggéré qu'il s'agissait bien d'un non-système, dès lors que l'on se place à un autre niveau que celui de la détention du « pouvoir suprême». Cette analyse des effets du non-système couvrira la première partie de cet ouvrage. l'ai par contre été traversé par de nombreux doutes concernant la deuxième partie de ce livre, qui lui a finalement valu son titre. A cela deux raisons essentielles. La première me questionnait pour savoir si j'avais intérêt à répondre à la critique la plus fondée qui était faite à mon premier 9

ouvrage. Beaucoup d'hommes, de foi douteuse, me reprochaient d'avoir livré un diagnostic sans en proposer les remèdes appropriés. Comme pour insinuer que si je pouvais me livrer à un examen critique, je n'avais cependant pas une vue panoramique sur ce qui était conforme à l'intérêt du peuple. D'autres m'attendaient au tournant. Kamitatu, disait-on, n'est qu'un réformiste, et il s'est abstenu d'émettre des propositions, car il ne pourrait en faire de radicales ni de systématiques. S'il propose un changement, il ne pourra s'agir - à la limite - que d'une révolution de palais: « Ote-toi de là que je m'y mette. » J'ai été très tenté de répondre à cette critique par une phrase de notre compatriote Gbenye, à qui on faisait la même observation. Gbenye rétorqua: « Pourquoi voulez-vous que je vous livre mon programme d'action maintenant? Attendez, quand j'accéderai au pouvoir, vous jugerez de mon programme. » nest vrai, cette réponse appelle deux remarques, nécessaires pour les lecteurs occidentaux, habitués à la diffusion des programmes à objectif électoral : 1) Gbenye, parlait en tant que responsable d'un mouvement révolutionnaire. TIn'avait donc pas à soumettre à une clientèle électorale son éventuel programme d'action. 2) Je ne me sers _decette déclaration que pour indiquer ma réserve et non pour espérer accéder au pouvoir. La non-diffusion éventuelle d'un programme ne se fonderait pas, pour moi, sur l'attente d'une accession au pouvoir, mais sur la tendance, déjà observée dans le passé, que des gouvernants, da~s un éternel mouvement d'incohérence, tirent des recettes utiles d'un programme sans en respecter la cohérence globale. - La deuxième raison de sens contraire me rappelait cependant qu'au bout du compte, il y avait le Peuple zaïrois. Si l'on peut, sans trop de peine, recueillir une très large opinion contre la politique du régime, si des couches très très larges peuvent se reconnaître dans la formulation des éléments d'analyse critique qui est ici entreprise sur l'exercice du pouvoir au Zaïre, il n'existe, à ce jour, aucune plate-forme minimale qui serve de référence à une transformation de la société. politique zaïroise. Fallait-il, par crainte de fournir des recettes au pouvoir en place, priver le Peuple zaïrois des éléments de créativité et de construction économique, politique et sociale de type nouveau, 10

que j'ai pu mûrir, en consultation fréquente avec des dizaines et des dizaines de Zaïrois de toutes conditions et de toute provenance nationale? J'ai pensé que je n'avais plus ce droit et ç'est pour me conformer à cette exigence que la deuxième partie esquisse un véritable projet de communauté politique nationale. Joignant l'analyse théorique aux éléments d'expérience pratique sur l' ensemble du territoire national, j'ai pensé que la vue que j'en fournissais était un horizon panoramique, de l'observateur qui s'est .

élevé volontairement sur les hauteurs nationales. Ce qui est en
cause, ce n'est pas l'avenir du Zaïre. Le Zaïre, notre cher et beau pays, a commencé à vivre un avenir de régression depuis de si longues années. Son avenir ne peut être que languissant pour les privilégiés et noir pour la grande masse du Peuple. Ce qui est en jeu, c'est le devenir du Peuple du Zaïre. Bâti sur ses réalités aux dimensions modestes, Peuple agricole, pastoral et rural; Peuple jeune, doté d'une culture et des traditions de solidarité et de primauté du groupe; Peuple, forgeant son destin par le labeur et le dialogue autour du feu, ou dans la palabre africaine; le Peuple du Zaïre peut et doit connaître un sursaut de dignité. « Zaïrois, réveille-toi, assume ta condition de l'être libéré par Lumumba et bâtis ton devenir. » L'avenir nous est donné, le devenir se conquiert et se prend. Puisque le pouvoir est en définitive vacant, dans ton Pays, pourquoi refuses-tu de le ramasser ? Par crainte de quelques gouttes de sang? Qu'importe le sacrifice de 1 000 ou d'un million pour en sauver 21 millions d'autres? Tel est l'enjeu, telle est la valeur symbolique de ce livre, qui veut demeurer un acte de militantisme, pour que triomphe le Peuple du Zaïre contre la domination étrangère et la dictature installée depuis onze années sur son territoire.

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Carte du Zaïre
: Cuivre, çobalt, zinç

@ : Diamant

.

Extrait du

Il

Rapport annuel de la Banque du Zal"ri JI.

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I LA CONJONCTURE ZAÏROISE:
Un Etat en déconfiture

« On n'entend plus le Zaïre avec sa grande gueule. » Etrange ! En 1973, le Zaïre s'était attribué la mission de se présenter comme le porte-parole des pays de l'Afrique noire sur la scène internationale. Successivement, son Président s'était rendu - impromptu - à la Conférence des Chefs d'Etat Arabes qui se tenait à Alger en octobre 1973, en porte-parole de l'Mrique noire, avant d'occuper la tribune de l'Assemblée Générale des Nations Unies en novembre où il avait prononcé un discours fracassant contre Israël, l'Afrique du Sud. Aussitôt, sur la même lancée, il s'était rendu à Pékin pour y être reçu par Mao-Tsé-Toung lui-même. Les services de transmission par satellites américains avaient été loués à cet effet afin de retransmettre en direct au Zaïre et dans d'autres capitales africaines, ainsi qu'en Europe, « l'historique poignée de mains» entre le « guide du Peuple chinois» et le chantre de « l'authenticité zaïroise». Le Zaïre jouissait alors d'un lustre incomparable. Des Etats progressistes qui longtemps avaient boudé le régime issu du coup d'Etat de 1965, commençaient à lui reconnaître un effort de « nationalisme africain» nettement affirmé. Le Zaïre n'avait-il pas réussi à créer sa propre monnaie? A décréter une politique d'authenticité? A jeter bas le port de la cravate? A braver Kissinger à l'D.N.U. par le discours fracassant contre ses protégés d'Israël et d'Afrique du Sud? Les doutes s'estompaient, d'autant qu'une succession de décisions internes, concernant le secteur de l'économie, venaient compléter ce revirement du régime vers un nationalisme de type progressiste.

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Puis, 1974 vint. Année fatidique. Avec l'effondrement du cours du cuivre à partir du second semestre, se profilait à l'horizon zaïrois une menace de crise économique, et surtout l'affaire . angolaise vint jeter le pavé dans la mare. Les alliés capitalistes du régime, surpris et dépassés par des décisions économiques anarchiques (zaïrianisation), prirent peur; de concert avec leurs banquiers européens et en accord avec le F.M.I., ils refusèrent d'octroyer au régime de nouvelles facilités en devises, pour assurer ses importations même les plus urgentes, telles que produits pharmaceutiques, etc. Qu'à cela ne tienne! le pouvoir zaïrois se déclarait déterminé à braver cette imposture et, pour bien montrer aux Occidentaux qu'il n'était le valet de personne, il n'hésita pas à s'engager, « quoi qu'il arrive et quoi qu'il en coûte », dans l'expédition angolaise aux côtés de Holden Roberto et du F.N.L.A. L'Afrique et le monde - après un moment d'illusion - redécouvraient le vrai visage de la politique zaïroise. Alors les sirènes cessèrent de sonner. Comment ce pays, dont on vantait dans les milieux économiques occidentaux la puissance économique, était-il tombé si bas, tellement bas qu'on parlait aujourd'hui d'effondrement, de déconfiture? L'analyse de la conjoncture politique, économique et sociale du Zaïre, devrait nous fournir la clef de l'énigme, si énigme il y avait jamais eu pour tous les connaisseurs et pour les observateurs attentifs et désintéressés du problème zaïrois.

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1
Un choc imparable ou le prélude d'un effondrement: l'Mfaire angolaise

fiest bien connu parmi les spécialistes des questions internationales que les « retombées» d'une crise internationale produisent généralement des effets les plus inattendus sur les théâtres secondaires, c'est-à-dire, sur ceux qui ne sont pas intéressés au premier chef par la crise elle-même. C'est précisément le cas du Zaïre concernant l'affaire angolaise. On aurait pu s'étonner, sans cette précaution de style, de constater que j'aie accordé à une affaire qui, après tout, n'était pas au premier chef, celle du Zaïre, la primeur de mes réflexions.
Le 25 avril 1974, ce qu'on a appelé « la Révolution des Oeillets» survenue à Lisbonne mettait en cause, essentiellement, le sort des anciennes colonies portugaises d'Angola, du Mozambique, de la Guinée-Bissau, des fies du Cap-Vert et de Timor Oriental. Le Zaïre n'aurait dû être concerné qu'au second degré en tant qu'Etat africain, membre de l'O.U.A., et en tant que voisin fraternel de la nouvelle République angolaise qui naîtrait de la décolonisation portugaise. Si l'impact de la Révolution des Oeillets à Lisbonne se situe à des niveaux tout à fait différents, il n'y a cependant pas de doute qu'en ce qui touche le Zaïre, l'affaire 16

angolaise a produit une seçousse tragique, un choc imparable. L'opinion nationale, moins informée de la situation intérieure que l'opinion extérieure, a perçu néanmoins cet impact. L'affaire angolaise constitue un tournant décisif dans la politique intérieure et extérieure du Zaïre. On connaît, en général, assez bien le déroulement des événements depuis le 11 novembre 1975, date de la proclamation de l'indépendance, par le M.P.L.A. et son Président le Dr Augustinho Neto. On peut reconstituer les comportements du Zaïre face à l'Angola. Mais on attache peutêtre moins d'importance aux données profondes qui ont orienté et guidé le choix zaïrois de 1974.

Les données du choix zaïrois L'intérêt du Zaïre (l'ancienne République Démocratique du Congo) pour la cause de la libération angolaise, date de Patrice Lumumba. C'est lui, qui, en 1960, saisi par le Dr Neto, prit la décision d'octroyer au délégué du M.P.L.A. à Kinshasa (qui n'était autre que Holden Roberto) une aide efficace pour la libération de l'Angola. Je suis en droit d'en parler, car, à deux reprises, j'ai été chargé par le Gouvernement congolais de servir de médiateur pour les délégués du M.P.L.A. En août 1960, Patrice Lumumba, alors Premier ministre, me demanda par une note personnelle, de remettre la somme de F.C. 500.000 à Holden Roberto sur les fonds secrets du Gouvernement Provincial de Leopoldville. Ce que, avec Norbert Leta, alors ministre provincial des Finances, nous avons réglé avec célérité. Rappelons qu'à cette époque le franc congolais équivalait au franc belge. Après la perte du pouvoir par Lumumba et alors que le M.P.L.A. organisait sa première manifestation en févrierl961, Holden Roberto, sur le conseil des agents de la C.I.A. et des Tunisiens, se rallia au groupe de Binza au Congo (Zaïre) et créa en dissidence avec le M.P.L.A. jugé « communisant» par la C.I.A., son propre parti ethnique: l'U.P.A. / 'Union des Populations Angolaises, parti composé à presque totalité des Bakongo d'Angola. En 1962, le Premier ministre Adoula me chargea en ma qualité de ministre de l'Intérieur, de mener une négociation ser17

rée pour amener les responsables du M.P.L.A. - représentés alors par Mario de Andrade - et ceux de l'U.P.A. à constituer un front de combat unique. La poursuite de l'aide zaïroise était subordonnée à la formation de ce front. Coup de théâtre! Alors qu'après 6 mois de négociations, un accord satisfaisant était en vue, Holden Roberto, sur le conseil de ses amis, décidait de créer un gouvernement angolais en exil, dont il se proclama le chef. TIsuggéra de confier quelques postes ministériels aux représentants du M.P .L.A. et des autres petits partis. En avril 1963, lorsque j'abandonnai le ministère de l'Intérieur pour celui du Plan, les chances d'un compromis subsistaient encore, car l'intransigeance du ministère de l'Intérieur semblait avoir ému Roberto. Août 1963 : deuxième coup de théâtre: contrairement à toute attente, et craignant une initiative du Gouvernement du Congo-Brazzaville, dirigé par le Président Massamba-Débat, le Gouvernement congolais, sur proposition du ministère des Affaires étrangères, accordait une reconnaissance de jure au Gouvernement provisoire de l'Angola en exil dirigé par Holden Roberto. Dès lors, les jeux étaient faits. D'un côté, les durs et purs de l'Angola qui émigreront à Brazzaville, de l'autre, la clique de Holden Roberto, fortement liée au groupe de Binza et dont le rapport Church établira, à la suite de l'affaire du Watergate, les relations privilégiées avec la C.I.A. Dès 1963, s'établit officiellement l'alliance entre Holden Roberto et le groupe de Binza, par Américains (C.I.A.) interposés. Le choix zaïrois de 1974 trouve son origine dans l' obligation faite par les « soutiens extérieurs» des gouvernements zaïrois de porter assistance à Roberto Holden. TIserait cependant
erroné de penser que le choix du Zaïre

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qui ne s'est pas limité

à un soutien discret à l'action du F.N.L.A. mais a organisé une intervention massive en Angola avec ses propres forces armées, ses armes, son matériel et ses fonds publics et sans doute également secrets -, trouve sa motivation uniquement dans la nécessité de préserver!' alliance de 1963. Des facteurs politiques, économiques et sentimentaux récents ont accéléré la dynamique interventionniste du gouvernement zaïrois. Relevons-en quelques-uns à titre non exhaustif : 18

- Sentiment politique de peur. La peur d'une nouvelle retombée. Le pouvoir zaïrois et ses détenteurs redoutaient, avec une angoisse non dissimulée, d'être pris en « sandwich» entre une Angola libre, dirigée par le M.P.L.A. que l'on accuse au Zaïre de communiste, et la République populaire du Congo (Brazzaville), marxiste-léniniste en discours. fi ne faut pas oublier que le masque nationaliste, brandi en 1973 devant l'Afrique, n'a pas fait disparaître le vieux démons de l'anticommunisme viscéral, profession de foi du régime zaïrois et de ses responsables depuis 1960. Une Angola révolutionnaire ne favoriserait-elle pas, à terme, une « action subversive» contre le pouvoir en place à Kinshasa? Derrière l'aspect idéologique se profile, en fait, un problème vital de survie pour les tenants du pouvoir. - Le deuxième facteur a trait à une nécessité économique d'évacuation des produits zaïrois vers l'extérieur. fi aura fallu cette crise pour s'apercevoir de la nécessité pour le Zaïre d' aménager ses 37 km de côte atlantique (Banana-Moanda). Le Zaïre demeure doublement tributaire de l'Angola pour l'évacuation de son cuivre, dont 40 % prenaient régulièrement la route du port angolais de Lobito d'une part, et d'autre part pour son mouvement de transport maritime via le port zaïrois de Matadi, dont l'entrée en haute mer transite obligatoirement par les eaux territoriales angolaises. Toute rais-on impérieuse, a fortiori vitale, peut conduire l'Etat angolais à refuser ce transit ou à l'empêcher. Dans ces conditions, le Zaïre deviendrait, à l'instar du Tchad, un Etat enclavé, faute d'avoir pensé à aménager sa propre côte, au li~u de se livrer à des dépenses de luxe ostentatoires. - Le Zaïre entendait également, par un soutien massif à Holden Roberto, se préserver la capacité de co-exploitation des gisements du pétrole de l'enclave de Cabinda, dont les débuts des travaux off-shore, au large de Cabinda, avaient déjà été annoncés et confiés à la compagnie américaine Mobil Oil. Pour un Etat, en voie de faillite financière, fin 1974, il était important d'accélérer l'exploitation de ce pétrole. - Au plan économique, une nouvelle raison incitait Kinshasa à se porter aux côtés du F.N.L.A. On savait, par des mena19

ces à peine voilées qui émaillaient les discours de John Vorster, Premier ministre d'Afrique du Sud, que ce pays soutenait le F.N.L.A., dans la lutte pour la conquête du pouvoir en Angola. n devenait clair, dans ces conditions, que le Zaïre jetterait aux vestiaires sa profession de foi nationaliste « anti-apartheid», afin de ne pas perdre les avantages économiques que l'Afrique du Sud octroyait au pays. Rappelons pour mémoire que, pendant l'année 1975 et jusque mai 1976, l'Afrique du Sud, fut le seul Etat occidental à accorder des crédits à l'importation au Zaïre, compensant en partie le refus ou les hésitations du F.M.I~, de la B.I.R.D., de l'U.S. A.I.D. et des banques occidentales. Le pays de l'apartheid, si violemment fustigé à la tribune des Nations Unies en novembre 1973 par le Zaïre, prenait une revanche

spectaculaireet faisait courber l'échine à « ces princes nègres
qui nous gouvernent ». L'alliance avec le F.N.L.A. gàrantissait la couverture de la « poule aux œufs racistes» et permettait au régime de souffler un peu, du moins dans la capitale, rapidement inondée de « conserves Pilchard et des concentrés de tomates» fournis à tempérament par le bastion de l'apartheid et le fossoyeur de la dignité de l' homme noir. - Des raisons d'ordre sentimental ont également joué un rôle, sans doute, pas aussi important que les agences de presse l'ont laissé entendre, mais un rôle évident tout de même. D'abord, il apparaissait difficile que les tenants du pouvoir à Kinshasa ne prennent pas en compte des relations parentales récemment établies par Holden Roberto, qui, avec une extraordinaire habileté, avait épousé, en secondes noces, une « cousine» du clan du Chef. A l'alliance politique et idéologique, se joignait une alliance de sang entre deux familles de chefs. Les Africains connaissent bien ce phénomène. Les Occidentaux aussi, quand ils se réfèrent aux alliances et aux mariages entre tenants de trônes: EspagneBelgique, Hollande-Allemagne. n serait étrange que des décisions politiques ne tiennent pas compte des intérêts de ceux des membres de la parenté qui peuvent en être bénéficiaires ou victimes. Surtout lorsque le palais présidentiel, comme cela se voit souvent en Afrique, devient une cour réservée aux seuls membres du clan ou de la tribu.

- n faut enfin signaler le rôle négatif joué par Bula20

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