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Savantes femmes et citoyennes de Tendre en Europe (1607-1678)

De
221 pages
Le XVIIe siècle a été un âge propice pour la littérature des femmes, avant que l'absolutisme et l'austérité religieuse ne viennent jouer un rôle d'éteignoir. Ces contributions éclairent cette littérature protéiforme, de l'amitié littéraire au récit d'exploits amoureux, en passant par toutes les haltes de la carte de Tendre, de très pragmatiques conseils aux sages-femmes jusqu'à une réflexion philosophique sur la condition des filles et le célibat volontaire.
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Colloques de Mix-Cité
Textes réunis par François Le Guennec
Savantes femmes & citoyennes de Tendre
en Europe (1607-1678)
Comme plusieurs belles recherches récentes l’ont
emontré, le XVII siècle a été un âge propice pour la
littérature des femmes, avant que l’absolutisme et l’austérité
religieuse ne viennent jouer un rôle d’éteignoir.
Mais cette littérature est protéiforme : orale, spontanée
galante parfois, elle peut être aussi abondante, profonde,
philosophique.
Le colloque qui s’est tenu à Orléans en avril 2013
n’a pu éclairer que quelques allées de ce vaste parc :
de l’amitié littéraire au récit d’exploits amoureux, en
passant par toutes les haltes de la carte de Tendre ; de la
conversation dans la « chambre bleue » à la prison où la
comtesse danoise cherche les moyens d’écrire à tout prix ;
de très pragmatiques conseils aux sages femmes jusqu’à
une réfexion philosophique sur la condition des flles et le
célibat volontaire. L’hospitalité des couvents permettait à
certaines d’être une interface entre la vie mondaine, avec
ses maximes, et la vie spirituelle – parcourue de courants,
salésien, janséniste... Savantes femmes De jeunes et brillants chercheurs nous font apercevoir,
dans des études fouillées mais accessibles, quelques aspects & citoyennes de Tendre d’une vie littéraire particulièrement diverse et riche.
en Europe (1607-1678)
Illustration de couverture : Portrait d’Elena Cornaro Piscopia
ISBN : 978-2-343-03949-7
21 €
Textes réunis par
Savantes femmes & citoyennes de Tendre en Europe (1607-1678)
François Le Guennec






Savantes femmes
& citoyennes de Tendre
en Europe (1607-1678)

Les colloques de Mix-cité



Femmes des Lumières et de l'ombre 1774-1830, Vaillant, 2012

La Belle époque des femmes ? 1889-1914, L'Harmattan, 2013



Colloquues de MMix-Citéé









Savantes femmes
& citoye ennes de Tendre
enn Europe (16007-16778)
Textes réunis par François Le Guennec
















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03949-7
EAN : 9782343039497

Remerciements


Le colloque Savantes femmes & Citoyennes de Tendre en
Europe s'est tenu à Orléans les 4 et 5 avril 2013, grâce au
Conseil régional du Centre et à La Délégation Régionale
aux Droits des Femmes et à l'Égalité.
Que le Président François Bonneau, Gyslaine Jarmakows-
ky, Carole Canette et Sylvie Fredon trouvent ici l'expres-
sion de notre gratitude.

Le colloque était placé sous la Présidence d'honneur
d'Éliane Viennot, professeure de littérature de la
Renaissance à l'Université Jean Monnet (Saint-Etienne)
et membre de l'Institut universitaire de France. Spécialiste
de Marguerite de Valois et d'autres femmes d'Etat de la
Renaissance.


Comité scientifique

Sylvie Freyermuth (Luxembourg)
Jean François P. Bonnot (Franche Comté)
Allahchokr Assadolahi Tejaragh (Tabriz, Iran)
Karen de Bruin (Rhode Island, USA)
Jean Le Guennec (Limoges)
Dominique Bréchemier (Orléans)
Stéphanie Michineau (Maine)
Farah Zaïem ben Nejma, La Manouba, Tunisie)



Intervenants
Beatriz Polidori Zechlinski, Universidade beatrizpz@uol.br
Estadual de Ponta Grossa (UEPG - Bré-
sil)
Brigitte Charnier, Université de Grenoble,
CRI brigitte.charnier@gmail,com
Éliane Viennot, Université de Saint
Étienne
Émilie Hamon-Lehours, Docteure ès emilie.lehours@sfr.fr
Études romanes de Paris IV-La Sorbonne
Farah Zaïem Ben Nejma, Université de la zaiemfarah@yahoo.fr
Manouba. Tunis
François-Ronan Dubois, Université Sten- francoisronandubois@gmail.com
dhal — Grenoble III (RARE — LIRE)
Frédéric-Gaël Theuriau, Université Fran- Fredericgaeltheuriau@orange.fr
çois Rabelais de tours , directeur du
CESL.
Geneviève Guilpain, IUFM de Créteil- g.guilpain@wanadoo.fr
UPEC
Isabelle Krier, Lycée Voltaire , Orléans isabelle.krier@voila.fr
Kuna Mvogo-Machinal, Chargée de cours Kuna.machinal@u-bordeaux3.fr
aux universités de Bordeaux
Michelle Bretz, Doctorante Paris XIII, michele.bretz@wanadoo.fr
Muriel Marchal,Paris IV-Sorbonne, École muriel.marchal@hotmail.com
Doctorale IV, EA 3556 REIGENN


Un mot du Président
La Région Centre soutient assidument l’action de
l’association de Mix-Cité, mouvement mixte pour l'égalité
des sexes, « association féministe, antisexiste et universa-
liste, de réflexion et d'action auprès du grand public, des
médias et des institutions ». Cet objet résume une philoso-
phie et une ambition auxquelles la collectivité régionale
adhère totalement. L’engagement de Mix-Cité comporte
en particulier une importante part scientifique à travers la
tenue de colloques internationaux sous le titre générique
de « Femmes des lumières et de l’ombre ».
Après une première édition consacrée à l’influence
grandissante des femmes dans la vie intellectuelle et artis-
tique à la période charnière entre l'Ancien et le Nouveau
régime titré « Un premier féminisme (1774-1830) », le
second colloque traitait du tournant du 19ème au 20ème
siècle sous la forme d’une question : « la Belle Époque des
femmes ? ». Le troisième de ces colloques internationaux,
dont le présent volume rassemble les actes, se tenait en
avril 2013, avec pour intitulé : « Savantes femmes, pour
qui ? Invisibles, pourquoi ? » .
Le colloque rassemblait une quinzaine de chercheuses
et chercheurs de France, d'Italie, de Tunisie et du Brésil
pour une investigation très fine sur le rôle éminent joué
par les femmes dans le monde intellectuel du XVIIe siècle,
loin de l’image que peuvent en véhiculer les Précieuses de
Molière. Toutes ces femmes portaient le désir d'une socié-
té infiniment plus douce et respectueuse que celle léguée
par les guerres de religion et la Fronde. Leur influence
considérable est tombée dans un oubli que les présents
textes viennent opportunément combler, restituant pour
11 nos contemporains une part essentielle de la longue
marche des femmes vers l’égalité.

Si ces luttes ont permis d’atteindre aujourd’hui l’égalité
légale, le fameux plafond de verre, les préjugés et les iné-
galités de fait perdurent. Ces discriminations doivent être
combattues sans relâche, comme celles liées aux origines
ou à l’orientation sexuelle. La Région Centre mène une
action résolue en faveur de l’égalité entre les femmes et
les hommes dans le monde professionnel comme dans la
vie locale. Nous favorisons l'égalité dans le système édu-
catif, la mixité des métiers et l’emploi des personnes ayant
arrêté de travailler pour élever leurs enfants. Enfin, nous
soutenons et accompagnons les associations, qui à l’instar
de Mix-Cité combattent les discriminations subies par les
femmes et luttent pour une véritable égalité.

François Bonneau,
Président de la Région Centre.

12 Savantes Femmes, pour qui ?
Invisibles, pourquoi ?
L'association Mix-Cité 45 organise à Orléans pour la
troisième année, les jeudi 4 et vendredi 5 avril, un col-
loque dans son cycle « Femmes des lumières et de l'ombre
». Cette année « Savantes Femmes, pour qui ? Invisibles,
pourquoi ? » sera mise en question. Il est organisé avec le
concours de la Délégation régionale aux droits des femmes
et à l’égalité (DRDFE) et du Conseil régional du Centre,
de la médiathèque d'Orléans, du Musée des Beaux-Arts,
de l'université d'Orléans, de l'école de commerce et de
gestion d'Orléans et de l'association Elles aussi. Sous la
présidence d'honneur d’Eliane VIENNOT de l'Université
de Saint-Etienne, plusieurs universitaires présenteront
leurs travaux et s'interrogeront sur la visibilité des femmes
au XVIIe siècle.
Le XVIIe siècle est le siècle de Louis XIII avant d'être
celui de Louis XIV, et les femmes jouent alors dans le
monde intellectuel un rôle considérable, loin de la carica-
ture que Molière a donnée des Précieuses ; il y avait chez
Mme de Sablé, chez Mme de Lafayette et bien d'autres le
désir d'une France moins grossière, moins brutale, plus
spirituelle et policée que celle que les guerres de religion
et la Fronde avaient laissée. Leur influence fut considé-
rable. Or beaucoup d'entre elles sont tout à fait oubliées du
public...

«Les femmes, en général, n'aiment aucun art, ne se
connaissent à aucun, et n'ont aucun génie. Elles peuvent
réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la
légèreté d'esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même
de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acqué-
13 rir de la science, de l'érudition, des talents et tout ce qui
s'acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui
échauffe et embrase l'âme, ce génie qui consume et dévore,
cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui por-
tent le ravissement jusqu'au fond des cœurs, manqueront
toujours aux écrits des femmes : ils sont tous froids et jolis
comme elles».
On a honte pour lui, mais il s'agit bien de Jean-Jacques
Rousseau, dans une lettre à d'Alembert en 1758.
Monique Lemoine,
Présidente de Mix-Cité Orléans



14 Lutter contre l’invisibilité des femmes
dans l’histoire : tout un programme !
En organisant son troisième colloque sur l’histoire des
femmes, l’association Mix-cité Loiret a repris dans son
titre la métaphore de la lumière et de ses corrélats négatifs,
l’ombre, la pénombre, qu’elle avait déjà utilisée pour celui
de 2011 (Femmes des Lumières et de l’ombre). Plus que
d’un jeu facile sur les mots, cependant, il s’agit à la fois
d’une évidence cruelle et d’un véritable programme de
recherche.
Le « temps des Lumières » est en effet celui qui, d’une
part, a forgé, au nom de la nature prétendument étudiée de
manière scientifique et philosophique, une barrière infran-
chissable entre les sexes (la « théorie des deux sexes in-
commensurables » mise en évidence par Thomas Laqueur),
afin de leur assigner des places distinctes dans la cité.
Mais c’est aussi celui qui a commencé, au nom de la mo-
dernité, à rejeter ce qui l’avait précédé dans l’ombre des
temps « gothiques », préphilosophiques, pré-rationnels –
et donc sans grand intérêt. De cette époque, qui ne cessa
de produire des « histoires de » (du théâtre, de la littérature,
de « l’esprit des nations »…) datent les premières grandes
sélections et éliminations de femmes des paysages ainsi
dessinés, généralement accompagnées de propos normatifs
sur ce qui leur convient ou non (quels genres littéraires ou
picturaux, quels rôles sociaux, culturels ou politiques…).
Ce « révisionnisme » à la gloire des (grands) hommes, les
deux siècles suivants l’ont poursuivi avec assiduité, char-
geant les manuels scolaires d’en transmettre les résultats et
contraignant les féministes à repartir sans cesse à la
(re)découverte des femmes effacées, oubliées, privées de
leurs œuvres, délestées de leurs influences, quand ce n’est
pas complètement défigurées…
15 Le plus stupéfiant, toutefois, dans ce travail
d’exhumation, n’est pas tant l’énergie que les savants hos-
tiles à l’égalité des sexes ont mise à construire ce paysage
en trompe-l’œil, que la richesse de celui qu’il permet de
restituer. En terme de nombre, pour commencer (de
grandes dirigeantes, de grandes autrices, de grandes philo-
sophes, de grandes musiciennes, de grandes peintres…),
mais aussi en termes de collaborations (entre femmes ou
avec des hommes), en termes de succès auprès de leurs
contemporains ou de leur postérité, sans parler de conflits
déclenchés par les preuves si flagrantes qu’elles donnaient
de l’égale répartition du génie et des talents entre les sexes.
Les articles qui suivent en donneront un aperçu.
Quant à l’ensemble des recherches aujourd’hui entre-
prises pour mieux comprendre « d’où nous venons », on
en aura une meilleure idée en consultant le site de la SIE-
FAR, association créée en 2000 dans l’objectif de pro-
mouvoir ces études et de soutenir celles et ceux qui s’y
adonnent. On y trouvera notamment un Dictionnaire des
femmes de l’Ancienne France, ainsi qu’une rubrique où res-
sort toute l’âpreté de la lutte pour ou contre l’invisibilité
des femmes du passé : celle qui est dédiée à la « guerre
des mots ».
Éliane Viennot

16 Représentations
de la gent féminine chez Molière
La représentation de la gent féminine dans les manuels
d’histoire, de littérature et de sciences est encore marginali-
sée, réduite à des clichés et peu valorisée. Le ministère de
l’Éducation nationale précisait pourtant, en 2010, que les
programmes accordent une place plus conséquente aux
femmes ayant marqué les sociétés.

1. Une présence affirmée chez Molière
Le Grand siècle classique, qui débute avec la mort
1 2d’Henri IV et se termine par celle de Louis XIV , présentait un
certain nombre de femmes qui marquèrent leur époque. Elles
étaient plutôt issues des classes aisées que laborieuses bien que
la société fut composée de femmes de toutes les strates. Les
écrits de quelques-unes d’entre elles permettent sans doute
d’élaborer un tableau de la condition féminine assez juste et
proche de la réalité ; ceux des hommes les montrent peut-être
sous un jour différent.
Molière, auteur dramatique, chef de troupe et comédien,
représentait la gent féminine à plus d’un titre dans son œuvre
universellement connue et influente sur ses contemporains. Il
les mit en scène en les faisant parler puisque le genre théâtral
n’est que dialogue de forme. Ce ne sont pas que de simples
répliques ou tirades mais de véritables conversations. Sur les
trente-trois titres que compte son œuvre théâtrale, la femme
tient un rôle aussi récurrent que l’homme.
Son importante place reflète-t-elle les débats d’idées exis-
tant dans la société ? Des revendications féminines sont-elles
présentes ? Les attaques contre certains caractères féminins
visent-elles des attitudes authentiques ou des faux-semblants ?
Molière, derrière la raillerie et le comique de caractère, est-il

1En 1610.
2
En 1715.
17 misogyne ou défend-il leur cause avec sérieux ? Comment ses
idées furent-elles accueillies par la Cour devant qui il jouait ?
L’auteur met-il en scène les femmes de toutes les conditions ?
Les thèmes de l’apparence, de la liberté et de la sim-
plicité des femmes sont présents aussi bien dans les pre-
miers essais de Molière avec Le Médecin volant que dans
les derniers avec Les Femmes savantes en passant par Les
Précieuses ridicules, Le Mariage forcé, Dom Juan ou le
Festin de Pierre, Le Médecin malgré lui ou L’Avare.
2. L’apparence
2.1. Les belles manières
Au temps de Molière, par opposition au mode de vie de
3la Renaissance, perçu comme rustre, les femmes surtout , se
retranchèrent derrière la pudeur, la retenue, le raffinement,
l’élégance, le langage appliqué ou l’amour idéalisé. Apparut
ainsi, en 1626, un nouveau mode de vie nommé « préciosité ».
C’était le début de la fin de l’idée communément admise selon
laquelle les hommes étaient supérieurs aux femmes.
Un mouvement littéraire se constitua sur les mêmes tona-
4lités harmonieuses pour se gargariser aristocratiquement de
conversations, de lectures romanesques et poétiques où l’idéal
précieux était l’invité d’honneur. Par ailleurs, ce fut en pensant
aux femmes que les Précieux envisagèrent quelques simplifica-
tions orthographiques retenues dans le dictionnaire de
5l’Académie française parce que l’accès aux études étaient plus
limité pour elles. Paradoxalement, le langage se chargeait de
6néologismes , d’expressions, de périphrases hyperboliques, de
métaphores et de pointes dont une instruction sommaire ne
permettait pas l’accès. La préciosité entendait ainsi rester au
niveau de la strate sociale aisée.

3Catherine de Rambouillet, Madeleine du Scudéry ou Madame de La Fayette
sont les femmes les plus célèbres.
4Dans les « ruelles » nommées par la suite les « salons ».
5
Par exemple « autheur », « respondre », « aisné » qui devinrent « auteur »,
« répondre » et « aîné ».
6
Comme « féliciter », « enthousiasmer », « anonyme », « incontestable ».
18 En 1658, décidé à revenir sur la scène parisienne pour as-
seoir sa position en tant qu’acteur tragique, après treize ans de
bohème avec sa troupe, Molière choisit, comme passeport
d’entrée à la capitale, de représenter le mieux possible une tra-
7gédie de Corneille, suivie d’une farce de son cru, Le Docteur
amoureux. Elle attira l’attention de Louis XIV, qui lui proposa
sans tarder de se représenter au théâtre du Petit-Bourbon. La
préciosité, devenue mouvement culturel et littéraire, commen-
çait à s’étioler. Pourtant le thème amusait toujours Molière, qui
8décida de composer Les Précieuses ridicules sur fond de pré-
9ciosité, et qu’il joua à la suite d’une autre tragédie de Corneille
en 1659.
Molière fait-il la critique négative de la préciosité ? Ce
n’est pas aussi évident à déterminer puisqu’il n’était pas ques-
tion pour lui de manquer son retour parisien par une prise de
position radicale. En effet, il se représentait devant les précieux
de la cour qui l’applaudirent, preuve que la réception de la pièce
était favorable et que l’auteur sut contourner l’épreuve non sans
prendre un risque toutefois calculé. Il comptait sans doute sur la
capacité du public visé à comprendre les joutes intellectuelles et
verbales pour les pratiquer lui-même dans les salons et à accep-
ter l’autodérision.
Les protagonistes Cathos et Magdelon ne sont pas de
vraies précieuses. Elles viennent de Province, elles sont sottes,
leur père et oncle, Gorgibus, n’est qu’un « bon bourgeois ». Les
cousines sont précieuses parce qu’elles jouent les précieuses en
arrivant à Paris pour paraître à la mode.
Leurs prétendants, qu’elles éconduisent sans doute à
cause de leur caractéristique bourgeoise, La Grange et Du Croi-

7Il s’agissait de Nicomède de Corneille.
8Le succès de la comédie fut sans appel et permit au genre mineur d’obtenir
un cachet de respectabilité. Le directeur de l’Illustre-Théâtre fut désormais, un
peu malgré lui, engagé sur la route du sous-genre comique. La parution du
texte survint l’année suivante.
9
Cinna.
19 sy, n’affichent pas particulièrement un quelconque ridicule pré-
cieux. Quant aux valets, Mascarille et Jodelet, à qui l’on confie
la tâche de séduire les cousines par vengeance, ils jouent éga-
lement les précieux en se faisant passer pour marquis et vicomte.
En définitive, ce ne sont pas les précieuses qui sont ridi-
cules comme pourrait le faire croire le titre, mais les femmes
qui jouent les précieuses. Il n’est point impossible que Molière
critique la préciosité à travers ce subterfuge. Sa visée était
d’ailleurs d’amener le public de la Cour à rire de ses propres
excès sans se sentir blessé comme il le souligne dans la préface
de sa pièce en 1660 :
« J’aurais voulu faire voir qu[e la comédie] se tient par-
10 11tout dans les bornes de la satire honnête et permise . »
Il railla ainsi la vanité de certaines femmes de son époque,
dont les représentantes étaient Cathos et Magdelon :
« J’aurais voulu faire voir […] que les plus excellentes
choses sont sujettes à être copiées par de mauvais Singes, qui
méritent d’être bernés, que ces vicieuses imitations de ce qu’il y
a de plus parfait, ont été de tout temps, la matière de la Comédie
12[…]. »
Molière dénonce donc la fausseté, les apparences et
l’hypocrisie, des défauts pointés par le personnage de Masca-
rille à la scène 16 :
« MASCARILLE : […] je vois bien qu’on n’aime ici,
que la vaine apparence, et qu’on n’y considère point la vertu
13toute nue . »
2.2. L’érudition
Du plus loin que l’on puisse remonter dans diverses civi-
lisations, il existe de mémorables exemples de femmes rendues

10Décente.
11
Molière, Œuvres complètes, édition dirigée par Georges Forestier et Claude
Bourqui, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2010, t. I, préface des Précieuses ridi-
cules (1660).
12Ibid.
13
Les Précieuses ridicules, in Œuvres complètes, ibid., scène XVI.
20 célèbres par leur importance politique ou intellectuelle. Mais il
y a aussi des périodes de recul où la liberté des femmes diminue,
notamment à cause du christianisme qui pose un certain nombre
de règles. À la fin du Moyen Âge, il semble que certains noms
illustres surviennent. Cette lente évolution se poursuit à la Re-
naissance jusqu’à nos jours. Il s’agissait essentiellement de
femmes célibataires ou ayant un statut social élevé. Toutefois,
devant le phénomène, certains hommes prirent peur, surtout au
eXVII siècle. On discutait, on débattait ardemment sur le bien
fondé des salons tenus et fréquentés par des femmes intellec-
tuelles dites « savantes ».
Pour Les Femmes savantes, les critiques ont souvent préten-
14du qu’il s’agissait d’une satire contre les femmes érudites .
Mais ne faut-il pas aller au-delà des apparences ? Sont-ce vrai-
ment les savantes femmes qui sont raillées ou bien celles qui
croient l’être ? Chrysale, le père de l’une des Savantes, est un
15« bon bourgeois ». Il n’est donc pas savant lui-même mais
seulement un homme riche dont l’argent a donné envie à sa
femme, à l’une de ses filles et à sa belle-sœur de s’imaginer
intelligentes pour faire comme les grandes dames.
Philaminte, Armande et Bélise jouent ainsi les savantes sans
en être véritablement. Elles se cachent derrière des apparences
d’intellectuelles en voulant s’entourer d’hommes érudits. Or,
elles n’attirent que Trissotin dont le but est de ravir la fortune
familiale en épousant Henriette. Elles sont ridiculisées par ce
pédant personnage qui s’amuse à jouer un savant, et sont fina-
lement si peu savantes qu’elles se laissent prendre à tous ses
pièges.
Molière critique les femmes érudites, certes, mais il est
fort possible que des pointes d’ironie jalonnent son œuvre. Par
exemple, Clitandre confie à Henriette que l’excès de savoir,
d’érudition et de science chez une femme pourrait déplaire au
mari :
« CLITANDRE
Et les Femmes Docteurs ne sont point de mon goût.

14
Ils ont également dit que la pièce Les Précieuses ridicules était une satire
contre les femmes précieuses.
15
Comme Gorgibus dans Les Précieuses ridicules.
21